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Après Le Testament politique de l’Antiquité paru en 2001, Robert-Noël Castellani
l’auteur aborde avec ce nouvel ouvrage l’analyse des
cheminements historiques qui ont conduit aujourd’hui à un
risque angoissant d’autodestruction de la planète.
Il démonte tout au long de l’Histoire les mécanismes et les
artifi ces par lesquels, aux différentes époques et sous toutes
les formes de gouvernement, des forces occultes se sont
employées à « vampiriser » les institutions, renforcer dans
les sociétés la domination des plus forts sur les faibles et, de
nos jours, asservir les modèles démocratiques aux lobbies Vers l’apocalypse
épris de pouvoir.
Cet ouvrage, soucieux de vérité, fondé sur une connaissance
approfondie de la science politique et des philosophies Le syndrome de Tubalcaïn
sociétales, appelle à une réaction lucide des peuples contre
l’aveuglement de ceux qui, comme le prévoyait dès 1961 le
président Eisenhower au sortir de son mandat, laissent le
champ libre aux complexes militaro-industriels, indifférents
à l’aspiration de l’Humanité au bonheur et menaçant
inéluctablement la survie du plus grand nombre par la
préparation insensée d’un embrasement nucléaire mondial.
Ancien Préfet, aujourd’hui consultant d’une grande
entreprise internationale, Robert-Noël Castellani a
été successivement haut fonctionnaire à l’Organisation
des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture
à Rome et Président de l’Offi ce français des Migrations
internationales ; il s’est par ailleurs longtemps investi
dans le développement économique des peuples d’outre-mer, à la
fois dans les institutions gouvernementales et auprès de l’UNESCO.
eEn couverture : Tubalcaïn, l’invention de la pesée et de l’art de forger, début XVI siècle.
Photo © RMN-Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge) /
Gérard Blot / Christian Jean.
Les impliquésISBN : 978-2-343-04623-5
27 € Éditeur
Robert-Noël Castellani
Vers l’apocalypse
Les impliqués
É di teu rLes Impliqués Éditeur

Structure éditoriale récente fondée par L’Harmattan, Les
Impliqués Éditeur a pour ambition de proposer au public des
ouvrages de tous horizons, essentiellement dans les domaines
des sciences humaines et de la création littéraire.


Déjà parus

Rabesahala-Randriamananoro (Charlotte), La religion malgache
ancestrale pratiquée, essai, 2014.
De la Caffinière (Jean-Yves), Glossaire d’un observateur des temps
présents, essai fragmenté, 2014.
Nduwayo (Léonard), Une nouvelle page de la nouvelle université rwandaise,
témoignage, 2014.
Heckly (Christophe et Serge), Une famille vosgienne à travers les deux
guerres, récit, 2014.
Arnould (Philippe), Pichegru, général en chef de la République : imposture
et trahison, essai, 2014.
Damus (Obrillant), Le regard d’un loup-garou haïtien, roman, 2014.
Boulbès (Denis), Petites aventures drolatiques et vagabondes, récit, 2014.
Chaudenson (Robert), Chronique de la présidence très horrifique du petit
Nicolas, essai, 2014.
Pardini (Gérard), Dernier bordel, chroniques, 2014.
Simonot (Constant), Passer la frontière, nouvelles, 2014.



Ces dix derniers titres de ce secteur sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site :
www.lesimpliques.fr VERS L’APOCALYPSE © Les impliqués Éditeur, 2014
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris
www.lesimpliques.fr
contact@lesimpliques.fr
ISBN : 978-2-343-04623-5
EAN : 9782343046235 Robert-Noël Castellani





Vers l’apocalypse

*

Le syndrome de Tubalcaïn




« Tubalcaïn, forgeron mythique, artisan du bronze et du
fer, fabrique des armes de plus en plus terrifiantes par
lesquelles se perpètrent l’asservissement et la violence
fratricide dans les larmes et le sang des peuples. »













