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Chrétien, image du Christ ! Comment subsister en Lui ?

De
291 pages
Dans sa formulation, cette thèse de théologie spirituelle vise un objectif : trouver une piste d'accomplissement de la vocation chrétienne, celle d'une vie permanente dans le Christ. Pour répondre à un tel idéal, la piste a été cherchée à partir d'un axe théologique et méthodologique cher à l'Eglise-Famille de Dieu en Afrique, l'inculturation. La réflexion menée permet de retenir d'emblée un concept africain, le Sigre, qui s'illustre comme une méthode, un chemin d'identitfication à une Personne Aînée ou Ancêtre, Jésus-Christ.
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A toi Chef Alphonse TIEMTORE, Pour ton témoignage de vie sacerdotale toute donnée, Pour avoir imprimé en mon esprit et en mon cœur les premières convictions de la nécessité d’une réflexion théologique sur le Sigre.

REMERCIEMENTS

Pendant les années des présentes recherches, nous avons reconnu les grands arbres dont parle Jésus qui ont produit chacun en son temps et à sa manière propre, d’excellents fruits d’amour, de foi et de confiance à notre endroit. Que tous et chacun estiment le poids de cette œuvre et le multiplient par mille pour recueillir notre fraternelle reconnaissance.

PREFACE
Il est facile de constater comment, dans la recherche théologique, certains thèmes reviennent toujours, car – qu’on le veuille ou non – ils font partie de notre histoire et constituent les fondements de notre foi: le thème de la “sequela Christi” est l’un d’eux. A mon avis celui-ci est un thème plus que jamais actuel et important aujourd’hui, tant pour la théologie dogmatique, la théologie morale que pour la théologie spirituelle. Il me semble, en effet, que ce thème ne revient jamais par hasard, surtout de nos jours. Dans un monde comme le nôtre, dans sa très grande vitesse de la globalisation où il risque de perdre ses racines, nous sommes invités à retrouver la source de notre vie chrétienne : la personne de Jésus de Nazareth, cet homme qui, il y a deux mille ans, est passé sur cette terre « en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable, car Dieu était avec Lui » (Actes 10,38). Il a donné sa vie par amour pour nous et il nous a ainsi ouvert l’immensité de la vie divine. La vie chrétienne est une vie christo-centrique. Le christianisme n’est donc pas un système de connaissances mais une Personne, un Homme qui a eu le courage de se proclamer « Chemin, Vérité et Vie » pour tout homme (Jn 14,6), une « Vie » qui libère et s’épanouit au fur et à mesure que le chrétien l’accepte comme « Vérité » et la suit sur le « chemin » du don de soi. La vie chrétienne n’est-elle pas tout simplement et radicalement « sequela Christi » ? Alors, comme le dit bien l’auteur, l’Imitatio et la sequela, lieux pneumatologiques, deviennent l’un et l’autre des nécessités dans la spiritualité chrétienne. On imite pour bien suivre, on suit pour mieux imiter. En cela, la question augustinienne relance toujours la vie chrétienne : « Quid est enim sequi nisi imitari ? » (De sancta virginitate 27, PL 40, 411b), une « imitatio » et une « sequela » qui ne sont pas le fruit d’un moment d’enthousiasme, mais qui s’inscrivent dans la durée et la permanence de la vie dans le Christ ; ce qui permet à la vie chrétienne de devenir une vie vécue « Per Ipsum, cum Ipso et in Ipso ». Si les Ecritures donnent à lire quelque chose de la vie du Christ, c’est la vie du chrétien qui devrait donner de voir exactement ce qu’elle était et ce qu’elle est. C’est ce qu’écrivait le Bienheureux Charles de Foucauld à ses disciples : « Par leur exemple, les frères et sœurs doivent être une prédication vivante : chacun d’eux doit être un modèle de vie évangélique ; en le voyant on doit voir ce qu’est la vie chrétienne, ce qu’est la religion chrétienne, ce qu’est l’Evangile, ce qu’est Jésus. La différence entre leur vie et la vie des non-chrétiens doit faire paraître avec éclat où est la vérité. Ils doivent être un Evangile vivant : les personnes éloignées de Jésus, et spécialement les infidèles, doivent, sans livres et sans paroles, connaître l’Evangile par la vue de leur vie » (Charles de Foucauld, Règlements et Directoire, Cité Nouvelle, Paris 1995, p. 647). Que ce thème soit étudié par des jeunes théologiens de l’Eglise « missionnaire » c’est le signe qu’ils ont compris que le centre de la Bonne Nouvelle est suivre et imiter Jésus, vivre avec Lui et en Lui. De plus ils ont la « chance » de vivre au milieu d’un peuple – dans ce cas spécifique, le peuple des Moose – qui a reçu l’Evangile il y a cent ans et donc un peuple qui se trouve dans une position privilégiée dans la découverte de Jésus, Evangile vivant. Comme les premiers disciples, ce peuple cultive un désir de participation vitale, de communion, où l’Evangile, avant d’être norme morale, est identité avec Son Seigneur, qui fait de chaque chrétien un Evangile vivant. Suivre le
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Christ n’est pas seulement vivre comme le Maître, mais vivre avec lui et en dépendance de Lui, en essayant de le ré-exprimer, le traduire, le réactualiser pour notre temps. Cela ne réduit pas la distance chronologique et la diversité historique, c’est-à-dire la réalité historique du Christ et du disciple, mais cependant pose une sorte de contemporanéité du Christ au chrétien et du chrétien au Christ. L’expérience de la vie missionnaire m’a fait comprendre que choisir le Christ dans un premier moment demande une rupture avec le monde précédent, mais dans une seconde étape demande de penser à nouveau sa vie, son histoire, sa culture à la lumière du Christ pour y trouver les « semences » que l’Esprit y a déjà semé. C’est le chemin suivi par l’abbé Jules Pascal Zabré qui, dans ce livre, à travers la description, l’analyse et l’étude d’un concept fondamental dans sa culture, le Sigre, s’est engagé à trouver une piste au chrétien moaaga pour l’accomplissement de sa vocation de vie permanente dans le Christ. Du point de vue méthodologique, il me semble que la démarche suivie par l’abbé Jules Pascal Zabré a été parfaite. Dans un premier moment, il a décrit le milieu moaaga dans sa culture et surtout dans sa philosophie pour nous permettre de saisir la compréhension de la signification du concept fondamental : le Sigre. Dans un deuxième moment, il a étudié la problématique essentielle de la vie chrétienne, vécue en image du Christ. Le Sigre appréhendé comme vie en conformité à celui qui en détient l’être et la vie, vient s’illustrer comme moyen pour être disciple. Dans l’exercice chrétien de la conformité de vie avec Celui par qui le chrétien détient le mouvement, l’être et la vie, le Sigre surgit comme l’horizon régulateur, l’effectuation de la vie idéale, la lampe pour retrouver les traces précédentes. Et enfin, dans un troisième moment, il nous montre comment le Sigre doit désormais être une manière de suivre le Christ, en devenant une école de la spiritualité de l’imitation par excellence. Par l’idée du Sigre, l’Eglise d’Afrique et ses chrétiens découvrent une spiritualité chrétienne africaine en réponse aux questions quotidiennes et éminemment spirituelles : « comment être, comment faire, comment vivre parce que chrétien ? ». Encore une fois, parce que j’ai vécu pendant plusieurs années dans un milieu de première évangélisation en Afrique, je suis pleinement d’accord avec l’auteur, que l’incorporation à la personne du Christ n’est pas une pure évidence dans la seule profession de foi et du port du nom de chrétien, mais elle passe par la vie. Une vie qui dans un chemin d’identification, de conformité et de fidélité porte le chrétien à s'assimiler à l’Ancêtre, Jésus-Christ, à subsister en Lui et en être son véritable image. En conclusion de sa recherche, l’abbé Jules Pascal Zabré soutient que subsister en Christ comme Sigre, fait du Sigre une grande caractéristique de l’école de la spiritualité chrétienne africaine. Cette caractéristique dépasse l’espace moaaga et atteint tout concept culturel ou toute culture qui se dit reflet de l’esprit et de la vie de celui de qui on détient l’être : le Christ est le Sigre du chrétien. Cela ne génère pas une spiritualité abstraite, mais une spiritualité qui ouvre l’homme africain d’aujourd’hui à l’immensité de son être, de son appel, de son destin chrétien. Le défi est religieux et culturel, car la dignité spirituelle de l’homme est le point dans lequel la qualité de la religion et de la raison se retrouvent et sont inséparables. Père André Mandonico sma

