//img.uscri.be/pth/1e83b04ee9313c35292090a68fc5b01a4fe4fbbf
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

A l'écoute de l'origine

De
281 pages
L'objet de cet ouvrage est de proposer une lecture des onze premiers chapitres de la Genèse - considérés comme une de ses parties les plus signifiantes - à la lumière des travaux d'auteurs contemporains dont les résultats ne sont souvent accessibles que dans des revues et des ouvrages spécialisés. En particulier, une attention toute spéciale est prêtée au rapport "science-foi" et à la dichotomie "vérité scientifique - vérité humaine".
Voir plus Voir moins

,

A r écoute de r origine
La Genè~eautrement

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Déj à parus Etienne GOUTAGNY, Cisterciens en Dombes, 2004 Mgr Lucien DALOZ, Chrétiens dans une Europe en construction, 2004. Philibert SECRETAN, Chemins de la pensée, 2004. Athanase BOUCHARD, Un prêtre, un clocher, pour la vie: l'abbé Pierre Cucherousset, 2004. Michel COVIN, Questions naïves au christianisme, 2004. Vincent FEROLDI (dir.), Chrétiens et musulmans en dialogue: Les identités en devenir, 2003. Karékine BEKDJIAN, Baptême, mariage et rituel funéraire dans l'église arménienne apostolique, 2003. Albert KHAZINEDJIAN, La pratique religieuse dans l'église arménienne apostolique, 2003. Philippe CASPAR, L'embryon au IIème siècle, 2003. Jean BAILENGER, Biologie et religion chrétienne, 2003. Ferdinand de HEDOUVILLE, Relations sur mon séjour en exil et l'exode des religieux jusqu'en Russie, par un novice de Valsainte, de 1797 à 1800, 2003. Nicolas-Claude DARGNIES, Mémoires en forme de lettres pour servir à I 'histoire de la Réforme de La Trappe établie par dom Augustin de Lestrange à la Valsainte..., 2003. Jeanine BONNEFOY, Vers une religion laïque ?, 2002. Albert KHAZINEDJIAN, L'église arménienne dans l'église universelle. De l'évangélisation au Concile de Chalcédoine, 2002. Albert KHAZINEDJIAN, L'église arménienne dans l'œcuménisme. Des suites du Concile de Chalcédoine à nos jours, 2002.

André Thayse

,

A l'écoute de l'origine
La Genèse autrement

L'Harmattan 5-7~e de I~ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti~ 15 10124 Torino ITALIE

avec la collaboration

de Marie-Hélène

Thayse-Fouben

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7679-5 EAN : 9782747576796

Préface

Longtemps, l'étude des textes bibliques est restée l'apanage presqu'exclusif des exégètes, des théologiens et, plus généralement, des ecclésiastiques et des religieux. Mais à partir de la seconde moitié du vingtième siècle, ces textes ont reçu une attention de plus en plus soutenue de la part de spécialistes de diverses disciplines laïques: philosophes, sociologues, ethnologues, historiens et psychanalystes. Dans le domaine de la psychanalyse, dernier en date à avoir proposé un autre regard sur le texte biblique, c'est assurément Françoise Dolto qui a fait œuvre de pionnière. Parallèlement à cet intérêt des sciences humaines pour les Écritures, un certain abaissement des barrières idéologiques entre religions ainsi qu'entre pensées laïque et religieuse a favorisé un vaste brassage d'idées dont ont émergé de nouvelles pistes pour l'exégèse. L'objet de cet ouvrage est de proposer une lecture d'une des parties les plus signifiantes de la Genèse à la lumière des travaux d'auteurs contemporains dont les résultats ne sont souvent accessibles que dans des revues et des ouvrages spécialisés. En particulier, une attention toute spéciale sera prêtée au rapport science-foi et à la dichotomie vérité scientifique-vérité humaine. Par cette approche, je voudrais, dans la mesure de mes moyens, contribuer à l'avancée d'un humanisme où progrès des sciences et progrès des

6

À l'écoute de l'origine. La Genèse autrement

esprits se respecteraient de progrès différents.

davantage, même s'il s'agit de deux types

Premier livre, ou Entête - selon le néologisme forgé par André Chouraqui - du Pentateuque et de la Bible tout entière, la Genèse
a incontestablement origine comme premier mot-clé et comme ultime questionnement. Lequel d'entre nous ne se souvient de ces merveilleux récits bibliques qui étaient autrefois présentés comme ceux qui racontaient l'histoire des origines du monde et de l'humanité? Et le mot histoire devait être entendu au sens de récit historique. Mais, comme chacun sait, ces récits de l'origine ont, il y a pas mal de temps déjà, perdu leur statut de récit historique. Confrontés à la rigueur de la modernité, ils ont depuis lors été revisités par des spécialistes de sciences profanes - philosophes, psychanalystes, historiens - comme par des représentants de sciences religieuses - exégètes, théologiens - qui leur ont conféré un autre statut et les ont dotés d'un surplus de sens. Et cette démarche d'attacher à un texte un surplus de sens, par suite d'une connaissance nouvelle ou tout simplement comme conséquence de l'écoulement du temps, apparaît comme saine et féconde; c'est elle qui permet de focaliser le texte vers l'avant - vers sa téléologie - et d'ouvrir l'acte de lire à des développements qui affectent la signification de l'écrit. C'est dans cette perspective que le philosophe Paul Ricœur a pu parler d'une ré-invention du texte biblique, d'une parole nouvelle prononcée à propos du texte et à partir du texte. Vaste fresque décrivant les origines, la Genèse est formée de plusieurs ensembles. Au centre de grands débats, ses onze premiers chapitres constituent une première partie spécialement illustrative des questions que se pose l'Homme, sur son origine, sur sa finalité, sur Dieu, sur l'émergence du Mal dans le monde. Profondément différents, de par leur style et leur contenu, de la suite de l'ouvrage, ces chapitres constituent le matériel principal sur lequel portera notre relecture. Ils contiennent les récits bien connus de la création en sept jours, de la tentation d'Adam et Ève, de l'expulsion des humains du paradis terrestre, de Caïn et Abel, du Déluge, de Noé et de ses fils et de la Tour de Babel. Origine, début, création de l'Univers, formation de l'humanité, ces thèmes des onze premiers chapitres constitueront donc la clé de notre lecture. Ce sont ces thèmes également qui, depuis la nuit des temps, ont hanté la conscience de l'humanité. Or, si dès les premières civilisations, les hommes et les femmes se sont interrogés

