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Aux origines des concepts de personne et de communauté

De
235 pages
Cet ouvrage renoue avec les racines bibliques, philosophiques et théologiques des concepts de "Personne" et de "Communauté" pour témoigner de l'actualité de ce thème dans un contexte ecclésial où certaines notions présentes dans le Concile Vatican II semblent remises en cause ou discréditées. L'auteur envisage également une théologie personnaliste et communautaire à partir d'un modèle christique ouvert à la subjectivité développé chez des auteurs comme Emmanuel Mounier et Chiara Lubich.
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Aux origines des concepts de personne et de communauté

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12542-1 EAN : 9782296125421

Emmanuel Pic

Aux origines des concepts de personne et de communauté
Comment envisager aujourd’hui une théologie personnaliste et communautaire ?

Préface de Jean-Michel Maldamé

L’Harmattan

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d’ouvrages : des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l’homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Dernières parutions Pierre de FÉLICE, Jeannine BONNEFOY, Un calendrier au Xe siècle. Le Comput de l’Abbaye de Ferrières, 2010. Marie LUCIEN, 10 maîtres de vie dans la Bible, 2010. Georges BONDO, Analogie de l'Avent. Transcendance de l'extériorité et critique anthropologique, 2010. André THAYSE, Dieu caché et Réel voilé. L'une et l'autre Alliance, 2010. NGUYEN DANG TRUC, Bouddha, un contemporain des Anciens Grecs, 2010, Philibert et Dominique SECRETAN, Fêtes et raisons. Pages religieuses, 2010. Roger BENJAMIN, Nature et avenir du christianisme, 2009. Philippe PENEAUD, Le visage du Christ. Iconographie de la Croix, 2009. Philippe PENEAUD, La personne du Christ. Le Dieu-homme, 2009. Geneviève SION-CHARVET, Bible et Coran à l’école laïque, 2009. Edgard EL HAIBY, Théologie et bioéthique chez Karl Rahner, 2009. Philippe LECLERCQ, Le Christ autrement dit. Essai de théologie interreligieuse, 2009. Jacques RIBS, L’Occident chrétien et la fin du mythe de Prométhée. La rupture fondatrice du monde moderne, 2009. Claude Henri VALLOTTON, Suis-je encore croyant ? Un itinéraire spirituel, 2009. Moojan MOMEN, Au-delà du monothéisme. Le Dieu de Bahá’u’lláh, 2009. Bernard FELIX, L’apôtre Pierre devant Corneille, 2009.

PREFACE

Un homme nous dit ses raisons de vivre ! Un prêtre nous dit les fondements d’une espérance en ces temps où le mot de crise est sur toutes les lèvres et dans la plupart de nos propos – crise au dehors dans l’économie et dans la vie sociale, crise au dedans dans la difficulté de transmettre les valeurs qui fondent l’humanisme, crise dans l’Eglise en butte à ses tensions, voire ses contradictions ! Dans ce contexte, il est heureux qu’une parole soit dite avec clarté. L’ouvrage qui suit est une partie d’une thèse de théologie présentée à l’Institut catholique de Toulouse. En cette année 2010 où le pape, s’appuyant sur l’anniversaire de Jean-Marie Vianney, invite les catholiques à prier avec et pour les prêtres, la publication de ce livre est un signe de vitalité. Emmanuel Pic est en effet prêtre du diocèse de Périgueux ; il est curé de paroisse – comme le fut jadis celui que l’Eglise catholique a donné comme patron à tous les curés. Or dans le contexte difficile de vie des paroisses, la mise en route, la rédaction et l’achèvement d’une thèse de théologie sont une gageure ; tant de soucis viennent contrarier la nécessaire concentration de la pensée et de l’étude… Emmanuel Pic a pris sur ses temps de loisir ou de vacances pour se consacrer à l’étude. Il a pris le temps de lire, de réfléchir et de rédiger un long travail. Il a dû affronter les difficultés de la rédaction, de la clarification du propos et de la