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LEXIQUE ET ABREVIATION
Pour lire le Moore Le moore comprend 26 symboles dont 8 voyelles et 18 consonnes : Tableau des voyelles1

Lettres

Epellation

Illustration en orthographe

a e ε i ι o u υ

a e ε i ι o ou oυ

Wa Bedre Gεla Bi Pιdge Boko Zugu Lυre

= = = = =

venir gros œufs rougeole décortiquer

= trou = tête

= Pigeon vert

Notre concept clef s’écrit sigre et se lit si-gré. Les voyelles sont nasalisées lorsqu’elles se trouvent derrière un n ou un m. Elles le sont également lorsqu’un circonflexe se trouve sur une des voyelles (^). Ex : noore = bouche ou nodre = plaie Kêere (b) = d’autres ou kâare = nuque Vocabulaire sommaire Moaaga = individu (singulier) Moose = individus (pluriel) Moogo = univers où vivent les Moose Moore = langue des Moose
1

Pour le tableau des voyelles et des consonnes (page suivante), Cf. P., BALIMA, Le mooré s’écrit ou manuel de transcription de la langue mooré, Promo-langues, Ouagadougou, 1997, pp. 47-48.

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Tableau des consonnes Lettres b d f g h k l m n p r s v w y z Epellation be de fe ge he ke le me ne pe re se ve we ye ze Illustration en orthographe Be = là-bas

Daare = jour Foom = toi Gare hato Ko = indigo = dimanche = cultiver remettre

Lebse =

Maane = faire Noaaga = poulet Poore = dos

Roogo = case Sυυga Vιιm = couteau = vie

Woko = long Yaaga = corbeille Zabre = querelle

Toutes les consonnes en français peuvent commencer (ou être contenues dans) un mot mooré sauf le c et le q remplacées par K comme l’illustre le tableau. Le d et le r sont interchangeables en début de mot (râam ou dâam = dolo). Le x n’existe pas en mooré.

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INTRODUCTION GENERALE
« C’est à Antioche que pour la première fois, les disciples reçurent le nom de chrétiens » (Ac 11,26). Cette information contenue dans les Actes des Apôtres recèle, à notre analyse spirituelle, deux faits majeurs : l’un, un lieu géographique, Antioche, l’autre, une identité, chrétiens. Un raisonnement logique à partir de cette information exclut la déduction que le lieu (Antioche) a déterminé l’identité (chrétiens) des disciples. Il ne nous reste qu’une issue pour retenir l’essence de cette nouvelle apostolique et lui trouver sa problématique d’actualité. L’essence de cette information s’ouvre dans une hypothèse : les disciples laissaient transparaître le Christ dans leur manière d’être, de faire et de vivre. Et cette expression d’être, d’esprit et de vie, c’est-à-dire cette spiritualité fut à Antioche, ce qui leur valut un nom : chrétiens. Nous ne pouvons donc pas nous empêcher de réfléchir ici comme Pierre VAN BREEMEN « Quiconque accepte une mission doit être transparent. Le maître doit briller à travers lui. Il faut une grande limpidité pour que le maître soit vu à travers son émissaire ».2 De fait, Jésus était une personne tout à fait transparente : « Qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9). Ces déductions, en même temps qu’elles concluent un raisonnement, constituent, à n’en pas douter, une ouverture à d’autres réflexions non moins profondes, intéressantes. En ne retenant de ce verset que les mots-clefs Antioche, disciples, chrétiens, notre objectif est de faire saisir l’identité3 chrétienne à partir de la constance d’une spiritualité qui la révèle et la confirme dans la durée (sub-sistence). Notre souci est celui donc, d’une spiritualité qui se laisse caractériser par le lieu, la culture, la philosophie et la religion de la personne (Homme) et de l’institution (Eglise) qui doivent la vivre : Subsister en Christ comme Sigre, chemin de spiritualité chrétienne africaine à partir des Moose. De nos jours, si, pour la pérennité du christianisme, obligation est faite à chaque culture de lui proposer continuellement de nouvelles pistes d’incarnation, la crédibilité à son fondateur, le Christ, suppose, quant à elle, une identité et une spiritualité de plus en plus conséquentes, une identité et une spiritualité chrétiennes : « A ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples » (Jn 13,35).

