//img.uscri.be/pth/69e4709a47ee09317a8e176e0d1d9f9ef12797b5
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Ahmad al-Tijâni de Fès

De
338 pages
L'ouvrage étudie le sanctuaire soufi d'Ahmad al-Tijâni situé dans la médina de Fès et observe comment les représentations du soufisme et de la sainteté se reflètent, se négocient et se pratiquent aujourd'hui. L'auteure aboutit au fait qu'au-delà de l'espace cultuel et culturel, la zaouïa fait office de noeud de connexion entre Fès et l'Afrique de l'Ouest, contribuant à l'existence d'un espace commun où se renforcent les nouvelles dynamiques à la fois mobilitaires, économiques et politiques.
Voir plus Voir moins
JohàRà Berrîane
Ahmad al-TIjânî de Fès UN sàNctuàRé souI àux coNNéxoNs tRàNsNàtoNàés
Un sanctuaIre soui aux connexIons transnatIonales
Histoire et Perspectives Méditerranéennes
Ahmad al-Tijânî de Fès
Un sanctuaire soufi aux connexions transnationales
Histoire et Perspectives méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les Éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Déjà parus Chadia CHAMBERS-SAMADI,Répression de manifestants algériens, 2015. Mohammed Anouar MOGHIRA,L’Égypte en marche ?. Les atouts, les espoirs et les défis (1952-2015), 2015 Mohamed HARAKAT, Les paradoxes de la gouvernance de l’État dans les pays arabes,2015.Mohammed GERMOUNI, Le protectorat français au Maroc.Un nouveau regard,2015.Guillaume DENGLOS,La revue Maghreb (1932 - 1936).Une publication franco-marocaine engagée,2015. Michel CORNATON, Nelly FORGET et François MARQUIS,Guerre d’Algérie, ethnologues de l’ombre et de la lumière,2015. Saïd MOURABIT,L’économie politique de la production législative au Maroc, 2015. Raymond NART,Histoire intérieure de la rébellion dans les Aurès, Adjoul-Adjoul, 2015. Fawzi ROUZEIK, LeGroupe d’Oujda revisité par Chérif Belkacem, 2015. Geneviève GOUSSAUD-FALGAS,Le Consulat de France à Tunis aux e e XVII et XVIII siècles, 2014. Frédéric HARYMBAT,Les Européens d’Afrique du Nord dans les armées de la libération française(1942-1945), 2014. Maurizio VALENZI,J’avoue que je me suis amusé, Itinéraires de Tunis à Naples, 2014. Mustapha BESBES, Jamel CHAHED, Abdelkader HAMDANE (dir.), Sécurité hydrique de la Tunisie. Gérer l’eau en conditions de pénurie, 2014. Abdelmajid BEDOUI,Grandeurs et misères de la Révolution tunisienne, 2014.
Johara Berriane Ahmad al-Tijânî de Fès
Un sanctuaire soufi aux connexions transnationales
© L’HARMATTAN, 2015 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-07530-3 EAN : 9782343075303
Remerciements
Cet ouvrage est la version remaniée d’une thèse de doctorat soutenue à la Berlin Graduate School Muslim Cultures and Societiesla Freie de Universität Berlin en avril 2014. Je tiens tout spécialement à remercier ma directrice de thèse, Ulrike Freitag pour son encadrement continu à la fois scientifique et humain. Un grand merci aussi à Ute Luig pour son soutien et ses orientations méthodologiques et théoriques. Je suis également redevable à Birgit Krawietz, Schirin Amir-Moazami et Jochen Seebode qui, par leurs commentaires durant la soutenance de ma thèse, m’ont aidée à transformer le manuscrit initial en livre. Cet ouvrage n’aurait pas vu le jour sans le soutien financier de laDahlem Research Schoolet du service d’échange académique allemand (DAAD) dont j’ai bénéficié, et les conditions de travail mises à ma disposition à la fois parl’International Migration Institutede l’Université d’Oxford et par la Chaire d’études africaines comparées de l’Université Mohammed VI-Polytechnique qui m’ont permis de transformerthèse cette en livre. Je remercie également Mhammed Idrissi Janati, Jillali El Adnani, Roman Loimeier, Patrik Desplat, Rüdiger Seesemann, Jamil Abun-Nasr, Mohamed Naciri et Mohamed Aderghal pour leurs soutiens, orientations, conseils et échanges, Jean-Marie Miossec pour son appui durant l’ultime phase de l’édition,ainsi qu’Abdelali Binane pour la réalisation des cartes.Qu’il me soit aussi permis de souligner ce que l’achèvement de ce travail doit à celles et àceux qui m’ont fait découvrir leur monde et m’ont consacré leur temps. Mes remerciements vont tout particulièrement aux nombreux hommes et femmes que j’ai rencontrés au Maroc et au Sénégal, dont je ne peux malheureusement pas citer les noms, mais envers qui ma dette est immense. Mes remerciementsvont aussi à ma famille d’accueil à Fès où j’étais toujours la bienvenue. Toute ma gratitude va enfin vers mes parents et ma sœur Yasmine pour leurs accompagnements et encouragements continus.