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mise en forme d’une argumentation conduite selon les exigences universitaires. Ce qui fait la valeur du travail vient de son originalité. Emmanuel Pic a eu l’idée de croiser deux figures de la vie chrétienne actuelle en prenant deux fortes personnalités que tout semble séparer. Le premier, Emmanuel Mounier, est un Français dont le nom s’est imposé en France et dans le monde par l’érudition et la profondeur de ses positions intellectuelles. Figure de proue de la célèbre génération française des années 30, il a été l’initiateur d’un renouveau du monde chrétien par la rupture avec les crispations d’une hiérarchie inquiète et surtout montré les errements de la triste nostalgie de l’Action Française. Fondateur d’une revue toujours à la pointe de la pensée chrétienne dans le monde universitaire, il fut une personnalité très engagée dans le combat contre les totalitarismes, avec une présence lumineuse dans l’inspiration de la Résistance. La seconde, Chiara Lubich, est Italienne. Elle représente une tout autre génération. Elle a vécu dans l’inspiration de sainte Claire et fondé des communautés de prière et d’engagement social apportant un renouveau dans la vie de l’Eglise de son pays. Avec elle s’est ouvert un espace de liberté en communion avec l’aspiration qui a marqué l’esprit du Concile. Elle n’était pas une universitaire. La force de vérité de ses écrits vient de son engagement spirituel et de l’engagement au service de la communion dans la joie et la présence. Elle n’était pas une disciple du philosophe français ; aussi l’intuition d’Emmanuel Pic de rapprocher les deux figures relevait d’un défi. Il a été surmonté, parce que chez l’une comme chez l’autre, il a trouvé une même inspiration. L’ouvrage qui suit – et qui correspond à une partie de la thèse – désigne cette source : la conscience de la grandeur de la personne humaine et de la dimension communautaire qu’elle implique. Il garde l’austérité d’un travail académique : structuration en chapitres et paragraphes soigneusement numérotés, références bibliographique. Ce n’est pas un essai comme les aiment les producteurs d’effets médiatiques soucieux du moment ; c’est une toile tissée patiemment et minutieusement. Cette rigueur est mise au service d’un exposé qui montre que la notion de « personnalisme communautaire » est fort enracinée dans la tradition chrétienne où foi et raison collaborent pour leur plein épanouissement. Emmanuel Pic montre comment la force de la foi

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et celle de la raison sont corrélatives. Cette interaction est la source d’une fécondité qu’appelle notre temps pour sortir de la crise actuelle, crise en matière économique et sociale, mais aussi et d’abord d’ordre éthique. L’ouvrage montre un chemin : la force de vérité par l’engagement spirituel, pris au nom de la personne humaine. Jean-Michel MALDAMÉ
Dominicain, docteur en théologie, spécialisé dans l'étude des relations entre culture scientifique et culture théologique, Jean-Michel Maldamé est membre de l'Académie pontificale des Sciences.

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INTRODUCTION

Pourquoi aller aux origines des concepts de personne et de communauté ?

Plus que jamais les questions environnementales, qui touchent l’ensemble de la planète, et la crise face à la pénurie des énergies fossiles non renouvelables, disent la nécessité d’une vision de l’homme et de son devenir. Les problèmes éthiques que soulèvent tant la mondialisation que l’élaboration d’une constitution à l’échelle de la Communauté Européenne indiquent qu’un processus est en cours au sein duquel doit s’engager une réflexion sur le respect des droits de la personne et sur la définition du concept de communion ou d’interdépendance. La place de la « personne » dans cette nouvelle configuration des relations internationales interroge le chrétien dans sa foi et dans sa pratique. L’orientation vers la communion et le questionnement en faveur de la personne semblaient pour Jean-Paul II la finalité essentielle à promouvoir à l’aube du nouveau millénaire dans la vie ecclésiale : « Faire de l’Eglise la maison et l’école de la communion : tel est le grand défi qui se présente à nous dans le millénaire qui commence, si nous voulons être fidèles au dessein de Dieu et répondre aussi aux attentes profondes du monde. Qu’est-ce que cela signifie ? Ici aussi le discours pourrait se faire immédiatement opérationnel, mais ce serait une erreur de s’en tenir à une telle attitude. Avant de programmer des initiatives concrètes, il faut promouvoir une spiritualité de la communion, en la faisant ressortir comme principe éducatif partout où sont formés l’homme et le chrétien, où sont éduqués les ministres de l’autel, les personnes consacrées, les agents pastoraux, où se construisent les familles et les

