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Croire en Jésus peut être raisonnable

De
540 pages
L'ouvrage présente une analyse différente de celle dispensée traditionnellement sur le contenu de la foi chrétienne, support de la société occidentale jusqu'à une époque récente. Il étudie la relation de Dieu avec l'homme et le peuple, retrace la vie de Jésus pour finir sur le temps de l'église. Ceux qui doutent ou se questionnent sur la foi trouveront ici une autre formulation du message chrétien, plus adapté à notre époque.
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CROIRE EN JESUS PEUT ETRE RAISONNABLE



























Religions et Spiritualité
dirigée par Richard Moreau,
Professeur émérite à l'Université de Paris XII
et André Thayse,
Professeur émérite à l'Université de Louvain

La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d’ouvrages :
des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à
l’homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres
anciens ou méconnus.
La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-
religieux.
Dernières parutions

Philippe BEITIA, Le Rosaire. Une grande prière de la spiritualité catholique,
2011.
Bernard FELIX, Rencontres avec Jésus, 2011.
André THAYSE, Regards sur la foi à l’écoute de la science, 2011.
Francis LAPIERRE, Saint Paul et les Evangiles, 2011.
Maurice VERFAILLIE, L’Identité religieuse au sein de l’adventisme (1850-
2006), 2011.
Philippe BEITIA, Les traditions concernant les personnages de la Bible dans
les martyrologes latins, 2011.
Dr Francis WEILL, Dictionnaire alphabétique des psaumes, 2011.
Céline COUCHOURON-GURUNG, Les Témoins de Jéhovah en France.
Sociologie d’une controverse, 2011.
Pierre HAUDEBERT, Théologie lucanienne. Quelques aperçus, 2010.
Pierre EGLOFF, La Messe sur l'univers. Les Nourritures du Ciel et de la Terre,
2010.
Marie LUCIEN, 10 maîtres de vie dans la Bible, 2010.
ePhilippe BEITIA, Le baptême et l'initiation chrétienne en Espagne du III au
eVII siècle, 2010.
Michel GIGAND, Michel LEFORT, Jean-Marie PEYNARD, José REIS et
Claude SIMON, La sortie de religion, est-ce une chance ?, 2010.
Francis LAPIERRE, Saint Luc en Actes ?, 2010.
Albert BARBARIN










CROIRE EN JESUS PEUT ETRE
RAISONNABLE

Et si de nombreux évènements bibliques
s’étaient déroulés autrement…




















L’Harmattan
































© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96052-7
EAN : 9782296960527


C’est à ceci que désormais nous connaissons l’amour :
- lui, Jésus, a donné sa vie pour nous ;
- nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos
frères.
1 Jn 3, 16




Introduction à la religion
chrétienne



Cette introduction a pour but de fournir quelques compléments sur les
notions de dieu et de religion dont chacun d’entre nous a une connaissance plus
ou moins approfondie, et ensuite de rappeler quelques éléments sur le dieu des
chrétiens et la religion chrétienne.

Remarque préliminaire.
L’existence de dieux et leur promotion a eu lieu durant l’Antiquité et la
confiance en la plupart d’entre eux a disparu aujourd’hui avec l’émergence des
sciences et de l’esprit scientifique. Le dieu en question au paragraphe 1 qui suit,
est un dieu type parmi ceux très nombreux durant cette période. Il faut noter que
pour cet ouvrage, le dieu des chrétiens diffère d’un tel dieu, bien que son
origine relève partiellement d’un même processus (voir ch. 1).

1. Qu’est-ce qu’un dieu ? Qu’est-ce qu’une religion ?
Avec l’apparition de la conscience, les hommes ont progressivement conçu
que leur existence était gouvernée et conditionnée par des puissances invisibles
réglant le fonctionnement de leur environnement matériel et mental. Ces
puissances ont suscité en eux des pensées multiples, des comportements divers
et des conflits.
Selon le mode propre à chaque région, les habitants ont pris certaines de ces
puissances pour des êtres vivants susceptibles de tenir compte de leurs
difficultés et de leurs désirs. Méconnaissant les pouvoirs de ces êtres, ils les ont
pensés d’une nature différente de la leur. Cependant ils leur ont affecté une
certaine ressemblance avec eux parce qu’ils ne pouvaient les concevoir qu’à
partir d’eux-mêmes et aussi parce qu’ils souhaitaient que ces êtres puissent les
comprendre et répondre à leurs désirs. Ainsi naquit le monde des dieux, le
monde des divinités.
Comment un dieu venait-il à l’existence ? Par l’entremise de quelques-uns
qui discernaient ce dieu dans telle puissance, et en même temps par
9
l’apprentissage et la poursuite d’un vécu réel ou imaginé avec lui. La part
d’humain dans cette double opération s’avère maintenant certaine mais difficile
à évaluer car les adeptes de ce dieu ont revendiqué évidemment pour lui
initiative et contribution à sa propre découverte et à la reconnaissance de son
pouvoir.
Les propos qui précèdent relèvent de la considération courante actuelle
portée aux dieux antiques.
Cette étape première de dévoilement d’un dieu imposait ensuite une phase
d’information sur sa divinité, puis de partage de la confiance en lui avec
d’autres personnes. L’autorité de ceux qui le prônaient eut pour cette phase un
rôle majeur, que cette autorité vienne d’un état de domination ou qu’elle vienne
de l’effet entraînant de la richesse et de la complexité de leurs personnalités.
Une seconde phase venait ensuite, celle du culte à ce dieu, c’est-à-dire de la
mise en place de règles et de pratiques définies une fois pour toutes, permettant
la relation avec lui en vue d’obtenir bienfaits ou protections.
Le terme « religion » désigne l’ensemble des conceptions et des
prescriptions de culte relatives à un dieu. Ce mot a la même racine que le verbe
relier.
Comme toute religion s’appuie sur le vécu de ceux qui l’ont initiée et sur
celui de ceux qui l’ont adoptée au cours des siècles, elle fait l’objet d’une
histoire qui se présente sous deux formes : interne et externe. L’histoire interne
retrace la trame de ses évènements fondateurs, de son développement et de son
évolution. L’histoire externe replace cette dernière dans l’ensemble de
l’histoire, au sens de discipline scientifique tel que nous l’entendons
maintenant, pour en retenir surtout les conséquences sur les relations entre états,
le développement économique et technique.

2. Condensés de l’histoire interne de la religion d’Israël et de la religion
chrétienne, la religion chrétienne faisant suite à la religion d’Israël.
2.1. Les documents écrits de l’histoire interne de ces religions.
Ils sont contenus dans un livre, la « Bible » mot qui vient du grec et qui veut
dire « livre ». La Bible est divisée en deux grandes parties, l’Ancien Testament
et le Nouveau Testament. L’Ancien Testament concerne la religion d’Israël. Le
Nouveau, par lui-même et dans sa relation à l’Ancien, concerne la religion
chrétienne.

2.2. Condensé de l’histoire interne de la religion d’Israël.
Vers l’an 1000 avant notre ère, le royaume portant le nom d’Israël s’établit
en Palestine. Son fondement était religieux. Il se définissait par la relation et le
culte à un dieu unique et tout puissant, Dieu. Ce royaume a donné son nom à sa
religion.
10
Les ancêtres d’Israël formaient un clan itinérant, celui de son premier chef
présumé, Abraham. Ce clan devint le peuple hébreu. Abraham fît alliance avec
Dieu : culte exclusif de Dieu contre promesse de posséder la terre de Palestine
et d’avoir une descendance innombrable. Pour cause de famine, le peuple
hébreu dut émigrer en Égypte pendant quatre siècles et il y devint esclave.
Moïse, meneur du peuple, le libéra de la tutelle égyptienne. Après la sortie
d’Égypte, Moïse confirma avec Dieu l’alliance précédemment conclue par
Abraham par l’adoption d’un certain nombre de règles et de préceptes de vie
formant ce qui, en hébreu, est appelé « Torah » et qui est traduit en français par
le mot « Loi ». Le peuple hébreu se lança ensuite dans la conquête du territoire
de Palestine. Le royaume d’Israël fut progressivement réalisé.
Ce royaume définitivement établi ne dura pas. Il se divisa en deux, un
royaume au Nord qui conserva le nom d’Israël et un au Sud qui porta le nom de
royaume de Juda. Le royaume du Nord fut détruit vers l’an 721 avant notre ère
par l’empereur d’Assyrie qui déporta ses habitants. Le royaume du Sud disparut
à son tour vers 588 sous la pression de l’empereur de Babylone avec, de
nouveau, des déportations. Les tentatives de rétablissement des deux royaumes
et de leur réunification échouèrent. Ces échecs n’empêchèrent pas la foi au dieu
unique d’Abraham et de Moïse de se maintenir, même chez les déportés, et
aussi surtout parmi les habitants de l’ex-royaume du Sud autour de Jérusalem,
habitants appelés « Juifs ». Les faits marquants au point de vue religieux après
le renouvellement de l’alliance par Moïse, furent les interventions de prophètes,
puis celles des sages. Les prophètes étaient de véritables croyants chez qui la foi
permettait d’imaginer le futur par-delà les apparences, par-delà l’échec du
royaume d’Israël et des royaumes qui en furent issus. Les sages, dans les
derniers siècles avant notre ère, méditèrent et réfléchirent sur la situation du
croyant et d’une façon plus générale sur l’homme face à Dieu.
La disparition des royaumes issus de celui d’Israël et les échecs de leurs
rétablissements s’accompagnèrent de la croyance en la venue d’un personnage,
envoyé de Dieu, qui rétablirait définitivement le royaume initial, personnage
désigné par le terme hébreu transcrit « messiah », mot qui en langue grecque se
traduit par « christ », et donnant en français « messie ». Cette croyance provint
de la réflexion des prophètes sur le passé d’Israël.
La religion d’Israël qui se maintint surtout dans la partie juive dans les
derniers temps avant notre ère, se distinguait des autres religions de l’antiquité.
Dieu avait fait alliance avec le peuple d’Israël. Il communiquait d’une manière
qui lui était propre avec ceux qui croyaient en lui, il avait l’initiative dans cette
communication. La religion d’Israël avait pour but essentiel de donner aux
croyants un sens à la vie sur la terre.

11
2.3. Condensé de l’histoire interne de la religion chrétienne.
1Un homme nommé Jésus né vers l’an zéro de notre ère et habitant en
Galilée au nord du royaume initial, se déclara vers sa trentième année comme
étant le messie attendu. Il se définit lui-même comme étant à la fois de nature
humaine et de nature divine. La personnalité et la fonction qu’il s’attribua ne
correspondaient pas exactement à celles que les autorités religieuses avaient
comprises de l’annonce du messie par les prophètes. Il proposait un royaume
d’ordre purement religieux différent de celui espéré. Beaucoup de ceux qui
avaient foi en Dieu, surtout les Juifs, ne l’acceptèrent pas. Ils agirent de telle
façon que le pouvoir occupant romain le fit périr par crucifixion. Quelques jours
après sa mort, ses disciples déclarèrent qu’il était ressuscité.
De cet évènement naquit la religion chrétienne. Ce dernier qualificatif vint
du mot christ et ses membres furent appelés chrétiens. Cette religion est fondée
sur Dieu, le dieu d’Israël. Jésus y tient une place centrale. Le chrétien peut vivre
par lui une véritable relation à Dieu. Celui qui croit en Jésus comme envoyé de
Dieu et qui l’aime en suivant le mode de vie qu’il a proposé, peut escompter
vivre à sa manière d’une nouvelle vie en Dieu, sur terre, et après sa mort.
Pour les disciples de Jésus, la religion chrétienne était et est le prolongement
et l’accomplissement de la religion d’Abraham et de ses descendants, le
royaume promis, l’espace et le temps nouveaux formés et occupés par ceux qui
se rapprocheront de Dieu sur la terre par le suivi de Jésus et qui se retrouveront
auprès de lui après la mort.
Jésus envoyé de Dieu, ou Jésus le Messie ou encore Jésus-Christ réalisa et
réalise en et par sa personne une alliance nouvelle entre Dieu et le peuple des
chrétiens considérés comme les continuateurs spirituels d’Abraham. Les
Israélites, dont les Juifs, et leurs descendants qui n’ont pas reconnu ou qui ne
reconnaissent pas Jésus, ont continué et continuent de pratiquer la religion
fondée seulement sur la promesse à Abraham.

L’alliance contractée par Abraham et confirmée par Moïse porte le nom
d’Ancienne Alliance ou Ancien Testament, en abrégé AT, le mot testament
équivalant à alliance en langage chrétien. Les textes relatant et traitant de cette
ancienne alliance sont aussi désignés par l’appellation Ancien Testament, AT.
L’alliance réalisée par Jésus porte le nom de Nouvelle Alliance ou Nouveau
Testament, en abrégé NT. Les textes traitant de la nouvelle Alliance, donc
essentiellement de Jésus, sont aussi désignés par NT. L’ensemble des textes de
l’AT et des textes du NT forment la Bible chrétienne.



1 L’an zéro de notre ère est celui supposé pour la naissance de Jésus.
12
La raison de ce livre


Remarque préliminaire sur le sacré et la sacralisation.
(Le temps utilisé dans cette remarque devrait être le passé plutôt que le
présent parce que de nos jours nous n’avons plus guère recours au sacré et à la
sacralisation).
Un être peut être pris pour sacré lorsque :
- son domaine d’existence ne relève pas du monde courant que nous
connaissons,
- sa puissance au plan de l’intelligence et/ou de l’action ne peut pas
être comparée et évaluée à partir de celle de l’homme,
- sa liberté de décision échappe à tout contrôle et ses décisions ne
sont pas nécessairement et humainement compréhensibles.
L’attribution ou la constatation du caractère parfait à ses interventions lui
confère un degré supplémentaire dans le sacré.

L’être sacré par son altérité, par l’énormité de sa puissance, par
l’imprévisible de sa liberté et éventuellement en plus la perfection de ses
interventions engendre la crainte à son égard et son respect absolu de la part de
l’homme si ce dernier le prend effectivement pour sacré.

