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Au seuil de la vie marocaine

Les coutumes et les relations sociales chez les Marocains

Louis Brunot
  • Éditeur : Centre Jacques-Berque
  • Lieu d'édition : Rabat
  • Année d'édition : 2013
  • Date de mise en ligne : 11 décembre 2013
  • Collection : Les rééditions du CJB

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Référence électronique :

BRUNOT, Louis. Au seuil de la vie marocaine : Les coutumes et les relations sociales chez les Marocains. Nouvelle édition [en ligne]. Rabat : Centre Jacques-Berque, 2013 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cjb/406>.

Édition imprimée :
  • Nombre de pages : 114

© Centre Jacques-Berque, 2013

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

Publié au lendemain de la seconde guerre mondiale et réédité dans la présente collection, est un petit ouvrage qui reprend des articles de Louis Brunot, écrits entre les années vingt et trente. L’auteur, avec clarté et cohérence, y présente la société marocaine, ses croyances et ses règles de politesse, telles que pouvait les concevoir un haut fonctionnaire du Protectorat. Il fait preuve d’un indéniable culturalisme en considérant la subjectivité des Marocains comme spécifique et en tentant d’en décrire les motifs. On s’aperçoit ainsi, à le lire, à quel point la question des mentalités différentes a pu contribuer à la méconnaissance d’une population, non pas lointaine, mais côtoyée, ainsi qu’à la mécompréhension de sa religiosité. C’est d’autant plus intéressant que l’auteur entendait faire preuve d’empathie et se voulait un défenseur de la cohabitation respectueuse entre Français et Marocains.Au seuil de la vie marocaine
Louis Brunot

Louis Brunot (1882-1965), arabisant et docteur ès Lettres, fut d’abord instituteur en Algérie. Il enseigna à Rabat, à partir de 1913, à l’École supérieure de langue arabe et de dialectes berbères puis devint directeur du Collège musulman de Fès et, en 1920, Inspecteur de l’enseignement des indigènes. De 1935 à 1947, il fut directeur de l’Institut des hautes études marocaines. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le Maroc et de plusieurs traductions de textes arabes.

Note de l’éditeur

Édition originale : ouvrage publié en 1950,  chez la Librairie Farairre à Casablanca, 190 p.

Sommaire
  1. Introduction de la réédition

    Le doux poison du culturalisme

    La mentalité, les croyances et les règles dans Au seuil de la vie marocaine de Louis Brunot

    Jean-Noël Ferrié et Saâdia Radi
  2. Avant-propos

  3. Les populations marocaines

    1. Les Musulmans et les autres
    2. Les Berbères
    3. Les Bédouins
    4. Les citadins
    5. Les Juifs islamisés
    6. Les Nègres
  4. Les classes sociales

    1. La discrimination
    2. Les ouléma(s) et les clercs
    3. Les chérifs
    4. Les familles maraboutiques
    5. Les notables
    6. La bourgeoisie nouvelle
    7. Les artisans
    8. Les immigrés
    9. Le nouveau prolétariat
    10. La hiérarchie rurale
  5. L’imprégnation musulmane

    1. L’esprit religieux
    2. L’invocation de Dieu
    3. Le salut
    4. Les vœux et les congratulations
    5. La louange à Dieu
    6. Au nom de Dieu
  6. La vie rituelle

    1. La pureté et l’impureté. Les ablutions
    2. La prière, la mosquée, le vendredi
    3. Le jeûne de Ramadhan
    4. Les fêtes religieuses, le pèlerinage
    5. Particularités de la vie rituelle marocaine
  7. Du rôle de certaines croyances dans les relations sociales

    1. Magie et religion
    1. Les démons
    2. Le bâillement
    3. Le mauvais œil
    4. Le bon et le mauvais augure
    5. La droite et la gauche
    6. Le respect du pain
    7. Le respect du papier
  1. Les convenances traditionnelles

    1. La qaïda
    2. Les interdictions
    3. La vie féminine
    4. Les obligations
    5. Les titres
    6. Le bon usage à table
  2. La bienséance

    1. L’urbanité
    2. En visite
    3. La conversation
    4. Les compliments
    5. Le respect humain
    6. L’intermédiaire
    7. Ne pas refuser
    8. Le conformisme
    9. L’hommage
    10. Les caractères de la bienséance
  3. Eux et nous