Problématique théologique
Notre thème de réflexion sur Subsister en Christ comme Sigre, chemin de spiritualité chrétienne africaine à partir des Moose, assume en ses détails théologiques et spirituels, le contenu de l’information des Actes des Apôtres en son chapitre 11, verset 26. De fait, la grande préoccupation de cette information est d’abord de la localité, de la manière ensuite de l’identité. A partir de ces facteurs importants, le
P., VAN BREEMEN, Seul compte l’amour, Bellarmin, Québec, 2000, p.79. Il ne sera pas question dans ce travail de redéfinir encore et encore la notion d’identité. C’est la question primordiale de la philosophie depuis le « connais-toi toi-même ! » de Socrate, et jusqu’à Freud, en passant par tant d’autres maîtres. Nous voulons lire ici l’identité chrétienne à partir d’une vie, ceci est le propre de la spiritualité.
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présent thème participe, dans l’actualité ecclésiale, à poser une problématique théologique à notre continent en matière de spiritualité. En effet, plus de deux mille ans après sa mort et sa résurrection, Jésus-Christ suscite autour de sa Personne et de ses enseignements des désirs et des passions sans cesse renouvelés. Cependant, l’incorporation à sa Personne qui est Vie et modèle de Vie n’a pas toujours été de fait. A un siècle où la tendance est de mettre l’accent sur l’unité, des porteurs de noms de chrétiens vivent en Eglise au singulier ou au pluriel sans aucun témoignage de communion apparente avec Celui de qui ils détiennent la vie et le nom. Bon nombre de ceux qui ont embrassé la foi chrétienne manifestent un problème de constance dans leur vie, allant ainsi à l'encontre de l'invitation incessante de Jésus : « demeurez en moi » (Jn 15, 4). Ces derniers, adulés par la cité, assujettis par les doctrines philosophiques et sociales, ne réagissent plus à l’évocation de leur nom de chrétiens. Ils ne laissent plus de traces d’identité chrétienne. L’identité chrétienne en soi contiendrait-elle son germe de fidélité ? De plus, les chrétiens sont prévenus que le monde passe. Ils constatent, en effet, les changements de positions, d’orientations, d’éclairages qui, logiquement, modifient la perception des qualités intrinsèques de l’homme (intégrité, fidélité, authenticité) et des choses. Aussi, ayant été instruits que les paroles de Jésus-Christ ne passent pas (Cf. Mt 5, 18), les chrétiens continuent de chercher la manière d’inscrire leur être et leur action dans une éternité. Quelle serait la manière stable de rejoindre « Je suis » (Jn 8,58) dans ce qu’Il Est et dans ce qu’Il fait ? Tant de soucis et d’interrogations qui, en définitive, traduisent un problème fondamental : comment la vie du chrétien révèle-t-elle son identité et de façon permanente ? Cette question éminemment spirituelle se stigmatise pour le chrétien en général, mais encore plus cruellement pour le chrétien de l’Afrique dont l’habitant en même temps que son continent est plus perçu, de nos jours, sous l’angle de l’inconstance, ou tout au plus, de la permanence dans l’inessentiel. Ainsi, la manière de la révélation et le souci de la permanence de l’identité chrétienne dans / par la vie devient un problème à résoudre en contexte africain, d’où notre préoccupation au sujet du Subsister en Christ.

Hypothèse de travail et son contexte social
Il nous a semblé assez pertinent que face à la complexité de la problématique qui porte sur l’identité et sa permanence, nous trouvions un paradigme qui porte l’espoir d’incarner, non seulement, l’esprit de ce qu’on devrait atteindre par la vie, mais aussi, par une identité capable d'être révélée par la vie. L’hypothèse de notre travail repose sur un concept : le Sigre. Elle est la compréhension spirituelle de la conscience de l’identité personnelle et communautaire qu’engendre chez le chrétien la connaissance de sa source de vie.

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L’approche générale du Sigre révèle ce dernier en tant que réalité anthropospirituelle de l’ethnie moaaga au Burkina Faso. Si nous le posons ici comme une hypothèse face à une problématique théologique, celle de la révélation de l’identité chrétienne par la spiritualité, c’est en raison de sa double caractéristique, humaine et spirituelle. Ces deux réalités qu’incarne le Sigre ouvrent l’horizon de notre recherche et le cerne en son unique objectif : la spiritualité chrétienne africaine. De fait, au niveau anthropologique le Sigre est, spécifiquement, un paradigme d'identité moaaga. Dans cette relation de sens que dit le paradigme, le Sigre est le fait qui ne se laisse pas définir mais qui se fait découvrir par l’image qui est donnée à voir, à travers le comportement. On pensera instinctivement Sigre chez les Moose, lorsque l’agir rend compte de l’être ; quand ce qui est, extérieurement, dit ce qui est, intrinsèquement. Dans cette relation où l’être se révèle par son agir, le niveau spirituel à percevoir dans le Sigre est la trace d’esprit et de vie de celui de qui on a la capacité d’être et d’agir, c’est-à-dire la lecture de la marque d’esprit dans sa vie de celui de qui on détient la vie et l’être qui, en l’occurrence, chez les Moose, est l’Ancêtre. On dira de l’Ancêtre dans ce contexte, qu’il établit une relation incessante avec son rejeton par son esprit. Ceci délie une réflexion théologique de nature spirituelle car la conviction chrétienne est que l’Esprit du Christ fait vivre le chrétien (Cf. Ga 2,20) et le chrétien vit cet esprit du Christ. Notre hypothèse devient ainsi théologique tant dans la forme que dans le fond du concept Sigre, parce qu’elle contient la nécessité et l’urgence du fait chrétien en matière de spiritualité : la nécessité de la conformité entre Vie et Etre. Si l’évocation du Sigre réveille en l’homme moaaga l’idée d’un esprit et d’une vie de l’Ancêtre à lire à partir de soi, le poser comme hypothèse théologique permet d’analyser ce que pourraient être les exigences d’un chemin de spiritualité chrétienne africaine. Ce chemin pour être authentique devrait s’inscrire dans le Christ, dans la durée, rendue ici par le verbe subsister. En effet, tout se dessine et se décide dans une relation dont la nature est surtout déterminée par l’homme, sujet de la spiritualité. Pour se conformer à l’objet et à l’objectif de la spiritualité : le Christ, le chrétien, au nom de son identité, se rend conscient de la responsabilité de restitution fidèle et sans complaisance de son être à travers sa vie. N’est-ce pas là, une conscience du chrétien ? N’est-ce pas le sens, la signification et l’objectif de la vie chrétienne dans sa genèse ? Nous le constatons, l'hypothèse de notre travail émerge du terroir moaaga, dont l'aire géographique est le Moogo au Burkina Faso. Le Burkina Faso4 (ex-Haute-Volta) est situé dans la partie occidentale de l’Afrique. Au cœur de ce pays se trouve le Moogo où vit le peuple moaaga parlant une langue particulièrement riche et nuancée, le moore.5 Le Moogo est un vaste plateau latéritique s’étendant sur 77.700 km2 se
4 En nous référant aux données de 2005, le Burkina s’étend sur une superficie de 274.200 km2 avec une population de 13.117,1 habitants. Sa capitale est Ouagadougou et compte en plus de la langue officielle le français, trois langues nationales dominantes : le djula, le fulfulde, et le moore. 5 Le moore est la langue des Moose. Elle est aussi parlée au nord du Ghana d’où viennent historiquement les Moose. Le moore a beaucoup de nuances même au niveau du plateau moaaga.