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communautés »1. Sans les opposer, le pape indiquait que la dimension du faire, c’est-à-dire la dynamique opératoire de la communion, doit être précédée par le principe spirituel de la communion. En d’autres termes, si la contemplation de la vie trinitaire anticipe et fonde toute action, elle lui confère les qualités qui caractérisent les relations entre les personnes de la Trinité. C’est la raison pour laquelle, dans cet ouvrage, nous voudrions faire apparaître les racines de ce principe trinitaire dans l’étude de deux concepts, celui de Personne et celui de Communauté. Nous croyons en effet qu’il est urgent de témoigner de l’actualité de ce thème dans un contexte ecclésial tendu où certaines notions présentes dans le Concile Vatican II semblent remises en cause ou discréditées. C’est le sens de l’interrogation présente sur la couverture : « Comment envisager aujourd’hui une théologie personnaliste et communautaire ? » Un tel débat est nécessaire : il est pour nous de l’ordre de l’affrontement (au sens où Emmanuel Mounier l’entend) à des questions essentielles et vécu dans un rapport spirituel à la personne de Jésus Abandonné (pour reprendre, sans dolorisme, les paroles de Chiara Lubich). Les deux auteurs que nous venons de citer, Emmanuel Mounier (1905-1950) et Chiara Lubich (1920-2008), peuvent être considérés comme des « marqueurs » – le premier dans le domaine philosophique, la seconde sur le plan spirituel2 – d’une pensée centrée sur l’homme en relation ou, dans un langage plus théologique, de la personne en communion. Chez eux, l’utilisation des concepts de personne et de communauté s’enracine dans une double convergence : La référence commune à Dieu amour3 et par voix de conséquence à l’homme créé à son image et à sa ressemblance. Cette conviction intervient en pleine crise pour l’Europe. Cette crise ne s’origine pas seulement dans un désir de suprématie économique ou d’hégémonie nationaliste, mais elle est
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JEAN-PAUL II, Novo Millennio Ineunte, n°42, Rome, Typographie Vaticane, 6 janvier 2001, pages 61 et 62. 2 Emmanuel PIC, « Personnalisme et Spiritualité de Communion. Avec Emmanuel Mounier et Chiara Lubich », Paris, Nouvelle Cité, mai 2010. 3 V. ARAUJO, J. CASTELLANO CERVERA, S. COLA, A. DRESTON, G. MURA, G. ROSSÈ, Dieu-Amour dans la tradition contemporaine et la pensée contemporaine, Paris, Nouvelle Cité, 1993.

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la conséquence d’une remise en cause profonde de la valeur de la personne humaine et de l’idée même de Dieu. Le monde n’a pas pu éviter l’holocauste, les goulags, les massacres ou les camps de rééducation, mais il possède une clé pour se reconstruire à partir d’un fondement essentiel trop vite oublié : l’amour de la personne humaine. C’est la raison pour laquelle ce que nous vivons peut être perçu comme un kairos (καιρος), c’est-à-dire un moment de l’histoire qui permet d’accueillir une orientation et de ressaisir une finalité pour redonner du sens à la marche de toute l’humanité. La pensée sur l’homme et la communauté des hommes est solidaire du renouveau de la réflexion théologique et philosophique, préparé au cours des siècles précédents pour aboutir à une présentation de la réalité profonde de l’Eglise comme expression d’une vie de communion sur le modèle des relations entre les personnes de la Trinité et en faveur de toute l’humanité. C’est d’autant plus fort que cette réflexion s’ancre dans une référence centrale à la personne d’un juif crucifié. Une telle provocation bouscule l’entendement habituel. La compréhension de la relation à l’homme et à Dieu ne sera jamais plus la même. Le changement qui intervient est plus important qu’il n’y paraît car il rend caduque une certaine vision individualiste de la foi et l’illusion de pouvoir parvenir seul au salut1. Il ouvre sur de nouvelles perspectives : L’importance de la personne qui, sans être enfermée dans son désir, est animée d’une subjectivité à prendre en compte ; le rôle de la communauté, « personne de personnes »2 au sein d’une humanité en quête d’unité dans sa diversité ; la constatation d’un principe de réalité où des situations de dés-unité conduisent inévitablement vers une individualisation ; enfin la certitude d’un appel personnel et collectif à l’unité qui traduit une orientation des personnes de type trinitaire.

