Plaidoyer d'une mauvaise fille

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Ce témoignage est celui d’une enfant non désirée, rejetée par sa mère. Agressions verbales, humiliations, privations de nourriture… Lisa, comme ses frères et sœurs, subit quotidiennement un harcèlement moral d’autant plus traumatisant que vécu avec un terrible sentiment de culpabilité. Aux yeux du monde, elle ne peut être martyre puisqu’il n’existe pas trace de sévices physiques. Ce silence et cet aveuglement finissent par peser autant que la violence de sa mère.Elisabeth Jolivet évoque avec beaucoup de retenue et d’émotion sa jeunesse difficile. Elle tentera de renouer le contact avec cette mère, ce bourreau, mais y’a-t-il vraiment des réponses à ses questions ?
Publié le : mardi 2 avril 2002
Lecture(s) : 35
EAN13 : 9782748104103
Nombre de pages : 188
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Plaidoyer d’une mauvaise fille
Elisabeth Jolivet
Plaidoyer d’une mauvaise fille
TÉMOIGNAGE
© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2748104110 (pour le fichier numérique) ISBN: 2748104102 (pour le livre imprimé)
ÉditionsLe Manuscrit 5bis, rue de l’Asile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com
1FANTOCHE
Mon Dieu ! Chaque jour un peu plus maigre, un peu plus lointaine. Je la vois disparaître sous les draps inexorablement. Il n’y a pas si longtemps elle voulait faire un régime ! C’est arrivé si vite et, paradoxalement, la descente est très longue. J’ai envie que cela cesse.
C’était à peine il y a quelques mois. Un soir, elle me téléphone dans un état proche de l’hysté rie. Cela me rappelle l’époque où je l’ai surnommée Fantoche après avoir luVipère au Poing. Avec ce livre, j’avais compris que je n’étais pas seule et que sûrement, quelque part, d’autres enfants vivaient la même chose que moi. Simplement, je ne les connais sais pas. Ma mère voulait que ses proches l’appellent Fan fan. Ce surnom lui ressemblait si peu ! L’idée même me paraissait ridicule. Fanfan ? Folcoche ? La mère Fantoche : oui. Ce surnom là lui ressemblait davan tage. J’avais jusquelà considéré n’avoir jamais eu de mère. Ce soirlà, je découvrais avec un peu d’appré hension que je ne pouvais plus faire semblant : j’en avais une. Celle qui m’avait mise au monde marchait dans le couloir de la mort.
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 Qu’estce qu’il t’arrive pour m’appeler aussi tard ?  J’ai un problème ! Oui, j’ai un problème, je vais crever ! T’es contente, je vais crever comme tu l’as si souvent rêvé ! Tes prières sont exaucées !
C’est vrai, j’ai souvent eu envie qu’elle meurt. Mais là, à ce moment précis, je m’en veux terrible ment. Je ne peux pas croire que c’est de ma faute ; que mes prières d’enfant ont été exaucées alors que c’est trop tard. Il y a sûrement prescription, depuis toutes ces années !
Elle hurle. Dans le ton de sa voix, je sens l’alcool. À mon agacement se mêle de l’inquiétude que je tiens à garder secrète. Je tente de la calmer et d’en savoir plus. « Mon cancer est revenu, j’en ai plus que pour un an ! ». D’emblée, je ne la crois pas. Elle a usé si souvent de subterfuges que je doute systématiquement.
