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WITTGENSTEIN ET LA PHILOSOPHIE AUJOURD'HUI

De
439 pages
Inspirateur du Cercle de Vienne, Wittgenstein s'est révélé ensuite constituer, au-delà de l'empirisme logique défendu par ce mouvement, une source fondamentale de la philosophie contemporaine dite " analytique " en même temps qu'il en ébranle les fondements . Cet ouvrage réunit des interprétations sur des points centraux de sa philosophie. Chez Wittgenstein, l'activité philosophique se révèle non comme affirmation doctrinaire mais comme travail inlassable d'analyse appliqué au langage théorique.
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WITTGENSTEIN ET LA PHILOSOPHIE AUJOURD 'HUI

Collection Épistémologie et Philosophie des Sciences dirigée par Angèle Kremer-Marietti

La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse", "accélération", "particule", "onde", etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée. 1) Quelles sont les procédures, les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur des résultats? 2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts?

Déjà parus

Angèle KREMER-MARIETTI,Nietzsche: L'homme et ses labyrinthes, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI, L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI, Le projet anthropologique d'Auguste Comte, 1999. Serge LATOUCHE, Fouad NOHRA, Hassan ZAOUAL, Critique de la raison économique, 1999. Jean-Charles SACCHI, Sur le développement des théories scientifiques, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI (dir.), Éthique et épistémologie autour de Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, 2000. Angèle KREMER-MARIETTI,La symbolicité, 2001. Jean CAZENOBE,Technogenèse de la télévision, 2001. Abdelkader BACHTA, L'épistémologie scientifique des Lumières, 2001.

WITTGENSTEIN ET LA
PHILOSOPHIE AUJOURD

'HUI

Textes présentés par Jan Sebestik et Antonia Soulez

Réédition
chez

de l'ouvrage
MERIDIENS

paru en 1992

KLINCKSIECK

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1647-4

ALLOCUTION D'OUVERTURE par Daniel Laurent

Mes chers Collègues, Mesdames, Messieurs,
Vous me permettrez sans doute, avant de déclarer ouvert ce colloque, de situer rapidement l'étrange personnalité scientifique que fut Wittgenstein et le rôle éminent que dans le débat d'idées du premier quart de ce siècle, il a très certainement joué. Notre Université pluridisciplinaire est heureuse d'accueillir une réflexion en profondeur, à la fois philosophique et épistémologique, sur Ludwig Wittgenstein dont nous célébrons cette année le Centenaire de la naissance. Il est bon que ces Journées internationales - dont l'initiative revient à notre collègue Antonia Soulez avec Jan Sebestik - soient consacrées au père de la philosophie analytique. L'importance de son œuvre ne fait plus de doute aujourd'hui et l'on peut la mesurer par la qualité des travaux qui lui ont été et sont consacrés, travaux dont certains philosophes éminents (la plupart étant présents à ce colloque) ont été les initiateurs. Je me plais à saluer ici les contributions essentielles des Professeurs Granger et Bouveresse en France, Haller en Autriche, Davidson pour le groupe américain, Tichy, d'origine tchèque, établi en Nouvelle-Zélande ainsi que celles des Professeurs Baker et McGuinness pour le RoyaumeUni; ces travaux de spécialité constituent aujourd'hui un corpus qui a déjà sa propre histoire. Son ouvrage achevé, le seul publié de son vivant au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Tractatus Logico-Philosophicus a bénéficié d'une introduction de Bertrand Russell, maître puis très vite ami, collègue et correspondant du philosophe d'origine autrichienne. Les liens de Wittgenstein avec Russell et d'autres philosophes de Cambridge seront d'ailleurs décisifs pour notre Wittgenstein, qui ayant quitté l'Autriche en 1929, acquerrera la citoyenneté britannique. L'importance de ce qui est appelé sa «seconde philosophie », notamment celle des Investigations Philosophiques *, se mesure à l'influence qu'elle a exercée sur les philosophes anglais, mais aussi aux nombreuses controverses qu'elle a suscitées.
* Il arrivera dans ce volume que certains auteurs utilisent de préférence le titre Recherches Philosophiques.

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Un des aspects nouveaux, contenu dans l'œuvre philosophique de Wittgenstein, correspond à sa conception de la tâche de cette discipline. Certes elle doit, par essence, échafauder des doctrines et des systèmes de thèses mais les philosophes doivent élucider le langage de leur propre discipline comme celui des sciences avec une vision réellement critique. De cette conception, le Cercle de Vienne qui a fait de Wittgenstein dans les années 20, un de ses illustres représentants, a tiré l'idée d'une «reconstruction rationnelle» de la connaissance. L'instrument symbolique que fournit la logique moderne joue un rôle majeur dans cette reconstruction. Le colloque de 1983 qui a réuni ici-même à Créteil ainsi qu'à l'Institut Autrichien à Paris, des personnalités de renom international, notamment le Professeur Quine et sir Alfred Ayer, a ravivé quelques importants débats de la philosophie défendue par le Cercle de Vienne. La question se pose de savoir ce que le Cercle de Vienne doit et ne doit pas à Wittgenstein, lequel de son côté n'avait fréquenté le Cercle qu'occasionnellement mais aussi avec circonspection. Figure étonnante, inclassable, jugée parfois déconcertante, Wittgenstein est un auteur difficile. Il est aussi un témoin désabusé de la « modernité », et s'il se disait l'initiateur de « mouvements nouveaux dans la pensée» il semble avoir démontré qu'il était également capable d'en douter... Si nous lui devons un nouveau courant, un «tournant linguistique» de la pq.ilosophie, une orientation du langage de la connaissance vers les Sciences de la nature, c'est semble-t-il surtout une conception éthique du langage et de la pensée qui émerge de son œuvre. Mais aussi le climat et la famille dans lesquels il a vécu, l'entourage exceptionnel qui a été le sien dans cette période si féconde de l'activité culturelle au cours de laquelle sa pensée s'est formée, la polyvalence de ses dons personnels (il était aussi musicien, architecte à ses heures et de plus ingénieur de formation) ont fait penser au Comité d'organisation de ces Journées qu'il serait faire justice à Wittgenstein, philosophe, de consacrer certaines manifestations à des évocations artistiques. Ainsi cet hommage sera complété par un récital de piano et la lecture scénique d'une pièce de théâtre de Thomas Bernhard, qui met en scène le «philosophe ». Il me reste à vous remercier tous, mes chers Collègues, d'être venus nombreux à l'invitation d'Antonia Soulez et de Jan Sebestik dialoguer sur l'œuvre de ce personnage captivant. Permettez-moi de souhaiter au nom de l'Université Paris xII-Val-de-Marne, que ces dialogues et ces échanges vous donnent beaucoup de joie.

WITTGENSTEIN ET LA PHILOSOPHIE AUJOURD'HUI par Jean Sebestik et Antonia Soulez

Comment l'œuvre d'un philosophe qui ne voulait être que « reproductif» et refusait l'originalité, a-t-elle pu s'imposer au point d'être revendiquée par différents courants philosophiques parfois même rivaux, dans des champs aussi différents que la philosophie, l'éthique, la logique, les mathématiques, l'épistémologie, les sciences du langage la psychanalyse, l'anthropologie, le droit, l'architecture et la musique? Le cas de Wittgenstein est d'autant plus paradoxal que le philosophe autrichien a tenu la plupart de ses écrits dans l'ombre, trouvant problématique d'écrire la philosophie sous forme d'un livre achevé. Seul, son premier ouvrage le Tractatus LogicoPhilosophicus a été publié de son vivant (en 1918 dans une revue allemande), ainsi qu'un article de 1929 «Some Remarks on Logical Form» et, quelques années plus tôt en 1926, à une époque où il se trouvait encore résider en Autriche, un petit dictionnaire pour ses élèves du primaire. A cela s'ajoute l'extrême difficulté que présente au lecteur une écriture philosophique qui n'entend pas se situer dans le continuum des théories philosophiques antérieures, ne se reconnaît à proprement parler aucun précurseur et récuse volontiers toute tentative d'interprétation, fût-elle la plus respectueuse des moindres nuances ou subtilités. A l'heure où, en Autriche, une certaine mode intellectuelle regarde vers l'Amérique dont on attend un certain renouveau, Wittgenstein, lui, en critique de la modernité, fait le choix sceptique de l'inactualité, comme en témoigne par exemple un brouillon de préface aux Remarques Philosophiques de 1930. Il serait toutefois erroné d'attribuer au seul caractère du philosophe, une pareille attitude. Sa réticence face à des mouvements

sous la forme aussi exaltée que celle de la « Conception Scientifique
du Monde» arborée par le Cercle de Vienne qui pourtant désignait Wittgenstein comme un de ses principaux représentants avec Einstein et B. Russell, révèle encore un décalage entre le Wittgenstein qu'on lisait et le Wittgenstein au travail. Wittgenstein n'est même plus le

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philosophe qu'on croit au moment où l'on lui fait fête. Ainsi quand au début des années 1920, des mathématiciens s'intéressent à son Tractatus, lui s'adonne à d'autres activités que la philosophie, et au moment où le «Manifeste du Cercle de Vienne» en fait sa bible, Wittgenstein qui le soutient à Cambridge comme thèse de doctorat, tourne déjà la page, amorçant une nouvelle direction philosophique dont on commence à mesurer l'importance seulement de nos jours. Et pourtant cette pensée qu'on hésite à déclarer anglaise plutôt qu'autrichienne, ou même, d'après certains, allemande, est passée dans le public si l'on peut dire sans transition de l'état d'un objet ignoré à celui de la mode, tandis que se dévoilait lentement, aux spécialistes, une œuvre complexe formée dans un contexte qui demande encore à être exploré. Il faut dire que Wittgenstein n'a pas facilité la tâche de ses lecteurs. Non seulement beaucoup de ses réflexions sont demeurées inédites, mais sa philosophie tend à se présenter elle-même comme un développement en deux temps et il n'y a pas là qu'un effet de réception comme en témoigne la préface de 1945 aux Recherches Philosophiques où il déclare que l'occasion lui ayant été donnée un jour d'expliquer le Tractatus à quelqu'un, il lui est apparu l'idée qu'il serait bon qu'un jour il pût faire connaître ensemble ses premières et ses dernières pensées (bien qu'entre temps faire un livre lui fût devenu chose impossible). Et c'est de fait ce qui s'est passé. Le premier volume des Schriften publié chez Suhrkamp révèle simultanément le Wittgenstein première manière, l'auteur du Tractatus, et le Wittgenstein dernière manière, l'auteur des Recherches Philosophiques. Cela en 1960. Dans un article de 1965 intitulé «Wittgensteins Rückkehr» (<< Retour de Wittgenstein») écrit pour la Frankfurten Allgemeine Le Zeitung * à l'occasion de la parution en 1964 de les Remarques Philosophiques qui forme le volume II des Schriften, J. Habermas rappelle le fait éditorial et l'effet qu'il a provoqué sur le lecteur allemand. Celui-ci, dit-il, a donc découvert en 1960 la bible du positivisme en même temps que l'analyse linguistique des jeux de langage. Il est temps de rectifier cette image dédoublée du philosophe qui masque l'existence d'un Wittgenstein intermédiaire plus propre à flatter la sensibilité herméneutique des Allemands. Le point de vue d'Habermas est celui du bénéfice que peut retirer de la publication des Schriften II, le positivisme en Allemagne, à savoir une occasion, avec les Remarques Philosophiques, de donner de lui* Sous le titre original «Die Wendung der linguistischen Philosophie », en français dans Profils Philosophiques et Politiques: «Le Retour de Wittgenstein », p. 183, Gallimard, Tel, 1974.

