//img.uscri.be/pth/2e9c4c12ac47d409841ee12a921cb92d156bd1dc
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 28,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Police et contrôle social au Japon

De
448 pages
Au Japon, les taux de délinquance sont largement inférieurs à ce qu'ils sont dans les sociétés occidentales, à niveau de développement comparable. Cette situation s'explique, en partie, dans la persistance d'habitudes de contrôle social communautaire et d'autodiscipline qui limitent le recours aux institutions policières. Si le rôle social actuel de la police japonaise est la conséquence de traditions spécifiques, cette spécificité s'érode depuis deux décennies : on voit apparaître au Japon des problèmes identiques à ceux de la plupart des pays développés.
Voir plus Voir moins

!"#$%&&'%"(')*#&+"%$,#
,-.,/"(POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON2
Collectio n Sécurité et Société
dirigéeparJean-LouisLoubetdelBayle
En relationavec les activités du Centred'Études et de Recherchessur la
Police(CERP)deToulouse, cettecollectionpublie lestravaux de
chercheurs de toutes disciplines intéressés par les problèmes de sécurité.
Elle seproposed'aborder ces questions en toutelibertédeprobléma-
tiqueet de méthodologie, en étudiant notamment le développement des
fonctionsetinstitutionspolicièresetlespolitiquespubliquesde sécurité,
en analysant les manifestations de violence,les formes de délinquance,
lesrisquestechniquesetlessystèmesdeprotectionqu’ilssuscitent.
Déjàparus
MichelBergès,Le syndicalisme policierenFrance,1995
FrançoisDieu,Politiques publiques de sécurité,1999
OlivierPhilippe, La représentationdelapolicedans le cinémafrançais,1999
FrançoisDieu etPaulMignon, La forcepubliqueautravail. Deux études surles
conditions de travaildes policiers et des gendarmes,1999
GeorgesCarrot,La Gardenationale. Uneforce publiqueambiguë, 2000
Jean-HuguesMatelly,Gendarmerieet crimesdesang, 2000
MagaliSabatier,La coopérationpolicière européenne, 2001
MauriceChalom et LuceLéonard, Insécurité, policedeproximitéet
gouvernance locale, 2001
Damian Moore, Ethnicitéet politiquedela ville en France et en
Grande-Bretagne, 2001
François Dieu et PaulMignon, Sécuritéet proximité. La mission de surveillance
générale de la gendarmerie, 2002
eCatherine Denys, Sécuritéet policeau XVIII siècle dans les villesdel a
frontière franco-belge, 2002
François Dieu,Policer la proximité. Lesexpériences françaises, britanniques et
newyorkaises, 2003
ChristianChocquet,Terrorisme et criminalitéorganisée, 2003
BenoîtDupont,Constructionetréformesd'unepolice:lecasaustralien, 2003
AlainPinel,UnepolicedeVichy.Les groupes mobilesderéserve(1941-1944),
2004
FrançoisDieu,Policedelarouteet gendarmerie, 2005
Jean-HuguesMatelly,Unepolicejudiciaire..militaire ?2006
FrançoisDieu(sousladir.), Questions de sécurité, 2006
LaurentMucchielli(sousladir.), Gendarmesetvoleurs, 2007
FrançoisDieuetPascalSuhard, Justiceet femme battue, 2008
NancyCazorla,La policedeproximité. Réalités et mythe, 200901$2,"3),(,2 ,
!"#$%&&'%"(')*#&+"%$,#
,-.,/"(
!"#$%&'(')'%*+,-./0,-.1'2('34%53'
456,)7,'',(© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-11209-4
EAN: 97822961120945POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
Amafamille
A tousceux quim’ont aidé
pourlarédactionfrançaise de ce livrePOLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON67POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
PREFACE
L’intérêt de ce livre est d’abordd’apporter de multiples
informations pourenrichirlaconnaissanced’une sociétédont les
caractéristiques contemporainescomme l’histoire nousrestent
malconnues,malgrénotre familiaritéquotidienne avec sesinno-
vations techniques et lesproduitsdeson industrie. On constatera,
àsalecture,quecet intérêt esttout aussi grand lorsqu’ils’agit
d’envisagerles questions de policeet de sécurité, quiseposent
au Japon dans des termessinguliers ettoutàfait originaux.
Néanmoins,cettesingularitédelasituationjaponaise ne l’empê-
chepas de retenir l’attentiond’unpoint de vuecomparatif, dans
la mesure où elle amèneà de trèsfructueux rapprochements,
riches d’enseignements, tant par lesressemblances quepar les
différences constatées,avec desphénomènes français, européens
ou occidentaux dont nousavons l’expérience. Ce sont les
réflexions suggérées par cettelecture et lesleçons généralesque
le sociologuedelapolicepeut en tirer quel’on voudrait icisou-
ligner. Cettedémarchesejustifiant d’autant plusqu’onpeut pres-
quedirequeces références aux réalités japonaisesconstituent
dans uncertainnombredecas la vérificationquasi-expérimen-
taledecertainesdes hypothèsesformulées de manièreinternatio-
naleou nationaleenmatière de sociologiedelapolice.
Ainsi, dèsles premièrespagesdeson travail, M. Uranak a
souligne queleJapon connaîtun taux de délinquanceinférieur
de plusdelamoitiéàceluidelaFranceet despaysindus-
trialisés comparables,alors quelenombredepoliciers est pro-
portionnellement la moitié de ce qu’ilest,par exemple, en
France(environ,1policierpour500 habitantsau Japon,1pour
250 en France).Pourtant,ces chiffres n’empêchent pas lesJapo-
naisdes’inquiéter pourleursécurité. 86%des Japonaisconsi-
dèrent,dans unsondage récent,que« la sécuritéau Japon s’est
dégradéependant la dernière décennie» et il existechez les
Japonais, aujourd’hui, un véritable« sentiment d’insécurité».
C’estune situationau premierabordparadoxaleau regarddes
chiffres cités plushaut,qui trouveson explication, non dans lePOLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON8
niveau objectif de la délinquance, mais dans l’évolutionet la dé-
tériorationdelasituationenlamatière quisesont produites de-
puis un demi-siècle, particulièrement depuis lesannées 1980-1990.
Le nombredes infractions enregistrées ayant par exempledoublé
en 60 ans,entre 1946 et2006, alorsqueleur taux d’élucidatio n
par la policea diminuédemoitié.Cequi tendà vérifierl’obser-
vationassez souvent faitequelesentiment d’insécuritécomporte
àlafois une dimensionobjective– lesfaitsréels- etune dimen-
sion subjective, tenantàlafaçon dont sont perçuset évalués
subjectivement lesélémentsobjectifs quiensont l’origine.
Ce travailpermet de constater la pertinence d’une autre hy-
pothèse,à savoirquel’onnepeut étudier lesinstitutions policiè-
res, le systèmedepolice, d’une sociétésans prendreencompte
sesautrescaractéristiques,et,notamment,l’état desdifférents
processusdecontrôle social,dont le contrôle social de type
policiern’est qu’unélément parmi d’autres. Ce quiestvraide
manièregénéraleest encore plus vraipourleJapon et l’on
s’exposeà ne rien comprendreà la situationdelapolicejapo-
naise si on négligece type d’approche.Eneffet,silarégulatio n
policièrey joue unrôleencorelimité, c’est parce que, dans nom-
bredecas,continuentàfonctionnerdes processus traditionnels
de contrôle social,quise traduisent par despratiques sociétales
de surveillancemutuelle spontanéeet deshabitudesindividuelles
d’autodiscipline. Cetteefficacitérégulatrice du conformismeso-
cial n’est sans doutepas sans lienavec l’utilitédel’assistance
mutuelle dont lesJaponaisfont l’expérience lorsqueseprodui-
sent lescatastrophesnaturelles- séismes, raz de marée, typhons -
quiaffectent régulièrement le Japon. Même si ces comportements
onttendanceà s’éroder, ils contribuentàexpliquer pourquoi les
interventions policièresdans la vie socialejaponaise y restent
moinsimportantes qu’ailleurs.
Icise vérifie l’hypothèse queles différentsprocessusdecon-
trôle social constituent,dans une sociétédonnée, unsystème, u n
1ensemble,donttousles élémentssont interdépendants,ladimi-
nutiondel’importancedecertains provoquant l’accroissement
corrélatif de l’importanced’autres, et inversement.Laforce des
processusinformels de contrôle social expliquant alors, au Japon,
le recours limitéaux formes de contrôle social institutionnalisé
de type policierou judiciaire.Acontrario,l’étiolement de ces
processusinformels dans lessociétés occidentales industrialisées
1Cf.J.L Loubet delBayle,«Sécuritéet contrôle social», in M. Cusson, B.
Dupont,F.Lemieux,Traitédesécuritéintérieure,Montréal,Hurtebise, 2007.9POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
permet de comprendre, pour une part du moins, la placecrois-
santequ’y occupent l’encadrement juridiquedela vie socialeet
2le développement de ces mêmescontrôlesinstitutionnalisés .
Cela dit,mêmes’iln’a pas aujourd’huilamêmeimportance
quedans d’autressociétés comparables,ChikaoUranakamontre
quelerôledu contrôle social de type policiera eu cependant
tendance, au Japon aussi,à se développerau cours desdernières
décennies,au rythmedes changementssociaux et culturels quise
sont produitsaprès la seconde guerre mondialeet quisesont
accélérésàpartir desannées 80,avec, particulièrement,ledéve-
loppement de l’urbanisation, l’affaiblissement du rôle socialisa-
teuret intégrateurdes structuresfamilialeset desentreprises,l a
diffusion d’habitudesculturellesse traduisant pourles Japonais
par unmode de vie plusindividualiste, faisant davantage de pla-
ceàl’autonomie individuelle.Par là,onpeut considérer quecet-
teévolutionsociale et culturelle accélérée du Japon au cours du
dernierdemi-siècleéclaire,pour une part, une évolutionquidans
lespaysoccidentaux s’est étalée sur une pluslonguedurée, se
comptant en siècles plusqu’endécennies,maisavec unpoint
commun, la tendanceà ce qu’ily aitunparallélisme entre l’allè-
gement despressions sociales informellespesant surles individus,
le progrès de l’autonomie individuelle quienrésulteet le déve-
loppement desinstitutions policières. Ce quiconduit,paradoxa-
lement,à considérer qu’historiquement le développement des
institutions policièresa été unfacteurd’élargissement de l’auto-
nomie desindividus, en permettantàceux-cides’affranchirdu
poids contraignant desprocessus traditionnels de contrôle social.
Ceci n’exclut pas qu’une tendanceà la monopolisationpolicière
du contrôle social,résultant de l’obsolescence de sesmodesso-
ciétaux et communautaires, puisse,ens’hypertrophiant,avoir u n
3effet contraire,maisleJapon n’en est pas là et paraît se situer
plutôt dans la première phasedeceprocessus.
Un autre élément comparatif d’ungrand intérêt concerne
certainesdes stratégiesmises en œuvre par la policejaponaise,
quel’onqualifierait ailleurs de«policecommunautaire»ou de
«policedeproximité».C’est d’ailleurs souvent cet aspect de la
policejaponaise quiest surtout connuàl’extérieur, notamment à
la suitedecertains travaux de chercheurs américains.Car,effec-
2Cf.J.L Loubet delBayle,« Vers une monopolisationpolicièredu contrôle
esocial?»,LesCahiersdelasécuritéintérieure,n°44, 2001, 2tr.,pp. 205-225.
3Cf.J.L.Loubet delBayle,«Evolutiondu contrôle social et perspectives crimi-
nologiques»,RevueInternationaledePolice techniqueetscientifique, 2009,n°1.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON10
tivement,dès la fin du XIXe siècle, parallèlementàlarévolutio n
modernisatrice de l’èreMeiji,àpartir 1868, la créationdel a
policejaponaise s’esttraduiteprécocement par l’organisatio n
d’une présence policière au plusprésdelapopulation, avec la
multiplicationdeskoban,ces postes de policedeproximité tenus
par quelques policiers, et avec aussi,demanièreencoreplus
originale, l’institutiondeschuzaïshô,ces policiers qui, installés
avec leurfamille dans unlocal au milieu de la population,y exer-
cent habituellement leurs fonctions de manièresolitaire,avec
éventuellement l’assistancebénévoledeleurépouse !
Cela dit,cetteexpérience déjà ancienne,présentel’intérêt
de révéler l’ambiguïtéou l’ambivalence de la policedeproximité.
