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ANTHROPOLOGIE DU GESTE SYMBOLIQUE

De
300 pages
Yves Beaupérin guide pas à pas son lecteur sans se laisser emporter par son sujet, même lorsqu'il touche aux plus hautes questions de la théologie et de la spiritualité. Foncièrement fidèle à la doctrine de Marcel Jousse, il nous décline ici celle-ci sous tous ses aspects : l'anthropologie de Marcel Jousse est essentiellement une anthropologie du geste comme instrument de connaissance, de mémoire et d'expression, appuyée sur une observation rigoureuse dans les milieux ethniques les plus divers. Une anthropologie qui peut ainsi ouvrir une voie au christianisme du troisième millénaire pour ne pas se payer de mots sur la place du corps dans la vie spirituelle.
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Yves BEAUPERlN

ANTHROPOLOGIE DU GESTE SYMBOLIQUE

L'Harmattan religion et sciences humaines

cg L'Harmattan,

2002

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-3086-8

DU MÊME AUTEUR

Mémoriser l'Evangile, Cahier Marcel Jousse nOl, juin 1987. Au confluent du style oral et du style écrit, un découvreur, Marcel Jousse: sa vie, son œuvre, son actualité, Euskera, travaux et actes de l'Académie de la Langue Basque, 1995, pp. 87-108. Les traditions de style oral: naissance, mémorisation et transmission, d'après les travaux anthropologiques de Marcel Jousse, Euskera, travaux et actes de l'Académie de la Langue Basque, 1995, pp. 123146. Anthropologie du Geste et Symbolisme, Cahier Marcel Jousse n° 7, juillet 1996. Mémoriser l'Evangile avec les récitatifs rythmo-pédagogiques Marcel Jousse, Cahier Marcel Jousse n° 7, juillet 1996.
Rabbi léshoua de Nazareth, une pédagogie écrit au geste global, Déslris, 2000. de style global: du texte

de

Préface

Le nom de Marcel Jousse, je le découvris, il y a maintenant une quarantaine d'années, au hasard d'une lecture. L'œuvre me demeurait mal connue. La révélation m'en vint grâce au livre de Gabrielle Baron: Marcel Jousse : introduction à sa vie et à son œuvre (Casterman, 1965, 328 pages). Ce fut, au sens propre, un éblouissement. La certitude s'imposa à moi, irrésistible: Marcel Jousse avait touché, miraculeusement, quelque chose de la réalité vivante de la Parole christique, et nous permettait d'entrer en un contact quasi mystique, non seulement avec son sens et sa puissance
salvatrice

- ce

que l'Eglise a toujours su communiquer

- mais

avec

l'effectivité de sa manifestation concrète. Mes propres réflexions sur le symbolisme religieux m'avaient d'ailleurs conduit à cette conviction que la véritable interprétation des symboles ne consiste pas uniquement à en dégager la signification abstraite (<< symbole le donne à penser» aime à répéter Paul Ricœur), mais qu'elle ne s'accomplit que dans un retour à la concrétude du symbole lui-même dans sa réalité la plus sensible, la plus physique, autrement dit: dans le rite, et donc dans la gestuation corporelle qu'il suscite. Interpréter le symbole, ce n'est pas seulement le comprendre intellectuellement, c'est, plus profondément, le vivre corporellement. Voilà les vérités que je retrouvai dans les livres de Marcel Jousse, anthropologue du geste: enseignement écrit, tout entier tourné vers la pratique de l'oralité gestuée et qui sacrifie tout à cette finalité essentielle. Restait donc àfournir une vue d'ensemble de cette
révolution anthropologique

- révolution

profondément

traditionnelle

qui est aussi bien révolution théologique et spirituelle; restait à en dégager les principes directeurs et à en déployer les diverses articulations. C'est à cette tâche immense et périlleuse que s'est employé Yves Beaupérin, professeur de mathématiques et actuel directeur de l'Institut Européen de Mimopédagogie.

-

Tâche immense, oui, parce que l'entreprise joussienne, on va le découvrir, loin de se limiter à quelques singularités assez déconcertantes au départ, rayonne en fait sur tous les aspects de la vie humaine qu'elle fait entrer, selon un mode véritablement initiatique, dans une nouvelle manière d'exister, à savoir, celle que

8

ANTHROPOLOGIE DUGESTE SYMBOLIQUE

suscite en nous le jaillissement de la Parole christique, nous apprenant peu à peu à nous y conformer. Prendre forme dans la Parole du Christ, aussi concrètement que possible, selon ses lois, sa structure et ses rythmes, afin de la vivre corporellement, tel est l'objet de ce que Yves Beaupérin appelle justement une « pédagogie de style global »; pédagogie qui est à prendre au sens antique de la païdéia grecque, c'est-à-dire de cette «anthropoculture », qui doit en nous cultiver l'homme, le faire naître et croître selon la beauté et la vérité de sa nature déiforme. Mais païdéia de style global parce qu'elle saisit l'homme dans son entière té, non par le corps seulement, ou le cœur, ou l'intellect, mais selon leur vivante unité. On conçoit qu'à proprement parler, les enjeux d'une telle entreprise soient difficiles à évaluer. Tâche périlleuse, cependant, à cause de son ampleur assurément, à cause aussi de sa nature. Ne risquait-on pas, en effet, à vouloir dégager les principes théoriques et les articulations essentielles de l'anthropologie joussienne, de verser dans cette « algébrose » où le Père voyait le péché mortel de la pensée abstraite ? Ne valait-il pas mieux se contenter de décrire, fût-ce en la résumant, cette anthropologie telle qu'on peut la lire dans l'œuvre écrite ou inédite? Certains pourraient être tentés de le penser. Pourtant une telle entreprise de vulgarisation eût fait courir un risque plus grave encore, celui d'affaiblir le style (et la pensée) de Jousse, certes rugueux et difficile, mais finalement très efficace, et de donner d'une œuvre puissante et originale une image peut-être plus présentable, mais infiniment moins présente. On ne trouvera donc pas ici de quoi dispenser de lire Jousse.

Ce qu'on y verra développer et sans algébrose

-

- c'est ce qu'on

pourrait appeler la «grammaire anthropologique fondamentale» qu'exige l'enseignement d'une telle doctrine. Assurément, la connaissance de cette grammaire n'est pas requise pour qui veut entrer directement dans la méthode joussienne: pour cela, rien ne vaut l'initiation pratique, de même qu'il n'est pas nécessaire d'apprendre la grammaire du français pour savoir le parler. Il n'empêche, cependant, qu'il y a bien une grammaticalité innée et naturelle dans tout acte de parole, qu'aucun animal n'a jamais pu acquérir (quoi qu'on prétende), et qu'il est nécessaire de dégager pour elle-même si l'on veut savoir ce qu'est le discours. Au demeurant, il ne s'agit pas ici d'un discours ordinaire; il s'agit de la Parole qui est devenue chair afin que notre chair devienne Parole. Rabbi Iéshoua de Nazareth, qu'Yves Beaupérin veut nous faire connaître, ne cherche pas à nous apprendre à former une