Les impliqués Éditeur DU MEME AUTEUR
Le Testament Politique de l’Antiquité : Des origines de la
mémoire historique à la bataille d’Actium, en 31 av. J.-C.,
éditions François-Xavier de Guibert, Paris, 2001. En mémoire de mon frère Jean-Louis
Qui a aimé ce travail
A Olivier et Katia Bijaoui
Au nom de l’amitié
A Vassilis
A Virginie
Avec mon affectueuse gratitude
Table des matières
Avant-propos ........................................................................... 11

A – ANTIQUITE ET POLITIQUE

CHAPITRE I ........................................................................... 15
Préhistoire et conscience sociale .......................................... 15
La genèse des peuples et du pouvoir politique .................... 28

CHAPITRE II .......................................................................... 37
Religions et Pouvoir ............................................................. 37
Les migrations-invasions renforcent ou renouvellent
les entités ethnico-culturelles .............................................. 46
A la base du syndrome « dominants/dominés »,
le charisme des surdoués ...................................................... 55

CHAPITRE III ......................................................................... 63
L’invention de la Loi ........................................................... 63
L’émergence de philosophies sociétales .............................. 69
La monarchie fondée sur la force,
apparition du virus identitaire .............................................. 77

CHAPITRE IV
Les premières formes d’exercice du pouvoir collectif ............ 81
La « démocratie » athénienne .............................................. 81
La « République » romaine .................................................. 91

CHAPITRE V
La « timocratie » ultime avatar
de l’institutionnalisation du pouvoir d’Etat ........................... 101
9 Alexandre et les monarchies hellénistiques ....................... 101
Rome, de la République au césarisme,
du césarisme à la déification .............................................. 107

CHAPITRE VI ...................................................................... 117
Orient et Occident : les fondements de la différence ........ 117

B – POUVOIR ET MODERNITE

CHAPITRE VII
Les prodromes de l’appétence démocratique
et ses premiers développements historiques .......................... 133

CHAPITRE VIII
Les mutations de la « conscience sociale » à l’époque moderne ;
totems et tabous politiques
dans les Etats contemporains ................................................. 163

CHAPITRE IX
De la loi émancipatrice à la coercition meurtrière, spoliatrice et
libérticide ............................................................................... 185

CHAPITRE X
La vampirisation du pouvoir politique
par les « lobbies » .................................................................. 205

CHAPITRE XI
Les démocraties d’apparence
affrontées aux tourmentes guerrières ..................................... 225

CHAPITRE XII
Le testament politique du XXe siècle .................................... 241