    1. L’association franco-marocaine
    2. Le contraste des mœurs
    3. Le contraste des mentalités
    4. Le préjugé de race
    5. Les opinions erronées
    6. Les appréciations des mœurs
    7. La correction des rapports
    8. L’éducation des jeunes

Introduction de la réédition

Le doux poison du culturalisme

La mentalité, les croyances et les règles dans Au seuil de la vie marocaine de Louis Brunot

Jean-Noël Ferrié et Saâdia Radi

1Le texte de Louis Brunot, que nous rééditons ici, a été imprimé en 1950 par la Librairie Farairre, à Casablanca. Il ne s’agit pas d’un premier tirage. Le premier tirage ne porte pas de date, mais Pessah Shinar, dans son Essai de bibliographie sélective et annotée sur l’islam maghrébin contemporain, considère qu’il est postérieur à 1944. L’ouvrage reprend partiellement deux articles, « La politesse et les convenances chez les Marocains », paru en 1926, dans le Bulletin de l’enseignement public du Maroc, et « Eux et Nous. Propos sur les relations entre les Français et les Marocains », paru en 1931 dans la même revue. Ces deux articles ont préalablement été reproduits, en 1934, sous la forme de deux chapitres, dans une collection de textes de l’auteur rassemblés sous le titre de Premiers conseils. « La politesse et les convenances chez les Marocains » a été réutilisé, en 1942, dans un ouvrage collectif publié par l’administration du Protectorat, Introduction à la connaissance du Maroc. Toutefois, l’ouvrage publié sous le titre Au seuil de la vie marocaine se présente comme un ouvrage accompli, même si l’auteur en parle comme d’un « petit livre »1.

2Ce « petit livre » est une introduction à la société marocaine, tentant d’en faire ressortir l’esprit et plaidant en faveur de relations de respect réciproque entre les Français et les Marocains. Le plaidoyer court tout au long de l’ouvrage et se clôt par un chapitre reprenant presque mot à mot l’article paru en 1931, qui débutait en s’interrogeant : « Après vingt ans de Protectorat, où en sommes-nous ? » Au seuil de la vie marocaine remplace « vingt ans » par « trente ans ». Au moment de la réédition de l’ouvrage, en 1950, il faudrait presque en évoquer une dizaine de plus. Le temps du respect réciproque, tel du moins que l’entend Brunot, est alors passé : nous sommes en pleine lutte pour l’indépendance, et la société marocaine ne ressemble plus à ce qu’elle était dans les années vingt, pour autant, bien sûr, que Brunot en ait donné une bonne description.

3Passant en revue les différents travaux portant sur le Maroc depuis la fin du dix-neuvième siècle, Hassan Rachik s’est attaché à considérer la situation ethnographique propre à chacun d’eux, c’est-à-dire la position personnelle de l’auteur par rapport au Maroc et aux Marocains2. Contrairement à Édmond Doutté (1867-1926)3, dont l’œuvre est largement plus étoffée, mais qui ne connut le Maroc qu’à l’occasion de « missions » menées depuis l’Algérie, Louis Brunot (1882-1965) séjourne continûment dans ce pays depuis quasiment la mise en place du Protectorat et participe pleinement au projet de colonisation scientifique4 promu par Alfred Le Chatelier5 et repris par Lyautey. D’abord instituteur en Algérie, arabisant et docteur ès Lettres, il enseigne à Rabat dès 1913, à l’École supérieure de langue arabe et de dialectes berbères, devient directeur du Collège musulman de Fès et, en 1920, Inspecteur de l’enseignement des indigènes. De 1935 à 1947, il est directeur de l’Institut des hautes études marocaines, créé en 1920, qui a « pour objet de provoquer et d’encourager les recherches scientifiques relatives au Maroc, de les coordonner et d’en centraliser les résultats »6. Lorsqu’il rédige le premier article inséré dans son « petit livre », « La politesse et les convenances chez les Marocains », Louis Brunot vit donc au Maroc depuis plus d’une dizaine d’années et connaît bien le pays, dont il parle la langue. Ainsi que le souligne Hassan Rachik, il ne voit pas les Marocains comme des cas de figure illustrant une conception évolutionniste des sociétés humaines. Il y a suffisamment de profondeur temporelle dans sa relation avec le pays pour qu’il en soit autrement. Il s’intéresse ainsi à des êtres concrets vis-à-vis desquels il entretient – dans sa vie professionnelle de haut-fonctionnaire du Protectorat comme dans sa vie personnelle – des relations journalières. Ceci l’amène à s’intéresser aux interactions qui émaillent la vie quotidienne. De là vient l’un des charmes de l’ouvrage : le sentiment d’être introduit dans le monde familier d’autrui.