PREFACE

9

parole, mais, plus profondément, à nous laisser former et informer par sa Parole, ce qui transforme tout notre être. Toutefois, cette Parole informante et transformante, qui doit nous entraîner dans le mouvement de sa parabole (sait-on que le français parole vient directement du grec parabola ?), nous est donnée dans une écriture. C'est pourquoi Yves Beaupérin devait
d'abord nous montrer comment on peut

- et on doit -passer

de l'une à

l'autre, dans la mesure même où cette écriture n'est que la fixation miséricordieuse du geste parolier de Rabbi /éshoua, en attente de sa délivrance dans la parole gestuée de ses disciples. Tel est l'objet du premier tome: Rabbi léshoua de Nazareth, une pédagogie globale, sous-titré: du texte écrit au geste global (éditions Dés/ris, 2000, 287 pages). Le deuxième tome, qui paraît aujourd'hui s'intitule: Anthropologie du geste symbolique. Nous sommes donc conviés à prendre conscience de la puissance ascensionnelle et déifiante de la Parole gestuée du Christ. Le plan est simple et rigoureux: une description du mimodramatisme propre à la parole paysanne en milieu palestinien à l'époque du Rabbi léshoua nous permet ensuite de le découvrir comme un puissant outil de connaissance du monde invisible et, enfin, comme un outil non moins puissant de transformation du cœur de l'homme, dans la mesure même où la Parole est reçue au profond de notre être et s'initie en quelque sorte en nous-mêmes par cette intussusception chère à Marcel Jousse. Yves Beaupérin est un professeur de métier. C'est dire si son livre s'impose par sa clarté et sa solidité. Mathématicien de formation, peu enclin au lyrisme rhétorique, il s'affirme comme un maître qui guide pas à pas son lecteur sans se laisser jamais emporter par son sujet, même lorsqu'il touche aux plus hautes questions de la théologie et de la spiritualité. Sa fidélité foncière à la géniale doctrine de Jousse ne l'empêche pas, toutefois, de marquer ses réserves sur quelques points d'exégèse. Ainsi, à propos des deux récits de la création (Genèse I et II), qu'avec la plupart des exégètes de son temps Jousse considérait comme malencontreusement
intervertis. Yves Beaupérin montre au contraire - avec raison, croyons-nous - que l'ordre voulu par la Tradition est aussi le seul

possible.
La thèse fondamentale de Jousse, à savoir l'unité de la chose, de la parole et du geste, est ici déclinée sous tous ses aspects, et on ne peut qu'admirer l'auteur qui a su dominer et ordonner une matière aussi profuse.

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ANTIm.OPOLOGIE

DU GESTE SYMBOLIQUE

Un point, cependant, sur lequel nous hésiterions à aller aussi loin que Jousse (et son introducteur) est celui de l'identité «parolegeste» ou « parole-chose ». Se demandant avec quoi on parle, Jousse répond: non seulement avec l'organe bucco-laryngé, mais aussi avec tout le corps; cela est vrai. Il semble toutefois oublier un élément essentiel,' nous parlons aussi avec la langue (française, allemande ou araméenne), sinon pas de parole. Et cette langue qui parle en nous est en elle-même un système spécifique et quasi-transcendant, non pas la simple verbalisation d'une gestuelle préalable. A certains égard, l'ordre langagier nous apparaît comme une sorte d'instance surnaturelle, reflet dans l'homme du Logos divin, ce pourquoi son rôle propre est indispensable dans l'action sacramentelle: « la parole s'adjoint à l'élément et voilà le sacrement» dit S. Augustin. En tant même qu'elle n'est pas tout à fait de la terre, la parole descendant sur l'élément terrestre, peut en faire un sacrement du Ciel. Telles sont du moins les conclusions que nous avons pensé établir dans notre livre Le mystère du signe 1 Quoi qu'il en soit, maintenant, de ces divergences, peut-être plus formelles que réelles, force nous est de constater qu'au regard de ce qui est ici en question, les clés que nous offre Yves Beaupérin sont d'un prix inestimable: ne nous permettent-elles pas d'entendre et de reconnaître, par delà les bruits de notre monde, et dans son inimitable présence, la voix même de Celui qui nous appelle depuis deux mille ans ?
Nancy, le 21 mars 2002, Jean BORELLA, ancien professeur de métaphysique et de philosophie ancienne, à l'Université de Nancy II.

1

réédité aux Editions L'Age d'Homme

sous le titre Traité du signe symbolique.

Introduction

UNE RELIGION DU CORPS ET DU GESTE

Le christianisme n'est pas une religion du Livre mais de la Parole. Elle n'est pas une religion de l'Ecriture mais de l'Oralité. Tel est le motif que nous avons développé dans un précédent ouvrage 1, en essayant d'en tirer toutes les conséquences, particulièrement en ce qui concerne la mémorisation de cette Parole. Aujourd'hui, nous voudrions développer plus particulièrement une autre de ces conséquences: si le christianisme est une religion de la Parole et de l'Oralité, elle est une religion du Geste. Trop souvent, aussi bien dans la conception courante que chez les spécialistes, la parole est confondue avec le langage et l'oralité restreinte à la bouche. Encore heureux si la nature gestuelle du langage (en tant que gestes de la langue et du pharynx) est encore perçue. Toute l'anthropologie du geste de Marcel Jousse 2 est une réaction à cette conception restrictive de la parole. Elle tente de faire prendre conscience que la parole humaine est un ensemble de gestes affectant tout le corps, c'est-à-dire que non seulement la parole humaine s'effectue à travers des gestes de la langue et du pharynx- ce que Jousse appelle les gestes laryngo-buccaux - mais aussi et indissociablement à travers des gestes du corps et des mains - ce que Jousse appelle les gestes corporels-manuels. Ces gestes corporels-manuels et laryngo-buccaux sont des décalques moteurs, mimiques, rythmiques et logiques, des objets du monde extérieur. Ces gestes ne se contentent pas seulement d'indiquer ces objets ou de les représenter à l'esprit de l'homme, de façon conventionnelle et arbitraire. Ils les lui rendent véritablement présents, car, par eux, l'homme devient en vérité ces objets, concrètement mais analogiquement. C'est en prenant conscience de ces gestes qui se jouent en lui, dans sa musculature, que l'homme connaît les objets du monde

cf. Yves BEAUPERIN, Rabbi léshoua de Nazareth, écrit au geste global, DésIris, 2000. 2 cf la biographie de Marcel Jousse, p. 387.

