Vladimir Jankélévitch

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Vladimir Jankélévitch fut de tous les combats de son siècle (Résistance, mémoire de l'indicible) joignant, en philosophe engagé, philosophie et histoire vécue. Par son désir de faire reconnaître le primat absolu de la morale, il aura mené le combat de notre siècle, c'est pourquoi son œuvre survivra aux climats changeants de la philosophie. Ce colloque fait le point sur l'apport de sa personnalité et de ses œuvres autour de trois thèmes principaux : la philosophie, la musique, l'engagement dans le siècle. Ainsi se trouve diversement mise en lumière sa pensée morale qui nous ramène à ce qu'il privilégiait entre tout : une vie vécue selon l'ordre du cœur puisque ce dernier et lui seul constitue la vraie structure d'acte de sa philosophie.
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748185843
Nombre de pages : 367
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Vladimir Jankélévitch
L’empreinte du passeur Sous la direction de
Françoise Schwab et Jean-Marc Rouvière
Vladimir Jankélévitch
L’empreinte du passeur
Colloque de Cerisy-la-Salle











Cerisy / Auteurs



Éditions Le Manuscrit© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8584-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748185843 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8585-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748185850 (livre numérique)














À Lucienne Jankélévitch,

En mémoire de Maurice de Gandillac,

Avec tous nos remerciements à André Wormser
sans qui ce colloque n’aurait pu se tenir.



La philosophie s’adresse au premier venu
La philosophie s’adresse au premier venu
JEAN-MARC ROUVIÈRE
En mars 1939, Jean Paulhan écrit dans la Nouvelle Revue
Française : « La démocratie fait appel contre les
aristocrates – et spécialement contre les aristocrates de
l’intelligence – au premier venu. Et l’on en voit bien la
raison : c’est que le premier venu est demeuré près de
l’essentiel. »
Cette phrase fait irrésistiblement penser à la petite
aventure que Jankélévitch aimait raconter. Revenant en
taxi d’une de ces bouillantes assemblées générales de
« Mai 68 », notre philosophe se fait chahuter par le
chauffeur sur la nécessité et l’objet de la philosophie.
Interloqué il a, disait-il en souriant, ce « coup de génie »
de rétorquer que cette question est justement à la
source de toute la philosophie ! Ce jour-là, un chauffeur
de taxi connut, sans doute, son premier étonnement
philosophique.
Pour le quidam qui a la bonne volonté d’être un
lecteur appliqué, l’œuvre de Jankélévitch finira par se
donner, incomplètement sans doute mais toute lecture
préludera alors au plaisir de la relecture. La philosophie
peut, ainsi, appartenir – aussi – au premier venu si le
philosophe a garde de ne pas égarer la clarté. Ce souci
de la langue ne fait pourtant pas de Jankélévitch un
auteur facile, tant ses cibles paraissant si familières se
11 Jean-Marc Rouvière
révèlent lointaines à nos pauvres arcs. Mais quand il
nous faut tendre le regard pour tenter de mieux saisir
les choses elles-mêmes, la philosophie de Jankélévitch
aide à guérir notre presbytie. En cela, Descartes (que
Jankélévitch disait avoir négligé quelque peu) ou
Bergson (qu’il comprenait si loin) ont déployé aussi ce
génie, très français, d’écrire avec cette aristocratique
simplicité qui fait pressentir dès les premières lignes que
l’essentiel est en jeu, que dans un chapitre prochain les
flammes une à une allumées vont nourrir une lampe
d’envergure, que l’éclat des Méditations métaphysiques, de
Matière et mémoire ou du Traité des vertus va tirer les
ombres de sous le boisseau.
Rares sont les esprits importants qui ont, sans s’y
complaire, la force de proposer leur pensée en marge de
l’école ou de la chapelle. Certes, le risque à prendre est
de philosopher en solitaire, quelque peu mis de côté par
la corporation, mais le résultat est de bâtir une œuvre de
plein air, loin du vent de la mode et de ses feuilles
mortes.
Se rencontrer, comme en mai 2003 à Cerisy, autour
de l’homme, du philosophe et du musicologue Vladimir
Jankélévitch, c’est renouveler la fidélité à l’invitation
qu’il nous fait – à nous tous, que nous soyons savants
ou premiers venus – de philosopher, c’est-à-dire de
vivre avec la philosophie, gage d’être en mesure, peut-
être, de « ne pas manquer notre unique matinée de
printemps ».

12 Quelques petites choses que je sais de lui…
Quelques petites choses
que je sais de lui…
FRANÇOISE SCHWAB
Il était une fois un philosophe dont nul ne savait l’âge…
Il restait toujours jeune. Pourtant il aurait cent ans
aujourd’hui ! Et Lucien Jerphagnon de dire
plaisamment : « Vladimir n’est pas mort, c’est un air
qu’il se donne ! »
Ceux qui ont eu, comme moi, le privilège de voir
Vladimir Jankélévitch penser tout haut, ne pourront
guère se défendre de l’imaginer ni d’entendre sa parole
pendant ces journées. Souvent il méditait à voix haute
et déroulait pour nous quelques mythes porteurs
d’éternité.
Ce fut une des plus singulières voix de la
ephilosophie française du XX siècle.
La mort de Jankélévitch, le 6 juin 1985, intervient à
un moment qui se pense comme celui du retour à
l’éthique : l’esprit du temps ose parler à nouveau à
l’impératif. Voici qu’on va relire cette œuvre
étrangement polyphonique et se laisser déconcerter par
cette écriture philosophique qui installe avec une
provocatrice ingénuité les grands mots jusqu’alors
démodés de vertu, désintéressement, sacrifice, courage,
13 Françoise Schwab
fidélité, mauvaise conscience. Et ceux aussi de justice et
de pardon, sans jamais donner dans le discours édifiant.
« Seul compte l’exemple que le philosophe donne
par sa vie et par ses actes ». Cette phrase du philosophe,
à qui s’applique-t-elle mieux qu’à lui-même ?
Jankélévitch occupe dans la pensée française une
situation unique. Philosophe engagé, il fut de tous les
combats de son siècle (résistance, mémoire de
l’indicible, refus du pardon), joignant ainsi philosophie
et histoire vécue, philosophie et politique.