 Qui t’a dit que tu n’en as plus que pour un an ?  Mon médecin me l’a dit, en plus, il m’a traitée de fainéante parce j’ai du mal à entretenir mon ap partement. Il n’a jamais eu de cancer lui !  Juremoi que tu m’aideras !, supplietelle. Je n’ai plus aucun doute. Il n’y a que l’alcool pour vaincre ainsi son orgueil. Je lui réponds que je ferai tout mon possible, alors qu’elle attend de moi un dévouement sans limite. « Non, jurelemoi ! Vasy, vasy, jure ! » Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer. C’est ce qu’elle attend de moi. Le ton monte, monte. Cette voix de plus en plus aiguë qu’il m’est insupportable d’entendre de nouveau. Je ne jure pas. Je ne connais pas le chemin d’une telle promesse. Comme d’habitude, lorsqu’on la contrarie, elle raccroche précipitamment. Il est minuit et demi. J’ai
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chaud, je suis poisseuse. Je fais toujours un effort sur moimême pour lui dire non. Oser lui dire non. Je prends une douche. Je reste une bonne demiheure, sale de ses accusations, abasourdie. Dans un pei gnoir en éponge je me sèche. Pour la première fois depuis fort longtemps, je rallume mon ordinateur pour nous raconter. Je tape frénétiquement ce qui me vient à l’esprit, puis j’efface tout. Je me couche épuisée. La nuit est mouvementée mais sans rêve.
Le lendemain matin, je prends rendezvous avec son médecin. Trois jours d’attente interminable. Je regarde ma montre : dix minutes de retard « mince ! ». Je déteste être en retard ou bien qu’on me fasse attendre. Davantage parce que cela décuple mon anxiété que par souci de ponctualité. Je pa tiente longtemps. Le dossier de ma mère est archivé au soussol et personne n’a pris le soin d’aller le chercher. Son médecin, une femme d’allure sévère, me reçoit avec un sourire avenant. Je lui explique à demimots que nous n’avons jamais été très proches mais que je m’inquiète pour elle. Elle comprend tout de suite ma démarche et la confidentialité de notre entretien. J’en viens au fait. Elle cherche les mots. Donner une échéance à un malade serait le condamner à alors que certaines rémissions sont spectaculaires, inexplicables. Devant mon soulage ment, elle attire mon attention sur la gravité de la situation. L’état de santé de ma mère est sérieux, très sérieux. Après son cancer du sein, elle a né gligé une quinzaine de visites de contrôle. C’est à cause de la chimio, elle ne voulait plus revivre ça. Jamais. Elle espérait que la bête immonde qui avait envahi son sein ne reviendrait plus. En niant ces visites, elle niait la bête. Vraisemblablement, ma mère n’en serait pas là si elle avait fait ces visites. Mais comment le lui reprocher ? Comment oublier ses nausées, ses vomissements qui n’en finissaient
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pas de vider son corps de substances et de forces vitales ? Comment oublier ses douleurs lancinantes qui ne l’avaient jamais tout à fait quittée ? Le docteur me conseille de pousser ma mère à un peu plus de sérieux et d’être plus présente auprès d’elle.
À la suite de cette conversation, je décide de lâ cher un peu de mou. Je fais des efforts mais c’est difficile car ma mère, lors de nos entretiens devenus journaliers, tente de justifier ses erreurs d’une voix sucrée et de façon détournée. Cela me hérisse le poil. Je laisse courir. Toute confrontation est inutile.
Lors de la deuxième visite, le médecin ne me laisse guère d’espoir. D’ici deux mois on sera fixé sur l’évolution du cancer. Ma mère se plaint du trans port. Elle trouve épuisant de venir ici pour les vi sites. « Ne pouvezvous envisager l’hospitalisation à domicile ? ». Sitôt dit, sitôt fait. Les prises de sang à domicile, un cahier à tenir. L’arrivée d’oxygène avec des masques stériles et du personnel très gentil qui lui tient compagnie le temps des soins. Le moral de ma mère remonte. Elle se plaint de la difficulté qu’elle éprouve à as sumer les tâches ménagères. Elle ne peut se baisser pour passer l’aspirateur, a de la peine à se laver, à faire la vaisselle. Puisqu’elle refuse l’aide que je lui propose, je lui cherche une aide ménagère. Mais ma mère ne rentre pas dans le cadre des aides gratuites. Soit elle est trop jeune pour en bénéficier, soit elle n’est pas assez handicapée. Finalement, d’assistante sociale en assistante sociale, je parviens à lui faire octroyer une allocation correspondant à deux heures de ménage par semaine. Ma mère devient donc em ployeur, avec la cohorte de papiers à remplir. Elle qui avait déjà de la peine à tenir un stylo ! Pour un peu, je vais devoir trouver quelqu’un pour remplir toute
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