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même une image humanisée qui parlera davantage à une population de lecteurs de tradition phénoménologique, en ajoutant un zeste de profondeur à la critique de la profondeur. Cependant, aux yeux d'Habermas et sur le terrain où il situe ici l'opération avec coût et bénéficie sur le marché des idées, la question se pose, on le voit, de savoir «quel Wittgenstein» est le bon, sans que soit réellement mis en cause le principe même d'en compter plusieurs. En même temps, il est vrai, la question «quel Wittgenstein est le bon» est celle par laquelle a commencé l'effetWittgenstein dans le pays de ses premiers admirateurs, à savoir l'Angleterre, et là, l'effet n'a pas été celui, superficiel, d'une mode pure et simple, mais les résultats d'une influence en profondeur affectant le cheminement intellectuel d'autres philosophes qui ont été pour lui, de près ou de loin, des partenaires de discussion dès la veille de la Première Guerre mondiale. Il yale Wittgenstein de B. Russell, et il y aura ensuite le Wittgenstein préféré de G. Ryle: celui dont Russell a dit en 1912 «He is exactly my dream» dans lequel Cambridge s'est plus volontiers reconnu, et le Wittgenstein découvert plus tard, vers les années 30, dont l'enseignement et les écrits ont davantage marqué les philosophes d'Oxford. Il reste que si l'on ignore les échanges, à partir de la fin des années 20 à Vienne et non sur le sol anglais, entre Wittgenstein et le Cercle de Vienne grâce à la patiente médiation de Schlick et de Waismann, le lecteur a une vision tronquée de la philosophie alors en pleine gestation du philosophe. Le futur citoyen britannique est encore, à cette période précédant l'Anschluss, autrichien le temps de courtes vacances. C'est ce que nous avons compris en travaillant sur le Cercle de Vienne. A cet égard la publication chez SuhrkampBlackwell des Schriften III de Wittgenstein édités par Brian McGuinness en 1967 nous est apparue riche d'un double enseignement, susceptible en effet de nous informer sur des points de discussion centraux parmi les membres du Cercle autant que sur la position de Wittgenstein, certes en marge mais jamais complètement indépendante des tendances qui o'nt pu les diviser de l'intérieur. Et le dossier de ces échanges est, à cette heure, loin d'être exploré. «Quel Wittgenstein» ou «combien », n'est un problème que tant qu'on n'a pas fait le tour de 1'« œuvre », que l'entrée dans l'œuvre demeure un objet de dispute lié à la saisie d'un corpus dont la véritable homogénéité, par delà les différences, échappe encore. C'est ce qui fait sans doute de Wittgenstein, pourtant disparu il y a quarante ans, un auteur de maintenant avec la découverte duquel le lecteur continue aujourd'hui de progresser. Impossible de faire l'économie de sa philosophie dans les débats les plus actuels comme ceux que suscitent le cognitivisme et les recherches en

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Intelligence Artificielle, non seulement parce qu'elle a su survivre au contexte de pensée où elle est apparue alors que le Cercle de Vienne auquel elle s'est frotté représente désormais une tradition de la philosophie analytique, mais aussi, parce qu'elle est, comme toute grande philosophie, une langue dont les contemporains ont besoin pour articuler des problèmes qui n'ont pas nécessairement été ceux de Wittgenstein lui-même. On voit à deux signes principaux que Wittgenstein est toujours nôtre: sa philosophie appartient, de toute évidence, à l'histoire de la philosophie ne serait-ce que parce que, en dépit de son caractère non-scolaire, elle la sollicite sur un mode qui, par rétroaction, peut en transformer le discours. L'autre signe est sa capacité de répondre, même négativement, à des découvertes épistémologiques auxquelles elle n'était pas préparée. L'œuvre de Wittgenstein, c'est clair, ne se résume sûrement pas à une doctrine ni deux, mais à un certain nombre de thèses ou arguments que la réflexion contemporaine a progressivement intégrés. L'occasion qui s'offre de fêter le centenaire de la naissance du philosophe nous amène à prendre la mesure de cette intégration en confrontant les approches actuelles des philosophes qui s'en sont nourris, même très indirectement. Aussi les Actes ici réunis s'articulent-ils par questions, ceux-ci constituant autant d'accès possibles à ce que faute de mieux, on peut appeler avec l'expression du philosophe «les mouvements nouveaux dans la pensée ». Pour mentionner quelques uns de ces nœuds autour desquels gravitent d'autres notions, il y a: l'argument du langage privé (G. Baker, D. Davidson), la règle (J. Bouveresse, Ch. Chauviré, O. Pfersmann, J. Proust), le calcul et sa prose (E. Schwartz), le statut des processus mentaux (W. Goldfarb), les «objets» et les procédés du Tractatus (J. Perzanowski, P. Tichy), les jeux de langage, les attitudes propositionnelles notamment l'attente (F. Gil). Des questions de méthodologie ont suggéré également des hypothèses de lecture d'une œuvre à l'autre (K. Lorenz), ou au sein d'une œuvre, sous l'angle de « niveaux» dans les Recherches Philosophiques (G. Granger), ou des confrontations avec le Cercle de Vienne (R. Haller, Fr. Stadler), au avec Gôdel (G. Heinzmann, E. Kohler). Le style philosophique propre à Wittgenstein a également retenu l'attention (M. Kozlova 1), de même que le genre discursif par opposition à la parole ou à la «proto-parole» (J. Vickers), quand ce n'est pas l'activité-même de philosopher: commencer, continuer, finir? (P. Loraux, A. Soulez). «L'important chez Wittgenstein n'est pas, de manière générale, sa position concernant les questions philosophiques, m'ais sa tentative pour nous amener à ne pas poser ces questions» (Br. McGuinness). La difficulté à cerner cette pensée a pu être

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estimée à l'ampleur des domaines connexes de la philosophie, qu'il s'agisse des mathématiques, de la linguistique (Ch. Chauviré), du droit (O. Pfersmann), de la psychanalyse (K. Fischer), de l'intelligence artificielle (J. Proust) et de l'art où Wittgenstein a puisé les meilleurs de ses paradigmes (D. Bogner, J.-P. Cometti), jusqu'à se faire luimême architecte d'une maison restée célèbre (E. Veit). La surprise de ces Journées a été de découvrir enfin l'existence d'un «Wittgenstein 3 », inconnu de Wittgenstein lui-même, avec l'œuvre-sosie d'un autre Tractatus: Zdenek Reichl (J. Sebestik). Si le plus difficile demeure de savoir, comme l'a dit G. Granger, pourquoi Wittgenstein a écrit ce qu'il a écrit, ces Journées, par la totalité organique que constituent les conférences, contribuent, nous l'espérons, à sillonner l'œuvre d'un philosophe, qui s'est efforcé peut-être de s'écarter «seulement un peu» des ornières sillonnées par d'autres (Fiches, n° 349). A l'occasion des Journées eurent lieu d'autres manifestations: un concert et la lecture scénique d'une pièce de Thomas Bernhard, données au Centre Georges-Pompidou, l'exposition Maison Wittgenstein présentée à l'Institut Autrichien où furent également projetés deux films: le film de Ferry Radax sur Wittgenstein et une vidéocassette sur Godel, produite par Werner Schimanovich et Peter Weibel, en collaboration avec Eckehart Kohler. On sait què pour Wittgenstein, l'art ne constitue pas un domaine séparé de l'activité humaine. Le Tractatus, de l'aveu de Wittgenstein lui-même, n'obéit-il pas davantage aux exigences de l'œuvre d'art qu'à celles de l'argumentation philosophique? L'art, tout particulièrement la musique, serait peut-être un paradigme privilégié d'intelligibilité. Pour le concert qui a accompagné les Journées Wittgenstein, notre choix s'est porté sur le pianiste Jay Gottlieb et ce choix ne saurait avoir été plus heureux. L'artiste a composé le programme de son récital, «Résonances de Wittgenstein» avec une attention toute particulière et c'est lui-même qui s'en est expliqué:
«Les œuvres de ce récital sont choisies en fonction de Wittgenstein, servant de pivot: Schumann, Brahms et Bach, parce qu'il les aimait profondément (du reste Brahms était un ami personnel de la famille), Schonberg parce qu'il ne l'aimait pas mais qu'il aurait dû l'aimer, et Cerha et Ives parce qu'il ne les connaissait pas, mais leurs caractéristiques sont telles que les analogies entre eux et Wittgenstein sont frappantes.»

Au cours de ces Journées fut également mise en espace la pièce de Thomas Bernhard Ritter, Dene, Voss qui représente Witt-

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genstein comme fou interné dans l'asile de Steinhof, suivi par le Dr. Frege, en visite chez ses deux sœurs dans la maison de famille 2. La pièce, traduite et mise en scène par Michel Nebenzahl, fut jouée par Philippe Cal (Voss, c'est-à-dire Ludwig), Guilene Ferré (Ritter, la sœur cadette) et Denise Schrôpfer (Dene, la sœur aînée). C'est une pièce terrible. Son titre vient des noms des acteurs auxquels l'auteur l'a dédiée et qui l'ont jouée à l'Akademiethater de Vienne. En nommant sa pièce d'après les noms des acteurs, Thomas Bernhard a voulu situer d'emblée le jeu dans le jeu. Par cet artifice, les dédoublements prolifèrent et ce ne sont plus seulement lIse Ritter, Kirsten Dene et Gert Voss, mais d'autres encore qui revêtent leurs masques. Le spectateur peut alors accepter le jeu qui consiste à représenter non pas un rôle par un acteur, mais l'acteur par luimême, et sous le masque de l'identité Voss=Ludwig, accepter le dédoublement du génie par le fou. Il est alors au cœur de la pièce, au cœur de la folie et de l'inceste. C'est un drame tragique traité sur le mode de la farce. La pièce de Thomas Bernhard veut déchirer, violer les relations de Wittgenstein à son maître: le Dr. Frege, jugé par les sœurs de Ludwig comme responsable de tous les malheurs qui se sont abattus sur leur frère, est l'un des très rares philosophes pour lesquels Wittgenstein éprouva du respect tout au long de sa vie. Qu'en estil de la folie de Wittgenstein? En apparence, l'auteur rejoint la vision populaire du philosophe-fou; mais une fois retourné le retournement de l'opinion populaire, ne retrouve-t-on dans l'entreprise du philosophe une tension qui touche aux limites de la folie? Mais voisiner la folie, ne serait-ce pas la vraie vie? L'un des passages essentiels de la pièce le dit expressément:
«toujours à la frontière de la folie ne jamais passer cette frontière mais toujours à la frontière de la folie quittons-nous cette région frontalière nous sommes morts.»