Aujourd’hui, le lieu communjournalistiqueet politicienconsiste
àpenserqu’une police« de proximité» estune policequi, par
définition, est au servicedelapopulation, essentiellement préoc-
cupéed’assurersasécuritéquotidienne,enétantàl’écoutede
sesbesoins et de sesattentes.Enfait,les pratiques japonaisesdu
XIXe sièclen’ont pas eu cet objectif, d’autant moinsquelasécu-
ritéquotidienne était alorsassurée, avec encore plusd’efficacité
qu’aujourd’hui, par lesmodalités informelleset communautaires
de contrôle social.Enfait,lebut poursuivia été,àcetteépoque,
unobjectif de contrôle politiquedelapopulation, afin de juguler
lesrisques d’oppositionau nouveau pouvoirdel’empereurMeiji
et de surmonter lesrésistances éventuellesà sesréformes. Ceci
montre quel’autre facettepossibledelapolicedeproximité,
c’est le contrôle policierdelapopulationconcernée. Uneautre
facettequerappellent aussi lespratiques de ce type qu’ont con-
nues,au XXe siècle, lespayscommunistes avec, par exemple, les
Droujinys en UnionSoviétiqueou les A.B.S en Allemagne de
l’Est.Ainsi est rappelé que, comme le sabredeJosephPrudhom-
me,lapolicedeproximitépeut avoirdeux visages, celuide
l’assistanceet du serviceet celuidu contrôle et de la surveillance.
Cesdeux aspectspouvant d’ailleurs éventuellement se compléter
et s’associer,comme c’était le cashistoriquement au Japon.
On noteraquecetteapproche de la réalitépolicière japo-
naise comporteaussi desleçons méthodologiques concernant la
sociologiedelapolice, dans la mesure,où,comme dans lespays
occidentaux,ladémarcheconsistantàfaire de la police unobjet
légitimedelaréflexionintellectuelle et scientifiquea été tardive
et s’est heurtéeà uncertainnombred’obstacles. Contrairement à
ce quis’est passé pourles autressciences sociales,dont le niveau
de développementaétélemêmeau Japon quedans lesautres11POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
paysindustrialisés,larecherche universitaire surles questions de
police yaétéd’apparitionbeaucoupplusrécente, depuis une
quinzaine d’années seulement.Avant lesannées 1990,lenombre
des travaux universitairesjaponaissecomptaitsurlesdoigtsd’une
main.Certains obstaclesont étéau Japon semblablesàceux ren-
contrésailleurs, mais il en est de plusspécifiques, tenant à
l’aversion régnant dans lesmilieux intellectuels, après guerre,à
l’égarddes institutions militaireset policières, en raison de leur
rôle dans le fonctionnement du régime militaire fascisant quele
Japonaconnu entre 1930 et la fin de la seconde guerre mondiale,
àlaquelle se sont ajoutés le poids desdébatsdelaguerre froide
et l’audience intellectuelle du marxisme dans lesmilieux univer-
sitairesaprès 1945. Il faudraattendrelafin desannées 80,avec
la chutedu communisme, la disparitiondel’empereurHirohitoet
lespremierssignesdedéveloppement de la délinquancededroit
communpourqueles tabousrégnant en la matière commencent à
s’estomper. Ceci illustre la difficulté- constatée aussi ailleurs -
pour traiter objectivement et sereinement desquestions touchant
aux institutions policières, en faisant abstractiondelapression
qu’exerce l’actualitépolitico-idéologique, quiincitesouvent en ce
domaineàconfondreleconstatif et l’explicatif avec le normatif.
Acôtédes réticences de la recherchejaponaiseà traiter de
ces questions, une autre illustrationdel’observationprécédente
est fournie par lesobservateurs étrangers quiont étéles premiers
àétudier la policejaponaise,à une époqueoù le sujet ne retenait
pas l’attentiondes universitairesjaponais. Cesobservateurs
étaient américains et la sérénitédeleurobservationaparfois été
altérée par leurpréoccupation, avouée ou inconsciente, de trou-
ver au Japon desréponsesàdes questions concernant lesEtats-
Unis,par exemple une explicationàladifférencedes taux de
délinquancedans lesdeux pays. Ainsienest il pour unouvrage,
quia étéet reste une référenceclassiqueconcernant la police
japonaise,lelivre de David H. Bayley,publié en 1976, Forces of
order.Policebehavior in Japanand the United States.Ecrità une
époqueoù s’instauraient aux Etats-Unis lesdébatssurla« police
communautaire », ce livreaanalysé et interprétéles pratiques
japonaisesdepolicedeproximitéeninsistant de façon unpeu
unilatéralesurson immersion dans la populationet surses fonc-
tions d’assistanceet de service, en estompant ou en occultant le
rôle politiquedecontrôle de la populationévoquéprécédemment.
Autrement dit,ila vouluvoirdans les kobanet les chuzaïshô,des
pratiques exemplairesdepolicecommunautaire pouvant servirPOLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON12
de modèlesaux expériences américainesdece type.Leparadoxe
étonnant étant quecequiétait peu exact dans lesannées 1970
l’est pour une part devenu,car les transformations sociales sur-
venues depuis et le développement de la délinquanceont entraîné
au Japon une attention croissanteaccordée à cetteforme de police
etune orientationdeplusenplus« communautaire»deson acti-
vité, correspondant aujourd’hui, effectivement,au schéma d’une
policeimmergée dans la population,àl’écoutedeses attentes et
la faisant coopérerà sonaction, mais avec, toujours, une con-
naissanceprécise de sescaractéristiques et de sescomporte-
4mentsqui, ailleurs, pourrait agacer.Ceci illustre lesdifficultés
de l’observation scientifiqueet la façon dont desprénotions
normatives peuvent la biaiser, en montrant le parasitage quecel a
peut entraîner en matière de sociologiedelapolice.
Enfin,l’histoire de la policejaponaise fournit de précieuses
indications surlaquestioncrucialedes rapportsdu policieret du
politique, dans la mesure où cettehistoireaétémarquée, en u n
temps relativement bref,par dessituations trèscontrastées,qui,
ailleurs, se sont échelonnées surdes périodespluslongues et se
sont manifestées de façonplusdiversifiéeet plusnuancée. Dans
unpremier temps,lacréationdelapolicemoderneau Japon,
dans la seconde moitié du XIXe siècle, n’apas eu pourbut prin-
cipal,onl’a déjà noté, la sécuritéquotidienne desJaponais,
alorsassuréepar lesformessociétales de contrôle social.E n
s’inspirant desexemples européens, de la France- de la fin du
Second Empire et du début de la IIIe République- ainsiquedel a
Prusse,elle est surtout intervenuepourdes motifs politiques,afin
d’assurerlastabilitédu nouvel ordrepolitiqueinstauré par
l’empereurMeijiàpartir de 1868 et poursurmonter lesrésis-
tances éventuellesà sesréformesmodernisatrices.Par là,comme
dans certainessociétés occidentales,lapolicea joué unrôlenon
négligeabledans le processusdeconstructiondel’Etat-nationja-
ponais, tant pourassurerl’obéissancedes gouvernésquepour
fairesecristalliser une conscience nationale. De cettepoli-
tisation, la policejaponaiseaconnu aussi les vicissitudeset les
dérives,avec, d’une part, une politisationsourcedecorruption,
dans le contextedémocratiquedes années 1920,ou,d’autre part,
avec une politisationautoritaire,à l’originedepratiques de sur-
veillanceet d’oppression, dans le cadredu régime militaire des
années 1930-1945.
4 Avec,par exemple, l’établissement de fiches d’identificationlors de
l’installationdansunquartieroudesvisitesrégulièresaudomicile.13POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
En revanche,après 1945, le Japon s’estvu imposer par les
autorités d’occupationaméricaines,malgréles réserves de ses
dirigeantsd’alors, unprogramme de réformes drastiques, ten-
dantàdémanteler la toute-puissancedel’ancienministèrede
l’Intérieuretàprocéderà une décentralisationsystématiquede
la police, en luidonnant pourbase- après une réformeinstaurée
en 1947 et révisée en 1954–quarantesept polices départemen-
tales autonomes, tout en distendant autant quepossibleleliende
cettenouvelle policeavec le politique. Pourcefaire,onafait
dépendreles directions despolices départementales de Commis-
sions de sécuritépublique, composées de membresdelasociété
civile,désignés, tout en ayant ensuite unstatut indépendant,par
le gouverneurdu département en accord avec l’assembléedu
conseildépartemental,ces deux institutions représentant le pou-
voirpolitiqueélu au suffrage universel. Cela dit,des élémentsde
recentralisationont dû,malgré tout,être introduits, avec deux
institutions nationales, une Agence de la policenationaleplacée
dans la dépendanced‘une Commission nationaledesécuritépu-
blique, constituée, selonlemodèle descommissions départemen-
tales,par le Premierministre,enaccord avec lesdeux chambres
du Parlement.Enprincipe, saufcas trèsparticuliers, ces instan-
ces nationales n’ont pas de pouvoiropérationnel, ellesn’ont que
despouvoirs d’organisationadministrative.
Néanmoins,endéfinissant lesorientations généralesdel a
politiquepolicière nationaleet en veillantàsacoordination, et,
surtout,par le biaisindirect de la gestionadministrativedel a
formationet descarrières du personneld’encadrement,ces ins-
tances nationales ont eu,enréalité, unrôlecentralisateursupé-
rieurà ce qu’impliquait l’esprit desréformesimpulsées par les
autorités américaines. De même,ladéconnectionorganiqueet
fonctionnelle de la policejaponaise d’après-guerre avec le poli-
tiquen’a pas empêchéquesereflètedans sonactivitéet dans ses
priorités-par exemple, en matière de maintiendel’ordre ou de
sécuritédel’Etat-les débatspolitiques parfois violentsquiont
agitéleJapon jusqu’à la fin desannées 1980,particulièrement
dans le contextedelaguerre froide.Cequi tendà vérifierl’idée
qu’une policen‘est pas qu’une réalitésociétale, liéeaux besoins
immédiatsdesécuritédelapopulation, et qu’elle ne peut éviter
5d’être aussi en relationavec l’ordrepolitiquedelasociété et
avec les vicissitudesquecelui-ci peut connaître,ceque tendsou-
5Cf.Jean-Louis Loubet delBayle,Policeet politique. Uneapproche socio-
logique,Paris,L’Harmattan, 2006.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON14
vent à négliger l’approche anglo-saxonne de ces questions,qui,
d’ailleurs,aétéà l’originedes réformes japonaisesde1945 et
dont l’expérienceamontré la relativité.
On le constate, lesleçons quel’onpeut tirer de ce regardsur
la situationjaponaise sont multipleset d’ungrand intérêt,e n
prouvant,ici comme dans d’autressecteurs dessciences sociales,
l’utilitédel’analyse comparative, pouréviter ce quipeut être,
dans certains cas, unenlisement ethnocentriquedans desdébats
et despointsde vueétroitement locaux.Dans le domaine de la
sociologiedelapolice, ce rappelest particulièrementutile,car
on constateques’y manifesteavec une particulière acuitéladiffi-
culté, pour traiter sereinement et objectivement ces questions,de
s’affranchirdes pressions de l’actualitéidéologico-politique
nationale, leschercheurs étant souventtentés,consciemment ou
inconsciemment,de transformer la réflexionintellectuelle surces
problèmes en interventions militantes dans le champdes contro-
versesmédiatico-politiciennesdu moment.Concernant le Japon,
ona vu précédemment desillustrations de ce phénomène, tant en
ce quiconcerne les timidités de la recherche universitaire japo-
naise,paralyséepar le souvenir desannées 1930-1945 et par les
retombées de la guerre froide,quiont ostracisé jusqu’aux années
1990touteapproche intellectuelle de l’objet policier, quepource
quiest desbiais«communautaires» qui, en fonctiondedébats
américains,ont influencé l’observationdelaréalitéjaponaise
par leschercheurs américains.
La diversitédes considérations précédentes montre quel a
réflexion, suscitée par cet ouvrage est particulièrement riche
d’enseignements, quiontune portée allant bien au delà du pays
du soleil levant.