1

une pédagogie

globale:

du texte

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ANTHROPOLOGIE

DU GESTE SYMBOLIQUE

extérieur. Et c'est en rejouant ces gestes que l'homme s'exprime à lui-même cette connaissance et peut aussi la communiquer aux autres. Pour Marcel Jousse, donc, la parole humaine, celle qui renvoie à autre chose qu'à elle-même, ne se réduit pas au langage et l'oralité ne se réduit pas aux seuls gestes de la bouche. L'une et l'autre sont indissociablement globalité, c'est-à-dire expression de tout l'être, corps, âme et esprit. Comme Marcel Jousse l'affirme: « le geste n'est que la musculature globale (corps) spirituellement (esprit) animée (âme) » 1, se rattachant ainsi la conception tripartite de l'être humain dont témoigne l'apôtre Paul en 1 Th 5, 23. Religion de la Parole, le christianisme est donc une religion de la globalité de l'être humain, corps, âme et esprit. Mais, historiquement, la pensée chrétienne a été largement influencée par la philosophie grecque et bien souvent au détriment de l'anthropologie biblique dont elle est pourtant une héritière. Dieu sait si Marcel Jousse a maintes fois dénoncé une certaine dérive du gréco-latinisme, par l'importance qu'il accorde à l'esprit et à l'âme, au détriment du corps. Dans le christianisme occidental, donc, à côté d'un discours théorique et généreux sur l'importance du corps, héritée de l'anthropologie biblique, s'est développée une pratique qui relègue, le plus souvent, le corps au rayon des accessoires. D'autant que, certainement sous l'influence du développement de l'imprimerie, l'écriture a pris le pas sur l'oralité. Or l'écriture n'entretient pas le même rapport au corps que l'oralité. Elle fait taire la bouche et immobilise le corps, dans les seuls gestes de la main qui écrit et de l' œil qui lit. N'est-il pas significatif qu'une culture de style écrit pense avec sa tête et son cerveau, alors qu'une culture de style oral pense avec son cœur? Dans le christianisme occidental, religion de la globalité de l'être humain, le corps attend encore ses lettres de noblesse, moins dans la théorie que dans la pratique, par la prise de conscience de ces gestes par lesquels l'homme connaît en devenant la chose connue. En effet, un des mystères fondamentaux du christianisme n'estil pas l'incarnation du Verbe: « Et le Verbe fut chair» (Jn 1, 14) ? Ce corps n'est-il pas promis à une résurrection: « semé corps psychique, il s'éveille corps pneumatique» (1 Co 15, 44), à une transfiguration comme celle du Christ: « tout ton corps sera lumineux» (Mt 6, 22). La délivrance du corps n'est-elle pas ce qui réalise notre état de fils de Dieu ainsi que l'affirme l'apôtre Paul: «Nous aussi nous-mêmes en
1
cr 1933, 1 cours, Le

Marcel JOUSSE,
individuel,

Laboratoire
p. 9.

de Rythma-pédagogie,

6 décembre

globalisme

INTRODUCTION

13

nous-mêmes gémissons, l'état de fils attendant, la délivrance de notre corps» (Rm 8, 23). Jean Climaque ne résume-t-il pas ainsi l'idéal fondamental de l'hésychaste, cet athlète de la spiritualité orientale: « L 'hésychaste est celui qui aspire à circonscrire l'incorporel dans une demeure corporelle, - suprême paradoxe» et n'affirme-t-il pas encore: «La cellule de l'hésychaste, c'est les étroites limites de son corps; au-dedans, elle contient une maison de connaissance» 1 ? Et Grégoire de Palamas n'enseigne-t-il pas à son tour: « Vois-tu que si l'on veut se dresser contre le péché, acquérir la vertu et la récompense du combat vertueux, plus exactement les arrhes de cette récompense, le sentiment spirituel, il est nécessaire de ramener l'esprit au-dedans du corps et de lui-même. Vouloir faire sortir l'esprit, je ne dis pas de la pensée charnelle, mais du corps lui-même, pour aller au devant de spectacles spirituels, c'est le comble de l'erreur grecque ... Pour nous, nous renvoyons l'esprit, non seulement dans le corps et le cœur mais en lui-même. » 2 Certes, sous l'influence de techniques empruntées au bouddhisme, comme le yoga ou le zen, une place plus importante est accordée au corps, dans la spiritualité chrétienne actuelle. Comme l'écrit H.-M. Enomiya-Lasalle: «Auparavant, on voyait le corps comme un obstacle à l'activité de l'esprit sur le plan religieux, tandis qu'aujourd'hui on est plutôt porté à considérer corps et esprit comme un tout; peu à peu s'impose la conviction qu'on ne peut absolument pas les séparer l'un de l'autre. C'est ici qu'intervient ce que l'Orient propose. » 3 C'est, peut-être, aller chercher un peu loin ce qui a été oublié, certes, par le grand nombre, mais qui fait partie, cependant, de la tradition ancienne et authentique du christianisme. Et ce n'est pas forcément aux spiritualités extrême-orientales de nous apprendre à redécouvrir cette importance du corps dans son rapport avec la Parole, ce rapport avec la Parole qui est l'essence même du christianisme. Certes, pour des raisons pédagogiques, on redécouvre l'importance du corps dans la catéchèse des enfants. A côté du découpage et du coloriage, par lesquels on sollicitait presque exclusivement l'activité des enfants, on découvre de plus en plus l'impact de l'expression gestuelle et du mime, pour mobiliser davantage leur intérêt, de plus en plus difficile à capter. A cette
1

Jean Climaque, L'Echelle Sainte, 26èrne degré, n° 7 et 12, Spiritualité orientale n° 24, Abbaye de Bellefontaine, 1978. 2 Grégoire Palamas, Petite Phi/ocalie de la Prière du cœur, Seuil, 1953, p. 204. 3 H.-M. ENOMIYA-LASSALLE, La méditation comme voie vers l'expérience de
Dieu, Cerf~ 1982~ p. 40.

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ANTHROPOLOGIE DUGESTE SYlvIBOLIQUE

importance plus grande accordée au geste, la récitation rythmopédagogique de Marcel Jousse, dans laquelle des textes bibliques sont appris par cœur, en chantant, en se balançant et en faisant des gestes expressifs, n'est d'ailleurs pas étrangère. Mais les enjeux profonds d'un tel retour au geste corporel ne sont pas toujours perçus pour ce qu'ils devraient être, et le risque n'est pas illusoire que les catéchistes n'en restent qu'au simple gadget pédagogique « qui marche bien avec les enfants ». Cette importance du corps, à travers la globalité de la parole, fut totalement vécue, pendant des siècles, dans la liturgie, constitutive du christianisme catholique et orthodoxe, ainsi que nous le rappelle le Concile Vatican II lorsqu'il affirme qu'elle est « l'action sacrée par excellence dont nulle autre action de l'Eglise ne peut atteindre l'efficacité au même titre et au même degré» 1. Cette importance du corps et de la globalité de la parole y survivent encore aujourd'hui, mais au terme de quelle sclérose, parfois? Prenons l'exemple des sacrements où le corps occupe une place importante puisque c'est lui qu'on plonge dans l'eau, que l'on oint d'huile, qui mange et qui boit, sur lequel on impose les mains et qui réalise l'union chamelle. La conception théologique classique reconnaît le caractère indissociable de l'élément matériel, l'eau par exemple dans le baptême, et l'élément spirituel, la parole. Mais l'efficacité et la signification sont situées presque uniquement du côté de la parole, d'autant plus que la conception très éthérée que l'on a de la parole conduit à la rapprocher du divin par son caractère plus « aérien ». Voici, par exemple, ce qu'écrivait Dom Odon Casel: « Ce serait une grave erreur de croire qu'une immersion pure et simple dans l'eau puisse, à elle seule, signifier la grâce divine. L'eau est un élément d'en bas, par trop matériel pour être en soi ordonné à une telle fin; à elle seule, elle ne saurait signifier une chose d'un ordre aussi élevé. Il faut un élément supérieur, venant d'en haut, pour déterminer, préciser et informer l'acte matériel. Et c'est justement là le rôle de l'Esprit que le Seigneur mentionne en même temps que l'eau. Qu'y a-t-il de plus expressif que la parole pour signifier l'Esprit, si éthéré et si simple, selon le Seigneur en saint Jean (ln 3) ? La parole est l'expression ailée de la pensée; elle est le logos des anciens, c'està-dire l'esprit exprimé, et, comme tel, elle reste si bien apparentée à l'esprit même que souvent logos et pneuma sont équivalents. La parole, qui est d'en haut, énonce avec clarté ce que l'élément matériel

1

Concile Vatican II, Constitution

de la sainte Liturgie, Préambule,

~ 7.

