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Aventures humaines

De
255 pages
Ces nombreux récits, graves ou tendres, disent les rencontres de bénévoles du Secours Catholique avec nos proches, des hommes, des femmes, des enfants, des êtres de chair. Ces témoignages d'amour disent la foi de leurs auteurs, ce qui les pousse à aller vers les plus pauvres, ce qui les soutient dans leur aventure au quotidien.
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Aventures humaines
Chroniques de rencontres privilégiées

www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01360-0 EAN : 9782296013605

Textes recueillis par Odile LE BER et Robert WETTSTEIN

Aventures humaines
Chroniques de rencontres privilégiées

Préface

de Jean-Baptiste

de FOUCAULD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique; 75005 Paris

FRANCE
L'HJI!111attanHongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Espace Fac..des L'Hannattan Kinshasa L'Hannattan Italia IS L'Harmattan Burkina Faso Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa Via Degli Artisti, 10124 Torino ITALIE 1200 logements 12B2260 Ouagadougou 12 villa 96

1053 Budapest

Université

- RDC

Nous exprimons notre profonde reconnaissance à celles et à ceux qui ont accepté de rédiger ces pages de vie: Claude Aparicio, Andrée Auverdin, Françoise Baley, Odile Bastide, Georgette Béhard, Agnès Billaud, Françoise Blanot, Marie-Thérèse Boisgontier, Christian et Agnès Carpentier, Jacqueline du Castel, Françoise Chable, Joaquim Chable, Sébastien Chauchat, Marie-Jo Chavanne, Micheline Daniele, Pierre Dauvois, Françoise David, Jean-Marie Delabre, Christine Deletré, Marie-Noëlle Desalme, Adeline Doublet, Rogine Dourlent, Roger Dumaine, Dominique Durand, Michel Durand, Georgette et Daniel Dutrieux, Christelle Fradin, Marie-Moze Gaurier, Jacqueline Genaudeau, Stéphane Giquello, Eliane Goulay, Odile Hervé, Maryse Jarry, Louisiane et James Laure, Alain Lejeune, Françoise Lenglet, Edouard Littaye, Mariléna Loyer, Claude Magnus, Malou Menier, Edith Monnot, Paul Navarre, Marie-France allier, Françoise Pierson, Yvonne Pubelier, Famille Raji, Raymond Renault, Michel Sauvage, Marc Simon, Robert Tessier, Louis Tran- Thuy-Lan, Daniel Valette, Jean et Jeannette Vassout, Anne Védie, Geneviève Verdaguer, Josée Verzi. Certains auteurs ont parfois préféré signer leur témoignage de leurs initiales, de leur prénom seul ou d'un prénom d'emprunt Par souci d'anonymat et de respect des personnes concernées, les noms, prénoms et noms de lieux sont changés. Les textes en exergue des chapitres, à l'exception du poème de Louisiane Laure, ont été écrits par des personnes accueillies, sur un "mur de paroles" à l'occasion d'une fête et dans un atelier d'écriture organisé dans un hébergement d'hiver. Merci à chacune d'entre elles. Un grand merci également à tous nos amis qui ont accepté de lire ces écrits et nous ont encouragés à assurer leur publication. La photo de la page de couverture est due à A. Pachabezian. Les noms des auteurs des autres photos sont mentionnés en bas de page. 5

PREFACE

Le travail qu'on va lire résulte d'une idée simple, mais originale, de Robert Wettstein, Président de 1991 à 1999 et de Odile Le Ber, Déléguée de 1994 à 2002 de la Délégation du Secours Catholique du diocèse de Versailles: recueillir les témoignages d'une soixantaine de bénévoles qui font récit de ce qu'ils ont vu, des personnes qu'ils ont rencontrées, des efforts qu'ils ont accomplis, des leçons qu'ils en tirent. Récits brefs, vivants, émus, qui font partie de l'identité, désormais, de ceux qui les écrivent. Pas si facile que cela à obtenir et donc peu fréquentsl. S'ils n'avaient pas vécu cela, ils ne seraient pas les mêmes, on le sent. Et cela leur donne plus qu'un regard: un droit de regard. Sur la société et sur l'action sociale. Le réseau du Secours Catholique c'est, dans les Yvelines, 1820 bénévoles regroupés en 83 équipes locales, qui s'efforcent "d'apporter partout où le besoin s'en fait sentir, tout secours ou toute aide aux multiples formes de pauvretés." Ces bénévoles agissent sur le terrain, de manière ouverte et globale, sans être spécialisés a priori dans une forme ou autre d'aide, contrairement à la plupart des associations qui se concentrent sur une difficulté sociale particulière. C'est en effet la personne qui est première et qu'il faut aider, aider en tant que telle, pas seulement son handicap ou son problème spécifique, aussi important fût-il. Car il n'est que la face émergée de l'iceberg de la souffrance. Il faut pour traiter celle-ci remonter à la source, constat que les associations spécialisées sont amenées également à faire.
1. Dans la même veine, on lira le livre de Nicolas Clément: Dans la rue avec les sans-abri. Editions du Jubilé.