Jean-Louis LOUBETDELBAYLE
Centre d’Etudes et de Recherches surlaPolice
de Toulouse15POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
INTRODUCTION
«Au Japon, l’eau et la sécuriténecoûtent rien»ditun
proverbe japonais.Pourtant,aujourd’hui, non seulement dans les
pays industrialisés mais aussidans la plupart des pays d’Afrique
ou d’Amériquedu Sud, la« sécurité» devientunenjeu politique
et économiqueimportant.Depuis l’aube de l’histoirehumaine
existent le souci de vivreen sécuritéet les inquiétudes quien
6découlent.Denos jours,ondit quel’humanitédansson ensem-
ble vit plus en sécuritéquejamais dansson histoire. Cependant,
cettepeur n’en subsistepas moins,bienau contraire. Certains
parlent d'unphénomènepsychologiquede«peur du crime» ou
de « sentiment d’insécurité»,d’autres l'expliquent par le "para-
doxedeTocqueville": «plus unphénomènedésagréablediminue,
7pluscequ'ilenresteest perçu ouvécu comme insupportable ».
Il est vrai,en tout cas,que, riches ou pauvres,il semblequ'on ne
puisseéchapperàdesinterrogationsliéesàl’insécurité.
Cette tendanceest mondialeet,enfait,malgréleproverbe
traditionnelcitéplus haut,les Japonais ne sont pas épargnés.Sur
ce point,leJapon rattrapeles pays occidentaux:depuis les an-
nées 1990,les Japonaissepréoccupent beaucoupdeleur« sécu-
rité» dans leur vie quotidienne.Il semblequ’ily ait aujourd’hui
dans leur espritun véritable« sentiment d’insécurité».Pourtant,
pendant longtemps,à leursyeux etàceux des Occidentaux,le
Japonaétéconsidérécomme le pays le plus sûr du monde.
Aujourd’hui,lesJaponaisn’ontpluscetteimpression.Acetégard,
ils considèrent quedeux évènements survenus en 1995 ont
symbolisél’effondrement japonais du«mythe de la sécurité» et
de la fierténationale du Japon en la matière: le séisme de
8Hanshinet Awaji,le7 janvier de cetteannéeet l’attaqueau ga z
6Cf.Jean Delumeau,«Le sentiment de sécuritédans l’histoire»,LesCahiers
de la sécuritéintérieure,n° 0,1990,pp.19-26.Hugues Lagrange, Sébastian
Roché, L’insécurité: histoire et régulatio n,Paris,IHESI,1993,pp.13-34.
7Jean-LouisLoubetdelBayle,2006,op. cit.,p. 291.
8On transcrit icil’alphabet japonais en alphabet occidental type Hepburn, quiPOLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON16
9sarin dans le métrodeTokyo, le 20 mars.Le séisme mitàmal la
fierténationale concernant l’avance du Japon dans lestechniques
anti-sismiquesetacréé undoute surleurefficacité.Ellea rappelé
aussiaux Japonais l’impuissance humainedevant la nature. L’at-
10taqueau gazsarin,quantàelle,a illustréla vulnérabilité sociale .
Sesauteursétaientdesfanatiques,adeptesdela secteAum.Nom-
bredeJaponais ont alors commencéà s'interroger,en sedeman-
dantpourquoi rienn'avaitétédétectéducaractèrecrimineldecet-
te secteetpourquoionn'avaitpuprévenircette tragédie.
Certes,laplupart des étrangers visitant le Japon onttoujours
le sentiment qu’il s’agit d’unpays où la sécuritéest plus grande
quedanslespaysoccidentaux.Et,effectivement,le tauxdedélin-
11quance au Japon est objectivement inférieuràcequ'il est dans
d’autrespaysdéveloppés.
Comparaisondestauxdedélinquance(pour1000habitants)
Année 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 200 8
Japon 2.1 2.22.22 1.81,6 1,51,4
France 6.9 6.9 6.76.4 6.26,1 5,95,8
Allemagne 7.77.9 7.9 8 7.7
Angleterre10.5 11.2 11.2 10.6 10.4
Ce tableau estàinterpréter avec prudenceen raison des dif-
férences existant dans l’identificationet les modes de recense-
ment des faits délictueux selon les pays.Néanmoins,ces chiffres,
12plus ou moins corroborés par ceux d’autressources ,montrent
futintroduitparunmissionnaireaméricainJamesCurtisHepburnen1877.
9SondageduBureauduPremierministreen1999.
10Cf.Chikao Uranaka,«Lapolitiquede sécuritéau Japon:lecas de la lutte
antiterroriste»,inF.Dieu (ed),Questions de sécurité,Paris,L’Harmattan, pp.
177-194. Chikao Uranaka,«L'attaqueau gazsarin dans le métrodeTokyo: les
leçons», LesCahiersdelasécurité,n°3, 2008,pp. 112-116.
11 Au Japon, on parledecriminalitéengénéral.EnFrance, lestermes de crime
etdélitsontplusprécis.Lecrime sedéfinitcomme :«l’infractiondedroit com-
munou infractionpolitique, sanctionnée,pourles personnes physiques, de la
réclusion ou de la détentionàperpétuitéouà temps, voire d’une peine d’amen-
de et de peines complémentaires, et,pourles personnes morales, de l’amende et,
dans lescas prévuspar la loi, de peines privatives ou restrictives de droits ».
Quant au délit:« Au senslarge, le délit est synonyme d’infraction. Au sens
strict,ledélit estune infractiondont l’auteurest punissabledepeines correc-
tionnelles»(R. Guillien, J. Vincent (dir.), Lexiquedes termes juridiques,Paris,
Dalloz, 2001).Au Japon, il n’yapas de distinctions dans le codepénal.On
traduiraicile termejaponaisde«criminalité»parlemot«délinquance».
12Telsleschiffresdel‘UNODC(UnitedNationsOfficeonDrugandCrime) :
Années 1998 1999 2000
Japon 1,6 1,7 1,9
Allemagne 7,8 7,67,6
Angleterre9,7 10 9,7
Etats-Unis 8,98,5 N17POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
queles chiffres concernant le Japon sont nettement moins élevés
queceux d’autres pays au niveau de développement analogue. En
ce quiconcerne la délinquance générale,lesJaponaisétaientainsi,
en 2005, environ deuxà trois fois moins exposésà un risquede
délinquance queles Français et environ quatreàcinqfois moins
queles Anglais.Demême, en 2007,leJaponais était deux fois
moins exposéà un risqued’homicidequ’unFrançais et cinq fois
moins qu’unAméricain. Enfin, les Japonaissont environ deux
foismoinsexposésà un risquede volquelesFrançais.Ilestdonc
incontestable queleniveau de délinquance quiest enregistréau
Japon est nettement plus faible queceluiquel’on peut constater
dans des pays quiprésentantunniveau de développement
équivalent.
Mais,enmême temps,lessondages montrent qu’il existe
une forteinquiétude des Japonais concernant leur sécurité. La
plupart des Japonais pensent quela situationdela sécuritéau
Japon n’est plus la même qu’auparavant.Dansun sondage réalisé
en 2006,84% despersonnesinterrogéesconsidèrentparexemple
que« la sécuritéau Japon s'est dégradéependant la précédente
décennie»et, seulement7%pensent qu'elle «s'est améliorée ».
De même,54% des personnes contestent l'opinion selon laquelle
«le Japon estunpaysensécurité, où on peut vivre sans souci».
On constatedonc quelaperception subjectivequ’ont les Japonais
deleur situation traduitbien uneinquiétude,même sila réalitéest,
objectivement,moinslourdedemenacesquedansd’autrespays.
Cetteinquiétude s'explique, sans doute, pour une large part,
parune croissance objective, maisrelative, de la délinquance au
Japon depuis la findela seconde guerremondialeet par ce qui
sembleêtre une certaine impuissance de la policeày faireface.
Ce quemontrele tableau ci-dessous,qui recenselenombre
d’infractions pénales enregistrées depuis 1945 (endehors des
infractionsàla sécurité routière) en indiquant leur taux d’élu-
cidation. Alors qu’entre1946 et 1981 le nombredes infractions
enregistrées par la policeétaittoujours inférieurà2000 000 et le
taux moyen d’élucidationde 67%, depuis 1982 le nombredes
infractionsafranchilecap des2 000 000,et,autourde l’an 2000,
aapproché les3 000 000.Encequiconcerne le taux d’éluci-
dationdeces infractions,ilest tombé en 2001et2002à19.8%.
On peut donc direque, entre1982 et2002,ladélinquanceaaug-
menté, les performances policièresse sont dégradées et les délin-
quants ont de ce fait moins de risques d’êtreidentifiés etsanc-
tionnés.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON18
13Nombred’infractions(enmilliers )ettauxd’élucidation
1946 1 384 57,8 1970 1 27955.5 1995 1 782 42.2
1950 1461 67.8 1975 1 23457.8 2000 244323.6
1955 1435 67.5 1980 1 357 59.8 2003 279023.2
1960 1 378 61.0 1985 1 607 64.2 200 4 2563 26.1
1965 1 34360.5 1990 1 636 42.3 200 5 2269 28.6
Cetteévolution relativeetsaperception sontsans doute
pour beaucoupdans l’inquiétude aujourd’huiexprimée par les
Japonais.Si, en fait,ladélinquance au Japon est inférieureàcelle
des pays d'unniveau de développement analogue, les change-
ments relatifs observés dans l'évolutiondu niveau de délinquance
depuis 1945 aboutissentàceque s'y manifestent des préoccupa-
tions et des interrogations analoguesàcelles des autres pays dé-
veloppés,même silecontexteyest,objectivement,différent.
Pour expliquer le haut niveautraditionnelde sécuritéau
Japon, certaines études mettent en avant l'influence de plusieurs
caractéristiques de la sociétéjaponaise. Ainsi, dans les années
1990,leprofesseur de criminologieAkiraSegawafaisait état de
sept facteurs.Lepremier facteur évoquéétait l'efficacitédu con-
trôle socialinformelexercéà travers la famille,l’école,le voisi-
nage ou les entreprises.LeJaponais, très attachéàces groupes,
n'ignorant pas que, s'il commetundélit, toute safamille en sera
affectée et qu'il se trouveraexposéaux pressionsspontanées des
médias ou duvoisinage, en étant menacé de déshonneur ou d'hu-
miliationpublique. Quantàla relationavec la communautéou le
quartier,elle est restée très forte, car historiquement justifiéepar
des nécessitésvitales,aussibiencollectives,comme l'entraide
face aux fréquents désastres naturels,queprivées.Ledeuxième
facteur mis en avant était le peu de problèmessociaux,dansune
sociétéqui, jusqu'aux années 90,étaitune société très homogène,
sans grande tensionlinguistique, religieuseou ethnique, ni vraie
fracture sociale.Les problèmes de la vie quotidienne s'yréglant
le plus souvent parundialogueàl’amiable. Le troisième facteur
repéréétait ensuitelecontrôledes armes-y compris les armes
blanches-alors qu'on sait le rôlequ’elles jouent dans la délin-
quance d’autres pays.LeJaponaconnu historiquementuncon-
trôle rigoureux de la possessiondes armes et,aujourd’huiencore,
les Japonais ne peuvent détenir d’armessansraison particulière
contrôléeparlapolice.Aussilacriminalitépararmeàfeuest-elle
très faible au Japon. Le quatrième facteur était la prédominance
13Nombreenmilliers:ex: 2005: 2269=2269 000infractions.19POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
sociale,depuis 1945, d'une classemoyenne,composée de gens
satisfaits de la situationéconomiqueet politiqueet peu portés à
contester l'ordreétabli. Le cinquième facteur, souligné par le
professeur Segawa, faisaitréférence au haut niveau d’alphabéti-
sationet d’éducation, amenant les Japonaisàavoirune vision
rationnelle des problèmes et les incitantàlesrégler de façon
logiqueet légale, sansrecouriràlaforce. Le sixième facteur
14retenu était l’existence d’un systèmedepolice territoriale ,
mettant en œuvredes formes de policecommunautaire, avec le
systèmedes koban et des chuzaïsh ô.Enfin,le septième facteur
évoquéétait l'institutionde«déléguésàlaprobation» (hogoshi),
pour aider et guider la réinsertion sociale des délinquants libérés
15souscontrôlejudiciaireetprévenirleurséventuellesrécidives .
Cessept facteurs,denatureassez hétérogène,n’expliquent
16pastout .Cependant,cetteanalysepeut aider àcomprendre
l’augmentationdeladélinquance constatée depuis les années 90.
Deux évolutionssont, sur ce point,particulièrement mises en
17avant .D’une part,l’affaiblissement du contrôle socialinformel.