Le professeur
Notre première journée sera consacrée à la première
passion de sa vie : la philosophie. Je suis un professeur,
aimait-il à souligner, rien qu’un professeur.
Son bonheur d’enseigner se résumait en cette
boutade : « Au milieu de mes étudiants, je me trouve
parmi cinq cents amis intimes. » Soulignant que
« l’ignorance est une plante précieuse pour les tyrans et
qu’ils l’ont toujours cultivée » pour conjurer ces mots, il
enseigna et se donna corps et âme au service de la
vérité.
Professeur à la Sorbonne de 1951 à 1979, il a
marqué de nombreuses générations d’étudiants par ses
cours de morale et de métaphysique mais aussi par sa
personnalité chatoyante, fougueuse, chaleureuse,
humaine.
Ce charmeur au sens socratique du terme laissait
son auditoire médusé par la brillance de son éloquence
mais aussi par la profondeur du propos à la fois
modeste et fulgurant.
La voix de Jankélévitch, reconnue immanquablement
dans ses écrits, laisse une marque indélébile sur ses
14 Quelques petites choses que je sais de lui…
étudiants et collègues. Selon les termes de Lévinas :
« On se souvient de son discours comme quelque chose
d’essoufflé dans lequel, avec une parfaite clarté, chaque
mot jaillit de manière neuve, enchâssé dans ce qui
précède : un langage poétique qui malgré toute sa
musicalité, n’en était pas moins rigoureux
philosophiquement. » (Hors sujet, p. 125.) Jankélévitch
laissait son auditoire médusé par la brillance de son
éloquence mais aussi par la profondeur du propos qui
se découvrait au sein de cette fulgurance.
Baroque et classique se retrouvent aussi dans cette
pensée : le simple affleure dans l’intuition de
l’immédiat ; le baroque apparaît dans sa manière de
s’éloigner de son propos initial, celui-ci devenant
musical, pictural, théologique, tout en restant
philosophique. Là naît son emprise avec la « tragédie de
la culture » dont parlait son maître Simmel. Le baroque
imite l’élan vital, le classique le retrouve intuitivement
dans l’usage d’une expression indirecte, fleurie,
reconnaissable entre toutes mais aussi pudique et
sincère qui cherche à faire sentir la simplicité
bergsonienne en son cœur : « en ce point est quelque
chose de simple, d’infiniment simple, de si
extraordinairement simple que le philosophe n’a jamais
réussi à le dire. Et c’est pourquoi il a parlé toute sa vie »
(hommage à Bergson au moment de sa disparition).
Pas d’école pour ce maître pas comme les autres mais
une famille de pensée. Puisque comme le souligne un de
ses amis : « L’amitié fait du savoir un lien parental. »
L’urgence de l’écrit dominera également toute sa vie.
À la veille de sombrer dans la maladie, nous le
trouverons à sa table de travail, ébauchant les lignes de
ce qu’il souhaitait être un livre sur le temps.
15 Françoise Schwab
Pensée en marche, vivante, non statufiée, animée
par son désir ardent et sa vocation d’aller au bout des
choses, elle se soumet à l’épreuve sévère de ne rien tenir
pour acquis ; sa ligne de conduite est une ligne de fuite.
Ce philosophe s’attache à démonter les idoles, à voir
ce qu’il y a derrière les images, à casser les châteaux de
cartes. Son seul ennemi est la ligne droite. Originalité de
l’angle d’attaque ! Ce qui est en question c’est l’âme ou
comme il le dit parfois, l’esprit et le cœur : « Un esprit
innocent et un cœur inspiré. » Il parle de la vie, de la vie
réelle, c’est-à-dire de nos émotions et se trouve alors à
l’endroit où la pensée s’évanouit.

Penseur à la marge
Nous évoquerons Jankélévitch, philosophe des limites,
des chemins discrets et détournés car pourquoi,
ironisait-t-il, « faudrait-il toujours suivre les itinéraires
insipides du tourisme philosophique ou musical ? ». En
son cheminement solitaire, il a esquivé les grands
prêtres de la pensée moderne et leur a préféré Plotin,
saint François de Sales, Gracian, Fénelon, Simmel,
Chestov et Bergson. Les grandes philosophies n’ont pas
de date de péremption ni de consommation.
Il fut le philosophe des limites et des confins
comme celui dont il se réclamait dans sa jeunesse, Léon
Chestov. Cette démarche implique une rupture avec les
philosophies d’embrigadement, ces prêts à penser qui
sécurisent car ils enveloppent le tout dans une vision
globalisante et close !
Dans son désir de faire reconnaître le primat absolu
de la morale sur toute autre instance, il aura, sans le
vouloir, mené le combat de notre siècle.
16 Quelques petites choses que je sais de lui…
La vocation de la philosophie est, sans cesse, la mise
en demeure de s’expliquer devant la bonne conscience
des autres sciences qui, elles, n’ont pas besoin de titres
spéciaux et se légitiment par leur évidente « utilité » ou
par la nature concrète de leur objet. Pour Jankélévitch :
« L’exercice philosophique a pour enjeu l’insaisissable
nous privant du délai qui assure la sécurité de la pensée
et du discours… »