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TI reste que cette forme de bénévolat polyvalent, fondé sur l'accueil de la personne, est intéressant par la vision large de la société qu'il donne. Ainsi que par l'exigence, la disponibilité qu'il implique, puisqu'il n'est en rien soulagé par l'interface d'une méthode, d'une procédure, d'un instrument, d'une prestation à fournir, qui préservent du choc de l'altérité. Choc qui n'est pas éloigné du traumatisme quand cette altérité se révèle elle-même à la limite de la survie. On verra, en lisant ces pages, à quel point l'action du Secours Catholique se veut désormais éloignée d'une charité descendante, paternaliste, immunisée du rapport à l'autre. S'il prend appui sur l'Evangile et la doctrine sociale de l'Eglise, le Secours Catholique, selon les axes d'action qu'il a adoptés en 1996, se veut "un réseau ouvert à tous" et il entend "promouvoir la place et la parole des pauvres par des actes créateurs de dignité, de solidarité et de partage" et "agir pour la transformation sociale et la justice à partir de l'échange avec les pauvres." Ce qui apparaît comme une culture nouvelle de charité citoyenne, où viennent s'hybrider deux traditions distinctes, n'est pourtant pas coupée de l'inspiration spirituelle et chrétienne, puisqu'il s'agit, ce faisant, de "rendre Dieu présent dans la vie des pauvres et témoigner de l'Evangile". Ainsi s'esquisse une forme de spiritualité politique démocratique, forme d'expression d'un christianisme non seulement respectueux de la démocratie, mais soucieux d'en consolider les bases sociales, tout en restant lui-même (et peut-être même davantage lui-même sous une apparence plus modeste). Ces témoignages sont regroupés par thèmes et constituent une sorte d'échantillon des difficultés sociales d'aujourd'hui, le département des Yvelines à la fois urbain, rural, industriel, étant particulièrement représentatif du territoire ftançais. TIs feront toucher du doigt le caractère dramatique de beaucoup de situations sociales. Cela ne surprendra pas. Une chose cependant est d'en avoir une conscience intellectuelle ou civique. Autre chose de se confronter concrètement à leurs innombrables 8

aspérités. A ce paradoxe de la présence vivante de la mort dans les diverses formes d'exclusion. A ces phrases qui révèlent, chez les jeunes, notamment un imaginaire distordu (chapitre 3 : "quand je serai grand et que je serai chômeur, je choisirai mon métier"). On pourra mieux percevoir, de l'intérieur en quelque sorte, la nature profonde du bénévolat. De celui-ci, on a souvent une vision générale, abstraite, statistique, rattachée à des réflexions sur son rôle et sa place dans la cité par rapport aux institutions et aux politiques sociales. Mais le bénévolat vécu, tel qu'il est perçu par ceux qui le mettent en œuvre, l'a-t-on suffisamment analysé? Le bénévolat, en pratique, n'est pas réductible aux idées simples que l'on formule souvent à son endroit. TIest tantôt banal et simple, tantôt héroïque et subtil, à la fois très professionnel ou expérimenté et très empirique. Il implique un équilibre subtil de présence et de distance. Comme toute relation d'aide, il doit naviguer en permanence entre la compréhension et la prescription, entre l'écoute et l'autorité, entre le vrai et le faux, entre l'acceptation des personnes telles qu'elles sont et la volonté de contribuer à changer leur situation. Là réside la vraie richesse du bénévolat, qui est loin de disposer des atouts du travail social, mais n'en a pas non plus les pesanteurs ni les contraintes. Disons, en un mot, et ce n'est pas rien, qu'il a davantage le temps pour lui. On trouvera en chapitre 2 des pages bienvenues sur la forte complémentarité entre travail social et bénévolat. Mais il y est dit aussi (témoignage de Michèle) que "le partenariat entre bénévoles et travailleurs sociaux ne s'improvise pas". Il faut surmonter la méfiance, qui est parfois réciproque, en sorte que "s'apprivoiser est une nécessité". D'où la nécessité pour le bénévole de "développer une véritable compétence, en particulier grâce à la formation" . Enjeu essentiel, à mon sens, que la mise en jeu effective de cette complémentarité: les questions sociales sont trop lourdes désormais pour être supportées par les seuls travailleurs sociaux; elles doivent être prises en charge par la société tout 9

