PRESSE ET SOCIALISATION FEMININE EN ANGLETERRE DE 1960 A 1750 : CONVERSATIONS A L'HEURE DU THE

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Au carrefour de l'histoire des femmes et de l'histoire de la presse, cette étude cherche à analyser les facteurs qui ont conduit à une réévaluation de la socialisation féminine au XVIIIe siècle. Elle montre en outre que, avant l'épanouissement du genre romanesque en Angleterre, la presse littéraire a constitué un véritable agent d'éducation intellectuelle et spirituelle des femmes et un redoutable outil de propagande.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296416109
Nombre de pages : 536
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CLAIRE BOULARD

PRESSE ET SOCIALISATION

FÉMININE EN ANGLETERRE

DE 1690 À 1750: CONVERSATIONS
ÉTUDE DU GENTLEMAN'S

À L'HEURE DU THÉ
JOURNAL, DU SPECTATOR

ET DU FEMALE SPECTATOR

Collection Des idées et des femmes dirigée par Guyonne Leduc
Professeur à l'Université Charles de Gaulle-Lille III

Des idées et des femmes, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout esprit partisan, gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des études situées à la croisée de la littérature, de l'histoire des idées et des mentalités, aux époques moderne et contemporaine. Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures précises de femmes, avec prise en compte de leur globalité (de leur sensibilité comme de leur intellect). Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ géographique concerné, ce qui n'excJut pas une ouverture ultérieure potentielle aux mondes oriental et extrême-oriental.

Déjà parus

Guyonne LEDUC (sous la direction de), L'Éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord de la Renaissance à 1848, 1997. Guyonne LEDUC, L'Éducation des Anglaises au XVIII' siècle, 1998. Evelyne ENDERLEIN, Les femmes en Russie soviétique (1945-1975), 1999. Françoise GENEVRA Y, Georges Sand et ses contemporains russes. Audience, échos, réécritures. 2000.

CLAIRE BOULARD

PRESSE ET SOCIALISATION FÉMININE EN ANGLETERRE DE 1690 À 1750: CONVERSATIONS À L'HEURE DU THÉ
ÉTUDE DU GENTLEMAN'S JOURNAL, DU SPECTATOR

ET DU FEMALE SPECTATOR

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris-FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc)-CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9362-9

À Olivier, dont la conversation quotidienne est aussi enricmssante que divertissante

SOMMAIRE Remerciements Introduction a. L'émergence d'une presse féminine b. La socialisation: définition et relation à la presse c. Mundus muliebris d. L'instrumentalisation de la presse et la question du féminisme e. Fils directeurs 15 17 17 21 24 26 28

.

PREMIÈRE PARTIE D'UNE LECTRICE IGNORÉE À UNE PRESSE MÉDECIN
CHAPITRE 1: FÉMINITÉ ET DISCOURS NORMA TIFS: PRESSE, HÉRITAGES ET TRADITIONS

1. La femme dans le système patriarcal, continuités et mutations... al L'Église et la loi Les discours religieux Statut juridique bl Le débat sur la nature féminine Pamphlets misogynes Les Iivres de conduite Les apologistes du beau sexe 2. Les débuts de la presse: un genre masculin al La presse d'information: 1660-1690 Difficultés d'accès à la presse. Une presse de politique étrangère ou une presse intérieure fantaisiste ...voire licencieuse bl La presse savante..

36 36 ... 36 41 43 43 46 49 54 55 55 58 59 6I 64

,

CHAPITRE 2: AMORCE D'UNE ÉVOLUTION: LES FEMMES, LECTRICES POTENTIELLES DE LA PRESSE

1. L'élargissement

du lectorat féminin

~

65 65 68

al Femmes et labeur dans la société précapitaliste bl L'essor du capitalisme et ses conséquences sur la vie féminine

ci Baisse de l'anal phabétisme Une éducation aristocratique ornementale L'extension du lectorat féminin populaire Un lectorat londonien 2. Les femmes face à l'écriture; auteurs et lectrices al Les poétesses ou la définition nouvelle de la féminité bl L'écriture commerciale Les dramaturges Les romancières ci La parole politique dl Les prémices d'un discours féminin et féministe
CHAPITRE 3: LES PRÉMICES DE LA PRESSE DESTINÉE AUX FEMMES; PRESSE MÉDECIN

72 72 78 79 81 83 87 87 90 92 97
UNE

1. La presse littéraire découvre la lectrice 2. L'imitation des apologistes dans le Gentleman's Journal: Soigner la société? 3. La construction de la lectrice dans le Spectator: la féminité corrompue 4. La lectrice du Female Spectator, victime fautive DEUXIÈME PARTIE LE PÉRIODIQUE, UNE SOCIÉTÉ FICTIVE
CHAPITRE 1: RÔLE ET FONCTIONS DU RÉDACTEUR EN CHEF

105 111 116 123

1. Pierre-Antoine Motteux, chevalier servant d'une lectrice maîtresse 2. La stratégie de Mr. Spectator: la lectrice élève 3. La lectrice et son double
CHAPITRE 2: LA SOCIÉTÉ DES CORRESPONDANTS 1. L'appel à la correspondance

131 138 151

159

2. Le cercle des correspondants,

un club restreint?

161

10

J. Géographie des clubs
4. Les membres du club: Des "happy few"? 5. Le cénacle des correspondantes
CHAPITRE 3: LE PÉRIODIQUE OU LES CONVERSATIONS ÉPISTOLAIRES

164
167 172

1. La correspondance

masculine: Enseigner et comprendre

176 176 182 185 190 ]90 195 211 215 2] 8 221 227 228

al Le Gentleman's Journal, un salon? bl Mr. Spectator et la dénonciation épistolaire ci Le Female Spectator, enseigner et persuader 2. La correspondance féminine

al La correspondance amoureuse bl Taquiner la muse: les publications littéraires féminines cI S'exprimer: les revendications sociales féminines i. La tyrannie parentale ii. L'inconstance masculine iii. La subordination de l'épouse iv. Déboires professionnels dl S'entraider..
CHAPITRE 4: DES SOCIÉTÉS LIBERT AIRES?

1. Les règles journalistiques 2. Censure et propagande

235 238

J. L' auto-dénoncia tion
CHAPITRE 5: LA CORRESPONDANCE, FICTION OU RÉALITÉ?

242

1. Une authenticité douteuse

245

2. La contrefaçon épistolaire ou la propagande diversifiée des Spectator et Female Spectator 251

11

TROISIÈME PARTIE DIVERTISSEMENT ET SOCIALISATION

CHAPITRE 1: DE LA POÉSIE COMME DIVERTISSEMENT MASCULIN À UNE POÉSIE DIDACTIQUE DESTINÉE À UN LECTORAT MIXTE

1. La poésie comme divertissement masculin al La dualité des images féminines bl La poésie classique.. 2. Vers une poésie didactique al La morale poétique du Gentleman's Journal bl Propagande originale ou prémices d'un discours moralisant normatif? i. Genres littéraires et critiques sociales ii. Le détournement des genres La poésie pastorale L'imitation . La fable J. La poésie didactique
al Citations et manipulations bl Citations didactiques CHAPITRE 2: LA FICTION EN PROSE, UN PLAISIR GRA TUfT? LA MISE EN PLACE D'UNE STRATÉGIE SOCIALISANTE

262 264 272 275 275 280 280 282 282 283 284 286
'lf!:I 293

1. Le comique du Gentleman's Journal al L'inversion des situations bl L'érotisme ci La farce satirique 2. Divertissement et richesse littéraire: multiplicité des formes dans le Spectator et dans Ie Female Spectator al Le récit exotique bl Le conte domestique ci Le caractère

298 299 302 303 308 309 313 316

u

12

CHAPITRE 3: FICTION ET PÉDAGOGIE

1. "Lescommentaires des narrateurs
al :Lecommentaire alibi .. bl :Lecommentaire semi-dirigé cI Commentaire ou verdict? dl Narration et premiers indices didactiques 2. L 'héroÜte: une figure didactique al:Le Gentleman's Journal ou la première métamorphose de l'héroïne i. :Lesmaîtresses-femmes ii. La subversion sentimentale iii. "The friendly cheat" bl Virtue Rewarded cI . . . And vice punished dl Des héroïnes réalistes: une leçon de pessimisme i. :Leromanesque dénoncé ii. Le réalisme psychologique QUATRIÈME PARTIE LA PRESSE, UN INSTRUMENT EFFICACE?
CHAPITRE 1: SOCIALISATION ET THÈMES DE PROPAGANDE

323
323 324 326 329 332 332 332 336 339 340 345 350 350 356

1. La féminité naturelle et la professionalisation 2. Dépolitiser les femmes

du travail domestique

364 371 372 374 379 379 384

al Reines glorieuses. . . mais sensibles bl La femme politique dans le Spectator: un monstre bénin cI L'activité politique féminine dans le Female Spectator i. :Lesdirigeantes politiques, des êtres barbares ii. La politique, une conversation de salon
CHAPITRE 2: L'INFLUENCE DU GENTLEMAN'S JOURNAL, DU SPECTATOR ET DU FEMALE SPECTATOR SUR LA PRESSE APRÈS 1750

1. L'influence du Spectator et du Female Spectator sur les techniques de socialisation de la presse féminine après 1750 al La rédactrice en chef bl L'utilisation de la fiction

393 393 397

13

el La correspondance.. 2. Les thèmes de la presse féminine al L'apologie de la vie domestique bl L'instruction féminine el La politique 3. L'impact des trois périodiques sur la presse masculine al Le plagiat bl L'idéologie socialisante de la presse masculine
CHAPITRE 3: L'IMPACT DU SPECTATOR ET DU FEMALE SPECTATOR SUR LE SYSTÈME ÉDUCATIF ANGLAIS

402 405 405 410 413 416 418 425

1. Wilkes et A LetterofGenteel

and Moral Advice to a Young Lady
of the Mind de Mrs

431
433

2. Le SpectaJor et les Letters on the Improvement Chapone

3. Le SpectaJor et le Female Reader 4. Les SpectaJors et The Progress of Romance de Clara Reeve Conclusion Annexes Descriptif des journaux consultés Bibliographie Plan de la bibliograprue .. Liste des abréviations Sources bibtiograpruques générales Sources primaires Sources secondaires Index des noms et œuvres cités Index des notions Dlustrations

437 439 443 449 451 473 475 476 478 479 489 513 525 531

14

REMERCIEMENTS

Ma reconnaissance va tout d'abord à Madame le Professeur Suzy Halimi pour avoir orienté mes recherches vers l'histoire de la presse et pour avoir accepté de diriger ce travail sous sa forme originelle de thèse de doctorat. Le professeur Halimi m'a guidée par ses conseils, ses critiques et ses relectures. Je la remercie en outre de m'avoir permis de travailler à Oxford dans les meilleures conditions. Je tiens aussi à exprimer ma profonde gratitude au Dr. Fiona Stafford, Lecturer à Sommerville College à l'Université d'Oxford. Le Dr. Stafford a dirigé mon travail en Grande-Bretagne et a témoigné de l'intérêt pour cette étude en prodiguant des conseils et des encouragements toujours stimulants. Ma gratitude va aussi aux Professeurs Gisèle Venet, Frédéric Ogée ainsi qu'à feu Monsieur le Professeur Paul Denizot, qui m'avaient fait l'honneur d'être les membres de mon jury de thèse. Leurs remarques formulées lors de la soutenance m'ont incitée à reconsidérer certains aspects de mon analyse. J'ai essayé de tenir compte de leurs observations autant que possible. Cet ouvrage n'aurait pas vu le jour sous cette forme livresque sans la gentillesse, sans le dévouement ni sans les encouragements constants et chaleureux du Professeur Guyonne Leduc, directrice de cette collection. Les suggestions et les remarques très stimulantes de la spécialiste de l'histoire des femmes m'ont aidée à affiner cette analyse de la relation des femmes à la presse. Et ses méticuleuses et patientes relectures, ses innombrables corrections ont souvent forcé mon admiration et m'ont prouvé à quel point elle avait le souci de me rendre la formidable tâche de mise en forme moins ingrate. Quelle soit ici vivement remerciée de son travail et de son amitié. Évidemment, cette étude de la presse ne serait rien sans le travail exemplaire et lumineux de Monsieur le Professeur Alain Bony. Sa thèse Joseph Addison et la création littéraire: Essai périodique et modernité m'a servi de guide permanent. Ses travaux ultérieurs, articles et mises à jour bibliographiques m'ont été d'une aide incomparable. Enfin, sa courtoisie, son souci de m'ouvrir les études addisoniennes et sa bienveillance envers mes travaux ont facilité la reprise de cette recherche. Je souhaite exprimer ici une double dette enver~ les Professeurs Gisèle Venet et Frédéric Ogée. Le stimulant groupe de travail Epistémè dirigé par Madame le Professeur Gisèle Venet à l'Université Paris III-Sorbonne Nouvelle m'a permis d'approfondir ma réflexion sur l'histoire des représentations au XVIIe et au XVIIIe siècles. Il m'a aussi donné l'occasion de découvrir d'autres chercheurs, tel Monsieur le Professeur Frédéric Ogée, désireux de mieux comprendre les liens entre ces deux siècles. Quant à Monsieur le Professeur Frédéric Ogée, il fut l'un des premiers à lire ce travail et ses suggestions furent toujours éclairantes. Qu'il soit aussi remercié pour le séminaire de recherches qu'il anime à Charles V. Ces

passionnantes séances de réflexion sur toutes les formes d'échange au XVIIIe siècle m'ont ouvert des horizons et m'ont donné l'envie de réexaminer la presse sous une perspective différente. Je souhaiterais remercier encore tous ceux qui, par leurs conversations, leur érudition et leurs relectures ont contribué à améliorer cette étude: Claire Gheereart Grafeuille et Tony Gheeraert, Line Cottegnies, Olivier Jouslin, Anne Le Roux, Marylin Nicoud, Laurent Chatel, Nelly Boulard, Jean-François Girardin, Dr. Catriona Clutterbuck et Dr. Effie Spentzou. Je salue aussi la gentillesse de Dr. Dominic Goodall, de Dr. Catriona Clutterbuck et de Dr. Isabelle Phan qui m'ont régulièrement hébergée à Oxford. Enfin, ma dette est immense envers Olivier, Carole, Nelly, Rémy et Arnaud ainsi qu'envers mes parents qui m'ont procuré un soutien sans faille et ont eu le souci de me rendre cette recherche plus facile. C'est à eux que je dédie ces conversations.