Les deux groupessociaux quiassuraient particulièrement ce con-
trôlenebénéficientplusaujourd'huid’unattachementaussigrand
de la part des Japonais.Lafamille japonaise tenddepuis 1945
vers le type«nucléaire»,lanouvelle constitutionet le code civil
ayant fait disparaîtrele systèmepatriarcal tandis quelaplace du
pèreest devenuefloueet ambiguë. Si la famille existe toujours,
elle s'est en partie décomposée, chaquemembreenétant désor-
mais de plus en plus indépendant.Son influence socialisatrice
s’est donc affaiblie.Quantàl’école,lacriseéconomiquedes
années 90a relativisépour partie l'importance qu'avait prisel'in-
vestissementscolairedans la période antérieure, notamment dans
le contextedu développement économiquedel'après-guerre. Les
familles continuent d'accorderune grande place aux préoccupa-
tionsscolaires,enimposant généralementàleurs enfants de com-
14 «Police territoriale»est la traductionlittéraleduterme chiikikeisatsu,qui
désigne au Japon lesservices de policechargés de la sécuritéquotidienne et
dont l’action secaractériseparsaproximitéavec la population, quila rapproche
de ce que, depuis quelques décennies,onqualifie aux Etats-Unis de «police
communautaire»et,plus récemment,enFrance,de«policedeproximité».
15 AkiraSegawa, Criminologie,Tokyo,Seibundô, 2004,pp. 31-32.
16En 1989,le ministèredelaJusticecitait neuféléments expliquant le peu de
délinquance: le respect inné des lois etrèglements,ledéveloppement économi-
que, le faible taux de chômage, le haut niveau d’éducation, le contrôle social
informel, l’insularité, la coopérationentre secteur privéet justicepénale, le
contrôledesarmesetl’efficacitédelapolice.
17AkiraSegawa, op.cit.,p. 33.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON20
pléter leur scolaritépar des cours privés,néanmoins les ins-
titutionsscolaires ont perduune partie de leur prestigeet de leur
rôledans l'apprentissagedes disciplinessociales etsont devenues,
elles-mêmes,le théâtred’incivilités et de violences.Tout ceci se
répercutant d'autant plus dans la sociétéquecetteévolution s'est
accompagnée, de façonplus générale, d'undéveloppement de
l’urbanisationet d'habitudes culturelles individualistes,qui, en
provoquant l’anonymat desrelationssociales etune certaine
indifférence mutuelle,a érodé le contrôledirect de la société sur
lescomportementsindividuels.
Par ailleurs,a étéaussi remiseencausel’insularitédu Japon,
quiena longtempsgarantil’homogénéité sociale etla sécuritéin-
térieureet extérieure. Le développement des moyens de transport
etde communicationa faitdisparaîtrecetteprotectionnaturelle et
aboliles frontières et les distances,enfacilitant les échanges de
population. Dans les années 80,en raison du boom économique,
le Japonaconnuunmanquedemain-d’œuvredans les métiers
pénibles,et,l’immigrationétant interdite, de nombreux étrangers
sont alors entrés au Japon avec desvisastouristiques,puisy sont
restés enytravaillant illégalement.Lorsque, au début des années
90,leboom économiqueapris fin, cestravailleurs étrangers ont
étéparmi les premiers licenciés et certains d'entreeux sont deve-
nus des délinquants.Par ailleurs,des activités de trafic d’êtres
humains et de trafic de drogue sont apparues, souvent contrôlées
pardesorganisationscriminellesimpliquantdesétrangers.
Comme danstoutes lessociétés modernes,lapolice, au
Japon, contribueàassurer la sécuritédes personnes et des biens,
enmettantenœuvrelafonctionplusgénéralede régulation socia-
le quiest la sienne.Au delà des controverses etdes interrogations
quepeut susciter la diversitédes activités policièresselon les
époques et lessociétés,onpeut définir en effet la policepar la
contribution spécifiquequ'elleapporteàla régulationd'une socié-
té, en voyant en elle «l’institutionchargéedans le cadred’une
sociétéglobaled’assurer, au nom de celle-ci, le respect de cer-
tainesdes règles régissant lesrapportssociaux,enayant la
possibilitépourcelad’user, si nécessaire, en ultimerecours, de la
18contraintephysique ».Celadit,au Japon, le terme de police
eapparaît de façon tardive,àlafin du XIX siècle, avec la mo-
dernisationdel'ensembledela sociétéjaponaisequi s'est amor-
18 Jean-Louis Loubet delBayle,« Vers une monopolisationpolicièredu contrô-
le social?»,op. cit.,p. 208.21POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
céeàl'avènement de la dynastie impériale des Meiji,àpartir de
1868. Cependant, sile terme et l'institution sont d'apparition rela-
tivementrécente, l'exercice de la fonctionpolicièreaexisté
antérieurement, selon des modalités diverses en fonctiondel'his-
toire sociale et de l'histoirepolitico-administrativedu Japon, et
cettehistoiren'est passans conséquences,encoreaujourd'hui, sur
l'organisationetlefonctionnementdelapolicejaponaise.
De manièregénérale, il n'est pas possible d'analyser le rôle
de la policedansune société, sans la situer dansson environne-
mentsocialetsans prendreenconsidérationlafaçondonts'y or-
ganisepar ailleurs l'ensembledes processus de régulation sociale
ou de contrôle social. Cetteobservationgénéraleest encoreplus
vraieencequiconcerne le Japon, où la présence policière reste
limitée sionlacompareàcelle des pays présentant le même ni-
veau de développement.Lestableaux ci-dessous montrent en
effetquelapolicejaponaiseassure unniveaude sécuritépluséle-
véavecmoinsd’effectifspoliciersqueceuxdespaysoccidentaux.
Par exemple, en 2007,oncomptait au Japon unpolicier pour 511
habitants,alors qu’en France cetteproportionétait de unpolicier
ougendarmepour 268habitants.
DensitédepoliciersauJapon
1988 1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997
1/555 1/557 1/556 1/556 1/556 1/559 1/5611/562 1/557 1/551
1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 200 7
1/553 1/555 1/556 1/551 1/541 1/533 1/527 1/520 1/512 1/511
Comparaisoninternationaledeladensitédespoliciers
Japon Etats-Unis Royaume-Uni Allemagne Italie France
1990 1/556 1/370 1/384 1/311 1/288 1/268
20051/520 1/353 1/337 1/312 1/2791/275
Les analyses évoquées précédemmentsoulignent donc que
certaines caractéristiques de la sociétéjaponaiseconstituentune
des explications de son niveau élevéde sécuritéet quecelui-ci a
longtempsrésultédurôlequ'y jouaient,jusqu'à une date récente,
l'influence de divers processussociétaux informels de régulation
et la capacitédela sociétéjaponaiseà s'autodiscipliner età s’au-
toréguler,enlimitant les interventions institutionnelles.Au delà
19des discussions quele terme de contrôle socialpeut entraîner ,
ce constatrappelle quel'exercice de la fonctionpolicière- au
19 Robert Reiner, The Politicsof the Police, 3eedition, London, Oxford
University Press, 2000,p. 2.François Bourricaud(dir.), Dictionnaire de la
sociologie,Paris,AlbinMichel,1999,p. 211.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON22
sens défini plus haut-est une modalitédecontrôle social, qui
doit être située parmi «lesprocessusquisont destinésàassurer
la conformitédes conduites aux normesétabliesdans une collec-
tivitédonnée, poursauvegarderentre lesmembres de cettecol-
lectivitéledénominateurcommunnécessaireà sa cohésion et à
20sonfonctionnement ».Lafonctionpolicièren'est en effet qu'un
élément,à côtéd'autres processus de contrôle social, parmi «l’en-
semble desressources matérielleset symboliques dont dispose
une sociétépours’assurerdelaconformitédu comportement de
sesmembresà unensemblederègleset de principesprescritset
21sanctionnés ».Au Japon, comme ailleurs,maissans douteplus
qu’ailleurs,le rôle socialdelapolicenepeut êtreappréhendé,
évalué, analysé sans le situer parrapportàces processus de con-
trôle socialquifonctionnent ou ne fonctionnent pas dansune so-
ciété. Cetteétude seproposedonc d'étudier la place de la police
japonaisedans l'ensembledes processus de contrôle socialqui
structurent la vie sociale au Japon, en analysant commentson
intervention s'articule avec les processus informels qui, aujour-
d'huiencore, contribuentàdonneràla régulationdela société
japonaisedes aspects quilui sont propres,et où des habitudes
liéesà son histoire secombinent avec l'apparitiondeproblèmes
quel'on rencontredansbeaucoupde sociétésditesdéveloppées.
Lesrecherchessur les institutions policières japonaisesres-
tent peu nombreuses.Jusqu’au milieu des années 1990,les cher-
cheurs japonais ne s’ysont guèreintéressés,quece soitsous
l’anglejuridique, sociologiqueou politique. Plus précisément,
celaleur était difficile car ilsseheurtaientà uncertainnombre
d’obstacles.Le retarddes Japonais en ce domaine est particuliè-
rement net,alors que sur d'autressujets le développement des
sciencessociales au Japonaétécomparableàceluides pays occi-
22dentaux ,ennotantcependantqu'auxEtats-Unis,lesétudessurla
policen’ont commencéà sedévelopper quedans les années
1950-1960.Au Japon, lesraisons de ce retard sont assez com-
plexes.D'abord, sans doute, le souvenir des persécutions mili-
taro-policières contreles milieux universitaires au cours de la pé-
riode 1930-1945a suscitéaprès la guerre une tradition universi-
20 G. Rocher,citépar J.-L.Loubet delBayle,« Vers une monopolisationpoli-
cièreducontrôle social?»,op. cit.,p. 209.
21FrançoisBourricaud, op. cit.,p. 211.
22 Cf.Jean-Louis Loubet delBayle, 2006,op. cit., pp. 8-9. Voir aussiJean-
Louis Loubet delBayle, La police, approchesocio-politique, Paris,Mont-
chrestien,1992,p.153.23POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
23tairede répulsionaux seuls mots d’«armée» ou de«police» .
Les chercheurs ont alors considéréquequelqu’unquiétudierait
l’arméeou la policenepourraitqu’êtrequ'unagentde cesinstitu-
tions.Deplus,au cours de la guerrefroide,l’influence commu-
nisteaétéfortedans les milieux universitaires et chez les intel-
lectuels et ceux-ciont perçu alors l’arméeet la policecomme
étant,par définition, des instruments de luttecontrelecommu-
nisme etcontrelepeuple.D'autrepart, une jurisprudencede1952
aconsacrél'idée quel’universitéest une sortede sanctuaireà
protéger des intrusions policières.Pour ces diversesraisons est
apparue une sortede taboutouchanttouteétude sur la policeou
l’armée, ce quia rendu difficile une approche objectiveetscien-
24tifiquedeces objets .C’est dans ce contextedifficile que, pour-
tant,certains historiens ou policiers ont commencéà traiter de
25l’histoiredelapolice .Surtout, une page s'est tournée, avec la
mort de l'empereur Hirohitoen1989, la disparitionde l'U.R.S.S
en 1991, l’augmentationdutaux de criminalitédans les années
1990 ou lesscandales policiers des années 1999-2000,et des
chercheursuniversitaires,notamment des juristesspécialisés dans
l'étude du droit pénal, ont commencéàétudier les questions de
police, d'abordavec une approche juridique, puis,à partir des an-
nées2000,dans des perspectives criminologiques etsociologi-
ques De même,en1996,lapoliceacréé une structurepermettant
des échanges d'informations et des débats sur la sécuritéentrele
milieuuniversitaireetlescadrespoliciersenactivité.
Lesrésultats de cetteévolution restent limités en termes de
productionbibliographiqueet le nombredelivresuniversitaires
sur ces questions demeurefaible. Ainsi, le professeur Toshio
Hironaka,juristeet initiateur des études de sociologiedu droit,a
23 Un ancien Directeur général de l’Agence de la policenationale(1969-1972)
et ancien député(1976-1996), Masaharu Gotouda,adéclaréainsidansune
interview:« Notre générationpensait quelaseule présencedu mot policedans
le titre d’unprojet de loi, dans lesannées50à70,pouvait suffirepourquele
Parlement rejetteleprojet».
24On peut rapprocher ceci de ce quedit J.-L.Loubet delBayle de l’histoirede
la sociologiedelapoliceenFrance:«1968aux origines de la sociologiedela
police»,LesCahiersdelasécurité, 2008,n°6,pp.173-181.