7 sur ce qui s'est passé au commencement, ce n'est qu'au cours du vingtième siècle que des éclaircissements ont pu être apportés à propos de la situation de notre Univers dans le temps et dans l'espace. L'Univers n'a pas toujours existé, et il n'existera pas toujours: il a eu un début et il aura une fin; sa dimension n'est pas infinie, ce qui ne signifie cependant pas qu'il ait une limite. Grâce aux astronomes et aux cosmologistes, nous pouvons maintenant avoir une vision relativement claire de la naissance de l'Univers, de son évolution dans le temps, de sa composition et de sa structure. Cette vision des choses est d'un acquis récent; elle exprime la vérité scientifique sur l'origine de l'Univers. Type de vérité qui, à partir du vingtième siècle, a atteint un haut degré de fiabilité et de stabilité. Je m'explique. À partir de données de l'expérience, les scientifiques ont construit la théorie de la relativité et la théorie quantique. Ils ont ensuite appliqué ces théories à la structure de l'Univers, et en ont déduit que celui-ci était né il y a quinze milliards d'années sous la forme d'une bulle d'énergie pure, et que son évolution était calculable avec une précision étonnante. Observation à l'appui, ils ont enfin constaté que l'évolution réelle de l'Univers correspondait bien à son évolution calculée, et que les restes de sa naissance étaient décelables et mesurables encore maintenant. En d'autres termes, la science a atteint ce à quoi les plus beaux récits et les plus belles légendes ne sont pas encore parvenus, à savoir d'arriver à une sorte de vérité quasi absolue sur l'origine de l'Univers et sur son évolution dans le temps. Tournons-nous maintenant du côté des récits religieux et des légendes, et tâchons de voir à quel type de vérité ils peuvent prétendre. En particulier, tentons de discerner ce en quoi leur vérité pourrait - d'une certaine façon - apparaître comme complémentaire de la vérité scientifique. Dans le monde antique, lorsque les sciences de la nature n'en étaient encore qu'à des balbutiements, c'étaient les mythes ou les récits religieux qui parlaient de l'origine de l'Univers et des vivants qui le peuplent. Les grandes civilisations ont toutes eu leurs mythologies, leurs mythes, leurs récits du commencement. Provenant de l'Inde, les hymnes védiques se sont positionnés sur la question de l'origine mille ans avant les récits bibliques. Ce sont cependant ces derniers qui, dans les mondes proche-oriental et occidental, ont eu le plus grand impact.

8

À l'écoute de l'origine. La Genèse autrement

Les récits de la Genèse sur les origines de l'Univers sont donc des mythes; quoiqu'ils soient nés d'une situation historique bien précise, ils n'ont cependant aucune prétention à la vérité historique ou à l'exactitude scientifique. Oublier cela, c'est gravement méconnaître l'esprit de la Bible. C'est pourtant de cette

méconnaissance que sont nés

-

et que naissent encore

-

malen-

tendus et incompréhensions, entre scientifiques et religieux, entre chercheurs des sciences exactes et tenants du dogme, entre représentants de la pensée rationnelle et philosophes de l'herméneutique. L'astronome Galilée, le naturaliste Darwin, le jésuite paléontologue Pierre Teilhard de Chardin, et tant d'autres, illustres ou moins illustres, pourraient douloureusement en témoigner. Car si le rationalisme rigoureux tolère rarement d'être interrompu par une pensée intuitive ou poétique, la religion, lorsqu'elle succombe à la tentation du fondamentalisme, présente une énorme résistance à la progression des idées. Si donc les récits de la Genèse n'ont (plus) aucune prétention à la vérité scientifique, à quel type de vérité peuvent-ils encore prétendre? Plus fondamentalement, à quoi peuvent-ils encore servir dans un domaine dominé par les sciences exactes, là où des arguments scientifiques irréfutables ont déjà été avancés, et dans un monde où prévaut l'obsession de la rentabilité des investissements intellectuels comme des produits de consommation? C'est à cette question que je voudrais m'essayer à répondre tout au long de cet ouvrage, et je voudrais le faire comme on prouve le mouvement en marchant, c'est-à-dire simplement en lisant le récit biblique des origines, en l'écoutant, en voyant les images qu'il inspire, en dialoguant avec les prophètes et les prophétesses de notre temps. Psychologues et psychanalystes, philosophes et théologiens, historiens et exégètes, mais aussi - et peut-être surtout - intuitifs discrets et anonymes, davantage portés à une compréhension émotionnelle de la vie qu'à une pensée discursive sur la vie, nous aideront à aller là où les sciences exactes ne vont pas. Ce que je voudrais arriver à montrer, c'est que si les textes bibliques disent une vérité qui est moins sûre que celle qui émane des théories scientifiques, par contre l'objet sur lequel porte cette vérité est plus vaste. C'est d'ailleurs ce qu'exprime le physicien Bernard d'Espagnat lorsqu'il défend la conception selon laquelle le rôle essentiel de la science est spécifiquement référé à la seule réalité empirique, mais qu'à côté de cette réalité il y a aussi autre chose auquel le Réel participe.

9

Avec la rationalité il faut à fait jusqu'au but
-

-

c'est un impératif

-

aller aussi loin il faut se fier

qu'avec son aide on peut aller. Comme elle ne conduit pas tout

qui est de connaître le réel

ensuite à des guides moins sûrs (B. d'Espagnat, Un atome de sagesse. Propos d'un physicien sur le réel voilé..., p. 19). Pour nous, ces guides moins sûrs - mais qui peut-être nous conduiront plus loin - seront représentés par les onze premiers chapitres de la Genèse, encore connus sous le nom de récits des origines. La revisitation de ces récits devrait permettre d'apporter quelques éléments de synthèse dans le domaine de la relation entre vérité scientifique et vérité humaine, ou encore entre raison et intuition. Une revisitation, ou une relecture, suppose encore une certaine spécificité par rapport aux visites et aux lectures antérieures. Une approche par la littérature, par les écrits de philosophes et de savants, par les réflexions de théologiens et de psychanalystes, par les pensées des représentants des civilisations juive et chrétienne, croyants, agnostiques ou athées, mais aussi, et peut-être surtout, par une resituation des récits dans l'interrogation générale sur le sens éternel de la vie humaine, telle sera la spécificité utilisée pour revisiter le texte, mais aussi pour voir à quel type de vérité il peut prétendre. De justes associations de mots peuvent parfois faire dire au mythe telle ou telle vérité qu'il n'est pas possible de déduire par des arguments purement rationnels. Il se peut alors que ce cheminement produise une sorte d'élection mutuelle - consciente ou inconsciente - entre communautés historiques, communautés

de lecture et chercheurs de tous bords, en quête des traces

-

mystérieuses quoique non totalement indéchiffrables - d'un Être profondément caché. D'un Dieu qui, selon l'écrivain philosophe Régis Debray, plutôt que de dire à Moïse Je suis celui qui est (Ex 3, 14), aurait dû lui dire: Je suis l'Être dont l'essence est de jouer à cache-cache, de vous voiler ma face et de revenir dans votre dos, pour vous surprendre. Millénaire après millénaire. Au fond, j'étais la poésie même: un mythe qui dit la vérité. Et la vérité, c'est que vous ne pouvez vous passer d'un poème, d'un songe collectif, d'une étincelle d'ailleurs, si vous voulez vivre et pas seulement subsister (Dieu, un itinéraire, p. 381).