4Toutefois, à y regarder de plus près – et comme à vrai dire bien des charmes – celui-ci apparaît quelque peu artificiel. Nous allons essayer de dire pourquoi, en montrant que Brunot adopte quasi systématiquement un point de vue ironique sur les gens, leurs croyances et leurs pratiques, et que ce point de vue n’est jamais supporté par des descriptions précises impliquant des Marocains concrets, mais par des descriptions impliquant ce que l’on pourrait désigner comme « des-Marocains-en-général ». Il écrit que « les Marocains font ça » ou que « les Marocains pensent ça », suggérant qu’il existe une manière normale et partagée d’être Marocain. Ce point de vue inaugure une attitude culturaliste dont les travaux de Clifford Geertz représentent l’aboutissement, en ce sens qu’ils en sont la meilleure expression en même temps qu’ils en soulignent les limites et la nocivité7. Le subtil poison du culturalisme réside, en effet, dans ce qu’il dépeint les manières d’être locales avec beaucoup de vie tout en ne les considérant que comme des représentations qui n’entretiennent aucun rapport nécessaire avec la réalité objective, en dehors – du moins – des contraintes cognitives et comportementales qu’elles induisent. Pour un « culturaliste8 », en effet, la réalité – au moins celle des autres – est strictement subjective. Il en découle notamment la difficulté, voire l’impossibilité, pour les individus d’adopter une attitude distanciée par rapport à celle-ci, puisqu’elle fait partie de leur intériorité.

Religion et mentalité primitive

5Louis Brunot consacre l’essentiel de son ouvrage à décrire ce qu’il appelle « l’imprégnation musulmane ». Il traite successivement de celle-ci
(chapitre 3), des rituels qui s’y rapportent (chapitre 4) et du rôle de certaines croyances dans les relations sociales (chapitre 5) ; il la retrouve dans les convenances (chapitre 6) et dans la bienséance (chapitre 7) ; elle occupe également une place dans la morphologie sociale (chapitre 2) ainsi que dans les divisions identitaires de la population (chapitre 1). La normativité occupe ainsi une place prépondérante dans sa description de la vie marocaine. Du reste, tout est dit dès l’introduction du chapitre 3 :

« Le Marocain, on l’a déjà vu, est d’esprit religieux, profondément religieux ; il est aussi d’esprit mystique et peuple son univers d’êtres invisibles et de forces occultes tout autant que des données concrètes fournies par les sens ou la raison. La plupart de ses actes et de ses pensées sont religieux au titre de l’Islam ou au titre de croyances plus ou moins anciennes que le peuple considère comme orthodoxes et, de ce fait, se trouvent renforcées par l’Islam lui-même. Cette religion révélée est à vrai dire une civilisation complète, elle s’intéresse à tous les actes, mêmes les plus ordinaires, de l’individu. Aussi n’a-t-elle pas manqué de donner aux rapports sociaux, à la politesse, à la bienséance, qui en sont, les manifestations les plus fréquentes et les plus apparentes, son caractère particulier. De fait le Coran comme la Tradition prophétique (hâdits) sont par certains côtés des codes de politesse très étudiés, très suivis, et ils confèrent aux règles de la bienséance musulmane une autorité indiscutable et une immuabilité tout aussi évidente9. »

6De ce point de vue, Brunot n’écrit rien de neuf. Considérer que l’islam enserrait les musulmans dans un jeu de contraintes multiples relevait déjà d’une conception ancienne, non pas seulement de l’islam en particulier, mais de la religion en général. Pour une partie de l’opinion cultivée, en effet, depuis au moins le dix-septième siècle, la religion passait pour avoir eu tendance à s’étendre abusivement à tout ; il était clair que le travail de la raison consistait à la cantonner à la spiritualité individuelle. Les sciences de la société qui se développèrent au dix-neuvième et au début du vingtième siècle s’inscrivirent pleinement dans cette conception réductionniste. Du coup, dépeindre une société primitive, c’était dépeindre une société dans laquelle la religion était tout ; et dépeindre une société dans laquelle la religion était tout, c’était – pour beaucoup d’auteurs – dépeindre une société dans laquelle la « raison10 » n’était rien ou peu de chose. Les thèses de Lévy-Bruhl sur la mentalité primitive s’inscrivent dans cette perspective. Elles sont très présentes à l’esprit de Brunot11.