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INTRODUCTION

a. L'émergence

d'une presse féminine

Enjanvier 1692, les clients du libraire et imprimeur londonien Richard Baldwin peuvent découvrir dans sa boutique de Warwick lane une publication nouvelle intitulée The Gentleman's Journal: or, The Monthly Miscellany. By Way of Letter to a Gentleman in the Country.! Son auteur, qui dédie ce premier numéro à William, comte de Devonshire, préserve l'anonymat en signant son épître dédicatoire "PM." Ces initiales masquent la personnalité de Pierre-A,ntoine Motteux, huguenot français émigré à Londres après la Révocation de l'Edit de Nantes.2 Le Gentleman's Journal signale l'entrée dans le monde des lettres de cet homme au parcours curieux. Brillant angliciste, Pierre-Antoine Motteux débute sa carrière littéraire en rédigeant en anglais The Gentleman's Journal qu'il édite tous les mois jusqu'en novembre 1694. Il se distingue ensuite en traduisant les œuvres de Rabelais et de Cervantes en anglais et en composant des livrets d'opéra ainsi que quelques poèmes. Au début du XVIIIe siècle, bien qu'il fréquente de grandes figures littéraires telles que Matthew Prior, John Dryden ou Richard Steele, il quitte le monde des lettres pour se lancer dans le commerce du thé et des étoffes et pour tenir boutique à Londres.3 C'est dans une des maisons de plaisir de la capitale qu'il meurt en 1718 de manière mystérieuse, apparemment assassiné par la prostituée qu'il fréquentait. Le premier numéro du Gentleman's Journal est une brochure de petit format (vingt-cinq centimètres sur quinze) de soixante-quatre pages. Dès le mois de février, le mensuel est deux fois moins volumineux. Jusqu'en novembre 1694, les exemplaires contiennent en moyenne trente-quatre pages. Si la forme du Gentleman's Journal est celle des pamphlets de la fin du XVIIe siècle, son contenu est original. Contrairement aux périodiques postérieurs à la révolution de 1688, il ne s'intéresse que peu à l'actualité politique.4 Il est pour l'essentiel composé de vers en anglais et en latin, d'essais littéraires, de fables, de courts récits en prose, d'énigmes et enfin de partitions de chansons. Son but est de
1The Gentleman's Journal; or, The Monthly Miscellany. By Way of Letter to a Gentleman in the Country. ConsistingofNews, History, Philosophy, Poetry, Translations,&c. 1692-1694. 2 Pierre-Antoine Motteux a vingt-deux ans lorsqu'il s'exile en Angleterre. Il est naturalisé en mars 1686. Robert Wieder, Pien'e Motteux et les débuts du journalisme en Angleterre au XVIIIe siècle, Le Gentleman's Joumal/692-1694 (Paris: Didier, 1947) chapitre 1. Voir également le premier chapitre de l'ouvrage de Robert N. Cunningham, Peter Anthony Motteux: 1663-/718, A Biographical and Critical Study (Oxford: Blackwell, 1933). 3 Richard Steele recommande son échoppe dans Ie Spectator n0552 (Wed. Dee. 3, 1712) Donald F. Bond, ed. et intr. (Oxford: Clarendon, 1987) afin de le remercier de lui avoir dédié son "Poem upon Tea" (London, 1712). 4 Motteux prend néanmoins le soin de déclarer son allégeance au nouveau régime en publiant à plusieurs reprises des poèmes à la gloire de Guillaume et Marie.

divertir ses lecteurs en leur proposant des articles accessibles à tous. Il est ainsi, par la diversité des sujets qu'il aborde et des genres qu'il publie, le premier magazine jamais imprimé en Angleterre. En outre, avec l'Athenian Gazette,5lancée en 1690 par un autre célèbre libraire de la Restauration, John Dunton, le Gentleman's Journal est le seul journal à prendre en compte les lectrices. En dépit de son titre, Motteux ne consacre pas entièrement son périodique à la gent masculine. Il publie des essais sur la condition féminine et des articles utiles aux femmes. Comme John Dunton, il a le souci de faire participer l'intégralité du lectorat à l'élaboration du journal. Il sollicite ses lecteurs, leur demande de lui envoyer, à titre gracieux, des vers, des charades susceptibles d'étoffer son magazine. Les contributions des lectrices sont elles aussi les bienvenues. John Dunton et Pierre-Antoine Motteux lancent ainsi une mode double: celle de publier des périodiques divertissants et celle de s'adresser aux femmes en suivant le principe utile et dulce. Cette vogue est favorisée au XVIIIe siècle par l'engouement du public pour les journaux littéraires. Parmi les nombreux journaux qui tentent au début du XVIIIe siècle de capter l'attention d'un large public en prodiguant divertissement et instruction, deux gazettes bon marché connaissent un succès immédiat et durable. Il s'agit du Tatler (avril 1709-janvier 1711) et du Spectator (mars 171 I-décembre 1712, juin 1714décembre 1714) des parlementaires et hommes de lettres Joseph Addison et Richard Steele. Richard Steele, auteur rendu célèbre par la publication de son essai moralisant The Christian Hero (1701) et par trois comédies6 n'en est pas à ses débuts de journaliste quand il fonde le Tatler. Il occupe alors depuis 1707 la fonction de "Gazetteer," qu'il conserve jusqu'en 1710, et à ce titre, dirige l'organe officiel de presse d'information qu'était la London Gazette.? Joseph Addison, s'est, quant à lui, distingué par ses talents de poète en composant "The Campaign" (1704) destiné à célébrer la victoire de Blenheim. Il a également essayé de convaincre l'électorat de la pertinence des idées whigs en publiant un journal politique destiné à soutenir la campagne électorale des Whigs durant les éjections de 1710: The Whig Examiner.s Son amitié pour Richard Steele et le désir de servir la cause whig le conduirent à collaborer souvent à la rédaction du Tatler, même si
5 L'Athenian Gazette (1691-1697) est un journal composé d'une seule leuilJe imprimée rectoverso. John Dunton, par le biais de cette gazette répondait aux questions de tous ordres qui lui soumettaient les lecteurs. Très vite. John Dunton signale qu'il accepte de répondre à des requêtes de correspondantes sur des sujets qui intéressent les femmes. Pour plus de détails sur le mode de publication et sur le contenu de l'Athenian Gazette. voir l'annexe et se reporter à l'étude de Gilbert D. MacEwen. The Oracle of the Coffee House: John Dunton's Athenian Mercury (San Marino: Huntington. 1972). 6 Ce sont The FWleral; or, Grief à-la-Mode (1701), The Lying Lover; or, The Ladies' Friendship (1704-)et The Tender Husband; or, The Accomplished Fools (1705). 7Robert Waller Achurch, "Richard Steele, Gazetteer and Bic1œrstaff," Studies in tile Earlv English Periodical (Chapel Hill: U of North Carolina P, 1957) 51-72. 8Tlte Whig Examiner était un hebdomadaire d'une page imprimée recto-verso qui fut publié pendant cinq semaines entre octobre et novembre 1710. 18

Richard Steele en est considéré comme l'auteur principal.9 Ils avaient séduit les lecteurs londoniens en publiant deux fois la semaine cette gazette d'une seule feuille imprimée recto-verso. Outre qu'ils fournissent des informations politiques, ils y critiquent de manière enjouée les comportements et les idées du temps. Les femmes n'échappaient pas à leurs observations. JO Le Spectator reprend cette formule tout en la poussant à son terme. Joseph Addison et Richard Steele suppriment les articles divulguant des nouvelles politiques et déclarent, par la bouche d'un rédacteur en chef fictif, Mr. Spectator, leur volonté expresse d'instruire leur lectorat en le divertissant. Plus spécifiquement, leur but était de réformer les mœurs des lectrices tout en leur fournissant matière à conversations à I'heure du thé: "I shall take it for the greatest Glory of my Work, if among reasonable Women this Paper may furnish Tea-Table Talk."ll Comparée au Tatier, c'est donc une image plus flatteuse de la lectrice que d'emblée le Spectator souhaite véhiculer, puisqu'il ne s'agit plus ici de babillage mais bien de conversation entre personnes de raison. Introduit par une citation en latin ou en grec, ce quotidien composé d'un essai imprimé aux recto et verso d'une seule feuille de grand format met en pratique la conversation avec ses lecteurs en insérant parfois des lettres de correspondants que Steele et Addison commentent, ou dont ils usent pour illustrer leur propos. Cela lui valut, plus encore que le Tatler, les faveurs du public.12Le Spectator fut sans doute le périodique le plus réédité au XVIIIe siècle. Il est clair cependant que les lectrices du Spectator ne constituent qu'une catégorie du lectorat global du périodique. Des
9 Steele avait lancé le Taller sans en avertir Joseph Addison. Ce dernier était en avril 1709 à Dublin, où il occupait la fonction prestigieuse et influente de premier secrétaire du Lord J-ieutenant d'Irlande, Lord Wharton. Il avait découvert l'identité de Steele en lisant une anecdote qu'il avait lui même rapportée à Steele et que ce dernier avait publiée dans le Tatler n06. Très vite, il envoie à Steele des contributions qui plaisent au public. De retour à Londres en mai 1709, il contribue au Taller de manière plus régulière, ce qui soulage Richard Steele qui trouve la tâche ardue. Steele met fin au Taller en janvier 1711 sans prévenir Addison (Peter Smithers, The Life of Joseph Addison [Oxford: Clarendon, 1968] 164; Samuel Johnson, The Lives of the Most Eminent Englis/ll'oets, 1779-17813 vols. [London, 1896] 2: "Addison"). Nés tous les deux en 1672, Steele et Addison ont fait leurs études ensemble à la CharterHouse, puis à Oxford. Ils soutenaient le parti whig. Steele utilisait le Taller pour attaquer les Tories qui revenaient au gouvernement en 1710. Le Spectator, par contraste, avait des objectifs politiques plus flous, masqués par une profession de neutralité, ce qui peut être attribué à la prudence de Joseph Addison. 10 Steele expliquait dans l'éditorial au Taller qu'il avait choisi le titre de son périodique en l'honneur de ses lectrices: "I resolve also to have something which may be of Entertainment to the Fair Sex, in Honour of whom I have invented the Title of this Paper" cr. n° I, Tues. Apc. 12, 17('1). Voir aussi l'analyse de Kathryn Shevelow sur l'élaboration par Dunton et Steele d'une idéologie féminine dans l'Athenian Gazette et Ie Taller dans Women and Print Culture: The Construrtion (~r Femininity in the Early Periodical (London: Routledge, 1989). Il S. n04 Mon. Mar. 5, 1711. Steele publie en 1716 un autre périodique du même type intitulé The Tea Table. 12 Pour se rendre compte de l'enthousiasme que suscitèrent le Tatler et le Spectator, il faut sc reporter au pamphlet de John Gay, A Present State afWit, publié à Londres en mai 1711. 19

aspects de la vie féminine y sont fréquemment évoqués, mais Joseph Addison et Richard Steele évitent de faire la part trop belle au sexe.13 Le milieu du XVIIIe siècle porte à son apogée cette entreprise d'intégration des femmes par la voie de la presse en assistant à la création du premier journal féminin spécialisé, le Female Spectator (1744-1746) qui associe la forme du magazine au genre de l'essai. Ce mensuel d'environ quarante pages de petit format, développe, dans chaque numéro, deux à trois thèmes choisis par la secrétaire du journal. Ces sujets sont traités au fil d'essais entrecoupés d'anecdotes, de citations poétiques, de récits et de lettres envoyées en apparence par des correspondants. Ils ont pour but d'éduquer les lectrices et de leur apprendre à mieux se conduire en société. Le titre du périodique souligne la parenté avec le Spectator tout en indiquant d'emblée son originalité. C'est un point de vue féminin qu'il propose. L'éditorial révèle que son auteur s'adresse en priorité aux lectrices. Derrière la rédactrice anonyme du Female Spectator se cache une femme, l'écrivain Eliza Haywood, auteur à la réputation sulfureuse,14 qui s'était distinguée par ses nombreux romans aussi populaires entre 1720 et 1730, que ceux de Daniel Defoe. Elle s'était aussi déjà essayé à l'art de la conversation par l'intermédiaire d'un périodique. En 1724, elle avait publié The Tea-Table, périodique officiellement rédigé par des personnes de qualité membres d'un salon londonien, et qui avait connu une certaine réussite.15 Mais le Tea-Table cherchait à attirer l'attention du plus large public possible et ne s'intéressait pas de manière particulière aux lectrices. En 1744, Eliza Haywood n'est pas la première à tenter sa chance dans le journalisme. La romancière Mrs Manley avait dès 1709 contribué au journal tory
13 Les Annexes fournissent un exposé plus complet sur le mode de fonctionnement du Spectalor. On doit aussi songer qu'au moment où Steele et Addison publient le Spectator, les esprits sont échauffés par les querelles entre Whigs et Tories, querelles relayées par la presse. Steele et Addison décident d'apaiser l'atmosphère en écrivant un périodique qui ne se mêlerait pas de politique. Mf. Spectator se déclare neutre et impartial dans son éditorial même si la présentation du Spectator et sa périodicité l'apparentent à un journal d'information ou de commentaires politiques. On peut donc estimer que les sujets de société et en particulier les préoccupations féminines constituaient d'alx)rd un dérivatif avant d'être des sujets réels. 14 En 1744, Eliza Haywood avait publié une trentaine de romans et nouvelles, ainsi que des traductions de fictions romanesques françaises et un recueil de poèmes. Après 1730, son activité littéraire est plus réduite. Il semble que la satir~ que Alexandre Pope fait d'elle dans The Dunciad (1728) lui ai causé un tort considérable. ("See in the circle next, Eliza plac'd; / Two babes of love close clinging to her waste; / Fair as before her works she stands confess'd / In fIow'rs and pearls by beauteous Kirkall dress'd. / Pearls on her neck and roses in her hair, / And her fore-buttocks to the navel bare" (v. 149-54). Il est donc compréhensible que ce soit de manière anonyme qu'elle tente de reconquérir la scène littéraire en 1744. Par ailleurs, les informations sur Eliza Haywood sont rares car à sa demande, ses papiers auraient été brillés à sa mort. Dale Spender, Mothers of the Novel (London: Pandora, 1986) 81-] I; Gabriel M. Firmager, intr. The Female Spectator: Being Selectionsfrom Mrs Eliza Haywood's Periodical, Finit Published in Monthly Parts (1744-1746) (London: Bristol Classical, 1993) I. 15 Le Tea-Table était un bi-hebdomadaire qlÙ parut entre le 21 février et le 19 juin 1724. Voir Annexes.

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The Examiner, tandis que Lady Mary Wortley Montague s'était essayé, de manière anonyme, au mode de l'essai en éditant un périodique politique The Nonsense of Common Sense en 1737. Ces deux tentatives avaient tourné court.16 De plus, aucun des deux périodiques ne privilégiait vraiment un auditoire féminin. Le Female Spectator est donc le prenùer journal qu'une femme crée et utilise avec succès pour prescrire des modes de conduite à ses contemporaines. Le Gentleman's Journal, le Spectator et le Female Spectator constituent chacun une étape décisive dans l'histoire de la presse anglaise. Il s'avère que leur rôle dans l'histoire de la femme en Angleterre entre 1690 et 1750 n'est pas non plus négligeable. En effet, en étant de fervents défenseurs de la doctrine utile et dulce qu'ils appliquent en particulier aux textes qui s'adressent aux femmes, les rédacteurs des journaux transforment la presse en un instrument destiné à socialiser les femmes de manière différente. Cette instrumentalisation n'est pas perceptible de la même façon pour les trois périodiques. Elle semble fortuite dans le Gentleman's Journal. Dans le Spectator et le Female Spectator en revanche,les rédacteurs usent de techniques qui trahissent une volonté délibérée de persuader les lectrices de la nécessité de se réformer. Mais la socialisation ne s'effectue pas uniquement par le biais de stratégies. Aussi convient-il de s'arrêter sur la notion de socialisation.