10

A l'écoute

de l'origine. La Genèse autrement

Dès les premières lignes de la Genèse, s'y affirme le thème de la création par séparation: Dieu crée en séparant. Partant de ce thème de la séparation, je le prolonge en marquant d'emblée la distinction entre vérité scientifique universelle et définitive, qui met en ordre la réalité dans laquelle nous vivons, et vérité humaine éminemment personnelle et plus risquée parce que ne s'appuyant pas sur une théorie formalisée, vérité assimilable à l'émotion que tout un chacun peut, par exemple, ressentir face à une œuvre d'art. Vérité qui ne résulte pas d'un savoir, mais d'une dimension de la réalité dans laquelle un être peut se construire en éprouvant des émotions dans la rencontre avec d'autres êtres. Plus qu'une longue explication, un exemple peut illustrer la distinction entre vérité scientifique et vérité émotionnelle. Un tableau peut faire l'objet d'une analyse chimique dont le résultat fournira la composition précise et exacte de la peinture utilisée par le maître; ce même tableau suscitera chez le spectateur émotion et questionnement qui sont les facettes d'une autre vérité, différente pour chacun, vérité qui réinvente et réoriente l'œuvre originelle dans un sens que l'artiste ne pouvait anticiper. À cet égard, il n'y a pas d'exemple plus frappant que la lecture d'un texte qui prolonge au temps du lecteur une vérité amorcée au temps du rédacteur et entretenue au cours des siècles par les attentes différentes des communautés successives. Flenaercienaents La photo de couverture est due à Bernadette Thayse. Les illustrations des pages 46 et 206 sont dues à Jean-Luc Thayse. Marie-Hélène Foubert a accepté de lire et de commenter le manuscrit.

Chapitre

1

Origine:

raison

et intuition

Dans ce chapitre introductif, et avant que d'aborder l'étude du texte biblique proprement dit, je voudrais tout d'abord baliser certaines des connaissances actuelles sur les origines de l'Univers et de l'Homme, et évoquer quelques-unes des grandes interrogations qui y sont liées: le sens de la vie, l'émergence et la persévérance du Mal dans le monde, la question de l'existence d'un Dieu créateur, la signification des destinées individuelles. Ceci fournira un cadre d'épure dans lequel devrait pouvoir s'insérer une interprétation des textes de la Genèse qui ne soit en contradiction ni avec les acquis scientifiques, ni avec les intuitions et les sensations de l'Homme, et qui soit susceptible d'adhésion par le croyant comme d'intérêt pour le non-croyant. Situer précisément le domaine propre, tant des récits mythiques que des théories scientifiques, devrait permettre, aussi bien d'ouvrir des perspectives valorisantes pour l'exégèse, que de lui éviter des dérives ou des amalgames malencontreux. 1.1. L'Origine, obscur objet du désir

Qui n'a éprouvé la puissance émotionnelle attachée à un commencement, à un début, à un premier matin? Les psychothérapeutes reconnaissent dans le temps de la petite enfance, ou dans

12

A l'écoute

de l'origine. La Genèse autrement

celui de la jeunesse, la période des expériences structurantes, des cycles joie-deuil qui marquent et conditionnent toute l'existence. Que penser alors de la puissance d'envoûtement exercée par la naissance de l'Univers, ce Commencement de tous les commencements, cet hapax, cet Événement unique qu'aucun œil n'a vu en dehors de Toi, Ô Seigneur (Synhedrin 99a), ce grand Moment qui n'aurait été précédé par aucun autre? Si la naissance d'un individu est précieuse, celle de l'Univers est inestimable, car ce grand Instant conditionne tous les autres commencements. Ce qui a failli ne pas être existera toujours, ce qui aurait pu rester éternellement inexistant survivra à jamais (V. Jankélévitch, La mort, p. 460). Distinguer dans la nuit obscure du passé les moments de leur histoire qui, plus que d'autres, ont construit le présent, voilà peutêtre le grand défi qui longtemps encore passionnera les individus comme les générations. Car, depuis la nuit des temps, l'humanité se demande d'où elle a surgi et s'interroge sur sa finalité. De quel monstrueux cataclysme ou de quel invraisemblable amour est-elle le fruit? Lorsque, quinze milliards d'années après sa naissance, nous contemplons le cosmos et constatons les conséquences de l'explosion initiale qui l'engendra, la question de l'origine, de notre origine, de nos racines profondes, de ce qui s'est passé en ce tempslà, cette question tenaille, lancinante, obsédante, mais à jamais sans réponse, ni assurée, ni définitive. Or, si les profondeurs du temps et de l'espace étaient, jusqu'il y a peu, restées en dehors de toute possibilité de connaissance, la découverte, au cours du vingtième siècle, du big bang, ce Grand Commencement avant lequel il n'y aurait pas eu d'avant, a permis, non pas de connaître entièrement, mais d'envisager ce que fut le début de l'Univers observable. Et si les scientifiques paraissent s'accorder aujourd'hui sur la façon dont cela s'est passé - sur le quand et le comment des événements -, par contre il semble bien que le pourquoi cela s'est passé restera à jamais cette insondable énigme qui aujourd'hui encore nous défie dans la banalité de l'énoncé: Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? La toujours actuelle question de Leibniz ne cesse d'exprimer cet envoûtement, cette fascination, que l'Origine exerce sur l'Homme. Pour l'observateur humain, le mystère ultime de l'Univers est bien son existence et son dessein. Le sens ne se livrera - s'il se livre - que dans un futur, quand les vies auront été vécues, le temps traversé et l'histoire entièrement parcourue. À l'histoire de l'Univers se su-

Origine: raison et intuition

13

perpose celle des hommes et des femmes, enfants de la flèche du temps (I. Prigogine), qui le peuplent et lui assurent un supplément d'âme; prétendre remonter à l'origine de l'humanité et démonter les mécanismes de son apparition sur Terre - apparition que l'on peut situer il y a trois millions d'années avec l'australopithèque gracile (Lucy) -, fait aussi partie du souci des scientifiques. Selon l'opinion d'une majorité d'entre eux, les vivants pourraient être les enfants de l'ensemencement de la Terre, il y a quelque quatre milliards d'années, par un nuage de comètes dont la fraction volatile a permis de constituer l'atmosphère. À partir de cet ensemencement, la vie serait apparue et se serait développée selon un phénomène physico-chimique normal. Mais le pourquoi de l'émergence de la vie, de son évolution vers la race humaine, de la présence de tel individu plutôt que de tel autre, ce pourquoi demeure aussi impénétrable que le pourquoi de l'existence de l'Univers. La naissance de chaque individu est un fait unique, un hapax, aussi inimitable, aussi fondamental, aussi questionnant que la naissance du monde dans lequel il évolue. Les questions du début et de la finalité de l'existence interpellent aussi bien l'homme de la rue que le savant ou le philosophe. Or, l'existence ne peut donner de preuve d'elle-même. La vie une fois vécue, bouclée, accomplie, on se demandait: à quoi bon? oui, à quoi rime cette petite promenade de monsieur Un Tel dans le firmament du destin, ce stage de quelques décennies dans la vallée de la finitude? ce séjour sans tête ni queue dans les pâturages de l'en-deçà? et pourquoi d'abord monsieur Un Tel est-il né un jour plutôt que de rester éternellement inexistant? et pourquoi, étant né, doit-il un autre jour cesser d'être, sans qu'aucune explication lui soit fournie sur les raisons de cet absurde voyage circulaire? Quelle est donc la finalité de tout cela? (V. Jankélévitch, La mort, p. 463-464).

1.2.