Entreprise iconoclaste, certes, mais davantage mise en pièce d'une certaine idolâtrie wittgensteinienne que caricature. La caricature disparaît sous la vérité inaccessible au regard purement extérieur. La pièce de Thomas Bernhard est bâtie exactement comme les textes de Wittgenstein. Chaque réplique déplace les relations entre les personnages et les éclaire sous un jour un peu différent. Le spectateur ne suit pas la ligne dramatique d'une intrigue, il n'y a pas d'intrigue à proprement parler; seulement une lente descente vers l'indicible, vers ce qui ne peut qu'être montré, la folie. En proposant la lecture de la pièce de Thomas Bernhard, nous

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avons voulu réaliser une conjonction unique sur la double scène de la philosophie et du théâtre: camper un grand novateur de la pensée du Xxe siècle comme héros d'une pièce de Thomas Bernhard et faire de sorte que soit révélé au lecteur-auditeur toute la virtuelle violence d'une pensée portée à ses limites. Philippe Soulez nous a fait remarquer qu'il existe un seul précédent de cette importance dans l'histoire de la culture: c'est Socrate, représenté comme sophiste extravagant dans les Nuées d'Aristophane. Cette caricature porte-telle ombrage à Socrate? Nous savons que non. De la même façon, Wittgenstein ne sort pas amoindri du drame bernhardien qui l'incarne. Certes, pas indemne non plus. La préparation de ces Journées a été une tâche complexe et fort rude, et nous avons connu, à la dernière minute, des moments de découragement. Sans le soutien de nos amis et des responsables des différentes institutions qui nous ont accordé une aide morale et financière, ces Journées n'auraient pu être menées à leur terme. Que soient tout particulièrement remerciés ici: Monsieur Rudolf Altmüller, directeur de l'Institut Autrichien, Madame GendreauMalassoux, recteur de l'Académie et chancelier des Universités de Paris, Monsieur Clemens Heller, administrateur de la Maison des Sciences de l'Homme, Monsieur Daniel Laurent, président de l'Université de Paris XII, Madame Claire Salomon-Bayet, directrice du Département des Sciences de l'homme au C.N.R.S., ainsi que Madame l'Ambassadeur de la Nouvelle-Zélande et les responsables de British Council et de Goethe Institut. Madame Thérèse Jasmin s'est chargée de la gestion de nos Journées. C'est un plaisir pour nous encore d'exprimer notre reconnaissance aux différentes institutions qui, par leur soutien financier, ont rendu possible l'ensemble des manifestations de ces Journées: l'Université de Paris XII - Val-de-Marne, le Centre National de la Recherche Scientifique, la Maison des Sciences de l'Homme, le Ministère de la Recherche et de la Technologie, le Ministère de l'Education Nationale, le Ministère de la Culture et de la Communication (D.R.A.C.), le Ministère des Affaires Etrangères, le Conseil de l'Europe, l'Institut Autrichien à Paris, British Council, Goethe Institut, l'Ambassade de Nouvelle-Zélande, Apple Computer Europe.

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NOTES
1. Si nous avons tenu à présenter le texte de M. Kozlova parce qu'il met à nu l'enjeu que présente l'introduction d'une pensée comme celle de Wittgenstein dans le contexte soviétique de l'époque et montre à quels aspects de sa philosophie sont particulièrement sensibles les philosophes soviétiques. 2. La pièce de Thomas Bernhard vient d'être publiée aux éditions Arche dans la traduction de Michel Nebenzahl sous le titre Déjeuner chez Wittgenstein.

I MÉTHODE ET RÈGLE

LES TROIS

NIVEAUX

DE LA TOPIQUE
*

DES «RECHERCHES

PHILOSOPHIQUES»

par Gilles Gaston Granger

Les mots sont comme la surface d'une eau profonde. »
«

(Carnets,

32 mai 1915).

On se propose ici une étude de style. Mais en considérant que le style du philosophe, s'il concerne bien, en un premier sens, le mode de formulation de sa pensée, se rapporte, plus profondément, au mode de production de ses concepts. Comparé au style du Tractatus, celui des Recherches paraît dès l'abord tout à fait différent. Il demeure cep~ndant aphoristique, le texte se trouvant découpé en remarques plus ou moins développées mais jamais enchaînées en un discours continu. Toutefois, le Tractatus ordonnait ses aphorismes en une hiérarchie lexicographique notée au moyen de chiffres. Dans lès Recherches, aucun ordre apparent au premier regard. C'est l'hypothèse d'un ordre caché que l'on voudrait soutenir. Ordre que commande la visée même de l'ouvrage. Dans un manuscrit cité par Hallett en son Companion to Wittgenstein's Investigations, Wittgenstein écrivait:
« Tout ce que je dis doit être aisé à comprendre, et même trivial; mais il sera difficile de comprendre pourquoi je le dis.»

Les Recherches peuvent être considérées, dans une large mesure, comme une explication de ce pourquoi, en général, et même d'une exposition du pourquoi du Tracta tus, exposition qui se révèle assez naturellement comme une reprise critique des obscurités demeurées et des obstacles insurmontés dans le premier ouvrage, dont certains déjà avaient été reconnus, d'autres restant inaperçus ou passés sous
* Ce texte a paru entre-temps aux éditions Alinéa dans Invitation à la Lecture de Wittgenstein, de G.G. Granger, en 1990.

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silence. De ce point de vue, le recueil préparé par Wittgenstein et qui sera publié sous le titre Philosophische Untersuchungen après sa mort est, en quelque sorte, du «second degré », par rapport au Tractatus. Il convient donc tout d'abord de préciser le sens de cette expressIon.

En quel sens les Recherches sont-elles du «second degré» par rapport au Tractatus
1. Il Y a dans le Tractatus une apparence d'« ordre des matières ». Il semble qu'il s'agisse en effet de propriétés générales des faits qui constituent le monde, la réalité se distribuant sur trois niveaux:
A B Le monde ~1ce qui arrive ~2les états de chose ~3 la pensée ~4 la ~6la forme générale de

L'image logique des états de chose proposition ~5la fonction de vérité la proposition Ce dont on ne peut parler 7

C

Les chiffres affectés aux flèches renvoient ici aux aphorismes cardinaux du Tractatus qui rattachent toujours deux concepts l'un approfondissant la signification de l'autre. Mais cet ordre des matières n'est pourtant qu'apparence: les concepts qui en forment l'architecture ne sont pour Wittgenstein que des Scheinbegriffe, des pseudo-concepts, et leur ordre, plutôt que celui d'une ontologie véritable, est celui de notre représentation du monde. 2. Mais c'est seulement dans les Recherches que se trouve complètement et explicitement dissipée cette apparence: plus de pseudo-propriétés du monde; des thèmes comme: Bewu(3tseinzustan de, Verstehen sont désormais au centre de la réflexion du philosophe. Pourtant, il serait assurément tout à fait contraire à la pensée de Wittgenstein de considérer cette orientation nouvelle de la réflexion comme constituant une méta-philosophie. La philosophie est bien sans doute, par rapport à l'expérience, une méta-connaissance; mais il a toujours considéré que l'acte de philosopher ne changeait aucunement de nature en poursuivant son application à ses résultats mêmes. Si la philosophie des Recherches peut être dite «du second degré» au regard de celle du Tractatus, ce n'est donc pas en tant que, la prenant pour thème, elle s'élèverait en quelque

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sorte au-dessus d'elle. C'est toujours sur l'expérience qu'il s'agit de philosopher. Mais le philosophe a désormais pris clairement conscience de la relativisation qu'il convient de faire subir à la perspective prise sur la pensée, qui est bien représentation et expression, mais pas seulement expression du monde. Cette expression du monde telle que considérée dans le Tractatus apparaît désormais comme un jeu de langage parmi d'autres. Le philosophe des Recherches dissipe cette illusion d'unicité de la fonction, et son activité d'élucidation est de «second degré» en ce sens qu'elle met en lumière, pour ainsi dire, des dimensions nouvelles. Qu'il n'y ait pas là, du reste, une révision, une conversion radicales, c'est ce que montrent les textes du Tractatus où était déjà reconnue la complexité des fonctions du langage, par exemple en 4 002. Mais les conséquences n'en étaient pas alors tirées, et l'analyse des formes de l'expérience s'en tenait à celles de notre représentation des faits du monde: telle est la «diète unilatérale» qui sera justement dénoncée plus tard. Aussi bien, l'ordre qui devrait se manifester dans les Recherches n'aurat-il plus l'apparence d'un ordre des matières. Plus caché, il découlera d'un essai pour atteindre une vision panoramique des diverses expressions de notre expérience, à travers un examen du détail.