b. La socialisation: définition et relation à la presse Tout d'abord, il peut paraître étonnant de s'interroger sur la façon dont les rédacteurs du Gentleman's Journal, du Spectator et du Female Spectator transforment leurs périodiques en instrument de socialisation. En effet, si l'on confronte la nature de la presse à la notion de socialisation, on s'aperçoit que la presse est par nature un instrument socialisant. Tout individu en contact avec d'autres humains est socialisé. Seul un être solitaire évoluant dans l'état de nature peut être considéré comme non socialisé. Au sens strict, la socialisation est ce processus durant lequel un individu entre en relation avec une société. Parler de socialisation au XVIIe et au XVIIIe siècles ne peut, bien sûr, signifier ce passage de l'état de nature à celui de communauté. Cela indique un degré supérieur de socialisation: celui selon lequel un individu trouve sa place dans la société en incarnant l'idéal humain que la société se fait. Selon les sociologues du XXe siècle, la socialisation d'un individu est le résultat de trois facteurs qui se conjuguent et qui, fluctuant selon les pays, les cultures et les groupes,17 aboutissent à des formes différentes de socialisation. Il n'y a donc pas
16 L'Examiner parut du 3 aoftt 1710 au 26 juillet 1711 puis du 6 décembre 1711 au 26 juillet 1714. Mrs Manley contribua à la première série (nos 7 et 49). Frank. H. Ellis, ed. and intr. Swift ys. Mainwaring: The Examiner and The Medley (Oxford: Clarendon, 1985) xxv. The Nonsense oj Common Sense fut interrompu au bout de neuf numéros. Pour plus de détails, voir Annexes. 17 Le sexe de l'individu contribue à faire varier la socialisation. C'est ce que prouvent Jean Claude Passeron et François de Singly dans leur étude sur la socialisation des adolescents français des 21

une socialisation idéale mais plusieurs formes de socialisatiol1 qui ont en commun certaines caractéristiques. La première est l'éducation. Emile Durkheim la considère comme essentielle au processus d'intégration de l'individu dans le tissu social:
Chaque société se fait un certain idéal de l'homme, de cc qu'il doit être lant au point de vue intellectuel que physique et moral; que cet idéal est, dans une certaine mesure, le même pour tous les citoyens; qu'à partir d'un certain point il sc différencie suivant les milieux particuliers que cette société comprend dans son sein. C'est cet idéal, à la fois un et divers, qui est le pôle de l'éducation. Elle a donc pour fonction de susciter chez l'enfant: 10 Un certain nombre d'élats physiques et mentaux que la société à laquelle il appartient considère comme ne devant être absents d'aucun de ses membres; 20 certains états physiques et mentaux que le groupe social particulier (caste, classe, famille, profession) considère également comme devant se retrouver chez tous ceux qui le forment. . . . Nous arrivons donc à la formule suivante: L'éducation est l'action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mOres pour la vie socialc. Elle a pour objet de susciter et de développer chez l'enfant un certain nombre d'états physiques, intellectuels et moraux que réclament de lui ct la société politique dans son ensemble et le milieu spécial auquel il est particulièrement destiné. Il résulte de la définition qui précède que l'éducation consiste en une socialisation méthodique de la jeune génération. 18 L'éducation comprend aussi bien une instruction intellectuelle que comportementale ou encore une connaissance du monde environnant. Elle rend donc indispensable l'élaboration du lien social par le contact avec autrui. La sociologue Marie-Agnès Hoffman Gosset rappelle l'importance de ce deuxième facteur de socialisation: "l'enfant devient social au contact et dans l'action avec les autres. L'environnement social lui est nécessaire pour construire son humanité. "19 Les liens noués au sein de la famille et en dehors de celle-ci sont eux aussi importants en ce qu'ils permettent à tout être de se situer dans la société et de mesurer la place qu'il doit occuper. Piaget détaille le processus en ces termes: Tant qu'il n'aura pas conquis les instruments sociaux d'échange et de compréhension mutuelle, et la discipline qui soumet le moi aux règles de la réciprocité, l'enfant ne peut et cela est évident, que se croire au centre du monde social comme du monde physique et que juger de tout par assimilation égocentrique à lui-même. Au fur et à mesure, au contraire, qu'il comprend autrui au même titre que lui même et plie sa volonté et sa pensée à dcs règles asscz cohérentes pour permettre une objectivité aussi difficilc, il parvicnt tout à la fois à
années 1980. Différences dan/la différence: Segmentation, profils et rythmes de socialisation: Contributions à une analyse synoptique de quelques principes de variation, cl{use soda le, sexe, âge el domaines (Paris: GlDES, 1981) 5. 18Émile Durkheim, Éducation et sociologie, 1922 intr. Paul Fauconnet (Paris: pUF, 1985) 51. 19 Marie-Agnès Hoffman Gosset, Apprendre l'autonomie, apprendre la socialisation (Lyon: Chronique Sociale, 1987) 109. 22

sortir de lui même et à prendre conscience de lui, c'est-à-dirc à se situer du dehors parmi les autres en découvrant à la fois sa propre personnalité et celle de chacun.2o Enfin, cet échange social doit déboucher sur le troisième grand facteur de socialisation qui est l'acquisition d'une autonomie indiquant que l'individu a atteint un sentiment d'identité, et qu'il sait aussi bien choisir, que s'exprimer et se faire comprendre. L'autonomie consiste à se faire soi-même sa loi, et à disposer dc soi dans Ics diverses situations pour une conduite en harmonie avec sa propre échelle de valeurs. Le moi est principe d'autonomie, et on ne peut parler d'autonomie que lorsqu'il y a conscience de soi. Autonomie ne saurait se confondre avec liberlé absolue, ni isolement; être autonome c'est choisir entre les valeurs et courants d'opinion divers qui nous sont offerts et adhérer d'une manière lucidc à tcllc ou telle de ces valeurs pour les faire siennes.21

Marie-Agnès Hoffman Gosset confirme la nécessité de l'autonomie dans la socialisation en expliquant: Pour qu'un enfant puisse devenir autonomc, il faut qu'il puisse s'cxprimer et être entendu. . . L'autonomie, alors, peut-elle faire office d'instrument de socialisation? Sans doute, puisqu'elle invite à la prise de parole, à l'écoule, et au respect. Elle confère au sujet le pouvoir de prendre la paroIe, mais elle oblige tout autant à la réceptivitéet à l'accueilde la parole de l'aulre.22 Grâce à ces définitions, on constate l'adéquation de la nature de la presse avec l'entreprise socialisante. Traitant des affaires publiques et politiques, relatant des faits divers locaux, et pouvant être lus aussi bien dans le secret d'un cabinet qu'entendus au cours d'une lecture publique, les journaux23 du XVIIe siècle sont le point de rencontre de l'individu et de la société. Ils divulguent l'aventure particulière et font entrer dans le cercle de la vie familiale le tourbillon de la vie publique. Ils constituent donc un lien entre les sphères publique et privée, et rendent plus aisée la connaissance du monde alentour. De plus, ils fonctionnent tous sur le mode apparent de l'échange entre les lecteurs puisque tous tentent de favoriser un échange d'idées ou de points de vue. Le Gentleman's Journal sollicite l'avis de ses correspondants. Steele et Addison souhaitent que le Spectator soit à l'origine de débats entre lectrices. Le Female Spectator publie les expériences de correspondantes pour prévenir les lectrices des dangers de la vie publique. Les trois périodiques veulent donc favoriser la conversation dans la diversité des significations que le mot prend au XVIIIe et au XVIIIe siècles: composer un cercle
20 Alexandre Piaget. Psychologie et pédagogie (Paris: Denoël, 1969) 256-57. 21 R. Lafon, Vocabulaire de psychopédagogie et de psychiatrie de {'enfant (Paris: plIF, 1973) 33. 22 Hoffman Gosset lW-Il. 23 Le terme neutre de journal est utilisé ici pour qualifier aussi bien les périodiques publiant des informations politiques que ceux spécialisés dans l'information scientifique. Le chapitre I de la première partie fournit un panorama de la presse au XVIIe siècle et distingue entre les différents types de périodiques. Voir p 54-65. 23

communautaire, régler les comportements sociaux et les modeler sur un idéal de civilité et provoquer des échanges de paroles ou de pensées.24 Alexis Tadié définit cette conversation non pas comme "une fin en soi, mais un moyen de s'assurer d'un certain degré de sociabilité." Et il conclut: "parler de la conversation en ces termes. . . permet de se représenter à soi-même sa propre sociabilité, et surtout de la consolider."25Ainsi par ricochet, les périodiques permettent à l'individu de mieux percevoir la place qu'il doit occuper dans la société. Toute forme de presse est par conséquent socialisante. Pourquoi la presse de la fin du XVIIe siècle serait-elle alors davantage facteur de socialisation de la femme plutôt que de l'homme? Pourquoi sa nature socialisante serait-elle plus accentuée en 1690 qu'elle ne l'était au début du siècle? La réponse réside, en partie, dans la relation que les femmes entretiennent avec le reste de la société à l'aube du XVIIIe siècle, et, en partie ,dans la forme nouvelle de cette presse littéraire naissante. Produite après la Glorieuse Révolution, à un moment où l'on découvre l'utilisation de la presse comme un instrument de propagande politique susceptible de former l'opinion publique, la presse littéraire transpose cette faculté de persuasion dans un domaine plus social. 26 Cette étude se propose donc d'analyser à la fois les stratégies des rédacteurs de périodiques à l'égard des lectrice et les phénomènes sociaux à l'origine de telles manœuvres.

c. Mundus muliebris

Il est frappant qu'à partir de 1690 les périodiques ont çe trait commun de vouloir faire œuvre utile et de changer l'attitude féminine. A rebours, une telle volonté laisse entendre qu'à partir de la Restauration les comportements féminins ont suffisamment changé pour susciter une réaction. La société anglaise de la
24 Ceux-ci sont les sens prédominants, mais l'OED propose dix définitions différentes. 25Alexis Tadié, "Conversation et représentation en Angleterre," Bulletin de la Société d'Études Anglo-An/£ricaines des XVIIe et XVllIe siècles 40 (1995): 163-84, 167. Voir également l'article de Jacques Carré, "La Représentation du savoir-vivre dans la Conversation-piece anglaise au XVIIIe siècle," Convivialité et politesse: Du Gigot, des mots et autres savoir-vivre (ed. Alain Montandon, [Clermont-Ferrand: Faculté des lettres et sciences humaines, 1993] 91-103). 26 Sur le contexte politique de 1688, se reporter à Robert A. Beddard, The Revolution of 1688, (Oxford: Clarendon, 1990); Bernard Cottret, La Glorieuse Révolution d'Angleterre (Paris: Gallimard, 1988). En 1688, William Fagel et l'évêque Burnett avaient orchestré une campagne de propagande en faveur de Guillaume d'Orange. Ils avaient largement utilisé la presse de pamphlets ainsi que la distribution d'images et de médailles caricaturant Jacques II et présentant Guillaume sous les traits du sauveur de l'Angleterre et de ses libertés. Cette stratégie nouvelle en Angleterre au XVlIe siècle témoigne de J'importance accrue de la publication et de la prise de conscience de l'existence d'une opinion publique. Voir Lois Schwoerer "Propaganda in the Revolution of 1688-89," The American Historical Review 82 (1fY77):843-74. Voir aussi Tony Claydon, William 1lI and the Godly Revolution (Cambridge: Cambridge UP, 1996) et Paula Mc Dowell, The Women ofGrub Street: Press, Politics, and Gender in the London Literary Marketplace 1678-1730 (Oxford: Clarendon, 1998) 1-22. 24

Restauration et l'Angleterre de la dynastie hanovrienne sont de nature patriarcale. L'homme y est considéré comme premier et souverain. La femme est seconde et inférieure. Les sermons, les textes juridiques, les livres de conduite pour jeunes filles véhiculent cette idéologie et se chargent de maintenir cet ordre établi. Ils justifient l'absence d'instruction pour les filles ainsi que la nécessité pour les femmes de se taire et de se soumettre à l'autorité masculine. D'où vient alors la rébellion et comment se manifeste-t-elle? Une étude de la socialisation féminine au XVIIe siècle peut sans doute apporter des éléments de réponse. Mais l'émergence d'une presse littéraire permet aussi de lever un coin du mystère. En effet, que les rédacteurs en chef des périodiques se tournent vers les lectrices aussi tardivement traduit une modif1cation des comportements des femmes envers la lecture et envers la presse. A partir de 1690, les auteurs de journaux comprennent que certaines femmes constituent un lectorat dont ils n'avaient guère conscience auparavant. On peut déduire de la simple prise en compte d'un lectorat féminin par les journaux littéraires que la condition féminine a subi bien des changements au cours du XVIIe siècle, en dépit de la prédominance de l'idéologie patriarcale. Ces évolutions bien sûr ne touchent pas toutes les femmes de la même façon. Elles varient avec les rangs sociaux et avec les lieux. Selon Margaret Hunt, la révolution financière et économique qui s'opère à la fin du XVIIe siècle et qui dure tout au long du XVIIIe siècle élève le nçmbre de familles des classes moyennes - marchands, artisans, serviteurs de l'Etat, boutiquiers, certains domestiques - à environ 20% de l'ensemble de la population anglaise.2? On peut donc penser que les femmes des classes moyennes avaient un pouvoir d'achat accru qui les transformait en consommatrices potentielles et en acheteuses occasionnelles sinon régulières de périodiques bon marché. Avec les dames de l'aristocratie elles constituaient une catégorie assez importante pour être remarquée des journalistes. Ce sont en effet les classes moyennes et supérieures qui semblent être les interlocutrices des rédacteurs. En outre, la lecture implique du temps libre et une alphabétisation accrue,28 qui indiquent des habitudes de vie différentes liées à la prospérité économique. Enfin, la correspondance qu'entretiennent certaines lectrices avec les rédacteurs en chef témoignent d'une plus grande initiative féminine dans le domaine public. Le désir de voir leurs écrits imprimés démontre que des femmes trouvaient légitime d'user du droit de parole que leur accordaient Pierre Motteux, Joseph Addison, Richard Steele et Eliza Haywood. Il semble donc que les rédacteurs, conscients des aspirations nouvelles des femmes, tentaient à la fois d'en tirer profit par voie de presse tout en les canalisant. Car la prise de conscience des rédacteurs de l'existence de lectrices explique aussi que la presse soit devenue un instrument accru de socialisation féminine. En effet, on a observé que l'échange était une des clés de la socialisation. Or, il semble
27 Margaret Hunt, The Middling Sort: Commerce, Gender and the l'ami/y in England 1680-17HO (Berkeley: U of California P, 1996) 17. 28 Il faut cependant rappeler que les lectures publiques étaient courantes au XVIIe sièclc. L'accès à la presse n'impliquait pas de manière automatique la capacité à lire. 25

que jusqu'en 1690, la presse favorise la dissémination de certaines informations et donc la connaissance, mais n'encourage pas un véritable échange. Jusqu'en ]690, les périodiques du XVIIe siècle ne publient guère de lettres de correspondants. Ils révèlent des faits, mais les rédacteurs en chef ne font pas participer le public à la rédaction du journal, ce qui restreint le rôle de celui-ci comme lien social. La presse littéraire en revanche sollicite volontiers son lectorat. En lançant des appels à la correspondance, Pierre Motteux, Richard Steele, Joseph Addison et Eliza Haywood autorisent les lectrices à exprimer des idées, des griefs, des revendications qu'elles n'ont peut-être pas la possibilité de rendre publics autrement. Ainsi, le Gentleman's Journal, le Spectator et le Female Spectator offrent aux femmes une tribune qui accroît l'efficacité socialisante de ces journaux. Dans le même temps, en répondant aux correspondantes, en traitant de thèmes relatifs à la condition féminine, ils tentent de persuader les lecteurs du bien-fondé des critiques ou des suggestions qu'ils exposent. C'est pourquoi l'hypothèse d'une entreprise de socialisation féminine spécifique à la presse littéraire entre 1690 et 1750, et provoquée par des mutations comportementales féminines est plausible.

d. L'instrumentalisation de ]a presse et la question du féminisme
Considérer le Gentleman's Journal, le Spectator et le Female Spectator comme des outils en vue pour socialiser les femmes implique d'une part que les quatre rédacteurs considéraient leurs productions comme autant de stratagèmes destinés à les influencer et, que d'autre part, ils déployaient dans leurs périodiques l'idéal féminin qui était le leur. On peut être tenté de qualifier de féministes des méthodes ou des idées que les quatre rédacteurs et certains correspondants expriment parce qu'elles dépeignent des difficultés rencontrées par les femmes. Mais que désigne-ton au juste par féminisme? L'historienne Hilda Smith explique que les plaintes particulières sur les conditions de vie des femmes et les analyses recherchant les causes de la situation féminine ne constituent pas une pensée ou une action féministe si elles ne s'accompagnent pas de la prise de conscience que les femmes constituent un groupe sociologique particulier: Unless the writer asks the question 'why' about the actions she considers detrimental to women, she is no feminist. And further, if she does ask'why', and her answer does not include an understanding of women as a biological group, (as opposed to merely a sex or biological entity), then again she is no feminist. . . I would like, therefore, to define feminism as a view of women as a distinct sociological group for which there are established patterns of behavior, special legal and legislative restrictions, and customarily defined roles. . . Feminism is therefore, a logical step in that progression of thought, perhaps most accurately