CHAPITRE XIII
Du tohu-bohu des nations à l’Armageddon biblique ............. 255
10
Avant-propos
Quiconque vivant sur une terre civilisée qui s’aventure
à administrer une paire de claques à son voisin auquel
l’opposent d’obscurs contentieux ménagers doit s’attendre
à rendre des comptes à la justice de son pays.
Si, par contre, vous-même ou vos fils se voient
enjoindre « légalement » de quitter foyer familial,
gagnepain ainsi que femme et enfants pour aller trucider par les
armes des gens inconnus de l’autre côté de la frontière ou
même au-delà des mers, il est vivement conseillé de ne pas
rechigner à la besogne : les fusillés de 1917 ont
suffisamment payé de leur vie leur manque d’ardeur assassine !
Ce paradoxe puise ses racines au tréfonds de l’histoire
de l’Humanité : Le meurtre d’Abel par Caïn n’est rien
d’autre que le dernier acte d’une querelle de voisinage…
Abel est éleveur de petit bétail, donc attaché à la libre
pâture, essentielle pour la subsistance de ses troupeaux.
Caïn est agriculteur : en hébreu, son nom est lié à la
notion d’acquisition, de propriété…
La possession exclusive des terres qu’il ensemence lui
est indispensable, sinon comment s’assurer, le moment
venu, le produit de son travail ?
Les Hébreux cantonnés en Basse Egypte autour
d’Iounou (future Héliopolis) constituent un peuple
d’éleveurs.
Ils s’opposent en cela aux Egyptiens propriétaires du
sol qui ne pratiquent que l’agriculture.
Il ne faut donc pas s’étonner que la Bible donne le
beau rôle, celui de la victime, à Abel, l’éleveur !
La revendication de nouveaux espaces est à l’origine
d’à peu près tous les conflits de l’histoire du monde, qu’il
11 s’agisse de migrations conquérantes, de guerres
coloniales (telles l’épopée d’Alexandre ou l’expansion de
l’empire romain) ou de batailles entre souverains…
Il en est de même des guerres modernes, notamment
celles qui ont ensanglanté la planète au XXe siècle…
C’est ainsi qu’Hitler revendiquait sans cesse « plus
d’espace vital pour les peuples germaniques »
Si personne ne l’avait suivi, cela n’aurait pas été plus
loin que l’écriture et la publication de « Mein Kampf »…
Mais, avec les cinq acolytes de ses débuts, son
charisme obsessionnel ne lui a pas valu seulement les
suffrages et l’adhésion enthousiaste du peuple allemand
même à ses pires ignominies.
A la base de son pouvoir sur le IIIe Reich, on trouve
d’une part les magnats de l’industrie lourde et de la
finance, friands d’impérialisme capitalistique et, d’autre
part le support inconditionnel du juvénile et formidable
appareil militaire constitué à la barbe des anciens alliés
de la première guerre mondiale…
L’objet de cet ouvrage est de rechercher sans a priori
comment, au cours de l’Histoire, le Pouvoir a mis à profit
toutes les ressources des diverses formes de gouvernement
pour imposer partout, avec plus ou moins de subtilité,
l’asservissement croissant des populations,
conduisant par là-même à quelque chose qui ne serait
pas très éloigné (au mieux !) du « Brave new world »
d’Aldous Huxley..
A travers les apparences démocratiques, les prétextes
d’ingérence humanitaire, le concours d’idéologies et de
religions dévoyées, c’est ainsi que le président
Eisenhower en 1961 l’a solennellement dénoncé, la conjonction
du lobby industriel et du secteur de la Défense qui tend à
mobiliser et vampiriser toutes les formes de Pouvoir
politique : c’est bien là son « Syndrome de Tubalcaïn ».
Robert-Noël Castellani
12 A – Antiquité et politique
CHAPITRE I
PRÉHISTOIRE ET CONSCIENCE SOCIALE
« La nature ne crée pas de nations : elle crée des individus qui ne
se distinguent en nations que par la différence des langues,
des lois et des mœurs reçues ».
Baruch Spinoza – Traité Théologico-politique
Qui percera un jour le mystère de la naissance des
sociétés humaines ?
Qui trouvera, de manière certaine, le chaînon manquant
du passage du règne animal à la genèse de l’Humanité ?
Quel fut le moteur de cette évolution mystérieuse
couvrant plusieurs centaines de milliers d’années, par
laquelle nos plus lointains ancêtres, herbivores, adoptèrent
la station verticale, devinrent aussi carnivores, se mirent à
chasser et à fabriquer des outils, aussi bien pour la capture
de leurs proies que pour leur dépeçage, découvrant,
chemin faisant, l’usage du feu pour la cuisson des aliments
et l’éclairage de leur habitat ?
A la fin du XIVe siècle de notre ère, Ibn Khaldun écrit
sagement :
« Le règne animal dans le progrès graduel de la
création se termine par l’homme doué de pensée et de
réflexion. Le plan humain est atteint à partir du monde des
singes où se rencontrent sagacité et perception, mais qui
n’est pas encore arrivé au stade de la réflexion et de la
pensée. A ce point de vue, le premier niveau humain vient
15 après le monde des singes : notre observation s’arrête
1là. »
Depuis Ibn Khaldun, on a pu tracer de manière de plus
en plus précise les grandes étapes du début de l’aventure
humaine pour aboutir à la théorie de l’évolution
popularisée par Darwin, puis aux diverses hypothèses qui divisent
la science moderne telle la théorie du dessein intelligent :
2Claude-Louis Gallien écrit en 1999 :
« On peut donc considérer que trois grandes
populations humaines se partagent la Terre il y a 800.000 ans ;
l’une est installée en Afrique, une autre en Asie, une
troisième en Europe. Les hommes qui les composent ont
tous la même origine africaine. Chacun de ces groupes a
subi au cours du temps (plus d’un million d’années) une
différenciation qui lui est propre, en fonction des éventuels
échanges de gènes qui ont pu se produire entre des
souches humaines initialement diversifiées, de la dérive
génétique inévitable dans chacune des petites
communautés qui se sont trouvées géographiquement isolées, et enfin
du type d’environnement auquel elles ont été
confrontées. »
On date globalement l’Homo sapiens de l’homme de
Neandertal dont les congénères peuplèrent l’Europe
pendant plusieurs centaines de milliers d’années avant de
disparaître, complètement semble-t-il, entre 45.000 et
30.000 ans selon les régions.
Lui succède « l’Homo sapiens sapiens » que l’on
identifie le plus souvent à l’homme de Cro-Magnon avec
des caractéristiques physiques et génétiques nouvelles. On
a trouvé des restes de fossiles proches de l’homme de
CroMagnon datant de plus de 100.000 ans au Proche-Orient et
en Afrique de l’Est.