25Un professeur d’histoire racontequelorsqu’il était étudiant en doctorat,il
n’existait quasiment pas de recherchessur l’histoiredelapolice. La mode était
plutôt d’étudier l’histoireen termes de luttedu peuplecontrelepouvoir.Il
choisit pourtant comme sujet de mémoirel’histoiredelapolicemoderne au
Japon, et celalefitrepérer au milieu des historiens.Ses camarades de l’école
doctoraleluidirent qu’il choisissaitun sujet odieux,car la policeest une ins-
titutionde répressioncontrelepeuple.SumioOhinata, Sociohistoire de la police
japonaise,Tokyo,Iwanami shinsho,p. 231.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON24
publié unpremier livre surLa policeau Japon en 1955, suivi, en
1968, de La policedans le Japon d'après-guerre.Ily analysait,
dansune perspectiveinfluencée par le contextedelaguerre
froide,lesruptures et les continuités de l'histoiredelapolice
japonaise, en ayanttendanceà voir dans les interventions po-
licières en matièred’ordrepublic,de sûretépubliqueou de crime
contrel’Etat au cours des conflits sociaux et politiques de l'après-
guerre, une certaine résurgencedans la nouvelle policedémocra-
tiquedelapolicepolitiqueet idéologiqueabolie en 1945. Une
seconde référence est constituée par le travail, publié en 1990,de
26Masayuki Murayama .Il s’est intéresséaux activités de la police
communautaire, ayant étéautoriséàêtreobservateur-participant
dans deux commissariats de Tokyo, en accompagnant les poli-
cierspendantlespatrouillesoulesservicesdenuitdansles koban
et en les interviewant.SetsuoMurayamaapu ainsidécrirecertai-
nes caractéristiques des activités de la policecommunautaireet
leur articulationavec les autres fonctions policières.Un troisième
ouvrageaétépublié par SetsuoMiyazawaen1992 aux Etats-
27Unis .Sa rechercheaétéfondée sur des observations de terrain
etsur lesrésultats d’une enquêtepar questionnaire réalisée en
1974à Sapporo. Elleaporté sur les activités des policiers de
policejudiciaire, en analysant leurs comportements et en recher-
chant les facteurs quiles influencent,enparticulier ceux qui
peuventêtreliésà uneéventuelleculturepolicière.
Enfin,àcôtédecesraressources japonaises,ondisposedes
ouvragesuniversitaires publiéssur la policejaponaisepar des
observateurs étrangers.Dans les années 1970-1980,des cher-
cheurs américains ont en effet consacrédes ouvragesàlapolice
japonaiseen utilisant des données collectées au cours de séjours
au Japon:David.H.Bayleyya séjourné trois mois en 1972 et
trois mois en 1973,Walter.L.Ames,yaenquêtéenjanvier 1974
etjuillet1975,CraigParkerJra vécuauJaponpendanthuitmois,
autitredeboursierFulbright,en 1980-1981. Leur préoccupation
commune étant de savoir pourquoi le Japon connaissaitsipeu de
délinquance pour unpays industriel. Cestrois chercheurs ont
observélapolicejaponaised’unefaçonqu’onpeutqualifierd’ex-
terne,en rencontrant ainsiles problèmes classiquesde ce type
d’observation: «Desobservateurs étrangers peuvent avoirdes
26 Masayuki Murayama, Uneétude surlapolicecommunautaire,Tokyo,
Seibundô,1990.
27 SetsuoMiyazawa, PolicinginJapan,aStudy on Making Crime,New York,
StateUniversityofNew YorkPress,1992.25POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
difficultés pourcollecter desrenseignements, soit en raison de la
méfiancedu groupe,soit aussi en raison de leurméconnaissance
deshabitudesdecelui-ci.Par ailleurs, il peut leurêtre difficile de
comprendreenprofondeurla vie du groupe et la significationdes
28informations recueillies ».Aussi,leprofesseurNobuyoshiAraki,
commentant la célèbreétude de David.H.Bayley, Forces of
order: policebehaviorinJapan and United States (1976),
remarquait :«Au Japon, leschercheurs universitaireseffectuent
trèsrarement desobservations internessurlapolice. La police
japonaise refuse ce genrededemande et n’acceptepas qu’onl a
critique. Mais,depuis lesannées 70,lapolicechange de poli-
tique. Il semble quel’observationdeDavid.H.Bayley ait pu être
autorisée pourdeux raisons.D’une part,parce quelapolicemaî-
trisait assez bien la situationpournepas être embarrasséepar
une enquêteréalisée par unétranger. D’autre part,les respon-
sables de la police, considérant quecelui-ci ne parlait ni ne lisait
le japonais, pensaient qu’ilsuffisait de luiadjoindre uninterprète
29pourquecequ’ilécrivesoit positif » .
Malgréces difficultés,lestrois chercheurs américains ont
conduitàbiendes études comportant d’utiles informationssur la
policejaponaise, même siellessont parfoisunpeu biaisées par
leurs préoccupations initiales.Ainsi, David H. Bayley,préoccupé
par les questions de policecommunautaireaux USA,aétéamené
à souligner l’intégrationdelapolicejaponaiseàlapopulationet
lesrelations de confiancequien résultent et luipermettent de
mobiliser les citoyens pour qu’ils contribuentàleur propre sécu-
rité. Ilaaussiinsisté sur la vie communautairequi s’organiseà
l’intérieur de la police, en donnant au policier le sentimentrassu-
rant d’appartenirà une famille,dont il sedoit d’êtredigne parsa
fidélitéet le respect des devoirs de safonction. Walter L. Ames,
anthropologueparlant bien le japonais,a confirmé certaines ob-
servations de David H. Bayley.Lapolicejaponaiselui semble
exercer des activités bien adaptées aux besoins locaux et cher-
chantà servir la populationlocale, quiluifait confianceet coo-
pèreavec elle.Ilinsiste surtout sur la grande importance de la
communautépolicière(policesociety)et le soinavec lequel les
policiers entretiennent leur solidaritéprofessionnelle,afinde
soutenirleurmoral,denourrirleurloyautéetleursmotivations.Il
28F. Dieu,Introductionàlaméthode de la science politique, Paris,L’Harmat-
tan, 2006,p.95.
29Nobuyoshi Araki:«TheRoleofPoliceinJapaneseSociety », Law &
Society Review,1988, Vol. 22,n°5,pp.1033-1036.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON26
remarque une tendanceàla survivance chez les policiers de
certaines caractéristiques de l’esprit samuraï.Ilest conduità voir
dans la police une«institution totale» (total institutio n), ausens
d’une institutionprésentantune fortecohérence interne la singu-
larisant parrapport aurestedela sociétéet exerçantune forte
emprise surses membres dans leur vie professionnelle et privée,
d’où desrelations compliquées entrel’environnement local et la
«culturepolicière».QuantàL.CraigParker,ila visitédenom-
breux commissariats,koban et chuzaïsh ôàTokyo, Okayamaet
Sapporo. Sa démarcheaparfois étécritiquée en observant qu’il
ne parlait pas le japonais et quelesresponsables policiers qui
30l’accueillaient pouvaient espérer contrôlerson information.Son
apport est de souligner fortement qu’une desraisons de l’effica-
citédelalutteanti-criminalitéau Japon est le contrôle socialim-
médiat et informelexercé par la communauté,àquoi s’ajoute,
commele soulignaientsesprédécesseurs,lefaitquelaqualitédes
relations entretenues par les policiers japonais avec la population
est très bonne, sansrapport avec la situationaux Etats-Unis.
Aprèsson premiertravailau début des années 1980,ilest revenu
auJaponen1999etapublié unenouvelleétudeen 2001.
L’exploitationdecessources documentaires japonaises ou
anglaisesaposédes problèmes de traduction. Particulièrement,
lorsqu’il s’est agide trouver des mots ou des expressions en fran-
çais quipuissent êtreconsidérés comme équivalents destermes
japonais.C’est pourquoi,parsouci de précision, dansuncertain
nombredecas,ona choisidefaire suivrecertains destermestra-
duits par le mot japonais original en le plaçant entreparenthèses.
Ces difficultéssont particulièrement grandes lorsqu’il s’agit de
transcrirelenom des institutions.Aussi, a-t-onparfois choisi
d’intégrer directement dans le textefrançais le terme japonais.
Ainsi, on utilisera, pour désigner les postes de policedeproximi-
té, le mot japonais de koban, en précisant quela transcription se
feraàlajaponaise, sans distinctionentreleplurielet le singulier.
Aces difficultés de traduction s’ajoutent des problèmes concep-
tuels lorsqu’il s’agit d’évoquer des modes de penser propresàla
culturejaponaise,dontilestparfoisdifficilede transcrirela signi-
ficationenfrançais.
Lessources documentairessont donc limitées.Lessources
policières,comme souvent, sont peu accessibles,à l’exception
30 Cf.Nobuyoshi Araki,op. cit., p. 1035. Cf.L.CraigParker Jr., The Japanese
Police, anAmerican perspective,Tokyo,Kodanshainternational,1984.27POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
des Cahiersblancsdelapolicenationale publiés annuellement
depuis 1945, au contenurelativementriche et objectif.Afinde
comblerledécalageentrel’observationdocumentaireetla réalité,
cette rechercheaaussi utilisélaméthode de l’entretien. Plusieurs
entretiens ont été réalisés avec des policiers en activitéouàla re-
31traite, non sans difficultés .Ces entretiens ont contribuéàappro-
fondir des questions ou des hypothèsesrésultant dessources
documentaires.L’observationparticipanteest une autreméthode
possible.Malheureusement,au Japon, ni le public ni le privé
n’usent dusystèmedesstages,quiconstitue souventunmoyen
commode pour le chercheur de mettreenœuvrecette technique.
Il est quasiment impossible d’obtenirun stagedans la policeau
Japon. En outre, lorsqu’onademandéà une policedépartementa-
le d’êtreadmis comme observateur dansunkoban pendantune
nuit,cette requêteaété rejetée en mettant en avant les problèmes
de responsabilitéencas d’accident.C’est pourquoi cette recher-
chen’apuutiliser le procédédel’observationparticipante. Par
32contre, les comités consultatifs de commissariat étant accessi-
bles au public,ila étépossible de participeràcertaines de ces
réunions au cours desquellesse rencontrentresponsables des
activités de police, autorités politiques etreprésentants de la po-
pulation. Cependant,lepublic ne peut pas prendrelaparole, mais
on peut ainsiconnaîtreles problèmes de la communautéet les
réponses qu’y apportent la policelocaleet les autorités munici-
pales.Même sil’expérienceadu êtrelimitée pour des problèmes
de financement et de disponibilité, elleaété utile pour appré-
henderceque sontlesproblèmesquotidiensde sécuritéauJapon.
Cet ouvragecomportera trois parties.Lapremièrepartie sera
une partie historique, montrant commentse réglaient les ques-
tions de policeet de sécuritédans le Japon traditionnel, en rela-
tionavec l'évolutionde son organisationpolitico-administrative
et avec celle de ses pratiquessociales et culturelles.Cettehistoire
n'est passans lienavec des coutumes et desusages,qui, sous des
formes plus ou moinstransformées, se retrouvent dans la façon
dontse structurent les modalités du contrôle socialdans le Japon
contemporain. Cetteapproche historiqueconduiraàconstater
qu'en matièrede sécuritéet de police, comme dans bien d'autres
domaines,deprofondes modificationssont intervenues avec
31
La loiobligeles policiers,même retraités,ausecret professionnel et à
l’obligationde réserve.D’oùunmutismequasi-totaldelapartdespoliciers.
32 Afin d’assurer la transparence des activités policières,legouvernement a
installé uncomitéconsultatifdanschaquecommissariat.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON28
l'avènement de l'èreMeiji en 1868, qui, notamment, vaintroduire
au Japon des pratiques policières inspirées des expériences euro-
péennes.C'est àcemoment quecommenceàapparaître une
policeausens moderne duterme,qui vaêtreinfluencée dansson
organisationetses pratiques par lesvicissitudes de la vie politi-
quejaponaisejusqu'en 1945, avant de connaître une profonde
transformation sous l'influence de l'occupationaméricaine pour
donnernaissanceà unepolicedémocratisée.
La deuxième partie aurapour but de décrirel'état contempo-
raindelapoliceet dusystèmede sécuritéjaponais qui résultede
cettehistoire. Avec l'orientationdécentralisatrice, miseenœuvre
en 1945àl'instigationdes autorités d'occupationaméricaines,
pour démanteler la puissance nationale et centralisée de l'ancien
ministèredel'Intérieur.Cetteorientationa donné naissanceà une
organisationinstitutionnelle dont la baseest constituée par des
polices départementales autonomes,placéessous le contrôlede
commissions départementales de policedestinéesàassurer et à
garantir leur neutralitépolitique. Cetteorganisation s'est traduite
parune certaine balkanisationdelapoliceet parune tendanceà
luidonneruncontrepoids avec, au niveau national, l'existence
d'une Agence de la policenationale,contrôlée parune Commis-
sionnationale de sécurité, quiest une institutiongouvernemen-
tale, compétenteenmatièred'administrationdelapolicemais
sans pouvoirs opérationnels.Cetteorganisationquelquepeu
complexe, se répercute sur la situationet la conditiondes poli-
ciers,dans lesquelles on retrouve une tensionentredes orien-
tationsdécentralisatricesetdesorientationscentralisatrices.