L’œuvre
Son œuvre s’est mesurée à tous les sujets qu’il tentait
d’approcher au plus près.
L’inclassable philosophe a édifié une œuvre
inclassable parce que pour lui rien n’est jamais classé et
il se moquait un peu d’avoir écrit un Traité des vertus qui
aurait pour fin « de les aligner, ces vertus, comme des
poupées russes ! ».
Il professa la morale alors qu’il était de bon ton de
s’en moquer et faisait siens les mots : fidélité, justice,
amour… Sa modestie l’engageait à ne pas contempler
une œuvre statufiée, rédigée une fois pour toutes.
Pourtant son œuvre s’étend sur près d’un demi-
siècle, comprend une morale, une esthétique, une
métaphysique, ce qui est assez rare pour être souligné ;
elle constitue une immense irrévérence à l’égard des
chapelles philosophiques… Il fut victime de la
méconnaissance de ses pairs et de ses contemporains,
mais, à présent, jouit d’une nouvelle reconnaissance et
même d’une grande faveur à l’étranger si l’on en juge
par le nombre impressionnant de traductions dans les
pays les plus divers : Italie, Espagne, Portugal,
Allemagne, États-Unis, Croatie, Grèce, Japon et tant
d’autres…
17 Françoise Schwab
Même la renommée et l’engouement suscités à la fin
de sa vie par les médias, n’entachaient guère sa sagesse
rieuse : « Je profite de la dévaluation des systèmes ! On
me retrouve là où je suis depuis toujours, dans les
marges ou les à-côtés. C’est ma récompense ! » Il aimait
à souligner qu’il creusait toujours le même sillon et dans
une pirouette ajoutait : « On ne peut tout expliquer,
demeure l’infinitésimal ! »