INffiODUCTION

15

signifie d'une manière sensible. Il faut à la fois les deux, l'eau et la parole, pour former le Mystère» 1 ou encore cette autre affirmation d'un prêtre catholique: « Le sacrement n'opère pas de façon magique, il doit être accompagné d'une parole: c'est ce que je dis à des enfants qui prennent la communion sans voir fait de catéchèse (on pouITait dire de même par rapport à des fiancés qui ont le geste charnel sans avoir compris la pleine signification de ce geste au sein du sacrement de mariage) mais ce geste accompagné d'une parole transforme tout. [. ..] Les sacrements nous sauvent dans la mesure où ils s'inscrivent dans une dynamique qui nous permet de comprendre les gestes. On peut dire que le sacrement est «le geste qui sauve», mais il faut préciser que ce geste ne sauve pas immédiatement, automatiquement s'il n'est pas intégré dans une dynamique de compréhension. Le geste doit être accompagné d'une parole sinon c'est un geste magique. » 2 Et, à côté de ce premier discours, on peut également entendre un second discours: « On a compensé la faiblesse du rite par l'inflation du discours. Mais expliquer que l'eau est le lieu de notre naissance à la vie de Dieu, en ne versant que trois gouttes d'eau sur le front d'un enfant, ne dira jamais que le baptême nous plonge dans la mort du Christ pour que nous ressortions ressuscités avec lui. On vérifie ici le célèbre adage: La liturgie fait ce qu'elle dit,. elle ne dit pas ce qu'elle fait. Or, le verbe grec baptizeïn signifie « plonger». Il ne faut pas le dire; il faut le faire. Le rite n'explique pas, il opère. » 3 Contradiction? Incohérence? Non! simple dichotomie, par ignorance de ce qu'est véritablement la parole humaine et de ce qu'est un sacrement. Non! Le baptême, ce n'est pas de l'eau qu'accompagne une parole et sans laquelle il n'y aurait ni signification ni efficacité. Une telle conception fait l'impasse totale sur ce qui caractérise essentiellement les sacrements et que l'anthropologue du geste, Marcel Jousse, nous fait discerner à travers sa notion de mimodramatisme. Pour lui, le sacrement est un mimodrame chosal,
1

Odon CASEL, Le mystère du culte, richesse du Mystère du Christ, Le Cerf, Lex Orandi n° 38, 1964, p. 75. 2 Patrice VIV ARES, Les sacrements pour notre salut, conférence donnée à SainteMarie-des-Batignolles, 3 mai 200 1. 3 Claude DUCHESNEAU, Rites et symboles, Célébrer n° 291, septembre 1999, p.ll.

16

ANTHROPOLOGIE

DU GESTE SYMBOLIQUE

c'est-à-dire une expression globale où registre corporel-manuel et registre laryngo-buccal sont indissociables dans l'utilisation d'une matière. Ce qui caractérise le baptême et lui donne toute sa signification et son efficacité, c'est l'union indéchirable et complémentaire de deux gestes du corps: un geste corporel-manuel, celui de plonger le baptisé par trois fois dans l'eau et un geste laryngo-buccal, celui d'affirmer qu'on baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, pendant qu'on utilise une matière, l'eau. Enlevez l'eau, il n'y a plus de sacrement; enlevez la plongée dans l'eau, il n'y a plus de sacrement; enlevez le langage, il n'y a plus de sacrement. De même, ce qui caractérise le sacrement de l'Eucharistie, c'est l'union indéchirable et complémentaire de deux gestes: un geste laryngo-buccal : « Ceci est ma chair, prenez et mangez; ceci est mon sang, prenez et buvez» et un geste corporel-manuel: celui du célébrant de prendre le pain et le vin pour les montrer (sans lequel le mot «ceci» n'aurait aucun sens) et celui des communiants de les prendre et de les porter à leur bouche. Enlevez la matière: le pain et le vin, il n'y a plus de sacrement; enlevez le geste laryngo-buccal : «Ceci est ma chair, ceci est mon sang... », il n'y a plus de sacrement; enlevez le geste corporel-manuel de prendre le pain et le vin, de les montrer et de les partager, il n'y a plus de sacrement. Là encore, matière, geste corporel-manuel et geste laryngo-buccal ne font qu'un, dans un mode d'expression globale qui fait toute la signification du sacrement et lui permet d'opérer ce qu'il signifie, quand il est accompli dans l'intention pour lequel il a été institué. En effet, enlevez l'intention et il n'y a pas non plus de sacrement. Car la globalité du mimodrame qu'est le sacrement postule, non seulement la synergie de deux gestes corporels (corporel-manuel et laryngo-buccal) dans l'utilisation d'une matière mais aussi la participation, pleine et entière, de l'âme et de l'esprit, par l'attention portée aux gestes et l'intention dans laquelle ils sont posés. Cette intention est différente mais complémentaire, suivant qu'il s'agit du ministre qui administre le sacrement afin de rendre présente une puissance salvifique du Christ, ou du fidèle qui reçoit le sacrement afin de se laisser agir par cette puissance salvifique du Christ. La première relève de la foi collective de l'Eglise et suppose l'obéissance à un rite établi par elle; la seconde relève de la foi individuelle du fidèle. La globalité de l'être humain: corps, âme et esprit, postule donc la synergie parfaite de quatre éléments: une matière, un geste corporel-manuel, un geste laryngo-buccal et une intention directrice,
1

suivant le rite antique de l'Eglise primitive que, malheureusement, la généralisation du baptême des petits enfants a réduit au simple geste de verser l'eau sur le front, en Occident.