entière, dont les bénévoles sont des agents avancés, mais ont, eux aussi, besoin d'organisation, d'orientation, de relais, de capital social, et de s'inscrire dans un réseau de politiques publiques cohérentes, stables et efficaces.

On en est loin, on le sait. Et ce n'est pas l'objet de l'ouvrage. Encore que "l'Action institutionnelle" auprès des pouvoirs publics, notanunent lors des élections, soit une des caractéristiques de l'action des Délégations. Et que ceux qui ont pour charge d'élaborer les interventions publiques auraient intérêt à tenir compte des observations qui remontent de l'accompagnement bénévole, comme d'ailleurs de ce que les travailleurs sociaux auraient, eux aussi, à dire. Cela conduirait par exemple à ce que l'aide scolaire intègre davantage la famille, ou à des attitudes plus souples et plus modulées en fonction de la situation des personnes (chapitre 7 : "devant l'impossibilité de prolonger le CES, il fut comme foudroyé"). Ce qui est particulièrement mis en valeur dans cet ensemble, c'est l'importance de la relation. Pas de prestation sans relation, disons-nous à Solidarités nouvelles face au chômage. On en trouvera de multiples illustrations. La relation implique de donner, de recevoir et de rendre; elle est à la fois intéressée et désintéressée, exigée et libre, inventive toujours. Elle suppose une dimension collective, implicite ou explicite. Elle requiert la réciprocité. S'insérer, c'est ainsi être en position de pouvoir donner (chapitre 2 : "c'est la première fois en 7 ans que l'on me demande quelque chose"). A celui qui a peu reçu, il faut moins demander (chapitre 5 : "Eux qui n'ont jamais reçu de demande de pardon pour ce qu'ils ont subi plus jeunes, comment aujourd'hui peuvent-ils pardonner? "). Il faut apprendre à gérer la conditionnalité avec proportionnalité et équité. Vaste programme pour une société qui souvent préfère juger plutôt qu'aider. On pourra trouver dans des témoignages des exemples d'échecs, de demi-succès ou de succès. On verra surtout la 10

relativité de ces notions. Pour être vraiment efficace à long terme et entrer en relation, il faut parfois renoncer à être efficace à court terme, à agir sur le seul symptôme. Mais on verra, chemin faisant, s'élaborer les bonnes pratiques. Afin d'engager le lecteur à aller plus avant, laissons sur ce point la parole au témoignage de Claire (chapitre 2). Elle met en avant cinq dimensions fondamentales de l'aide: - d'abord un accompagnement individuel pour répondre aux premiers besoins et redonner à la personne confiance en ellemême; - le rôle nécessaire des services sociaux; - l'importance des lieux de rencontres collectives (café-rencontres.. .), dans lesquels la personne trouve l'énergie pour remonter la pente, et même prendre des initiatives en faveur des autres; - les relations amicales vécues dans la durée au sein du groupe et des accueillis, d'où l'intérêt d'un groupe; - et, à la fin, on ne sait plus très bien si la personne est accueillie ou bénévole.
Jean-Baptiste de FOUCAULD Ancien Commissaire au Plan Président de Solidarités nouvelles face au chômage Auteur de "Trois cultures du développement humain, résistance, régulation, utopie", Odile Jacob, 2002

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Bâtir une société de frères ne saurait rester à l'état de programme. Chacun, là où il est, ya sa part de responsabilité. Mgr Jean RHODAIN Fondateur du Secours Catholique