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présentant comme une pénéplaine au climat soudanien (savane) et sahélien (steppe), ayant deux grandes saisons : une saison pluvieuse qui va de Juin à Octobre et une saison sèche allant de Novembre à fin Mai. Les températures maximales et minimales varient de nos jours entre 40 et 17°C. Cet état de fait joue essentiellement sur cette population d’agriculteurs faisant d’elle un peuple migrant vers les zones du sud du pays et à l’extérieur comme la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Bénin et le Togo.6 Les origines des Moose7 ont été transmises par une tradition orale très vivace dont les grandes lignes sont connues et revendiquées de tout chercheur moaaga assoiffé de ses origines. Nous choisissons délibérément de nous confier à la tradition orale qui laisse très peu de doute sur la véracité des évènements. Il y aura cependant beaucoup de conditionnels car ce qui intéresse ici, c’est plus l’information que la vérité scientifique, difficile dans le domaine de la sociologie ou de l’anthropologie des peuples. L’origine des Moose reste toujours enrobée d’hypothèses. Cependant, les légendes concordent à faire descendre ce groupe ethnique de Yênnega, une princesse amazone, fille du chef mamprusi Needga de Gambaga, village situé au nord du Ghana. De l’union de Yênnega avec Riyaare, chasseur d’origine mandé, naît OUEDRAOGO.8 Les Moose se reconnaissent comme des descendants en ligne agnatique de cet ancêtre unique qui est à l’origine du groupe de descendance maximale auquel on peut, par définition, identifier la totalité des Moose et que « les moose appellent eux-mêmes le « Moos buudu».9 Yennenga, Riyaare et leur fils Ouedraogo s’installèrent au XVème siècle à Tenkodogo qui devient l’ancien royaume d’où se décidèrent les conquêtes et les fondations des royaumes de Fada N’gourma, du Yatenga et de Ouagadougou.10 Le Moogo que nous considérons dans ce travail est celui qui correspond approximativement aujourd’hui au bassin de l’actuel fleuve Nakabe (ex-Volta blanche) et celui que délimitent les frontières du royaume du Yatenga depuis 1895, année du passage de notre pays sous protectorat français. Nous parlerons tour à tour donc et même de manière presque indifférente des localités moose : Kaya, Ouahigouya, Manga, Koupela, Koudougou, Ouagadougou, où se sont déroulées la plupart de nos enquêtes sur le Sigre.

6 Cf. F., X., DAMIBA, Essayer la folie pour voir, risque et prudence des Moose, Thèse de doctorat, Sorbonne, 1992, pp. 5-7. 7 De nos jours, les Moose sont estimés à 48% de la population burkinabé (2007). 8 OUEDRAOGO ou cheval mâle, étalon. D’après la légende il emporta dans sa fougue Yennega (alors détentrice des vases sacrés de son père) jusqu’à la forêt de Bitou (Tenkodogo = vieille terre) où elle rencontra Riyaaré. C’est en souvenir de ce cheval porte-bonheur que Riyaare nomma leur fils Ouedraogo. 9 M., IZARD., Quatre siècles d’histoire d’une région du Moogo in Journal des africanistes, vol. 57, N° 2, Paris, 1988, p.8. Selon cet anthropologue, par buudu on entend tout groupe agnatique de profondeur égale ou supérieure à celle de la plus large unité locale. Le Moos buudu et la généalogie dynastique d’ensemble qu’on peut en extraire sont stratifiés en génération. Cette stratification rend compte de manière récurrente et cumulative de la distinction qu’opèrent les moose entre les statuts de Naaba (chef) Nabiiga (fils de chef) et nakombga (descendant à partir de sa première génération d’un fils de chef qui n’est pas devenu chef). En réalité, entendons par BUUDU, la grande famille des Moose. 10 M., IZARD, Introduction à l’histoire des royaumes Moosi, recherches voltaïques, 12, C.N.R.S.-C.V.R.S., Paris, Ouagadougou, 1970, Tome 1, p. 7.

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Des termes de continuité, d’hérédité, de représentativité innerveront notre recherche. Nous le soulignons dès ces premières lignes parce qu’ils sont des réalités inhérentes à la structure de la société traditionnelle moaaga et participent également à l'intelligence du Sigre. En effet, la formation politique du Moogo laisse apparaître très clairement, une société à structure pyramidale avec à sa base les chefs de village (Têng Nanamse) et au sommet l’empereur, le Moogo-Naaba qui exerce une autorité à la fois politique, morale et spirituelle. Ce pouvoir est en principe légué à son fils aîné lorsqu’il vient à décéder. La société moaaga vit sous le régime de la filiation patrilinéaire, aux côtés de ses frères, les Dagara d’option matriarcale. Elle offre une prépondérance à la religion traditionnelle (40%), à côté des nouvelles religions, l’islam qui présente depuis 39,8% et celle advenue il y a déjà un siècle, le christianisme 20%, les autres religions ne touchant que 0, 2%.11