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Concile Vatican II, Lumen Gentium 9. « (…) la parfaite Personne de Personnes, groupant toute l’humanité dans le Corps mystique du Christ par une participation à la Société trinitaire elle-même » Emmanuel MOUNIER, « Révolution personnaliste » et « Révolution communautaire », dans Œuvres 1931-1939, Tome I, Paris, Seuil, 1961, page 203.

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Nous n’envisageons pas ici de faire une étude systématique, ni une analyse linguistique des usages de personne et de communauté dans l’histoire de la philosophie et de la théologie. D’autres l’ont fait avant nous de manière rigoureuse. Nous tirerons profit de leurs études. On peut citer par exemple Jean Lacroix, Le Personnalisme1 dans lequel il montre l’émergence du concept de personne dans la tradition philosophique. Il faut aussi noter des articles comme ceux signés par A. Montefiore2 et J.L. Dumas3. Concrètement et dans le souci d’une vraie démonstration, nous procéderons à une analyse des concepts de personne et de communauté en trois temps pour aboutir à une proposition dans un quatrième chapitre : 1 – D’abord une étude biblique mettant en évidence le sens des termes personne et communauté dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament. 2 – Puis nous étudierons l’évolution de ces mêmes concepts dans la Tradition de l’Eglise de l’époque patristique jusqu’au Moyen-âge. 3 – Cette recherche nous permettra de situer les concepts de personne et de communauté dans la lignée des philosophies et des théologies de la modernité jusqu’au XXe siècle pour découvrir comment la dimension personnelle et la dimension spirituelle se sont rapprochées au point de se confondre4.

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Jean LACROIX, Le Personnalisme, Lyon, Chronique sociale, 1981, 145 pages. 2 Alain MONTEFIORE, « Identité morale et la personne », dans Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, Paris, PUF, 1996, pages 691 à 697. 3 JL DUMAS, « Personnalisme », dans Encyclopédie Philosophique Universelle, Notions philosophiques. Tome 2, Paris, PUF, 1990, pages 1911 à 1912. 4 Emmanuel Mounier le dit explicitement : « Le spirituel, c’est-à-dire le personnel, est au contraire ce qui ne peut jamais devenir objet. Le péché contre l’esprit, c’est de traiter un être spirituel comme un objet. Le spirituel, c’est-à-dire le personnel : nous sommes avec cette équation au cœur de l’affirmation chrétienne. Elle équivaut à cette autre équation : l’homme réel, c’est-à-dire l’homme personnel », Emmanuel

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4 – Enfin, nous envisagerons une théologie personnaliste et communautaire à partir d’un modèle christique ouvert à la subjectivité tel qu’il apparaît chez des auteurs comme Emmanuel Mounier et chez Chiara Lubich. En 1981, Etienne Borne écrivait que le personnalisme est à remettre au présent, car il est le contraire d’un système fermé et davantage une démarche et un questionnement : « L’homme est personne, certitude originelle, fondatrice, à partir de laquelle peuvent se déployer plusieurs personnalismes, chrétiens ou agnostiques, c’est-à-dire différentes manières de comprendre, de justifier, d’approfondir cette première vérité. Laquelle ne fait nullement figure de vérité première tant elle est, dans son indéclinable exigence, difficile à penser et malcommode à vivre. L’expression de système personnaliste est un contresens »1. Dans la finale de ce même article, Etienne Borne affirme que si le personnalisme ne résout pas les problèmes sociaux et économiques, il offre cependant des éléments pour un vrai discernement : « La référence personnaliste ne permet pas de résoudre tous les problèmes politiques et éthiques que nous savons maintenant indivisiblement liés. Mais elle permet de les poser dans une espérance, qui est ce qui manque le plus. Là, et non ailleurs, est l’inspiration. Croyez en l’Ancien qui grâce à sa longue et philosophique mémoire pourrait être plus présent que vous-mêmes aux temps que nous vivons ensemble. Simultanéité au présent du monde et au présent de Dieu qui rend dérisoire toute querelle de générations »2. Une telle indication est précieuse, dans la mesure où elle peut nous éviter des erreurs d’interprétation de la pensée.