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termed "liberalism," whieh views the development of individual potential as a good and any limits on such development as regrettable.29

En revanche, si l'on suit la définition plus neutre du féminisme d'Jan Mc Lean qui estime que "Feminism may better be described as a reassessment in women's favour of the relative capacities of the sexes "30,certaines plaintes féminines formulées dans les périodiques semblent dignes d'attention. S'il ne faut pas qualifier de féministes trop rapidement certains propos, à l'inverse il ne faut pas non plus attendre des auteurs qu'ils prônent de manière radicale et soutenue ce libéralisme dont parle Hilda Smith. Si la socialisation passe par l'instruction, et par la création de liens avec la société et l'acquisition de l'autonomie, elle consiste à éduquer, à mettre les individus en relation et à les rendre autonomes afin que l'individu socialisé reproduise l'idéal humain de la société. Or, la société anglaise est de type patriarcal. Si on observe une certaine contestation de cet état de fait à la Restauration, cet idéal patriarcal reste néanmoins dominant durant le XVIIIe siècle. Les rédacteurs sont conscients des aspirations féminines, mais aussi des attentes de leur lectorat masculin. Qu'ils partagent les griefs de leurs lectrices ou non, ils sont dans une certaine mesure prisonniers de l'idéologie dominante. Sous peine de choquer leurs lecteurs, ils sont obligés de tenir des propos modérés. Chercher dans les trois périodiques une propagande féministe avouée et continue est donc une perte de temps. La question de l'autonomie en fournit un exemple remarquable. Pour aucun des rédacteurs il n'est question de conférer aux femmes une quelconque liberté de choix qui diminuerait les prérogatives masculines ou conduirait à une indépendance jugée scandaleuse par les contemporains. Les journaux offrent aux lectrices, grâce à la correspondance, la possibilité de critiquer leur famille, leurs conjoints, ou de remettre en cause des pouvoirs ma,sculins. Le journal est, dans l'absolu, un outil potentiel de libération féminine. A la fin du XVIIe siècle, la presse était d'autant plus capable de faire évoluer les mentalités et de modifier la conception de la féminité qu'à partir de 1688, elle avait constitué une opinion publique qu'elle manipulait. Cette étude veut montrer que, si les rédacteurs sont conscients de l'influence que peut exercer la presse sur les esprits, ils utilisent ce pouvoir pour mettre aussi en place des stratégies qui limitent l'expression féminine et les risques de dérapage. Il est difficile en conséquence de parler de féminisme. Ces réserves ne signifient pas pour autant que les journaux sont dépourvus d'idées progressistes ou même de critiques misogynes. Il faut simplement replacer ces critiques dans le contexte de l'époque: tout au plus peut-on mesurer le degré de conservatisme ou de progressisme des auteurs à l'aune des opinions de leurs contemporains.
29 Hilda Smith, "Feminism and the Methodology of Women's History," Liberating Women's History: Theoretical and Critical Essays, cd. Berenice A. Carroll (Urbana: LIof Illinois P, I<:J76) 37071. 30 Ian Me Lean, Woman Triumphant: Feminism in French Literature (Oxford: Clarendon, 1(77) préface 8. 27

e. Fils directeurs

Cette étude se fixe donc les buts suivants. Il convient d'abord de discerner les raisons pour lesquelles l'émergence de la presse littéraire en 1690 coïncide avec un intérêt des rédacteurs en chef pour la femme à l'aube du XVIIIe siècle. Il s'agit par conséquent d'examiner les conditions de vie féminine au XVIIe siècle ainsi que les discours normatifs et les facteurs de changement qui conduisirent les rédacteurs en chef à vouloir socialiser les femmes par le biais de la presse. En second lieu, on analysera les manières dont les auteurs transformèrent le Gentleman's Journal, Ie Spectator et Ie Female Spectator en des outils de socialisation. Le discours d'Antoine dans le Jules César de William Shakespeare est souvent cité pour illustrer les différentes techniques auxquelles recourt un orateur expérimenté afin de captiver son public et le rallier à sa cause.31 Jeremy Hawthorn en identifie dix qui sont essentielles à l'élaboration d'une propagande efficace. Il convient donc de voir si les rédacteurs recourent à ces procédés de persuasion qu'Antoine déploie: la faculté d'en appeler aux émotions de l'auditeur, celle de susciter le sentiment d'identification entre l'auditoire et l'orateur, l'art d'utiliser le non-dit, l'habileté du tribun à guider la réflexion de son public vers les conclusions qu'il désire atteindre.32 Il est cependant une méthode capitale qu'il conviendra d'analyser en détail car, comme le constate Jeremy Hawthorne, c'est sur elle que repose le succès de l'entreprise de l'orateur et c'est d'elle que découlent toutes les autres techniques: c'est la capacité de l'orateur à leurrer l'auditoire sur ses intentions. Ce jeu sur l'illusion prend deux formes principales dans les périodiques. D'abord, les rédacteurs en chef s'appliquent à transformer les journaux respectifs en sociétés fictives qui servent de sociétés expérimentales. Celles-ci sont des reflets déformés du monde contemporain et permettent de créer l'impression d'une liberté de parole accrue. Ensuite, les auteurs des journaux s'ingénient à instruire leurs lectrices grâce à des fictions littéraires en apparence destinées à les divertir. Motteux innove en introduisant dans le Gentleman's Journal de courtes nouvelles de sa composition. Il est bientôt suivi par un grand nombre d'éditeurs de périodiques de loisirs qui cherchent à tirer profit du goût du public pour les fictions en prose. Ce trait est ensuite repris par de multiples périodiques littéraires.33 Le Spectator, puis le Female Spectator contiennent eux aussi des dizaines de récits et ne sont guère originaux en la matière. Toutefois, le type de fictions varie d'un périodique à l'autre
31 William Shakespeare, Julius Ccresar, 1599, ed. T. S. Dorsh (London: Methuen, 1986) 3.2. 32 Jeremy Hawthorne, preface, Propaganda, Persuasion and Polemic (Stratford: Arnold, 1987) vii-viii. 33 Robert D. Mayo, The English Novel in the Magazines 1740-1815 (Evanston: Northwestern UP, 1962) introduction. Il y recense des fictions dans quatre-cent-soixante-dix périodiques publiés entre 1740 et 1815. 28

et l'usage que les rédacteurs en font est multiple, ce qui justifie qu'on leur consacre quelques pages. On constate d'emblée que la création de sociétés journalistiques et l'instruction par la fiction permettent de faire fonctionner les trois grands principes socialisants évoqués plus tôt et de transformer les structures littéraires que sont le Gentleman's Journal, Ie Spectator et Ie Female Spectator en structures sociales.34 Chacune de ces deux techniques repose sur des procédés rhétoriques particuliers et variés qui évoluent au fil des ans et au fur et à mesure que des genres littéraires nouveaux sont créés. Il importe de voir comment, entre 1692 et 1746, les rédacteurs perfectionnent ces techniques pour les rendre plus subtiles encore. Il peut paraître étrange de limiter l'étude des méthodes d'instruction à l'analyse des modes de divertissement. Il est vrai que d'autres outils pédagogiques tels que les sermons sont utilisés dans les périodiques du XVIIIe siècle. Dans le Spectator, les essais du samedi que Joseph Addison rédige, s'apparentent à cause de leur tonalité moralisante aux discours des prédicateurs. Mais, dans une étude de la socialisation de la femme par la presse, cette littérature d'édification est secondaire. L'objectif des périodiques de loisir n'est pas au prime abord d'instruire mais d'amuser le public désormais en quête de lectures légères. Joseph Addison le reconnaît, lorsqu'il déclare à l'essai n° 179 du Spectator: I must confess, were I left to my self, I should rather aim at Instructing than Diverting; but if we will be useful to the World, we must take it as we find it. Authors of professed Severity discouragethe looser part of Mankind from having any thing to do with their Writings. . . The very Title of a Moral Treatise has
something in it Austere and Shocking to the Careless and Inconsiderate.35

En outre, en 1746 Eliza Haywood explique, dans Ie Female Spectator, que ce refus contemporain de confondre loisirs et réflexions profondes l'a obligée à fondre dans des anecdotes fictives et romanesques des propos moraux qui, dépouillés de leur enveloppe divertissante, n'auraient guère été appréciés des lectrices. Il faut donc chercher la réforme comportementale dans la fiction même. Enfin, il est un préjugé qui justifie que l'on s'attache à étudier la femme par le biais de la fiction. Les femmes ont la réputation d'être friandes de fictions, et particulièrement de récits romanesques. Si les rédacteurs désirent faire passer un message aux lectrices, ils ont donc davantage de chance d'être entendus s'ils l'insèrent dans des récits plutôt que dans des essais arides. Steele et Addison avaient dû le remarquer car il est peu question de femmes dans les discours sérieux du samedi.
34 Dans Transparent Designs: Reading, Performance and Form in the Spectator Papers (Athens: U of Georgia P, 1985) Michael G. Ketcham évoque la transfonnation d'une communauté littéraire en communauté sociale. II écrit: "The Spectator argues that processes of exchange arc the basis for socialorder and that a stable and benevolent community can be created, sustained, and communicated in the profusion of signs that makes up sociallife" (3). II conclut ensuite: [The Spectalor I is a social structure created out of a literary structure" (5). 35 S. n0179. Tues. Sept. 25, 1711. 29

Il convient ensuite d'examiner les suggestions que les auteurs proposent et de voir si elles varient dans le temps et selon le sexe des rédacteurs. Les sujets de réforme pourraient constituer à eux seuls le sujet d'une autre étude. Aussi l'analyse qui teur est consacrée est-elle toin d'être exhaustive. Ont été sélectionnés les deux aspects les plus représentatifs d'une entreprise socialisante: la place de la femme au sein de la sphère domestique et ses relations avec le domaine politique. De cette façon, les points de vue de Motteux, de Steele, de Addison et Eliza Haywood sur l'instruction, l'identité féminine et la liberté d'action des femmes dans la société font l'objet d'une analyse comparée qui autorise l'esquisse d'une évolution de l'idéologie qu'ils préconisent. Il est vrai cependant qu'il est difficile de savoir si les formes de socialisation préconisées par les trois journaux sont le produit ou la cause de la socialisation adoptée par les contemporains à l'époque de leur publication. Les rédacteurs subissent eux aussi des influences et leurs idées sont loin d'être entièrement originales: ils ne servent parfois qu'à amplifier des opinions exprimées dans d'autres genres. Parallèlement, les témoignages et commentaires des contemporaines dans les correspondances privées rédigées durant les années où les trois périodiques étaient imprimés sont rares. Ce sont les raisons pour lesquelles il a paru pertinent de déterminer l'impact des journaux sur la société à long terme plutôt qu'à l'époque même de leur parution. Si les méthodes de socialisation qu'ils proposent sont reprises des décennies après leur disparition, il est alors probable que les principes qu'ils offraient à leur lectorat soient à la source des idées véhiculées à la fin du XVIIIe siècle. En outre, la presse féminine connaît un véritable essor après 17~. Chercher des traces de l'idéologie et des méthodes rhétoriques utilisées par le Gentleman's Journal, par le Spectator et par le Female Spectator ainsi que par les périodiques publiés après 17~ semblait s'imposer. Les périodiques The Old Maid de Frances Brooke et The Lady's Museum de Charlotte Lennox36 ont été sélectionnés parce qu'ils permettent de prolonger l'analyse du point de vue féminin dans les périodiques à succès. La propagande socialisante qu'ils véhiculent est également comparée à celle des périodiques destinés à un lectorat féminin et rédigés par des hommes entre 1750 et 1770, tels que le Ladies Magazine, le Universal Spectator ou le Lady's Magazine. La date de 1770 a été retenue comme reflétant la fin d'un style de périodique. Après cette date, les magazines féminins s'apparentent davantage à des compilations qu'à des ouvrages construits et unifiés par la voix et le style d'un rédacteur. Enfin, la place de l'éducation dans le processus de socialisation est telle qu'il a semblé indispensable de déceler dans divers manuels d'éducation pour jeunes filles, rédigés par des éducateurs de renom de la fin du XVIIIe siècle, des références aux trois périodiques. Ils permettent de mieux cerner les degrés
36 Frances Brooke, The Old Maid. by Mary Singleton, Spinster, n° l, 15 Nov. 1755 - n037, 24 July 1756; Charlotte Lennox, The Lady's Museum, by the Author of the Female Quixolle, 2 vols. (London, 1760-1761).

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d'influence que les trois journaux exercèrent dans le temps sur leurs contemporaines. Le genre du manuel d'éducation féminine a eu la préférence pour deux raisons. D'abord, il reflète directement le type de préceptes inculqués aux jeunes femmes à la fin du XVIIIe siècle. Ensuite, le métier de gouvernante est une des rares activités professionnelles que les femmes peuvent exercer et où elles peuvent avoir une certaine influence. L'éducation féminine est en effet à la mode à la fin du XVIIIe siècle. Les bas bleus telles que Hester Chapone observent les petites filles, discutent, dissertent, conseillent parentes et amies. Les préceptes que ces femmes enseignent peuvent donc livrer des indices quant à l'influence des principes ventilés par Motteux, par Steele, par Addison et par Eliza Haywood dans leurs périodiques.

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PREMIÈRE PARTIE D'UNE LECTRICE IGNORÉE À UNE PRESSE MÉDECIN

CHAPITRE 1 FÉMINITÉ ET DISCOURS NORMATIFS: PRESSE, HÉRITAGES ET TRADITIONS

Il peut paraître contradictoire de considérer les périodiques comme un instrument privilégié de socialisation féminine et d'affirmer que jusqu'en 1690, à une époque où la presse existait déjà depuis plusieurs décennies I, les Anglaises participaient peu à la vie publique et semblaient avoir des contacts réduits avec leurs contemporains. Outre les motifs qui permettent d'expliquer ce phénomène, il s'agit d'évaluer l'étendue de la socialisation féminine et d'étudier les facteurs qui incitèrent les auteurs de journaux à s'intéresser aux femmes à l'aube du XVIIIe siècle. Les raisons pour lesquelles la presse ne remplissait pas sa fonction socialisante au XVIIe siècle vis-à-vis des femmes semblent prendre toutes leur source, directement ou indirectement, dans la nature patriarcale de la société anglaise. Au sein de cette société, le sujet féminin occupait une place assignée par les textes ecclésiastiques et juridiques. Or, ceux-ci l'excluent de la sphère publique et lui interdisent toute prérogative au sein de la sphère privée. Ce faisant, les femmes ne sont pas censées s'intéresser à la presse puisque celle-ci est, par nature, publique. Parallèlement, les rédacteurs en chef semblent accepter ce prédicat ainsi que les préceptes religieux et sociaux qui pesaient sur la gent féminine. Le contenu de leurs publications indique en effet clairement qu'ils ne s'adressaient pas à des lectrices. Il convient donc d'abord d'analyser le rôle que l'Église et le droit prescrivaient aux femmes au XVIIe siècle afin de définir ensuite les conséquences de ces injonctions sur les esprits et la presse.

1 Richard P. Bond recense la parution de 700 journaux entre 1620 el 17(X).Leur temps de parution est court: il est souvent de quelques mois. R. P. Bond, ed. and intr., Studies in the I~'arly English Periodical (Chapel Hill: lJ of NOrtllCarolina P, 1957) 3.