1 Ibn Khaldun. Al Mugaddima (vers 1377 A. D.)
2 Claude-Louis Gallien. Homo. Ed. PUF
16 Quel fut le « pedigree » de l’homme de Cro-Magnon ?
On croit savoir seulement qu’il ne procède pas de
l’homme de Neandertal…
Pour expliquer un tant soit peu les incertitudes de la
science en cette matière, il faut se souvenir que durant
plusieurs dizaines de milliers d’années la Terre a été la
proie d’une glaciation particulièrement sévère, la
glaciation de Würm et que celle-ci a peut-être été à
l’origine de la disparition de nombreuses espèces animales
et peut-être aussi de certaines espèces d’hominidés voire
proprement humaines...
Plus tardive, la disparition de l’homme de Neandertal
peut-elle s’expliquer par une sorte de génocide perpétré
sur une longue période par l’espèce dite de Cro-Magnon ?
Quoi qu’il en soit, c’est à partir de ce moment-là que
l’on peut percevoir l’apparition des premiers embryons de
communautés sociales :
Tant que l’Humanité, peu nombreuse, a vécu de
cueillette, ce que l’on pouvait appeler « le besoin sociétal »
n’était guère prégnant : les rapprochements avaient
seulement pour but la reproduction de l’espèce, pas très
éloignée de celle que connaissent les animaux, et c’est
sans aucun doute cette forme d’innocence que traduit,
dans la Genèse biblique, la notion de « paradis terrestre ».
Sous la pression d’une démographie dynamique, le
passage progressif des populations à la chasse, puis à
l’agriculture, enfin à l’élevage, marque la césure
essentielle entre l’époque dite mésolithique, qui clôt le
paléolithique, et le néolithique, qui ouvre sur la
préhistoire.
3A ce sujet, Fernand Braudel écrit :
« L’aube de l’histoire, c’est l’invention de l’agriculture,
la révolution néolithique dont on sait depuis peu, grâce
aux méthodes de datation par le radiocarbone, qu’elle a