La sacralisation d’un être consiste à l’établir et à le prendre pour sacré par
affectation et/ou reconnaissance en lui des caractéristiques d’un être sacré. Cette
opération résulte de la saisie par l’esprit et les sens d’un au-delà de l’humain
chez cet être et qu’il est utile d’afficher pour la compréhension du monde et
indirectement pour la situation de l’homme. L’imagination aide à formuler et à
présenter le sacré mais ne peut pas le décrire dans la mesure où justement il est
au-delà de l’humain. Cependant deux cas de sacré se présentent : le sacré réel
résultant d’un vécu qui oblige à le prendre tel, celui artificiel imposé de manière
formelle, soit pour déclarer sacré un être, soit pour introduire au sacré.


Le début du paragraphe 1 de l’« Introduction à la religion chrétienne » s’est
efforcé de définir ce qu’est un dieu. Pour qu’il soit pris pour tel, il doit
nécessairement faire l’objet d’une sacralisation. Les dieux dans l’Antiquité et
celui d’Israël étaient considérés comme sacrés.

13
La raison de ce livre provient de deux éléments qui se sont conjugués pour
me guider dans une nouvelle manière d’aborder la foi chrétienne :
- l’étude du récit de la traversée de la mer des joncs par le peuple hébreu
fuyant l’Egypte (voir introduction à la religion chrétienne, § 2.2), récit contenu
dans le livre de l’Exode.
- corrélativement notre manière actuelle de concevoir le vrai.

J’ai tiré de l’étude de la traversée de la mer des joncs par les Hébreux que
Dieu n’a ni fendu les eaux ni asséché la mer par le vent, incité dans ce choix par
le fait que chacune des opérations précédentes rend superflue l’autre. Voici le
résumé de mon travail qui sera repris de manière plus explicite au chapitre 7.
Moïse, guide du peuple hébreu, connaissait cette mer des joncs et sa
région à la suite d’une fuite antérieure. Il a élaboré une stratégie lui permettant
de piéger les Egyptiens. Elle a consisté à faire traverser par les Hébreux, fuyards
peu chargés, un lieu marécageux non fréquenté où ils pouvaient encore avoir
pied, mais dans lequel les Egyptiens mal préparés et munis de moyens guerriers
lourds allaient s’embourber, voire se noyer. Cette stratégie a réussi et dans cette
réussite, Moïse et le peuple hébreu ont convenu de l’accompagnement de Dieu.
Pour quelle raison et par quel processus la présentation ci-dessus que je
prends pour authentique a-t-elle été transformée en évènement extraordinaire ?
Les autorités religieuses qui ont dirigé le peuple hébreu puis celui d’Israël se
sont toujours trouvées face à la rude concurrence venant d’autres dieux qui
attiraient le peuple. Son infidélité continuelle à Dieu le prouve amplement. Elles
ont dû constamment réagir contre cette tendance par un important travail de
sacralisation de Dieu. Pour moi, cette obligation les a conduits, dans l’esprit de
leur époque, à passer outre au succès de la stratégie conçue et appliquée par
Moïse, pour faire de Dieu l’acteur premier de l’épisode. A cette fin et puisque le
soutien de Dieu pour cette traversé était pris certain, elles ont imaginé la
création extraordinaire par Lui d’un chemin à « pieds secs » à travers la mer, les
Hébreux se contentant simplement de l’emprunter. Dieu devait être supérieur en
puissance aux divinités égyptiennes et cananéennes. Rapidement, cet
extraordinaire a acquis le statut de vérité factuelle, c'est-à-dire relevant de faits
observés, frappant les esprits et favorisant la mémorisation collective. Les
rédacteurs du livre de l’Exode ont mis en forme le récit de cette création
extraordinaire. Ces rédacteurs avant tout théologiens, ont pointé sans souci de
cohérence, par cet extraordinaire, deux caractéristiques de Dieu : celui de Sa
Toute Puissance capable de réaliser un passage vide d’eau et celui de la force de
Son Esprit symbolisé dans l’AT par le vent, vent qui aurait permis de repousser
l’eau. La sacralisation de Dieu à l’occasion de l’évènement « traversée de la
mer » est ainsi pour moi en grande partie purement artificielle.
La conclusion personnelle que je viens donnée sur cet évènement fondateur
d’Israël est évidemment contestable mais elle vient de l’intime de moi-même. Je
préfère faire le choix du vraisemblable et par suite du raisonnable plutôt que
14
celui relevant du miracle qui n’engendre pas et plus en moi de résonance du fait
de ma formation intellectuelle, de ma profession et de mon désir de ne pas me
couper des gens de mon époque. En effet, ma manière de penser est celle de ma
génération et celle de la génération actuelle. La formation intellectuelle depuis
nombre de décennies est marquée jusqu’à la fin de l’adolescence et même un
peu au-delà par l’importance des sciences classiques s’attachant au monde
macroscopique courant pour lequel les lois scientifiques et les prévisions
découlant de leur application sont incontestables. Cette formation, commune à
tous, laisse dans les têtes, même dans celles des chercheurs et des étudiants en
études prolongées qui ont besoin d’esprit de finesse et d’ouverture, une
empreinte indélébile parce que l’adolescence est la période de la vie la plus
facile à impressionner définitivement. Cette empreinte confère à ces sciences
une puissance telle que pour la grande majorité des gens d’aujourd’hui du
monde dit occidental, le vrai a acquis un statut nouveau caractéristique. N’est
vrai et donc digne de considération que :
- ce qui est rationnel ou qui prétend l’être en particulier par effet
médiatique.
- ce qui est reproductible et dont par suite le miracle est exclu
- dans le domaine personnel et intime, ce qui peut faire l’objet d’un
vécu explicable et justifiable par les sciences dites humaines.
Cette manière de penser est réductrice mais elle est dominante. Nos
contemporains satisfont leur besoin tacite de sacré en allant le chercher dans les
rencontres sportives ou musicales. Elles permettent de partager un sentiment
fort sur une réalisation qui tout en venant de l’humain en figure cependant le
dépassement en raison du niveau d’excellence des joueurs. L’effet de masse dû
au nombre des spectateurs produit et cautionne l’existence de ce nouveau sacré.
Ce dernier ne sert plus à légitimer Dieu mais en fait la puissance de l’humain et
celle de l’humanité.

A la suite de cette échappée de la tradition religieuse juive et chrétienne
concernant l’évènement particulier « traversée de la mer », échappée que
beaucoup jugeront simpliste, immature au plan de l’interprétation et donc
prétentieuse, j’ai décidé de visiter selon le même mode la Bible dans ses
grandes lignes en essayant de généraliser le résultat précédent et de rechercher
systématiquement derrière son contenu habituel, une autre vérité plus concrète
et plus élémentaire, pour moi intentionnellement cachée par nécessité de
sacralisation. De plus, j’y ai ajouté des considérations nombreuses d’ordre
scientifique, littéraire et critique afin de fortifier et justifier mon choix et surtout
de rejoindre notre manière actuelle de penser. Cette démarche m’a conduit à
mettre en œuvre une autre cohérence pour la trame biblique que celle qui s’y
trouve implicitement et à partir de laquelle les spécialistes et les théologiens
travaillent depuis toujours. Tels sont la raison et l’objet de ce livre.

15
Mon travail a une double orientation :
- montrer à partir de l’ordinaire masqué par les textes et redécouvert,
que le vrai tel que défini précédemment, permet d’aborder et de retrouver pour
l’essentiel le contenu de la foi chrétienne à ce jour et donc que la foi est
2possible, qu’elle est un chemin raisonnable de vie. La réalité, non
nécessairement sacralisée artificiellement comme c’est souvent le cas dans la
Bible, est pour moi tout aussi riche d’enseignements que celle qui l’a été. Le
sacré nécessaire à la promotion de Dieu de nos jours ne peut être que d’une
autre nature, non fondé sur l’application d’un principe de supériorité divine
conduisant à l’introduction plus ou moins automatique de l’extraordinaire.
- mais montrer aussi que les croyants en Dieu unique et créateur qui
se sont succédés les uns aux autres sur environ trois millénaires n’ont pas trahi
le message sur Dieu par leurs techniques de formulation et de rédaction, et en
particulier, qu’ils ont subi l’effet cumulatif des sacralisations pour moi
artificielles successives, chaque nouvelle sacralisation étant guidée par les
précédentes et contrainte de les prendre en compte.



2Je prends ici le mot « raisonnable » dans le sens commun de ce qui relève du bon sens et entraîne
réflexion selon la logique élémentaire.
16
Remarques pratiques

La traduction choisie de la Bible qui servira ici de référence est celle dite
œcuménique réalisée par la coopération des différentes composantes de la
religion chrétienne, le mot « œcuménique » exprimant le rassemblement. Le
sigle de cette bible est TOB, venant des initiales des trois mots « traduction
œcuménique de la Bible ».
Les titres des différents livres constituant la Bible ont chacun une
abréviation : par exemple pour « La Genèse », Gn,...
Toutes les livres de Bible font l’objet d’une numérotation en chapitres et en
versets, un verset pouvant être une fraction de phrase, une phrase ou un
ensemble de phrases suivant le cas. Si par exemple, le lecteur rencontre le sigle
suivant : « Mt 21, 3 à 5 », il doit comprendre qu’il s’agit dans l’évangile de
Matthieu du chapitre 21, du verset 3 au verset 5. La lettre p adjointe au numéro
du verset signifie que seulement une partie de ce verset est utilisée.
Lorsqu’un verset utilisé du NT fera intervenir un verset de l’AT, le texte de
ce dernier sera écrit en italique. Les points de suspension insérés dans une
citation biblique indiquent que le texte a été supprimé. Ces points sont alors
encadrés par des crochets [ ], sauf en début de citation.
Les nombres indiquant les années avant l’ère chrétienne vont évidemment en
décroissant jusqu’à 0. Ils sont précédé par le signe moins (-) pour ne pas avoir à
répéter qu’il s’agit de la période avant la naissance de Jésus.

Dans ce livre, le mot « dieu » sera écrit toujours avec une initiale majuscule
quand il s’agit du dieu d’Israël et des chrétiens, de même que les adjectifs
possessifs, les pronoms personnels et possessifs qui le concerne. Le pronom
« il » utilisé pour Dieu, sera écrit en deux majuscules « IL ». Cette règle ne sera
pas appliquée dans les citations du texte biblique.
Dieu a été désigné par différents noms dans la Bible avant que le mot
« Dieu » soit utilisé. Un des termes traduisant pour les chrétiens aujourd’hui
l’ensemble de ces noms est le terme « Seigneur ».
Cet ouvrage cite souvent l’homme dans le lien qu’il peut avoir avec Dieu.
L’incroyant ou celui qui refuse Dieu, trouvera que l’utilisation, ici, de ce terme
générique « homme » est abusive puisque pour lui Dieu n’existe pas. Afin de ne
pas heurter un incroyant qui pourrait lire cet ouvrage, l’homme pris par le
croyant ou le pré-croyant dans sa référence à Dieu, sera désigné le plus possible
par le terme « appelé », soit parce que ce dernier en recherche de Dieu se sent
appelé par Lui, soit parce que se considérant comme croyant, il se prend comme
ayant été appelé par Lui.

17







Première partie

Dieu et l’appelé




Cette première partie a pour but de donner :
- les éléments fournissant un cadre de définitions et une base de langage
nécessaires à ce livre.
- une approche de la manière dont Dieu communique avec l’homme.
Elle utilise les cinq premiers livres de l’AT formant le Pentateuque (la
« Torah » en langage juif, la Loi en langage chrétien) et d’autres livres de l’AT
ne présentant pas de caractère historique. Le Pentateuque contient le livre de la
Genèse (Gn), celui de l’Exode (Ex), celui des Nombres (Nb), celui du Lévitique
(Lv) et celui de Deutéronome (Dt). Le Pentateuque servait de base
d’interprétation pour tout le reste de l’AT.
Cinq chapitres constituent cette première partie :
- Dieu créateur de l’univers et de l’homme qu’IL a fait à Son image et à
Sa ressemblance
- Dieu Qui existe par Lui-même et Qui peut fournir à l’homme une
plénitude d’existence
- Dieu maître de vie, par Qui le croyant peut acquérir une vie véritable
où il se sentira en harmonie avec lui-même et les autres par la relation à Lui
- Dieu Dont ne peut pas voir la face sans mourir, c’est-à-dire Qui est au-
delà de l’entendement humain, mais Qui cependant appelle l’homme à Le
rechercher pour qu’il se dépasse
- la situation que Dieu a faite à l’homme.
Si les quatre premiers chapitres insistent sur Dieu, c’est afin de définir ce
que peut être la relation de l’homme à Dieu.
Une des raisons essentielles de croire en Dieu pour vivre de Lui est qu’IL a
communiqué et qu’IL communique avec les hommes. Cette première partie
s’attache à en décrire, à chaque occasion et dans chaque chapitre, Sa manière de
communiquer. IL ne parle pas au sens courant mais selon un mode spécifique et
dans des conditions à préciser. La foi en Lui ne prend consistance que par cette
communication. L’habitude veut que cette communication soit désignée par
abus de langage par le terme « parole de Dieu », ou simplement « parole », mot
entre guillemets pour la distinguer de la parole ordinaire. (Ces guillemets ne
seront cependant pas toujours mis dans les cas où le contexte permet de saisir
qu’il s’agit bien de la « parole de Dieu »).

20
Chapitre 1
Dieu unique et créateur

Thèmes :
L’arrivée de Dieu dans le monde et sa distinction des autres dieux ; le rôle de
l’homme dans ces deux opérations.
L’homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu : proposition relevant
de l’homme ou venant d’une communication de Dieu ?
3La prédétermination de l’univers.
La permanence de l’application des lois réglant le fonctionnement de
l’univers et l’action créatrice de Dieu : l’auto-développement de l’univers et de
la vie.
La responsabilité de Dieu dans l’existence de la souffrance et de la mort ; la
façon de voir ces questions par le sage Qohélet.
La demeure de Dieu.