Les enjeux de sa pensée nous concernent tous
Certains lui reprocheront peut-être un excès de subtilité,
une agilité dialectique peu commune qui aperçoit en
même temps et comme d’un seul regard les contraires.
Ce n’est qu’une apparence au-delà de laquelle il faut
savoir s’avancer. Rien n’est moins léger au fond que
cette vision tragique du monde derrière laquelle se
cache une expérience douloureuse.
Et telle est peut-être la croix singulière à laquelle ce
philosophe du déchirement est attaché. Il poursuit et ne
cesse de dénoncer avec une ironie tranchante, le
manque de sérieux de ceux qui cèdent à leurs passions
en feignant de les combattre.
La vie morale est le plus souvent le domaine du
faux-semblant, des frivolités subtiles qui arborent le
masque de la candeur et de la simplicité. Nous y vivons
comme dans un palais de glace, où l’égoïsme s’invente
sans cesse des justifications spécieuses et se renforce en
se niant lui-même.
Comment sortir de ce cercle infernal de reflets, de
ce « renversement insoluble de l’austérité en égoïsme,
qui est la signature la plus navrante de notre
intermédiarité » ? demande Jankélévitch. Cela n’est
possible que par l’amour. « Non pas que l’amour nous
18 Quelques petites choses que je sais de lui…
transporte vraiment dans l’au-delà indifférent du plaisir
et de la douleur mais parce l’amour est la synthèse
miraculeuse de la douleur et du plaisir… L’amour n’est
pas une transcendance et une neutralité mais une
expérience unitive », aimait-il à répéter. Notre époque
fait beaucoup de bruit autour de la philosophie. Ne
serait-elle pas, par hasard, malade d’amour ?
Ce qui manque en effet ce n’est pas un ceci ou cela,
assignable en un point, et pourtant il manque quelque
chose ! Nous cherchons, mais « le cœur n’y est pas ».
Encombrés de savoirs, de techniques, de méthodes, de
systèmes, nous vivons mal, au-dessous de nos moyens.
Morale et bonheur ne forment pas toujours un couple
assorti ! Le décousu fondamental de la condition
humaine et le sporadisme des valeurs sont un frein à
l’accord parfait majeur ! L’imperfection est le propre de
la nature humaine. C’est pourquoi l’intensité de la vie
morale se trouve dans les deux extrémités de notre
manière de vivre.
Par son aspect critique, cette philosophie qui ne
porte aucune synthèse réductrice de la pensée, nous
présente un sincère et lucide état des lieux de la
philosophie morale, sous-tendu par une exigence
métaphysique première : le sensible ne signifie pas autre
chose que ce qu’il est, tout se passe dans le monde de
l’empirie. Il est juste de reconnaître à Jankélévitch le
titre de premier critique prêt à formuler le premier
doute, interne au système, sur la validité de la méthode
existentielle.
C’est bien du réel qu’il s’agit dans cette ténuité de
l’instant, la quête est sérieuse. Le temps qui voue
l’existence au presque rien, lui confère aussi une qualité
dont il reprend sans cesse l’analyse en son caractère
irrémédiable. Puisque l’homme est toute temporalité, de
19 Françoise Schwab
l’orteil aux cheveux, il est toute liberté de même. Dès
lors la pensée philosophique et son discours ont libre
champ pour se mouvoir dans l’intermédiarité où nous
vivons.
Il nous livre ainsi, dans les lettres des années 1970,
cette confidence : le temps est mon thème de toujours
et de maintenant, le temps seul est irréversible et à mon
âge « le mieux que l’on puisse faire est de continuer son
sillon et de rester fidèle à soi ». Comme un écho
résonne alors ce propos : « C’est temporellement que je
médite sur le temps. »
La temporalité constituait en effet son sujet de
méditation principal sans lequel aucune approche des
concepts ne saurait prendre forme. Elle est le thème
fondamental de sa réflexion. « Notre vocation est
d’affecter un contenu au temps nu et silencieux, et,
contrairement à l’attente pure qui n’a rien d’humain, de
meubler la temporalité liée à notre destin », ou encore
ajoutait-il : « L’homme comme être moral, c’est l’être-
limite qui n’a pas de limite, mais franchit celle que
l’instant lui impose. »
Bachelard ironisait en disant « qu’une philosophie
du repos n’est pas une philosophie de tout repos ».
Nous pourrions dire, à notre tour, qu’une philosophie
du temps n’est pas une philosophie temporelle.
Jankélévitch précise : « Je suis habitué à penser que
l’espacement au temps, étant bergsonien : on ne
comprend pas le temps en le ramenant à l’espace. »
Bergson appréhende le temps en bloc pour en faire une
réalité, il n’en est pas de même pour Jankélévitch. Nos
valeurs s’inscrivent dans l’action décidée par nous-
mêmes qui est la trame de notre temps vécu. La morale
tout entière gît dans la disposition de l’âme, entraînant
les conflits et les paradoxes liés à notre finitude.
20 Quelques petites choses que je sais de lui…
Le temps nu et abstrait est un temps silencieux, c’est
à nous de lui affecter un contenu et contrairement à
l’attente pure qui n’a rien d’humain, cette temporalité
grosse d’espérance, est liée au destin de l’homme. Le
temps de l’espérance, du désir, n’hésite pas à brûler les
étapes en se chargeant d’une coloration que, seule, la
volonté humaine, peut lui apporter et il comporte alors
une charge morale plus grande car il exige un acte de
foi, inséparable de l’aléa du pari.
Pascal a posé sa marque dans cette pensée si l’on en
excepte la charge religieuse. Le pari, l’illusion, l’espoir,
complètent notre vérité et sans eux la vérité serait
pauvre, la vérité serait sans illusion, c’est ce qu’on doit
au percepteur, ironise quelquefois le philosophe !
On ne peut séjourner dans ce moment privilégié
mais seulement l’effleurer puis le silence lui fait cohorte.
Nous retrouvons le jeune vitaliste bergsonien dans cet
attrait d’aller au-delà de la limite, retrouver le geste
moral à sa source dans le jaillissement de l’intention,
mais, ayant compris les leçons de son maître
Brunschvicg, il prendra garde d’ajouter que rien ne peut
remplacer l’effectivité d’une bonne volonté agissante et
que le « faire » est décidément la grande affaire de notre
vie.
En affirmant qu’« il ne faut pas dire, il faut le faire »,
il pose le fondement d’un discours sur la réalité et
engage sa pensée dans une direction personnelle et
originale qui constate que la forme éminente du faire,
cause de notre admission en ce monde, est aussi de faire
le contraire. Il s’agit de prendre au sérieux le poids de la
négation, les forces qu’elle peut transmettre. Créatrice
d’énergie, elle entraîne la créature limitée, au-delà de ses
possibilités, sur le chemin de la vie morale. Loin des
dosages, des gradations, des calculs mesquins, par-delà
21 Françoise Schwab
l’angélisme et la confusion, elle a en vue « l’instant
favorable » qu’est l’exigence d’infini et d’absolu de la
conscience morale.
Ce rapport à la négation fait de l’homme, même
philosophe, un être attiré et repoussé, par conséquent
déchiré, écartelé, passionnel. La continuation tient alors
dans le mouvement. Jankélévitch vécut, tant en
acrobate des idées qu’en gentilhomme des actes, et s’il
se tint à l’écart des modes, des dogmes et des
troupeaux, ce ne fut pas tant pour les fuir que pour
garder intacts les pauvres moyens de défense alloués
aux hommes. Seule la liberté de penser, d’agir, de
concevoir des non-concepts permet au philosophe de
faire son métier dans la simplicité et l’authenticité qu’il
souhaite.
L’authenticité ne peut provenir que d’un accord
profond avec soi-même. Sans cet accord, tout n’est que
jonglerie, « mousse brillante et arc-en-ciel ». À passer
l’impalpable au peigne fin, ce subtil analyste ne se berce
guère d’illusions ; il cultive contestation tout en cédant
le plus souvent à un optimisme très bergsonien. Si son
hygiène de l’esprit le porte à dissiper fantasmes et
illusions, et à manier le paradoxe, il nous dit sa
confiance et sa joie d’« aller dans le sens du devenir, joie
qui naît du sentiment d’avoir tiré le meilleur parti
possible du sens unique imposé » et qui engage
l’homme dans l’acceptation joyeuse de sa finitude.
En somme, si l’infini dépasse toute synthèse
existentielle, la conscience manque son but ; c’est alors
qu’en elle surgit l’humour. L’humour ne doit pas être
une tactique puisqu’il est charme, et le charme comme
la liberté, le mouvement, la vie, est toujours ailleurs ;
pas plus que le sens n’est dans les mots, il n’est
assignable ici ou là. Le charme de tous les charmes
22 Quelques petites choses que je sais de lui…
n’est-ce pas le temps ? Cette pensée de l’instant s’ouvre
alors sur une morale pathétique de l’occasion précieuse.
L’humour sourit, mais ne rit pas ; il est bien trop grave,
trop pudique pour cela ; il a partie liée avec le silence
plus encore qu’avec la parole. Il est comme ce charme
qui naît de la musique, comme ces pianissimo que
Jankélévitch admire chez Fauré parce qu’ils sont un jeu
avec le presque-rien et se tiennent à la frontière du
matériel et de l’immatériel. L’humour est « la signature
de l’infini ».