3 La Méditerranée. Ed. Flammarion
17 commencé vers 9000 av. J.-C. et qu’elle s’étend sur
plusieurs millénaires... C’est dans cette zone appelée
caractéristiquement par les historiens le Croissant fertile
que l’agriculture a commencé sa longue carrière, à partir
de trois régions privilégiées : les vallées et versants
occidentaux du Zagros, la région montagneuse de la
Mésopotamie turque et le sud du plateau anatolien. »
Pour les populations vivant initialement de cueillette,
c’est au-delà de la pression démographique, les aléas
climatiques qui conduisirent vraisemblablement à la
pratique de l’agriculture et à la généralisation du recours à
une alimentation carnée.
Les progrès de la chasse avaient eu pour corollaire
l’émergence de groupes, pas très différents, au départ, de
hordes de loups. Mais le langage articulé et la maîtrise du
feu facilitent ce qui s’apparente déjà à ce que l’on appelle
aujourd’hui le « contact humain ». C’est celui-ci qui
permettra l’invention de l’élevage pour pallier
l’insuffisance croissante de la « ressource cynégétique ».
Ce contact humain se cristallise autour de la notion de
travail et de partage des tâches :
- L’agriculteur a besoin de terres dont la jouissance
exclusive lui soit reconnue afin qu’après avoir semé, par
exemple à l’automne, il puisse récolter sans difficulté au
printemps ou à l’été.
- L’éleveur au contraire n’est pas attaché à la
possession d’une terre : c’est la propriété de son troupeau qui lui
importe, avec le droit de pacager là où l’herbe est la plus
verte et où l’eau est abondante.
Agriculteurs et éleveurs ont en commun le souci
d’assurer la conservation et la sécurité de leurs moyens de
subsistance. C’est à partir de cette nécessité que s’effectue
le partage des tâches au sein des premières communautés
humaines.
18 Mais ce partage implique dès l’abord un partage des
fruits du travail de chacun. Dans le cadre « familial », cela
ne pose guère de problèmes, la soumission des femmes et
des enfants étant dans la nature des choses, pas très loin du
règne animal.
Mais dès que l’on dépasse ce cadre, la définition de
règles précises pour sauvegarder (déjà !) la paix sociale
devient une nécessité vitale.
C’est alors que se mettent en œuvre sur les différents
continents des formes tribales d’organisation sociétale,
chacune avec ses caractéristiques spécifiques en rapport
étroit avec le contexte économique et les techniques
pratiquées en matière d’agriculture et d’élevage.
Dans la différenciation qui s’opère ainsi avec le règne
animal, l’émergence de l’espèce proprement humaine
s’accompagne d’une forme d’extériorisation spécifique,
l’art rupestre.
Le critère essentiel qui permet de différencier
originellement l’Humanité du règne animal s’impose. :
C’est le labeur avec tout ce qui en fait la cohérence :
partage du travail, et de ses fruits, confection d’outils,
protection à l’encontre d’un environnement hostile.
Est-ce la nécessité du travail et la « socialisation » qu’il
implique qui furent à l’origine du développement du
langage, instrument privilégié de la formation des groupes
sociaux ?
Il est significatif que dès les premières lignes de la
Genèse biblique, dont les racines plongent bien plus loin
dans le passé que la naissance du peuple hébreu à
l’Histoire, l’évocation des débuts de l’Humanité, pour
symbolique qu’elle soit, s’avère pleine de sens :
Du jardin d’Eden où toutes sortes de fruits délicieux
s’offrent à la cueillette, l’homme est brutalement arraché
« pour gagner son pain à la sueur de son front »…
19 L’humain naît donc avec le travail comme élément
indissociable de son nouvel état, assorti de la connaissance
du bien et du mal : il est clair que, si la vie au jardin
d’Eden ne nécessitait aucune loi, la satisfaction des
besoins vitaux à partir du travail ne se conçoit plus que
moyennant des règles normatives.
Le langage naît simultanément : « l’homme donne un
nom à tout ce qui l’entoure » ; c’est le début de son
cheminement de recherche et de découverte ; ne dit-on pas
qu’une science parfaite est une langue bien faite ?