Etat de la question et intérêt du thème
Subsister en Christ comme Sigre, chemin de spiritualité chrétienne africaine à partir des Moose. Au regard des termes de ce thème, de la problématique qui le fonde, de l’hypothèse qui s’ouvre à lui comme piste de réflexion, le souci présent est celui de la question relative à la nouveauté du débat théologique qu’il pourrait instaurer. A l’analyse de la portée de chacun des termes pouvant déterminer le débat, on retrouve, avec bonheur, quelques pistes théologiques d’hier et d’aujourd’hui ayant constitué des préoccupations et fait l’objet de réflexions d’érudits théologiens. Nous nous inscrivons dans cette dynamique de réflexion théologique. Toutefois, notre réflexion revêtira une spécificité fondamentale du fait du milieu humain et du problème qu’elle cernera. De nos devanciers, sur le thème de l’identité, nous retiendrons principalement trois auteurs pour la pertinence des motivations qui a fondé leurs recherches en contexte africain et pour leur lien avec la foi chrétienne. Des rubriques culturelles moose seront également mentionnées du fait du vocabulaire qu’elles ont fourni et de la méthode qu’elles ont imposé à l’allure du travail par les éléments anthropologiques et sociaux, importants pour une recherche telle que la nôtre. Dans un premier temps, l’expression « spiritualité chrétienne africaine », perspective fondamentale de notre recherche, induit tout esprit théologique à entendre ou à comprendre aussi « théologie africaine ». C’est, en effet, à la faveur de ce crédit reconnu au discours théologique spécifique, que nous avons choisi de réfléchir sur sa spiritualité. Emboîter le pas de l’aîné, c’est à ce signe que le cadet reconnaît l’importance du pas précédant et s’estime en confiance dans son emprunt pour aller de l’avant. Nous avons retrouvé des traces de certains théologiens érudits dont les convictions continuent de rythmer la cadence des chercheurs d’aujourd’hui. Nous retenons des noms et des œuvres dont les motivations de bases dogmatiques, bibliques, ecclésiales ou
11 Ces résultats sont issus de l’enquête démographique de 1991. Ils ont été révisés en 2002 par l’Institut National de la statistique et de la démographie (I.N.S.D). Pour les enquêtes, Cf. Analyse des résultats de l‘enquête démographique 1991, 2ème édition, Juillet 1995, pp.16-17. Pour leur révision en 2002, Cf. www. INSD.bf.

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pastorales constituaient déjà des ouvertures pour d’éventuelles futures recherches. Des pistes spirituelles possibles se dégagent, par exemple, à partir des réflexions de certains théologiens africains tels que Anselme Titiama SANON dans Tierce Eglise ma Mère ou conversion d’une communauté païenne au Christ, sa méditation portait déjà sur l’identité du néophyte. L’auteur est sans ambiguïté dans son affirmation. Pour affirmer et vivre de son identité, le néophyte est tenu de « participer à la vie du Christ Ancêtre en recevant l’influence de son esprit ».12 Le dynamisme de la vie chrétienne résiderait ainsi dans les éléments-traces de la vie des ancêtres. Ces derniers ne sont plus conçus comme des êtres partis « absents », mais ils sont les vivants dans la vie de la descendance comme l’a toujours crû le Bobo.13 C’est ainsi que Dieu maintient le « contact » avec les vivants. Le camerounais Englebert MVENG, dans son opuscule Un visage africain du christianisme, pour une ecclésiologie africaine,14 relate la thèse de Vincent MULAGO, Un Visage africain du Christianisme. L’union vitale Bantu face à l’unité vitale ecclésiale. La thèse de Mulago est le fruit d’une recherche systématique. Elle part de l’union vitale telle qu’elle est vécue parmi les Bashi et les Banya-rwanda des bords du lac Kivu, et les Barundi. Examinant comment cette union vitale peut exprimer le mystère de l’Eglise, communauté du peuple de Dieu, fondée sur le mystère de l’incarnation du fils de Dieu, l’auteur, en arrive ainsi à la conclusion que l’union vitale bantu, parce qu’elle est communauté de vie, communion, solidarité, exprime de façon plus vivante pour nous le corps mystique du Christ qui est son Eglise. Quoique de perspective ecclésiologique, cette réflexion systématique nous a intéressé dans la mesure où l’auteur par la méthode utilisée arrive à montrer que l’essence de l’Eglise peut s’exprimer parfaitement à travers les catégories de la tradition africaine. Puisque l’Eglise peut ainsi rejoindre l’expérience de vie la plus profonde de l’homme, elle ne lui est plus étrangère, ni au-dessus de sa portée car l’homme la rejoint par un atout de sa civilisation. Cette idée rejaillira dans la pensée pratique et spirituelle de Jacob AGOSSOU dans Christianisme africain, une fraternité au-delà de l’ethnie.15 En posant, en tout esprit critique, le problème de la nécessité d’identité spécifique du christianisme sur la terre d’Afrique, l’auteur résume la thèse précédemment soulignée par Mulago et commenté par Englebert MVENG. Il exprime ainsi, notre souci, non pas seulement de la nécessité de l’identité pour l’Africain, mais surtout pour le chrétien, afin qu’il reste authentiquement homme dans la fidélité à sa nouvelle identité. En exemple, « puiser aux sources de la tradition » (p.155),16 « le nom, une mission à accomplir » (p.166), « christianiser, évangéliser à l’africaine (p.201), dans la logique de l’incarnation » (p.206). Autant de préoccupations théologiques de cet Africain qui ont donné de la conviction à la perspective de notre hypothèse. De fait, en décrivant l’Afrique en

A.T., SANON, Tierce Eglise ma Mère ou conversion d’une communauté païenne au Christ, Beauchesne, Paris, 1972, p.251. Cf. A.T., SANON, Op. Cit., p. 258. 14 Cf. A.A / V.V., Combats pour un christianisme africain. Mélanges en l’honneur du professeur V. Mulago, F.T.C.K, Kinshasa, 1981, p.135. 15 J., AGOSSOU, Christianisme africain, une fraternité au-delà de l’ethnie, Karthala, Paris, 1987. 16 Ces pages renvoient à l’ouvrage pré-cité de J. AGOSSOU.
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contexte particulier,17 l’auteur estimait que le projet d’un christianisme africain était suffisamment dit et précisé et qu’il fallait désormais le vivifier.18 Le pasteur KÄ MANA, de sa charge de la section philosophie africaine contemporaine à l’académie de la pensée africaine, prolongera, en 1992, cette réflexion critique d’AGOSSOU en partant de nouveau de la crise africaine pour penser la foi chrétienne et la reconstruction de l’Afrique. Dans son livre, Foi chrétienne, crise africaine et reconstruction de l’Afrique,19 Kä MANA a certes rassemblé les affirmations majeures des problèmes des peuples africains mais il les a surtout analysés à partir de sa foi africaine devenue chrétienne pour croire à la reconstruction de l’Afrique. En restant persuadé que « le Christ engage chaque être humain dans un processus de débat intérieur, de relations avec d’autres pensées et avec le monde dans l’énergétique d’une transformation radicale de soi, de la société et de la réalité toute entière »,20 l’auteur nous invite à retrouver cette piste où l’africain pourrait se dire à travers une spiritualité conséquente. Pour notre part, bien que toutes ces sources aient été pour nous motifs de persévérance dans l’intuition théologique qui nous habitait, nous avons préféré nous recentrer surtout sur l’identité chrétienne dans ce débat intérieur de l’homme. Si ces cinq théologiens africains nous ont entraîné sur la nécessité d’une piste pour une spiritualité chrétienne conséquente, nos lignes la révèlent dans une articulation de l’Etre et de la vie qui, pour être tous deux authentiques, doivent être fidèles à Jésus-Christ. En effet, le Christ, qui renouvelle tout homme, et tout l’homme doit être exprimé par le chrétien dont la mission est désormais celle de la reconstruction de l’homme et de son environnement, une mission que révèle le Sigre. Dans un second temps, l’analyse des termes de notre thème nous amène à reconnaître que l’emploi du verbe « subsister » renvoie à une thématique déjà explorée, la « sub-sistence ». Elle fut, en effet, abordée dans une passion pour la spiritualité française, par un de nos aînés prêtres originaire du Bénin, l’abbé Charles WAHNNOU.21 Dans un essai historique et doctrinal sur la place et l’importance de la notion de subsistence22 dans la spiritualité bérullienne de la divinisation, l’auteur a cerné ce point théologique dans l’effort du chrétien à rester dans la fidélité à la vie du Christ.