PRESENTATION

En 1996, après cinquante années de compagnonnage avec les exclus et les personnes en difficulté, Caritas France, le Secours Catholique, réaffirme fortement sa volonté de "s'associer avec les pauvres pour construire une société juste et fraternelle." Si nous voulons vraiment cette société, nous devons changer les conditions de nos accueils, y introduire plus de convivialité, solliciter les capacités de ceux qui sont enfermés dans l'exclusion, faire émerger leurs projets, accompagner leurs souhaits de travail, de logement, de sens, répondre à leurs désirs de fêtes, faire la guerre aux attitudes qui n'ouvrent pas à la dignité et à la responsabilité. Difficile travail à mener, mais Ô combien passionnant! Déléguée et Président de la Délégation du Secours Catholique du diocèse de Versailles, maintenant retraités, nous avons été les témoins privilégiés des actions entreprises et de la transformation des liens avec les personnes accueillies dans cet esprit d'association. Nous avons désiré en recueillir les récits auprès d'une soixantaine de bénévoles, responsables de secteurs et d'équipes locales, et de quelques salariés. Ce fut un réel bonheur de découvrir ces témoignages émaillés de paroles d'exclus, signes d'espérance dans notre monde désenchanté; nous vous les donnons à lire tels qu'ils furent écrits, dans le respect de la diversité et de l'expression de chacun. Si nous avons envisagé leur publication, en cette année du soixantième anniversaire du Secours Catholique, c'est parce que nous savons que les situations rencontrées, l'engagement et le 13

dévouement des bénévoles, la générosité et la constance des donateurs, ne sont pas particuliers à notre département, mais sont bien généralisables à l'ensemble de notre pays. Les actions rapportées se déroulent dans le département des Yvelines; avec son 1,355 million d'habitants, les réalités humaines y sont très contrastées et toutes les formes de pauvreté et de détresse sont très présentes. Les terres agricoles recouvrent plus de la moitié du département et les villages et bourgs ruraux recèlent souvent des situations cachées de très grande misère. En zone urbaine, certaines villes ont des taux de logements sociaux inférieurs à 5%, alors que d'autres dépassent les 75%. Quant à la Vallée de la Seine, qui fut très industrialisée et qui vit venir de très nombreux travailleurs étrangers, elle connaît maintenant un taux de chômage qui dépasse les 30% dans certaines cités, alors que la moyenne départementale n'était que de 7,8% en 2004 ; par ailleurs, le taux de jeunes de plus de 15 ans sans diplôme peut y atteindre 26,6%. C'est dans ces réalités territoriales que les 1820 bénévoles du Secours Catholique constituent 83 équipes locales, regroupées en onze secteurs géographiques; ils agissent dans l'urgence et le long terme avec les personnes en difficulté. Ces équipes, repérables par un local d'accueil généralement relié à une paroisse catholique, forment un maillage de proximité et proposent, souvent en partenariat et complémentarité avec les travailleurs sociaux et des associations locales, des aides et des activités variées décrites dans les récits qui suivent. Nous vous les présentons en sept chapitres. Les trois premiers, relatent des actions menées dans des territoires aux particularités marquées; les situations décrites concernent majoritairement des personnes ou des familles "domiciliées", même de façon précaire. Les quatre chapitres suivants évoquent les parcours des personnes privées de ce qui, dans notre société, constitue l'identité de la personne, les "SANS"; sans domicile, emploi, titre de séjour. Nous y avons ajouté la prison, lieu de soufftance et de 14

grande pauvreté; et pour le chapitre étranger, nous avons souhaité faire apparaître les deux versants de la problématique, "Là-bas et Ici", en réponse aux exigences de la solidarité universelle. 1. En zone verte. Les pauvretés s'y conjuguent souvent avec l'isolement et la maladie alcoolique. 2. En milieu urbain. Retisser des liens, retrouver l'envie de vivre; rencontres et aides individuelles ou activités de groupes, chacun met en œuvre ses talents. 3. En vallée de la Seine. Les récits nous disent les difficultés et les richesses de ces populations souvent issues de l'immigration, ou encore celles, bien particulières, de la batellerie. 4. A la rue. Comment rejoindre le monde des inclus? Lieu d'appartenance et d'errance pour les personnes qui y vivent; paradoxalement "lieu d'enfermement", la difficulté pour ceux qui y sont étant "d'en sortir".
5. Derrière les barreaux. TI est question des conditions de vie des personnes incarcérées, mineurs ou adultes, des bénévoles qui les rencontrent et des changements qui s'opèrent chez les uns et chez les autres.