Comprendre ou ressentir

Le sens des événements et le fond de l'être à la fois passionnent et échappent; sans cesse cependant l'Homme a le souci de comprendre, d'interpréter, d'analyser, sa vie et l'événement, d'en faire l'exégèse. Cet insatiable souci de saisir, cette perpétuelle quête de sens, cette passion de découvrir, de vouloir sonder l'inconnu, de

14

A l'écoute

de l'origine. La Genèse autrement

connaître son origine et d'expérimenter ses limites, sont propres à l'Homme; si, jusqu'à présent, le souci d'appréhender la naissance de l'Univers et d'explorer ses frontières n'ont pas conduit l'Homme à la découverte de la réalité ultime, ses questionnements le poussent cependant à une inépuisable quête à propos de cette réalité. Cette quête, l'Homme la conduit en utilisant les deux facultés dont il est doté. Pour expliquer l'étrange fait que quelque chose - ou quelqu'un - existe plutôt que rien - ou que personne -, l'être humain peut s'appuyer sur sa raison et sur son intuition. La raison permet d'analyser, de formaliser, tout ce que nous pouvons appréhender par les sens. Les théories physiques visent à structurer, à axiomatiser, ce que nous pouvons voir, entendre, toucher, sentir, goûter. Toute théorie physique qui discute la nature de l'Univers et son commencement, n'en constitue cependant qu'un modèle, une représentation, voire un mythe, qui n'existe que dans l'esprit humain; le modèle n'est pas la réalité, il n'en est qu'une description humainement raisonnable (à partir de laquelle l'habitant de la planète Terre peut raisonner). Contrairement à la raison, l'intuition est une forme de connaissance qui ne recourt ni au raisonnement, ni à l'observation. Sentiment plus ou moins vague de ce qui pourrait exister, de ce qui aurait pu se passer, de ce que cacherait l'inconnaissable par la raison des événements présents. Si l'intuition ne doit pas aller à l'encontre de la raison, il faut aussi que cette dernière accepte de rester attentive au surplus de conscience, à l'excès d'humanité, vers lequel l'intuition la pousse. L'observation de Bernard d'Espagnat a des accents de vérité: Quiconque a, la nuit, longé quelque grève a eu des intuitions de choses situées au-delà des mots. J'aime à penser que ces intuitions ne sont pas «pâtures de vent» (Le réel voilé, p. 458). La raison peut fonctionner sans l'intuition. L'intuition peut fonctionner sans la raison. Mais on peut penser qu'un homme ne devient véritablement humain que lorsque raison et intuition coopèrent et que déductions et sensations convergent. Car voilà deux modes de la connaissance, deux formes de l'intelligence, qui devraient bien un jour se rencontrer quelque part, se compléter, se réconcilier! Les penseurs, philosophes des sciences humaines ou chercheurs des sciences exactes, reconnaissent dans l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse, auxquels Pascal fait appel dans ses œuvres, res-

Origine: raison et intuition

15

pectivement les arguments de la raison qui entraîne l'adhésion de l'auditeur par des démonstrations rigoureuses, et ceux qui savent toucher le cœur et l'imagination en s'appuyant sur ce que l'Homme a de plus humain. Certains de ces hommes de science ont également tenté d'incorporer dans leur domaine la dichotomie raison-intuition. Ainsi, le philosophe Emmanuel Levinas, plutôt que de baser son système philosophique exclusivement sur la raison, a fait justice à l'intuition en accordant la priorité à une attention à l'autre, à une altérité. Cette altérité n'offusque pas la vie de l'esprit et le travail de la raison, mais elle les oblige à emprunter de nouvelles voies. Elle déloge le philosophe de ses positions de maîtrise, lui signifie que la rationalité ne détient pas l'ultime clé de l'intelligibilité de ce qui est, et oriente son attention vers la faiblesse, la vulnérabilité et la précarité, qui signifient, avant les concepts, par la parole des prophètes, un appel à la responsabilité (C. Chalier, L'inspiration du philosophe, p. 10). Quant au physicien Bernard d'Espagnat, inventeur du concept de Réel voilé où certaines notions telles l'espace, l'objet, la causalité, que l'on pouvait croire absolues, sont relativisées, voilées, il aime mettre en valeur l'intuition de l'Homme, faculté qui, davantage que la raison, peut lui donner accès à la profondeur des choses. La notion de Réel voilé exalte l'idée d'une quête, portant sur un domaine plus étendu que la science puisqu'elle s'appuie aussi sur l'affectivité. Or, cet esprit de quête de quelque inaccessible est ce qui, de tout temps, a donné naissance aux plus belles œuvres d'art (poèmes à Ammon, psaumes, temples grecs, cathédrales, musique de Bach, etc. : le lecteur complétera la liste selon ses goûts). Et je dis que l'idée d'un Réel conçu selon ce mode donne à l'homme un élan irremplaçable (B. d'Espagnat, Le réel voilé, p. 459).

16

À l'écoute de l'origine. La Genèse autrement

1.3.

Comprendre par la raison à la recherche du Commencement

La science

La connaissance rationnelle, gérée par l'hémisphère gauche du cerveau humain, réalise la capacité qu'a l'Homme de comprendre le fonctionnement des choses grâce à un processus que l'on peut qualifier d 'hypothèse-vérification. Ce sont ses facultés d'analyse, d'abstraction, son aptitude à raisonner et à calculer qui l'ont conduit aux prodigieuses découvertes scientifiques relatives à l'origine de l'Univers. L 'Homme rationnel est caractérisé par une pensée analytique abstraite et une propension à vouloir expliquer les choses. Elles lui ont permis, dans sa recherche sur les origines cosmiques et sur l'évolution du monde, de pouvoir tracer une histoire complète et cohérente qui va du big bang - cette explosion primor-

diale qui marqua le début de l'Univers

-

jusqu'à l'apparition de

l'Homme. Le vingtième siècle a d'abord été, par excellence, celui de l'essor scientifique. Si, depuis toujours, les profondeurs de l'espace et du temps ont fasciné l'Homme, longtemps elles lui ont paru insondables. Or, à partir du dix-septième siècle, l'Homme a progressivement eu à sa disposition les instruments qui lui ont permis de voir et d'écouter de plus en plus loin dans l'espace intersidéral, et de remonter de plus en plus profondément dans le temps, jusqu'à découvrir l'Univers primordial dans sa simplicité originelle. En 1609, Galilée, scrutant la Voie lactée avec une des premières lunettes astronomiques, découvre que le mince ruban laiteux qu'on peut apercevoir dans le ciel certaines nuits sans lune est constitué d'étoiles dont on évaluera ultérieurement le nombre à quelque six cent milliards. En 1780, l'Anglais William Herschel émet l'hypothèse que la Voie lactée a la forme d'une roue que nous apercevons par la tranche, roue dont le diamètre sera plus tard estimé à dix mille années-lumière. Cette roue effectue une révolution autour de son axe en quelques centaines de millions d'années. Au début du vingtième siècle, on pensait que la Voie lactée constituait tout l'Univers. Or, depuis longtemps, les astronomes avaient également discerné dans les profondeurs du ciel des objets étranges en forme de nuage qu'ils avaient appelés nébuleuses. Aux environs des années 1920, l'enjeu d'un débat scientifique était de savoir si ces nébuleuses se situaient à l'intérieur de la Voie lactée ou si elles lui étaient extérieures. TI revint à l'astronome anglais