L'ordre des Reëherches ne donne plus l'illusion d'être un «ordre des matières»,. c'est un «ordre d'argumentation» Nous empruntons ici à Descartes cette opposition des deux ordres, dont Martial Gueroult a su faire un si pertinent et si brillant usage. Pour le Wittgenstein des Recherches, la mise en vedette d'un ordre d'argumentation est directement conditionnée par la multiplication des thèmes. Il s'agit désormais de définir ou plutôt de décrire les actes variés de la pensée, et non plus seulement de montrer les règles du seul acte particulier de représentation du monde. L'élucidation, envisagée du point de vue ancien du Tractatus, semble donc concerner essentiellement la seconde strate pseudo «ontologique» -, la représentation au sens large - et aussi la troisième, dans la mesure où seront rencontrées les limites du dicible. Mais ce n'est nullement par une classification et une hiérarchisation des matières, des contenus de cette strate, qu'un ordre va s'y manifester. 1. Le fil conducteur de 1'« argumentation », c'est-à-dire de l'élucidation, est le suivant: pour chaque notion introduite comme problème, aller vers ce qui en conditionne la pensée, aller vers le moins apparent en le découvrant comme ce qui est «le plus

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immédiat ». Tel est le sens de ce que nous nommerons
«

ici le plus

profond ». C'était déjà, sans doute, la méthode du Tractatus ; mais

alors elle se déployait pour ainsi dire dans un espace à géométrie uniforme, l'espace logique de la représentation du monde, sous ses deux aspects duals d'espace des faits et d'espace des choses. On pourrait dire, pour filer ~la métaphore, que le philosophe des Recherches se meut dans un espace riemannien à courbure variable. Pour chaque notion il ouvre un puits en vue d'explorer la « courbure» de l'espace de pensée en ce point... Peut-être pourrait-on même figurer le rapport du point de vue antérieur à cette nouvelle et plus ample vision su sens de l'expérience et de son expression, en disant que l'espace logique du Tractatus serait un espace «euclidien» tangent à l'espace concret de la pensée. C'est cette démarche que W. appelle une Beschreibung, une description. Les jeux de langage simples qu'il imagine sont alors
«

les pôles d'une description et non le rez-de-chaussée d'une théorie»

(Remarques sur la Philo. de la Psycho. na 633, p. 141 de l'édition Granel). Méthode qui est confirmée par un autre texte du même manuscrit: «J'apprends à décrire ce que je vois; et j'apprends là tous les jeux de langage possibles» (n° 980, p. 202). Une telle «description », on le comprend, n'a rien d'un enregistrement passif; elle est exploration, et vise donc, comme cette formule le montre, dans chaque cas, à l'exhaustivité. Mais cette' exploration n'en est pas moins toujours «locale », et s'effectue à propos de notions qu'aucun atlas d'ensemble ne semble pouvoir réunir. Elle fait apparaître cependant, recoupant toutes les investigations singulières de concepts, une organisation globale en trois niveaux, qui sont ou ne sont pas éventuellement tous atteints dans l'exploration de tel ou tel concept. Il ne s'agit point ici d'une hiérarchie de faits ou d'objets (fût-ce de faits ou d'objets mentaux), mais plutôt d'un ordre d'accès de la pensée philosophante aux espèces multiples de l'expérience vécue comme expression. C'est la succession réglée de ces trois niveaux qui constitue ce que nous avons nommé la Topique des Recherches, et qui donnerait à ces remarques disjointes leur structuration cachée. 2. Le premier niveau est celui du fonctionnement du langage. Le point de départ est un concept objectif, en quelque sorte un aspect matériel du langage, que pourrait étudier une science. Mais ce n'est pas comme tel qu'il sera envisagé par le philosophe, pour qui ce concept est expression d'une forme de vie. Néanmoins, c'est bien au niveau des conditions de son fonctionnement, de son application en tant que support de l'expression qu'il sera exploré et décrit. Sont directement introduits de ce point de vue, des thèmes

LES TROIS NIVEAUX DE LA TOPIQUE

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comme: Satz, Bedeutung, Sprachspiel... Mais l'exploration de ce premier niveau est plus ou moins engagée à propos de tous les thèmes, et constitue pour l'exécution des Recherches une sorte de basse continue. Le second niveau serait celui des actes de langage, c'est-à-dire de pensée. C'est ce qui rend possible le langage comme tel. L'enquête porte bien sur les opérations d'un sujet, mais qui ne sont pas envisagées comme faits mentaux: ce n'est pas une psychologie (le psychologue «classe les nuages d'après leur forme », Fiches, 462); pas davantage une phénoménologie au sens husserlien. Ce dernier point mériterait d'être examiné plus à fond, mais ce n'en est pas ici le lieu; on se bornera à remarquer que, dans un vocabulaire emprunté à Husserl, il faudrait dire que la pseudo-phénoménologie wittgensteinienne est sans noèmes, trait qui se retrouve comme caractéristique peut-être essentielle de sa conception des mathématiques. Revenons plutôt à ce qui la distingue d'une psychologie. L'adjectif « psychologique» est certes souvent employé dans les Recherches, et plus encore, bien entendu, dans le manuscrit des Remarques sur la philosophie de la psychologie, qui constitue peutêtre la préparation d'une seconde partie concernant plus spécialement la nature de la connaissance psychologique. Mais que signifie alors cet adjectif? Nous commenterons quelques précisions qui nous sont justement données au na 836 (édition Granel p. 177) de ce dernier texte. a) Le domaine (Bereich) de la psychologie, c'est le vécu, l'expérience vécue (Erleben), et les verbes de vécu sont caractérisés par le fait que leur emploi en première personne, contrairement à la troisième, n'est pas fondé sur des obselVations. Or c'est essentiellement l'usage en première personne qui est considéré dans les Recherches, dont le domaine, en un certain sens, est donc celui-là même de la psychologie. b) Mais la psychologie proprement dite s'intéresse aux phénomènes, la philosophie à leurs concepts: «Nous n'analysons par un phénomène (par exemple le penser), mais un concept (par exemple celui du penser), et par conséquent l'usage d'un mot» (Recherches, ~ 383, p. 185). Et il souligne même, dans les Remarques que «La seule cause d'obscurité, c'est de nommer la pensée un phénomène» (n° 550, p. 126). Pour mieux comprendre la portée de cette opposition du phénomène au concept, peut-être pourrait-on suggérer une homologie entre le couple TatsachelErscheinung dans le Tractatus et le couple BegrifflPhaenomen dans les Recherches. Dans le premier texte les faits, considérés simplement comme distribués dans l'espace logique (fondamental pour une description du monde) s'opposaient de ce point de vue à ce qui en apparaît dans les expériences finies

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ET LA PHILOSOPHIE AUJOURD'HUI

des sujets empiriques. Dans les Recherches, les jeux de langage sont relatifs aux faits humains (geistige), qui, susceptibles d'être exprimés dans une multitude de perspectives, prennent la place des Erscheinungen dans l'homologie des deux couples, et s'opposent alors, comme
« phénomènes », aux «concepts»

dont la consistance est celle de

systèmes «grammaticaux ». c) Dans cette même Remarque, Wittgenstein esquisse une topique des catégories de vécus qui se présente bien comme une tâche du second niveau, et non comme une classification descriptive empirique. Nous la schématisons comme suit:

Das Erleben Erfahrungsbegriffe Gemütsbewegungen (Durée, Intensité) Eindrücken (spatio-temporelles)

Formen der Ueberzeugung

Des «expériences », qui ont durée et intensité, il donne pour exemple la représentation (Vorstellung), et comme sous-catégorie celle des «impressions », comme les odeurs et les couleurs. Les «mouvements de l'âme» ont une durée sans localisation, tels la joie, le chagrin; «ils »" colorent les pensées. Quant aux «formes de la conviction », leur expression est l'expression même de pensées. Il semble bien que cette catégorisation s'ordonne à partir du concept central du «penser », dont il dit que «penser c'est s'exprimer par le langage (reden) dans des circonstances déterminées, plus tout ce qui y correspond »... C'est que le point de vue du philosophe sur ces actes consiste essentiellement à les considérer en tant qu'expression ou moyens d'expression. C'est pourquoi, contrairement à ce qui doit avoir lieu pour le psychologue, tout le vécu sous ses multiples formes est saisi comme pensée ou en rapport avec une pensée, c'est-à-dire comme expression; et par conséquent le but est de révéler, de montrer les règles de jeux de langage spécifiques, de mettre en évidence en fin de compte ce qu'il ne cessera d'appeler des «grammaires ». Ainsi comprend-on que pour lui, le mouvement philosophique doive avoir ..pour but de rendre patent ce qui est cadre de description de notre vécu, «car ce qui manque avant tout à qui tente une description, c'est un certain système» (Remarques sur la philosophie de la psychologie, n° 557, p. 127), c'est-à-dire la reconnaissance d'une grammaire. Les principaux thèmes introduits di'rectement à ce niveau sont: Verstehen, Wissen, Denken, Lesen. Le troisième niveau enfin serait celui concernant la nature de

LES TROIS NIVEAUX DE LA TOPIQUE

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la réflexion même. Une sorte d'épistémologie fondamentale y est abordée, mettant au jour les stratégies de la pensée, avec pour thèmes principaux: Philosophie, Logik, Grund, Familieniihnlichkeiten. Mais il s'agit ici encore de commenter les coups et les règles d'un jeu, qui se joue à un autre niveau de profondeur. On a figuré dans le tableau ci-dessous quelques unes des entrées aux différents niveaux. Mais une telle figuration comporte deux inconvénients qu'il convient de reconnaître. C'est tout d'abord son aspect statique, alors que l'organisation des Recherches doit être décrite comme un ensemble de mouvements, produisant différentes exécutions, au sens musical, de ces thèmes. D'autre part, c'est que l'assignation de telle ou telle désignation de thème à tel ou tel niveau est trompeuse, dans la mesure où le même mot devrait souvent apparaître à plusieurs niveaux, recouvrant dans l'usage ordinaire de la langue des approfondissements différents du thème. «Jeux de langage », par exemple, est manifestement traité dans les Recherches aux trois niveaux; ou encore «Règle» devrait apparaître également au niveau le plus profond, aux côtés de «Fondement» et d'Air de famille.
l III III Sens Comprendre Philosophie Logique Langue Proposition Penser Lire Jeux de langage Règle Fondement Air de famille

Behaviorisme Nominalisme

Un exemple de cheminement On voudrait, pour finir, suggérer un exemple de cet ordre de cheminement à travers les trois niveaux. Insistons tout d'abord sur le fait que nous concevons l'introduction d'un concept comme si l'on ouvrait un puits de mine, à explorer à divers paliers, où les galeries, éventuellement, se croisent et se rejoignent... De sorte que le même concept peut être repris à un autre niveau, ou susciter l'examen de nouveaux concepts, et que l'on descend et remonte au gré de cette géologie interne. Mais paradoxalement, Wittgenstein n'a cessé de le proclamer (et n'est-ce pas déjà ce qu'indiquait, sous forme trop dogmatique, le septième aphorisme du Tractatus ?), cette exploration ne révèle rien qui ne soit déjà donné en surface, si l'on pouvait l'exprimer (<< ma difficulté, disait-il déjà dans les Carnets, en date du 8 mars 1915, n'est rien qu'une - énorme - difficulté d'expression ».