17 Le Père AGOSSOU dans sa rédaction a montré une Afrique en contexte de crise économique, politique, sociale où le plus grand drame était sa crise identitaire. Néanmoins, il a montré les pistes d’un christianisme qui ne fuit pas cette réalité mais qui peut s’affirmer à partir d’elle. 18 Cf. Ibidem, p. 207. 19 KA MANA, Foi chrétienne, crise africaine et reconstruction de l’Afrique, sens et enjeux des théologies africaines contemporaines, coll. Défi Africain, CETA / HAHO / CLE, Lomé, 1992. 20 Ibidem, p. 192. 21 C. A., WHANNOU, Subsistence chez Bérulle, essai historique et doctrinal sur la place et l’importance de la notion de « subsistence » dans la spiritualité bérullienne de la divinisation, Imprimerie Notre Dame, PortoNovo, 1993. 22 Le mot « subsistence » en général engage dans un champ sémantique très large et complexe. Chez le cardinal Bérulle, il s’éclaire à partir de trois considérations : un sens commun, un sens théologique, et un sens juridique. Sens commun : la subsistence a l’idée d’une continuité d’être ; être dans la nature des choses, demeurer ferme… Sens théologique : elle est à comprendre dans le sens de la relation. Sens juridique : dans le domaine du droit, subsister signifie demeurer en force, demeurer en vigueur…

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Le terme « subsistence » est chez Bérulle, « l’expression d’une expérience fondamentale : le sens de la créature, sa dépendance radicale et essentielle de Dieu, son néant devant l’immensité de Dieu, qui seul est subsistant ».23 De là, la perspective de l’auteur spirituel qui, dans sa théologie, montre l’effort que doit fournir le chrétien pour vivre de la vie de Dieu. Il fonde toute sa pédagogie dans la relation du Christ avec Dieu, en parlant de la dépossession de soi et de l’abnégation de l’humanité du Verbe. Pour lui, « l’humanité de Jésus n’a pas de subsistence humaine qui lui soit propre ; elle est privée de toute personnalité ».24 Bien entendue, la privation de subsistence définit d’abord l’abnégation et ensuite l’anéantissement (une kénose) que doit subir le chrétien pour une dépendance plus parfaite et plus totale. Notre perspective quand nous employons le mot « subsister » reste toute autre. Il est pour nous le terme dynamique qui laisse percevoir en même temps et la nécessité et l’effort continu de conjuguer l’être et la vie du chrétien à l’infini, dans l’unique souci d’un savoir vivre dans le Christ, d’où les termes unis : subsister en Christ. Néanmoins le terme de « subsistence » de l’auteur dans « Subsistence chez Bérulle, essai historique et doctrinal sur la place et l’importance de la notion de « subsistence » dans la spiritualité bérullienne de la divinisation »,25 participera dans un regard critique à préciser notre souci de permanence dans l’identité chrétienne que voudrait orienter en réalité, le concept Sigre. Enfin, en partant de l’aire moogo, nous constatons que nous ne sommes pas les premiers à parler des Moose, ni de leurs valeurs culturelles, ni de leur philosophie de la vie. C’est avec un grand intérêt donc, que nous avons été attentif à toute réflexion qui est en rapport avec la structure spirituelle de l’homme moaaga. Dans cette anthropologie spirituelle, avant que certains ne parviennent à structurer quelques réflexions sur des réalités moose telles que le Yinga (corps), le Siiga (esprit / âme), le Sigre (esprit tutélaire), sous des formes fragmentaires de mémoires ou de fascicules, d’autres avaient déjà eu le mérite de les penser au moment où les conditions ne permettaient ni archivage, ni publication. Conscient de la difficulté d’ordre méthodologique26 pour ce qui suit, nous voulons faire mention, d’une part, des cours polycopiés de l’abbé Robert OUEDRAOGO, sous des noms libraires de Fascicule n°1 : Emprise latente de la Tradition en pays Moose, cours donné à l’I.S.C.R (1972-1973), Avril 1978, 71pp ; Fascicule n°2 : Dieu patricien ou Dieu Père (ou l’échec d’une foi), cours donné à l’I.S.C.R (1972-1973), Avril 1978, 132pp ; Fascicule n°3 : Eléments d’Anthropologie Moaaga, cours donné à l’I.S.C.R (1972-1973), Avril 1978, 40 pp. Autant de fascicules qui ont regroupé en leur sein des définitions, des proverbes et des réalités sociales du Moogo que nous nous sommes appropriés comme base fondamentale pour mieux cerner la notion de Sigre. A ces thématiques pourraient s’adjoindre, d’autre part, des esquisses de mémoires en option pastorale et biblique dont les soucis répondent aux questions du comment vivre moaaga. Nous les considérons ici, non parce qu’ils s’inscrivent dans l’hypothèse
C. A., WHANNOU, Op. cit., p. 106. Ibidem, p. 58. 25 Ibidem 26 Nous sommes conscients que le recours à des mémoires ou à des cours non publiés n’est pas reconnmandé pour un travail d’un niveau de thèse.
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de notre travail mais, tout simplement, du fait que pour atteindre leurs objectifs, leurs auteurs sont partis de l’anthropologie culturelle moaaga et évoquent fortement l’idée de la vie en Jésus-Christ et de la sagesse de Dieu, le Logos fait chair. Nous prenons en compte notamment les réflexions de Jean-Baptiste COMPAORE et de Ernest K. OUEDRAOGO. Le premier traité De la Vie chez les moose à la plénitude de la vie en Christ.27 Ce travail est de l’ordre de l’interprétation. Le fond de la recherche reflète la compréhension sacrificielle du Christ à partir du milieu sociologique moaaga. Cependant, son excursus en deuxième partie sur le thème de la vie en saint Jean rejoint fortement notre préoccupation dans ce travail qui sera aussi de montrer qu’en définitive, demeurer en Christ, c’est demeurer auprès de la Vie ; une proximité qui est subsistence et qui est déjà un engagement dans la vie éternelle. Le second, alors en faculté de théologie, a fait un travail biblique sur L’Homme dans la sagesse Moaaga et la sagesse de Dieu, Jésus-Christ.28 Ce contenu sapientiel est plutôt un souhait, celui de favoriser la rencontre plus en profondeur de l’homme moaaga avec le Dieu de Jésus-Christ. Ce but est certes ce que nous poursuivons mais notre audace nous amène à spécifier un chemin pour parvenir à cet idéal, celui de l’appropriation de la vie du Christ dans son imitation et les conditions dans lesquelles nous oriente la réalité du Sigre. Peut-être est-ce ce que l’auteur avait souhaité qu’on poursuive comme réflexion lorsqu’il a laissé à mi-chemin son chapitre 7 : confrontation entre sagesse moaaga et sagesse chrétienne dans la vision de l’homme ? Le concept Sigre qui peut dire comment devrait être une vie authentique n’est donc pas notre invention, mais il est une riche découverte de notre part, que nous voulons traduire en langage théologique, soumis à l’herméneutique, parce que phénomène de société et de foi.