Un chercheur américain, Merrit Rühlen, prétend être
parvenu à classer les quelques centaines de langues
actuellement recensées en une simple douzaine de
protolangues, jusqu’à démontrer, à partir de certains mots-clefs,
leur origine commune dans une « langue mère »
universelle qu’auraient pratiquée les premiers hommes il y
a 50.000 ans. L’origine de cette langue se situerait
naturellement en Afrique, berceau de l’Humanité
originelle, selon la plupart des auteurs. André Langaney,
cependant, soutient pour sa part l’hypothèse selon
laquelle, d’autres composants de l’espèce humaine initiale
n’ayant pas survécu à la glaciation de Würm, cette langue
« africaine » serait celle des peuples rescapés, alors que les
autres langues préhistoriques se seraient éteintes avec les
races qui n’avaient pas su résister à cette hécatombe
planétaire.
Quoi qu’il en fut, se différencient aux temps
protohistoriques plusieurs familles linguistiques :
La première recouvre les langues chamitiques et
sémitiques que se sont partagées ensuite durant toute
l’Antiquité les pays du sud de la Méditerranée. On trouve
d’ailleurs des correspondances certaines entre l’égyptien
ancien et des langues négro-africaines comme le walaf.
Par contre, le sumérien, que pratiquaient les premiers
habitants connus du bassin du Tigre et de l’Euphrate,
20 semble trouver son origine en Extrême-Orient. La
deuxième famille de langues est identifiée comme
procédant d’un « tronc commun » indo-européen, baptisé
japhétique du nom de Japhet, personnage que la Bible
place à l’origine de la race blanche non sémitique. Si le
« sanskrit » védique qui s’avère la plus ancienne langue
connue de l’Inde septentrionale s’inscrit sans aucun doute
dans cette famille japhétique, le « dravidien » dont dérive
le « tamoul » actuel recèle d’évidentes similitudes avec la
langue des premiers sumériens. Quant au chinois, que l’on
classe dans la famille dite sino-tibétaine, son
développement est allé de pair avec le système d’écriture qui en fut,
dès l’origine, le support, chaque mot étant composé à
partir de syllabes invariables matérialisées par un signe
pictographique appelé « idéogramme ».
Si, par le travail et la parole, l’humanité a, sur les
différents continents, vigoureusement dynamisé son
développement intellectuel, celui-ci s’est démultiplié par
la « socialisation » de l’espèce.
Estimée de l’ordre de 5 millions d’individus à l’époque
paléolithique, la population du globe a atteint, semble-t-il,
à peu près 300 millions à l’aube de l’ère chrétienne.
Corollairement à cette poussée démographique continue,
« l’espace vital » de chaque communauté humaine n’a
cessé de se réduire. D’où une compétition de plus en plus
sévère entre peuples ruraux sédentaires, attachés à la
possession paisible des terres qu’ils cultivent, et, à
l’opposé, les peuples nomades, éleveurs épris de libres
pâturages où ils font paître leurs troupeaux au gré de leurs
pérégrinations.
Cette opposition fondamentale entre tribus de pasteurs
et communautés de cultivateurs trouve, là aussi, dans la
Genèse biblique une résonance mythique.
Les exégètes les plus avisés pourraient-ils expliquer
autrement de manière réellement convaincante pourquoi
21 « Yahvé » rejette les prémices des récoltes que lui apporte
4l’aîné des fils d’Adam et d’Eve, Caïn , l’agriculteur, alors
qu’il reçoit avec dilection le don que lui fait Abel, le
berger, des premiers-nés de son troupeau ?
Le meurtre d’Abel par Caïn le mal-aimé n’est-il pas la
conséquence de la concurrence sans merci qui aurait
opposé, dès les premiers temps des sociétés humaines,
pasteurs et cultivateurs dans la dévolution et le mode
d’exploitation des terres, sous la forme de conflits
sanglants sans cesse recommencés ?
Pour les éleveurs, ce qui est essentiel, c’est d’assurer la
sécurité et la subsistance des troupeaux. Ceux-ci sont
placés sous la garde de la communauté tribale tout entière,
moyennant un partage des responsabilités et une
répartition des produits à la convenance des «
dominants » : premières formes de collectivisme… La pratique
de l’élevage implique donc la disposition en expansion