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ET LA PHILOSOPHIE AUJOURD'HUI

Et les passages qui s'effectuent ainsi d'un niveau à l'autre ne se font pas, en général, à la faveur d'un enchaînement proprement dit de contenus, mais plutôt par une sorte de modulation, de changement d'atmosphère; c'est de la même chose encore que l'on parle, mais vue autrement. Schématisons l'un de ces mouvements réalisé à partir du concept de Satz. 1. Wittgenstein commence, au premier niveau, à se demander - comme dans le Tractatus -, si l'on peut considérer comme moule général de la proposition la formule: «Es verhiilt so und so », «il en est ainsi et ainsi » (~ 134). C'est assurément une phrase allemande correcte; et l'on peut l'utiliser en effet comme Satzschema. Mais pour saisir le Begriff de proposition, il faudrait donner d'autres exemples (~ 135). Définir la proposition par ce schème c'est trop en restreindre l'usage. Ce serait alors réduire la proposition (comme le LOGOS APOPHANTIKOS d'Aristote), à: ce qui est susceptible d'être vrai. Comme si l'on se bornait à dire que le roi, aux Echecs, est la pièce qui peut être mise en échec. Ce qu'est une proposition est déterminé en un sens par des règles de construction, et en un autre sens par l'usage du signe dans un jeu de langage (~ 136). 2. Nous plaçant alors au niveau de la description, nous rencontrons essentiellement le concept de sens. Si le sens (Bedeutung) est l'usage, nous comprenons cependant un mot d'un seul coup, et ce que nous saisissons est quelque chose d'autre que 1'« usage », qui lui se distribue dans le temps... (~138). On s'oriente alors vers le concept de Verstehen, sous-jacent en quelque sorte à celui du sens et de l'usage. «Le comprendre lui-même est un état dont naît l'usage correct» (~146). 3. On est amené à se demander alors à quelle condition l'on peut comprendre. Quand nous comprenons, par exemple, la loi d'un suite, ce n'est pas en nous fondant sur une expérience... (~147). Ainsi apparaît, à ce troisième niveau, le concept de Grund... Il va de soi que l'on n'a jalonné ici qu'un tout petit fragment du parcours, et qu'il faudrait réexplorer à la suite du philosophe la totalité des Recherches pour y relever les résurgences, les approfondissements, les métamorphoses des problèmes ouverts par la première introduction, en «surface », du concept de proposition. On a voulu seulement ici indiquer brièvement sur un exemple cè va-et-vient entre les niveaux qui me semble caractériser l'organisation des Recherches. Je souhaiterais, pour conclure, tenter d'in-

LES TROIS NIVEAUX DE LA TOPIQUE

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terpréter en un sens plus général cet ordre caché. Il me semble, en effet, qu'il montre de façon exemplaire et sous une forme extrême la différence entre l'organisation d'un système philosophique et celle d'une théorie objective. La première ne se manifeste pas - ou du moins pas essentiellement -, comme la seconde, par la présence de structures, au sens précis de ce mot. On pourrait la dire, comme je le fis jadis, métastructurale. Elle consiste non pas tant dans les formes mêmes imposées par le philosophe au vécu qu'en un certain mode de mise en rapport des formes au vécu. De sorte qu'à l'architectonique externe d'un système, même si elle est patente et apparemment essentielle, comme par exemple chez Kant ou Hegel, se surimpose toujours une organisation plus cachée, qui relève, au sens où j'entends ce mot, d'un style. Chez le Wittgenstein des Recherches, la charpente externe a complètement disparu. Mais ce dépouillement extrême n'est nullement un manque; il a en luimême un sens, car il exprime selon le mot provocateur du philosophe, que la philosophie est, pour lui, surtout affaire de détail.
« Cassiopée », 5-06-89.

LES OPÉRATIONS

EN PEUT-ÊTRE

par Patrice Loraux

En abrégé, donc. Tout ce qui suit est proposé sous l'influence du paragraphe 182 des Investigations philosophiques:
«La forme grammaticale d'''ajuster'', d"'être capable" et de "comprendre"... Quelqu'un me demande "pouvez-vous soulever ce poids ?". Je réponds "oui". Alors il dit "faites-le!" - et je ne peux pas. Dans quel genre de circonstances cela compterait-il pour une justification de dire: "quand j'ai répondu 'oui', je pouvais le faire, seulement maintenant je ne puis"? Les critères que nous acceptons pour "ajustage", "possibilité de", "compréhension" sont beaucoup plus complexes qu'il ne le semble à première vue... »

Il va donc s'agir d'opérations où il faudrait pouvoir ajuster deux actes qui n'ont pas immédiatement l'air d'être compatibles, pqr exemple percev.oir en même temps une boule et une moitié de la boule (cf. Fiches, ~ 24). Il Y a là deux actes distincts, on peut douter, hésiter sur la possibilité d'effectuer le second qui est descriptivement, semble-t-il, mais à tort, une simple modification du premier. On ne saura pas, à l'évidence, si on est capable d'effectuer certaines opérations dont le descriptif aura cependant été clairement donné. Peut-être. Le sentiment qui accompagnera ces effectuations indécises serait - c'est l'hypothèse avancée - en accointance avec ce que c'est que comprendre en philosophie. Pour illustrer: «exécutez l'ordre suivant: "produisez une sensation qui soit située entre celleci et celle-ci, et plus près de la première que de la seconde !" Et aussi: "nommez deux sensations entre lesquelles se places celle-ci" » (Fiches, ~ 360). On a donc été sollicité, arrêté plutôt, par les injonctions insolites du type «regarder une pendule et deviner l'heure» (Investigations, g 266), qui abondent chez W. *, sans estimer aussitôt qu'on était pour autant arrêté dans l'effectuation elle-même. De l'effectuation se poursuit, peut-être. On aurait tout aussi bien pu ne pas remarquer ces injonctions. Quelle est donc la disposition affective qui a fait
* Nd prés. W. pour Wittgenstein.

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WITTGENSTEIN

ET LA PHILOSOPHIE

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hésiter devant ces demandes d'exécution problématique: «Regarder un siège et dire "c'est un peut-être-siège"» (Fiches, ~ 411). Il Y va d'une certaine affectivité qui s'attend toujours à ce que la suite puisse faire défaut ou vienne à manquer. Une mélodie peut toujours rester en suspens. On est donc préoccupé par la disposition affective, préalable chez le lecteur-interprète, qui aura fait s'arrêter dans W. sur les situations opératoires où l'effectuation est peut-être arrêtée. Cela pourrait aussi s'intituler: Remarques sur les effectuations incertaines. C'est l'affectivité du comprendre lui-même quand l'assurance de la continuation opératoire est la grande affaire. Affectivité qui se soupçonne quand l'acte reste en suspens d'effectuation. Le comprendre a son critère quand il aperçoit un hiatus entre la description enjoignante et la possibilité incertaine d'honorer celleci. La suite aura-t-elle lieu? La même affectivité de nous lisant W., qui aura été provoquée par un impératif du type «décrivez l'arôme

de café! » (cf. Investigations, ~ 610), est peut-être en rapport d'affinité
- ce qu'on tentera ici d'établir - avec la disposition qui fait hésiter certains, quand toute une tradition de philosophes leur dit: ne vous laissez pas arrêter, voire empêtrer dans la question préjudicielle de l'effectuable. C'est peut-être l'injonction philosophique la plus dominante, du Théétète de Platon à la Science de la logique de Hegel, que celle qui v.eut faire sauter le barrage de la vérification à vide et préalable du « pouvoir faire ». Ainsi, ne demandez pas dans Plotin si les invitations à opérer qui vous sont adressées sont effectuables. Laissez-vous faire. Passez par-dessus le sentiment d'inexécutable. Ne vous y arrêtez pas pour l'envisager, vous vous y laisseriez prendre. Continuez. Ce qu'on voudrait faire pressentir comme l'objet propre de ces propositions: l'expérience d'« hésitation », du type: «est-ce que je peux effectuer cela? », si fréquemment mise en jeu dans W., cette expérience un peu insolite révèle quelque chose - un trait fondamental maintenu généralement insoupçonné - de l'effectuation philosophique classique qui d'avance a décidé de toujours passer outre. On fait allusion au mode d'exécution des opérations philosophiques les plus classiques, du type: effectuer une transition, reparcourir un processus, traverser des genres hétérogènes, etc. Il semble acquis que ce sont des actes dont l'effectuation physique est neutralisée, quelque chose comme des idées d'acte. Chez W. donc, les opérations à exécution délicate, au départ quasi naturelles et aussitôt modifiées pour être improbables. On pourrait en rassembler le corpus. Toutes les instructions étranges que W. donne ou feint de donner pour produire l'étrange sensation

LES OPÉRATIONS EN PEUT-ÊTRE

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d'inhibition à effectuer. On ne sait pas bien si au juste de l'effectuation peut s'ensuivre. Peut-être. Faire le tas le plus petit qu'on appelle encore un tas (Grammaire, p. 243). Faire les gestes du tissage devant le métier, mais à vide (Investigations,

~ 414).

Il Y a un abîme entre l'ordre donné et son exécution. Il doit être comblé par la compréhension (Investigations, 9 431). Quand on dit atteindre la cible, ... est-ce qu'on inclut implicitement la notion de «partie de la cible»? (Grammaire, p. 250). C'est comme si nous pouvions saisir d'un seul coup toutes les acceptions d'un mot. Nous disons en effet que nous le faisons...
(Investigations,

~ 197).

qui a pratiqué Aristote sait qu'un tel acte est en permanence exigible à l'horizon. Sur l'ensemble - dont la construction n'a été qu'empiriquement amorcée - des opérations à effectuation indécise, il faudrait faire une analyse fine, et distinguer entre le suspens, la simulation, l'effectuation contrefaite, la continuation sur un autre registre, le télescopage des actes, etc. Il se pourrait évidemment qu'aucune indication d'acte de philosophie ne puisse être suivie d'effet en ce monde. Les instructions paradoxales produisent une perturbation, plutôt une quasi-sensation qui inquiète le comprendre quand celui-ci s'identifie au sentiment d'une capacité opératoire. Tout est placé ici sous le signe du peut-être. Wittgenstein en

compagnie de Beckett et de l'occupant du Terrier,qui perçoit « peutêtre» des bruits. Ces propositions voudraient faire durer un peu l'impression de peut-être dont parle W. dans la Grammaire philo-

sophique(<< le mot peut-être est l'expression d'une sensation») comme
l'élément même dans lequel les opérations philosophiques méconnaissent qu'elles ont lieu. Le faux-ami par excellence est la notion de possible: il s'agit de tout autre chose, d'une hésitation intrinsèque à l'avoir-lieu luimême. En faisant durer cette impression d'une effectuation douteuse, on présume qu'il y a là une façon d'être en affinité avec W. et qu'en outre l'affinité est le seul rapport juste à W. Inventez par vous-même, sur vos propres ressources, un cas d'insolite, et montrez qu'il est en affinité avec W. L'atmosphère de peut-être - le ton propre de ces propositions - produite par les ordres sans doute inexécutables, cette atmosphère, avec la sensation afférente, est une «image» du comprendre philo'sophique lui-même. On est censé avoir ici un passé de philosophie; par convention

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WITTGENSTEIN ET LA PHILOSOPHIE

AUJOURD'HUI

on vient de la lecture, supposée suivie et accompagnée de compréhension, de la Critique de la raison pure ou de la Science de la logique. On ne postulera donc pas qu'on est directement en phase avec les propositions de W., on ne s'accordera pas d'emblée le comprendre adéquat requis par W. pour honorer ses injonctions d'opération à effectuation délicate qui, à vrai dire, ne font que mettre le comprendre dans un état bizarre. On voudrait bien plutôt entraîner dans un zigzag entre l'expérience d'effectuation en philosophie classique et le sentiment d'exécution bloquée qui préoccupe W. A la faveur de ce zigzag, on souhaite pouvoir se positionner correctement pour comprendre le sens d'une injonction du type:

«Décrivez l'arôme de café! » et son intervention sur la possibilité,
toujours admise précipitamment en philosophie classique, d'effectuer. Donc, ce ne sont pas des propositions sur W., mais sur le mode d'interférence des situations wittgensteiniennes et de la sensibilité à l'opérativité philosophique ordinaire. Bref, c'est le mode de présence lui-même de l'affect d'exécution hésitante qu'il faut essayer ici de faire passer du sentiment diffus à une thématisation nette. Le zigzag: si on parvient à en éprouver le mouvement accéléré, si on en rapproche de plus en plus le battement, on saisira peutêtre ce qui se passe entre l'obsession, propre à W., des effectuations improbables et le ressort le plus caché des actes requis dans Platon ou Hegel. Si, par convention, on est déjà trop installé et trop à l'aise dans l'exercer philosophique classique - en phase avec ses demandes d'actes -, il n'y a pas de raison de résister, de traîner les pieds en se demandant si on peut vraiment le faire. C'est même une idée qui ne doit pas venir. Face à Hegel, il n'y a que les entendements durs qui demandent des garanties avant de sauter. Si on est installé de la sorte, les injonctions insolites de W. seront tout au plus des curiosités saugrenues. Rien ne se passe. Maintenant, accordez moins votre crédit, ouvrez-le moins largement à Platon - à la façon d'Aristote - ; soyez réticent comme Pfaff vis-à-vis de Hegel, supportez l'imputation de vous en tenir à l'entendement. Le scénario Hegel-Pfaff, été 1812. Pfaff, ici, c'est nous. Hegel a adressé à un collègue de Nuremberg (le mathématicien Pfaff) un exemplaire de la Science de la logique. Nous avons trois lettres où Pfaff, jugeant naïvement que les transitions indiquées comme étant le mouvement dialectique sont à réeffectuer par le lecteur lui-même comme l'exigerait un théorème de mathématiques, déclare ne pas y parvenir. Pfaff entend l'injonction: «Pense le néant! » et il déclare ne pas pouvoir faire autrement que de traiter l'ordre donné «comme un postulat hypothétiquement exécutable ». Ir avertit: «je ne puis continuer si l'on ne m'autorise pas à penser subjectivement...» En substance, Pfaff déclare: je ne perçois pas

LES OPÉRATIONS EN PEUT-ÊTRE

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vraiment comme fondée la différence entre la pensée philosophique et la mathématique; or je n'exerce que la seconde, je ne puis

pratiquer la première parce que « tout nouvel acte m'apparaît comme
un nouveau postulat»;
pensant développe-t-illa

l'énigme est toujours:
proposition nouvelle?

«Comment

le sujet

»... La seule question,

toujours la même: comment faire? On sait que la réponse hégélienne sera du type: parvenez à ne pas vous installer dans cette situation d'entendement, un point, c'est tout. Notez bien, plus vous serez cramponné à l'entendement sans céder rapidement, plus vous pourrez apercevoir la puissance de Hegel et éviter le psittacisme. Il faut donc déjà une certaine défaillance, plutôt une certaine résistance, ne pas arriver à être au régime d'etfectuation réclamé par Platon, Hegel, etc., pour remarquer (être accroché par) ce foisonnement d'injonctions paradoxales qui vont dès lors trouver preneur. Elles seront en retour autant de moments d'hésitation qui vont conforter, voire aggraver le premier déphasage, quand il n'était encore qu'un raté d'apprentissage du tempo philosophique classique. Prend alors consistance un foyer de résistances à l'effectuation supposée aller de soi: il aura suffi de rassembler toutes les variantes d'actes impraticables. Cette réitération d'affects d'inhibition (percevoir un peut-être-siège, viser conjointement une boule et sa moitié...) devrait faire contracter un nouvel habitus, donner naissance à un type d'affectivité où l'effectuation est toujours menacée par l'imminence de la panne, parce qu'elle ne confond pas la description d'une opération et son amorçage. Bien sûr, il y a belle lurette que, pour Hegel, une telle situation est totalement inconsistante. Il faut par définition avoir su déjà passer par-dessus tout cela. A partir de là, en retour - et c'est là le zigzag -, ce qui a été remarqué de W. à la suite d'une première défaillance philosophique transforme celle-ci, cette résistance à effectuer, en tête de pont pour clarifier l'énigme de l'effectuation philosophique en général. L'annonce «les opérations en peut-être» n'était encore que l'approximation d'un problème du type: passer d'un régime discursif à un autre. Il s'agit seulement de lui conférer maintenant un degré de précision de plus. Entrevu dans sa globalité, le problème suggérait que des impératifs saugrenus pourraient bien perturber le recomprendre philosophique classique. Le problème, en outre, était présumé en affinité avec la façon la plus juste de s'y prendre avec W. Il n'est pas exclu que, à la clarification, le problème se dissipe, il se peut aussi qu'il résiste. Règne une certaine inquiétude. A la résistance d'un Pfaff qui se demande comment poursuivre sans gàranties, par dessus des actes vertigineux, répond et correspond le cri de joie de W.: «Maintenant, je sais comment poursuivre!»

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ET LA PHILOSOPHIE AUJOURD'HUI

(Investigations, ~323). Cette proposition deviendra un vrai leitmotiv chez W., les références sont sans nombre. Trop de lenteur ennuie, trop de vitesse affole. On parodie ici Pascal. Il faut apprendre à poursuivre. La formulation la plus inadéquate du problème serait: W. et la pratique classique de la philosophie. On s'emploie seulement ici à ajuster davantage la formulation au problème. Améliorer une formulation, est-ce déjà amorcer la résolution? Peut-être. Ce n'est pas certain.
«

On peut décrire exactement ce que l'on recherche sans l'avoir

trouvé...» (Investigations, ~ 319-320). Le problème en jeu est encore très indéterminé; il est de la forme: W. rendant la philosophie classique plus difficile à honorer, là où elle demande qu'on lui accorde, à crédit, le bénéfice d'actes dont l'effectuabilité reste problématique. Seulement la forme d'un problème: on rappellera que c'est ainsi que vient la science, au dire de l'Etranger du Politique de Platon, quelque chose d'elle se laisse pressentir dans une globalité indistincte. Par définition, s'agissant de W., ça ne peut être initialement que mal formulé, si du moins on veut un certain type de fidélité. On a pressenti que la pratique entravée des actes paradoxaux atteignait le vif de l'activité philosophante en général.

L'expression « philosophes de la tradition» se veut précise: elle
signale une dis.position au nom de laquelle ces personnages n'ont pas de vraie inquiétude sur la possibilité chez l'autre de satisfaire à leurs requêtes d'actes visant à faire adopter l'attitude pertinente exigée par le comprendre qu'ils promeuvent. A cette tradition, il y a quelques exceptions, de taille il est vrai, Aristote, Kant... Donc

ce qu'on appellera « acte de philosophie» : tout ce qui ponctue une
modification d'orientation - qu'il s'agisse d'un flux, d'un cours..., pour faire cesser de façon effective une attitude installée. Par exemple, tout d'un coup, faire semblant pour soi-même de comprendre le chinois alors qu'on en ignore tout. C'est un peu à cela que ressemble un acte de philosophie. Ou encore prendre la suite d'une injonction, voire d'une auto-injonction, avec un moment d'arrêt qui peut être fatal, et s'efforcer de continuer. La visée de ces propositions: provoquer la sensation de devenir plus exact, après anticipation du problème. Par exemple la sensation des opérateurs logiques ou grammaticaux, plutôt en fait une quasisensation obtenue par le biais de leur emploi entravé. W. parle explicitement de la sensation du « peut-être» (Grammaire. Proposition, sens de la proposition, ~ 30). Tout est affaire d'ajustage. On comprend quand on améliore un ajustage qui, par définition, était initialement inexact, ici par exemple entre la grande opérativité philosophique

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et les petites demandes d'effectuation à conséquences faibles et cependant inexécutables. Si, par hypothèse, on accorde que rien de W. ne s'atteint ni ne se détermine exactement de façon directe, il faudra au moins deux temps: un repérage du problème et son affinage. Quand on s'est exercé - c'est l'apprentissage philosophique lui-même - à se mettre en phase avec les demandes d'attitude non naturelle, quand il s'agit de donner un consentement anticipé à des actes pour lesquels on ignore si on est apte à l'exécution, on n'aperçoit pas nécessairement qu'on s'astreint à des instructions correspondant à des demandes du type: simuler pour soi-même qu'on comprend le chinois en présence de caractères parfaitement inconnus. Ne pas savoir si on peut adopter cette attitude est l'index dont dispose le comprendre pour se signifier lui-même. Un certain retard, une certaine hésitation accompagnée d'un sentiment particulier de difficulté, voyez par exemple l'instruction d'Aristote: considérer sans dégoût les entrailles d'un vivant comme une expérience du divin à portée d'observation (Parties des animaux, I), prépare la possibilité d'accrocher aux demandes de W. dont certaines vous arrachent l'exclamation: je ne sais pas si je suis capable de l'exécuter! Quand on commence à devenir plus rétif, ou plus réticent, visà-vis des demandes de «prise de posture hors monde» (Husserl) de «tempo logique non ratiocinant» (Hegel), de «tempérance dans

les requisits préliminaires » (Aristote), alors seulement la fonction
des injonctions paradoxales - à intérêt minime - se révèle peu à peu, et en retour, en accointance avec les grandes décisions opératoires du philosopher classique. Dans le cas général des consignes dites ordinaires qui paraissent aller de soi, tout se passe comme si quelque chose de l'instruction était versé au compte de l'amorçage de l'exécution, un peu à la façon dont opère chez Aristote l'intellect pratique, où le terme final du raisonnement est le point de départ de l'action (De anima, III, 10), l'exécution passant pour la continuation du raisonnement. Mais si l'on vous dit: «faites le tas le plus petit possible qu'on appelle encore un tas », c'est tout de suite qu'on a des difficultés à passer à l'acte. Du coup, est mise en vedette une affaire qui occupera beaucoup W., ce qu'on appellera la prolongation de l'instruction. Les ordres incongrus butent sur l'exclamation: je ne sais pas si je peux continuer!, avec, en retour, comme un froissement de la motricité opératoire qui n'y a pas trouvé son compte. Dans la fiction d'opérativité du Politique de Platon, l'apprenti philosophe est réguliêrement déchargé de toute exécution réelle, c'est l'Etranger d'Elée, parce qu'il a déjà fait l'exercice, qui prend sur lui toutes les

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continuations et les changements de registre, là où il y a une résistance opératoire: la dichotomie poursuivie en mûthos, le mûthos en paradigme, le paradigme en décompte des parties de la cité. Bref, la dialectique se continue par tous les moyens. Et par làmême, on est mis sur la voie d'une difficulté qui va régulièrement arrêter W.: l'acte continué. W. y revient sans cesse, comme on revient à quelque chose qu'on n'estime jamais vraiment réglé. Tout ce qui est philosophiquement important aura dû passer par le test de la prolongation effective à ses propres frais, ce qui exige émancipation par rapport à ce qui est accompli dans la forme de la stricte observance d'instructions servant de règles.
« Supposons maintenant

qu'après des efforts de la part du maître,

il continue correctement la série, c'est-à-dire comme nous le ferions, nous pourrions donc dire maintenant qu'il possède le système - mais jusqu'où devra-t-il correctement poursuivre la série pour que nous puissions l'affirmer à juste titre... ?» (Investigations, ~ 145).
«

... Nous distinguons entre le "etc.", qui est une notation abrégée,

et le "ainsi de suite", qui ne l'est pas. "Et ainsi de suite à l'infini" n'est pas une telle abréviation. Le fait que nous ne puissions pas écrire tous les chiffres de Jt n'est pas dû à l'insuffisance humaine, comme le pensent quelquefois les mathématiciens...» (Investigations, ~ 208). «... Finalement l'expression "et ainsi de suite" n'est rien d'autre que l'expression "et ainsi de suite"..., c'est-à-dire que l'expression ne recèle aucun pouvoir secret lui permettant de continuer la série sans qu'elle soit continuée...» (Grammaire, ch. II, 2e partie, ~ 10).