INTRODUCTION

17

pour conférer à tout sacrement sa pleine signification et produire l'efficacité en vue de laquelle il est accompli. Si le corps occupe une place centrale dans la Liturgie, ce n'est pas en tant qu'objet qui subirait une action: être plongé dans l'eau, être oint d'huile, s'unir sexuellement, etc., avec un discours qui viendrait dégager la signification de cette action, mais c'est en tant que sujet, comme émetteur de gestes globaux, faisant appel à tous les registres: chosal, corporel-manuel, laryngo-buccal, plastiques et graphiques, en lesquels tout est, à la fois, dit et fait. Et c'est parce que la Liturgie est un ensemble des gestes globaux, de mimodrames qui atteignent la globalité de l'être humain corps, âme et esprit -, qu'elle peut être efficace et apporter le salut à chaque homme qui y participe dans la foi. Et c'est pourquoi nous sommes convaincus que la redécouverte de la place du corps dans la liturgie, en particulier, et dans la spiritualité chrétienne, en général, et d'une façon pas seulement théorique mais pratique, passe par la découverte et l'étude de cette notion de mimodramatisme que nous apporte ce grand anthropologue que fut Marcel Jousse. Son anthropologie du geste a été élaborée au contact des cultures de style oral, par une rigoureuse observation et une analyse scientifique, par quelqu'un qui est né et a vécu dans cette oralité qu'il décrit, et, non pas, comme beaucoup d'autres spécialistes de l'oralité, par une reconstruction de cette oralité, vécue de l'extérieur, avec des préjugés plaqués par la culture de style écrit à laquelle ils appartiennent et à laquelle ils ne peuvent s'empêcher d'attribuer une certaine supériorité. Nous sommes conscients que cette anthropologie du geste de Marcel Jousse est encore trop méconnue et qu'elle peut être dérangeante car, à la différence des autres spécialistes de l'oralité, celui-ci ne se contente pas de décrire et d'analyser le style oral, de façon toute théorique et détachée de la vie, mais il nous propose d' Y entrer concrètement, par la récitation rythmo-pédagogique qu'il a élaborée, véritable lieu de prises de conscience, offert aux gens de style écrit, pour y expérimenter la richesse de l'oralité et la puissance de la mémoire qui en découle. Il ne s'agit pas d'une méthode comme une autre, d'une méthode à côté des autres, mais de la redécouverte de la grande tradition biblique et ecclésiale.

-

C'est la raison pour laquelle cette notion de mimodramatisme sera étudiée et analysée longuement dans cet ouvrage, en partant, d'une part, comme Marcel Jousse le fait lui-même, de l'expression mimodramatique des grands enseigneurs du milieu ethnique

18

ANTHROPOLOGIE

DU GESTE SYMBOLIQUE

palestinien 1: rois, prophètes, rabbis et, d'autre part, des mystères grecs, à la suite du grand liturgiste Dom Odon Casel, afin de montrer l'enracinement du mimodramatisme liturgique chrétien dans le milieu juif et grec. Ce mimodramatisme nous paraît devoir être également redécouvert et amplifié dans la proclamation ou la récitation de la Parole, qui occupe une place prédominante dans la liturgie, à côté des sacrements. C'est cette redécouverte que nous propose Marcel Jousse à travers sa récitation rythma-pédagogique, héritière de la tradition juive et chrétienne anciennes, cette récitation qui a fait l'objet de notre étude dans notre précédent ouvrage Rabbi léshoua de Nazareth, une pédagogie de style global: du texte écrit au geste global. La simple proclamation ou psalmodie laryngo-buccale nous paraît être une mutilation de la globalité de l'être humain, et la simple lecture non chantée de la Parole de Dieu, nous n'hésitons pas à l'affirmer -, un

sacrilège.

-

Ce mode d'expression globale et chosale, que constitue le mimodramatisme, est la conséquence de la loi du mimisme, découverte et étudiée par Marcel Jousse, dans son anthropologie du geste 2. Mais cette loi du mimisme, par laquelle l'homme devient toute chose par les gestes de tout son corps, ne peut s'exercer que dans un contact étroit avec le réel qui l'entoure, afin de se laisser profondément informer par lui. Le plein exercice du mimisme suppose donc un corollaire que Marcel Jousse appelle le paysannisme, autre spécificité joussienne, qu'il faut bien comprendre dans son sens véritable pour ne pas le déformer. En effet, le paysan joussien n'est pas l'agriculteur ou le rural mais l'homme profondément informé par les paysages de son pays. Le paysannisme joussien n'est pas un état de vie mais une manière d'être, qui échappe aux limitations du temps et de l'espace et donc aux conditionnements sociologiques, géographiques et historiques. Il constitue un mode de présence au réel qui peut-être aussi bien vécu par le citadin que par le campagnard, car ce n'est pas l'habitat qui le conditionne. Par contre, il semble mieux réalisé par l'homme de style global-oral que par l'homme de style écrit, car la culture de style global-oral et la culture
Pour désigner le peuple qui vivait, au temps de Jésus et dans les siècles qui l'ont précédé, sur ce territoire que les Romains appelaient Palestine, Marcel Jousse utilise l'expression milieu ethnique palestinien. Il signifie par là, d'une part, que son étude de ce peuple est avant tout anthropologique et ethnique et pas uniquement religieuse. et, d'autre part, la conscience très forte qu'il avait du paysannisme de ce peuple, c'est-àdire le fait que son expression globale était profondément façonnée par le paysage dans lequel il évoluait. Nous sommes conscients qu'aujourd'hui, cette expression peut avoir une tout autre résonance, mais elle nous paraît faire partie du vocabulaire joussien, dont nous sommes très respectueux. C'est la raison pour laquelle nous la maintenons. 2 voir la bibliographie en fm d'ouvrage. 1

IN1RODUCTION

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de style écrit ne développent pas chez l'homme le même rapport au réel, la première étant plutôt chosale (prééminence des choses), la seconde plutôt verbale (prééminence des mots, avec le danger, non illusoire et souvent épinglé par Marcel Jousse, de verbigération). Ce paysannisme, nous l'étudierons donc longuement, pour en montrer la nature exacte et les bases anthropologiques (première partie de cet ouvrage: Le mimodramatisme paysan). Et surtout pour en développer les deux aspects indissociables et complémentaires: le concrétisme et l'analogisme. C'est par son concrétisme et son analogisme, en effet, que le paysannisme constitue un instrument pédagogique extraordinairement puissant, utilisé par toutes les grandes cultures traditionnelles, pour une double finalité: faire accéder à la connaissance du divin par le jeu de gestes analogiques (deuxième partie: Paysannisme et connaissance de Dieu), permettre au divin d'agir et de transformer l'humain par le geste symbolique (troisième partie: Paysannisme et régulation de l'homme). C'est ainsi que nous voyons le pédagogue par excellence, léshoua de Nazareth, « venu comme un rabbi de la part de Dieu» (ln 3, 2) pour nous faire « l'exégèse du Père» (ln 1, 18) et« nous donner l'intelligence afin que nous connaissions le Véritable» (1 ln 5, 20), n'enseigner qu'en paraboles: «sans parabole, il ne leur parlait pas» (Mc 4, 34). Or nous montrerons qu'une parabole est «un rejeu mimodramatique chosal ou corporel, dans lequel des choses du monde d'En Bas sont rejouées afin de dévoiler, tout en les voilant, des réalités cachées du Monde d'En Haut». Il est donc évident que léshoua de Nazareth, celui que Marcel Iousse qualifiait de rabbi paysan, profondément informé par les paysages de son pays, a fait de son paysannisme un mode pédagogique de connaissance des réalités invisibles et, plus particulièrement, de connaissance de ce Royaume de Dieu qui est au centre de son enseignement. Et c'est le même pédagogue qui nous transmet les sacrements, dont nous montrerons qu'il s'agit également de mimodrames globaux de style chosal ., afin de permettre au divin d'agir sur l'humain pour le transformer à son image. Car, si le Royaume des Cieux consiste à connaître qui est le Père des Cieux, il a aussi pour finalité de réguler les gestes de l'homme, afin de faire de celui-ci un autre Christ qui connaît le Père de la connaissance même du Fils. Le rabbi paysan léshoua de Nazareth élève donc également le paysannisme au rang d'instrument de sa puissance divinisatrice.