continue de terres abondantes et bien pourvues en points
d’eau, faute desquelles les troupeaux s’étiolent. Les tribus
d’éleveurs ne peuvent de ce fait que s’opposer
farouchement aux systèmes de propriété exclusive des terres.
Bien au contraire, la propriété des terres cultivables
constitue la condition indispensable des activités
agricoles : individuel ou collectif, le travail du cultivateur
suppose nécessairement une « parcellisation » comme
condition préalable. Comment pourrait-il sans cela
concrétiser, lorsque vient le temps de la récolte, la
légitimité de sa revendication à en disposer ?
Parallèlement, l’agriculteur doit pouvoir être assuré
d’une protection suffisante de ce qu’il engrange. La
nécessité de cette protection tempère inéluctablement
l’individualisme, inhérent à son profil économique, soit
qu’il s’entende avec ses voisins pour organiser la sécurité
des biens de tous, soit que les uns et les autres s’en
4 Ce nom en hébreu est lié à la notion d’« acquisition ».
22 remettent à cette fin à de solides « gardiens » en
contrepartie du don d’une fraction des produits de leur
travail.
C’est en Palestine, dans les environs de Jéricho, que
l’on a trouvé les traces les plus anciennes connues d’une
communauté rurale néolithique, de 300 à 400 âmes, et
dont les premiers vestiges datent du IXe millénaire. Dans
les « strates » de cette communauté, on note l’apparition
au VIIe millénaire d’objets de céramique, première
ébauche d’un artisanat, puis, à la fin du VIe millénaire,
d’un travail rudimentaire de certains métaux que l’on
retrouve, d’ailleurs à la même époque, aussi bien en
Europe occidentale et méditerranéenne que dans la vallée
du Nil et au Sahara, alors relativement verdoyant.
En Extrême-Orient, il semble que l’évolution ait été
plus tardive ; en Chine, en outre, on décèle une solution de
continuité inexpliquée entre la civilisation du paléolithique
et ce qui apparaîtra soudainement, après un ou deux
millénaires d’« inexistence », comme une vraie
civilisation relevant du néolithique supérieur.
Que déduire de tout cela quant aux premières formes de
sociétés « politiques » de nos plus lointains ancêtres ? Il
s’agit de moments de l’Histoire de l’Humanité qui ne
connaissaient que des formes rudimentaires d’écriture, ou
pas d’écriture du tout comme chez les Celtes d’Europe,
par exemple.
Quant à la mémoire historique, la tradition orale qui en
constitue les premiers balbutiements s’inscrira, la plupart
du temps dans le contexte de mythes religieux, de chefs
légendaires ou de peuples en quête de cohésion identitaire,
en attendant les véritables historiens qui ne se
manifesteront qu’au cours des derniers siècles de l’Antiquité.
Dans cette étape proto-historique de l’évolution de
l’Humanité, il est significatif qu’à la préoccupation,
héritée de l’animal, de pourvoir dans l’immédiateté à sa
23 subsistance, l’homme ajoute le souci du lendemain : il
construit des entrepôts pour les céréales récoltées et, quant
aux produits de l’élevage, s’emploie à inventer ou
découvrir des techniques de conservation (à commencer
par la cuisson). A ce souci du lendemain s’ajoute chez ces
lointains ancêtres une dichotomie fondamentale entre les
êtres qui recherchent une protection, les plus nombreux, et
les autres en plus petit nombre qui apparaissent assez forts
pour la garantir à ceux qui leur font acte de soumission.
Même si cette dichotomie entre faibles et forts est
largement héritée des mœurs animalières (car on la
retrouve dans la plupart des espèces mammifères), elle
caractérise fondamentalement toutes les formes
d’organisation sociale, et cela sans doute jusqu’à nos
jours.
Certes, les différences qui confèrent à l’homme sa
spécificité vis-à-vis du règne animal ne manquent pas :
- Alors que les animaux s’effraient du feu, les
hommes se rassemblent autour du foyer où rôtit l’animal
capturé, aussi, bien sûr, pour se chauffer.
- L’homme enterre ses morts : on a retrouvé en Chine
des sépultures remontant à plus d’une centaine de milliers
d’années.
- L’homme (et la femme bien sûr !) s’affublent de