1. La femme dans le système patriarcal, continuités et mutations al L'Église et la loi Dans The Weaker Vesse/2 Antonia Fraser constate que le statut de la femme n'a guère changé durant le XVIIe siècle, en dépit de la distinction de certaines figures féminines dan~ les domaines politique et artistique. La plus célèbre et puissante d'entre elles, ~lisabeth 1ère, a peu contribué à modifier le statut féminin. Chef spirituel de l'~glise, elle aurait pu être l'instigatrice d'une remise en question de l'attitude de l'Eglise envers la femme. Il n'en fut cependant rien. Ses préoccupations tendirent davantage à éradiquer le catholicisme qu'à promouvoir une conception différente de la féminité. Elle avait certes laissé dans les esprits l'image d'une femme aux qualités nombreuses: énergique, courageuse, érudite. Toutefois, elle restait dans l'imaginaire populaire un être exceptionnel qui n'avait rien de commun avec le reste des mortelles. Si elle-même cherchait à réconcilier les deux sexes en se définissant "comme possédant le corps d'une femme faible et frêle mais le cœur d'un lion", façon habile de souligner que les qualités dites masculines de chef d'état étaient à la portée des femmes, elle renforçait également son originalité en faisant d'elle-même une sorte d'androgyne. Si bien qu'à sa mort, en ]603, on s'accordait pour reconnaître en la femme un être inférieur en intelligence à l'homme, et dont il fallait limiter les prérogatives.3

Les discours religieux
La femme était donc plus que jamais, selon le mot de Tyndale dans sa traduction anglaise du Nouveau Testament4 en ]526, "the weaker vesseL" Inscrit dans la Bible, le terme officialise une certaine défin,ition de la femme, et par conséquent un rôle particulier qui lui est attribué par l'Eglise et auquel elle doit se conformer. En effet, si l'on en juge par les sermons écrits au XVIIe siècle, le protestantisme s'appuie, pour une large part, sur les textes pauliniens qui définissent la féminité de
2 Antonia Fraser, The Weaker Vessel: A Woman's Lot in Sevenleenlh-Cenlwy England (London: Mandarin, 1993) 524. 3 De telles opinions ne circulaient pas urnquement parmi le peuple. Elles étaient partagées par des personnages inlluents. Le roi Jacques 1er s'indignait notamment contre la trop grande liberté des femmes et s'ingénia à interdire le port de certains vêtements ou coiffures tels que chapeaux à large bord et pourpoints doublés qui donnaient une allure masculine aux femmes; les cheveux courts n'étaient pas non plus de son goût; L. B. Wright, Middle-Class Culture in Hlizahethan Hngland
(Chapel retrouve Hill: U of North not.1mment Carolina P, 1935) 48...1. Fraser 1.

4 L'expression de Tyndale fut reprise dans la Bible du roi Jacques 1er, ce qui la popularisa. On la
chez Shakespeare

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façon très précise et sévère. Selon l'apôtre Paul, la féminité n'a de sens, aux yeux de Dieu, que lorsqu'elle est inscrite dans le couple. Dans le même temps, il instaure une hiérarchie à l'intérieur du couple; l'époux détient une autorité à laquelle la femme doit se soumettre: "But I would have you know, that the head of every man is Christ; the head of the woman is the man; and the head of Christ is God. "5 La femme n'a donc d'existence propre sans l'homme auquel elle doit obéissance. Saint Paul définit la suprématie masculine comme naturelle, présente avant la chute, mais renforcée par le péché originel. De plus, il identifie la féminité au corps, c'està-dire à la chair, partie dont il faut se libérer, ou tout du moins qu'il faut dompter. Il rappelle ainsi que l'injonction divine de vivre en couple est destinée à favoriser un détachement des plaisirs charnels et non à les encourager: "For, brethren, ye have

called unto Liberty, only use not liberty for an occasion to the flesh. "f> Le corps
féminin est par essence pécheur, ce qui justifie que l'homme, l'esprit, le dirige. Indirectement, les textes pauliniens condamnent le célibat, et notamment le célibat féminin, puisqu'il laisse les femmes sans aucune chance de Rédemption. Ainsi Saint Paul rappelle l'obéissance due à l'époux par la femme: "Wives, submit yourselves to your husbands, as unto the Lord. For the husband is the head of the wife, even as Christ is the head of the Church: and he is the saviour of the body. Therefore as the church is subject unto Christ, so let the wives be to their own husbands in every thing."? L'analogie entre le mariage du Christ et de l'Église et celui de l'homme et de la femme invite donc les femmes, selon Saint Paul, à rompre avec l'état de célibat et à chercher la direction maritale. Ceci explique, d'une part, que l'on ne trouve pas de femmes célibataires citées en exemple dans les écrits puritains,!:!et, d'autre part, qu'ils insistent tant sur la subordination féminine à l'époux. Un échantillonnage des seuls titres des sermons est révélateur. Ils montrent l'importance du mariage: The Marriage Blessing et The Bridegroom de Samuel Rieron, Marriage Duties et A Good Wife Gods Gifts9 de Thomas Gataker, The Marriage-Ring de l'anglican Jeremy TaylorlO. Tout au long du XVIIe siècle, le message ne varie guère. Ainsi Samuel Rieron écrit dans The Marriage Blessing:
5 1 Corinthians 2: 3. 6 Galatians 5: 13. Ces rappels sont judicieusement mis en évidence par Margaret Olofson Thickstun dans l'ensemble du premier chapitre de Fictions of the Feminine. Puri/cuI Doctrine and the RepresentationofWomen (Cornell: Cornell U 1',1988). 7 Ephesians 5: 22-24. 8 Il Ya controverse sur Ie sujet. Jean Halkett dans Millon and the Idea of Matrimony: A Study of the Divorce Tracls and paf'adise Lost.(New Haven: Yale UP, 1970) signale que, contrairement à cc qu'affirment William et Malleville Haller dans "The Puritan Art of Love" (HLQ 5 f 19421: 235-72), tous les hommes d'Église ne considèrent pas le mariage comme le seul état raisonnable dans le monde d'après la chute. En contre-exemple, elle cite le révérend Baxter qui loue la virginité. 9 Tous deux ont été également écrits en 1620. Samuel Hieron (1576?-1617) et Thomas Gataker (1574-1654) étaient puritains. 10 Jeremy Taylor (1613-1667) avait été remarqué très jeune par l'archevêque William I~1Ud fut et promu chaplain de Charles 1er. En 1660, il est de ceux qui invitent le futur Charles Il à revenir sur le trône. Nommé Évêque de Down et Connor, il est favorable à l'acte d'Uniformité et à l'exclusion des ultra-protestants et des sectaires de l'Église d'Angleterre. 37

A Vertltolts Woman is the Crowne of her Husband. God hath placed her nccre, and so indeed shee is next to the husband; but yet still he is the head, and her obedience must be his crowne, the grace, the credit, the ornament or his government: As indeed the well ordring and managing of the wife, is the glory of the husband. Il Jeremy Taylor confirme cela quelques années plus tard: "The dominion of a man over his wife is no other than as the soul rules the body; . . . the soul governs, because the body cannot else be happy, but the government is no other than provision."12 De même, William Gouge, le chantre de la soumission féminine, déclare-t-il: "Nature hath placed an eminency in the male over the female: so as where they are linked together in one yoake, it is given by nature that he should goveme, she obey."13 L'obéissance féminine à l'autorité maritale est une nécessité, puisqu'elle est dictée par la nature inférieure des femmes. L'infériorité justifie également l'exclusion féminine de toute responsabilité dans la sphère publique. N'ayant pas d'autorité, les femmes ne peuvent être admises à parler dans les églises ni à donner avis et conseils. Comme le rapporte le Quaker George Fox dans son journal, les pasteurs n'hésitaient pas à réd~ire les femmes au silence sous le prétexte de leur subordination originelle. A une femme qui demandait des précisions sur l'évangile de Pierre, un prêtre répondit: "I permit not a woman to speak in the Church." 14 Ce traitement n'était apparemment pas une exception. 15Les universités d'Oxford et de Cambridge, bastions de la foi anglicane, furent particulièrement hostiles aux Quakers, allant jusqu'à user de violence à leur encontre pour les empêcher de prêcher en public. Les motifs de leur hostilité en étaient relativement aisés à percevoir. Selon les Quakers, chaque être humain était également aimé de Dieu et possédait une liberté de conscience, ce qui les conduisait à refuser toute forme de hiérarchie. La subordination féminine n'avait plus lieu d'être, ce qui expliquait, du moins durant la première moitié du XVIIe siècle, que les femmes Quakers étaient invitées à prendre la parole ainsi qu'à avoir des responsabilités.16 Or, supprimer le fondement de la société patriarcale

II The Marriage Blessing; The Sermons ofMaster Samuel Hieron. (London, 1620) 407. 12 Jeremy Taylor, The Marriage Ring; or, The Mysteriousness and Duties of Marriage. (London: Gowans and Gray, 1906) 29. 13 William Gouge, Of Domesticall Duties (London, 1622) 272. Gouge (l578-ICJ53) était considéré comme un ultra-puritain (Dictionary of National Biographies 22 ) 271. 14 Cité par E. C. Huber dans liA Woman must not speak:" Quaker Women in the English Left Wing," ed. R. Radford Ruether and E. Mc Laughin, Woman of Spirit: Female tRadership in the Jewish and Christian Tradition, (New York: Simon and Schuster, 1977) 161. 15 Ce traitement n'était d'ailleurs pas nouveau: Coriolan appelait son épouse Virgilia en 1607: "My gracious silence." (I. 2. 174) William Shakespeare, Coriolanus, 1607, (cd. Philip Brockbank, [London: Routledge, 1996]) 16 Les appendices critiques de A Biographical Dictionary of English WOllzenWriters J580- J 720, ed. George Parfitt, (New York: Wheatsheaf, 1990) détaillent les pressions au sein du mouvement
Quaker pour limiter l'expression féminine dans la deuxième moitié du XVIIe siècle. Ils expliquent notamment que Ie pamphlet de la célèbre Quaker Margaret Fell, "Women's Speaking Justified"

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constituait une menace pour l'ensemble du royaume. Il impliquait une remise en cause de l'institution monarchique autant qu'ecclésiastique. Les Quakers refusaient de gayer la dîme et les impôts finançant les guerres. Des femmes Quakers telles qu'Elisabeth Hooton adressaient des pétitions au roi, sans s'embarrasser de l'étiquette. C'est dire si l'accès des femmes à la parole était porteur de changements. Dans le même temps, comme le fait remarquer Margaret Olofson, la répression que subirent les femmes Quakers qui tentèrent de s'emparer de l'autorité du verbe en parlant en public durant le XVIIe siècle indique le degré d'intolérance de la hiérarchie anglicane et puritaine face à une éventuelle modification du statut féminin. Imposer un devoir de silence et écarter définitivement les femmes de moyens de communication tels que la presse étaient une façon de maintenir l'ordre politique, religieux et social.]7 Obéissance et silence étaient donc deux conséquences découlant, selon l'Église, de la nature pécheresse d'Ève. Anglicans et Puritains en définirent une troisième, spécifiant le rôle des femmes au sein du foyer. En effet, que la femme soit pécheresse est encore souligné dans la théologie protestante par le fait qu'elle a la charge de maternité. Paul démystifie le rôle de la vierge Marie. Selon lui, cette dernière, parce qu'elle a donné naissance au Christ, n'en est pas pour autant rédemptrice. Sa virginité, au contraire, démontre qu'elle joue unlôle passif. Elle n'est qu'un instrument du dessein divin qui la rabaisse au rang d'Eve, cause secondaire de la chute. La maternité, loin d'être un signe d'élection, est donc la manifestation d'un monde pécheur qui oblige les femmes à se racheter par les œuvres et non, comme le veut lè credo puritain, par la foi. C'est en donnant naissance à des hommes qui auront la foi et pratiqueront la charité que les femmes se rachètent. Paul l'affirme expressément dans Timothy: "And Adam was not deceived, but the woman being deceived was in the transgression. Notwithstanding she shall be saved in childbearing, if they continue in faith and charity and holiness with sobriety." 18 Cela tend donc à mettre sur un pied d'égalité la spiritualité féminine et sa capacité à procréer. Aussi n'est-il pas étonnant de trouver, dans les sermons
(1666), tend, en dépit de son titre, à limiter la liberté de parole des femmes que revendiquaient les Quakers de la première moitié du siècle ("Quaker Women Writers") 258-59. 17 Voir également l'article de Jacques Tuai, "Un aspect du concept de fraternité universelle chez les Quakers au XVIIe siècle: La vaticination féminine." Ténèbres et lumières: Essais en hommage à Élisabeth Bourcier, (Paris: Didier, 1987) où l'auteur détaille les sévices que des femmes Quakers subirent pour avoir revendiquer le droit à porter la parole divine au même titre que les paste\lfS (49). La prise de parole des femmes était d'autant plus associée au désordre et au monde à l'envers que le nombre de prophétesses et de pamphlets féminins avait augmenté pendant la guerre civile. Voir Dorothy P. Ludlow, "'Shaking Patriarchy's Foundations': Sectarian Women in England, IMI-17(x)," Triumph Over Silence: Women in Protestant History, cd. Richard L. Greaves (Westport CN: Greenwood, 1985) 92-123; Mack Phyllis, "Women as Prophets during the English Civil War;" Feminist Studies 8 (1982): 19-45 et Keith Thomas, Women and the Civil War Sects" cd. T. Aston, Crisis in Europe. 1560-1650 (London: Routledge, 1965) 317-40. 181 Timothy. 2: 14-15. 39

anglicans et puritains, une insistance notable sur le rôle de la femme comme procréatrice. Ainsi, Jeremy Taylor écrit dans The Marriage Ring: "so is the authority of the wife then most conspicuous, when she is separate and in her proper sphere; in gynaeco, in the nursery and offices of domestic employment"; 19
et encore: "The preservation of a family, the production of children, the avoiding fornication, the refreshment of our sorrows by the comforts of society; all these are fair ends of marriage and hallow the entrance. ''20 Hieron était du même avis puisqu'il écrivait: By Rachel and Leah, Iacob had eight sons, and one daughter. . . Wherein we are taught; That the fruitfulnesse of the wife is to be reckoned as a blessing, and to bc craved of God as a favour. . . In the former times barrennesse was counted as a reproach When God would punish Abimelech about Abraham and Sarah, hc shut up every wombe of the house of Abimelech . . . The second thing in which it is to be wished, that a wife may be like Rachel and Leah, is, that out of her fruitfulnesse, may come an increase of Gods people. 21

La fonction sociale féminine est donc d'abord celle de reproductrice, qui doit se soumettre au test de la maternité imposé par Dieu. Elle implique une autre fonction sociale: être le confort de son mari. Samuel Hieron le soulignait dans The Marriage Blessing, déclarant que: "the wife was made to bee a remedy against the lonenesse [sic] and solitariness of the man. For that was the Lords inducement to the creating of the Woman: It is not good that man should be himself alone. Therefore doubtless, God ordained her to be a perpetuall Companion. "22Jeremy Taylor, lui, radicalise cette affirmation. Il voit dans la nature pécheresse féminine l'origine de ce compagnonnage. Il considère en effet que la meilleure preuve d'amour et donc de réconfort que l'épouse puisse donner à son mari est de lui obéir. Ainsi Jeremy Taylor affirme au chapitre intitulé "The Woman's Duty" dans The Marriage Ring:
and therefore obedience is the best instance of her love; for it proclaims her submission, her humility, her opinion of his wisdom, his pre-eminence in the family, the right of his privilege, and the injunction imposed by God upon her Sex, that although in sorrow she bring forth children, yet with love and choicc shc should obey. The man's authority is love, and the woman's love is obcdiencc;23

Selon les textes protestants, la femme a donc un statut et un rôle limités: pécheresse, elle doit, pour sauver son âme, procréer et obéir à l'autorité maritale. C'est par conséquent dans la sphère privée uniquement que son activité sociale se définit.

19 Taylor 30-31. 20Taylor 19. 21 Hieron, The Marriage Blessing 22 Hieron 406. 23 Taylor 40.

407-08.