Spécificité de la recherche
En définitive, « quod novi sub sole ? » : un intérêt, une originalité et surtout une spécificité. Autant de raisons qui ont motivé et fondé cette entreprise dont nous sommes, certes, conscient de la complexité et de l’impossibilité de son traitement exhaustif. Cependant, la nécessité d’un débat sur l’identité chrétienne, reste toujours nouvelle et actuelle pour le chrétien africain que nous sommes. De fait, notre étude traduit particulièrement une préoccupation qui porte sur la pérennité de l’identité chrétienne par la vie, d’où la recherche de sa piste. Tout l’intérêt de cette recherche est à lire sous cet angle. La spécificité de cette recherche résidera dans l’étude systématique d’un concept spirituel qui permettra d’entrer dans une spiritualité dynamique qui révèle l’identité chrétienne. Le concept considéré dans ce débat théologique n’est pas nouveau mais vieux, de la vieillesse des sages, c’est-à-dire du rang des concepts dont la charge sémantique ne s’altère aucunement à l’usure du temps. Non ignoré, mais pas très familier non plus à la jeune génération moaaga, le Sigre n’est pas à chercher dans une réflexion livresque des philosophies religieuses.
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J.B., COMPAORE, De la vie chez les moose à la plénitude de la vie en Christ, I.S.C.R, Abidjan, 1977. E.K., OUEDRAOGO, L’homme dans la sagesse Moaaga et la sagesse de Dieu, Jésus-Christ, I.C.A.O, Abidjan, 1980.

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Cependant, le Sigre est susceptible de trouver des réalités correspondantes dans beaucoup de sociétés africaines sur le plan anthropologique. Ce souci n’a pas été le nôtre dans cette recherche, car il nous apparaissait plus actuel et plus urgent de partir d’une société connue de l’intérieur comme de l’extérieur, pour cerner une problématique des peuples africains qui ont embrassé la foi en Jésus-Christ. Le « modus vivendi » conséquent que génère la conception du Sigre semble se dessiner comme cette « grâce divine moaaga et africaine » dans le défi de vie qui est en communion permanente avec Jésus-Christ. En recentrant la vie de l’homme moaaga sur l’identité originelle, le Sigre enjoint la vie du chrétien à une référence : Jésus-Christ. Tel est le fondement de la spiritualité chrétienne. L’intérêt et la spécificité de cette investigation se trouvent aussi dans la perspective choisie au milieu de la pluralité de pistes de réflexions que favorise toute entreprise intellectuelle à partir d’une conviction théologique. Notre perspective reste ici celle de la révélation constante et conséquente de l’identité chrétienne par la vie. Celle-ci ne saurait s’exprimer en dehors d’un contexte spécifique. Le contexte est celui de la société moaaga en Afrique. Notre spiritualité chrétienne sera donc en définitive africaine. Pour contenir autant de paramètres, nécessaires aussi bien les uns que les autres, la méthodologie sera celle de l’inculturation. Cette dernière permettra de révéler la nature de la présente recherche et l’amènera à cerner son objectif : la spiritualité chrétienne africaine.

Méthodologie et plan du travail
De nature strictement théologique, la problématique telle que formulée appelle une méthode de travail dont les principes ne viendront que pour s’incarner dans les principes de l’option ecclésiale et académique, l’inculturation.29 Au regard de l’objectif poursuivi dans cette recherche, notre hypothèse a été d’abord vérifiée, avant de s’imposer, de quelque manière que ce soit, à notre écriture. Ceci a nécessité de notre part un support pour des pré-enquêtes sociologiques à Abidjan et à Ouagadougou et les enquêtes systématiques dans les aires mooréphones du Burkina Faso à Kaya au centre-nord, à Koupéla à l’est, à Ouagadougou au centre, à Koudougou au centre-ouest, à Ouahigouya au nord-ouest et à Manga au sud. De ce fait, les parties de ce travail sentiront par moments la restitution des données d’enquêtes où la validité de certaines analyses viendra nuancer ou confirmer les perspectives spirituelles et sociales, engageant à la fois l’homme, le contexte social, l’Eglise et le chrétien. La réalité du Sigre se pose en problème éminemment spirituel. Ainsi, les termes chrétiens, demeurer en, s’enraciner, être relié constamment, subiront une herméneutique concomitamment avec une phénoménologie du Sigre dans l’unique but
29 La méthode de l’inculturation très exploitée dans ce travail est un tremplin pour rejoindre la pensée universelle de l’Eglise dans sa théologie. Personnellement, je l’ai toujours comprise et comparée à cette logique du fou qu’illustre François Xavier DAMIBA : « Un jour, on surprend un fou en train de creuser un trou et on lui demande : que fais-tu là ? Et il dit : Je veux monter au ciel. Et tu commences par creuser un puits, lui demandèrent les passants ? Oui, répondit-il, pour poser mon échelle. Et tu creuses si profond ? Oui, répondit-il, pour monter très haut ». F.X., DAMIBA, Dieu n’est pas sérieux, l’Harmattan, Paris, 1999, p. 105.