MOUNIER, Feu la chrétienté, Œuvres 1944 – 1950, Tome 3, Paris, Seuil, 1962, pages 588-589. 1 Etienne BORNE, « Plus que jamais le personnalisme », Journal La Croix (11 décembre 1981). 2 Ibidem.

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– ÉTUDE BIBLIQUE DES CONCEPTS DE PERSONNE ET DE COMMUNAUTÉ

Avant de mener une réflexion historique sur les concepts de personne et de communauté, il est important de comprendre leur enracinement dans les données bibliques elles-mêmes. Notre approche des textes bibliques sera souvent une lecture narrative. C’est-à-dire que nous prendrons le texte de l’Ecriture dans son déroulement avec un souci de type philosophique et théologique. Nous conduirons trois approches : - La première s’intéressera au caractère personnel et communautaire de la révélation biblique à travers l’étude de figures emblématiques comme Moïse, Ezéchiel, Jérémie, Marie, les disciples d’Emmaüs et Paul. - Dans une deuxième approche, nous explorerons le thème de la présence de Dieu dans l’Ancien Testament et le Nouveau Testament pour souligner comment, progressivement, la dimension collective du peuple et la personnalisation de l’homme se révèlent dans le Christ. - Enfin, dans un ultime développement, nous conclurons par une analyse des comportements personnels et collectifs au sein des différents groupes où Jésus intervient dans l’évangile de Matthieu.

11 – La révélation biblique comme appel à l’unité dans la diversité
La réalité de l’amour peut être perçue comme un chemin, un mouvement ou bien encore une dynamique sur un plan ontologique ou cosmologique1. Cette dimension de l’αγαπη enracine la
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« Ce propos ne relève pas que de la psychologie. Il relève de la structure de l’être qui tend vers la plus haute réalisation de soi, puisque le vrai bien de l’homme lui advient par la reconnaissance de l’Autre. La figure

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réflexion dans une expérience vitale de la foi chrétienne. Cette expérience rejoint ce qui est dit de Dieu-Amour dans la révélation biblique. Deux études récentes, l’une portant sur l’Ancien Testament, intitulée « Seigneur, Seigneur, Dieu miséricordieux et bienveillant » d’Albert Dreston1, et l’autre sur « Dieu Amour dans le Nouveau Testament » de Gérard Rossé2 aident à entrer dans cette perspective. La révélation chrétienne d’un Dieu aimant ouvre la possibilité d’une communion où l’unité est vécue dans le respect de la diversité. Unification et diversification ne sont plus antagonistes, mais participent à l’articulation d’un système complexe. Cette structuration anime chaque personne humaine au sein de l’humanité et chaque personne divine au sein de la Trinité. Nous vérifierons la réalité de cette articulation en étudiant plusieurs personnages ou groupes de personnes de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament pour dégager ainsi certains axes propres à ce cheminement personnel et communautaire. Tout au long de l’Ecriture Sainte, la notion de « personne » est bien présente même si le terme n’apparaît pas directement. Le vocabulaire biblique utilise davantage les termes de « face »3 ou de « visage »4 pour désigner les acteurs privilégiés de l’Alliance. Le
évangélique du père de l’enfant prodigue, les textes d’Osée et ceux du Cantique des Cantiques disent la force de l’amour qui est accueil, réconciliation et par là, victoire sur le péché et sur l’exil. » Jean-Michel MALDAMÉ, Le Christ et le cosmos, Paris, Desclée, 1993, page 266. 1 Collectif, Dieu Amour dans la tradition chrétienne et la pensée contemporaine, Paris, Nouvelle Cité, 1993, page 8 à 48. 2 Ibidem, page 49 à 84. 3 « Qu'as-tu, mon âme, à défaillir et à gémir sur moi ? Espère en Dieu : à nouveau je lui rendrai grâce, le salut de ma face et mon Dieu » (Psaume 42,12) ; « je n'ai pas soustrait ma face aux outrages et aux crachats » (Isaïe 50,6) ; « Je tournai ma face vers le Seigneur Dieu pour implorer un délai de prière et de supplications dans le jeûne, le sac et la poussière » (Daniel 9,3). 4 « Leurs visages étaient tournés en arrière et ils ne virent pas la nudité de leur père » (Genèse 9,23) ; « Moïse ne savait pas que la peau de son visage rayonnait parce qu'il avait parlé avec lui » (Exode 34,29) ; « Dès qu'Elie l'entendit, il se voila le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l'entrée de la grotte » (1 Rois 19,13) ; « Ne détourne jamais ton