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ANTHROPOLOGIE

DU GESTE SYMBOLIQUE

Chemin faisant, nous serons amenés à réfléchir sur la relation entre monde d'En Haut et monde d'En Bas que la parabole ou le sacrement impliquent fortement. Nous découvrirons qu'il s'agit de bien autre chose que d'un simple jeu intellectuel auquel la réduit souvent une certaine exégèse, ou d'une projection du psychisme humain comme voudrait nous le faire croire une certaine psychanalyse. Il s'agit d'un lien ontologique dans laquelle le corps de l'Homme-Dieu, Rabbi Iéshoua de Nazareth, tient la place essentielle, suivant cette affirmation concise de l'apôtre Paul: « ... ce qui est l'ombre des choses à venir, celle du corps du Christ» (Col 2, 17). La parabole constitue un chemin pédagogique vers la connaissance de Dieu et le sacrement un chemin pédagogique vers la transformation de l'homme, par une recherche sur le monde d'En Bas. Recherche dans laquelle notre corps occupe une place essentielle, comme nous le rappelle Simone Weil, à la suite de Marcel Jousse luimême: «L'objet de la recherche ne doit pas être le surnaturel mais le monde. Le surnaturel est la lumière: si on en fait un objet, on l'abaisse. « Le monde est un objet à plusieurs significations, et l'on passe d'une signification à une autre par un travail. Un travail où le corps a toujours part, comme lorsqu'on apprend l'alphabet d'une langue étrangère: cet alphabet doit rentrer dans la main à force de tracer les lettres. En dehors de cela, tout changement dans la manière de penser est illusoire. » 1

Le paysannisme joussien nous paraît donc une voie offerte au christianisme du troisième millénaire pour lui permettre de ne plus se payer de mots sur la place du corps dans la vie spirituelle et lui faire enfin jouer tout son rôle. Mais il constitue également, pour tout homme de bonne volonté, désireux d'approfondir la notion de symbolisme, une approche originale où le geste corporel tient une place essentielle.

1

Simone WEIL, La pesanteur

et la grâce, 10/18, 1948, p. 132.

PREMIERE PARTIE

LE MIMODRAMATISME

PAYSAN

Chapitre 1
LE MIMODRAMATISME DANS LE MILIEU ETHNIQUE PALESTINIEN

Lorsqu'on étudie le comportement des rois ou des prophètes, dans le milieu ethnique palestinien, on est surpris de constater, avec quelle facilité et quelle abondance, ils ont recours à des gestes « symboliques », à chaque fois qu'ils ont un message fort à faire passer à leurs auditeurs. Le message purement verbal ne semble pas devoir leur suffire, ils font également appel à des gestes significatifs qui constituent de véritables mimes. Ce phénomène a été remarqué depuis longtemps par les exégètes et qualifié par eux de « langage d'action ». Le mimodramatisme L'anthropologue du geste Marcel Jousse qualifie plus justement ce genre de comportement de mimodramatisme, car on y retrouve l'omniprésence du rythmo-mimisme, que nous analyserons au chapitre 5. Le mimodramatisme est un mode d'expression macroscopique et globale. Le mimodramatisme est un mode d'expression macroscopique, parce qu'il se manifeste par toute une gesticulation visible et audible, destinée à des interlocuteurs extérieurs. De ce point de vue, le mimodramatisme se différencie de la pensée, gesticulation microscopique et intérieure à l'homme, non destinée à un interlocuteur externe. C'est aussi un mode d'expression globale, parce que la gesticulation par laquelle il se manifeste, met en œuvre, et la globalité de la personne, avec toutes ses dimensions physiologiques et psychologiques et la totalité du corps, par l'utilisation quasi indissociable du registre laryngo-buccal ou langage et du registre corporel-manuel ou corporage-manuélage. De ce point de vue, le mimodramatisme se différencie des autres modes d'expression macroscopique, par lesquels l'homme communique avec les autres, par l'utilisation d'une matière, comme par exemple, le mimoplastisme (modelage, sculpture,. ..), le mimographisme (dessin, peinture, écriture, ...), le mimo-instrumentisme (musique, ...).

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ANTHROPOLOGIE

DU GESTE SYMBOLIQUE

Le mimodramatisme présente deux caractères complémentaires et souvent indissociables: un caractère réaliste et un caractère analogique. Le mimodramatisme est toujours concret, réaliste. Nous assistons, en effet, à une véritable mise en scène, où des gestes très concrets et très précis sont accomplis, avec l'utilisation d'un objet, le plus souvent, dans le but évident de frapper l'imagination des spectateurs et d'imprimer, dans leur mémoire, le souvenir du message qu'on veut donner. Mais le mimodramatisme est toujours et inséparablement analogique. En effet, s'il y a transmission d'un message fort, c'est précisément parce que les gestes accomplis n'ont pas, à l'évidence, leur finalité en eux-mêmes. Les objets concrets utilisés ne le sont que pour renvoyer le spectateur à une autre réalité, actuellement absente aux yeux du spectateur, soit pour la prédire, soit même pour déterminer, à l'avance, son accomplissement. Nous verrons que, dans ce cas, le rapport entre la chose utilisée et la chose signifiée est beaucoup plus profond qu'il n'y paraît parfois, l'efficacité du geste mimodramatique étant fonction du rapport logique qui lie chose utilisée et chose signifiée. Si le mimodramatisme semble omniprésent dans le milieu ethnique palestinien, nous démontrerons, à la suite de Marcel Jousse, que ce mimodramatisme relève d'une loi universelle et se retrouve dans tous les milieux «spontanés », c'est-à-dire, au sens joussien, dans tous les milieux ethniques où la globalité reste la norme de toute expression humaine. Pour l'instant, examinons quelques exemples de mimodramatisme dans le milieu ethnique palestinien. Le mimodrame de la flèche de victoire « Quand Élisée fut frappé de la maladie dont il devait mourir, Joas, le roi d'Israël, descendit vers lui, pleura sur son visage et dit: « Mon père! Mon père! Char d'Israël et son attelage! » Élisée lui dit: « Va chercher un arc et des flèches », et il alla chercher un arc et des flèches. Élisée dit au roi: « Bande l'arc», et il le banda. Élisée mit ses mains sur les mains du roi, puis il lui dit:

LE MIMODRAMATISME

PALESTINIEN

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« Ouvre la fenêtre vers l'orient», et ill' ouvrit. Alors Élisée dit: « Tire! » et il tira. Élisée dit: « Flèche de victoire pour YHWH ! Flèche de victoire contre Aram ! Tu battras Aram à Apheq, complètement ». Élisée dit: « Prends les flèches» et ill es prit. Élisée dit au roi: « Frappe contre terre », il frappa trois coups et il s'arrêta. Alors l'homme de Dieu s'irrita contre lui: « Il fallait frapper cinq ou six coups! Alors tu aurais battu Aram complètement; maintenant tu ne le battras que trois fois! » (2 R 13, 14-19) Le geste concret et réaliste consiste, ici, à tirer des flèches. Mais on comprend que ces flèches sont analogiques: elles sont signe des flèches effectives qui seront tirées, lors du combat réel qui aura lieu contre Aram à Apheq. Le lien logique est on ne peut plus clair entre la chose utilisée et la chose signifiée: des flèches pour des flèches. Mais on comprend également que ces flèches tirées par le roi Joas ne signifie pas seulement la victoire qu'il remportera: elles la réalisent déjà. A partir du moment où le roi a tiré ces flèches analogiques, les flèches réelles ne peuvent plus ne plus lui donner la victoire sur son ennemi. La meilleure preuve en est que, puisque le roi n'a pas su frapper contre terre plus de trois fois avec les flèches analogiques, il ne vaincra son adversaire que trois fois. On ne peut mieux affirmer la puissance du geste analogique qui, non seulement annonce, mais réalise déjà d'une manière très réaliste. Il est important également de remarquer que le mimodrame est global: le prophète ne se contente pas de faire faire au roi le geste corporel-manuel de la manipulation de flèches; il accompagne, à chaque fois, ce rejeu d'une verbalisation qui exprime à la fois le sens et le but du geste symbolique. Le mimodrame du dépeçage des bœufs «Nahash l'Ammonite vint dresser son camp

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ANTHROPOLOGIE

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contre Yabesh de Galaad. Tous les gens de Yabesh dirent à Nahash: « Fais un traité avec nous et nous te servirons. » Mais Nahash l'Ammonite leur répondit: « Voici à quel prix je traiterai avec vous: je vous crèverai à tous l'oeil droit, j'en ferai un défi à tout Israël. » Les anciens de Yabesh lui dirent: « Accorde-nous une trêve de sept jours. Nous enverrons des messagers dans tout le teITitoire d'Israël et, si personne ne vient à notre secours, nous nous rendrons à toi. » Les messagers arrivèrent à Gibéa de Saül et exposèrent les choses aux oreilles du peuple, et tout le peuple se mit à crier et à pleurer.

Or, voici que Saül revenait des champs derrière ses bœufs et il demanda: « Qu'a donc le peuple à pleurer ainsi? » On lui raconta les propos des hommes de Yabesh, et quand Saül entendit ces choses, l'esprit de YHWH fondit sur lui et il entra dans une grande colère. Il prit une paire de bœufs et la dépeça en morceaux qu'il envoya par messagers dans tout le territoire d'Israël, avec ces mots: « Quiconque ne marchera pas à la suite de Saül, ainsi sera-t-il fait de ses bœufs. » (1 S Il, 1-7) Le geste réaliste et concret consiste ici en le dépeçage d'une paire de bœufs, découpée en douze morceaux et envoyée aux douze tribus d'Israël. Ce geste, aussi insolite et frappant qu'il soit, ne se suffit cependant pas à lui-même: il ne prend totalement sens que par le message verbal qui l'accompagne: « Quiconque ne marchera pas à la suite de Saül, ainsi sera-t-il fait de ses bœufs.» On notera également que le geste accompli entretient un lien logique avec la menace: les bœufs de Saül sont dépecés pour signifier le dépeçage futur des bœufs des tribus qui ne se rassembleraient pas derrière Saül pour combattre Nahash. Par contre, ce que le texte ne suggère pas clairement mais qui, à notre avis, est totalement présent, aussi bien à l'esprit de Saül qu'à celui de ses contemporains, c'est que pour eux, le

LE MIMODRAMATISME

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dépeçage des bœufs de Saül, non seulement annonce le dépeçage possible des autres bœufs mais le réalise déjà en puissance, comme une menace pour ceux qui n'obéiraient pas. C'est d'ailleurs très certainement la conviction partagée par tous, en l'efficacité prophétique de ce geste symbolique, qui en fait toute la force « persuasive» aux yeux des tribus auquel il est destiné. Le mimodrame des flèches de Jonathan David est en butte à la jalousie de Saül qui a cherché, à plusieurs reprises à le tuer. Jonathan, fils de Saül, est l'ami de David et cherche à prémunir celui-ci du danger qui le guette. Lors d'un entretien, en pleine campagne, Jonathan met au point une stratégie d'avertissement destinée à indiquer à David ce qu'il doit faire, suivant qu'il y a danger pour lui ou non à revenir à la cour du roi. Jonathan dit à David: « C'est demain la nouvelle lune et on remarquera ton absence, car ta place sera vide. Après-demain, on remarquera beaucoup ton absence, tu iras à l'endroit où tu étais caché le jour de l'affaire, tu t'assiéras à côté de ce tertre que tu sais. Pour moi, après-demain, je lancerai des flèches de ce côté-là comme pour tirer à la cible. J'enverrai le servant: « Va , Trouve la flèche. » Si je dis au servant: « La flèche est en deçà de toi, prends-la», viens, c'est que cela va bien pour toi et qu'il n'y a rien, aussi vrai que YHWH est vivant. Mais si je dis au garçon: « La flèche est au-delà de toi », pars, car c'est YHWH qui te renvoie ». » (1 S 20, 18-22) Ici, il ne semble pas que le geste d'envoyer les flèches aient une finalité opératoire. Cette convention de flèches semble donc totalement gratuite. Le Père Buzy, exégète, a donc raison lorsqu'il commente ainsi cet épisode: « Le lecteur se demande sans doute: Puisque Jonathan et David pouvaient sans plus de difficulté concerter une entrevue dans la campagne, qu'était-il besoin de toutes ces conventions de flèches et

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ANTHROPOLOGIE DUGESTE SYMBOLIQUE

de distances? Il semble que le fils de Saül aurait pu se contenter de dire à son ami: « Tiens-toi caché à tel endroit; et je viendrai t'y rejoindre sous un prétexte quelconque, de chasse ou d'escrime; je te ferai part des dispositions de mon père, et nous aviserons au meilleur parti à prendre». Ce luxe de réalité, que n'exigeaient en rien les nécessités de la situation, s'explique par le goût des Sémites pour les symboles extérieurs et matériels. » 1 Par contre, on ne manquera pas, d'une part, de remarquer que le geste est accompagné, ici aussi, d'une explication qui l'accompagne, et d'autre part, de souligner le rapport logique entre le geste signifiant et le geste signifié. La flèche indique un trajet à suivre et c'est bien précisément de trajet qu'il s'agit ici, celui que doit suivre David: ou venir en deçà, c'est-à-dire revenir au palais, ou partir au-delà, c'est-àdire s'enfuir loin du palais. Le mimodrame du manteau déchiré « Il arriva que Jéroboam, étant sorti de Jérusalem, fut abordé en chemin par le prophète Ahiyya, de Silo; celui-ci était vêtu d'un manteau neuf et ils étaient seuls tous les deux dans la campagne. Ahiyya prit le manteau neuf qu'il avait sur lui et le déchira en douze morceaux. Puis il dit à Jéroboam: « Prends pour toi dix morceaux, car ainsi parle YHWH, Dieu d'Israël: Voici que je vais arracher le royaume de la main de Salomon et je te donnerai les dix tribus. Il aura une tribu, en considération de mon serviteur David et de Jérusalem, la ville que j'ai élue de toutes les tribus d'Israël. » (1 R Il, 29-32) Là encore, le prophète ne dissocie pas geste symbolique et explication, qui paraissent toujours indissociables. Par contre, nous ne partageons pas tout à fait l'avis du P. Buzy, lorsqu'il écrit: « N'aurait-il
1 D. BUZY, Les symboles

pas suffi au prophète Ahias de transmettre
de l'Ancien Testament, Gabalda, Paris 1923, p.S.