Résumé :
Israël s’est distingué des peuplades environnantes, par sa foi au dieu unique
et tout puissant, Dieu. Il s’est servi probablement de la procédure par laquelle
ses voisins ont établi leurs dieux multiples, pour Le concevoir. Probablement
aussi, l’unicité de Dieu lui est venue par une intense réflexion. Mais ce qui le
caractérise est que sa conception de Dieu repose essentiellement sur un vécu
avec Lui, sur une relation avec Lui. Ce vécu et cette relation furent
communication spécifique de Lui dans la mesure où chaque évènement qui
advenait, chaque problème rencontré étaient l’occasion à la fois de préciser Qui
IL était et en quoi l’impact de cet évènement ou de ce problème permettait de se
situer face à Lui. Il a eu la certitude - c’est ce que prouve l’AT - que Dieu
participait vraiment à cette communication et cette certitude fut le fondement de
sa foi. Cette communication fut nommée « parole » de Dieu. Pour Israël, en
raison de cette communication, Dieu apparut le créateur de l’univers et de
l’homme.
Cette dernière proposition en entraîna deux autres : l’homme est à l’image et
à la ressemblance de Dieu et l’homme est au centre de la création. Ces deux


3 Opération qui consiste à délimiter une action en en ayant prévu les conséquences.
21
propositions furent aussi considérées comme le résultat de la communication
avec Dieu selon le mode précédemment défini.
Le livre des Macchabées, écrit peu avant notre ère, retrace le martyre de sept
frères et de leur mère que le roi grec occupant Israël condamna à mort parce
qu’ils refusaient de manger de la viande de porc. La mère s’adresse à son
dernier fils qui va subir le martyre, pour lui dire de contempler le monde et d’en
déduire que Dieu l’a créé à partir de rien et qu’en conséquence il doit espérer en
Lui par-delà la mort. Pour Israël, à partir de là, Dieu n’est pas seulement Celui
qui met en forme la matière mais Celui qui l’a créée. Cette proposition de foi
devint « parole » de Dieu, une parole véridique parce qu’inscrite dans le drame.
La matière a depuis cet évènement, pour le croyant israélite, une détermination,
un but qui ne vient pas d’elle-même.
Le début de la Genèse donne, sous forme poétique, la manière dont Dieu a
organisé l’univers et l’homme. Sa fonction essentielle est de mettre en avant la
puissance de Dieu. De ce fait, il laisse toute liberté pour introduire les
connaissances scientifiques actuelles sur l’histoire de la matière et de la vie.
Ces connaissances prouvent que l’univers s’est développé de lui-même à
partir de la matière primitive en raison de la permanence vérifiable
d’application des lois physiques et biologiques : il y a eu et il y a auto-
développement de l’univers et de la vie. Cet auto-développement implique que
Dieu a arrêté son œuvre créatrice à partir d’un certain moment en ayant placé
dans la matière tout ce qu’il fallait pour qu’il se déroule. Le monde et l’homme
se sont auto-formés et de la sorte l’homme peut se prendre comme indépendant
de Dieu, comme s’il Lui était redevable de rien. Il se trouve libre de Le chercher
et de se lier à Lui. Cette auto-formation ne dégage cependant pas Dieu de sa
responsabilité dans certaines formes de souffrances et dans la mort.
Le sage Qohélet qui a vécu peu de temps avant notre ère, traite de cette
responsabilité de Dieu. Sa manière de penser se rapproche de celle du
scientifique actuel. Cependant il ne se sert pas de ses conclusions pour se
permettre un jugement sur l’œuvre de Dieu, et donc sur Dieu. Sa conviction est
qu’il faut rechercher la sagesse qui s’appuie sur la confiance et l’espérance dans
la cohérence de Dieu. Son exemple a été placé à la fin de ce premier chapitre
pour servir de guide à cet ouvrage.
****

N’importe quel croyant qui essaie, sans mentionner Jésus, de parler de Dieu
à d’autres qui ne savent rien de Lui ou qui L’ignorent volontairement, se heurte
à une première question : « Existe-t-IL puisque personne n’a pu Le rencontrer
par les sens, l’ouïe, la vue, le toucher… ? ». L’AT soutient qu’IL existe parce
que, contrairement aux autres dieux muets de l’époque, IL « parle » : la
question de Son existence revient à celle de la possibilité de la communication
avec Lui. S’agit-il d’une parole transmise par des ondes acoustiques ? De
nombreux passages bibliques le sous-entendent qui font état de dialogues entre
22
Dieu et certains hommes ayant marqué l’histoire d’Israël. Cependant tous ces
passages ne font intervenir qu’une personne sans qu’il y ait de témoins pour
attester des propos tenus. De ce fait, ces dialogues ne sont que des artifices
littéraires permettant d’exprimer le vécu intérieur des hommes en question.
D’autres textes de l’AT, tous aussi nombreux, se présentent comme étant parole
de Dieu dans le sens où ils correspondent à des faits ou des données pris pour
venant de Dieu et s’adressant à l’intelligence et au cœur des hommes.
Expression d’un vécu intérieur et significations affectées à certaines réalités
sont, dans l’AT, les « paroles » de ou sur Dieu qui, seules, ont véritablement
une assise plausible. Ce chapitre se propose d’établir la manière dont Dieu a
« parlé » à l’époque de l’AT et dont IL peut « parler » encore aujourd’hui de ce
qu’IL est le créateur de l’univers et de l’homme.

Israël s’est distingué des peuples voisins par la façon dont il a vécu avec son
dieu, Dieu.

1. La conception du dieu unique pour Israël, Dieu Qui « parle ».
Le paragraphe 1 de l’introduction à la religion chrétienne a insisté sur le
caractère humain de l’arrivée des dieux dans la conscience des hommes. Israël,
dans son établissement en tant que nation, a toujours été mêlé à des peuples aux
dieux multiples et locaux et dans ce cadre religieux son dieu, Dieu, est apparu.
Par suite, l’examen du processus de formation des dieux chez ses voisins ne
peut qu’éclairer Sa manifestation.

1.1. Le processus schématique d’établissement d’un dieu dans le monde
antique.
Ce qui suit n’est qu’une reprise plus détaillée d’une partie du paragraphe 1
de l’introduction à la religion chrétienne. C’est une explicitation de l’opinion
courante actuelle sur les dieux du monde antique. Cette opinion ne relève pas de
la rigueur de l’histoire des religions mais c’est précisément en cela qu’elle est
intéressante pour l’avenir de la foi.

D’après cette opinion, les étapes suivantes peuvent être avancées pour
l’établissement d’un dieu dans un peuple donné, à son époque et dans son cadre
géographique :
- prise de conscience par les maîtres à penser du peuple d’un
problème récurrent important relevant soit d’un besoin comme le manque d’eau,
soit de la satisfaction d’un désir comme celui de l’extension territoriale.
- naissance de l’idée d’après laquelle un être invisible aurait le
pouvoir d’y répondre. La pensée actuelle conduit à chercher scientifiquement
les causes de telle situation ou les moyens pour satisfaire tel désir. La mentalité
23
antique procédait autrement. Elle se servait de ce dont elle disposait comme
modèle d’action, le pouvoir humain, et elle l’a prêté, en l’amplifiant, à ce que
l’AT appelle des esprits ou des puissances qui, pour elle, habitaient
l’environnement. Ce dont le peuple n’avait pas la maîtrise dans un domaine
particulier de sa vie, il l’a projeté, par analogie, en un être invisible qu’il a pris
pour supérieur à lui en puissance.
- accrochage de la présence de cet être encore hypothétique à un site
ou/et à un objet de telle façon qu’il puisse être rencontré. Il est très difficile à
l’esprit humain d’imaginer un être sans le localiser quelque part.
- partage dans et par le peuple de la vraisemblance de l’existence
d’un tel être. Un des moyens qui rendait ce partage possible, consistait à
présenter la venue de tel bienfait ou la satisfaction de tel désir comme le résultat
de l’intervention de cet être. Dans cette opération, le volontarisme des maîtres à
penser a beaucoup compté.
- passage de la vraisemblance de l’existence de cet être à une forme
plus authentique par un acte de foi à caractère collectif. En effet, lorsque la
conviction dans le peuple était devenue suffisamment forte sur l’existence de
cet être, la nécessité apparaissait de le faire passer à un stade plus net de réalité,
car l’esprit humain ne peut fonctionner longtemps sur des supposés. La
reconnaissance de la supériorité de son pouvoir l’a alors défini comme un dieu,
c’est-à-dire quelqu’un surhumain et autonome dans ses décisions et ses actions.
De ce fait, cet être devenait naturellement sacré. L’existence d’un tel être revêt
pour nous maintenant un caractère particulier, elle ne provient pas de
constations objectives mais de supposés et d’une sacralisation.
- besoin d’échanger, plutôt de commercer avec ce dieu. L’échange
ne pouvait pas se faire sur un plan égalitaire en raison de la différence de nature
et de pouvoir entre le dieu et les hommes. A partir de cette nécessité, s’est
instauré le culte à ce dieu qui devait marquer précisément sa différence et son
inaccessibilité. Les règles du culte furent progressivement instituées de même
que celles pour désigner ceux qui en seraient chargés, les prêtres. Le culte
consistait à suivre certaines consignes, à offrir des produits, à réaliser des
sacrifices. Le sacrifice consistait souvent à tuer un être vivant, généralement un
animal, pour en libérer l’esprit et l’offrir au dieu. Cet esprit, principe de vie qui
l’habitait l’animal, était seul digne d’être reçu par le dieu et témoignait de ce
que ce dernier pouvait en être en partie à l’origine. En échange du sacrifice, les
croyants participant au culte espéraient en retour un bienfait. Par la répétition, le
culte fortifiait la confiance dans le pouvoir du dieu.
L’établissement d’un dieu selon le processus qui vient d’être défini
correspondait pour le groupe qui croyait en lui, à une démarche de sécurisation
de lui-même dans la mesure où il possédait un interlocuteur pour traiter ses
difficultés et où il plaçait en lui la possibilité d’obtenir ce qu’il ne pouvait pas
par lui-même. La place de l’humain dans cet établissement est essentielle.
24
Le dieu d’Israël relève-t-il du processus qui vient d’être explicité ?
Probablement dans une certaine mesure car l’AT décrit en maints endroits que
les Israélites et leurs ancêtres n’étaient pas indifférents aux dieux des peuples
environnants. Cependant, Israël ou tout au moins ses maîtres à penser successifs
se sont référés à un dieu unique.

1.2. Israël qui a su aller au-delà de la multiplicité des dieux antiques.
Les fondateurs de la religion d’Israël ont eu une visée totalement nouvelle et
différente de celles des peuples qui l’ont environné. Pas question de dieux
multiples plus ou moins efficaces mais d’un dieu unique responsable et
gestionnaire de tout.
A la base de leur démarche, il est possible d’envisager, dans la ligne du
paragraphe précédent, un processus qui les aurait conduits à l’unicité de Dieu.
Voici qu’elles auraient pu en être les raisons et les étapes.
Des dieux de régions voisines dans le Moyen-Orient étaient concurrents dans
leur prétendu domaine propre d’activité comme par exemple celui de la venue
de la pluie. L’aspect aléatoire de l’arrivée de bienfaits suggérait cependant pour
celui qui voyageait un peu, l’inutilité leur concurrence. Un seul dieu dans un
ensemble territorial plus vaste pouvait remplacer ceux de régions voisines, pour
un type donné d’intervention.
La séparation des domaines d’action des dieux ne pouvait pas non plus être
justifiée. Un exemple : la venue de la pluie ne servait à rien si le pays risquait
d’être dévasté par des conquérants ennemis, c’est-à-dire si le dieu de la pluie
n’agissait pas en accord avec celui du soutien guerrier. Les cultes à des dieux
multiples risquaient de se contredire. La raison ne pouvait que s’exercer en
faveur de l’idée d’un dieu unique dont les interventions seraient coordonnées.
Ce processus d’établissement d’un dieu unique a-t-il aussi été suivi par
Israël ?
Supposons provisoirement qu’il ait été complètement suivi afin d’en
examiner les conséquences. Qu’auraient-elles été ?
- Le croyant n’aurait plus pu avoir avec le dieu unique les mêmes
relations qu’avec un dieu local au domaine d’intervention limité parce que
nécessairement ce dieu unique n’aurait pu intervenir qu’en partant d’une visée
globale. La perception de ce caractère de globalité l’aurait contraint à penser à
la situation cosmique et universelle de Dieu et en référence à la sienne, l’aurait
entraîné dans une double démarche de réflexion sur Dieu et sur lui-même.
- De la même manière, le croyant aurait été amené à considérer que
le dieu unique, par son universalité, n’aurait pu tenir compte de lui qu’en tant
qu’individu dans l’ensemble des autres croyants et organiser les réponses à ses
désirs qu’en fonction de ceux de cet ensemble. Le croyant se serait trouvé de la
sorte contraint de se situer dans la communauté dont il faisait partie.
25
- Dieu unique n’aurait plus pu apparaître aux croyants en lui ou aux
appelés comme dépendant d’eux en raison de la puissance, de la cohérence et de
l’universalité qui lui auraient été affectées. Il serait devenu un existant
indépendant de tous les autres et indépendant des contingences diverses. Le
dieu unique n’aurait pu être que le Tout Autre.
Israël a-t-il vraiment suivi cette voie le menant à l’unicité de Dieu et aux
conséquences qui en découlaient ? Apparemment il faut dire que oui parce que
les caractéristiques du dieu conçu selon les implications précédentes sont celles
de Dieu, et que l’aspect communautaire de la religion d’Israël dominait celui
individuel.