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de répondre au problème fondamental de la spiritualité chrétienne : subsister en Christ. Le côtoiement Homme-Christ, nous fera donc passer de la société moaaga africaine à la question de Dieu qui se discutera et se résoudra dans la théologie. Le caractère de cette théologie se défend d’être spéculative ou pragmatique. Elle conservera sa note spécifique spirituelle et contextuelle pour garder constants l’objet, la raison et la finalité de notre recherche : une spiritualité chrétienne africaine. Dès lors, il n’y aura pas de partie séparée qui puisse se comprendre sans le tout. Si la première partie semble vouloir faire exception à cette règle que nous préétablissons, ce sera simplement dans la forme car, la conviction du Moaaga est que rien de ce qui se vit au Moogo n’est exempt de l’empreinte de Dieu. Les autres parties reflèteront scrupuleusement l’analyse et la déduction pour offrir la chance à notre grille de lecture, d’être crédible : la possibilité d’une spiritualité chrétienne africaine, à partir des Moose. En termes plus clairs, nous bâtissons notre travail dans une structure qui répond à notre problématique, qui, rappelons-le, se résume strictement à une question vitale pour le chrétien : Comment subsister dans / par son identité chrétienne ? Réfléchir à une telle question, dont la nature est déterminée par le comment, oblige à une logique dans le raisonnement. La logique implicite de la structure de notre travail respectera un axiome liturgique, qui, pour nous, est un credo : per Ipsum, cum Ipso et in Ipso. Cependant, pour que cet axiome sursume explicitement l’hypothèse du Sigre, la structure que voici s’ensuit. 1ère partie : Les présupposés culturels pour une intellection du Sigre Pour révéler l’homme moaaga comme un nœud de relations, nous commençons par poser dans cette partie l’essentiel des us et coutumes des Moose qui permettent de cerner comment et pourquoi le Sigre revêt, non seulement un sens, mais aussi une signification capable d’être effectivement acceptés dans une problématique et une hypothèse théologiques. 2ème partie : Le Sigre, une hypothèse théologique dans la problématique du chrétien comme image du Christ L’essence et les caractéristiques du Sigre dévoilent dans cette partie sa réalité théologique et aussi téléologique. Elles permettent de montrer comment la culture moaaga s’approprie la doctrine théologique de l’homme comme image de Dieu, doctrine que révèle la Bible et que commentent les Pères de l’Eglise. Lorsque le Sigre se perçoit tantôt comme un Visage et tantôt comme l’esprit de vie d’une entité supérieure, il est un appel au salut adressé à l’homme mais dans la conformation à l’Etre idéal par une sequela et une imitatio Christi. Il se pose ainsi comme un lieu théologique pour une identification au Christ.

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3ème partie : Le Sigre, esprit et vie en image du Christ. L’identification au Christ surpasse l’ordre des concepts et des paroles pour devenir une spiritualité. Comprendre l’essence et les principes du Sigre, incarner ses caractéristiques, cerner son objectif, s’engager dans son processus, permet au chrétien une vie qui rend compte de son identité intrinsèque, c’est-à-dire une vie à l’image de la vie, de l’esprit et de l’Etre du Christ.

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INTRODUCTION
Avant que la Scholastique médiévale n’esquisse l’humanisme de chaque peuple en prêtant à la foi le secours de la raison, ce fut l’antiquité classique qui a forgé le mythe spécifique des hommes de chaque peuple. Ceci amène à reconnaître qu’on ne pose donc pas simplement une nature humaine de manière abstraite. Mais à partir de principes philosophiques ou religieux, on rend compte de la nature spécifique de ce peuple en considérant son espace et son temps. Tel fut le chemin qui a permis de connaître et de comprendre l’anthropologie du peuple moaaga d’une manière générale (Chap. I), de sa foi en l’homme comme relation (Chap. II) et d’une de ses caractéristiques propres, le sigre (Chap. III). Dans l’optique qui est la nôtre, à savoir aboutir à un discours théologique et spirituel, à partir de la vision ontologique de la société et du système familial moaaga, nous voulons donner du contenu à ces points énoncés en prenant strictement en compte, dans cette première partie du travail, les éléments culturels de cette société traditionnelle qui sont susceptibles de nous ouvrir à cet horizon. Toutefois, notre bibliographie pourra permettre aux amateurs du détail de la vie au Moogo et des Moose d’aller à l’information souhaitée.

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CHAPITRE PREMIER : L’ANTHROPOLOGIE CULTURELLE MOAAGA ET SON AMBIANCE PHILOSOPHIQUE ET RELIGIEUSE
La description des traits particuliers de toute société se fait toujours par rapport à une autre. De même que la société occidentale est différente de la société africaine, de même, la société moaaga diffère de celle samo.30 Pour connaître les Moose, il peut y avoir plusieurs manières de procéder. Il y a ce que les gens disent d’eux qu’on pourrait retenir, il y a aussi ce que les Moose euxmêmes disent et défendent de ne pas oublier d’eux qu’on pourrait soutenir, il y a enfin ceux qui, par rapport à ce qu’ils vivent, voient et entendent d’eux, procèdent par analyse et arrivent à conclure quelque chose sur eux. Nous avons préféré cette dernière méthode pour être dans la mesure du possible plus personnel, non trop répétitif, quand bien même l’histoire est incontournable. Nous pensons qu’il nous sera ainsi possible de mettre l’accent sur les éléments capitaux convergeant aux objectifs de notre recherche comme précédemment souligné. La description dont il s’agit ici, est celle de l’ensemble des structures sociales et des manifestations artistiques, religieuses, intellectuelles qui participent à définir le groupe particulier moaaga donnant ainsi à saisir sa conception du monde et à comprendre la vie du moaaga. Notre plan est donc le suivant :

I.1. Anthropologie culturelle moaaga I.2. L’existentialisme moaaga I.3. Les croyances moose

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Les Samo représentent une ethnie de l’ouest du Burkina. Les Moose les acceptent dans leur vie, parce qu’ils doivent les servir. Ceci n’est pas une plaisanterie des Moose à l’endroit des Samo, c’est la pure vérité.

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