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Statut juridique L'Église ne se contentait pas de guider les conduites individuelles des fidèles. Son influence s'étendant bien au-delà de la sphère spirituelle, sa position à l'égard de la femme avait des répercussions jusque dans le droit coutumier qui, lui, ne laissait aucune part à l'initiative individuelle. Les auteurs de The Lawes Resolutions, texte paru en 1632, le soulignent, en ce qui concerne les femmes: "The common law here shaketh hand with divinity."24 The Lawes Resolutions vient confirmer cet état de fait et spécifie que les femmes n'avaient, légalement, aucun droit. Leurs prérogatives se confondaient avec celles du père tant qu'elles étaient sous sa garde; elles devenaient celles du mari lorsqu'elles prenaient le statut d'épouse, si bien que selon la formule des Lawes Resolutions: "Ail of them are understood either married or to be married. "25 Ainsi, hors du mariage point de salut. Il est significatif que dans les rares chapitres traitant des droits des femmes seules, c'est-à-dire des femmes céHbataires ayant dépassé l'âge de 21 ans, leurs droits ne sont jamais établis de façon définitive, mais toujours en fonction d'un éventuel mariage. Les femmes célibataires n'avaient par conséquent aucun statut juridique fixe, ce qui limitait leur liberté de manœuvre. Des actions juridiques entreprises par une célibataire étaient, en effet, susceptibles d'être invalidées si la femme se mariait avant que le verdict ne fût rendu.26 Par conséquent, la loi conférait au père ou au mari un droit sur leur fille et épouse: celui d'en disposer à sa guise. D'après The Lawes Resolutions, un homme peut battre: "an outlaw, a traitor, a Pagan, his villein, or his Wife because by the Law Common these Persons can have no action. "27 Le père ou le mari pouvait donc tout aussi bien limiter les contacts sociaux de celle qu'il avait sous son autorité, si tel était son bon vouloir. Du reste, le statut de la femme dans le mariage était particulièrement restrictif, ce qui vient confirmer cette dépendance au mari. L'indépendance financière des épouses était, dans les hautes sphères, déterminée
24yhe Lawes Resolutions of Wornens Rights; or, The Lawes Provision for Woemen. A

Methodicall Collection of such Statutes and Custornes,with the Cases, Opinions, Arguments and
Points of Learning in the Law, as doe properly concerne Women (London, 1632) 6. Ce texte a sans doute été rédigé à la fin du XVIe siècle, mais l'identité des auteurs reste inconnuc. 25 The Lawes Resolutions 6 26 The Lawes Resolutions, Chapitre XIII, Livre III: "Acts of a Feme sole being full Age," 136. 27 Fraser 527. Margaret Hunt a analysé vingt-cinq affaires portées devant les tribunaux londoniens entre 1711 et 1713. Elle explique que dix concernent des affaires de violence maritale, ce qui représente une fraction infime de l'ensemble des procès. Elle estime que Ie statut de mineure de la femme encourageait les hommes à faire subir des sévices à leurs épouses, mais aussi que la peur d'être ridiculisées faisait endurer aux épouses un degré élevé de violence. Au XVIIIe siècle, les couples avaient la possibilité de divorcer. Mais la procédure était longue, compliquée (il fallait une décision du Parlement) et onéreuse, ce qui expliquait le peu de demandes ("Wife Beating, Domesticity and Women's Independence in Eighteenth-Century London," (lend. Hist. 4. I [19921: 10-33). 41

par le contrat de mariage: l'ensemble de la fortune de la mariée, la dot fournie par le père, étaient propriété de l'époux. Là encore, le texte de The Lawes Resolutions est sans ambiguïté: For thus it is, if before Marriage the Woman were possessed of Horses, Meate, Sheepe, Corne, Woole, Money, Plate and Jewels, all manner of moveable substance is presently by conviction the husbands, to sell, keepc or bequeath if he die: And though he bequeath them not, yet are they the Husbands Executors and not the Wives which brought them to her Husband. 28 À la fin du XVIIe siècle, cette situation était celle de la majorité des femmes.29 L'utilisation que pouvait faire une épouse de son ancien bien nécessitait l'accord préalable du conjoint. Cela ne signifie nullement que les femmes étaient totalement rejetées des affaires. Leur participation était seulement laissée à la discrétion maritale. En cas de désaccord, l'action juridique féminine n'était pas valable, comme le rappelle cet article: He telIeth us where a man is seised in the right of his wife, and the wife gmnts a rent charge out of her owne Land, the Husband not knowing it, or the husband knowing, but not consenting; but the deed is onely in the name of the wife, this grant is voyd.3o Seules les veuves, à cause de la disparition de l'époux, jouissaient d'une indépendance notable reconnue par la loi.31 Dans les cercles les plus aisés de la société, la réversion d'un douaire était stipulée dans le contrat de mariage, ce qui assurait à la veuve une vie confortable, à l'abri des soucis financiers. Le veuvage permettait à des femmes aisées et entreprenantes d'accéder à une sorte de majorité, une reconnaissance légale qui les autorisait à exercer une influence sur le monde
28 The Lawes Resolutions Chapitre, IX, livre III, That which the Wife hath is the Husband~" " 130. 29 Seules quelques héritières y échappaient. Selon Lawrence Stone, la Chancellerie, par des interprétations juridiques délicates, parvint, après 1620, dans la pratique mais non dans les textes, à faire peu à peu accepter l'idée d'un bien juridique propre à l'épouse, auquel Ie mari ne pouvait avoir accès. The Family, Sex and Marriage. (London: Weidenfeld and Nicolson, 1977) 244. Margaret llunl montre néanmoins que certains maris n'hésitaient pas à recourir à la violence afin de s'approprier les biens spécifiques de leur épouse. Elle aborde notamment les cas de Thomas Hull el de Gawen Hudson, deux hommes de la bourgeoisie. Ce dernier poursuivait sa femme avec un poignard toul en menaçant de la faire enfermer dans un asile d'aliénés afin qu'elle consente à lui verser son douaire. M. Hunt, 17-18. Ces exemples prouvent donc que même dans la pratique, l'indépendance des femmes était parfois mal acceptée. Lorsque George Fox épousa Margaret Fell, il étonna ses nolaires en faisant stipuler dans leur contrat de mariage qu'il s'engageait à ne pas intervenir dans la gestion des biens de son épouse (Christopher Hill, The World Turned Upside Down: Radicalldea.~ during the l~nglisl1 Revolution 1972 [Harmondsworth: Penguin, 1975J 312). 30 The Lawes Resolutions Chapitre, XIII, livre Ill: "Of Acts done by a Feme Owen" 141. 31 L'indépendance des veuves est I1Ùseen évidence par les rédacteurs des Lawes Resolutiof/.\' qui s'exclament: "Why mourne you so, you that be widows: Consider how long you have been in subiection under the predominance of parents, of your husbands, now you be free in libertie, free proprii juris at your own law" (livre IV, 232). 42

public. Elles pouvaient alors entreprendre des actions en justice ainsi que des opérations financières. Parmi les classes moyennes, le versement d'un douaire n'avait pas cours, car il nécessitait des fonds que l'époux ne possédait souvent pas. Ce n'est qu'une fois un capital suffisant acquis que le mari léguait à sa femme un douaire.32 En revanche, comme l'explique Lawrence Stone dans The Family, Sex and Marriage in England 1500-1800, selon le droit coutumier, une veuve pouvait hériter du tiers des biens de son mari. 33En outre, dans certaines corporations comme celles des imprimeurs, des boulangers et des bouchers, une femme ayant aidé son mari pendant une période assez longue, pouvait hériter du droit d'exercer le commerce de son défunt époux.34 Mais les veuves ne constituaient qu'une minorité au sein de la population féminine35 et leur liberté n'est pas représentative du sort de la gent féminine anglaise dans son ensemble. De plus, leur indépendance juridique suscitait bien des interrogations au sein de la société, prouvant par là à quel point certaines personnes tenaient à l'idée de soumission à l'autorité masculine. La controverse à leur sujet constitue d'ailleurs un aspect du débat sur la nature féminine, qui est présent durant tout le XVIIe siècle et qui connaît une nouvelle vigueur à la fin du siècle. bl Le débat sur la nature féminine Pamphlets misogynes Il peut paraître contradictoire que des pamphlets misogynes foisonnent dans les premières décennies du XVIIe siècle, à une époque où la législation confirme la domination patriarcale, et où l'on ne décèle pas nettement de progrès dans la liberté économique féminine.36 Henderson et Manus y lisent l'expression de la frustration
32 Peter Earle dans The Making of the English Middle-Class: Business, Society and Family Life in London 1660-1730 (Berkeley: U of California P, 1989) signale que l'octroi du douaire à la signature du contrat de mariage ou plus tard dans la vie du couple ne concernait que quinze pour cent des cas qu'il avait étudiés 1%. 33 Il semblerait néanmoins que seuls la cité de Londres, la province d'York et le Pays de Galles autorisaient ces pratiques (voir Stone, Family Sex and Marriage. 195) Alexander R. Cleveland, dans Women under the English Law from the Landing of the Saxons to the Present Times (London, 1887) affirme qu'ils furent abolis sous les règnes de Guillaume III et de Georges l. 34 La corporation des imprimeurs autorisait une veuve dont le mari était membre de la très fermée compagnie des Stationers (le nombre de membres était limité à 22) à conserver sa place et ses droits jusqu'au delà d'un éventuel remariage (Fraser 109). 35 Gregory King estimait en 1696 que les veuves occupaient 4,5% de la population anglaise. Natural and Political Observations and Conclusions Upon the Slate and Condition of England. Voir Georges Chalmers, An Estimate of the Compara/ive Strength of Great-Britain (London, 180I). 36 Les lùstoriens se contredisent sur ce point. L. B. Wright parle d'une plus grande liberté féminine dans le domaine économique, sans étayer davantage. Selon K. Usher Henderson et Barbara 43

masculine face à l'interdit social et religieux d'avoir des rapports sexuels avant mariage.37 Selon eux, il ne faut pas chercher dans les propos tenus des idées originales. Car ces pamphlets conservateurs et misogynes étalent, avec une acrimonie accrue, des poncifs sur la nature mauvaise des femmes. Tentatrice, nymphomane, mégère, dominatrice et dépensière, telle est l'image de la féminité qu'ils véhiculent. C'est le cas notamment de textes comme Faults Faultes, and Nothing else but Faultes (1606) de Bamabe Rich ou My Ladies Looking Glasse. Wherein May be Discerned a Wise Man From a Foole, a Good Womanfrom a Bad (1616) ou encore le tristement célèbre The Arraignment of Lewde. Idle. Froward. and Unconstant Women. Ce dernier connut dix rééditions entre 16]7, date de sa parution, et 1634, ce qui témoigne du succès de telles publications. Son auteur a recours à tous les arguments et artifices pour justifier la mise à l'écart des femmes. Il en appelle à l'autorité de la Bible, en évoquant quelques exemples célèbres de fausseté féminine: Dalila, Jezebel. Mais surtout, il s'attache à démontrer ]a malignité du sexe faible par des analogies, des métaphores et des syllogismes faux. Ces deux exemples illustrent la virulence du texte et les procédés utilisés: Eagles eat not men till they are dead but women devour them alive, for a woman will pick thy pocket and empty thy purse, laugh in thy face and cult thy throat, thcy are ungrateful!, periured, full of fraud, flouting and decit, unconstant, waspish, toyish, light, sullen, proude, discurteous, and cruel1.38

et "Womanwas made of a crookedrib, so she is crooked of conditions." L'antiféminisme du roi Jacques 1er encourageait encore de tels propos. Ainsi un pamphlet tel que Hie Mulier; or, the Man- Woman: Being a Medicine to Cure the Coltish Disease of the Staggers in the Masculine and Feminine of Our Times (1620), véhiculait les critiques du souverain à l'encontre des tenues féminines. Durant le Commonwealth, pendant lequel les femmes revendiquèrent leur droit, en présentant des pétitions au Parlement, les critiques se firent plus acerbes encore, virant à l'invective et la satire. En 1647,Neville publie The Ladies Parliament, puis, The Ladies, A Second Time, Assembled in Parliament, satire conventionnelle dénonçant la lubricité et le dédain des Londoniennes.39 Après la Restauration, des
Mc Manus dans Half Humankind: Contexts and Texts of the Controversy about Women in England, 1540-1640 (Urbana: U of Illinois P, 1985) la plus grande participation des femmes à l'économie par rapport au XVIe siècle, reste à démontrer (47-49). 37 Pour des raisons économiques, l'âge du mariage était élevé: 24 ans pour les femmes et 28 pour les hommes qui ne fondaient un foyer qu'après avoir établi une situation stable. K. {Isher Ilenderson et Barbara Mc Manus expliquent qu'il est plus simple de refouler un sentiment en le projetant sur quelqu'un d'autre, que de le reconnaître comme sien. Selon eux, les hommes évacuaient leur désir sexuel contrarié par les interdits sociaux en le projetant sur les femmes. Ceci expliquerait les accusations récurrentes de nymphomanie par les misogynes (Half Humankind 56). 38 The Arraignment of. . . Women (Chapitre 2. Cité dans Half HWllankind, Henderson et Me Manus 201). 39 Voir l'article de Claire Gheereart-Grafeuille, "Inversion sexuelle et monde à l'envers dans la littérature pamphlétaire de la révolution anglaise (1640-1660)," Bulletin de la Société d'Études Anglo. 44

satires nouvelles sont publiées. Robert Gould fait paraître en 1686 un texte remarqué par la virulence de sa misogynie: Love given a're or, a Satyre against the Pride, Lust and Inconstancy, &... oj Woman.40 Dans les années où la presse commence à se diversifier, d'autres textes concernant la nature féminine paraissent. En 1699 John Sprint publie un sermon qui, lui aussi, fit couler de l'encre: The Bride- Woman's Counsellor.41 Il y décrit la femme comme un agent satanique ("the Tempter's Agent") dont la nature maligne justifie sa subordination perpétuelle à l'homme et au mari. Il dénonce toute autre forme de socialisation et réinscrit la femme dans un lien de dépendance totale à l'époux. Il déclare: "it should not be . lawful for her to will or desire what she herself liked, but only what her Husband would approve and allow. "42 Ces différents textes constituent une réaction extrême à la remise en cause, timide encore au XVIIe siècle, de la subordination féminine qu'ils jugent menaçante pour la société dans son ensemble. Ils répondent à cette interrogation en prévenant le lecteur des dangers qu'une liberté féminine trop grande ferait encourir au citoyen. En un sens ces écrits ne sont que la tendance exacerbée d'un mouvement de pensée qui se développe après la Restauration et qui tente de maintenir la femme dans sa position traditionnelle d'inférieur à l'homme. Gould et Sprint réaffirment avec violence la nécessité de la subordination que des figures ecclésiastiques telles que Allestree exposent en termes plus modérés. Dans la préface de The Ladies Calling (1673), Allestree explique que les femmes sont moins intelligentes que les hommes et que la subordination est la conséquence de sa désobéissance à Dieu. Or, The Ladies Calling fut réédité huit fois avant 1700, preuve que ses thèses rencontraient une adhésion dans la société.43

Américaines 47 (1998): 133-51. Claire Gheereart établit un lien entre les satires misogyncs des contre-pétitions et l'irruption des femmes sur la scène politique durant la guerre civile. 40 En 1691, Robert Gould réprimande Richard Ames pour avoir rédigé un tract où il défend la pureté féminine: The Pleasures of Love and Marriage: A Poem in Praise of the Fair Sex. Cela ne classe pas pour autant Richard Ames parmi la catégorie des réformateurs. En 1688, il avait publié anonymement une satire misogyne intitulée The Folly of Love, a New Satyr against Woman (qui fut rééditée en 1693) à laquelle son pamphlet The Pleasures of Love and Marriage est une répol1';c. The Folly of Love s'attache à prouver que la femme concentre tous les vices et est l'agent de Satan. En 1691, Ames fait paraître une autre attaque contre les femmes: The Female Fire-Ships; A Satyr against W/wring. À la fin du XVIIe siècle, la satire est un genre à la mode que le goût pour les textes classiques entretient. Les satires de Juvénal ont un vif succès si l'on en juge par le nombre d'adaptations parues après 1660. Boileau a un succès retentissant avec ses satires, dont la dixième, Contre les femmes, (Paris, 1694) attaque la gent féminine. 41 The Bride- Woman's Councellor connut huit rééditions, preuve qu'il suscitait un certain intérêt. 42 John Sprint, The Bridewoman's Councellor (London, 1699) 13. 43 Allestree, The Ladies Calling, in Two Parts (London, 1673): "I shall Jïx only on the personal accomplishments of the sex, and peculiarly that which is the most principal cndowment of the rational nature, I mean their understanding. Where first it will be a little hard to pronounce, that they are naturally inferior to men" (Preface). 45

À l'instar de The Ladies Calling, les livres de conduite n'utilisent pas l'invective, tout en plaçant la femme au centre de leur discours. Mais eux aussi dictent aux femmes des comportements, soutiennent leur mise à l'écart sociale et contribuent à renforcer des normes anciennes.