Introduction générale
1 Il est cinq heures de l'après-midi. La prière de‘asr vient de se terminer et les rues de la médina sont pleines de monde. Des parents accompagnés de leurs enfants et des groupes de tous âges affairés font leurs emplettes dans les boutiques d'habits, d'épices et de parfums. En plus des commerces fixes et des vendeurs ambulants habituels, des marchands de nougats et de sucreries poussant des petites charrettes attirent autour d'eux une foule de clients tout en ralentissant la circulation des piétons. Aujourd'hui, la ville est 2 grouillante de monde. C'est la veille de la fête dumilûdet nous sommes au cœur de la ville ancienne de Fès.En descendant l'allée al-ދAttarîn, connue pour ses échoppes d'épices et de produits de beauté traditionnels et en s'approchant du quartier de Blida, les rues se remplissent de plus en plus de monde et un nouveau type de passants apparaît. Parmi cette foule composée des habitants de la médina, mais aussi 3 des autresFâsîdes autres quartiers pour effectuer leurs achats dans venus les commerces de la ville ancienne, des visiteurs et des pèlerins marocains venus se recueillir sur la tombe de Mawlây Idrîs, saint patron de la ville, et des touristes européens qui suivent leurs guides en file indienne, des petits groupes de visiteurs se détachent par leurs habits colorés et étincelants. Comme chaque année, aux environs de la fête dumilûd, leur nombre s'accroît et ils deviennent plus visibles dans le centre historique de la ville. Ces visiteurs, originaires pour la plupart d'Afrique de l'Ouest, sont des adeptes de l'ordre confrérique de la Tijâniyya. Ils viennent se recueillir sur la tombe du fondateur de leur confrérie, Ahmad al-Tijânî. Depuis environ un siècle, ce sanctuaire attire des visiteurs d'Afrique de l'Ouest auxquels se joignent des adeptes marocains et des riverains pour des célébrations religieuses et desprières et rituelsquotidiens. L'objet de ce travail est d'étudier ce sanctuaire soufi où étrangers et locaux se rencontrent et interagissent, tout en essayant de répondre à la question principale suivante : Comment, dans un lieu ancré localement dans une métropole régionale du Maroc, tout en étant rattaché à une confrérie musulmane à dimension transnationale, les représentations du soufisme et de la sainteté se reflètent, se négocient et sepratiquentaujourd’hui? Cette approche se fera à travers sept éléments clefs :
1 Prière de l'après-midi. 2 Fête célébrant la naissance du Prophète, appelé aussi‘îd al-milûd(en arabe littéral :mawlid an-nabî). 3 Habitants de la ville de Fès. 7
xL’étude s'insère tout d’abord dans les réflexionsgénérales sur l'actualité du soufisme et du culte des saints dans les sociétés musulmanes ; xCes deux éléments de la religiosité musulmane ontjoué un rôle politique et social particulièrement central au Maroc, pays où cette zaouïa se situe ; xPar la même occasion, cette zaouïa est à la fois connectée à une Tijâniyya africaine et ancrée dans la topographie sacrée de Fès. Cette étude aborde donc aussi le double ancrage local et transnational de ce lieu confrérique ; xÉtudier la zaouïa d'Ahmad al-Tijâni suppose également de questionner le rôle des pèlerinages et les définitions du sacré comme objet d’étude; xCela suppose aussi deprendre en considération la dimension dynamique du lieu en nous interrogeant sur les rapportsque différents acteurs entretiennent avec la zaouïa et en l'approchant en tant que production d'un espace social ; xIl s’agit,par ailleurs, de tenir compte de son ancrage territorial dans la ville de Fès et ses usages par les habitants de la ville;xIl convient, enfin, dequestionner l’impact des connexions existantes entre leglobal et le localsur ce lieu et de s’interroger sur les effets économiques et culturels des mobilités transnationales des pèlerins vers Fès. Arrêtons-nous donc sur ces sept axes