Cependant si Israël a pu suivre le processus qui vient d’être défini, s’il a pu
suivre la raison pour mettre sa foi dans un dieu unique et en tirer les
conséquences, Israël n’a pas établi son dieu, il ne l’a pas en quelque sorte
construit qu’à partir de lui-même par le raisonnement. Son dieu, Dieu, ne fut
pas, n’est pas que le résultat d’une conception humaine, c’est-à-dire le fruit
d’une pensée philosophique partant d’une certaine notion de Dieu, pensée qui
relèverait de ce qui pourrait être désigné par l’idéologie du dieu unique.
(Certains voient la religion d’Israël et la religion chrétienne sous cet angle-là
et pour eux cette idéologie vaut ce que valent les idéologies avec tous les
risques de dérives totalitaires qui leur sont attachés).

1.3. La spécificité du dieu d’Israël.
D’après l’AT, à sa lecture, le peuple d’Israël a fait de chaque évènement
vécu un questionnement sur Dieu qui n’était qu’un questionnement indirect de
Dieu pris pour responsable et parfaitement conscient du sort fait aux hommes.
Cette habitude a marqué sa volonté d’aboutir à supplément de sens dans la
relation à Lui, à un plus d’être dans cette relation. Bien évidemment, Israël a
cherché à échanger bienfaits contre sacrifices mais ce ne fut pas là le registre
premier dans lequel s’est déployée sa religion, même si, à la façon des peuples
voisins il y a trop souvent succombé. C’est au niveau de la relation avec Dieu
qu’Israël a toujours réagi face à Lui dans l’optique où l’un est affecté par ce que
fait l’autre et inversement. De la sorte, Israël a fait de Dieu Quelqu’un Qui, bien
que totalement différent de lui, était un existant qui avait une personnalité à
laquelle le croyant pouvait se confronter et partager avec Lui une sorte
d’intimité relationnelle. Cette constatation que tout évènement avait un impact
sur la relation à Dieu correspondait à ce qu’il soit reçu comme message direct
ou indirect à l’intelligence et au cœur du croyant, qu’il l’affecte. Ce dernier
point est souligné dans beaucoup de psaumes, chants religieux exprimant la
chaleur de la relation à Dieu (Ps 71, 20 et 21) : « Toi (Dieu) qui nous a fait voir
des détresses et de malheurs, tu vas à nouveau nous faire vivre. Tu vas à
nouveau m’élever hors des abîmes de la terre. Tu rehausseras ma dignité, et à
26
nouveau tu me réconforteras ». Le vrai croyant était arrivé à ce qu’il ressente
après coup, au profond de lui-même, que Dieu lui avait signifié par tel
évènement une donnée importante sur laquelle il devait méditer et que cette
méditation devait le conduire à un engagement pratique.
La religion d’Israël n’a donc rien eu à voir avec l’idéologie du dieu unique
(celle de l’être suprême de pensée révolutionnaire française qui se voulait
uniquement rationnelle). Elle fut vraiment religion en tant que relation de raison
et d’affection avec un existant même si les contours de la personnalité de ce
dernier étaient flous. Chaque évènement, chaque difficulté, chaque succès
devinrent message de Dieu, communication de Lui, « parole » de Lui. Pour
Israël, Dieu ne fut pas que l’aboutissement d’une démarche de logique, IL était
avant tout Quelqu’un qui Se manifeste à l’homme sans que ce dernier le Lui ait
demandé.
Cette relation caractéristique d’Israël avec son dieu, Dieu, est-elle venue de
lui ou de Dieu ? Cet ouvrage apportera progressivement la réponse à cette
question et ce sera dans le sens où Dieu est l’initiateur de la relation avec Lui,
l’important pour ce chapitre étant la nature particulière de cette relation.
1.4. Dieu, le vrai dieu comme Le désigne Israël, ne peut Se montrer
comme existant que par la rencontre et la confrontation entre le penser
de l’homme et la manifestation de Lui-même.
L’AT met en évidence une pédagogie continuelle de Dieu vis-à-vis de Son
peuple pour qu’il approfondisse et affine chaque élément du contenu de sa foi
en Lui. Cette pédagogie est intervenue de la même manière au plan individuel
(voir par exemple les chapitres 6 et 7 sur Abraham et sur Moïse) car toute
formation ou éducation consiste en fait à reprendre celles de la société où le
croyant se trouve sur la durée de vie de cette dernière. Il y a nécessairement eu
une progression dans la foi qui ne pouvait que se construire par le va-et-vient
continuel entre la raison et le vécu avec Dieu. L’intelligence doit contrôler la
cohérence de ce qui est donné par la foi. La foi doit valider par le vécu ce que la
raison propose. Ces deux opérations sont nécessaires pour que le croyant soit
pris dans la totalité de son être.
Certains ne pensent accéder à Dieu que par l’intelligence, mais l’afflux de
questions sur Dieu et sur la divinité a tôt fait de provoquer leur abandon.
D’autres ne comptent que sur l’effet en eux de la relation avec Dieu : ils laissent
de côté ce qui fait l’essentiel de leur humanité, l’intelligence. La voie idéale
pour le croyant est de se tenir avec patience à égale distance du contrôle par la
raison et de l’écoute de ce qui vient du cœur.
Si Dieu a « parlé » à Israël, la relation à Lui ne pouvait que susciter le désir
de Le rencontrer. Le premier énoncé du début de la Bible, dans la Genèse, fonde
cette possibilité de l’homme de rechercher Dieu et de se lier à Lui. Cette
possibilité fut le fruit à nouveau de la communication venant de Lui, d’une
« parole » de Lui.
27
2. L’homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Cette proposition sur l’homme se trouve au début de l’AT, début décrivant la
mise en forme de l’univers et la venue de l’homme par l’action de Dieu.
2.1. « l’homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu », créature
faite pour être au-dessus des autres.
2.1.1. Le récit dit de la création.
Gn 1, 1 et 2p : « Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre, la
terre était déserte et vide, et les ténèbres à la surface de l’abîme ». Dieu établit
successivement le ciel et la terre, la lumière, le firmament, sépare les eaux à la
surface de la terre, et donne naissance aux végétaux et aux animaux. En dernier,
Dieu crée l’homme (Gn 1, 26) : « Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image,
selon notre ressemblance [...] » ». A la fin de chaque étape de la formation du
monde, Dieu considère ce qu’IL vient d’établir comme étant bon et à la fin,
comme très bon.
Dans ce récit, Dieu parle plusieurs fois : « Dieu dit : que (telle chose) soit »,
et IL Se parle à Lui-même pour constater l’excellence de ce qu’IL a fait.
Aucun humain n’était présent lorsque Dieu a parlé puisque l’homme a été
créé en dernier. Le verbe « dire » utilisé à l’endroit de Dieu n’a donc rien à voir
avec le sens courant que nous lui donnons. Il a servi à traduire selon un mode
concret et vivant la conviction d’Israël, par les rédacteurs de la Genèse, de la
sorte de parenté entre l’homme et Dieu.
Une image représente quelque chose ou quelqu’un, peut évoquer une réalité.
Il existe une différence de nature entre l’image et ce qu’elle représente. Le
terme « image » traduit un éloignement entre elle et ce qu’elle représente. Une
ressemblance existe entre deux êtres lorsque ces deux êtres présentent des traits
communs. Le terme « ressemblance » exprime, à l’opposé du terme image, une
proximité. C’est au travers de ces deux termes contradictoires d’image et de
ressemblance que le récit biblique place l’homme dans le reste de l’univers.
L’homme étant à l’image de Dieu, il y a entre lui et Dieu une distance
infranchissable car, en effet, il lui faut acquérir puissance et intelligence dans
des conditionnements divers. Cependant l’homme, étant à la ressemblance de
Dieu, possède des qualités et des prérogatives semblables à celles de Dieu. A
cause d’elles, il a la possibilité de s’engager vers un dépassement de lui-même
par la relation à Dieu.

Cette proposition met l’homme en situation face à Dieu et fait de Dieu le
référant de l’homme. Ce dernier élément indique la voie par laquelle l’homme
peut arriver à Le connaître : essayer de remonter de l’image et du ressemblant à
l’original, Dieu, depuis l’intérieur de lui.

A cette proposition, le livre de la Genèse en ajoute une autre qui la complète.
28
2.1.2. La primauté de l’homme sur les autres créatures.
D’après la Genèse, la création de l’homme a été réalisée en dernier lorsque
son cadre matériel de vie fut établi. Le monde est ordonné à l’homme pour
permettre son existence. Après la création de l’homme sous la forme mâle et
femelle, Dieu leur dit (Gn 2, 28 et 29) : « Soyez féconds et prolifiques,
remplissez la terre et soumettez-la. Soumettez les poissons de la mer, les
oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre [...] Voici, je vous donne
toute herbe qui porte de la semence sur toute la surface de la terre et tout arbre
dont le fruit porte de la semence : ce sera votre nourriture [...] ».
Le monde extérieur prend sens en fonction du don de l’existence à l’homme,
donc en fonction de l’homme dans sa relation à Dieu. Dieu place l’homme dans
une dynamique d’action : vivre en soumettant le monde pour Le trouver dans
cette action et les difficultés qui lui sont liées.
Remarque. L’ordre donné par Dieu de dominer le monde matériel et vivant
et de proliférer n’est pas à prendre comme une sorte d’invitation frénétique à
jouir des biens terrestres et à se reproduire par une sexualité débordante. Cet
ordre est à situer impérativement dans le cadre de la relation signifiante de
l’homme avec Dieu. Il est une vraie mise en responsabilité de l’homme dans
son pouvoir d’utiliser raisonnablement ce que la nature peut lui fournir et dans
son pouvoir de multiplier le don à l’existence. Tout cela n’a pas que peu
d’importance pour notre monde d’aujourd’hui.

Poser que l’homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu et dire qu’il
est pour Dieu au centre de la création sont deux propositions qui établissent la
possibilité pour l’homme de recevoir toute communication spécifique venant de
Lui. Ces deux propositions ne relèvent-elles pas d’un formalisme logique et de
la tendance humaine à se fabriquer un cadre d’existence ?

2.2. Un enchaînement logique dont il ne faut mesurer le pouvoir.
Selon le mode du processus du paragraphe 1.1 et aussi celui de 1.2, il serait
possible aujourd’hui de dire que puisque l’homme est parti de lui-même pour
établir Dieu, qu’en quelque sorte il Lui a affecté des pouvoirs qui tout en étant
ressemblants aux siens les dépassent, les maîtres à penser d’Israël n’ont eu
aucune peine à avancer que l’homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Consciemment ou pas, il leur a suffi de prendre ce qui leur a servi de point de
départ, l’homme, pour en faire le point d’arrivée et de prendre le point
d’aboutissement, Dieu, pour en faire le point de départ. Cette supposition n’est
pas stupide, elle fournit une part de vérité qu’il ne faut pas négliger.
Mais là encore, cette supposition ne peut pas être prise pour explication
exhaustive de la foi d’Israël.

29
2.3. Les deux propositions du début de la Genèse ne sont pas que le fruit
d’un raisonnement humain.
Au plan humain une personne ressent qu’elle existe lorsqu’elle perçoit que
les autres ont une représentation d’elle-même et qu’elle-même à partir de cette
représentation s’en ait construit plus ou moins consciemment une qui lui soit
propre.
Israël a toujours possédé, au fil des décennies et des siècles, des hommes
pour lesquels la question de Dieu a été importante. Les premiers d’entre eux ont
vécus la relation au dieu unique, en partie selon sous le mode rationnel (cf. §
1.2) mais surtout sur le mode de la relation avec Lui (cf. § 1.3). Ils se sont pris
et ont pris Dieu comme étant engagés les uns envers l’Autre. Puis ils ont fait de
ce vécu leur mode de vie en le partageant avec le peuple de telle sorte qu’Israël
est progressivement devenu une nation vivant pour Dieu et au service de Dieu.
Les règles de vie qu’Israël a construites patiemment au long des siècles par
la relation à Dieu, ont permis à chaque membre du peuple d’imaginer la
représentation que Dieu pouvait avoir de lui. Elles ont permis au peuple et à
chacun de trouver qu’à partir de Dieu, chacun pouvait se dépasser et qu’elles
aboutissaient pour le peuple et pour le croyant à une cohérence et à une
harmonie. Cette représentation s’est conjuguée avec celle humaine de soi pour
n’en faire qu’une seule caractéristique de l’Israélite croyant en Dieu.
Ce fut au travers de cette manière de vivre par la relation à Dieu, qu’Israël a
progressé dans l’établissement de Dieu et dans le statut du croyant face à Lui,
sans cesse en personnalisant la relation à Lui. Et c’est dans ce cadre-là que sont
apparues, les deux propositions fondamentales de tout l’AT : l’homme est à
l’image et à la ressemblance de Dieu, la possibilité pour l’homme de dominer la
nature.
Cette manière de vivre ne relevait pas du formalisme. Au contraire elle
s’était inscrite à l’intime du croyant. En effet, il s’est passé quelque chose dans
la démarche globale d’Israël, il s’est aussi toujours passé quelque chose
semblable en chaque croyant, quelque chose qui a fait que la foi en Dieu ne
pouvait se réduire à un simple processus mental consistant à penser
continuellement à l’idée du dieu unique et à ce qu’il a fait ou pu faire, à le
répéter, à finir par s’en convaincre et à le formuler sous une forme adaptée. Ce
« quelque chose » fut un plus, étranger à l’acharnement et la répétition. Il a
marqué de nombreux Israélites à tout jamais dans leur intelligence et dans leur
cœur, Israélites qui, alors, se sont sentis impliqués dans la relation à Dieu. Il
ressemble à ce que ressent l’amoureux ou l’amoureuse lorsque par un signe, ou
un geste, ou un regard, ou une parole venant la personne aimée, cette dernière
lui envoie un message, aussi faible soit-il, de réciprocité de son amour. C’est à
ce niveau-là que la foi d’Israël a pris corps à chaque instant et sur le long terme
et que Dieu est devenu vraiment un existant. C’est de la sorte que la proposition
« l’homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu » est devenue une vérité
de foi. Par la relation à Dieu, les croyants ont senti, et c’en est là l’origine
30
profonde, qu’il existait bien un certain type de parenté entre Dieu et l’homme,
malgré leur écart de puissance et ils l’ont exprimé sous la forme des
propositions du début de la Genèse.
De plus il y a dans les deux propositions de la Genèse une nouveauté
jusqu’alors non rencontrée : Dieu est l’organisateur de la matière brute de
l’univers, l’instaurateur de la lumière, le lanceur de la vie : « Dieu créa […] la
lumière […] ». Les pouvoirs des dieux antiques dans l’esprit de ceux qui
croyaient en eux, n’allait pas plus loin que la gestion de l’univers à
l’organisation duquel ils n’avaient pas contribué. Le dieu soleil des Egyptiens
par exemple n’était que celui fournissant lumière et chaleur à la terre. Il ne
relevait pas de lui-même dans son origine. Ce qui est surprenant dans la religion
d’Israël et qui constitue un palier dans l’expérience avec le divin, est que Dieu
se situe en amont de ce qui existe, en tant que créateur et organisateur de
l’univers. Là encore il pourrait être dit, que l’idée du dieu créateur relève encore
de l’idéologie du dieu unique qui oblige à remonter très haut dans l’origine des
choses. Mais de nouveau, cette idéologie ne suffit pas à expliquer la foi reposant
sur le vécu partagé d’un peuple. L’auteur du psaume 89, après avoir loué Dieu
pour tout ce qu’IL a fait pour Israël, dit (verset 2) : « Je chanterai toujours les
bontés du Seigneur. Ma bouche fera connaître ta loyauté pour les siècles ». Cet
auteur salue Sa puissance créatrice (verset 12 et 13p) : « A toi les cieux ! À toi
la terre ! Le monde et ses richesses, c’est toi qui les fondas. Le Nord et le Midi,
c’est toi qui les créas […] ». Dieu a donné et donne la globalité de la création
pour que l’homme puisse vivre. IL a bien « dit » : l’homme est à l’image et à la
ressemblance de Dieu. Et Dieu est bien le créateur universel.
Pour Israël, Dieu a fait l’homme en lui donnant la possibilité de vivre avec
Lui, de se référencer à lui, par sa nature d’image et de ressemblance avec Lui.
Cette possibilité lui permet d’exister. Elle a été pensée et admise comme un don
de Dieu, qui fonde le statut de l’homme dans le monde.