6. Là-bas et Ici. Quitter son pays, ce n'est pas forcément trouver la terre promise, c'est affronter les conditions parfois inhumaines de nos réglementations, mais aussi se faire des amis. 7. A la porte du travail et du logement. Droits fondamentaux? La perte de travail et/ou de logement, le nonaccès à ces droits, la difficulté de la recherche, la durée d'attente, mettent les personnes dans des situations quasi-inextricables, voire à la rue... Cependant, pour certains, des solutions se font JOUr.
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Plusieurs récits soulignent les aides apportées par les institutionnels, Conseils Généraux, Municipalités, notamment sous fonne d'allocations diverses; le partenariat et la complémentarité avec les associations partenaires ou spécialisées, restent indispensables; le temps donné et la spécificité bénévole sont irremplaçables pour la résolution de bien des situations, car, force est de constater que le nombre et la gravité des situations rencontrées sont en croissance, ainsi que le montrent les statistiques annuelles du Secours Catholique. L'Action institutionnelle, indispensable et complémentaire de l'action de terrain, n'est qu'évoquée. Elle est cependant partie intégrante des actions menées par le Secours Catholique, seul ou dans des collectifs, tels qu'Alerte. Il s'agit d'interpeller, à tous les niveaux, les responsables politiques, administratifs, sociaux, économiques, pour dénoncer les situations rencontrées de précarité, d'exclusion, d'injustice, de non application de la loi, et d'agir ainsi pour une meilleure prise en compte du sort des personnes les plus démunies et favoriser l'accès à leurs droits. Construire une société juste et fraternelle... Cela se réalise, certes, par des décisions politiques, mais aussi, dans la durée, dans l'ombre, quand des hommes, des femmes, des jeunes, des enfants, décident de tendre la main, de se mettre à l'écoute de l'autre plus faible. Tout au long de ces "Aventures humaines", de ces bribes de vie, il nous est dit avec force, que les laissés pour compte sont nos frères en humanité, que pour les rencontrer il faut croire en eux, accepter d'être déçus, reconnaître leur courage, leur capacité de don, d'humour, de grandeur et de dignité. Il nous est dit que par ces rencontres, leurs vies, mais aussi nos regards et notre vie, peuvent en être changés, et que certains de ces moments partagés "restent des souvenirs lumineux".

Odile LE BER

Robert WETTSTEIN

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Certains passages plus volontiers "documentaires", décrivant l'organisation et le fonctionnement d'activités particulières, sont imprimés en italique. Nous avons reporté en Annexe 1 la présentation du Secours Catholique et de ses orientations. Vous trouverez en Annexe 2 la signification des différents sigles apparaissant dans les textes.

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E. PERRIOT

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1
EN ZONE VERTE

je me souviens des rues, des toits hauts et des cris: Carbo ho! ho ! ho ! ho 1... je me souviens des charrois et des roues de bois cerclées sur le pavé des charrettes du marché. je me souviens des cieux gris et du silence. je me souviens des ruelles pauvres, immobiles, tristes. François

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Dans notre belle campagne
Jeannette et moi, nous nous sommes mariés en 1947; six enfants sont venus enrichir notre foyer, trois filles et trois garçons. Je prenais différentes responsabilités dans la paroisse et arboriculteur sur 15 hectares, j'étais très occupé. Jeannette fut sollicitée pour prendre la responsabilité du Secours Catholique sur la paroisse. Elle accepta et j'aimais le côté pratique de l'action qu'elle menait. Je me souviens d'un couple avec trois enfants, dont le mari était malade alcoolique, expulsés par leur propriétaire, très riche mais très catholique... lis s'étaient retrouvés dans la rue, avec leur pauvre mobilier et leurs vêtements. Alertés, nous nous rendons sur place. Sans solution d'abord, nous cherchons comment leur faire passer la nuit. Nous trouvons alors un voisin prêt à abriter les meubles dans un appentis. Vivant seul, il accepta également de loger la famille. Puis nous sommes allés faire les courses pour le dîner. Cette famille est restée trois ans chez cette personne qui, à sa mort, lui a légué sa propriété. Cette première intervention nous a rendus attentifs à ces problèmes de logement. Jeannette avait des relations très suivies avec les assistantes sociales du secteur, qui sollicitaient des vêtements et du linge. En 1961, nous décidions donc d'aménager un vestiaire dans les greniers du presbytère. Jeannette, aidée par quelques personnes bénévoles, s'y rendait tous les lundis pour trier, classer, jeter, les centaines de kilos de vêtements qui étaient déposées. Les contacts avec les services sociaux nous firent découvrir des masses de problèmes: alcoolisme, handicaps, personnes âgées seules, violences conjugales, insalubrité des logements, retards scolaires, petite délinquance, SDF... Notre magnifique campagne recelait donc tant de misères, parfois trop bien cachées? Nous avons alors eu l'idée d'embaucher des amis. C'est ainsi qu'avec l'appui de la Délégation du Secours Catholique de Versailles, nous avons organisé le secteur en essayant d'avoir, 21