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concept de personne est donc le fruit d’une interprétation pour désigner les événements de la rencontre entre l’homme et Dieu. Ainsi certaines figures, comme Abraham, Sara, David et Salomon, sont des personnages dans le sens où – comme au théâtre ou dans les récits mythiques – ils sont porteurs d’une dimension symbolique qui va bien au-delà de leur histoire personnelle, sans pour autant nier leur singularité. Dans l’Ancien Testament, nous retiendrons Moïse ainsi que les prophètes Ezéchiel et Jérémie. Les cheminements de Moïse, d’Ezéchiel ou de Jérémie sont facilement repérables car de nombreux passages évoquent les étapes de leur parcours. Ils ont chacun une vraie personnalité. Dans l’Ancien Testament, nous présenterons aussi la personne de Marie, mère de Jésus. En effet, elle apparaît comme celle qui porte en elle les attentes du peuple élu. Dans le Nouveau Testament, nous nous intéresserons aux deux disciples d’Emmaüs et à la personne de Paul. Nous verrons comment ils se mettent à l’école du Christ. Ainsi, nous pourrons aborder dans le prochain chapitre la personne de Jésus, point focal où se noue et se dénoue l’histoire de l’humanité et de la Trinité.

111 – Dieu suscite en son Peuple des vocations singulières
Dès le livre de la Genèse, comme au fil de toute l’Ancienne Alliance, l’être humain apparaît comme un être singulier. Il se distingue d’abord du reste de la création. Cette singularité absolue de l’individu ne s’oppose nullement à une origine commune. Dieu est l’unique qui est source d’une multitude. Ainsi les binômes « unité/diversité » ou « communion/ distinction » peuvent être considérés comme des données de départ qui se conjuguent. Enfin, chaque individu est situé face à d’autres (de manière pacifique ou sous le mode du conflit) et évolue socialement dans
visage d'un pauvre, et Dieu ne détournera pas le sien de toi » (Tobie 4,7).

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un groupe (Peuple d’Israël, Egypte, Assyrien) ou au sein d’une famille clanique (l’une des 12 tribus d’Israël). S’il lui arrive d’être nomade, son errance est toujours en référence à une terre perdue (Paradis) ou à venir (Terre promise). Enfin l’individu laisse parfois une trace historique repérable qui sera pour les descendants un signe de ralliement (Chêne de Mambré pour Abraham, Puits de Jacob, Table de la loi pour Moïse, Psaumes de David). Progressivement, dans la rédaction même des livres qui composent l’Ancien Testament, l’individualité fait place à une personnalisation de plus en plus riche. La trajectoire qui va d’Abraham à Jésus passe, par exemple, par le livre de Job dont l’histoire saisissante révèle le parcours d’un homme qui n’est plus un simple individu (au sens où Emmanuel Mounier l’entend c’està-dire « l’homme qui combat seul contre des puissances massives, et dans son combat singulier fait éclater les limites de l’homme »1), mais une personne (qu’Emmanuel Mounier définit comme « une unité donnée, non construite, plus vaste que les vues que j’en prends, plus intérieure que les reconstructions que j’en tente. Elle est une présence en moi »2) à laquelle des générations de croyants ont pu ensuite s’identifier. Cette progression personnaliste est le fruit d’une compréhension de plus en plus profonde du mystère de l’homme. Nous nous attacherons pour commencer à quatre figures vétérotestamentaires, Moïse, Ezéchiel, Jérémie et Marie, pour saisir dans leur histoire les étapes d’un parcours de personnalisation. La méthode de lecture biblique que nous utiliserons ici est une approche globale des textes qui ne tiendra pas compte des différentes traditions qui les constituent.