Le peuple élu par Dieu, par son vécu est encore allé plus loin dans la
précision du pouvoir créateur de Dieu. IL n’est pas seulement l’organisateur de
la matière, mais le créateur de la matière. Telle fut la conclusion tirée de la
douloureuse expérience d’une mère, partagée ensuite par le peuple juif.

3. Dieu créateur de la matière, et donnant par conséquent l’existence de
l’homme dans sa totalité.
Le livre des Macchabées, un des derniers livre de l’AT, fournit un exemple
de communication entre Dieu et les hommes par le martyre d’une famille,
exemple révélant Son pouvoir créateur.

31
3.1. L’époque et l’évènement.
Le pouvoir hellénique interdit en -167 le culte juif dans tout l’empire. Le
second livre des Macchabées retrace le martyre de sept frères et de leur mère
qui, tous, au nom du respect de la règle de vie de Moïse, refusèrent de manger
de la viande de porc. Cette viande était interdite à la consommation parce
qu’elle rendait inapte à participer au culte et donc d’être pleinement juif. Cette
interdiction faisait partie des règles à observer qui exprimaient le respect que
tout croyant devait porter à Dieu lorsqu’il voulait s’adresser à Lui. Ces règles
soudaient la communauté juive. Cette interdiction était cependant loin d’être
sans raisons sanitaires.
Avant la mort du septième frère, sa mère le réconforte dans sa détermination
et lui dit (2 M 7, 28 et 29) : «Je te conjure, mon enfant, regarde le ciel et la terre,
contemple tout ce qui est en eux et reconnais que Dieu les a créé de rien et que
la race des hommes est faite de la même manière. Ne crains pas ce bourreau,
mais te montrant digne de tes frères (déjà morts), accepte la mort, afin que je te
retrouve avec tes frères au temps de la miséricorde ».

Pour éclairer les propos de la mère, il faut situer ce qu’elle dit dans
l’opposition entre deux visions du monde, celle du peuple juif et celle du
pouvoir hellène.

3.2. Deux conceptions du monde et du divin.
3.2.1. La conception juive.
Les sept frères et leur mère considéraient que le malheur qui arrivait au
peuple juif venait de Dieu comme sanction à ses manquements répétés. Ils
acceptaient cette sanction parce qu’ils la prenaient pour un moyen utilisé par
Dieu pour les éduquer dans la voie d’une véritable relation avec Lui. Cette
acceptation était soutenue par l’espérance du pardon de Dieu en raison de Sa
miséricorde et l’espérance d’un renouveau de la vie après la mort. Ils avaient de
plus la conviction que le mépris affiché par le pouvoir hellénique envers la
religion et le culte juifs serait châtié par Dieu, parce qu’en vertu de l’Alliance,
IL ne permettrait pas aux adversaires de Son peuple de l’éliminer. Dieu était
pour eux l’unique cause en tout de l’existence d’Israël et de chacun de ses
membres, leur soutien par le don de l’univers fait à l’homme et à l’humanité. La
conception juive du monde et du divin reposait sur l’engagement de Dieu
envers Son peuple commençant par la création et en réciproque, sur la nécessité
pour le croyant de s’engager à Lui répondre.
3.2.2. La conception hellénique
Elle s’appuyait sur l’idée selon laquelle l’univers et la matière n’avaient pas
fait l’objet d’un don d’une quelconque puissance, c’est-à-dire qu’ils existaient
32
depuis toujours formant le socle de l’existence. (Pour qualifier cet état, on
utilise généralement le mot « incréé », formé du participe passé du verbe créer
et de préposition « in » qui veut dire dans le cas de ce mot, non). L’existence de
la matière, pour le monde grec, n’était pas subordonnée à une quelconque visée
pour le fonctionnement de la société et la vie des hommes. De la force de vie et
de développement venant d’elle, chacun pouvait tirer profit à sa guise. Certes le
monde humain était capable de produire des institutions bonnes comme la
démocratie que la civilisation grecque avait commencé à mettre en forme, mais
la porte était ouverte à des aventures diverses au gré des initiatives et des
enthousiasmes personnels ou de groupes. Dans ce monde, la création n’avait pas
en elle de prédétermination (voir note 3), son avenir était laissé à la puissance
des plus forts ou à tous ceux qui en tireraient un principe pouvant servir de
guide au fonctionnement social.
Pour le monde grec, les dieux étaient des personnages qui par leur
performance dans telle activité ou dans telle qualité, dépassaient le monde
humain. Ils n’échappaient pas cependant aux passions humaines bonnes ou
mauvaises. Ils étaient plutôt des sortes de modèles à adopter selon le goût
permanent ou passager de chacun. La religion grecque consistait à les imiter,
avec en arrière-fonds, l’idée d’une éventuelle approche ou même d’une
éventuelle accession à la divinité pour quiconque s’engageait fermement à
suivre un ou plusieurs d’entre eux. Le roi se plaçait dans cette perspective. Son
pouvoir relevait pour lui de sa performance personnelle et il se considérait
comme ayant acquis par lui-même un statut proche de celui d’un dieu. A ce
titre, et à l’exemple des dieux qu’il connaissait, il s’autorisait sans scrupule à
faire disparaître ceux qui s’opposaient à sa volonté.

La relation de Dieu et de l’homme dans le monde juif et celle des dieux et de
l’homme dans le monde grec différaient totalement. La première était
interpersonnelle car Dieu était en position de dialogue avec le croyant. La
seconde n’existait pratiquement pas car les dieux étaient des témoins de l’action
des hommes appréciant leurs attitudes et leurs performances.
Cette opposition entre conception grecque des dieux et celle juive de Dieu
permet de mieux appréhender cette dernière : le comportement de Dieu à
l’égard de l’homme ressemble typiquement, toutes proportions gardées, à celui
de quelqu’un qui a tout préparé pour accueillir un autre qu’il veut promouvoir
sans savoir si ce dernier va accepter le projet de vie qu’il a élaboré pour lui. La
création de l’homme est don complet d’existence. Dieu n’impose pas qu’on
L’aime, IL appelle à aller librement vers Lui pour offrir un avenir en Lui. Cette
démarche proposée à l’homme exige du temps et de la persévérance de sa part
(voir ch. 3 le cas de Ruth) et la patience de Dieu que toute la Bible souligne.
Cette patience montre que Son projet de vie avec l’homme est centré sur
l’homme dans sa liberté et non sur Lui. IL S’est placé et IL Se trouve en
situation de demandeur prêt à aider.
33
Dans l’affrontement de ces deux visions du monde, la mère des sept frères
tire une proposition nouvelle sur Dieu.

3.3. La genèse de cette parole de la mère des sept frères.
Le roi impose la souffrance aux frères et à leur mère, à cause de l’orgueil
que son pouvoir politique suscite en lui. Il est centré sur lui-même et sûr de lui.
Il se croit maître de son destin alors qu’il le subit. Les frères et leur mère luttent
pour le respect de l’Alliance qu’ils ont en haute valeur parce qu’elle leur
apporte sens à la vie et leur ouvre la perspective d’une vie nouvelle après la
mort, une « vie intarissable » comme le précise le texte du livre des
Macchabées. Ils ont confiance en Dieu, en l’équité de Son jugement, en la
logique interne de son don de l’existence.
De cette opposition de points de vue, on pourrait prêter à la mère la tenue du
raisonnement suivant : en raison de Sa cohérence, Dieu n’a pas communiqué
(au sens précédemment donné à ce mot) la Loi (en particulier l’interdiction de
manger du porc) dans l’intention qu’elle ne puisse pas être observable par
l’homme ayant confiance en Lui. La matière et la nature qui en est issue, ont été
ordonnées à ce suivi. Pour que cela ait eu lieu, Dieu a eu la maîtrise de la
matière dans sa constitution et son existence. Il n’a pas été seulement
l’organisateur de la matière comme le récit de la création le dit, mais aussi son
créateur.
Il est probable que cette idée suivant laquelle Dieu a créé le monde à partir
de rien était dans l’air et que la mère des sept frères connaissait cette idée.
Cependant, ce n’est pas ce qui l’a conduit à faire ou refaire le raisonnement
précédent dans la situation dramatique où elle se trouvait au moment du martyre
de ses fils. Elle a utilisé une autre voie.
Pour qu’il abandonne le commandement de ne pas manger de la viande de
porc, le roi avait exhorté le septième fils en lui promettant de devenir son ami et
de lui réserver une haute fonction. Il voulait le détourner de l’obéissance à Dieu
afin de le rendre indépendant de Lui. Après cette exhortation, la mère réagit en
disant à son fils avant le martyre : « … regarde le ciel et la terre, contemple tout
ce qui est en eux […] ». Pour justifier la proposition selon laquelle Dieu a créé
le monde à partir de rien, elle part de la contemplation du monde et invite son
septième fils à faire de même. La beauté du ciel, de la terre et de ce qu’ils
contiennent ne résultent pour elle que d’un don de Dieu (« reconnais que Dieu
les a créés […]). La valeur de ce don ne peut se concevoir que dans son
caractère intégral, c’est-à-dire ne provenant dans son exécution que du désir et
de la volonté de Dieu, sans que soit utilisé une quelconque substance
intermédiaire dont IL ne serait pas à l’origine. La mère utilise son vécu
relationnel avec Dieu dans lequel elle a mesuré l’importance du don fait par
Dieu.

34
La conviction de la mère fut partagée par tout le peuple en lutte contre
l’occupant grec. Le peuple était mûr pour recevoir cette proposition
complémentaire sur la puissance de Dieu parce qu’il en était convaincu. Les
deux livres des Maccabées le prouvent par leur contenu. Cependant ce « rien »
qui était certitude pour la mère des sept frères, ne peut plus avoir le même sens
aujourd’hui.

3.4. La compréhension actuelle du « rien » prononcé par la mère.
La proposition selon laquelle Dieu a créé le monde à partir de rien, prend de
nos jours, inévitablement une résonnance scientifique qu’elle ne pouvait avoir à
l’époque du livre des Macchabées. Mais qu’aujourd’hui une proposition d’ordre
religieux impose une vérité scientifique, n’est pas dans le cadre des choses
acceptables par les scientifiques parce qu’un tel supposé ne correspond pas à la
méthode scientifique. Aussi convient-il de ne pas prendre cette proposition dans
l’acception où elle impliquerait une conséquence scientifique indiscutable mais
dans le sens d’une maîtrise totale de Dieu dans la création traduisant une
prédétermination de la matière. C’est une chose d’affirmer que Dieu ait eu la
maîtrise de la création du monde et c’est une autre chose que de déduire de
propos d’ordre religieux une donnée scientifique dont on ne peut pas vérifier la
valeur. Cela n’empêche pas d’ailleurs que cette donnée puisse être
effectivement vraie. Le mot rien utilisé dans l’expression « créé à partir de
rien » n’a pas le sens d’un vide matériel, mais celui d’une absence d’intention
de la part de Dieu dans la création. Ce que le texte des Macchabées veut dire est
que Dieu n’a pas fait (ne fait pas), pour un vide de sens, mais au contraire en
vue d’une plénitude de sens en Lui, manifestant de la sorte Sa cohérence
créatrice.

Cette proposition lancée par la mère à son dernier fils illustre de nouveau la
communication de Dieu au croyant.