Origine: raison et intuition

17

Edwin Hubble de mettre fin aux polémiques en montrant en 19231924 que la nébuleuse d'Andromède se situait à une distance de deux millions d'années-lumière et était donc franchement hors de la Voie lactée. Certaines nébuleuses étaient donc des îles d'étoiles, semblables à notre Voie lactée, et ces îles d'étoiles reçurent le nom de galaxies. Depuis lors, on estime que l'Univers observable est constitué d'une centaine de milliards de galaxies, chacune comprenant quelques milliards à quelques centaines de milliards d'étoiles. La découverte que l'Univers était peuplé de galaxies, semblables à la Voie lactée, fut suivie quelques années plus tard par une découverte encore bien plus étonnante. Hubble annonça en 1929 avoir découvert que ces galaxies s'éloignaient l'une de l'autre et que leur vitesse de fuite était proportionnelle à leur distance: plus les galaxies sont éloignées, plus rapidement elles s'enfuient. L'importance de cette découverte tient à ce que, du phénomène de la fuite des galaxies à celui du commencement de l'Univers, il n'y a qu'un pas. Et ce pas fut franchi par le savant belge Georges Lemaître en 1931. Si les galaxies se fuient l'une l'autre, c'est que l'Univers s'étend, et s'il s'étend, c'est que, avant, il devait être plus petit. Si l'on pouvait remonter le temps, on devrait donc trouver un Univers de moins en moins étendu jusqu'à découvrir - il y a environ quinze milliards d'années - un atome primitif de dimension nulle et de densité infinie. L'explosion de cet atome aurait alors marqué le commencement de l'Univers, mais aussi peut-être le début du temps et de l'espace. Cette découverte avait pour conséquence d'amener enfin la science à la question de la naissance de l'Univers. Mentionnons encore qu'en 1965, deux physiciens américains, Arno Penzias et Robert Wilson, sont tombés, bien involontairement, sur une remarquable confirmation de la théorie du big bang. lis découvrirent un bruit de fond qui existait uniformément dans tout l'Univers, et ce bruit de fond était l'écho assourdi du grondement fabuleux - ou de l'éclair fulgurant - qui dut accompagner l'explosion primordiale. Autrement dit, les deux physiciens venaient de découvrir, dans une onde fossile, un vestige du commencement de l'Univers (S. Weinberg, Les trois premières minutes de l'univers). Ce grand Commencement, provoqué par l'explosion primordiale désormais appelée big bang, constitue le moment limite en deçà duquel il n'est plus possible de remonter dans le temps, qui

18

À l'écoute de l'origine. La Genèse autrement

d'ailleurs n'existait peut-être pas avant. Demander ce qui s'est passé avant le big bang reviendrait, selon une image due à Stephen Hawking - un des plus grands cosmologistes de la fin du vingtième siècle, et l'un des plus brillants physiciens depuis Einstein -, à chercher un point qui se situerait au nord du pôle Nord (S. Hawking, Une brève histoire du temps. Du big bang aux trous noirs) . Cela signifie que l'existence, ou la non-existence, d'un temps antérieur au big bang, ou d'événements qui se seraient passés avant l'explosion initiale, n'ont aucun effet sur l'état actuel de l'Univers observable, et ne relèvent donc pas de la physique, mais de la métaphysique. On peut donc poser que, en ce qui concerne notre histoire, le temps, l'espace et l'Univers ont commencé avec le big bang. Quant à la taille actuelle de l'Univers, elle est déterminée par l'horizon des événements; comme les objets les plus lointains s'éloignent de nous le plus vite, il existe un horizon au-delà duquel nous ne pouvons plus rien percevoir. L'âge de l'Univers étant de quinze milliards d'années, cet horizon se situe à quinze milliards d'années-lumière, et détermine donc la taille de l'Univers observable. L'hypothèse du big bang introduit une limite naturelle, non seulement à l'âge de l'Univers, mais aussi à sa dimension observable. Voilà ce que l'Homme a pu découvrir du Commencement en utilisant sa raison. Et de la découverte du Commencement, à la réponse à l'éternelle énigme Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?, il n'y aurait, semble-t-il, également qu'un pas à franchir, mais ce pas est loin d'être fait. Peut-être même serait-il infranchissable. Car, pour reprendre une formulation - qui n'est peut-être qu'une boutade - due à Stephen Hawking, si nous trouvions la réponse à cette question, ce serait le triomphe ultime de la raison

humaine

-

à ce moment, nous connaîtrions la pensée de Dieu et

répondrions à l'attente d'Einstein: Je veux savoir comment Dieu a créé le monde. Je ne suis pas intéressé par tel ou tel phénomène, par le spectre de tel ou tel élément. Je veux connaître Ses pensées, le reste est du détail (A. Einstein, cité par A. Delsemme, Les origines cosmiques de la vie. Du Big Bang à l'Homme, p. 39).

Origine: raison et intuition

19

Mais y avait-il seulement un Dieu au Commencement? Et si oui, qui pouvait-Il être? Quel est Son Nom? Et, s'Il existe, les hommes découvriront-ils un jour Sa pensée? Pourront-ils déchiffrer le texte de la vie et le comprendre en profondeur? Et à quelle surprise, à quelle récompense peuvent-ils s'attendre? Quelle est la récompense qui par-delà les temps messianiques fait le prix du monde futur? Rabbi Yochanan a dit: «C'est le vin conservé dans les grappes depuis les six jours de la création.» (...) N'avez-vous jamais désespéré de comprendre un texte ancien? N'avez-vous pas été effrayé par la multiplicité d'interprétations qui s'interposent entre ce texte et vous? N'avez-vous jamais été découragé par l'ambiguïté de toute parole, fût-elle droite et actuelle, qui déjà s'éloigne et se frelate et en appelle à l'interprétation? Le monde futur ne serait-il pas la possibilité de retrouver le sens premier des mots qui est aussi leur sens ultime? La m~gnifique image du vin qui se conserve inaltéré dans son raisin depuis les six jours de la création promet le sens originel de l'Écriture par-delà tous les commentaires et toute l'histoire qui l'altéra. Mais elle promet aussi la compréhension de tout langage humain, elle annonce un nouveau Logos, donc une autre humanité. L'image dénoue le nœud tragique de l'histoire du monde (E. Levinas, Difficile liberté, p. 99). Un Créateur à l'épreuve de la raison?

Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l'œuvre de ses mains, le firmament l'annonce,. le jour au jour en publie le récit et la nuit à la nuit transmet la connaissance (Ps 19,2-3). L'hymne au Dieu créateur, attribué au roi David, est enraciné dans I'histoire lointaine; il est né de la vie quotidienne du peuple hébreu. En Israël, Dieu était considéré comme créateur et législateur, et pour le roi David, les étoiles au firmament devaient paraître comme les preuves visibles de Sa gloire et de la grandeur de Sa création. Le monde actuel est bien différent de celui du psalmiste, et depuis cette époque le soleil et les étoiles ont perdu leur statut de symbole. Pour nous, hommes du troisième millénaire, s'il y

20

A l'écoute

de l'origine. La Genèse autrement

a quelque chose, dans ce que nous pouvons découvrir de l'Univers, qui pourrait raconter la gloire de Dieu, et l'œuvre de ses mains, plutôt que les étoiles du firmament, ne serait-ce pas le big bang? Or, il se fait que la théorie du big bang, si elle n'exclut pas l'existence d'un Créateur, ne la requiert pas non plus. L'origine de l'explosion primordiale peut en effet s'expliquer par une fluctuation quantique - une rupture de symétrie du vide originel -, or une fluctuation quantique n'a pas de cause déterminante, et ne requiert donc aucune intervention, ni divine, ni autre. Ceci ne fait que donner plus de poids à la formulation, due à l'astronome mathématicien français Pierre Simon de Laplace (1749-1827), selon laquelle Dieu était devenu, déjà au dix-neuvième siècle, une hypothèse inutile. Et, pas plus qu'au dix-neuvième siècle, la connaissance que nous avons actuellement de l'Univers, de son origine comme de son évolution, ne requiert l'existence d'un Dieu créateur, ni à l'instant initial, ni à aucun des instants qui ont suivi. Mais, si I'hypothèse de la création par l'explosion de l'atome primitif ne peut jamais être utilisée pour étayer une preuve de l'existence de Dieu, elle ne peut non plus servir à démontrer une création sans Dieu. La neutralité et l'autonomie de la science doivent être respectées et maintenues, et il importe, en tous cas, de ne se laisser guider par aucune intuition qui irait à l'encontre d'arguments scientifiques reconnus comme valables. Ceci ne fait d'ailleurs qu'exprimer la pensée de Georges Lemaître, l'inventeur de la théorie du big bang. Personnellement, j'estime qu'une telle théorie reste entièrement en dehors de toute question métaphysique ou religieuse. Elle laisse le matérialiste libre de nier tout être transcendant (...). Pour le croyant, elle exclut toute tentative de familiarité avec Dieu, telle que la chiquenaude de Laplace ou le doigt de Jeans. Cela s'accorde avec la parole d'Isaïe parlant du Dieu caché, caché même dans le début de la création (G. Lemaître, L 'hypothèse de l'atome primitif, p. 9-10; cité par V. De Rath, Georges Lemaître, le Père du big bang, p. 106). Certains préféreront donc conclure qu'il n'y a pas eu de Créateur et que l'Homme doit résister à la tentation de croire que, hors de l'Univers où il évolue, il doit y avoir quelque chose à quoi il participe et qu'il pourra connaître un jour pleinement. D'autres feront

Origine: raison et intuition

21

le choix d'un Créateur qui ne serait peut-être pas étranger aux lois de la physique qui ont provoqué la naissance et le développement de l'Univers. Enfin, on pourrait postuler l'existence d'un Dieu qui soit une Personne, ou plus qu'une Personne, mais auquel on n'attribuerait pas nécessairement le statut de Créateur. Choisir Dieu?

Les hommes sont des êtres libres. En l'absence de toute indication rationnelle claire en faveur de l'existence d'un Dieu créateur ou de Sa non-existence, leur liberté va permettre à chacun d'entre eux de choisir. Chaque homme va pouvoir effectuer un choix, et, soit affirmer que au commencement il n'y avait personne, soit déclarer que au commencement il y avait une Personne ou un être qui est plus qu'une Personne et qu'il peut appeler Dieu. Mais lorsqu'il fait le choix de Dieu, il sera amené à devoir débattre d'autres questions: Que peut-on dire de ce Dieu? Que peut-on percevoir de Son projet (de Sa pensée) qui ne serait en contradiction, ni avec ce que la raison a permis de découvrir, de l'Univers, du monde, de l'Homme, ni avec l'intuition qu'un homme peut avoir de Dieu? Tenant compte du fait qu'il y a moyen d'expliquer toute l'évolution de l'Univers à partir des données initiales du big bang, si un tel Créateur devait exister, ce serait plutôt un Dieu qui Se reposerait après le travail du Grand Commencement, un Dieu absent qui Se garderait bien d'encore intervenir de quelque façon que ce soit dans un scénario qui désormais se déroule en dehors de Lui. Situé hors du temps et de l'espace, ce Dieu attendrait que Sa création ait achevé sa montée vers un but mystérieux, but que le jésuite paléontologue Pierre Teilhard de Chardin a appelé le point Oméga - point qui serait en quelque sorte le symétrique final du big bang initial (Le phénomène humain). Observons dès à présent que ce Dieu qui attendrait, en contemplant de l'extérieur Sa création qui évolue, ne serait pas incompatible avec une certaine image de la création que proposent les récits bibliques. Faut-il rappeler que le Dieu biblique est un Dieu caché, inconnaissable, et que toute I'histoire de l'Univers se déroule le septième jour, dans Son repos - c'est-à-dire en Son absence -? Ce repos suggère que désormais c'est à un autre créateur (l'Homme?) de poursuivre le travail. L'Homme est appelé, dans la Genèse, à faire prospérer la terre, et cela, non pas sous le regard immobilisant d'un Dieu de dictée, mais dans l'absence de tout regard, celle

22

À l'écoute de l'origine. La Genèse autrement

d'un Dieu qui dort (A. Gesché, Dieu pour penser, 2. L'Homme, p. 78). Cet acte de retrait divin est encore interprété par la philosophe juive Margarete Susman comme un défi lancé par Dieu à son partenaire dans l'Alliance, afin que celui-ci, l 'homme, accepte, en présence d'un Dieu qui cache sa Face, de se tenir debout, sans fard, sans hypocrisie, à visage nu, dans la réalité dure mais sublime de son pouvoir de coopérant à l'Histoire (A. Neher, L'identité juive, p. 192). En guise de conclusion intermédiaire

Pour des êtres qui ont pris conscience de leur existence, il est difficile de ne pas s'interroger sur les raisons du commencement de l'Univers comme sur la finalité de sa montée en complexité. La recherche scientifique, s'appuyant sur le désir qu'a l'Homme de découvrir, a ainsi ouvert la voie à la connaissance des origines de l'Univers. Et, il faut le reconnaître, dans ce domaine, la science a écrit une des plus belles pages de son histoire. Car construire, à parti.r des résultats d'observations et d'expériences, une théorie permettant de rendre compte de l'origine de l'Univers, en déduire ensuite que devaient subsister, encore aujourd'hui, des restes fossiles de l'explosion originelle, enfin trouver ces restes fossiles, voilà ce dont la science a été capable. Voilà ce dont il faut lui être reconnaissant. Pour autant, si la science traite de la réalité factuelle, la curiosité de l'Homme le pousse à aller au-delà de ce que la raison peut lui faire découvrir. Aussi, la raison doit être complétée par l'intuition. Non toutefois l'intuition irraisonnée, mais l'intuition guidée par la raison. Et la question d'un Créateur, ou d'un Dieu, fait partie de cet au-delà de la raison que l'Homme se doit d'envisager et d'explorer. Au moins pour qu'il n'ait pas l'impression, à la fin de son existence, d'être passé à côté de quelque chose qui valait qu'il s'y attarde. Dans une série d'ouvrages intitulée Dieu pour penser, le théologien Adolphe Gesché prend comme hypothèse que le concept de Dieu peut aider l'Homme, qu'il soit croyant ou incroyant, à penser, non seulement sa vie de tous les jours, mais également les situations ou les problèmes extrêmes. L'idée est celle-ci. Que pour bien penser, rien n'est de trop. Que pour bien penser, il faut aller jusqu'au bout des moyens dont on