parures : on a retrouvé des accessoires en forme de bijoux
au titre des époques où se forgeaient simultanément les
premiers outils.
- Enfin, l’homme continue d’entretenir avec sa
progéniture des relations privilégiées bien après que
celleci ait atteint l’âge adulte.
Ce sont là des faits qui caractérisent d’emblée toutes les
formes de vie tribale sur tous les continents : l’homme qui
a été reconnu comme « élément dominant » par ceux qui
se sont rassemblés autour de lui (avec leurs familles) sait
qu’il ne restera pas indéfiniment le plus fort parmi les
24 siens. Redoutant d’être écarté par de plus jeunes, d’autant
plus vigoureux, il s’efforce de mobiliser ses fils pour lui
venir en aide dans l’espoir de lui succéder. Cette stratégie
est bien entendu source de conflits avec ceux qui, sans lien
de parenté, aspirent néanmoins au pouvoir social. Ce sera
là une des sources du recours à la divinité, pour pérenniser
l’autorité au sein des groupes, qui se fera jour de manière
croissante durant les siècles suivants.
*
* *
Par quelles recherches tenter de découvrir ce que furent
concrètement les formes primitives d’organisation sociale
bien avant que, sur les différents continents, l’écriture ne
vienne donner à la mémoire historique ses premiers
rudiments ?
Seule, en ce domaine, l’archéologie peut tenter de
satisfaire la curiosité des chercheurs.
Les archéologues ont trouvé les premières traces
connues de récoltes de blé sauvage à l’est de la Syrie, au
sud de la Turquie et au nord de l’Irak, c’est-à-dire à peu
près là où les exégètes bibliques des siècles passés
situaient le jardin d’Eden. C’est en Irak que l’on a trouvé
les reliefs les plus anciens de galettes faites avec du blé
préalablement bouilli, pétri puis cuit au feu, remontant à
10.000 ou 12.000 ans av. J.-C.
En Inde, dans la vallée de l’Indus, les sites de Harappa
et de Mohenjo-Daro témoignent eux aussi de l’ancienneté
d’une civilisation agraire prééminente : les fouilles
archéologiques ont mis au jour sur les deux sites un
habitat groupé autour d’un grenier à blé flanqué d’une
citadelle.
Ce constat témoigne de la préoccupation majeure de
ces premiers agriculteurs : se grouper afin d’assurer non
25 seulement leur sécurité, mais aussi et surtout celle de leurs
récoltes : le souci de la préservation de la vie prime dans
l’édification de toute communauté humaine primitive.
Sur un fond néolithique tout à fait comparable, le
Moyen-Orient et le sous-continent indien laissent
apparaître des formes de développement sociétal
fondamentalement basées sur des objectifs que l’on
qualifierait aujourd’hui de « sécuritaires ».
Pour ces agriculteurs nécessairement sédentaires, la
menace vient du nomade avec ses troupeaux. Pourquoi les
tribus nomades se déplacent-elles ? Le plus souvent parce
que la survie des troupeaux face aux aléas climatiques
implique une recherche incessante de nouveaux pâturages.
On dresse les tentes en cercle autour d’une aire où, à
l’approche de la nuit, on mettra les troupeaux en sécurité
après les avoir fait boire à la source près de laquelle on a
établi le campement.
Les contacts avec les agriculteurs de l’endroit sont
d’abord pacifiques. On leur offre quelques agneaux
fraîchement tués que l’on échange avec des denrées
agricoles, des céréales, des fruits, un peu de boissons
fermentées. C’est au bout de quelques jours, puis de
semaines, que les rapports se tendent : la Genèse là encore
est d’un précieux enseignement quand elle décrit à ce
point de vue les tribulations d’Abraham…
Pour les nomades, le dilemme est simple : s’ils sont
assez résolus et assez nombreux, ils s’imposent aux
sédentaires qu’ils soumettent ou même asservissent
comme les Doriens feront avec les populations qu’ils
trouveront sur les rives de l’Eurotas.
Même lorsqu’ils se sédentarisent, les nomades
conservent des formes d’habitat héritées de leur ancienne
vocation migratoire : on a trouvé en Palestine des ruines
de villages néolithiques composées de petites maisons
groupées en cercle autour d’un vaste espace destiné
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