3.5. Le moyen selon lequel Dieu a communiqué dans ce cas précis.
La contemplation de la création rejoint, dans l’esprit de la mère, le sens du
règlement sur la consommation de la viande de porc. La Loi, ensemble de
prescriptions que Moïse a mis en forme (voir ch. 7), résultait d’une
communication de Dieu avec lui. La pénétration du sens de ces prescriptions
conduisait à s’approcher de Dieu dans le respect de Lui-même et à élever le
croyant et la communauté. La mère des sept frères vivait sous ce régime. Dans
ce cadre de vie, à l’évidence, elle prend conscience de la faiblesse intérieure du
roi qui, n’ayant pu convaincre ses opposants, les élimine. Pour elle, le roi détruit
la vie dans ce qu’elle a d’essentiel et de précieux, la relation à Dieu, au lieu de
la promouvoir. Dans l’instant, cette triste action lui parait éclatante de vanité et
35
la mène à apprécier davantage le don de la vie par Dieu, à comprendre via la
contemplation de la création, l’intégralité de ce don dans toutes ses
composantes : Dieu a fait la matière, base du monde et des hommes, par
volonté. La mère ne réagit pas simplement à cette violence inutile par révolte
psychologique. Elle ressent et comprend que le gâchis stupide du don de Dieu
est un affront qui Lui est fait. Elle en est affectée intimement dans son amour de
Lui. Elle communique ainsi sur Dieu à son septième fils. Cette communication
à son fils est, en fait, une communication venant de Dieu à Son peuple, ce
dernier assistant en partie au martyre, la reconnaîtra comme telle et la
transmettra.
D’après le drame de cette famille, le mécanisme de la communication venant
de Dieu est loin d’être simple, il passe par le vécu humain, s’intègre dans ce
vécu humain et la parole humaine. Ce n’est pas une parole théorique issue de
considérations philosophiques, mais une parole proprement charnelle au sens où
la chair constitutive de l’homme est support de vie, par le don de Dieu.
Afin de partager la foi en la création du monde comme résultant de la
volonté de Dieu, chaque croyant doit reprendre le vécu intense de cette mère, le
méditer en cherchant à se placer sous le regard de Dieu, le revivre
intérieurement et s’en pénétrer. Cette opération est tout simplement ce qui
s’appelle la prière : elle va plus loin que les mots, plus loin que le discours
savant.

3.6. La nature du moyen « contemplation » utilisé par la mère des sept
frères.
Cette mère a trouvé sens et cohérence à sa vie et à celle de ses fils par la
relation à Dieu, mais à Dieu en tant que créateur de l’univers. Elle a établi un
lien fort entre sa relation à Lui et le fait qu’elle Le voit puis Le pense comme
4créateur. Sa relation s’en est trouvée objectivée par la contemplation du monde,
d’où elle a découvert la cohérence de Dieu, surtout exprimée ici par la Loi de
Moïse, prise comme conséquence de la relation d’Israël à Dieu, et par la beauté
du monde. Cette objectivation centre la mère et ses sept fils sur le pouvoir de
Dieu, constatable matériellement. Dieu « parle » bien à l’homme par ses sens.
Leur démarche de foi et de raison les conduit à l’Autre caché derrière le monde,
l’Autre qui Se montre alors indispensable au croyant.
Si Dieu Se fait connaître et apprécier pour Son œuvre, est-ce que l’homme
n’est pas appelé aussi à un « faire » qui le rapproche de Celui Qui a « fait » en
premier ? Il y a bien ici le germe du développement scientifique de l’époque
moderne. Les premiers pas de ce développement ont été initiés par les


4 Objectiver : rattacher au réel, trouver justification dans le réel observable.
36
communautés monastiques du Moyen Age. Elles ont su se laisser pénétrer par la
complexité du monde venant pour elles de Dieu et se lancer dans une recherche
qui, en son temps, ne put qu’être empirique et pratique.

De nos jours certains pourront dire : qu’est-ce que cela peut bien nous faire
que Dieu ait la maîtrise de la venue à l’existence du monde ? Encore une
proposition imaginée et théorique !

3.7. La « parole » de Dieu n’a pas qu’un effet dans et pour l’instant où
elle se manifeste, son impact perdure dans le temps.
La matière a-t-elle été créée par Dieu ou est-elle incréée ?
Le nazisme est né de l’idée que la matière est incréée et de celle qui s’y
rattache d’une soi-disant nécessité d’embellir la race humaine par purification
ethnique. Le stalinisme est né du matérialisme dit « historique », théorie d’après
laquelle la nature de la matière impose une évolution à l’humanité par
l’opposition et la confrontation des pouvoirs. Dans les deux cas il y a bien eu
mise en situation de la matière pour qu’elle serve à éclairer tout un avenir pour
l’humanité. Le socle de ces deux doctrines part de l’hypothèse d’après laquelle
la matière incréée possède en elle des dynamismes à suivre. Elles refusaient,
toutes deux, Dieu et sa volonté de créer le monde en vue d’en faire le support de
l’homme et de son épanouissement par la relation à Lui. Inutile d’insister sur les
conséquences néfastes de ces deux doctrines fondamentalement opposées à la
foi judéo-chrétienne.
Notre époque voit se développer le matérialisme pratique qui fait qu’une
activité, un besoin physique prend une place centrale dans la vie
indépendamment de toutes autres considérations : c’est le sport pour le sport, la
vitesse pour la vitesse, la performance sexuelle pour elle-même comme support
d’existence, le suivi de la mode à tout prix, l’art pour l’art, … Ces attitudes
relèvent aussi du dynamisme de la matière et de la vie biologique qu’il
convient, en raison même de leur existence de respecter et de valoriser. Elles
s’appuient sur le raisonnement simple suivant : « Je suis capable de
performances, j’ai su me dépasser, je vis un plus d’être par mon propre
dépassement, je suis modèle entraîneur pour que les autres se dépassent aussi et
donc je manifeste une certain type de solidarité envers eux par un appel indirect
à être plus en conformité avec leur propre constitution psychologique et
physique et à l’expression de leurs potentialités personnelles ». Ce mode
d’existence vise un accord profond et objectif entre sa propre constitution et la
nature et suffit pour beaucoup aujourd’hui à fournir un sens à la vie dans une
orientation écologique. Cependant il aboutit à une perspective où la vie se replie
sur elle-même. Pour expliquer ce repliement, l’exemple de la femme belle qui a
les moyens de se bien vêtir peut être pris. Elle pourra se dire pendant sa vie et à
sa fin : « Je suis belle, j’attire le regard, j’ai un grand pouvoir de séduction donc
37
d’influence et cela me suffit pour combler ma vie. Lors de ma vieillesse, le
souvenir de ma beauté palliera à ma décrépitude ». De plus, ce genre de
raisonnement ne va pas sans contreparties sur le plan personnel et social : le
déséquilibre de la personnalité qui se centre souvent sur une seule activité, les
coûts exorbitants de certains besoins en particulier ceux de la
professionnalisation, les dérives par prises de stimulants, le fanatisme des
supporteurs et des engouements inconsidérés, la négligence de problèmes
sociaux importants, … Et surtout, dans cette démarche, que devient et qu’est
l’autre qui n’a rien pour lui, ni la force physique ou intellectuelle, ni la beauté,
ni la fortune ou qui ne veut pas les utiliser pour se mettre en avant ? En
conclusion, le comportement matérialiste conduit et se fonde, malgré les
justifications qui peuvent lui être trouvées, sur l’individualisme avec les
multiples possibilités de dérives qui l’accompagnent généralement. Il éloigne de
la relation interpersonnelle entre hommes car il fait de l’individu un être qui se
met en situation d’être observé et apprécié en fonction du seul critère de la
performance. Dans ce résultat, l’autre ne l’intéresse que parce qu’il peut
reconnaître en lui un certain pouvoir que cet autre n’a pas et qu’il envie ou qu’il
serait censé envier. L’autre n’est pas d’abord quelqu’un avec qui partager la
globalité de l’existence dans ses difficultés comme dans ses joies en vue d’un
enrichissement par le dialogue. La raison de cette issue se trouve dans ce que le
matérialiste pratique conduit à n’avoir d’autre référent que soi-même. Il n’a que
faire d’un référent universel, le référant universel Dieu créateur, Qui l’invite et
l’incite à voir dans l’humain à découvrir, un chemin, une source qui aboutit à la
nécessité de l’attachement à l’autre et de l’attachement à Lui.
Si l’étude de la matière révèle de plus en plus sa complexité et sa richesse,
elle n’oblige pas à en faire une chose qui possède une valeur en elle-même
capable de se transformer en objet de vénération mais elle peut devenir un
chemin de découverte de Dieu et de rencontre avec Lui.

Pour l’AT, Dieu est le créateur de l’univers et de ce qu’il contient et à
l’origine, IL est le créateur de la matière. Les connaissances scientifiques
actuelles ont établi en partie l’histoire de la matière et celle de la vie sur terre.
Elles obligent à préciser la façon dont Dieu a réalisé la création.

4. Quelques remarques.
À l’époque du Pentateuque les connaissances scientifiques relevaient de
l’empirisme et l’environnement humain était pris comme habité d’esprits divers
pouvant agir pour le bien comme pour le mal. Dans ce cadre-là, Israël est arrivé
progressivement à vivre par la seule référence à Dieu unique créateur et tout
puissant. Cela l’a naturellement conduit à concevoir l’univers, l’homme et la vie
comme des créations immédiates et entières. Cette conception des origines ne
38
fut pas la cause de sa foi en Dieu, elle ne fut que la conséquence de sa pensée et
de son vécu avec Dieu comme le paragraphe 1 l’a décrit.
La manière dont Dieu a réalisé le monde n’est d’ailleurs en rien développée
au début de la Genèse qui n’est qu’un raccourci poétique. Ce dernier est basé
sur le chiffre 7 pour le nombre de jours du travail de création de Dieu, ce chiffre
symbolisant la perfection. Il s’appuie simplement sur l’évidence de construire
un cadre de vie pour l’homme avant de le créer. Le livre de la Genèse laisse
donc toute liberté pour prendre en compte les résultats de la science et permet
de préciser la nature et le temps de l’action de Dieu dans Son œuvre de création.
Le progrès scientifique est un fait. Le croyant sincère ou plus simplement
l’homme qui pense que, peut-être, Dieu existe, ne peut que convenir qu’il fait
partie du projet de Dieu sur l’humanité. En conséquence, s’attacher au modèle
de la création en peu de temps de l’univers et de l’homme que le début de la
Genèse suggère, revient à s’engager dans une voie sans rapport avec la réalité.

5. Le point où Dieu a arrêté Son œuvre de création.
Pour introduire cette idée que Dieu a arrêté son travail créateur, quelques
appels d’ordre scientifique sont nécessaires.

5.1. Le point rapidement fait des connaissances actuelles sur la
formation de l’univers, l’évolution et la vie.
L’histoire scientifique de la formation de l’univers couvrant ce qui s’est
passé depuis des milliards d’années jusqu’à nos jours est aujourd’hui en partie
constituée. Cette histoire permet d’expliquer en particulier l’environnement et la
constitution de la terre qui apparaît comme une planète, où la concentration en
eau liquide à sa surface est importante en raison de sa température, où existe
une atmosphère d’azote et d’oxygène, et où arrive un flux constant d’énergie de
la part du soleil, flux approprié au maintien des conditions précédentes. La
masse de la terre est aussi telle que l’atmosphère est maintenue. La présence de
l’eau et sa nature chimique ont permis la vie.
D’après cette histoire, des lois physiques et chimiques immuables même si
certaines ont un caractère probabiliste ou font appel au hasard ont gouverné et
gouvernent la formation de l’univers, l’univers s’est développé de lui-même par
transformation de la matière et complexification de ses structures. Cette
formation continue : l’évolution des structures perdure. La terre continue à
évoluer comme en témoigne le déplacement des plaques terrestres les unes par
rapport aux autres.
La vie sur la terre se montre, elle aussi, comme résultant d’une longue
histoire depuis la formation des premières molécules organiques jusqu’aux êtres
vivants actuels. Le mécanisme de l’évolution, complexe avec ses lois, ses règles
relevant parfois de l’inattendu a fonctionné depuis la formation sur terre des
39
éléments chimiques et il a conduit lui aussi à la complexité des structures
vivantes actuelles encore en changement. Les mêmes remarques peuvent être
faites pour les lois de la biologie que pour celles de la physique et de la chimie.

Qu’est-ce qui est remarquable dans cette histoire scientifique ?

5.2. La permanence de lois et de leur application.
Ce qui est important dans l’histoire scientifique de l’univers et de la vie et
que les scientifiques peuvent encore vérifier même dans ce qui est vieux et qui
existe après des millénaires, est la permanence de l’application des lois physico-
chimiques et des lois biologiques. Tout n’a pas été et ne sera pas découvert,
mais chaque fois qu’une nouvelle découverte est faite, il s’y rattache de
nouvelles lois, de nouvelles règles qui, une fois qu’elles sont établies, et cela
peut demander du temps, se présentent comme ayant été appliquées depuis
toujours. Ces lois peuvent faire intervenir le hasard et cela est particulièrement
vrai au niveau des particules élémentaires, mais son intervention devient en
quelque sorte, elle aussi, loi.
Cette permanence des lois de l’univers conduit à penser que l’univers et la
vie ont eu un développement qui s’est fait et se fait de lui-même. Ce
développement apparaît comme possédant une totale autonomie, l’univers
possédant en lui les moyens de son propre développement indépendamment de
toute intervention extérieure : le terme d’auto-développement sera utilisé pour
exprimer cette réalité, le préfixe « auto » signifiant par soi-même.
(Remarque : la permanence des lois qui gouvernent l’univers et la vie est le
cadre de travail de tous les scientifiques et toute leur activité consiste à chercher
ce qui reste identique à travers l’évolution des choses, comme la clé de
compréhension).

Quelle est la conséquence de cet auto-développement ?

5.3. Le point où Dieu a arrêté Son œuvre de création matérielle.
En raison de l’existence de l’auto-développement, il est nécessaire
d’admettre que l’action créatrice de Dieu au niveau de la matière à cesser à un
certain moment de l’histoire de l’univers. Ce moment au sens large est très
difficile à préciser mais il suppose qu’à partir de lui, puisqu’il y a eu auto-
développement, que les conditions de la réalisation de ce dernier soient inscrites
en puissance dans ce qui avait déjà été créé, et donc qu’en définitive, Dieu a
placé dans ce qu’Il avait créé à ce moment tout ce qu’IL en souhaitait pour son
développement futur. Si tel n’était pas le cas, la matière se serait créée en partie
par elle-même, sans concours extérieur, en produisant le nécessaire pour que
40
l’univers et la vie apparaissent, et le matérialisme dont les effets néfastes sont
connus maintenant aurait effectivement sa propre justification en lui-même.