LE MIMODRAMATIS1\1E

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oralement à Jéroboam le message de Jahvé? Ces brillantes promesses n'eussent pas été, ce semble, moins bien accueillies, si Ahias se rot contenté de dire au jeune prétendant: «Le royaume de Salomon va être divisé sous le règne de Roboam; Jahvé ne lui laissera qu'une tribu, et il t'en donnera dix à toi, Jéroboam - oracle de Jahvé »; et le prophète... eût économisé son manteau neuf. Il n'en fait rien, et il ajoute à son oracle le spectacle d'une action symbolique. » 1 Nous pensons, en effet, que le partage du manteau n'est pas seulement destiné à signifier le partage du royaume et sa répartition mais bien à le réaliser déjà par avance de façon efficace. Maintenant que le manteau est partagé et réparti, le royaume ne peut plus ne plus être partagé et réparti comme le prophète l'a fait. Telle est, croyonsnous, la conviction profonde des peuples de style global: le geste global ne signifie pas seulement une réalité, il est cette réalité ellemême qu'il rend présente donc réalisée. C'est la véritable raison pour laquelle il n'était pas superflu, dans l'esprit du prophète Ahiyya de Silo, de partager réellement le manteau et de ne pas se contenter d'annoncer oralement le partage du royaume. Le mimodrame de la ceinture de Paul Le mimodramatisme n'est pas réservé aux prophètes ou aux rois de l'Ancien Testament. Nous en trouvons quelques exemples dans le Nouveau Testament, comme celui-ci, relatif à l'apôtre Paul: « Comme nous passions là plusieurs jours, un prophète du nom d'Agabus descendit de Judée. Il vint nous trouver et, prenant la ceinture de Paul, il s'en lia les pieds et les mains en disant: « Voici ce que dit l'Esprit Saint: L'homme auquel appartient cette ceinture, les Juifs le lieront comme ceci à Jérusalem, et ils le livreront aux mains des païens». » (Ac 21, 10-13) A côté du réalisme et de l'analogisme inhérents aux mimodrames palestiniens, d'autres caractéristiques semblent se dégager que l'étude des mimodrames suivants va nous permettre de dégager.

1

D. BUZY, Les symboles

de l'Ancien

Testament,

Gabalda, Paris 1923, p. 6.

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ANTHROPOLOGIE

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Le mimodrame du prophète blessé « Un des frères prophètes dit à son compagnon, par ordre de YHWH: « Frappe-moi f » mais l'homme refusa de le frapper. Le prophète alla trouver un autre homme et dit: « Frappe-moi! » L'homme le frappa et le blessa. Le prophète s'en alla et attendit le roi sur le chemin il s'était rendu méconnaissable avec un bandeau au-dessus des yeux. Comme le roi passait, il lui cria: « Ton serviteur marchait au combat quand quelqu'un a quitté les rangs et m'a amené un homme en disant: « Garde cet homme t S'il vient à manquer, ta vie sera pour sa vie ou tu paieras un talent d'argent. » Or, pendant que ton serviteur était occupé ici et là, l'autre a disparu. » Le roi d'Israël lui dit: « Voilà ton jugement! Tu l'as toi-même prononcé. » Aussitôt celui-ci enleva le bandeau qu'il avait au-dessus des yeux, et le roi d'Israël reconnut qu'il était l'un des prophètes. Il dit au roi: « Ainsi parle YHWH: parce que tu as laissé échapper l'homme qui m'était voué par anathème, ta vie répondra pour sa vie, et ton peuple pour son peuple. » Et le roi d'Israël s'en alla sombre et irrité, et il rentra à Samarie. » (1 R 20, 35-43) Ici, le geste réaliste accompli n'est pas destiné à annoncer un événement futur, comme dans les autres cas cités ci-dessus. Il semble

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plutôt destiné à camoufler le visage du prophète aux yeux du roi. De ce fait, ce mimodrame est intéressant à un autre titre. Comme le fait remarquer le P. Buzy: «Ici la mise en scène n'était peut-être pas entièrement superflue: le prophète prenait ses précautions pour aborder le prince et lui faire entendre l'oracle comminatoire. Cependant, était-il nécessaire de pousser le déguisement jusqu'à recevoir tout exprès des blessures? Ces détails réalistes semblent relever eux aussi du goût très prononcé des Sémites pour les symboles réels. » 1 Cette dernière remarque du P. Buzy nous semble très importante, pour nous, gens d'une culture du faux-semblant, habitués que nous sommes aux trucages cinématographiques, aux fleurs artificielles, aux décors en trompe-l'œil, aux images virtuelles, etc. ... Visiblement, le prophète appartient à une culture où le geste signifiant ne signifie rien s'il n'est pas réel. Dans le milieu ethnique palestinien, on ne se paie pas de « mots», on ne se contente pas de manière de parler ou de dire. On dit ou on fait réellement.

Les mimodrames de vocations de prophètes «L'année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône grandiose et surélevé. Sa traîne emplissait le sanctuaire. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui, ayant chacun six ailes, deux pour se couvrir la face, deux pour se couvrir les pieds, deux pour voler. Ils se criaient l'un à l'autre ces paroles: « Saint, saint, saint est YHWH Sabaot, sa gloire emplit toute la terre. » Les montants des portes vibrèrent au bruit de ces cris et le Temple était plein de fumée. Alors je dis: «Malheur à moi, je suis perdu f car je suis un homme aux lèvres impures, j'habite au sein d'un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, YHWH Sabaot. » L'un des séraphins vola vers moi,
1 D. BUZY, Les symboles de l'Ancien Testament, Gabalda, Paris 1923, p. 6.

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ANTHROPOLOGIE

DU GESTE SYMBOLIQUE

tenant dans sa main une braise qu'il avait prise avec des pinces sur l'autel. Il me toucha la bouche et dit: « Voici, ceci a touché tes lèvres, ta faute est effacée, ton péché pardonné. » Alors j'entendis la voix du Seigneur qui disait: « Qui enverrai-je? Qui ira pour nous? » Et je dis: « Me voici, envoie-moi. » (Is 6, 1-8) « Alors YHWH étendit la main et me toucha la bouche et YHWH me dit: « Voici que j'ai placé mes paroles en ta bouche. Vois! Aujourd'hui même je t'établis sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et renverser, pour exterminer et démolir, pour bâtir et planter. » (Jr 1, 9) « Et toi, fils d'homme, écoute ce que je vais te dire, ne sois pas rebelle comme cette engeance de rebelles. Ouvre la bouche et mange ce que je vais te donner. » Je regardai, et voici qu'une main était tendue vers moi, tenant un volume roulé. Ille déploya devant moi: il était écrit au recto et au verso; il y était écrit: « Lamentations, gémissements et plaintes. » Il me dit: « Fils d'homme, ce qui t'est présenté, mange-le; mange ce volume et va parler à la maison d'Israël. » J'ouvris la bouche et il me fit manger ce volume, puis il me dit: « Fils d'homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce volume que je te donne. » Je le mangeai