Musique
Entre parole et silence, seule la musique peut se glisser,
aussi n’est-elle que l’autre manière d’exprimer une
pensée philosophique ?
Bachelard notait un jour à la Sorbonne que ses
ouvrages se divisaient en deux groupes : ceux du matin,
sévères, austères, sérieux et exclusivement philosophiques
et ceux de l’après-midi ou du soir éclairés d’un sourire
plein de fantaisie, infiniment plus légers, plus faciles et
consacrés à la poésie sous toutes ses formes. Il en était de
même pour Jankélévitch qui travaillait à des livres aussi
importants que Le Traité des vertus ou La Mort tout en
eposant un regard neuf sur la musique du XIX et
e
XX siècle avec des monographies sur Ravel, Fauré ou
Debussy et des études sur Le Nocturne ou La Musique et
l’ineffable. Comme des respirations entre ceux variations
philosophiques apparaissent « les morceaux de
temporalité enchantée » comme il les nomme, que lui
offrent ses compositeurs préférés.
Pourtant les écrits sur la musique de Jankélévitch
forment un ensemble bien distinct de ses ouvrages
proprement philosophiques. Ils ne constituent pas,
23 Françoise Schwab
comme les pages que Hegel consacre à la musique dans
son Esthétique, un « moment » dans une présentation
globale de l’idée de beau.
Les monographies sur les musiciens qu’ils préfèrent
se veulent un tout autonome préservé dans leur
singularité originale.
Si l’on excepte les livres tels Le Nocturne, La Musique
et l’ineffable, et La Rhapsodie, verve et improvisation, ses
autres ouvrages sont des monographies sur Fauré,
Ravel, Debussy, Liszt, Albéniz, Mompou, Séverac.
Cette existence ainsi dédiée à la musique peut se
résumer en cette boutade :

« Le philosophe qui m’a le plus influencé : Gabriel
Fauré ! La musique est la moitié de ma vie, ajoutait-il,
et je sais ce qu’elle n’est pas pour moi un passe-temps
mais elle est plutôt une forme de l’expérience de
l’ineffable. »

Il nous induit à ne plus redouter ses charmes et ses
mystères car cet art qui va le plus loin aux confins du
non-être, ou plus justement aux dernières frontières de
l’être, doit rester notre meilleure amie, celle de la plus
illimitée liberté, celle du temps qui passe.
Il aimait la musique qui « rend précaires les bruits
humains et précieuse l’île enchantée où elle nous
transporte ». Jouer du piano, déchiffrer, aller au concert,
constituèrent ses moments de prédilection. De
nombreux compositeurs contemporains furent ses amis
et son admiration se portait sur les grands interprètes
car les joutes et les discussions philosophiques ne
l’intéressaient pas.
La musique nous apporte le bonheur, et le bonheur
lui aussi est ineffable et défie les contours fixes.
Tentons d’approcher le bonheur et de le mériter.
24 Quelques petites choses que je sais de lui…
Cette temporalité féconde engendrée par la musique
nous récompense de l’aridité de nos vies. De précieux
amis évoqueront le philosophe musicien et le musicien
philosophe et joueront des œuvres que Vladimir aimait.

L’imprescriptible
L’actualité de la pensée de Jankélévitch s’explique ainsi
par le contenu d’une œuvre qui répond aux
préoccupations de notre temps et pose les questions qui
nous aident à forger chaque jour nos propres réponses.
Peut-être est-ce cela l’essence même de la modernité ?
Aucune coupure entre réflexion spéculative et
engagement dans l’action. Il s’agit de traduire en termes
de durée l’intention. Cette pensée ne vise pas à
émousser les aspérités, à dissoudre les malentendus,
mais elle se concentre sur les équivoques qui
resurgissent. Elle exprime l’élan et l’angoisse d’une
époque déchirée mais féconde. La leçon est austère
mais correspond à une fin de siècle comme le nôtre : en
effet, sans provocation gratuite, ce philosophe ne
craignait pas de prendre des positions dérangeantes et
ne dissimulait pas ses choix. Se faisant, il rendait
l’exercice de la liberté aux vivants que nous sommes et
nous offrait le regard rare de celui qui réfléchit à contre-
courant.
Dans des textes véhéments, il s’est emporté
furieusement contre la volonté exterminatrice, contre
l’oubli en nous donnant philosophiquement et
juridiquement les raisons de ses positions.
Il a martelé les mots qu’il oppose à l’oubli : « Je
ressens le besoin de prolonger en moi les souffrances
qui m’ont été épargnées », répétait ce témoin infatigable
de la tragédie. Il précisait également qu’il n’avait pas
25 Françoise Schwab
réussi « à concilier l’irrationalité du mal avec
l’omnipouvoir de l’amour » !
Aucune rupture entre son engagement et sa
réflexion ; chaque fois qu’une liberté ou un droit
essentiel était menacé, il intervenait et à lui seul, rendait
ridicules tous les discours sur l’indispensable non-
engagement du philosophe !
Son discours sur l’indicible répond aux inquiétudes
d’une société en désarroi. Tout le monde est concerné
par ses interrogations et peut comprendre sa parole.
Elle est en prise avec les drames de ce siècle, nous met
constamment en garde contre le retour des choses
ignobles, refuse les compromissions, ne conjugue pas
aisément le verbe oublier et pardonner, mais nous
répète que la morale n’est pas seulement sujet de
dissertation mais théorie pratique. Discrètement, avec
modestie et force, il a défendu les idées qui illustraient
ses cours.
Avec les années, le philosophe semblait se réduire à
l’essentiel, il portait en lui toute la faiblesse et toute la
résistance de sa passion et de ses luttes.