Bref, W. fait ressentir la différence entre l'opération accompagnée du sentiment de pouvoir être continuée et celle qui n'en dispose que symboliquement, comme si le sens de cette différence parfois manquait à ceux - philosophes - qui prennent l'annonce d'un programme pour le début de sa réalisation. Il y a évidemment une accointance entre le sentiment de continuer par soi-même ce qui a été amorcé sous directives et le comprendre lui-même. Dans certains cas, comprendre n'est peut-être que ce sentiment. Simplement, avec les ordres insolites, c'est non seulement poursuivre, mais amorcer qui est mis en suspens, les deux étant télescopés. Le suspens d'acte produit un affect qui va faire soupçonner quelque chose que la sensibilité philosophique classique a délibérément méconnu, le sentiment spécial de l'opération en régime de «peut-être-effectuation ». On peut naturellement essayer de poursuivre la lecture, même si ça passe du français au magyar (supposé inconnu de vous). Difficile. Il arrive des choses analogues dans Platon. Ici s'annonce l'àpparition d'un thème: contracter l'habitude d'effectuer en peutêtre.

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On est alors contraint de formuler, à propos d'une opération x, le test de l'avoir lieu par opposition à l'exécution simulée. Il faut pouvoir exhiber l'index irréfutable de l'avoir lieu. L'effectuation testée par le critère de la continuabilité. Attention à l'illusion qui siège au sein du «etc. », indication qu'on doit continuer, donc qu'on devrait pouvoir le faire. Aristote est incompréhensible si on ne dispose pas d'un «etc.» chargé de poursuivre l'amorce d'une série. Exécuter une opération, c'est savoir qu'on est en train de la continuer, libérée de la tutelle de l'instruction. Ce qui exige de pouvoir exhiber, à côté, un domaine autre, mais en affinité (encore faut-il l'avoir trouvé, comme c'est le cas pour le paradigme du Politique) où la continuation de la démarche se montre par soi. Ainsi la lecture désigne-t-elle l'opération-type susceptible d'avoir lieu, c'est-à-dire de continuer par la suite sur des cas qui ne se sont jamais présentés. Lire vraiment n'exigeant pas qu'on ait d'avance déjà lu, l'opération ne se pratiquerait donc que sur ce qui se présente pour la première fois. Mais si elle-même peut également être simulée, c'est-à-dire avoir lieu à blanc, quel sera l'indice de son etfectivité? On est alors réduit' à la conjecture: peut-être seulement lit-on. L'effectuation virtuelle n'est pas nulle d'effet, elle est simplement

différente de l'effectuation accompagnée du sentiment:

«

maintenant

je sais poursuivre! ». C'est comme si on exigeait, quand on lit Plotin, de pouvoir tester l'effectuabilité de toutes les démarches demandées. L'affect d'effectuation indécise consécutif aux instructions du

type

«

Maintenant continuez par vous-même! » fait comprendre que

comprendre est corrélatif du sentiment de pouvoir continuer. Savoir poursuivre paraît à W. décisif pour atteindre ce qui fait l'essentiel de la bévue philosophique, à savoir d'être la persévération d'une activité mal amorcée. Ou plutôt engagée de travers. Il est des cas où ne pas pouvoir poursuivre n'est pas la conséquence d'une présomption désinvolte. L'activité philosophique devra apprendre à savoir parfois ne pas poursuivre. On a parlé de zigzag. Revenons aux procédures philosophiques classiques: elles demandent régulièrement de vous ce qui est peutêtre impossible à effectuer, continuer comme si de rien n'était. Platon, le Politique: une opération logique, la dichotomie a à se poursuivre comme récit d'un mûthos qui lui-même se poursuit par la trouvaille du paradigme. A moins de tout traiter comme un récit auquel on ne prend pas part, peut-on acquiescer à cette demande de continuation de type «coq-à-l'âne» ? Aristote et la question des acceptions multiples: on ne peut pas pratiquer Aristote si on ne fait pas comme si on disposait, en permanence auprès de soi, du

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spectre déployé des acceptions multiples d'un terme (pollaMs legomena). Dans votre dos, la série reste ouverte, et il faut savoir faire un usage instrumental du terme, lui-même entraîné dans d'autres opérations. Or rappelez-vous le paragraphe 197 des Investigations:
«C'est comme si nous pouvions saisir d'un seul coup toutes les acceptions d'un mot. Nous disons en effet que nous le faisons...»

Imaginez alors le scénario suivant. W. vient d'écrire le pa~agraphe 182 des Investigations: ajuster, être capable de, comprendre en sont les maîtres-mots, et le hasard - pourquoi pas? - lui met entre les mains le Politique. Qu'en remarquera-t-il? Qu'il faut sans cesse continuer sans savoir si on est en mesure de le faire: si vous rencontrez une difficulté logique, poursuivez donc en forgeant un mythe et n'ayez pas peur si, plus tard, vous vous retrouvez dans la posture d'un tisserand sans métier qui ourdit la toile de la polis. Il y a un effet en retour sur l'opérativité philosophique classique de la famille des phrases où règne le sentiment de «difficulté à exécuter la suite ». L'opération philosophique finit pas s'apercevoir qu'elle continue et se continue par tous les moyens, parfois les plus fantasques, et même en ayant enjambé l'infaisable. L'instruction fondamentale de la philosophie: ce que vous avez amorcé sur un registre, si vous avez des difficultés, poursuivez-le sur un autre. Ainsi Aristote et la Philosophie première: l'instauration d'une Science ci part est continuée comme pragmatique en acte de la discussion en tant que telle. Peu importe si vous perdez le sentiment du passage possible. Ce serait l'avis de Plotin, sûrement aussi de Hegel. Et il se peut que le changement de registre soit dès l'origine. Le début est déjà, du coup, une mauvaise continuation. D'où, pour telle philosophie, la question pertinente: de quelle activité est-elle la continuation transférée, déplacée? L'insistance d'une philosophie à se vouloir originaire plaiderait même, à titre de symptôme, pour cette idée. Une philosophie aura toujours du mal à avouer qu'elle ne fait que prendre la suite d'une activité d'un tout autre ordre. Il aura ainsi été répondu d'avance à la réticence de Pfaff, porteur emblématique de toutes nos résistances à passer outre. Si vous avez du mal à continuer sur la lancée où vous avez amorcé, poursuivez sur un autre registre. En contrepoint, le paragraphe 219 des Investigations:
«"Les transitions, à vrai dire, sont toutes effectuées" signifie: je n'ai plus de choix.»

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W., donnant des instructions bizarres, fait comprendre quelque chose du ressort intime de l'activité philosophique classique. Faire de la philosophie, c'est aussi saugrenu - même si ça échappe que si, ayant amorcé une démonstration, vous poursuiviez, à un moment de difficulté, par un petit air de musique. Rappelez-vous Diderot et le Neveu de Rameau. Et, passé ce mauvais cap, vous reprendriez, comme si de rien n'était, votre démonstration. Qu'est-ce qui dissimule à un philosophe ce qu'un mathématicien verrait tout de suite? C'est qu'il n'y a pas le philosophe comme il yale mathématicien. Sous le nom de philosophie, on n'a jamais affaire qu'à un art ou une science ou n'importe quelle activité, d'emblée déplacée et continuée d'origine (mais sous cache) par d'autres moyens, par tous les moyens, y compris les plus insignifiants raffinements sémantiques: ne dîtes plus la politique, mais le politique, cela vous avance sûrement à quelque chose. Une philosophie, c'est plein d'actes ineffectuables - ou effectués on ne sait comment -, même si le B-A ba est l'art de savoir passer par-dessus cette question. Dans quel état est-on quand on est par~. delà l'ineffectuable? On est devenu philosophe. L'indifférence au critère de l'effectuabilité aura introduit dans un nouvel élément discursif où il est dès lors possible d'évoluer sans démenti. Vous lisez les classiques: il peut vous échapper, il doit peut-être même structurellement vous échapper qu'ils demandent l'impossible à faire, parfois de démontrer les axiomes (Leibniz), comme si l'impossible en matière d'acte était infiniment plus tolérant que l'impossible strictement logique. Bergson sensible à cette question. Ce qu'a également remarqué Pascal: les philosophes vous donnent l'ordre suivant, ce qui se comprend par soi, clarifiez-le tout de même. Ce qui indique comme proprement philosophique la possibilité d'hésiter sur la différence entre la chose qui n'a pas besoin d'autre chose pour être comprise et celle que l'on comprend par autre chose. Or il est inutile d'insister sur l'importance de cette distinction qui commandera la différence entre les penseurs géomètres et les

penseurs « obscurs». Qu'advient-il alors si cette distinction n'est plus
que peut-être-faite? Beaucoup de philosophies seraient en panne si on leur interdisait d'effectuer à crédit, ce qu'elles font quand elles traitent telle description d'une notion jugée requise comme l'équivalent de sa mise à la disposition du penseur. Aristote ne l'ignore pas: ce n'est pas parce qu'on a besoin d'une stabilisation de l'universel qu'on dispose ipso facto d'un universel stabilisé (Seconds Analytiques, II, 19). En philosophie, on est habitué à ne plus sursauter aux demandes d'acte qui devraient apparaître des plus singulières; il arrive qu'on