La troisième partie traiteradurôleeffectif de la policeet de
sacontributionau contrôle socialauseindela sociétéjaponaise
contemporaine,enmettant l'accentsur la façondont les interven-
tions de la police sont amenéesàcoexister avec des modes de
contrôle socialquicomportent encore uncertainnombred'as-
pects traditionnels,à l'occasiondesquels la sociétéet les citoyens
sont amenésàprendreencharge leur propre sécuritéetàcollabo-
rer avec la police. Cela dit,lestransformations de la société
japonaiseont eutendanceàéroder depuis quelques décennies
l'influence de ces processus, sibienquel'une des orientations
récentesdelapolicejaponaise,faceàcequiestperçucomme une
recrudescence de la délinquance, est de tenter de susciter ou de
revitaliser ces processus en mettanten œuvredes orientations que
l'onqualifieparfoisailleursde«policecommunautaire».29POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
PREMIERE PARTIE
L’EVOLUTIONSOCIO-HISTORIQUE
DUSYSTEMEDESECURITEJAPONAI SPOLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON3031POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
On ne peut comprendrenombred’aspects du Japon contem-
porain sans évoquer l’histoirequilesaprécédés.Cette remarque
àcaractèregénéral vaut aussipour le problèmequiest iciétudié,
celuides formes actuelles de contrôle socialet de la place qu’y
occupent les institutions policières.Onévoquera, dans cette
perspectivehistorique, d’abordles débuts de l’histoiredu Japon,
puis l’évolutionquia suivi, et,enfin,l’époquemoderne quiest
plus directement àl’originedela situationquel’on connaît
aujourd’hui.
Dans cetteévolutionhistoriqueonpeut donc distinguertrois
périodes.Sur les étapes de cettepériodisation, il existedes polé-
miques entreles historiens car ceux-cine s’accordent pastou-
jours entreeux sur leur délimitation. Dans ce travail, on adoptera,
en en connaissant les limites, une présentationdistinguant dans
l’histoiredu Japon trois époques.Une premièrepériode est celle
qui vadecequ’on peut appeler la protohistoiredu Japon, autour
du VIe siècleaprès Jésus-Christ,au Moyen-Age,dont les histo-
rienssituent le terme,au Japon, au XVIIe siècle. Le second
chapitre seraconsacréàlapériode pré-moderne et moderne,
eallant du XVII sièclejusqu’àla réapparitiondu pouvoir impérial
et l’avènement de la dynastie Meiji en 1868. Le troisième
chapitreétudieraenfin le processus d’apparitionet de dévelop-
pement de la police, ausens moderne duterme,quiest intervenu
edepuis la seconde moitié du XIX sièclejusqu’àl’époque
contemporaine,enmontrant comment ce processuss’est inscrit
dans l’évolutionmodernisatricedu Japon dont les Meiji ont été
lesinitiateurs.
Il ne s’agirapas icideprésenterune histoirecomplètedu
Japon et de la sociétéjaponaise, mais de retenir,dans cettehis-
toire, les éléments sociaux,culturels,administratifs et politiques
quiont,dansle passé,contribuéàdéterminer,d’unepart,lafaçon
dontseposaient au Japon les problèmes de sécuritéet de contrôle
social, et,d’autrepart,lafaçondont la sociétéjaponaise y
répondait,enmettant en œuvredes orientations et des pratiques,POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON32
dont certaines,plus ou moins adaptées outransformées,contri-
buent,aujourd’huiencore,àdonneràla solutionjaponaisedeces
questionsdestraits spécifiques.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
CHAPITRE I
DELAPROTOHISTOIREAUMOYENAGE
eAux origines du Japon, autour du VI siècle, la notiondepo-
lice, ausens moderne duterme,n’existepas.Iln’y avait pas de
pouvoir central et l’organisation socio-politiqueétait fragmentée
en petitesunités plus ou moins indépendantes.La régulation
sociale s’organisaitsur des bases coutumières, sans loiécriteet
elle reposaitsurtout sur le contrôleinterpersonnelqueles mem-
bres de ces micro-sociétés exerçaient lesunssur les autres.A
quoi s’ajoutaientle pouvoirpolitico-religieux deschefsde village,
àlalégitimitéfondée sur des bases mythiques et magiques,et le
epoids de l’organisationpatriarcaledusystèmefamilial. Au Vl
siècle, s’amorce unprocessus quiaboutiraàlacréationd’unpou-
evoir central,quicommenceàémergervers le milieu du VII
siècleautour de Kyotoet d’Osaka, en s’inspirant dusystèmede
gouvernement chinois.LeJapon s’organisealors autour d’un sys-
tèmeimpérial, siégeantàKyoto, quiadoptele systèmechinois
duritsu ry ôetvoit l’apparitiond’institutions administratives et
d’un systèmepénal.
eVers le XII siècle, le changement de l’organisationdes do-
mainesseigneuriaux modifielepaysagepolitique. Le pouvoir
passeaux mains des guerriers,les bushi(appelés plus tardsamu-
raï). Se substituant aux nobles de Kyoto, les bushi prennent le
pouvoir.MinamotonoYoritomocrée ungouvernement militaire,
le shogunat,à Kamakura.Apartir de ce moment,les bushi vont
egouverner le Japon, jusqu’au XIX siècle, en 1868. L’idée d’un
ordrelégal s’impose, mais il n’yapas encorededistinctionentre
la fonctionpolicièreet les fonctions militaires et judiciaires.Au
XIIIe sièclelepouvoir dushogunat de Kamakurafut ébranlé par
deux tentatives d’invasionmongole. Il réussitàles contenir,mais
elles luiportèrentuncoupfatal et il prit finen1333.Le shogunat
de Muromachi, quilui succéda, fut fondé en 1336.Iladoptale
systèmepolitiquedeKamakura,maissabasepolitiquen’étaitpas
stable.Lesseigneurs de guerreprovinciaux gagnent alors en
einfluence au détrimentdu pouvoir central, tandis que, vers le XV
siècle, des changements socio-économiques entraînent l’appa-POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON34
ritiond’une classedepaysansriches.L’époqueMuromachi va
s’achever parune situationdeguerrecivile.Lapopulationcom-
mencealorsàgérer la sécuritédesvilles ou desvillages,car
ceux-ci se trouvent plus ou moins autonomes du fait duvidedu
pouvoir créé par la guerrecivile,quinepermet plus aux
seigneurs féodaux d’assurer la sécurité, et en raison du dévelop-
pement de l’activitééconomiqueet commercialequiaccroît la
richesseet le pouvoir de certaines parties de la population. Cette
expérienced’autogestiondesvilles ou desvillagesvajouerun
rôleimportantdansl’apparitiondestraditionscommunautairesde
la sociétéjaponaise.
I.PROTOHISTOIREETNAISSANCEDEL’ETAT
On ne sait pas quandnicomment les ancêtres des Japonais
peuplèrent l’archipel nippon. Cela resteencoreaujourd’huiasse z
mystérieux.Durant la période glaciaire, l’archipel japonais
n’existait pas encore: il faisait partie de l’Eurasie.Il sembleque
des êtres humains purent alors traverser la mer du Japon pour s’y
établir.Après la findel’èreglaciaire, l’archipel fut séparéet
33isolé .Son climatrelativement doux seprêtebienà la riziculture
et la merregorge de richesses.Mais la naturepeut aussiy être
très hostile,l’archipel se trouvantàlajonctiondequatreplaques
tectoniques,cequil’exposeàdestremblements de terre, des
éruptionsvolcaniques et desraz de marée. Sans parler desty-
phons qui sévissentàlafin de l’étéet en automne.AinsileJapon
profitedelanatureautantqu’illacraint.
1.Lanaissancedel’Etat
L’histoiredu Japon est traditionnellement diviséeen seize
e epériodes : Jomo n(du X siècleavant J.C. au III siècleavant J.C.),
eYayoi (de 300 avant J.C.à 250 après J.C.), Kofu n(vers les V et
e eVI siècles), Asuka (vers le VII siècle),Nara(710-794),Heian
(794-1185), Kamakura (1185-1333), Nanbuku-ho/Muroma-
chi(1336-1573), Sengoku(1467-1573), Azuchi-Momoyam a(de
1573 à1603), Ed o(de1603 à1868), Meiji(1868-1912),
Taisho(1912-1927), Show a(1927-1989) et Heisei(1989- ).
Chaquepériode secaractériseparun régimepolitique, unétat
socialet culturel et,enconséquence, parun systèmede sécurité
33 Philippe Pelletier,Japon,crise d’une autre modernité,Paris,LaDocumenta-
tionfrançaise, 2003,pp. 22-25.35POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
intérieure, quiévolueenfonctionde son environnement.Retracer
cetteévolution, en la mettant en relationavec les changements
politiques, sociaux ou culturels permet de mieux comprendrele
rôlecontemporaindelapoliceauJapon.
L’émergenced’unpouvoir central
Selon une légende,lepremier empereur,Jimmu ,fut couron-
ené au VII siècleavant J.C. Il est très difficile d’en direplus,car,
ejusqu’àl’arrivée des caractères chinois,au VI siècleaprès J.C.,il
n’y avait pas d’alphabet au Japon, donc pas de documents écrits.
Il semblequeleprince Shotoku (574-622)ordonna la rédaction
en 620 de deux documents,le Tennôki et le Kokigi,quidécri-
vaient le Japon préhistorique, mais ils furent détruits lors d’un
coupd’Etat en 645. Aujourd’hui, les documents japonais les plus
34ancienssont le Kojiki,datant de 712,et le Nihon shoki,de 720 ,
ainsiquecertainssitesarchéologiques,quimontrentce qu’étaitla
vie quotidienne àcetteépoque. Il est aussipossible,pour la
période antique, de trouver dans les documents chinois des
descriptions du Japon, queles Chinois appelaient le Wa,mot
péjoratif qui signifiait le pays« sauvage».Car,auregardde son
idéologieetde saphilosophiepolitique,laChineconsidéraitalors
leJaponcomme unpaysbarbare.
Al’époque Jômo n,les archéologues estiment queles habi-
tants vivaient de la chasseet de la pêche, mais les populations
commencent cependantà se sédentariser etàcultiver de petits
champs.C’estàlafin de l’époque Jômo nquela techniquedela
riziculture, venuedeChine, traverselamer du Japon et arrive
dans le pays.A l’époque Yayoi(de 300 avant J.C.à 250 après
J.C.), la rizicultureest florissanteetabesoindebeaucoupde
main d’œuvre. Grâceàlacultureduriz,lapopulationaugmente.
Les anciens historiens chinois décrivent alors le Wa comme un
pays constituédecentaines de communautéstribales,entreles-
quelles il existait de nombreux conflits.Il semblequelechefde
chaquecommunautédétenaitunpouvoir politico-religieux et
commandait aux habitants de sa société. Au milieu de l’époque
Yayoi,les Japonaisutilisent des outils en bronzequipermettent
d’augmenter les productions agricoles.Certainssites archéologi-
ques de cetteépoquemontrent destraces de grands bâtiments et
de canalisations liées àla riziculture. Les historiens estiment
34Le Kojiki (Livre des choses anciennes)est le document le plus ancien, com-
posédemythesetdelégendesconservésettransmisoralement.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON36
qu’unpouvoir local puissantest contemporaindela réalisationde
cestravaux publics ou agricoles,car il était nécessairedemo-
biliser les populations pour lesréaliser.Les archéologues ont
découvert destraces de murs et de fossés afin de fortifier les
villages,cequi tendraitàmontrer qu’ily avait des conflits entre
lesvillages ou les communautéstribales.Cequ’évoque undocu-
ment d’histoirechinois,le GokanjoTo-i-de n:« Le Wa est dans u n
grand chaosàcause de la guerre entre lesclans.Maisdans ce
3 5paysdeclans,leYamataikoku,ilexiste une reine, Himiko,qui
use de sonprestigepourgouverner».Himikoest considérée
comme une autorité religieuse,qui, célébrant le cultedes ancêtres,
était censée connaîtreleur volontéetrendait des oracles.A cette
époque, lesrègles organisant la vie sociale étaientsurtout d’ori-
gine religieuse.