Cette idée d’un arrêt de l’intervention créatrice de Dieu à un certain instant
de la formation de l’univers conduit à repenser l’action créatrice de Dieu.

5.4. Une autre manière de penser l’acte créateur de Dieu.
L’acte créateur de Dieu n’est pas celui suggéré par la Genèse dont le but
essentiel était d’insister sur Sa Toute Puissance. Il est dans ce que Dieu a établi
un substrat suffisamment riche de potentialités et capable à partir de ses
dernières d’aboutir à la matière telle que nous connaissons et de laquelle la vie
dérivera par évolution.
Quel est, pour notre temps, le sens de ce choix par Dieu pour le croyant ?
Pour répondre à cette question il faut mettre face à face d’un côté la
perception générale et commune actuelle de l’univers et de l’homme et de
l’autre côté, pour le croyant, le choix par Dieu précédemment décrit.
La connaissance souvent rudimentaire de l’histoire de l’univers et de
l’évolution a progressivement instillé dans la mentalité courante de notre
époque plus que des doutes sur la création du monde par Dieu. L’homme et
l’humanité ne sont plus conçus comme redevables en quoi que ce soit à Dieu ou
à une quelconque autre cause. Cette perspective mène d’elle-même à la
nécessité d’une solidarité entre les hommes en raison de la manière dont ils
conçoivent maintenant leur venue à l’existence. L’humanité est prise par
l’observateur ordinaire comme une vaste entité en mouvement à laquelle chaque
homme a conscience d’appartenir avec l’idée soit de l’inexistence de Dieu soit
avec celle d’indépendance à Son égard.
Le croyant ne peut qu’être influencé par cette représentation générale
qu’il doit prendre en compte pour vivre de sa foi dans le monde et en témoigner.
Face à l’opinion courante, il peut se revendiquer du fait que Dieu met bien
l’homme actuel dans une totale liberté de Lui répondre positivement ou non,
dans le respect de son autonomie. La relation à Dieu ne peut plus être
aujourd’hui la conséquence d’une contrainte venant d’une tradition religieuse
ancrée ni d’une quelconque nécessité non expliquée de remerciement envers
Lui. Mais si le croyant peut insister auprès des incroyants sur la liberté de
l’homme face à Dieu, il se doit d’afficher le don de Dieu que représente pour lui
la création de l’univers et de la matière en particulier en ce qu’elle a abouti à
l’homme dans toutes ses possibilités dont celle de Le reconnaître comme
éventuel donneur de sens en tant que créateur.
Israël et le peuple juif ne pouvaient pas imaginer cette nouvelle manière de
penser l’acte créateur mais l’essentiel à garder venant d’eux est dans la méthode
qu’ils ont suivie pour percevoir Dieu comme créateur.

41
Si telle est la manière dont Dieu a voulu la création, elle ne Le dégage pas de
Sa responsabilité en ce qui concerne la souffrance et la mort biologique.

5.5. La question de la souffrance et de la mort.
La loi de l’évolution voulue par Dieu et à laquelle IL a laissé et laisse libre
cours, a pour conséquence le foisonnement de la vie et les ratés dans
l’établissement du code génétique d’un individu. Le foisonnement de la vie est
la cause des micro-organismes produisant les maladies et il en est de même pour
les ratés dans le code génétique. La loi de la survie et du développement s’est
manifestée et se manifeste bel et bien : ont résisté et résistent les groupes et les
individus les plus forts et ceux qui savent le mieux s’adapter aux variations du
milieu. La mort biologique est inscrite dans le processus même de l’évolution
de manière à permettre aux mécanismes de l’évolution d‘intervenir : les
structures de vie s’usent et de cette façon la mort a lieu, la place étant ainsi
laissée au renouvellement des êtres vivants. Beaucoup de souffrances et la mort
ne peuvent pas mises sur le compte d’une éventuelle faute commise par les
premiers hommes et dont elles auraient découlées depuis le début de
l’humanité.
Pour les maladies envisagées ci-dessus et pour la mort, Dieu qui a enclenché
l’univers, ne peut qu’être pris pour responsable. Cette question sera reprise dès
le chapitre 3.

Que la souffrance et de la mort puissent venir de Dieu est difficile à admettre
de Sa part, Lui qui est pris à priori comme bon et prévenant. Le paragraphe
suivant veut faire valoir le point de vue du sage Qohélet, qui sans résoudre ce
délicat dilemme de la souffrance injustifiée et de la mort, a apporté un éclairage.
Il délivre une façon personnelle d’aborder les difficultés de croire en la
puissance et la bonté de Dieu, pouvant servir de guide.
6. Le mal et la mort considérés du point de vue du sage Qohélet.
Qohélet qui a vécu bien après la disparition du royaume d’Israël, a
longuement réfléchi sur la vie et sur la mort. Son livre propose une attitude
raisonnable à adopter face à elles, permettant à l’homme d’avancer et d’espérer.
Sa réponse laisse le temps au présent ouvrage d’apporter et d’expliquer des
éléments menant à une réponse plus complète. Le mot « Qohélet » signifie en
hébreu celui qui convoque et préside l’assemblée religieuse ; assemblée se dit
en grec « écclésia » et la Bible donne aussi au livre de Qohélet le nom de livre
de l’Ecclésiaste.


42
6.1. La vision du monde de Qohélet est apparemment très pessimiste.
Deux constatations fortes de Qohélet :
Qo 7, 20 : « Car aucun homme sur terre n’est assez juste pour faire le bien
sans pécher », le verbe « pécher » signifiant rompre avec Dieu. L’homme peut
s’essayer à faire le bien mais il ne possède pas une vision suffisamment
pénétrante de la réalité pour déterminer avec rigueur les tenants et les
aboutissants de ses actions. Il finit par faire le mal à lui-même et aux autres, il
peut même se laisser aller à le faire délibérément. Il déchire alors sa relation
avec Dieu Qui l’a créé pour être en harmonie avec lui-même, les autres et la
nature, ce dernier point étant une évidence dans la religion israélite.
Qo 3, 19 : « Car le sort des hommes, c’est le sort de la bête, c’est un sort
identique : telle la mort de celle-ci, telle la mort de ceux-là, [...] » : l’homme est
condamné à disparaître malgré les efforts pour vivre. Qohélet en déduit que
l’activité de l’homme est vaine, c’est-à-dire sans véritable but puisque tous les
efforts de l’homme ne laisseront aucune trace personnelle de lui. Cette vanité
engendre apparemment chez Qohélet une considération négative sur l’œuvre de
Dieu.

Ces propos, s’ils sont en partie le fond de sa pensée, ne résument cependant
pas son point de vue complet, ils ne sont pas constatation définitive de
désespoir. Qohélet tire de son expérience deux conclusions.

6.2. Qohélet prône la voie de la sagesse qui conduit à la confiance en
Dieu.
Qo 8, 16 : « Quand j’eus à cœur de connaître la sagesse et de voir les
occupations auxquelles on s’affaire sur terre, alors j’ai vu toute l’œuvre de
Dieu ; l’homme ne peut découvrir l’œuvre qui se fait sous le soleil, bien que
l’homme travaille à la rechercher, mais sans la découvrir ». Objectivement,
Qohélet se rend compte que l’homme ne peut pas accéder à la connaissance de
la visée de Dieu dans la création parce qu’il n’en a pas le pouvoir malgré sa
volonté. Il ne peut pas comprendre « ce qui se fait sous le soleil » dans sa
globalité et en conséquence dans sa finalité.
Qohélet joue dans des registres opposés pour faire jaillir la vérité de la
condition humaine. Par ses conclusions il tient bien les deux éléments
principaux du sort de l’homme, l’impossibilité de comprendre Dieu et
l’indispensable sagesse conduisant à l’acceptation et à la valorisation de Son
don, même s’il avoue que sur terre (Qo 1, 13p) : « c’est une occupation de
malheur que Dieu a donné aux hommes pour qu’ils s’y appliquent ». Pour
Qohélet, ce n’est parce que le plan de Dieu n’est pas connaissable dans son
intégralité et sa substance que l’homme doit abandonner la recherche de la
sagesse qui lui permettra de vivre. A cette fin l’homme dispose de son
intelligence et les règles de vie que Dieu lui a communiquées (voir ch. 7) dont
43
certaines relèvent d’ailleurs du bon sens. Pour Qohélet, Dieu attache beaucoup
de prix à l’effort de l’homme à dépasser sa condition initiale et à aller en
direction de Lui et c’est pour cela que la religion d’Israël soutient l’idée du
jugement de chacun, non pas pour condamner par avance l’homme à cause de
ses manquements mais pour l’inciter à ne pas gaspiller les possibilités qui sont
en lui mais au contraire à pleinement les faire fructifier pour dépasser sa
condition.
L’incompréhensibilité du plan de Dieu ne doit pas mener à la coupure avec
Dieu mais au respect de Sa puissance avec la certitude de Sa bienveillance :
l’homme peut légitimement se poser des questions sur Dieu mais il doit le faire
en ayant conscience de l’écart de puissance entre lui et Dieu et en le respectant
(Qo 3, 14) : « Je (Qohélet) sais que tout ce que fait Dieu, cela durera toujours ;
il n’y a rien à y ajouter, ni rien à en retrancher, et Dieu fait en sorte qu’on ait de
la crainte devant sa face », la dernière proposition signifiant que l’observation
5de l’univers doit mener à saisir la différence entre Dieu et nous, à Son altérité
par rapport à nous.
Le comportement prôné par Qohélet de respect de la puissance et de
l’altérité de Dieu n’est pas servile, et il doit faire interrogation à tout homme qui
« regarde le ciel et la terre, et contemple tout ce qui est en eux » (voir plus haut
§ 3.1.).
Ce qui fait la valeur actuelle de la démarche de Qohélet est que sa manière
de penser et de rechercher est très proche de celle des scientifiques.

6.3. Les constatations de Qohélet et leur conséquence.
Qohélet est un chercheur qui a opéré de façon systématique (Qo 1, 13 début)
: « ... j’ai eu à cœur de chercher et d’explorer par la sagesse tout ce qui se fait
sous le ciel ». Sa volonté, afin d’appuyer son propos sur des bases observables
par tout le monde, est de mettre en évidence ce qui est permanent dans le
fonctionnement du monde. Il note par deux fois le résultat suivant de ses
observations (Qo 1, 9 et 3, 15) : « Ce qui est a déjà été, et ce qui sera a déjà été
et Dieu va rechercher ce qui a disparu ». Dieu recommence Son action toujours
de la même façon. Qohélet souligne aussi le caractère inévitable de la
succession des périodes de toute vie humaine (Qo 3, 1 et suivants) : « Il y a un
moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel : un temps pour
enfanter et un temps pour mourir, un temps pour planter et un temps pour
arracher le plant, [...], un temps pour se lamenter et un temps pour danser, [...],
un temps pour se taire et un temps pour parler, [...] ». Qohélet est un pré-
scientifique qui se distingue de la pensée de son temps. Il conserve la notion


5Caractéristique de ce qui est différent.
44
traditionnelle de l’intervention de Dieu pour le maintien du fonctionnement du
monde et de la vie pour ne pas se couper de son milieu mais la fonction qu’il
Lui attribue est de reprendre sans cesse la même tâche : « Dieu va chercher ce
qui a disparu ». Cette fonction lui semble assez formelle car Dieu est
apparemment indifférent à l’homme (voir Qo 1, 13 plus haut).

Une certaine objectivité et une volonté de recherche par lui-même font de
Qohélet un modèle d’humain qui veut pleinement se prendre en charge dans
l’explication de sa propre existence. Quels sont les retentissements de cette
manière de voir le monde pour la foi ? Dieu n’est pas d’abord un dieu qui
impose, mais un dieu qui appelle l’homme à sa promotion. Au tréfonds de sa
pensée, Qohélet est convaincu que Dieu respecte l’autonomie de ce qu’IL a
créé, de l’homme en particulier afin que il aille librement vers la reconnaissance
du don de la création.
L’autonomie de fonctionnement de l’univers dont il a été question plus haut
permet-t-elle de se passer de Dieu ? Certains sont convaincus que Dieu
n’apporte rien à l’homme qui, par l’examen de sa situation, peut de lui-même
améliorer ses conditions de vie. Ce n’est pas la perspective de Qohélet.

6.4. Le contenu de la foi de Qohélet.
Pour lui, la sagesse se fonde sur Dieu parce que seul Dieu en tant créateur
peut donner sens à la vie de l’homme. Qohélet espère au-delà de la simple
rétribution des bonnes actions par Dieu dont il sait qu’elle est loin d’être
vérifiée (Qo 8, 12) : « Je sais pourtant, moi aussi, qu’il y a du bonheur pour
ceux qui craignent Dieu, parce qu’ils ont la crainte devant sa face, mais qu’il
n’y a pas de bonheur pour le méchant et que passant dans l’ombre, il ne
prolongera pas ses jours, [...] ». Pour Qohélet, l’appel à Dieu est indispensable à
l’homme pour qu’IL l’aide et le conseille parce que Dieu connaît la situation de
l’homme dans le monde et pré-connaît ce qui peut lui advenir. La prière ne doit
pas prendre Dieu autrement que dans la totalité de son pouvoir créateur même
s’il est hautement probable que Dieu ne réponde pas à la satisfaction de besoins
matériels comme le croyant l’espère souvent. Dans Sa puissance de créateur,
Dieu adapte Sa réponse à ce que le croyant lui demande pour le faire progresser
dans le sens d’un approfondissement de sa vie.
Qohélet ne se permet pas de porter condamnation de Dieu ou de se révolter
contre Lui. Au contraire, il dépasse son amertume face au mal et à la mort et à
la vanité des choses humaines imposées par Dieu, pour reconnaître Sa
puissance, Sa grandeur et Son altérité, et pour rechercher une sagesse qui se
fonde sur la nécessaire confiance à Lui faire. Il est convaincu de ce que Dieu
apporte sens à la vie et à sa disparition : le croyant véritable est dans la « main
de Dieu », comme il le dit. Il ne prend pas peur de l’existence des contradictions
45
soulevées dans l’œuvre de Dieu, au contraire il est convaincu que c’est par leur
connaissance et leur pénétration que la vérité sur Dieu finira par apparaître.
Mais peut-on parler de Dieu s’en avoir une idée d’où IL Se situe ? Créateur
du monde il ne peut s’y trouver.