7Il est habituel – pour toute une série de bonnes raisons – de situer Lucien Lévy-Bruhl dans le développement de la sociologie durkheimienne. Il s’en écarte, cependant, dans l’explication de la genèse des représentations collectives : il ne veut pas expliquer celles-ci par l’existence de la société, puisqu’il faudrait (de son point de vue) logiquement expliquer, au préalable, comment peut être produite la coopération instituant la société12. Pour lui, l’explication durkheimienne ne serait donc pas complète. Il conviendrait alors de procéder à une investigation des formes de la pensée sans, toutefois, revenir sur le psychologisme que Lévy-Bruhl reproche, comme Durkheim, à « l’École anthropologique anglaise13 ». Il entend par là que les membres de celles-ci considèrent l’esprit humain de manière abstraite, alors qu’il faudrait le considérer de « manière socialisée14 ». Il décrit longuement le fonctionnement et les particularités de la pensée prélogique ainsi que les changements auxquels elle est soumise comme ceux qu’elle parvient à bloquer ou à ralentir. Il note :

« […] La mentalité des sociétés inférieures […] demeure longtemps prélogique et garde l’empreinte mystique sur la plupart de ses représentations15. »

8C’est ainsi qu’il donne la Chine et l’Inde comme exemples de société où la pensée logique ne parvient qu’imparfaitement à s’émanciper de la pensée prélogique. Il précise que, même dans « le cas le plus favorable », celui « où la pensée logique poursuit jusqu’à présent son progrès », la pensée prélogique n’est jamais entièrement écartée16. Dès lors, cette pensée nous apparaît à la fois accaparant la société et accaparée par elle, et, en tout cas, indissociable de son évolution. Cependant, par « société », il ne faut pas entendre la même sorte de société que celle évoquée par Durkheim dans LesFormes élémentaires de la vie religieuse. Il ne s’agit pas, ici, de la société en général mais de sociétés particulières se différenciant historiquement les unes des autres, en fonction des places respectives qu’y occupent la pensée logique et la pensée prélogique. De ce point de vue, la position de Lévy-Bruhl est parfaitement compatible avec les conceptions évolutionnistes de la religion. Quoiqu’il critique l’école anthropologique anglaise, son argument se coule donc dans le lit qu’elle a tracé.

9L’évolutionnisme, en effet, ne considère pas que l’humanité avance d’un seul pas, comme pourrait le suggérer le singulier. Il considère, au contraire, qu’elle avance de manière différenciée, de sorte que la plupart des peuples exotiques constituent, grâce au jeu de comparaisons qu’ils permettent, des exemples d’étapes antérieures du développement de la civilisation européenne, tout particulièrement, semble-t-il, en ce qui concerne la religion, ainsi que le soulignait Frazer :

« […] Nous pouvons dire que d’après les données de la méthode comparative, on peut suivre en ses grandes lignes l’évolution de la race humaine, non pas certes depuis son berceau, mais de son enfance à son âge adulte. C’est en appliquant ces données à l’étude de la religion qu’on peut combler certaines lacunes et résoudre certains problèmes de l’histoire des grandes religions, qui, sans cette aide, resteraient toujours à combler et à résoudre. Car dans toutes les grandes religions, on trouve des survivances de croyances et de rites, qui ne s’expliquent que par comparaisons avec les croyances et les rites plus rudimentaires. […] Si l’on se demande comment il se fait que ces survivances de barbarie aient persisté si longtemps au milieu de la civilisation, il ne suffit pas d’expliquer cette persistance par un simple instinct conservateur de la nature humaine. Il faut avouer que ces restes de sauvagerie persistent parce qu’ils répondent aux besoins intellectuels et moraux d’une grande partie des hommes, même dans les sociétés les plus civilisées17. »