Un autredocument chinois,le Gishi wajin de n,décrit ainsi
la sociétéjaponaise: «Lesfemmessont sages, ne sont pas jalou-
sesles unesdes autreset n’ont pas de haine enversles autres.
Lesgensne volent pas,n’aiment pas lesdisputes et ne portent
pas plainteauprès desautorités.Si une personne viole la loi, sa
femme et sonenfant sont ramenésau statut d’esclaves.Encas de
crimed’unindividu,non seulement sa femme et sonenfant,mais
la famille entière tombe dans le statut d’esclave. Le caractèredes
Japonaisesttrèsmodesteet respectueux desrègles».A travers
ce document,onperçoit la vie quotidienne des Japonais comme
relativement douce et pacifique, avec peu de délinquance et de
36désordres .
Durant la période Kofu n(250-538après J.C.), les chefs lo-
caux commencentàconstruiredes kofu n,qui sont destombes
mégalithiques constituées de tumuli de terre. Les historiens esti-
ment quelaconstructiondeces gigantesquestombesrévèlele
développement du pouvoir et de la richessedes chefs locaux.
Dans le Japon entier émergent donc des pouvoirs locaux,mais,
selon les documents chinois,iln’existepas encoredegouver-
nement central,maisune multitude de petitesunités politiques.
Desrelations commerciales ou diplomatiques avec la Chineet la
Corée amènent destransferts de techniques ou de cultures,com-
me l’usagedu fer forgé.AuKinai,autour de Nara, Kyotoet
35 eNomdonné dans les chroniques chinoises du III siècleà unEtat japonais
dont la localisationn’apas encorepu êtreétablie avec certitude, mais dont on
pensegénéralementqu’il se situaitdansle Kinai.
36 HaruoUeno,La policedans l’histoire japonaise,T.I,Tokyo, Tachibana sho-
bo,1993,pp.5-6.37POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
Osaka, il existedenombreux et puissants chefs locaux.Leclimat
est doux,l’eau abondanteet la riziculture sedéveloppe,assurant
la richesseetlapuissancedecescommunautés.
Les chefs de clans duKinai vonts’associer et orienter leurs
ambitionsvers la régionde Kyushuafin de la conquérir.Il semble
eque vers le début du VI siècle, ungouvernement central com-
menceàapparaître, avec la naissance duYamatoôken(gouver-
37nement du Yamat o). Son chef s’appelle l’Ô-kimi (Grand Prince)
et on considèrequ’il estàl’originedel’institutionimpérialeàla
têtedelaquelle se trouvel’empereur,le Tenno.Le régimepoliti-
queest fondé sur lesclans (uji)etlestitres (kabane)qui sont
38attribués par le gouvernement .Le ujiest une sortedegroupe
familialqui reçoit du gouvernement des appellations héréditaires
39(kabane), quidevinrent ensuitedes patronymes .L’Ô-kimi sym-
bolisel’unificationdes clans,mais ce gouvernement n’arrivepas
encoreàdominer la totalitédu Japon et n’est qu’une sorte
d’union des plus puissants chefs locaux.Au niveau de l’organisa-
tion, le gouvernement attribueaux chefs locaux lestitres de
kunino miyatsuko.Ceux-cigouvernaient de petits territoires et
disposaientdepouvoirsmilitairesetdejustice.
Acetteépoque, lesrelations entrele Wa et la Chineou la
Corée deviennent de plus en plus fréquentes.Des Chinois et des
Coréensviennents’installer au Japon ous’y réfugientàla suite
des guerres civiles quiéclatent chez eux et ils introduisent des
innovations culturelles outechniques.Certaines de ces familles
servent l’Ô-Kimi et ces immigrants occupentune place très im-
portantedans le Yamatoökenen s’intégrant dans le système so-
ecial japonais.Undocument chinois du VII siècle, le Zuisho
Wakoku De n,décrit l’état du Japon de l’époqueenévoquant cer-
taines formes de délinquance et d’organisationpénale: «Homi-
cide, volàmainarmée ainsiqu’adultèresont punisdemort.E n
casde vol,le voleurrembourse la valeurdel’objetvolé. S’il n’en
est pas capable, il est réduit en esclavage.Ilexistedes peines de
bannissement et de bastonnade.Lorsd’unjugement,onpeut
appliquer la tortureà une personne quin’avouepas.Ilexiste une
sortedejugement d’ordalie:le kugatachi (ordalie de l’eau
chaude). Le chef de clan ordonnant aux suspectsderetirer une
37 e eAux V et VI siècles,ce titreest donnéàl’empereur ouroi contrôlant plu-
esieurs kuni.Cen’estqu’àpartirduVII sièclequ’on utilisale titrede Tennô.
38Cet ujioukabaneestdevenuplus tardlenomdesfamillesnobles.Parcontre,
lafamilleimpérialen’apasdenomdefamillejusqu’àaujourd’hui.
39MichelVié, Histoire du Japon des originesàMeiji,Paris,PUF,pp.17-18.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON38
pierre dans de l’eau bouillante. S’il n’est pas blessé il est inno-
cent,s’ilest blessé il est coupable. LesJaponaissonttrèscalmes,
il n’yapas,outrèspeu,dedélinquanceet de procès ».Il semble
quelechef religieux ou de village joue un rôlepolicier et judi-
ciaireimportantpourassurerl’ordre.
Les documents historiques japonais (Kojiki ouNihonshoki)
décrivent les déviances quiperturbent l’ordredel’époque. Cel-
les-cine sedéfinissent pas parrapportàlaloi mais parrapport à
40l’idéologieanimistedushintoïsme etsontdes fautesreligieuses .
Ellesse répartissent en deux catégories : amatsutsumiet kunitsu
41tsumi .L’amatsutsumi recouvrait plusieurs catégories d’infrac-
tions :le anahachi (destructiond’une rizière); le mizoume
(sabotagedel’irrigationd’une rizière); le shikimaki (semer des
graines dansunchamp où d’autres personnes ont déjà semé) -
lekushisashi(enfoncerun pieu dans la terredequelqu’und’autre)
-le ikihagi (écorcheruncheval vivant)-le sakahagi (écorcherun
cheval de façonanormale)-le kusohe (profanationd’unlieu de
culteavec des excréments). Il semblequel’amatsutsumi dési-
gnait les délits quiportaient atteintematériellement aux biens
collectifs et mettaient en causel’intérêt général de la com-
munautéen rapportavecl’agriculture.Parcontre,le kunitsutsumi
avait pour objet de remédier àdessituations concernant les
relations humaines ou liéesàdes catastrophes naturelles:le iki-
hatadachi (coups et blessures contre unêtrehumain vivant), le
shinihadadachi (atteintephysiqueà uncadavre),le okanohaha
okaserutsumi(incesteavec la mère),le onoga ko okasutsumi
(incesteentreenfants), le hahatokookasurutsumi (incested’un
homme ayantun rapport sexuel avec une femme puis avec sa
fille), le kotohaha tookasurutsumi (incested’unhomme quia un
rapport sexuel avec une fille,puis avec samère),le chikuokasu
tsumi(zoophilie). Le hafumushino wazawai est une maladieou
des malheurs causés par les insectes diplopoda,le takatsu kami
no wazawaï des catastrophes ou des dommages causés par le ciel
(foudre,grêleoupluie).
L’idéologie traditionnelle dushintoïsme distinguait parmi
42les choses anormales:le tsumi (désordreou péché) ,le kegaré
40HaruoUeno,op. cit.,p.12.
41 L.Frédéric,LeJapon,dictionnaireetcivilisation,RobertLaffont,1999,p. 32.
42Le professeur Noda écrit de cettenotionde tsumi:« Lesanciens japonais
considéraient lesdélitscomme de simplessouilluresqueles dieux détestaient et
ils cherchaientàs’enpurifierpar des cérémonies religieuses. Lescondamnés
devaient présenter des offrandes aux dieux et le prêtre la prière pourlapurifi-
cation. Les délitsrentraient dans la notionde tsumi,quicomportait en même39POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
(l’impureté) et le wazawai (les catastrophes ou les désastres). Les
anciens Japonais considéraient qu’une situationanormale,waza-
wai,ouunévénement défavorable, tsumi, touchant la vie des
individus,des familles ou de la communauté, constituaient la
manifestationd’esprits mauvais (kegaré), les mauvais actes
humains étant missur le même plan queles handicaps ou les
catastrophes naturelles (foudre, inondations ousécheresses). Par
exemple, s’il arrivaituntakatsu kami no wazawaï (une catas-
trophe ouunmalheur naturel), la communautépensait queleciel
étaitencolère,parcequequelqu’undelacommunautéavaitcom-
misune faute, et le chef de la communautédevait organiserune
cérémoniedepurification. Il n’était pastrès important de savoir
quiétait l’auteur du désordreou quelle en était la cause, seuls
comptaient le résultat et la mauvaiseonde ou le mauvais esprit
(kegaré)qui semanifestaient ainsiet dont il était important de se
libérer,pour en abolir ou atténuer les conséquences,parun rite
43religieux,harai ,depurificationdelacommunauté.
eAu VI siècle, le bouddhisme pénètreau Japon. L’impératri-
ce Suiko(554-639) règneàpartir de 593 etson neveu,leprince
Shôtoku,est nommé régent.Sapolitiqueetson régime sont fon-
déssur le bouddhisme,quipénètreau Japon via la Corée vers
538. Cettenouvelle religion suscite rapidement l’intérêt des
Japonais,notamment celuidelacour et de la noblesse, alors que,
traditionnellement,l’empereur et la noblesseavaient comme
religionle shintoïsme.Lacour l’adopteofficiellement en 587.
Avec celle-ci, le Japon importeaussile systèmeadministratif de
la Chine, car le prince Shôtoku considèrequeleJapon doit aussi
réformerson mode de gouvernement.En 604, il installe le kani
jyunikai («les douzecatégories de coiffures»),quiconstituele
premiersystèmedehiérarchisationdes dignités àlacour.Il
ordonne la constructiond’un templebouddhiste, le Hôryu-ji, et
promulgueen 604laConstitutiondes 17 articles,qui recom-
mandede respecterleBouddhaetlesbonzes.
En 645, le prince réformisteNakanoOeno tente uncoup
d’Etat et devient l’empereur Tenji. Lesréformistesveulentun
gouvernementcentralisé,inspirédeceluidelaChine,qui reposait
sur le systèmeduritsu ry ô,fondé sur quatreprincipes:1)l’Etat
distribuelesrizières ou les champs cultivablesàlapopulation;2)
le systèmefiscal repose sur desredevances des individus;3)le
temps lesmaladies et lesfléaux»,YoshiyukiNoda, op. cit.,p. 32.
43Lapartieessentielleduculte shintoïsteestconstituéeparle harai,à savoirun
acte solennelparlequelleprêtrebannitcessouillures.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON40
systèmemilitaireest fondé surun serviceimposéaux individus ;
4) un systèmepréfectoral etune organisationdes collectivités
locales assurent le gouvernement des populations en province.
Pour gérer ce système, le gouvernement central avait besoin
d’une organisationadministrativedebureaucrates qualifiés,qui
étaientsélectionnés par le systèmemandarinal.Grâceàce sys-
tème,laChine réussissaitàgouvernersonimmense territoire.
eAu VII siècle, la situationintérieurechaotiqueenCorée,
entraina unaffrontement du Japon avec la Chine. L’empereur
Tenjiordonnelaconstructiondefortificationsetd’unchâteaufort
auKyushuetàDazai fu ,afin de seprotéger.Ilorganiseégale-
mentun servicemilitaire, le sakimori,les paysans (notamment
44ceuxdel’Estdupays)devantserviràDazaifupendanttroisans .
Des échanges diplomatiques avec la Chineen 669apaisent les
relations,mais le Japon reste sous le coupd’une menace étran-
gère. L’organisationmilitairecomme la distributiondesrizières
par l’Etat nécessitentun recensement de la populationet le pre-
miers’effectueen 670.En 701, ungouvernement central secrée
officiellementselon le modèle chinois etun systèmedegouver-
nanced’Etat est introduit.A partir de ce moment,legouverne-
ment de Yamat odevientune courimpériale centralisée autour de
l’empereur,mettant en œuvrele systèmeadministratif duritsu
ry ôetralliéaubouddhisme.