Les livres de conduite On constate la publication en grand nombre après la Restauration d'un style nouveau de livres de conduite. Ce genre, qui s'adressait essentiellement aux hommes jusque vers 1650, se tourne alors vers un lectorat féminin. La percée est si spectaculaire qu'à l'orée du XVIIIe siècle, les manuels de conduite à l'usage des femmes dépassent en nombre et en qualité les ouvrages destinés aux hommes.44 En plaçant la femme au centre du discours, leurs auteurs témoignent indirectement d'une prise en considération accrue du beau sexe dans la société. Toutefois, en faisant des femmes un objet de discours, ils définissent la féminité et les attentes masculines face à cette féminité. C'est donc autant l'idéal que les hommes se font de la femme que les devoirs féminins que ces textes analysent. Or, si les propos qu'ils développent tiennent compte des aspirations des femmes des Aouvelles classes moyennes, ils sont loin d'être progressistes, car ils ne redéfinissent pas la féminité en termes de liberté individuelle. Ils rejettent le modèle aristocratique féminin (et l'insistance sur les signes de statut et de richesse) pour le remplacer par un modèle bourgeois privilégiant une image domestique de la femme sensible, dévouée à sa famille et aux pauvres, et confort de son mari. De plus, ces livres, écrits non plus par des ecclésiastiques mais par des profanes, reproduisent, dans une certaine mesure, les maximes puritaines sur le mariage, qu'ils vulgarisent et propagent. Ainsi en va-t-il pour les écrits de Daniel Defoe qui insistent sur la fonction reproductrice des époux dans le mariage et qui, par là même, renforcent la structure patriarcale. Defoe s'élève contre l'asservissement de l'épouse par le mari, tout comme les puritains qui se prononçaient déjà pour une harmonie entre les époux. Toutefois, il enjoint aux femmes de se placer d'elles-mêmes sous la tutelle masculine. Ne s'exclame-t-iI pas dans The Family Instructor: "voluntary surrender to God! and the godly husband!" La troisième partie de ce manuel, "To Husbands and Wives", illustre à merveille la contradiction inhérente au système de pensée de l'auteur, qui désire établir une forme de contrôle social, mais qui, dans le même temps, ne veut pas sacrifier la liberté féminine. Une jeune femme se querelle avec son époux et lui reproche sa trop grande piété et son désir de leur imposer, à elle et son enfant, un mode de vie régulé par des principes religieux stricts. L'époux, peiné de voir l'élue de son cœur critiquer un comportement qu'il juge indispensable
44 Nancy Annstrong and Leonnard Tennenhouse, ed. and intr. E-ssays in Literature and Soâety: The Ideology a/Conduct (New York: Methuen, 1987) 4-5; voir aussi M. Curtin, "A Question of Manners: Status and Gender in Etiquette and Courtesy," JMH (1985): 57. 46

à leur salut, se refuse à recourir à l'invective ou à toute forme de pression. Il s'en remet à Dieu. Or, l'insoumise est rapidement ramenée dans le droit chemin. Une maladie soudaine autant que dangereuse lui fait prendre conscience de la précarité de l'existence humaine et de l'intérêt qu'elle a à se soucier de son salut éternel. Elle réclame alors l'aide de son mari et s'en remet à sa direction spirituelle. Elle n'a alors de cesse d'assurer la tranquillité et le bien-être de son époux. Ainsi, dans ce chapitre, Defoe tente de réconcilier les contradictions: le mari ne cherche pas à imposer sa loi par la force et la femme finit par désirer sa soumission. Liberté féminine et égalité sont donc en apparence préservées. La situation est cependant des plus équivoques puisque la femme récalcitrante est brutalement châtiée par Dieu dont le pouvoir vient se substituer, à point nommé, au pouvoir marital. La troisième partie de The Family Instructor démontre que la liberté féminine consiste à accepter le système patriarcal et religieux et à se soumettre volontairement à ses exigences en suivant la direction maritale.45 Comme le font remarquer Armstrong et Tennenhouse, que Defoe ait choisi le genre du livre de conduite n'est pas innocent. C'est que sa popularité était à même de propager son point de vue. Mais les ouvrages de Defoe ne sont pas les seuls à avoir reçu un accueil favorable du public. En 1688, George Saville, Lord Halifax, publie The Lady's New Years Gift; or, Advice to a Daughter. Réédité six fois avant 1700, The Lady's New Years Gift est un des premiers textes à s'adresser directement aux femmes. Jusqu'en 1688, les rares livres de conduite destinés à modifier les comportements féminins cherchaient d'abord à convaincre un lectorat masculin qui répercuterait la propagande sur les femmes.46 George Saville, au contraire, désire persuader sa fille et les lectrices directement. En outre, il règle les comportements aristocratiques sur le modèle des comportements bourgeois féminins. C'est donc un comportement unique féminin qu'il propose. En ce sens, les conseils que George Saville prodigue ont une résonance nouvelle puisqu'ils tentent de réformer les femmes dont la liberté était la plus grande et que les moralistes n'osaient pas affronter. Il explique que la religion doit avoir la première place dans les pensées de la jeune fille puisqu'elle est "raison exaltée" ("exalted reason"),47 ce qui lui permet de préparer la lectrice au deuxième chapitre concernant le statut de l'épouse dans le couple:

45 On retrouve les mêmes idées dans un autre texte de Daniel Defoe, Conjugal Lewdness and MaJrimonial Whoredom: A Treatise Concerning the Use and Abuse of the Marriage Bed, publié en 1727, mais rédigé en grande partie dès 1693. Dans l'introduction de l'édition de 1967, Maximilian E. Novak débat de l'influence puritaine dans ce texte (Gainsville: Scholars' Facsimile and Reprints, 1967). Les romans de Defoe reflètent également cette ambiguïté. L'héroïne Roxana est une femme émancipée optant pour le concubinage et rejetant un mari potentiel et sa fille afin de jouir de sa fortune et de sa position sociale. Mais le roman s'achève sur un châtiment divin. Roxana perd sa fortune au cours d'un naufrage et tombe dans la pauvreté. Defoe signale ainsi que les velléités d'indépendance de Roxana sont néfastes et amorales. 46 L'autre exception est le poème de Samuel Rowlands, "The Bride" (London, 1617) qui est un dialogue entre Susan et la mariée et où les deux femmes détaillent les devoirs de l'éJXmseet mèrc. 47 Saville,The Lady's New Years Gift; or, Advice to a Daughter(London, 1688) 16. 47

You must first lay it down for a Foundation in general, That there is II/equalityin Sexes, and that for the better Oeconomyof the World, the Men, who were to be the Law-givers, had the larger share of Reason bestow'd upon them, by which means your Sex is the better prepar'd for the Compliance that is necessary for the performanceof thoseDuties which seem'd to be most properlyassign'd to il.48 Le message est clair: il s'agit de convaincre les femmes de la haute société de la nécessité de se soumettre au pouvoir patriarcal et de circonscrire l'activité féminine à certaines tâches spécifiques, ce qui rappelle les textes puritains. Toutefois, Saville va plus loin que les textes ecclésiastiques dans sa délimitation du rôle social des femmes. S'il indique que la femme doit être mère (et souligne par là, comme les textes puritains, la fonction procréatrice de la femme), c'est dans le sens d'éducatrice qu'il entend ce terme. En outre, il étend la fonction d'épouse au gouvernement de la maisonnée: "of this kind is the Government of your House, Family, and Children, which since it is the Province allotted to your Sex, and that the discharging it well, will for that reason be expected from you. "49 Ainsi, contribue t-il à forger une distinction entre une sphère privée féminine et une sphère publique masculine. Enfin, Saville règle le mode de conduite féminin jusque dans ses moindres détails: la conversation, l'amitié, les passe-temps. Or, les conseils qu'il prodigue montrent une volonté systématique de restreindre les contacts sociaux des femmes aristocrates. Sa justification est, du reste, non plus d'ordre religieux, mais d'ordre social puisqu'il dévoile à sa fille toutes les critiques que la société peut formuler à l'encontre d'une femme qui ne se plierait pas aux règles édictées. Ces quelques lignes sur les femmes et la danse mettent bien en lumière les restrictions imposées à la liberté féminine:
To Dance sometimes will not be imputed to you as a fault, but remember that the end of your Learning it, was, that you might know the better how to move gracefully; it is only an advanJage so far; when it goeth beyond it, one may call it excelling in a Mistake, which is no very great Commendation: It is bcttcr for a Woman never to Dance, because she hath no skill in it, than to do it too often, because she doth it well; the easiest as well as the safest Met/wei of doing it, is in private Companies, as among particular Friends, and then carelessly, likc a Diversion, rather than with Solemnity as if it was business, or had anything in it to deserve a Mont/zs preparation by serious Conference with a Danceil/g-Masler.5o

II illustre donc à merveille les bornes que la société impose aux activités féminines, ainsi que la façon dont elle perpétue des interdits et les transmet aux femmes mêmes. De plus, Ie grand nombre de rééditions de The Young Lady's New Year's Gift en dit long sur le succès de ce volume. Aussi peut on considérer que par l'étendue du
48 Saville 26. 49 Saville 68. 50 Saville 161. 48

lectorat autant que par les idées qu'ils véhiculent, les livres de conduite tels que ceux de Defoe et de Lord Halifax prennent le relais des sermons lus en chaire et tentent d'endiguer la remise en question de la subordination féminine dans la société. Ces divers ouvrages ne restent d'ailleurs pas sans réponse, ce qui alimente la controverse durant tout le siècle. Il semble en effet que le nombre de voix s'élevant pour défendre la cause du sexe faible augmente au fur et à mesure que le siècle passe et que la critique se fait plus acide. Mais plus encore que le nombre des défenses, c'est l'évolution dans l'argumentation qui est significative. Les pamphlets réfutent simplement l'infériorité féminine au début du XVIIe siècle, puis, durant la Restauration, ils osent dénoncer l'oppression de la société patriarcale, pour enfin proposer des solutions permettant aux femmes d'être mieux intégrées dans la société à l'aube du XVIIIe siècle.

Les apologistes du beau sexe

Signe des temps? Des hommes, mais aussi des femmes, prennent la plume pour défendre leurs contemporaines. En 1620, Hie Mulier trouve sa réponse (anonyme, mais Henderson l'attribue à une femme) dans Haee Vir; or the Womanish-Man: Being an Answer to a Late Book Intituled Hie-Mulier. Le pamphlet de John Swetnam suscite également des protestations. En 1617, trois femmes répliquent en dénonçant la fausseté du traité. Les titres qu'elles choisissent sont sans ambiguïté: A Monzell for Melastomus, The Cynieall Bayter of, and foule mouthed Barker against Evahs Sex; or, An Apologetieall Answere to That Irreligious and Illeterate [sic] Pamphlet Made by Jo- Sw. de Rachel Speght, Esther hath Hang'd Haman; or, An Answere to a Lewd Pamphlet, intituled, The Arraignment of Women et enfin The Worming of a mad Dogge; or, A Soppe For Cerberus the laulor of Hell. No Confutation But a Sharpe Redargation of the Bay ter of Women. Les deux derniers textes répondent de façon fort érudite, avec des citations latines, grecques, italiennes et françaises, prouvant ainsi que savoir et féminité ne sont pas antinomiques. Leurs auteurs s'attachent à montrer l'injustice que les pamphlets misogynes font subir à la gent féminine. D'une part, ils reprennent point par point les accusations de lascivité, de méchanceté, d'avarice de Swetnam, et les réfutent de façon systématique en citant les autorités littéraires et ecclésiastiques. Au passage, ces femmes auteurs relèvent en raillant toutes les inexactitudes présentes dans le pamphlet de Swetnam, moyen de montrer que l'auteur est loin d'être fiable. Enfin, elles n'hésitent pas à dénoncer la logique douteuse de Swetnam. Ainsi, Sqwemam souligne l'absurdité du syllogisme de Swetnam sur la nature corrompue d'Eve en ces termes: Woman was made of a crooked rib, so she is crooked of conditions; Joseph Swetnam was made as from Adam of clay and dust, so he is, of a dirty and muddy

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disposition. The inferences are both alike in either: woman is not more crooked in respect of the one, but he is blasphemous in respect of the other.51

Enfin, elles opposent des contre-exemples féminins bibliques et historiques: Marthe, la vierge Marie, mais aussi Elisabeth 1ère, l'épouse de Henry VII ou Marie Stuart. Si ces textes réfutent les pamphlets misogynes et démontrent que les femmes ont un esprit qui vaut bien celui de leurs contemporains, ils ont cependant des limites. Certes, ils concourent à modeler une image de la femme qui est différente de celle proposée par les misogynes. Certains comme Haec Vir et Esther Hath Hang'd Haman, déplorent la moralité à deux vitesses. Toutefois, ils sont encore imprégnés des modèles de la Renaissance. Ainsi, ils acceptent des stéréotypes positifs de la femme en la présentant comme la mère nourricière et en insistant sur la chasteté des femmes vertueuses. L'ambivalence de leur position est reflétée par la contradiction au sein du pamphlet d'Esther Sowernam. D'une part, elle critique l'inégalité qui consiste à accepter l'infidélité et la débauche masculines et à les censurer chez la femme. D'autre part, elle justifie cette double morale en invoquant une pureté féminine naturelle qui rendrait le vice féminin encore plus choquant: "If I do grant that women degenerating from the true end of womanhood prove the greatest offenders, yet in granting that I do thereby prove that women in their creation are the most excellent creatures. "52 Ces textes féminins du début du siècle constituent donc une première étape dans la création d'une conception nouvelle de la féminité. Par leur ton incisif et leur argumentation, ils montrent que les femmes ne sont ni les suppôts de Satan ni les esprits imbéciles que les misogynes décrivent. Ces réponses pourraient sembler purement sporadiques, et en conséquence, sans réelle implication. Ce n'est pourtant pas le cas. Il faut les replacer dans un courant apologiste plus large qui, en modelant et véhiculant aussi une image nouvelle de la femme, plaide pour une révision du rôle féminin au sein de la société. Les apologistes procèdent de plusieurs manières. La première consiste à montrer que les femmes sont capables, dans les faits, d'égaler les hommes les plus illustres et sont loin d'être stupides. Ils réécrivent donc l'histoire en l'analysant sous l'angle féminin. C'est le cas de I. G. et de Lodowick Lloyd, qui en, ]605 et ]607, publient respectivement An Apologie For Women-Kinde et The Choyce of lewels et de Thomas Heywood, auteur de The General History of Women (1657). Ces ouvrages sont des chroniques de la vie de femmes illustres, personnages bibliques, mythiques ou réels. Ils exaltent les activités glorieuses de plusieurs dizaines de femmes qui s'illustrèrent dans les domaines artistique, politique ou militaire. An Apologie For Women-Kinde en particulier, démontre que la vertu féminine ne réside pas seulement en une activité domestique limitée au cercle familial. L'auteur vante la loyauté de Cratissicle, mère du roi de Sparte, qui préféra s'exiler afin de sauver sa patrie, ou les capacités de gouvernement de Zénobie, reine de Syrie, ou
51 H. Sowernam, 52 H. Sowernam, Esther hath Hang'd Haman cité dans Half Humankind Est/Jer hath Hang'd Haman cité dans Half Humankind 39. 212.