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fasse comme si on avait peut-être obtempéré et on se dispose à en tirer prématurément les bénéfices. Le diagnostic est celui d'une anesthésie du sens du «peut-être effectuable ». Il n'y a pas de philosophie s'il n'y a pas eu, par le passé, une activité entravée, qui donc n'a pas eu lieu selon son exercice propre, mais s'est poursuivie par d'autres moyens. Seulement tout cela est oublié, l'activité de remplacement se croit autonome et méconnaît que ses difficultés sont les conséquences de ce qui a été laissé à la traîne, derrière, non réglé. C'est alors qu'on se retrouve, avec des problèmes de continuation, dans une situation analogue à celle-ci: comment tisser sans métier ni brins de laine. On fera seulement les gestes à vide. Essayer de se faire croire le plus longtemps possible à soimême qu'on con1prend le chinois, c'est la lumière que W. projette sur ce que font de fait pas mal de philosophes. La chose paraîtrait étrange si l'on disait d'une partie de tennis - fût-elle une archi-partie - qu'elle peut se continuer par une discussion des règles: à son corps défendant, Aristote ne s'est-il pas laissé prendre à ce jeu (Métaphysique f)? En quoi les exercices du genre «voir du vert et se convaincre que c'est bleu» (y arrive-t-on?) constituent-ils une thérapeutique pour amener la philosophie à ouvrir les yeux sur son illusion majeure: le programmatique comme déjà accompli ou la prolongation d'acte par-dessus l'infaisable? En somme, on ne s'inquiète pas assez de savoir si un paradigme, par exemple, peut-être trouvé à partir précisément de son absence (à moins de s'accorder la spontanéité schématisante d'un entendement réfléchissant). Pourquoi les philosophies oublient-elles de caractériser l'avoir lieu réel des opérations à exécution difficile, celles qui n'ont lieu qu'en peut-être? L'epokh~, chez Husserl, n'a que peut-être lieu. En faisant jouer l'un sur l'autre deux types d'affects, celui qui correspond au sentiment de pouvoir continuer et celui qui laisse sur le sentiment d'une effectuation indécise, on pressent le type d'affectivité qui, pour W., va de pair avec l'opérativité philosophique, une affectivité marquée par une certaine insensibilité à... Une affectivité nouvelle qui a derrière elle un comme si elle avait accompli tranquillement, effectivement, l'impossible, comme si, dans l'épaisseur de sa sédimentation, il y avait, conservé, le moment où, strictement, il a fallu faire l'impossible et poursuivre. L'admiration dont parle Freud, qui saisit le vivant devant le mort comme si ce dernier avait accompli quelque chose de vraiment très difficile (Considérations actuelles sur la gue"e et la mort), cette admiration rappelle l'accoin-

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tance de l'affectivité philosophique classique avec l'héroïsme de l'êtremort. Sans doute, même pour les classiques, telle opération peut devenir difficile, voire très difficile à effectuer, pour Platon penser la khora, pour Aristote, la hz1lë protë. Prend alors naissance une affectivité spéciale qui est faite d'insensibilité à la différence tranchée entre une exigence d'opération ou d'instrument et la possibilité logique, motrice, d'effectuer ou de disposer de l'instrument. Imaginez que vous ayez besoin d'un outil intermédiaire entre le marteau et le tournevis. Vous pouvez procéder à sa description précise, cela ne veut pas dire que vous commenciez par là à en disposer pour autant, fût-ce d'un iôta. Aristote savait qu'il n'y a pas d'intermédiaire de tout, qu'il n'yen a pas entre une chaussure et une main (Métaphysique, 1056 à 32). C'est en somme ce glissement qu'opère régulièrement la philosophie quand elle transforme l'exigence d'une détermination dans le fait d'en disposer déjà, comme si la détermination du manque remplissait le manque lui-même. Dans le fond, cela se passe avec la pensée kantienne du schème: d'avoir besoin d'une détermination qui ne laisse pas hétérogènes l'un à l'autre l'intuitionné et le conceptuel, cela permet-il de disposer réellement du schème et pas seulement en exigence? L'insistance de W. est nette: arrivera-t-on finalement à stabiliser une position d'opération à mi-chemin de l'exécuté et de l'empêché? Voir du bleu et s'efforcer de le prendre pour du vert. Ce serait la bonne sensibilité philosophique. Pour cela, on aurait besoin de la notion d'habitude-contractée-non-empriquement. Un oxymoron sans doute. Evidemment, ce n'est pas parce que cette notion nous manque que pour autant nous en disposons. On peut décrire rigoureusement ce qu'on attendrait de l'habitude non empiriquement acquise, tout spécialement qu'elle favorise en nous la familiarité avec les actes qui, amorcés en idée, ne sont pas, sans être d'effet nul, suivis de conséquences en ce monde et qui donc n'auront en eux rien d'empirique. L'idée claire et distincte d'une effectuation possible ne compte pas pour le premier pas de la démarche. W. multiplie, avec toutes les variantes imaginables, les situations du genre:
«

Pensons à un enfant qui aurait l'esprit remarquablement éveillé,

si éveillé que l'on pourrait d'emblée lui inculquer l'incertitude de l'existence de toutes choses. Voici donc un enfant qui, dès le début, apprend: "ceci est vraisemblablement un siège". Et comment va-t-il maintenant apprendre à demander: "est-ce que c'est aussi un siège en réalité ?"» (Fiches, ~ 411).

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Quel est le sens de cette insistance à faire varier, sur une pluralité de situations, la même attitude, la quasi-superposition de deux actes incompatibles? Isolée, une injonction insolite n'est rien. Trente fois répétée, fût-ce avec des variations, aura-t-elle pour conséquence de faire contracter un habitus opératoire sur le mode de l'incertitude à effectuer? Bref, acquérir l'habitude d'un acte à l'essai. Quelque chose comme s'évertuer à contracter une antihabitude. En effet, s'habituera-t-on jamais à ne pas savoir si on parvient à exécuter l'instruction: «Faites le tas le plus petit qu'on

appelle encore un tas!

»?

Pourquoi W. lui-même n'arrive-t-il pas à fixer en habitude les effectuations entravées, à telle enseigne qu'il en invente sans cesse de nouvelles? Pourquoi ne prend-on pas l'habitude de contracter une accoutumance qui entamerait le sentiment d'infaisable? Voilà l'habitude paradoxale qu'il faudrait contracter de façon déclarée, et non subreptice à la manière des philosophes.

Ou encore contrefaire une démarche et s'entraîner à

«

percevoir

comme laid un beau papillon» (Fiches, ~ 199) peut paraître pervers. Cependant, c'est à peu près ce que Socrate demande dans le Parménide, s'entraîner à voir multiple l'Un. Et, dans ce cas, ce serait beau, Socrate parle même d'un thaumazein. En somme il s'agit de luxer l'exercice naturel pour tenter de fixer une déformation. Voir comme laid un, beau papillon, cette distorsion d'acte répétée, voilà l'image la plus approchée peut-être des opérations pratiquées à son quasi-insu par la philosophie. Autant d'essais pour déshabituer du vice majeur, qui veut que la description d'une opération empiète sur son enclenchement. Il s'agit d'essais qui doivent enraciner, disons graver, l'impression de «difficulté insurmontable à effectuer» pour vaincre l'entraînement philosophique qui s'habitue à passer par-dessus. Sur l'acquisition des habitus philosophiques: il y a une mauvaise habitude fondamentale, qui d'ailleurs ne s'acquiert pas du jour au lendemain, savoir ne pas être arrêté par la question de l'effectuable et poursuivre par tous les moyens, sous risque de ne jamais rien comprendre. Ça avait tout l'air d'une bonne résistance, légitime du moins: c'était un piège (Pfaff-Hegel). Ainsi les philosophes ont-ils pris une terrible habitude, celle de l'économie d'effectuation. C'est même cela, une habitude. Economiser l'effectuation - habitude philosophique par excellence - est générateur d'une affectivité non naturelle, qui doit, un jour, finir par cesser de faire une différence stricte entre activité et passivité. Peutêtre la posture ultime de la philosophie, de Plotin à Husserl. C'est ce que W. vient déranger en proposant des gestes ordinaires, mais

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privés d'accomplissement mondain. Dans quel état cela vous metil ? Dîtes-le. Investigations, paragraphe 446: «Un processus n'a pas d'aspect différent à se produire ou à ne pas se produire ». On aurait besoin de la notion bâtarde d'« habitude de résister à l'habitude» pour comprendre la fonction des ordres paradoxaux. Cette habitude, qui est de laisser dans l'instabilité, donne lieu à une nouvelle affectivité: avec des moyens dérisoires, elle entamerait la quiétude des actes préjugeant d'une effectuabilité intégrée. Imaginez celui qui serait soumis à l'apprentissage de toutes ces instructions quasi paralysantes, où il ne pourrait que dire: «je ne sais toujours pas poursuivre, d'ailleurs je ne peux même pas amorcer rexécution ». Celui-là devrait prendre pour maxime d'action le paragraphe 323 des Investigations:
« "Maintenant, elle correspond à naturellement pas que je chercherai

je sais comment poursuivre!" est une exclamation; un cri naturel, à un sursaut de joie. Il ne ressort de mon émotion que je ne resterai pas bloqué dès à poursuivre. »

Qu'est-ce qui se fixe d'une opération pratiquée en peut-être, entendons à exécution inchoative? Car on n'exclut pas qu'il y ait une sorte d'exécution de l'acte bâtard, ou de l'acte entravé, un semblant de résultat. On sait ce qui se fixe d'un acte accompli régulièrement, une héxis, dirait Aristote. C'est dans la suite de la logique grecque de la «vertu» qui définit une affectivité opératoire telle que l'exigence de performance est facilitée par le passé maintenu efficient d'une effectuation antérieure. Mais, ici, on hésite. Avec W., il n'y a pas d'accoutumance aux actes infaisables; c'est comme s'il fallait s'imposer une tournure d'esprit qui ne prendrait jamais de plis. Les propositions avancées jusqu'ici auront été orientées en vue d'un changement d'affectivité philosophique. On s'est familiarisé avec des injonctions du type: «représentez-vous ici un cercle rouge! Et maintenant clarifiez ce que veut dire comprendre cet ordre» (Investigations, ~ 451-454), ce qui vient agacer, mettre mal à l'aise l'affectivité philosophique naturelle, à savoir les instructions qui produisent un effet... comment dire? ... Eh bien! précisément, il faut arriver à dire l' effet produit. La nouvelle affectivité, effet de la fréquentation des propositions de W., arrivera-t-elle jamais à se greffer sur l'ancienne? S'entraîner à percevoir comme laid un beau papillon permet de continuer la philosophie non plus sur le mode d'une opérativité qui se croit réelle, mais sur celui, problématique, de la continuation en suspens.