Conclusion
L’œuvre de Jankélévitch survivra aux climats
changeants de la philosophie. En effet ils sont vivants
ceux qui nous ont donné envie d’apprendre, de
connaître, de partager, ceux qui ont fait jaillir l’étincelle
et nous ont transmis une philosophie de la vie. Ces
figures de passeurs toujours nous accompagnent en
laissant en nous une marque indélébile.
La vie d’un philosophe ne jette aucune lumière sur
sa doctrine, saurions-nous tout de lui ou « quelques
choses », le plus délicat reste à faire : accommoder notre
26 Quelques petites choses que je sais de lui…
regard à cette brève apparition qui n’a eu lieu qu’une
seule fois, s’accorder à cette conscience fugace qui n’a
eu qu’une seule chose à dire et que personne ne dira
plus. Il s’agit dès lors de chercher un chemin de
coïncidence entre l’homme et l’œuvre, une proximité
avec cette pensée au cœur même de sa profondeur, au
cœur même du silence…

27 Souvenir d’un camarade
Souvenir d’un camarade
MAURICE DE GANDILLAC
C’est rue d’Ulm, dans la salle des Actes de l’École, avec
ses « tulipes » électriques, ses bustes et ses plaques
relatant les fastes académiques des anciens normaliens
lors d’une de ces séances d’initiation durant lesquelles
Léon Brunschvicg invitait les « conscrits » – terme
étonnamment militaire désignant les élèves de première
année – à méditer sur ce qu’il appelait, non sans quelque
emphase ironique, « les techniques du passage à
l’absolu ».
Les plus brillants de nos jeunes aînés, « carrés » et
« cubes », vinrent nous présenter comme autant de
modèles une série d’exposés, notamment (sur Leibniz et
l’argument ontologique) Raymond Aron, déjà si sûr de
lui, si rigoureusement « décisif », qu’on se demandait qui
pourrait faire mieux, et, dans un tout autre style, en
apparence beaucoup plus détendu (sur le traité plotinien
De la dialectique) Vladimir Jankélévitch qui nous livra
l’essentiel de son mémoire de DES (qu’on nomme
maintenant la maîtrise), et ce faisant nous « enchanta »
(au sens propre du terme) par une rigoureuse subtilité,
véritable œuvre d’art ; dénuée pourtant de tout artifice.
Quelques années plus tard, à Pontigny, au terme
d’une de ces leçons qui étaient autant de concerti (cette
fois-là sur la Dikè hellénique et l’évolution de l’idée de
justice jusqu’à la notion de Droit social), Paul
29 Maurice de Gandillac
Desjardins constatera que, le dernier mot dit, il serait
indécent d’engager une quelconque discussion ; mieux
vaudrait même ne point applaudir car le silence
s’impose, et peut-être la méditation (vérité bien
méconnue dans nos salles de concert où tout se
termine, l’excellent et le bon comme même le médiocre,
dans un interminable tonnerre d’acclamations).
Rue d’Ulm, en 1926, sans méconnaître le talent de
Vladimir, Brunschvicg omit de le couvrir de ces
monceaux de fleurs qu’il réservait plutôt, très
malicieusement, aux exposés médiocres ou même ratés
comme celui que je lui avais présenté quelques semaines
plus tôt sur Platon et c’est à Plotin seulement, non à
son interprète, qu’il intenta, sur un mode doucereux, le
procès qu’on pouvait attendre d’un néokantien.
Vladimir était né à Bourges. De son enfance, je ne
l’entendis parler que bien plus tard, lorsque mon
épouse, fille de Berruyère, de cinq ans sa cadette
évoquera avec lui leurs souvenirs de la cathédrale ou de
l’Hôtel Jacques Cœur, mais ma belle-mère ne se
souvenait que de l’exilé russe, Samuel Jankélévitch,
praticien apprécié de notre bonne société provinciale,
qui opéra des appendicites (c’était la mode alors) avant
de gagner Paris et de s’imposer par ses traductions,
notamment celles de Freud. Je ne l’ai jamais rencontré
mais dans les années d’épreuves je sus gré à l’éditeur
Aubier de lui commander et de lui payer – à l’insu des
Allemands – une version française de l’Esthétique de
Hegel. Plus tard j’ai assisté à ses obsèques, cérémonie
sans référence religieuse car cette famille avait quitté
depuis longtemps le monde pittoresque peint par
Chagall pour s’intégrer à une tradition humaniste dont
la composante hellénique fut si essentielle chez
Vladimir qu’il lui arrivait d’écrire et de parler grec en
30 Souvenir d’un camarade
français, avec une parfaite spontanéité, sans ombre de
pédanterie.
Après l’exposé chez Brunschvicg j’eus peu
d’occasions de le rencontrer. Agrégé dès 1926, après
l’année que nous appelions le « bonvoust » (à la
différence d’Aron, il accepta de servir comme officier
de réserve), il enseigna jusqu’en 1932 à l’Institut français
de Prague d’où il écrivait à son camarade Beauduc son
bonheur de « pouvoir entendre de la musique
allemande » – déclaration qui donne tout son sens à de
futures ex-communications. Je n’ai presque rien su alors
d’une première expérience matrimoniale, qui assez vite
se révéla malencontreuse et que lui fera oublier
quinze ans plus tard l’amie que nous aurions aimé voir
ici ce matin et que nous saluons de loin, mère d’une
enfant portant le nom même de la Sagesse compagne
attentive et affectueuse de tous les jours, jusqu’à la
dernière épreuve, la plus douloureuse.
C’est en 1934, à Pontigny, que j’ai commencé à
mieux connaître Vladimir, un an après sa soutenance de
thèse, lorsqu’il enseignait en khâgne à Lyon. Déjà de
grandes menaces assombrissaient sensiblement une
atmosphère que Jean Baruzi, naguère, m’avait décrite
comme si radieuse, au temps où il voulait me faire
admettre comme boursier à des Entretiens sur
l’« empreinte chrétienne ». Bouglé, nouveau directeur de
l’École, préféra envoyer Sartre qui n’apprécia guère le
protocole des dîners habillés et nous fit de son séjour
un compte-rendu plutôt négatif, car il était moins
sensible aux charmes de cette abbaye réaffectée que
Vladimir – lequel sut décrire avec une nuance de tendre
ironie ce qui n’était ni le monastère de saint Bernard ni
la Thélème rabelaisienne mais une institution neuve, à la
fois salon et académie, lieu de rencontres qu’on disait
31 Maurice de Gandillac
plutôt amicales que culturelles (en ces temps-là, s’il ne
s’agissait pas de vigne ou de blé, laissant la Kultur aux
Allemands, nous parlions plutôt de civilisation).
En 1934 Charles Du Bos – le Charly des familiers –
me fit l’honneur de m’inviter au colloque qu’il devait
diriger avec Aron (lequel finalement se décommanda, ce
qu’omirent d’indiquer, l’été dernier, lors du
Cinquantenaire de Cerisy, les catalogues de nos
expositions, rédigés d’après des programmes initiaux, en
fait plus d’une fois modifiés avant ou pendant les
rencontres). Il s’agissait de savoir « si la volonté de
justice mène nécessairement à l’action révolutionnaire ».
Ma tâche, très modeste, fut d’exposer l’opinion de
Thomas d’Aquin, lequel certes ne connaissait de
révolution que celle des astres mais jugeait légitime,
après sérieuse délibération des « honorables citoyens »
(honesti cives) la déposition d’un mauvais prince, à la seule
condition (assez problématique) de ne pas provoquer
ainsi une pire violation du « bien commun ».
D’agrégation un an avant Aron, mais inspirant aux
« conscrits » moins de crainte révérencielle car c’est
dans un tout autre style qu’il s’imposait, comme sans le
savoir et surtout sans le vouloir, – cette année-là et les
suivantes il se noua entre nous des liens déjà proches de
l’amitié, mais j’ai moins souvenir, je le confesse, du
contenu des entretiens que des heures libres sous le
grand soleil, d’un bain dans les eaux fraîches, du Serein,
de prés où paissent de paisibles vaches, et de petits cris
effrayés quand Vladimir annonce, pince sans rire, la
présence d’un taureau que pourrait exciter quelque
corsage féminin aussi rouge que les écrevisses de
l’auberge de Chablis.