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encore la vaillance d'Archidamia qui battit les armées de Pyrrhus de Sparte. S'étant appliqué à transmettre une image triomphante, valorisante, dynamique de la féminité et ayant démontré que la mise à l'écart des femmes n'est pas justifiée, il conclut son pamphlet sur une injonction aux lectrices à résister aux critiques misogynes: "Wherefore fine Ladies, grave matrons, Damesels, / Let your pure mindes withstand al wicked spels, / Yeelde you your selves to ordinance devine, / That your high worth may still more brightly shine, / And thou Dame-Fortune never doe them blesse, / Which by iniustice doe thy sexe oppresse. "S3Cette technique est reprise par Thomas Heywood. Dans son adresse au lectorat, Thomas Heywood rappelle que les femmes sont, comme les hommes, capables d'actions remarquables dont il procure des détails dans le corps de son livre. Il espère en outre que son histoire des femmes suscitera des vocations nouvelles. Since the most powerfullargument that could be invented,to incite men to vertue, hath been the remembrance of their forefathers atchievemcnts, what propercr object can there be of womans emulation, then the deeds of other women, who no lesse then men have ever affordedexamplesof all sorts of gallantry. 54 La deuxième démarche est plus systématique, Aux reproches traditionnels que les conservateurs formulent à l'encontre des femmes, les apologistes opposent des raisons sociales et souvent religieuses expliquant un comportement discutable des femmes. Ce faisant, ils disculpent les femmes de toute responsabilité. De surcroît, ils redéfinissent la nature féminine et mettent en doute par des arguments médicaux, et philosophiques la prétendue infériorité naturelle des femmes. Enfin, ils proposent des changements sur le plan politique, social, éducatif. C'est la tactique d'un grand réformateur français, François Poullain de la Barre dont les trois ouvrages sont traduits en anglais dès 1677, et connaissent une grande popularité.55 Ils revendiquent l'égalité des hommes et des femmes. Poullain de la Barre s'appuie, il est vrai, davantage sur l'argument rationaliste que sur l'exégèse biblique. Pourtant, ses thèses résument bien l'esprit de l'argumentation réformatrice.

53 I. G, An Apologiefor Women-Kinde (London, 1605) Sign D.7. 54 Thomas Heywood, The Generall History of Women, Containing the Lives of the Most Holy and Prophane, the Most Fanwus and Infamous in all Ages, Exactly Described not only from Poeticall Fictions, but from the Most Ancient, Modern, and Admired Historians, to our Times (London, 1657) "To the Reader". 55 Ces textes sont De l'Égalité des deux sexes, discours physique et moral oÙ {'on voil l'importance de se défaire des préjugés (1673), paru en Anglais sous le titre The Woman as Good a.1' tire Man,' or, The Equality of Bath Sexes; De l'éducation des danres pour la conduite de l'esprit dans les mœurs (1674) et De l'Excellencedes hommes contre l'égalitédes sexes (1675). Ce dernier essai, au titre trompeur, s'applique à exposer les thèses antiféministes pour mieux en faire ressortir l'inanité. Les écrits de Poullain de la Barre étaient considérés comme suffisamment sérieux et scientifiques pour faire l'objet d'un article dans le mensuelle Compleat Library en mai 1692. Le Compleat Library résumait le contenu de publications européennes récentes et faisait le point sur l'état des recherches scientifiques et historiques. 51

Il s'applique à montrer dans De l'Égalité des deux sexes que la mise à l'écart des femmes de la sphère publique est due non à une infériorité féminine intellectuelle et naturelle, mais aux préjugés irrationnels masculins. Ces derniers, fondés sur aucun argument valable, n'ont pour but que de justifier la domination masculine: Si on cherche surquoy sont fondées toutes ces opinions diverses, on trouvera qu'elles ne le sont que sur l'intérêt, ou sur la coutume; et qu'il est incomparablement plus difficile de tirer les hommes des sentiments où ils ne sont que par préjugé; que de ceux qu'ils ont embrassez par le motif des raisons qui leur ont paru les plus convaincantes et les plus fortes. . . les scavans et les ignorans sont tellement prévenus de la pensée que les femmes sont inférieures aux hommes en capacité et en mérite, et qu'elles doivent estre dans la dépendance où nous les voyons, qu'on ne manquera pas de regarder le sentiment contraire comme un paradoxe singulier. . . Si en formant les états et en établissant les différents emplois qui les composent, on y avoit aussi appeIlé les femmes, nous serions accoûtumez à les voir, comme elles le sont à notre esgard. Et nous ne trouverions pas plus étrange de les voir sur les Aeurs de Lys, que dans les boutiques.56 Non seulement il retrace l'historique de l'asservissement des femmes57 par les hommes ainsi que de l'établissement de la coutume, mais il voit dans la soumission la source même des vices dits féminins, tels que l'ignorance, la limitation de leur compétence, l'amour de la parure. Il déclare: "Chacun voit en son paÏs les femmes dans une telle sujettion, qu'elles dépendent des hommes en tout; sans entrée dans les sciences, ni dans aucun des états qui donnent lieu de se signaler par les avantages de l'esprit." 58Puis, il poursuit: "Ainsi les femmes n'ayant à faire que leur ménage, et y trouvant assez de quoy s'occuper, il ne faut pas s'étonner qu'elles n'ayent point inventé des sciences, dont la plupart n'ont esté d'abord, que l'ouvrage et l'occupation des oysifs et des fainéants."59 Il justifie l'attrait féminin pour l'apparence, en ces termes: Les femmes montrèrent en cela leur prudence et leur adresse. S'apercevant que les ornemens étrangers les faisoient regarder des hommes avec plus de douceur, et qu'ainsi leur condition en estoit plus supportable, elles ne négligèrent rien de ce qu'elles crurent pouvoir servir à se rendre plus aimables. . . et voyant que les hommes leur avoient osté le moyen de se signaler par l'esprit, elles s'appliquèrent uniquement à ce qui pouvoit les faire paroître plus agréables.60

56 Poullain de la Barre, De l'Égalité des deux sexes 4,9. 57 Poullain voit dans la grossesse la seule faiblesse féminine. Il explique que les hommes profitèrent de cette faiblesse physique temporaire pour exclure les femmes du gouvernement et les confiner à la sphère domestique. De L'Égalité des deux sexes 14-23. 58 De l'Égalité des deux sexes 10-11. 59 De l'Égalité des deux sexes 26-Z7. 60 De l'Égalité des deux sexes 30-31. 52

Cela l'autorise donc à démontrer que si les femmes recevaient une éducation identique à celle des hommes, ces défauts disparaîtraient et rien ne les empêcherait d'exercer les métiers masculins:
l'on s'est figuré que leur exclusion est fondée sur une impuissance naturelle de leur part. Cependant il n'y a rien de plus chimérique, que cette imagination. Car soit que l'on considère les sciences en elles-mêmes, soit qu'on regarde l'organe qui sert à les acquérir, on trouvera que les deux sexes y sont également disposés.61

De même, l'infériorité physique n'est qu'une illusion qui s'évanouirait si les femmes s'exerçaient davantage à des travaux corporels. En effet, "celles qui s'occupent à des exercices pénibles, sont plus robustes que les Dames qui ne manient qu'une aiguille. Ce qui peut faire penser que si l'on exerçoit également les deux Sexes, l'un acquereroit peut estre autant de vigueur que l'autre." Et de conclure: "II est donc inutile de s'appuyer tant sur la constitution du corps, pour rendre raison de la différence qui se voit entre les deux Sexes, par rapport à
l'esprit. "62

Ainsi Poullain de la Barre démontre qu'une socialisation féminine plus adéquate n'a pour obstacle que la coutume et le désir de pouvoir, tous deux confondus par l'esprit vulgaire avec la raison. Il passe donc en revue les métiers qui seraient ouverts à la gent féminine si elle avait accès à la culture: professeurs, "Conseillères d'Estat, Intendantes des Finances", stratèges militaires, médecins. Ce qui lui permet de clore le débat en ces termes: "Pour moy, je ne serais pas plus surpris de voir une femme le casque en teste, que de luy voir une Couronne: présider dans un conseil de Guerre, comme dans celuy d'un Etat." 63 Ce sont, en conséquence, une image et un rôle social féminins complètement nouveaux que Poullain de la Barre propose à ses lecteurs. Plutôt que de considérer l'oisiveté et l'ignorance féminines comme les garants de l'obéissance de l'épouse à l'autorité patriarcale et, par conséquent, d'un certain ordre social et religieux, il les voit comme les preuves d'une oppression due à une interprétation erronée du message divin. La femme, compagne et réconfort, n'est maintenant, à ses yeux, rien d'autre qu'un être méprisé et qui ne peut trouver sa place dans la société: "Je trouve qu'il est aussi indigne de s'imaginer de là comme fait le vulgaire, que les femmes soient naturellement servantes des hommes, que de prétendre que ceux qui ont reçu de Dieu des talents particuliers, soient les serviteurs et les esclaves de ceux pour le bien duquel ils les employent."64 En combattant l'idée d'infériorité naturelle de la femme, Poulain de la Barre cherche à redonner sa dignité à la gent féminine. Ce faisant, il cherche à la réintégrer dans la société.

61 De 62 De 63 De 64 De

l'Égalité l'Égalité l'Égalité l'Égalité

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deux deux deux deux

sexes sexes sexes sexes

140-41. 195. 168. 66-{j7. 53

Le frémissement d'idées concernant la place des femmes dans la société dont témoigne l'apparition de l'argumentation apologiste se produit tardivement. Il s'accélère à la fin du XVIIe siècle alors que grandit l'idée que Marie est une héritière possible de la couronl!e. On note qu'à partir de ]675 plusieurs ouvrages glorifiant le pouvoir féminin d'Elisabeth 1ère paraissent et rappelent l'existence par le passé de femmes iIIustres.65 Néanmoins, ces femmes sont décrites comme des exceptions, et les discours normatifs qui prédominent durant tout le XVIIe siècle pèsent de tout leur poids dans les mentalités. La nature de la presse au XVIIe siècle contribue encore à renforcer cette tradition. Elle illustre à quel point les rédacteurs de journaux sont imprégnés du mode de pensée patriarcal. Considérant sans doute que le rôle de la femme n'est pas de lire leurs écrits mais de vaquer silencieusement aux occupations domestiques, les rédacteurs des journaux ignorent complètement le public féminin jusqu'en 1690.

2. Les débuts de la presse: un genre masculin

Jusqu'en 1690, date de publication de l'Athenian Mercury, premier périodique à inclure les femmes dans son lectorat, les journaux impriment des textes qui, s'ils relatent parfois des faits concernant des femmes isolées, n'abordent jamais les problèmes relatifs à la condition féminine dans son ensemble. La femme est au mieux un objet de discours, elle n'est jamais un interlocuteur. En outre, le plus souvent, les périodiques traitent de sujets ou de thèmes dont les femmes sont écartées, ce qui montre clairement que les rédacteurs ne les considèrent pas comme partie intégrante du lectorat. Le résultat est une indifférence des femmes envers la presse. Dorothy Osborne fournit la preuve du peu d'intérêt féminin qu'elle porte pour leur contenu dans cette remarque qu'elle adresse à William Temple: "I know not how I stumbled upon a new's book this week, and for want of something Else to doe read it." 66

65 William Camden, The History of the Most Renowned and Victorious Princess Elizabeth the Queen of England (London, 1675) réédité en 1688; S. Clarke, The History of the Glorious Life, Reign, and Death of the Illustrious Queen Elizabeth (2nd ed. 1683); John Shirley, The Illustriou,s History ofWomen (London, 1686); Nathaniel Crouch, Female Excellency; or, The Ladies (;lory, Illustrated in the Worthy Lives of Memorable Actions of Nine Famous Women (London, 1(88). Se reporter à Lois G. Schwoerer, "Images ofQueen Mary II, 1689-1695". 66 Dorothy Osborne, Letters of Dorothy Osborne ed. Moore SllÙth, (Oxford: Clarendon, 1(47) lettre n034, Sat. 20 Aug. 1653. Osborne mentionne ce journal dont elle nc cite pas le nom, parce que l'extrait auquel elle fait allusion divulgue une information qui concerne les femmes directement. Il s'agit de la réforme de la cérémonie de mariage imposée par Cromwell en 1653 qui impose le mariage civil. 54

al La presse d'information: 1660-1690
Difficultés d'accès à la presse

D'abord, l'anecdote de Dorothy Osborne laisse entendre que sa lecture d'un périodique est le fruit du hasard. Il faut en effet préciser que l'accès de la presse aux citoyens dans leur ensemble, et aux femmes en particulier, était relativement difficile dans la deuxième moitié du XVIIe siècle. Les journaux d'information appelés "newsbooks"67 paraissant de manière régulière et durable étaient très peu nombreux. En effet, la naissance de la presse fut chaotique, traversant des périodes brèves de relative liberté d'expression durant lesquelles fleurissaient les "newsbooks" et des périodes plus longues de répression visant à supprimer toute publication. Ainsi Cromwell s'appliqua à museler la presse, qui, durant la guerre civile, débattait des divisions entre le roi et le Parlement au fil des colonnes des Intelligencers et autres Mercurius. En 1655, il avait pratiquement atteint son but puisque seuls deux hebdomadaires survivaient: le Mercurius Po/iticus et, appartenant à Marchamont Nedham.68 En 1660, date de disparition de ces deux journaux, seuls deux autres hebdomadaires avaient pris la relève et étaient autorisés à imprimer et publier des informations. La Restauration reprit cet héritage et n'encouragea pas davantage l'essor du journalisme. Charles II était en effet hostile à la presse, la considérant comme une entrave à son pouvoir et comme une menace à la loyauté et à la morale.69 Il chercha donc à en limiter encore les prérogatives. En 1662, il fit voter par le Parlement le Printing Act qui n'autorisait que les maîtres imprimeurs, membres de la "Stationners Company," la confrérie des imprimeurs de Londres, et les presses des deux grandes universités à publier des textes. Il fit également reconduire tous les deux ans, devant le Parlement, le Licensing Act" qui autorisait la publication exclusive de journaux se soumettant à la censure royale. Cela limitait singulièrement le nombre de journaux, car la répression était sévère en cas de désobéissance. Imprimer sans autorisation pouvait être assimilé à un acte de sédition. L'imprimeur était alors passible d'emprisonnement, voire, dans des cas
67 Les "newsbooks" étaient des pampWets bon marché de quelques pages qui fleurirent à partir de 1641. Ils contenaient des informations souvent fantaisistes et mensongères sur le conflit opposant le roi Charles 1er et le Parlement et servaient d'outils de propagande pour les deux partis. Jusqu'à la Restauration des rédacteurs intrépides tentèrent de publier des "newsbooks" hebdomadaires, mais les censures successives leur donnaient rarement la possibilité de prolonger la publication au delà de quelques semaines. 68 Après la chute de Richard Cromwell, quelques journaux royalistes tentèrent en 1659 de revenir sur la scène journalistique mais n'eurent guère de succès, en raison du peu d'informations sur l'actualité qu'ils contenaient. Sur cette époque de transition, voir l'étude de Joseph Franck: The Beginnings of the English Newspaper 1620-1660 (Cambridge Mass: Harvard {IP, 19(1) 263-6('>69 Voir Jeremy Black, The English Press in the Eighteenth Century (London: Croom IIelm, 1987) Chapitre I ainsi que ed. G. Boyce, J. Curran et P. Wingate, Newspaper History from the Seventeenth Century to the Present Day (London: Constable, 1978). 55

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