qui sous-tendent notre recherche pour les expliciter.1. L'actualité du soufisme et du culte des saints dans les sociétés musulmanesEn 1981, l'anthropologue Ernest Gellner avait professé le déclin du soufisme et du culte des saints dans les sociétés musulmanes. Se basant notamment sur des recherches effectuées dans le Haut Atlas marocain, ce dernier pensait que l'islam, puritain et savant, caractéristique des villes, serait mieux adapté aux sociétés musulmanes modernes et allait s'imposer comme modèle religieux 4 dominant aux dépens du soufisme et du culte des saints . Cette prédiction s’inspirait d’un modèle théorique développé par Robert Redfield dans son étude sur la société paysanne et qui distingue entre la grande tradition religieuse et culturelle de l’élite urbaineet la petite tradition qui incorpore des pratiques et traditions locales et représenterait une forme religieuse 5 périphérique et hétérodoxe . En se basant sur cette dichotomie, Gellner
4 Gellner, 1981 : 5. 5 Dans son travail sur la société paysanne publié en 1956, Robert Redfield partait de l’idée que la petite traditionfaisait aussi toujours partie d’une civilisation (une grande tradition). La 8
distinguait entre deux formes religieuses dans le monde musulman: d’une part, un islam universel, abstrait, rationaliste et puritain qui représenterait la « grande tradition » et,d’autre part, des formes mystiques, extatiques et populaires du religieux, incluant entre autre le soufisme et le culte des saints 6 et qui représenterait la « petite tradition » . Alors que l'autorité politique avait continuellement pendulé entre l'une et l'autre de ces traditions religieuses, avec l'émergence de l'État-nation moderne, l'islam mystique et populaire allait, selon Gellner, être marginalisé au profit de la « grande 7 tradition » . Cette opposition de deux types d'islam a alimenté le débat sur la religion musulmane comme objet d'étude anthropologique, notamment chez les 8 auteurs anglophones . Basées sur l'étude du vécu et des pratiques religieuses au niveau local, les études des sociétés musulmanes ont contribué à identifier une grande variété de formes religieuses dans ces sociétés. La dichotomie 9 entre une grande tradition et une petite, ou la conception de plusieurs islams au lieu d'une seule tradition, permettait de conceptualiser cette diversité 10 religieuse .Cette conception dichotomique de l’islam acependant aussi fait l’objet de critiques. Le soufisme, par exemple, est certes défini par de nombreux anthropologues et islamologues comme un des éléments de cet 11 « islam populaire » ou « hétérodoxe » , mais est cependant aussi un élément 12 central de la pensée islamique de nombreux centres savants urbains . Cette mystique musulmane, qui consiste avant tout en un enseignement initiatique permettant l'accès à des connaissances ésotériques, a mené dès le XIIème siècle à la fondation de voies soufies (tarîqa, pl.turuq) structurées 13 autour d'un saint-fondateur . Dès cette époque, ces confréries étaient devenues des institutions centrales de la vie religieuse et sociale dans les 14 pays musulmans . Un des effets de cette nouvelle pensée fut le développement du culte des saints. La mystique musulmane part de l'idée que dans le monde ésotérique existe une hiérarchie spirituelle des saints qui, contrairement au commun des mortels, seraient spirituellement plus proches 15 de Dieu . Aux maîtres soufis sont alors voués un respect et une vénération
petite tradition était donc toujours influencée et en interaction avec cette grande tradition (Lukens-Bull, 1999 : 4-5). 6 Gellner, 1981 : 41-48. 7 Ibid.: 1-85. 8 Asad, 1986 : 1-22El-Zein, 1977 : 227-254Lukens-Bull, 1999 : 1-21. 9 El-Zein, 1977 : 227-254. 10 Lukens-Bull, 1999 : 1-21. 11 Ernst, 1997 : 18.12 Desplat, 2010. 13 Geoffroy, 1996b : 67. 14 Geoffroy, 1996a : 54. 15 Chodkiewicz, 1995 :15. 9