10De manière très intéressante, cette possibilité de rattacher non pas tant l’islam que son « imprégnation » et sa pratique à des formes de pensée primitive permet à Brunot de caractériser la paire « chrétiens » / « musulmans » sur le mode de la disjonction plutôt que sur celui de l’analogie. Cette manière de se représenter les musulmans marocains ne lui est pas particulière. On la trouvait déjà chez Doutté. La description que ce dernier donne d’un ouvrier marocain en offre un exemple caractéristique :

« Nous rencontrons un des habitants qui a travaillé en Algérie comme ouvrier agricole ; il connaît Tlemcen, Sidi bel Abbès, le Tlélat, Ammi-Moussa. Son état d’âme est complexe ; il apprécie le bien-être et la sécurité dont jouissent ses coreligionnaires en Algérie ; mais étant en société, il est ressaisi par le sentiment contraire de l’orthodoxie musulmane et se croit obligé, vis-à-vis de ses contribules, à dénigrer nos institutions. C’est l’effort de la pensée individuelle qui se débat contre l’empire des forces collectives dont l’école sociologique française a si bien décrit la puissance18. »

11Ainsi, bien que nous ayons affaire au plus tardif des monothéismes, Brunot comme Doutté n’hésitent pas à le considérer, dans sa pratique par les musulmans marocains, comme une religion primitive, c’est-à-dire comme une religion liée à une mentalité prélogique. Cette perspective n’était pas la seule possible ; somme toute, Brunot, qui se définit comme « chrétien », aurait pu interpréter la paire « chrétiens » / « musulmans » sur le mode de l’analogie. En 1950, un autre « chrétien » vivant au Maroc pouvait écrire :

« Israélites, chrétiens et musulmans vivent côte à côte […] respectueux […] de leurs religions où ils se rencontrent dans l’adoration de l’Unique. Il ne saurait être question pour un croyant de mettre sur le même pied ces trois religions monothéistes. Cependant, plus qu’une cause d’éloignement entre les fidèles du fait de leurs différences, elles doivent devenir une cause de rapprochement car il n’y a de Dieu que Dieu…19. »

12Toutefois, ce qui intéresse Brunot, ce n’est pas de rendre compte de ce qui est commun, ni même de ce qui est spécifique, mais de ce qui est différent des « chrétiens », autrement dit de « nous ». Il est donc culturaliste, mais en ce sens unique qu’il inscrit la différence dans la subjectivité et non en ce qu’il serait également relativiste, à l’instar des culturalistes contemporains qui établissent une exacte symétrie entre les différentes subjectivités. Du coup, si les Marocains sont considérés de manière disjonctive par rapport au « chrétiens », ils sont considérés de manière analogique par rapport aux « primitifs ». Mais en privilégiant ainsi la différence – c’est-à-dire l’enfermement dans des motifs locaux – on en arrive rapidement à ne plus pouvoir rendre compte normalement des actions des autres, puisqu’ils dépendent de motifs qu’on ne peut comprendre de l’intérieur, c’est-à-dire de motifs présentant des analogies avec les nôtres. Prenons un exemple :

« Il est de bon augure qu’un échange s’opère à la satisfaction des deux parties, et cette satisfaction se marque, au marché, par une remise du vendeur sur le prix qu’il demande et par une majoration de l’acheteur du prix qu’il offre. C’est ce qu’on appelle bab allah : la porte de Dieu. Vous achetez une bête de somme pour un prix de tant, fixé d’ailleurs après de longs débats ; en dernier lieu, avant la conclusion, le vendeur fait encore une remise finale pour que la porte de Dieu soit ouverte. Sinon, la porte de Dieu reste fermée et la bête en pâtira : elle deviendra borgne, se cassera une patte, sera malade, etc. Dans le premier cas, celui de la remise accordée, l’acquéreur dit au vendeur : « Que Dieu fasse prospérer ta maison ! » Dans le second cas, il s’écrie : « Que Dieu maudisse la chose ! » et il n’achète pas. Toujours pour que la porte de Dieu reste ouverte, on doit donner bonne mesure ou bon poids, faire un cône de grains au-dessus du boisseau, charger le plateau de la balance jusqu’à ce qu’il touche le sol. Cette obligation magique pour le vendeur de faire plaisir à l’acheteur, pour l’acheteur de n’être pas trop exigeant, combinée avec le désir de réaliser le plus de bénéfice possible, est la cause de ces marchandages interminables qui nous étonnent ou nous révoltent même quelquefois et qui sont tout simplement une obligation sociale, de la politesse à effet certain. Aussi notre « prix fixe », qui nous semble le dernier cri de l’ordre et la commodité dans les échanges commerciaux, est-il, aux yeux du Marocain du peuple, quelque chose de très voisin de la grossièreté. Ne nous étonnons plus s’il préfère aller faire ses emplettes chez le boutiquier juif ou musulman qui, en définitive, lui vendra sa marchandise aussi cher ou plus cher qu’aux « Galeries », mais qui aura consenti un rabais « pour faire plaisir ». La marchandise du boutiquier est de bon augure, la nôtre de mauvais augure, et ce sont là des choses fort importantes pour un paysan ou un ouvrier marocains20. »