1111 – Moïse, un passeur de l’individuel au personnel
Dieu se présente à Moïse comme celui de ses pères : « Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob » (Exode 3,6) et comme celui qui libère : « C’est moi le
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Emmanuel MOUNIER, « Manifeste au service du personnalisme », Œuvres 1931 – 1939, Tome 1, Paris, Seuil, 1961, page 492. 2 Emmanuel MOUNIER, « Révolution personnaliste » et « Révolution communautaire », op. cit., page 178.

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Seigneur, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude » (Exode 20,2). De Lui, il découvre qui il est réellement et quelle est sa vocation spécifique. Il répond positivement à l’appel de Dieu et accepte la mission. Il se met en route et retourne vers son Peuple : « Moïse prit sa femme et son fils, les fit monter sur un âne et s'en retourna au pays d'Egypte. Moïse prit en main le bâton de Dieu » (Exode 4,20). La vie de Moïse a ainsi totalement changé d’orientation. A travers ce changement de cap se révèlent la puissance de Dieu et la vraie personnalité de Moïse. Une autre étape décisive est le long processus par lequel le peuple d’Israël réussit, sous l’autorité de Moïse, à prendre la route pour fuir la domination égyptienne. Moïse fait preuve d’un grand courage en allant affronter Pharaon pour lui transmettre les menaces du Seigneur. Le fruit de sa persévérance permet aux Israélites de quitter l’Egypte : « Les Israélites partirent de Ramsès en direction de Sukkot au nombre de près de 600.000 hommes de pied - rien que les hommes, sans compter leur famille. Une foule mêlée monta avec eux, ainsi que du petit et du gros bétail, formant d'immenses troupeaux. » (Exode 12,37-38). Moïse rappelle au peuple la signification des événements qu’ils sont en train de vivre : « Moïse dit au peuple : "Souvenez-vous de ce jour, celui où vous êtes sortis d'Egypte, de la maison de servitude, car c'est par la force de sa main que le Seigneur vous en a fait sortir" » (Exode 13,3) Moïse n’est pas uniquement un médiateur entre Dieu et les hommes, il est aussi un initiateur. Il initie le peuple tout entier, il lui communique l’intelligence des situations. Il n’est pas immergé dans l’histoire ou submergé pas elle, il reste une personne qui donne sens à l’histoire. L’étape cruciale est celle du passage où Moïse avec l’aide de Dieu permet au peuple d’Israël de traverser la mer rouge à pied sec pour fuir l’Egypte et d’échapper à son armée : « Moïse étendit la main sur la mer, et le Seigneur refoula la mer toute la nuit par un fort vent d'est ; il la mit à sec et toutes les eaux se fendirent. Les Israélites pénétrèrent à pied sec au milieu de la mer, et les eaux leur formaient une muraille à droite et à gauche. » (Exode 14,2122). La personnalité de Moïse apparaît dans toute sa plénitude : il est l’homme de Pâque. Il permet le passage de l’état d’esclavage à celui d’homme libre ou de l’état d’objet à celui de sujet. Nous