32 Souvenir d’un camarade
Je n’ai surtout pas oublié, le soir, lors des « petits
jeux » (charades ou portraits chinois), le mélange
d’ironie socratique et d’humour froid d’un Vladimir se
glissant d’un camp à l’autre pour divulguer à mi-voix le
nom ou le mot à deviner, les joueurs se récriant alors :
« Ce n’est pas de jeu », et lui, faussement naïf, faisant
mine de s’excuser : « Je croyais que nous jouions ! » –
jeu dans le jeu qui révèle cette sorte de frivolité que
Sartre – lui aussi dans un tout autre style – appelle
péjorativement « esprit de sérieux ».
Un des moments forts de la Décade de 1934 fut
l’exposé de Charles Du Bos montrant que Goethe, qui
passe pour avoir préféré l’injustice au désordre, lorsqu’il
était ministre du duc de Saxe-Weimar, s’inquiéta du sort
des tisserands d’Apolda. Je me rappellerai ces propos,
après la guerre, lorsque des marxistes (mais qui ne l’était
pas alors, peu ou prou ?) discuteront sur le sens
profond du cri de Faust : « À l’instant je voudrais dire :
Arrête-toi donc, tu es si beau ! » Mieux que personne,
Vladimir avait appris de Bergson le prix de ces réussites
inespérées et proprement indéfinissables qui ne peuvent
ni ne doivent jamais se figer, mais il en savait aussi déjà
toute la fragilité. Écrivant à Charles Du Bos le
11 septembre, je fais allusion à des heurts idéologiques
autour des propos d’un antifasciste exilé, (ce Tasca qui
signait Rossi des textes politiques et, plus tard, veuve de
Ramon Fernandez, épousa la plus chère élève de Paul
Desjardins). À ces débats Vladimir prit part avec
quelque rigueur, soucieux de s’engager dès que l’enjeu
en valait réellement la peine.
Une lettre de lui, sur papier du « Grand Café Riche »
envoyée de Lyon où il enseigne alors, non datée mais
écrite sans doute en octobre puisqu’il y fait allusion à
mon prochain départ pour l’Allemagne, se réfère assez
33 Maurice de Gandillac
mystérieusement à un article où il est mis en cause et
dont il n’a pas encore eu connaissance. Il me remercie
d’avoir pris position en sa faveur.
Je ne sais plus du tout de quoi il pouvait s’agir.
Certes Hitler était déjà au pouvoir, mais si, lue
aujourd’hui, la parenthèse interrogeante de Vladimir à
propos d’une affaire évidemment secondaire évoque
tout naturellement le grand débat de l’Impardonnable
(« Faut-il se fâcher ? Sourire ? Pardonner ? Aller en
justice ? »), elle reste ici d’un ton trop léger pour qu’on
puisse croire que le problème posé lui tînt vraiment à
cœur.
Il écrit « Cher ami » et m’envoie finalement son
« très cordial souvenir », mais son vouvoiement (très
provisoire) marque encore une distance liée à la
différence – pourtant mineure de promotion comme le
précise la suite, laquelle, fort gentille, contient aussi une
légère raillerie quant au moindre intérêt peut-être que
j’aurais à écouter ce Beethoven, plus tard si dévalué :