13Il serait simple de voir dans ces échanges des jeux de rationalité. Il suffirait, pour cela, de considérer les variations dans les prix en fonction de la négociation ainsi que les capacités respectives des différents acheteurs de parvenir à un équilibre identique. Mais on pourrait aussi ne considérer que les motifs effectifs des interactants ; ceux qu’ils nous confieraient, si l’on discutait avec eux. De ce point de vue, rien n’empêche de penser qu’ils puissent tenir à la remise finale comme on tient à un échange de salut, parce qu’il s’agit d’une forme de politesse. Somme toute, la croyance en un effet magique n’explique pas mieux la remise finale que l’attachement à la politesse. Si cette explication est écartée, c’est à partir de l’attribution préalable aux Marocains d’une mentalité primitive, parce que rien dans le fait relaté n’indique que garder ouverte la Porte de Dieu soit le motif de la générosité finale du vendeur. L’anecdote, on le voit, n’est rien d’autre qu’une exemplification du point de vue de Brunot et non l’attestation d’une hypothèse, même si sa posture corroborative en tant qu’exemple prête à confusion. Certes, si l’on écarte les « bonnes raisons », que nous pourrions partager, d’adopter son attitude, il ne reste qu’un motif mystique21. Nous sommes ainsi conduits à croire que les Marocains pensent très différemment de « nous ».

La distance d’avec les croyances

14En fait, Brunot n’arrive pas à concevoir que les Marocains puissent avoir une relation distanciée avec les croyances qu’ils reconnaissent. Voyez comment il présente la croyance dans les djinns :

« Les Marocains croient aux démons djinn. Ce sont pour eux de petits êtres, créés de feu, ayant une des trois religions révélées et dont le domaine est sous terre. Ils aiment à sortir de leur domaine par les grottes, les puits, les égouts, les sources, les arbres et à se mêler aux humains. Mais comme ils sont invisibles, quoique certains hommes prétendent en avoir vu, on peut les blesser et les offenser sans le vouloir. Ils sont vindicatifs, méchants, susceptibles. Aussi répandent-ils la terreur dans les esprits simples, chez les femmes plus particulièrement22. »

15Il écrit : « Les Marocains croient aux démons. » C’est une chose toute différente que d’écrire que les Marocains ont des croyances religieuses, au titre desquelles la croyance aux démons. Croire est, en effet, un verbe présupposant l’engagement de l’individu, dès lors qu’il n’est pas modalisé. Une croyance ne présuppose, elle, aucun engagement : c’est un contenu inerte et externe. La mythologie grecque est, par exemple, un ensemble de croyances auxquelles plus personne ne croit. Ainsi, en présentant la croyance aux démons comme le « croire » des Marocains, Brunot fait-il bien autre chose que de décrire des représentations : il décrit des états mentaux. Du coup, il devient impossible d’imaginer une distance d’avec les croyances, puisqu’elles sont en tant que telles, le contenu même des pensées. Notons, toutefois, une intéressante contradiction dont l’auteur ne se rend probablement pas compte et qui montre pourtant à quel point, sous sa plume même, les états mentaux sont difficilement réductibles aux croyances :

« Par l’étude de ce seul bismillah, on voit comment, dans l’esprit populaire surtout, la magie, la religion, les convenances sociales sont confondues. Un homme, entrant au bain maure, salue les gens qui...

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