Origine: raison et intuition

23

dispose. Or, l'idée de Dieu, même comme pur symbole ou abstraction, représente dans l 'histoire de la pensée l'idée la plus extrême, celle au-delà ou en deçà de laquelle il n'y a pas, faux ou vrai, de concept plus ultime (Dieu pour penser, 1. Le Mal, p. 7). Prenons l'exemple du problème qui nous occupe: celui du commencement. On peut penser cette question en astronome, en physicien, en anthropologue, en philosophe, etc. Mais si on introduit Dieu dans ce problème, on lui ajoute un degré de liberté supplémentaire qui mérite d'être étudié, et étudié à fond, sans a priori ni préjugé d'aucune sorte. La seule réserve résultant de ce que l'existence de Dieu et Son activité ne pourraient en aucune façon être en contradiction avec ce que la science nous apprend de l'Univers et avec ce que la raison de l'Homme a réussi à démontrer. Il ne s'agit ni de minimiser la valeur des méthodes rationnelles, ni de relativiser les résultats auxquels elles aboutissent, mais de reconnaître que se limiter à la seule rationalité des faits conduit trop souvent à réduire à des théorèmes des sensations existentielles qui ne sont pas codifiables. Et la vision de l'évolution de l'Univers, qui nous montre une succession d'étapes qui, partant d'une simplicité originelle, finit par aboutir à la vie, à l'intelligence, à l'Homme, ne peut qu'attiser notre curiosité et notre envie de dépasser le rationnel (mais sans le contredire). La montée vers l'Homme peut sembler trop bien structurée pour ne pas receler quelque sens caché. Aussi nombre de scientifiques de disciplines allant de la physique à la biologie tendent aujourd'hui à croire que l'évolution du monde ne peut être l'œuvre du seul hasard, au sens où elle serait entièrement régie par lui. À la fameuse phrase de Monod: L'univers n'était pas gros de la vie, ni la biosphère, de l'homme, Christian de Duve, prix Nobel de médecine, répond: Vous avez tort. n l'était (Poussière de vie. Une histoire du vivant, p. 495). Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie, dans la conclusion d'un livre au titre évocateur, La fin des certitudes, parle de l'émergence, parmi les scientifiques, d'une nouvelle rationalité située entre deux représentations aliénantes, celle d'un monde déterministe et celle d'un monde arbitraire soumis au seul hasard (La fin des certitudes, p. 224). Tout n'est pas écrit d'avance, il reste donc à écrire par l'Homme, et, comme pour toute chose, sa réflexion sur l'Univers devrait inclure la surprise, l'étonnement.

24

À l'écoute de l'origine. La Genèse autrement

Le «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien» de Leibniz, est d'abord une exclamation de surprise et de silence qui se suffit à elle-même, un cri d'éblouissement qui ne demande rien d'autre que de s'exprimer, sans chercher une réponse qui viendrait comme l'interdire. On pourrait en supprimer le «pourquoi» et s'exclamer tout simplement: «fl y a quelque chose plutôt que rien!» (A. Gesché, Dieu pour penser, 4. Le Cosmos, p. 52). 1.4. Pressentir par l'intuition

Les récits

mythiques

L'Homme n'est pas que rationnel. En résolvant bien des énigmes et en élucidant bien des mécanismes, l'esprit humain a aussi réussi à faire apparaître un énorme mystère là où il n'y avait qu'un immense inconnu. Car si l'application des méthodes scientifiques à

une œuvre d'art - et l'Univers n'en est-il pas une? - permet d'analyser les constituants de cette œuvre, les pièces du puzzle, l'agencement des composants, elle ne peut cependant rendre compte de façon complète de la finalité du tout, de son logos. L'univers est comme une fugue de Bach en ce sens que la science en découvrira de plus en plus les notes, mais la mélodie en restera secrète (T. Trinh Xuan, L'arpenteur du cosmos, p. 80). Comme un trou noir, le mystère du pourquoi des choses semble devoir engloutir notre intelligibilité sur leur comment. Or, c'est à ce point que l'Homme intuitif peut, dans une certaine mesure, prendre le relais de l'Homme rationnel. La connaissance par intuition, gérée par l'hémisphère droit du cerveau, procure émotion et s'attache à la sensation des choses et des êtres plutôt qu'à leur explication. L'hémisphère droit est celui où se cultivent la communication psychoaffective, l'esthétique, l'art, la pensée intuitive concrète. Le type de connaissance qu'il développe tangente la pointe de l'humain, là où le mystère, l'ineffable, ouvrent le passage vers l'irrévélé de l'Homme, que la démarche purement scientifique ne saurait à elle seule expliquer, encore moins engendrer. Si le géologue peut expliquer la formation des roches qui ont été utilisées dans la construction d'une cathédrale, il est peu probable que sa connaissance des minéraux l'aide à trouver le recueillement dans un édifice religieux. Inversement, le fidèle pourra se sentir transporté par la beauté architecturale d'un lieu de culte sans rien

Origine: raison et intuition

25

connaître de la chimie minérale qui a présidé à l'élaboration de ses pierres. Une forme de connaissance peut même en réduire, si pas en masquer complètement une autre. Car si l'Homme rationnel peut expliquer de plus en plus de choses, il risque aussi de les sentir de moins en moins. Se cantonner dans une connaissance par la raison fait souvent perdre en sensations ce que l'on a gagné en explications. Et ceci vaut aussi bien pour les théoriciens des sciences exactes que pour ceux des religions. Théorèmes, axiomes et dogmes procèdent d'un même type de démarche intellectuelle. Lorsque la connaissance par intuition se raconte, elle peut le faire sous la forme de mythes ou de légendes. Récits ou vues d'artistes sur l'histoire du monde qui, sous la figure de l'allégorie, donnent à voir de grands faits naturels. Récits non historiques et non scientifiques, mais qui peuvent, dans une certaine mesure, dire plus sur l'Homme et le cosmos que les théories scientifiques ou les doctrines politiques et religieuses. Récits mythiques qui engendrent une connaissance qui, elle aussi, peut se prévaloir d'un processus de vérification dans la mesure où les deux hémisphères cérébraux du sujet pensant collaborent. En racontant des faits intemporels, ou en reconstituant un passé lointain, ils décrivent le présent et permettent de l'interpréter. On peut même aller jusqu'à dire que les thèmes évoqués dans les mythes de l 'histoire des religions, en particulier dans les récits d'origine des peuples, reflètent presque toujours des oppositions qui font par essence partie de l'existence humaine et ont une validité éternelle, pour la simple raison qu'ils ne seront jamais résolus définitivement. n n'est donc pas étonnant que les matériaux mythiques traversant les peuples et les époques dominent les grands thèmes de la littérature universelle, de même que, de leur côté, ces thèmes peuvent se comprendre comme un commentaire infini des mythes populaires, et tout particulièrement, en Occident, des thèmes de la Bible ainsi que de la tragédie et de la comédie antiques (E. Drewermann, Psychanalyse et exégèse, 1. Rêves, mythes, contes, sagas et légendes, p. 98-99). Le vingtième siècle a donc également été marqué par la découverte du caractère fondamental des mythes, qui ont acquis, aux yeux des savants des sciences humaines, la puissance et la valeur d'un dévoilement prophétique de la réalité de l'Homme.