dans chacun des 22 villages, un couple ou une personne correspondant du Secours Catholique. L'équipe constituée, il nous apparut que les besoins en mobilier étaient de plus en plus pressants; nous étions à l'époque ou des familles portugaises arrivaient; souvent mal logées, les enfants dormaient parfois sur de la paille. Il fallait collecter du mobilier et trouver un local pour l'entreposer. Ce sont des amis fermiers qui mettront à notre disposition, dans un premier temps, une partie d'étable non utilisée. Et pendant des années, nous allons ramasser et livrer des meubles, environ 100 m3 par an, transportés dans une remorque de 4 m3 attelée à une BX ! Notre objectif était bien sûr de dépanner les personnes dans le besoin, mais aussi d'informer ceux qui se débarrassaient de leur mobilier. Nous nous montrions exigeants quant à la propreté des meubles, notamment de la literie, par égard envers ceux qui les recevaient. Nous avons plusieurs fois changé de local, certains n'étant pas du tout adaptés pour y monter des meubles lourds. En équipe nous étions très organisés; l'un réparait l'électroménager, un autre la mécanique, un troisième les vélos et mobylettes, un dernier enfin, les meubles. Nous rencontrions également des malades alcooliques devenus "sans domicile fixe", qu'il fallait reloger, aider dans le suivi de leur dossier de retraite, ou assurer leur suivi quotidien. Tout cela en collaboration avec les assistantes sociales, des médecins et "Vie libre", qui avait une section dans un village voisin. Sur les dix malades que nous avons suivis, deux ont guéri, mais les huit autres sont décédés. En ce qui concerne les SDF de passage, ils venaient chez les prêtres ou dans nos permanences demander de l'argent. Nous avons donc décidé de confectionner des sacs alimentaires pour deux jours. L'hiver, notamment, ces personnes souhaitaient être logées. Nous avons alors dû trouver des hôtels qui acceptaient de les accueillir pour une nuit. Afin qu'ils soient présentables à l'hôtel, nous leur proposions de prendre une douche, installée dans la cour du presbytère. Ils pouvaient également disposer de vêtements propres, dans le vestiaire. A l'hôtel, ils pouvaient 22

prendre un repas avec boisson, ainsi qu'un petit déjeuner. Sauf cas particulier, cette nuit à l'hôtel ne pouvait être renouvelée qu'après six mois. Avec les responsables diocésains du Secours Catholique et notre évêque, Mgr Thomas, nous avons étudié la possibilité de créer, à Versailles, un lieu d'accueil pour les personnes "sans domicile" ; un accueil qui serait de 5 jours au maximum, pour permettre de les aider à régler certains problèmes. L'Hôtel social Saint-Yves, avec ses 30 places, fut alors créé dans un bâtiment contigu à la Délégation diocésaine et, en 2003, 270 places seront gérées dans le département par l'Hôtel Saint-Yves.
Mgr Thomas ayant demandé que l'on étudie l'aménagement de l'ancien Grand Séminaire de Versailles, nous avons, entre autres, décidé la création d'un foyer de jeunes étudiants ou travailleurs: c'est le foyer mixte Marcel Callo, avec ses 200 places.

Cinquante ans d'interventions diverses auprès des plus démunis de notre secteur... Nous avons connu des moments difficiles, mais aussi de grandes joies, parfois de grosses peurs. Nous avons pris des risques, mais cela nous a amenés à voir et à comprendre les personnes et les situations différemment. Nous avons été surpris et admiratifs devant le courage et l'espérance de certaines mères de famille. Nous nous sommes souvent demandé devant ces situations, ce que le Christ aurait dit ou fait. Nous avons souvent senti la proximité de l'Esprit Saint qui nous inspirait les bonnes paroles ou la bonne solution. Nous nous sommes enrichis, changeant parfois nos façons de voir les choses. Nous pensons, aujourd'hui, qu'il est de notre devoir de témoigner de ce que nous avons vécu, afin que le très grand problème de l'isolement et de la détresse des plus pauvres soit une préoccupation pour chacun d'entre nous.
Jeannette et Jean

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Que fait une équipe

en zone verte?