Je serais très heureux de causer avec vous plus
longuement quelque jour. Michel Simon, avec qui je
me trouvais Dimanche dernier au concert, m’avait
promis votre présence, mais monsieur n’était pas libre.
On a donc entendu l’Héroïque sans vous.
Ne manquez pas, à Berlin, d’assurer de mon amitié
votre patron Henri Jourdan. C’est votre patron, mais,
moi, je le tutoie, je le tapote et je lui pince l’oreille.
Voilà ce que fait un écart de deux ou trois
promotions…

Rejeté dès juillet 1940 comme fils d’étranger, mais
en sursis d’abord comme ancien combattant, bien que
sa mère ne fût – par sa propre mère – que demi-juive,
c’est bien pour son appartenance à une race maudite
34 Souvenir d’un camarade
(les maurrassiens de Vichy disaient seulement
« importune ») qu’il fut exclu de l’enseignement public.
Réfugié à Toulouse, il travailla activement à la
Résistance comme son beau-frère Cassou, mais
continua aussi à travailler, enseignant dans des cafés ou
dans des jésuitières, publiant des articles sur le
Mensonge, thème en cette période-là plus actuel que
jamais, et, pour son futur Traité des Vertus, lisant plutôt
les Pères de l’Église que le Talmud. De tout cela, de
l’autre côté de la ligne de démarcation, nous n’eûmes
que de rares échos, mais c’est très paradoxalement à
Lille, là même où il avait enseigné deux ans, que je
retrouvai au printemps 1942 sa présence très vivante et
la marque qu’il avait laissée chez ses étudiants,
particulièrement une jeune assistante, mademoiselle
Siauve, mais aussi à la Faculté catholique (la maison
d’en face) où nous entendîmes parler de lui avec
émotion par cet abbé Vancourt qui bientôt allait cacher
chez lui une famille entière de juifs, dont un futur
rabbin.
Pour la Wehrmacht « la France du Nord » – au-delà
de la Somme – formait avec la Belgique une « zone
réservée » où, malgré les appels du doyen Audra, je ne
pus pénétrer, avec Jean Grenier, que lorsque les
« Fridolins » (on disait aussi les « Doryphores »), déjà
embourbés en Russie, ayant d’autres soucis que le
découpage de l’Europe en États croupions, nous
autorisèrent enfin à rejoindre une université privée de
Vladimir mais aussi de Gouhier, appelé en Sorbonne
pour combler à Paris d’autres vides. Ces suppléances
provisoires posaient un problème moral mais, tant qu’il
nous restait une certaine liberté, fallait-il préférer que
l’université tombât entre les mains de nazillons du type
Abel Bonnard ?
35 Maurice de Gandillac
Par un simple hasard administratif, je remplaçai
Gouhier et c’est à Grenier que revint la place du
proscrit, lequel eut tort de lui en tenir quelque temps
rigueur, car nous travaillions tous les deux en pleine
communauté de sentiments. Notre chance fut que
l’Allemand chargé de surveiller l’université, Carlo
Schmidt, de mère française et futur député socialiste,
l’un des artisans plus tard du nouvel axe franco-
allemand, prit effectivement soin qu’aucun importun ne
pénétrât rue Auguste-Angellier dans ces bâtiments
vétustes où se fabriquaient le soir, sur de pauvres
stencils, des tracts contre l’Occupant. André Stil,
révolutionnaire militant et futur académicien Goncourt,
put y soutenir librement son mémoire de maîtrise sur la
relation entre marxisme et surréalisme.
Une jeune assistante avait su conserver contre vents
et marées les rigoureuses méthodes historiques d’Henri
Gouhier mais davantage encore, ce me semble, cet
esprit de Vladimir dont nous pûmes flairer la singulière
saveur à travers les dissertations de plusieurs de nos
étudiants et ce qu’on appelait encore leurs Diplômes
d’Études Supérieures, notamment celui de Michel
Henry, aussi longtemps du moins que le refus du
Travail Obligatoire en Allemagne n’eut point forcé les
meilleurs à la clandestinité.
Après la Libération, nous retrouvons un ami qui a
personnellement échappé au pire mais qui reste d’autant
plus marqué par l’atroce persécution qu’il a lui-même
consacré sa thèse à la « dernière philosophie de
Schelling », parue chez Alcan à peine quelques mois
avant l’accession de Hitler au pouvoir, et que sa
conception de l’ironie et de l’humour (celle-là plutôt
ruse tactique, celui-ci plus libre et renvoyant toujours à
un au-delà de lui-même) doit peut-être autant à Jean-
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