L’organisationd’unpremier pouvoir central
La menace militaireétrangèrefavorise unconsensus autour
de la constructiond’ungouvernement central,qui s’organise
autour de deux conseils:le Jingika n(conseild’Etat chargé des
affaire shintoïstes)et le Dajyôkan (conseild’Etat chargé des
affaires d’Etat),àquoi s’ajoutent huit ministères etune Haute
cour de justice(Dajyôudaï). Au niveau local, s’installe un systè-
me préfectoral,dans les kuni (départements), les gu n(cantons),
les ri (communes). L’Etat,dans certaines localités,instaure un
régime spécial,commeàDazaifuprèsdeKyoto,
En matièrede sécuritéet pour les questions de policeet de
justice, les fonctionnairessont habilitésàjuger les petits délits.
Mais les affaires plus gravesrelèvent du ministèredelaGuerre
(Hyoubu sh ô)et du ministèredelaJustice(Gyoubu sh ô). Le mi-
nistèredelaGuerre secharge des affaires militaires et de police.
En cas d’urgence, il peut mobiliser lessoldats afin de poursuivre
44 Ce systèmefutabolien 795.41POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
les délinquants.LeministèredelaJusticeapour fonction
l’édictionet l’applicationdes peines ainsiquelagestiondes
établissements pénitentiaires,mais il n’apas de compétence pour
les enquêtes criminelles ou les arrestations,qui relèvent du
ministèredelaGuerreet de la Hautecour de justice(Dajyoudai).
Celle-ciassurela surveillancedes mœurs et le contrôledes
fonctionnaires.Plus tard, lorsque seramis en place le kebiishi,
elleabsorberalesfonctionsduministèredelaGuerre.
Selonle systèmeduritsu ry ô,lacour met en place cinq ins-
titutions pour assurer la sécuritédelacapitaleet du palais im-
périal:l’Emonfu(Gardedupalaisimpérial),le Sa Ejifu(direction
delaGarde«degauche»)etl’UEjifu(directiondelaGarde«de
droite»), le Sa Hyoubu(servicedegarde «degauche»)et l’U
45hyoubu(servicedegarde «dedroite») .LaGarde du palais
impérial, 200 personnesrecrutées dans la noblessed’épée,apour
fonctiondegarderlesportesetdecontrôlerl’entréeetla sortiedu
palais.Lessoldats (eji)de Sa EjifuetUEjifuse recrutent parmi
les paysans etsechargent de protéger les bureaux des ministères
ou de patrouiller de nuit dans Kyoto. Leur effectif était d’environ
800 soldats.Lessoldats de Sa Hyoubuet UHyoubuétaient
chargés de protéger et de garder l’empereur, safamille etson
domicile et patrouillaient,eux aussi, la nuit,dans Kyoto. Consi-
dérés comme des corps d’élite, ilssurveillaient lessoldats de Sa
EjifuetUEjifuquiétaientd’originepaysanne.
La premièremonnaie frappée par l’Etat central apparaît en
708. Mais,le systèmemonétairene se répandpas immédiatement
dans la société, qui restebasée sur le troc.En 710,lacapitaleest
déplacéeàNara. Petitàpetit,l’appareild’Etat, sous la forme
d’unpouvoir centralisé, politiqueet économique, est aménagé.
En 757,lacour installele yôrôritsu ry ô,quiadaptele système
pénalchinois, très compliqué,àla réalitéjaponaise. Un système
46d’impôts basé sur la terreétant nécessairepour soutenir le sys-
tèmeduritsu ry ô,legouvernement effectue, en 670,lepremier
recensement de la populationpour permettrela répartitiondes
contributions,lamobilisationdeshommespourdestâchescollec-
tives (servicemilitaireoutravaux publics)et la distributiondes
45 Cf.KarlFriday,Teethe Claws,«Provincial Warriors and the HeianCourt »,
MonumentaNipponica, vol.43,1988,p.156.
46Il existaittrois impôts principaux:le so payableen riz, s’élevantà4%dela
récolteannuelle; le y ô(aussiappelé chikarashiro)payable en produits artisa-
nauxtels quela soieetremplaçant les corvées; le chô(oumitsugi)payable en
produitslocauxdirectementàlacour.Cf.LouisFrédéric,op. cit.,p.1084.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON42
rizières et des champs.Le systèmede répartitiondesterres par
l’Etat est instauré, mais il tombe rapidement en faillite. Le gou-
47vernement imposedelourds impôts .Par ailleurs,le service
militairede sakimori privedemain d’œuvrel’agricultureen
mobilisantleshommes,laissantsurtoutauxfemmes et aux enfants
la culturedesrizières et des champs.Deplus,avec l’étatisation
de la terre, les gens ne sepréoccupent plus d’exploiter de nouvel-
lesterres,puisquel’Etats’en empare. Les paysans abandonnent
lesrizières et l’Etat ne collecteplus d’impôts.Afinde remédier à
cette situation, est instauréen 723 undroit de propriétépendant
troisgénérationsaubénéficedeceluiquiadéfriché une rizière,le
sol revenant ensuiteàl’Etat.Mais,cette réforme ayant peu de
succès, undroit de propriétédéfinitif la remplace en 743 pour
toute rizièrenouvellementdéfrichée.
eAu début du VIII siècle, le Japon est diviséen58départe-
ments (kuni), 555 cantons (gu n)et environ 4000 communes (ri).
Dans les départements,lacour nomme des gouverneurs (kokushi)
avec unmandat de six ans.Ainsi, la cour peut standardiser
l’administrationdes provinces,les kokushi sechargeant des
affaires civiles,delapolice, de la justiceet des cérémoniesreli-
48gieuses .Les gunshi (chefs de canton) gèrent les affaires civiles
et de justice sous le contrôledu gouverneur.Ilssontrecrutés
parmilesnotableslocaux.Plus tard,lafonctionde gunshidevien-
drahéréditaire. Les communes,ri, regroupentune cinquantaine
de ménagessous l’autoritéadministrativedugu n.Le ri surveille
lesfamilles, veilleau respectdesrèglesetaupaiement des impôts.
Enfin, le systèmeduhô,d’originechinoise, regroupe cinq famil-
les.C’est une organisation de voisinageayant des fonctions de
surveillanceet de coopération. En cas d’infractiond’une famille,
s’applique une responsabilitécollectivedes quatreautres familles.
Si une famille ne paie passes impôts les quatreautres familles
doivent les acquitter.Ces collectivitéssontregroupées en sept
régions administratives (dô)dans lesquelles le gouvernement
envoiedesinspecteursencasdenécessité.
Le Japonadonc adoptéle systèmeduritsu ry ô,avec notam-
mentuncode criminel (ritsu)etuncode administratif (ry ô). Vers
800,auritsu ry ôs’ajoutent les kyaku(décrets)et les shiki (rites
des fêtes et des cérémonies). Ce systèmeduritsu ryôkyaku shiki
vafonctionner jusque vers 1200.LeJapon imitele systèmepénal
47Certains paysans abandonnent lesrizières ou les champs ets’enfuient.Les
paysansenfuitedeviennentunproblème social.
48 H.Makietal.(dir.), L’histoire du droit japonais,Tokyo,Aokishôin,p.43.43POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON
chinois,mais,engénéral,les peinesy sont moinssévères.Les
punitions consistent en cinq types de peines : chi (châtiment
corporel léger), jy ô(châtiment corporel), zu (travaux forcés ou
emprisonnement), ru(bannissement)et shi (peine de mort). Le
ritsuapour but de punir les criminels,delesrééduquer et de
purifier leurs mœurs.Lapeine de chidésigne une bastonnade dont
le nombredecoups est de dix àcinquante. Si une personne
condamnée paie une amende,elle peut éviter la peine, ce qui,
apparemment,permettaitàlaplupart des nobles d’y échapper.Le
jy ôest une bastonnade de cinquanteàcent coups.Le zu est une
peinede travaux forcés ou d’emprisonnement,les prisonniers
travaillant,par exemple, entre unettrois ans,afindeconstruire
ou d’entretenir des bâtiments publics.Exceptionnellement,la
fabricationdefaussemonnaie est puniedeprisonà vie.LaHaute
cour de justice secharge de la gestiondes prisonniers.Le ru ,
c’est l’exil ou le bannissement,avec trois degrés en fonctionde
l’éloignement parrapportàKyoto. Enfin, le shi signifielapeine
demort.
Le Taihoritsupoursuivait huit catégories de crimes:le
muhe n,crimedelèse-majesté, exécutéou préparé; le hon taigya-
ku,dégradationou profanationdu palais impérialou destombes
impériales; le muhon,coupd’Etat insurrectionnel; le akugyaku,
homicidecontre unascendant,leparricide; le fudo,homicide
collectif ouutilisationdelamagie pour perpétrerunassassinat;
le daifukei,offensecontre un temple shintoïste; le fukou,acte
contre unascendant autrequ’unhomicide; le fugi,assassinat
d’unmaîtreou d’un seigneur.Selon la gravitédu crimecommis,
le ritsu, désigne les juges qui sont habilités àprononcer les
peines.Les chefs de canton, gunshi,peuvent prononcer les peines
mineures de bastonnade,chi; les fonctionnaires du ministèrede
la Justiceet la Hautecour de justicepeuvent condamneràlabas-
tonnade de type chi et jy ô; le gouverneur,kokushi,peut condam-
neràlabastonnade etàl’emprisonnement,jy ôet zu; le ministre
de la Justicepeut condamneràl’emprisonnement zu; le Conseil
d’Etatdes affaires générales (dajyôkan)au bannissement,ru.En-
fin, seull’empereuralapossibilitédecondamneràlapeine de
mort,shi.
Cependant,ce systèmechinois étaittrès compliquéet
difficileàappliquer.Aussilegouvernement décida l’instauration
d’une nouvelle institutionafinde réprimer plus efficacement la
délinquance, hors dusystèmeduritsu ryô,avec la créationdu
systèmedel’inspectionimpériale,les kebiishi.POLICEETCONTROLESOCIALAUJAPON44
2.Sécuritéetcrisedumodèlechinois
En 794, la capitaledu Japon est transférée de NaraàKyoto.
Lestemples bouddhistes de Naraavaient acquisune grande
influence politiqueet c’est afin de la limiter quefut décidé ce
déménagement.Laconstructiondelanouvelle capitaleàKyoto
s’inspiradel’exempledelacapitalechinoiseet entraîna un certain
nombredechangements.Depuis le déplacement de la capitaleà
Nara, la situation de la délinquanceàKyoto s’était aggravée, avec
unaccroissement du nombrede vagabonds,de voleurs,debandes
de voleurs.Les habitants de Kyoto ne pouvaient plus circuler la
nuit.Un voleur pénétramêmejusquedans le palais impérial.
Depuis l’èreNara, le Japon connaissait la paix et la tranquillitéet
les fonctionnaires en charge de la sécuritéavaient perdu de leur
combativitéet n’étaient plus capables de maîtriser ce dévelop-
pement de la délinquance. En outre, la cour impériale, sous
l’influence du bouddhisme,avait abusédemesures d’amnistie.
Lorsquedes délinquants étaient arrêtés,les procédures pénales
prenaient dutemps et, souvent,des décisions d’amnistie interve-
naient avant quedes condamnations ne soient prononcées.Dece
fait,lapopulationéprouvaitun sentimentd’insécuritéetréclamait
des mesures afin quel’arrestationdes délinquants s’accompagne
d’unjugementimmédiat.
La créationdes kebiishi
En816,l’empereurSagapritunéditcréantl’Inspectionimpé-
riale de Kyoto, le kebiishi.Les kebiishi peuvent arrêter les délin-
quants et les punir.Ilstravaillent efficacement et l’empereur en
est satisfait.Vers 833,l’empereur Ninmyou ordonne la création
d’unBureau des kebiishi (kebiishi ch ô). Au début,les kebiishi
avaient pour fonctiond’arrêter les délinquants avant de les mettre
àladispositiondelajustice, mais leurs compétencesvonts’éten-
dre. Ils effectuent des patrouilles,assurent desrondes de nuit,
enquêtentsur les criminels,gardent les points sensibles et protè-
gent les personnalités importantes.Demême, leur compétence
territoriale s’élargit et ils interviennent dans plusieurs départe-
mentsautourdeKyoto.
Sous le systèmeduritsu ry ô,laHautecourde justicemettait
en accusationles délinquants et le ministèredelaJusticeles
jugeait et les incarcérait dans des établissements pénitentiaires.
Lebureaudes kebiishi va s’appropriercescompétences.Ainsi,au
début,les kebiishi ne pouvaient juger queles délinquants coupa-