Pauline est veuve; elle a 65 ans quand nous faisons sa connaissance. Elle habite en HLM et une assistante sociale fait appel à notre équipe pour lui fournir un peu de mobilier. Le contact est pris; Pauline est un peu "simple" et marginalisée, mais elle est sensible à nos visites amicales qui s'étendent très rapidement à une aide administrative, à du bricolage et, en quelque sorte, à une éducation à la vie sociale: rencontrer les gens, remercier, offrir une fleur, faire un gâteau. Maintenant Pauline est "bien dans sa peau", elle rend des services, fait les courses des employés de mairie. Elle est reconnue de tous; "on me dit bonjour" remarque-t-elle. Chaque année pour son anniversaire, elle a le plaisir de nous inviter chez elle autour d'une tasse de café et d'un gâteau dont elle soufile les bougies. Victor est un ancien ouvrier agricole de 70 ans ; il est célibataire et légèrement déficient. TI vit dans une cabane insalubre. Cet homme nous est signalé par un conseiller municipal, à l'occasion d'une livraison de bois par la mairie. Notre première intervention consiste à lui fournir une literie en échange des palettes pourries sur lesquelles il dormait. Beaucoup de temps a été nécessaire pour gagner sa confiance et l'accompagnement a duré des années. L'équipe a dû se battre à longueur d'année auprès des services sociaux pour que cette personne soit reconnue et respectée. L'assistante sociale alertée a obtenu pour lui le versement de sa retraite, gérée par un tuteur, un logement (chalet obtenu auprès du Lien Yvelinois) entretenu par des aides ménagères et un service de repas chauds à domicile a été mis en place. Et puis avec le temps, Victor ne pouvait plus vivre seul, sa santé nécessitant une hygiène de vie non compatible avec ses habitudes. Nous l'avons persuadé, non sans mal, d'entrer dans une maison de retraite où il est bien soigné (pas d'alcool, propreté...). TI a eu une adaptation difficile les premiers mois,

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mais maintenant il y est à l'aise; sa santé s'est rétablie et nos visites sont toujours bien accueillies. Gabriel avait 17 ans ; handicapé, faute de place dans un établissement spécialisé, il était seul à la maison pendant que sa maman travaillait; son père avait quitté sa famille. Il errait, désœuvré, dans la commune, l'église, la mairie, la maison des jeunes. Il dérangeait par son comportement "bizarre". L'équipe le prenait en charge pendant les absences de sa mère. Notre rôle a consisté surtout à faire accepter Gabriel par les paroissiens et par les gens de la mairie. Ce qui ne pose maintenant plus de problèmes. Depuis deux ans, Gabriel a trouvé sa place dans un CAT. Il fait du sport, il sera peut-être sélectionné pour représenter la France en natation aux prochains Jeux Handisports. Henri est un homme célibataire de 40 ans. Il travaillait dans notre commune et était un bon ouvrier. Mais des fréquentations malheureuses vont venir tout gâter. Il nous est signalé par un employé de son entreprise: il dort dans sa voiture avec son chien. Nous le contactons d'abord pour une offre de vêtements. L'équipe obtient un logement auprès de la mairie, mais à cause de l'alcool il perd son emploi et il est expulsé de son nouveau logement. L'équipe se mobilise pour obtenir une cure et une post-cure de désintoxication, puis rechercher un foyer. Un début de réinsertion est amorcé, mais les résultats sont en dents de scie et plutôt décevants. La post-cure est interrompue avant d'apporter des résultats suffisants. Nous continuons à l'accompagner durant plusieurs années, malheureusement sans réussir à enrayer sa descente: toujours l'alcool, pas de logement, la rue, le froid... Notre aide, notre amitié n'ont pas suffi. Il est mort dans la rue, les premiers jours de la canicule. Pour notre équipe, c'est une épreuve très dure et un inunense regret, car notre action vise à les aider à se remettre debout, à retrouver la force de se battre et le respect de tous. L'échec 25