26

A l'écoute

de l'origine. La Genèse autrement

Paradoxalement, depuis que les textes mythiques, par exemple celui de la Genèse relatif à la création, ont perdu leur statut de récits historiques, ils ont gagné en intérêt auprès des psychanalystes, psychologues, sociologues, philosophes et... théologiens. Car, extraits du milieu culturel de leur naissance, ils acquièrent une universalité qui leur permet d'exprimer quelque chose de la réalité humaine de toujours. Réalité qui ne se fonde pas sur un savoir, comme le fait la science, mais sur une dimension de la vie dans laquelle un être peut se construire dans la rencontre avec d'autres êtres; lorsqu'il acquiert la capacité de dire Je en reconnaissant l'autre comme Tu. C'est pourquoi la psychanalyste Marie Balmary insiste sur le fait que l'intelligence symbolique se sert aussi de la raison, mais elle la met au service d'un tout autre désir, non pas celui de savoir mais celui de naître (Abel ou la traversée de l'Éden, p. 13). Le mythe a une capacité de toucher, de structurer et de transformer l'être humain, quelle que soit l'époque ou la région où il est né et a vécu. Les images que ces mythes portent en eux sont la récapitulation de l'histoire de l'évolution de l'Homme, et peutêtre même, selon certains, de ce qui l'a précédée; elles seraient donc, au sens le plus fort du terme, des images du cosmos (E. Drewermann) . Les mythes du commencement

La connaissance par intuition peut raconter l'Origine sur le mode du mythe, que l'on retrouve dans toutes les cultures, et, en particulier, dans la culture judéo-chrétienne où le récit de la Genèse fait figure de texte fondateur. Et dans ce récit également - comme dans l'hypothèse du big bang -, au début il n'y a précisément rien, hormis un pré-Univers caractérisé ici par le souffle divin. Le sommeil d'Adam, au moment le plus critique de la création, ressemble à s'y méprendre au voile impénétrable qui dissimule les premiers instants de l'Univers. La vérité du récit de la Genèse ne réside donc nullement dans

l'exactitude de détails historiques - même si ce récit est issu d'une situation historique bien précise - ; elle réside dans le fait qu'en
s'arrachant de ses racines temporelles, le récit s'élève au rang de ce qui est valable par delà toutes les époques et toutes les cultures. Ce qui était ancré historiquement s'élève au niveau de l'universel.

Origine: raison et intuition

27

Saga et légende complètent le rêve de la réalité par une réalité rêvée et montrent ainsi que le monde du rêve et de la poésie n'est justement pas déterminé uniquement à ne rester que rêve et poésie: il doit et peut, conformément à ses propres aspirations, s'affirmer dans la réalité extérieure (E. Drewermann, Psychanalyse et exégèse, 1, p. 105). Dans les récits mythiques, la quête de l'origine n'est pas celle d'une origine scientifiquement identifiable, mais d'une origine dans laquelle tous les humains peuvent se reconnaître frères... et donc fils d'un même Père. Les mythes de création mettent le commencement de l'Univers et l'apparition de l'Homme en rapport avec un Dieu, ou avec des dieux. Bien antérieurs à la démarche scientifique, ils parlent de l'Homme comme de celui qui a été créé par le Dieu qui a fait l'Univers. Dans la Genèse, les récits de l'Origine proposent de Dieu l'image d'un Créateur, supposé bon et tout-puissant, et voulant le bonheur de l'humain. Dans cette perspective, les religions juive et chrétienne ont ultérieurement présenté le Dieu biblique comme un Père qui aimait Ses enfants et les protégeait quand ils faisaient appel à Lui dans les difficultés. Telle est la réalité rêvée que décrivent les rédacteurs de la Genèse. Mais un tel Dieu est-TI crédible? En particulier, est-Il compatible avec la réalité extérieure dans laquelle l'Homme vit? Car, confronté à la violence sous toutes ses formes, à la souffrance, et ultimement à la mort, l'Homme apparaît bien isolé dans son combat contre le Mal; la protection d'un Dieu qui est Père demeure alors illusoire, et Sa toute- puissance factice. La persévérance du Mal dans le monde ne rend-elle pas ainsi caduque l'image de ce Dieu-Père qui vint à l'esprit des hommes de la Genèse et que les religions juive et chrétienne ont propagée? Et même si ce Dieu pouvait encore passer pour crédible dans le passé, qu'en est-il depuis l'irruption du Mal absolu dont le vingtième siècle a été le témoin? Guerres mondiales, Shoa, génocides, épurations ethniques laissent-ils encore la moindre chance de survie à un Père Tout-Puissant? Telles sont les redoutables questions que l'Homme est amené à se poser lorsque, malgré tout, il ne veut pas abandonner l'idée d'un Dieu qui, dès l'Origine, l'accompagne, comme Il peut, sur les chemins de l'histoire.

28

A l'écoute

de l'origine. La Genèse autrement

Un Dieu à l'épreuve

du Mal

Ne pouvant faire l'économie de la question du Mal dans sa quête du Commencement, l'Homme intuitif a tout naturellement lié l'être créateur à cette question. Après tout, lorsqu'on décide de choisir Dieu comme origine de l'Univers, et si depuis le commencement le Mal a envahi la création, il est aussi logique d'associer le Mal originel au Créateur. Ainsi, de tout temps, et souvent dans les circonstances les plus dramatiques de leur existence, les hommes et les femmes, clamant leur effroi ou leur révolte devant l'irruption du Mal, dans leur vie comme dans le monde, ont lancé ce que l'on pourrait qualifier d'appel, ou de défi à l'Être. Au cours de la seconde moitié du vingtième siècle, cet appel et ce défi se sont concrétisés dans la pensée judéo-chrétienne comme conséquences des événements dramatiques dont les peuples d'Europe et du monde ont été les témoins. Des représentants des pensées juive et chrétienne se sont alors situés par rapport à cette réalité. Les événements qui ont nom Auschwitz, génocides, Shoa, ont obligé philosophes et penseurs juifs, mais aussi simples croyants, à une révision déchirante de l'image qu'ils se faisaient de leur Dieu, à abandonner l'idée biblique d'un Dieu tout-puissant qui serait intervenu dans l'histoire du peuple d'Israël pour le sauver de l'esclavage égyptien, mais qui n'aurait rien pu faire, ou rien voulu faire, pour le sauver de la Shoa. Pour le juif, qui voit dans l'immanence le lieu de la création, de la justice et de la rédemption divines, Dieu est éminemment le seigneur de l'Histoire, et c'est là «qu'Auschwitz» met en question, y compris pour le croyant, tout le concept traditionnel de Dieu. À l'expérience juive de l'Histoire, Auschwitz ajoute en effet un inédit, dont ne sauraient venir à bout les vieilles catégories théologiques. Et quand on ne veut pas se séparer du concept de Dieu - comme le philosophe lui-même en a le droit -, on est obligé, pour ne pas l'abandonner, de le repenser à neuf et de chercher une réponse, neuve elle aussi, à la vieille question de Job. Dès lors, on devra certainement donner congé au «seigneur de l'Histoire». Donc: quel Dieu a pu laisser faire cela? (H. Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz, p. 13).