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dirions, dans un langage personnaliste, que Moïse opère une conversion de l’individuel au personnel. La dimension communautaire est déjà présente, car il ne s’agit pas d’un salut isolé, mais celui de tout le peuple d’Israël. Moïse n’est pas un héros solitaire, il est relié à son peuple. La marche dans le désert n’est pas qu’un temps d’errance pour le peuple mais une période de formation. La place de Moïse y est centrale et le récit en offre un portrait saisissant de vérité et d’humanité. Moïse s’affirme comme une personne singulière que la relation à Dieu amplifie. Enfin Moïse meurt au seuil de la terre promise : « Le Seigneur lui dit : "Voici le pays que j'ai promis par serment à Abraham, Isaac et Jacob, en ces termes : Je le donnerai à ta postérité. Je te l'ai fait voir de tes yeux, mais tu n'y passeras pas." C'est là que mourut Moïse, serviteur du Seigneur, en terre de Moab, selon l'ordre du Seigneur » (Deutéronome 34,4-5). Cette restriction peut surprendre. Pourquoi donc ne bénéficie-t-il pas de la grâce d’entrer dans le pays de la promesse ? Sans doute faut-il y voir un accomplissement à venir. Pour s’accomplir totalement la personne de Moïse doit encore attendre la venue de celui qui réalisera le vrai passage dans lequel tout sera récapitulé, ressuscité. Telle est, à ce jour, l’« opinion commune » qui résume la pensée de la plupart des spécialistes de la pensée biblique.

1112 – Jérémie, le premier à oser dire « je »
Dans ses « confessions », le prophète Jérémie s’exprime à la première personne. Il ose dire « je » et témoigne ainsi d’un sens nouveau de la personne : « Toi, Seigneur, tu es juste ! Mais je veux quand même plaider contre toi. Oui, je voudrais discuter avec toi de quelques cas. » (Jérémie 11,12). Le prophète Jérémie se positionne personnellement face à Dieu, il s’entretient avec Lui. Le livre de Jérémie nous introduit progressivement dans cette dimension. Dès l’ouverture du récit, nous découvrons la naissance de la vocation de Jérémie : « La Parole de Dieu s’adressa à moi : "Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais". » (1,4) Dieu fait connaître à Jérémie le projet qu’il a sur lui.

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Cependant l’expérience significative ne réside pas tant dans la mission confiée : « je fais de toi un prophète pour les nations » (1,5) que dans le dialogue lui-même qui s’instaure entre le Seigneur et Jérémie : « Que vois-tu Jérémie ? » (1,11). Il s’agit d’une relation de proximité, simple et sensible. « C’est qu’avec Jérémie, un type d’homme nouveau apparaît ; c’est qu’en lui et autour de lui, se manifeste une façon nouvelle de regarder l’homme (…) L’attention qu’il porte lui-même à l’écho prolongé que font résonner en lui ces événements et ces vicissitudes, tout cela fait supposer qu’une nouvelle manière s’impose progressivement de comprendre le prophète, mais aussi de comprendre et de définir l’homme »1. Il y a bien un cheminement de la relation avec Dieu qui n’est plus – comme pour Moïse – directement lié à des lieux repérables (L’Egypte, la Mer Rouge, le Désert, la Terre promise). Pour Jérémie, l’apprentissage du dialogue avec le Seigneur est intérieur, c’est une relation vécue avec la Parole. Avec Jérémie apparaît un certain caractère individuel de la relation avec Dieu. Cette relation passe par des moments de communion « Dès que je trouvais tes paroles, je les dévorais. Ta parole m’a réjoui, m’a rendu profondément heureux » (15,16) et par de vraies scènes de dispute « Seigneur, tu as abusé de ma naïveté, oui, j’ai été bien naïf ; avec moi tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins » (20,7). En 605, la bataille de Karkémish (46,2-12) est un moment dramatique tant pour le peuple d’Israël que pour Jérémie dont le statut se trouve modifié. En effet, ce que le prophète annonçait survient. Sa parole est désormais écoutée. Cependant le véritable drame n’est pas dans la suprématie des Babyloniens. Le drame est davantage celui de la propre conscience d’un homme religieux confronté à une tension. En effet « dès son adolescence, Jérémie eut à vivre les tensions internationales (Assyrie, Egypte, Babylone, Scythes) et nationales (…) Au printemps de la 13° année de Josias, l’adolescent voit dans l’amandier en fleur un signe de renouveau (cf. Nb 17,23) : Dieu veille sur sa parole et c’est par de semblables images de nature qu’Osée (14,6-8) avait évoqué l’espérance

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Henri CAZELLES (Dir), Introduction historique et critique à l’Ancien Testament, Tome II, Paris, Desclée, 1973, pages 403-404

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