7. La demeure de Dieu.
Le peuple hébreu et le peuple d’Israël ont localisé Dieu au-dessus du ciel.
Les caractéristiques de ce lieu sont son inaccessibilité et son immuabilité. Dieu
est invisible au-delà des nuages. L’au-delà du ciel et l’au-delà des nuages
étaient à l’image de la voûte céleste dans son infini, dans sa beauté et sa
permanence. Ces qualités étaient celles reconnues à Dieu.
Ce lieu, s’il était suggestif de la nature de Dieu pour les Israélites, appartient,
pour nous, avec ce que nous savons maintenant, à l’univers matériel susceptible
d’être exploré. Il a perdu de son inaccessibilité tout au moins au niveau de sa
constitution physico-chimique et de ses dimensions, il a cessé d’être pour nous
cet au-delà d’une autre nature. C’est pourquoi, s’il est encore possible d’utiliser
le mot ciel pour localiser Dieu en suivant l’esprit de la tradition judéo-
chrétienne, il est nécessaire de donner une autre approche du lieu d’habitation
de Dieu.
Considérons l’ensemble des corps matériels de tous types qui existent dans
notre monde et l’ensemble des lois physico-chimiques qui le gouverne. Le
premier ensemble est accessible à nos sens directement ou par des instruments.
Le second ensemble dont l’existence ne peut être mis en doute par nos
intelligences, est d’une nature totalement différente. Il préexistait à la
communauté scientifique qui n’a fait que le découvrir partiellement et placer
dans sa mémoire ce qu’il en a découvert. Il est fortement lié au premier
puisqu’il le régit inéluctablement. La différence de nature entre le lieu
d’existence de Dieu et celui des hommes appartenant à l’univers matériel est à
concevoir selon la différence entre l’ensemble des lois physico-chimiques et
l’ensemble des objets matériels. Il s’agit ici d’une voie pour cadrer ce qui peut
être imaginé de la localisation de Dieu et non pas une proposition consistant à
réduire Dieu à un assemblage de lois et de principes ou de le situer uniquement
dans le monde des idées.


46
Chapitre 2

Dieu « dit » à Moïse : « Je suis
celui qui est »


Thèmes :
L’être : celui de l’homme et celui de Dieu.
Le partage de l’être entre existants.
La Sagesse de Dieu personnifiée qui permet à Dieu d’exister dans son
unicité.

Résumé :
Moïse se trouve en situation de détresse parce qu’il a tué un Egyptien qui
avait brutalisé un hébreu. Il s’enfuit au désert, à l’Est, et se rend compte qu’il
n’a plus d’existence véritable parce qu’il ne ressent plus d’accord entre ce qu’il
observe de lui et ce qu’il en souhaitait. Le peuple hébreu en esclavage est, pour
lui, en situation semblable.
Seul dans le désert hostile, il réfléchit à son état. Cet examen le mène à
penser à Dieu, le dieu de ses ancêtres, celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Il
se remémore Son accompagnement du peuple hébreu depuis Abraham, et ce qui
lui revient à l’esprit l’oblige à se replacer mentalement en présence de Lui. La
réflexion sur son vécu de fuyard lui apparaît alors comme une communication
de Dieu et il conclut que cette communication est possible parce qu’IL a pour
vertu première d’exister. La force d’existence qu’il découvre de Dieu le mène à
dominer son angoisse et sa faiblesse pour aller libérer le peuple hébreu et le
faire ré-exister.
Il s’est convaincu de la leçon suivante qu’il considère comme venant de
Dieu et Le concernant : « Je (Dieu) suis celui qui est », c’est-à-dire Celui Qui
existe par Lui-même. « Je suis celui qui est » se réduit à un seul mot en hébreu,
transcrit YHVH, l’hébreu ancien n’étant écrit qu’avec des consonnes. Ce mot
est prononcé Yahwé ou Yahweh.
L’homme se sent exister, au sens courant, lorsqu’il a une représentation de
lui. Cette dernière lui vient de lui et des autres dans les relations et l’échange
avec eux, et établit son être, c’est-à-dire ce qui le fait exister. Cet être acquiert
une autre dimension par l’approche du « JE SUIS » de Dieu.
47
Le livre de la Sagesse écrit juste avant notre ère, fournit une base essentielle
du « JE SUIS » de Dieu. Elle se trouve dans Son pouvoir et Sa science
concepteurs, organisateurs et gestionnaires de l’univers, ce que le livre de la
Sagesse désigne par Sa Sagesse. Cette Sagesse permet à Dieu de S’offrir une
représentation de Lui-même et de la sorte d’exister seul. La découverte de la
Sagesse de Dieu permet au croyant d’affermir son être en l’ancrant à Celui de
Dieu.
Un dernier paragraphe définit à partir du « JE SUIS » de Dieu, le temps de
Dieu.
****

La situation de détresse du peuple hébreu et celle de Moïse sont à l’origine
du choix d’un nom pour de Dieu.

1. Le peuple hébreu et Moïse en Egypte.
1.1. La situation du peuple hébreu.
D’après le livre de l’Exode, le peuple hébreu souffre en Égypte en raison de
l’excès de travail que le pharaon lui demande et des limites imposées à sa
croissance. Il semble être resté groupé dans une région bien déterminée proche
du delta du Nil. Le pouvoir égyptien le confine dans sa situation initiale
d’immigré ne bénéficiant pas du statut des occupants du pays d’accueil. Il est en
attente d’une orientation nouvelle qui lui permettra de sortir de l’esclavage et
qui fixera un but à son existence. D’après le livre de l’Exode, il paraît avoir
oublié en partie son origine et son alliance avec Dieu. Il n’a plus guère de
référence après plusieurs siècles d’asservissement qui le limite à sa survie
matérielle, dans une nation qui lui est malveillante.

1.2. La situation de Moïse.
1.2.1. La vie de Moïse avant sa fuite au désert.
A la naissance de Moïse, le pharaon décida de faire périr les nouveaux nés
Hébreux. La mère de Moïse, pour sauver son fils, le déposa sur le bord du Nil
dans un panier bitumé en espérant qu’éventuellement il serait recueilli par
quelqu’un qui le sauverait de la mort. Le nom « Moïse » veut dire d’ailleurs
« tiré de l’eau ». La fille du pharaon en promenade sur la berge du Nil, le sortit
de l’eau et l’éleva.
Ce passé d’enfant puis d’adolescent auprès du pouvoir égyptien a
probablement fait germé en lui la conscience d’un devoir à accomplir envers le
peuple dont il était issu. De nos jours nous mettrions l’aventure de Moïse sur le
compte du hasard. Telle n’était pas la façon de voir des rédacteurs de l’Exode
pour lesquels tout évènement était d’abord marqué par sa dimension religieuse,
48
Dieu intervenant sans cesse. Pour eux, le sauvetage de Moïse et sa vie auprès du
pharaon résultaient de la volonté expresse de Dieu Qui est et Qui agit.
Le fait marquant de la vie de Moïse fut le meurtre d’un Egyptien. Voyant un
Egyptien brutaliser un Hébreu, Moïse le tua en l’absence apparente de témoin.
Le lendemain de ce crime, Moïse voulut séparer deux Hébreux qui
s’empoignaient. Un de ces derniers lui dit (Ex 2, 14) : « Qui t’a établi chef et
juge sur nous ? Penses-tu me tuer comme tu as tué l’Egyptien ? ». Moïse se
rendit compte que son crime était connu. Il décida de se sauver dans le désert en
prenant la direction de l’Est.

1.2.2. Moïse au désert.
Moïse avait un grand sens du respect dû à ses frères de race entre lesquels il
souhaitait la bonne entente. Il a pensé et agi pour le soutien de son peuple et ce
fut la cause de l’assassinat de l’Egyptien. Par cet acte, il bravait la puissance
égyptienne. L’intervention auprès des deux Hébreux, montre qu’il se sentait
responsable de ses semblables. Les propos qu’ils lui adressèrent, rabaissèrent de
suite sa prétention et lui posèrent la question de la justification de ce qu’il
pensait être.
6Dans sa fuite, Moïse est amené à protéger les filles du prêtre de Madian ,
Jethro, contre des bergers qui voulaient les empêcher de puiser de l’eau pour
abreuver leurs bêtes. Par cet acte il étendait, dans son esprit, les notions de
dignité et de respect de l’autre à des personnes inconnues, des femmes
étrangères.
Il avait besoin d’équilibre psychologique. L’épisode suivant en témoigne. Il
se maria avec Cippora, une fille de Jethro, qui lui donna un fils. Ex 2, 23 : « Elle
enfanta un fils : il lui donna le nom de Guershôm – Emigré là -, car dit-il
(Moïse) : « Je suis devenu émigré en terre étrangère » ». Le fils, pour les
Hébreux, devait renseigner sur la situation du père et tout naturellement Moïse
donna à son fils, au moment où il naquît un nom approprié. Emigré, Moïse
l’était parce qu’il s’était coupé par sa fuite de son milieu social qui le mettait en
cause. Le mode de vie au désert différait beaucoup de celui qu’il avait connu.
Le nom que Moïse donna à son fils montre qu’il est en proie au sentiment
perturbant de quelqu’un qui se voit coupé de tout, face un monde qu’il ne
connaît pas.

Moïse et son peuple sont dans un état similaire, en détresse et en manque de
perspective. La notion de l’être d’un homme ou de l’être d’un peuple permet de
mieux analyser cet état.


6Madian : région recouvrant la partie de la dépression qui aboutit au golfe d’Aqaba, et le Sinaï.
49
2. L’être.
Le mot « être » sera pris, ici, pour un nom.
Chacun a une représentation de soi dans son esprit, dont il a plus ou moins
conscience. Cette représentation part de conceptions personnelles et/ou
générales sur la personne humaine, de la connaissance de soi, de ses désirs et de
ses projets. Elle évolue au cours du temps. Elle permet de se regarder et de
penser que les autres peuvent aussi nous observer à travers elle. Elle autorise à
se persuader qu’on existe, parce qu’on a le pouvoir de se situer dans le milieu
où l’on vit ou auquel on peut être confronté. Cet ensemble d’idées sur soi et
d’images mentales de soi constitue ce qui dans ce livre sera appelé l’être de
l’individu. Le disciple de Jésus, Paul, utilise ce terme lorsqu’il dit aux
philosophes d’Athènes que (Ac 17, 28) : « c’est en lui (Dieu) que nous avons la
vie, le mouvement et l’être ».
Bâtir son être seulement à partir de soi, à partir de l’examen de soi et
s’attacher exagérément au résultat obtenu équivaut à se contempler, et par suite
à prendre le risque de se couper des autres. Ne se comporter qu’en fonction de
ce qu’on observe ou qu’on imagine que les autres pensent de soi, revient à vivre
seulement au travers de leurs réactions, à en faire indirectement les réalisateurs
de son être et à abandonner le fond de sa personnalité. Entre se contempler sans
se soucier des autres et se concevoir qu’au travers de leurs réactions, il y a un
nécessaire équilibre à trouver pour s’assumer en bonne intelligence avec soi et
avec les autres.
- Pour s’éloigner d’une attention exclusive portée à soi, il faut
communiquer de manière à apprécier l’écart entre ce qu’on pense de soi et ce
que les autres en pensent. Il est bien cruel de s’apercevoir qu’on n’est pas
reconnu selon la représentation qu’on a établie de soi !
- Pour ne pas se dissoudre dans le regard des autres, il faut réfléchir
pour savoir si on n’a pas tiré un trait sur ce qui peut venir de l’intérieur de soi, si
on n’étouffe pas sans le vouloir le dynamisme de sa personne. La constatation
selon laquelle on n’a fait que suivre plus ou moins servilement les autres, au
jour le jour, dans leur engouement pour telle mode ou telle attitude, est souvent
amère !
Se constituer son être est donc une tâche délicate à laquelle il faut
obligatoirement se livrer de manière régulière si on veut vivre
harmonieusement. Cette notion d’être s’applique aussi aux peuples.

Il arrive malheureusement que, pour différentes raisons, on se trouve bloqué
vers la réalisation d’un équilibre, soit par manque d’un soutien éducatif
lorsqu’on est jeune, soit parce que les circonstances figent une évolution ou
arrêtent un épanouissement.
Le peuple hébreu, dans son orientation religieuse et dans le dynamisme
démographique qui en résultait, était sous la contrainte du le pouvoir égyptien,
qui cependant l’avait accueilli mais qui, tout en l’utilisant en tant que main
50
d’œuvre efficiente, le confinait dans un travail forcé non motivant et le
considérait comme une menace pour sa propre existence. L’assurance du
pouvoir égyptien rendait impossible toute communication.

Conclusion :
Moïse au désert avait en tête son crime. Il sentait bien que
l’éloignement des siens effaçait toute possibilité de réalisation de son désir de
faire des Hébreux un peuple libre et maintenu par sa foi, et par là de lui offrir la
promotion qu’il souhaitait.
Le peuple hébreu et Moïse étaient dans un état similaire, ils étaient en
manque de perspective pour leur être, et donc en manque d’être.

D’après le livre de l’Exode, Dieu s’adresse à Moïse berger du troupeau de
son beau-père dans le désert, pour lui donner un ordre et Se faire mieux
connaître.

3. La récit du livre de l’Exode.
3.1. L’échange entre Dieu et Moïse.
Pendant cette garde, au lieu-dit l’Horeb, dans le désert du Sinaï, il est témoin
d’un phénomène qu’il ne connaissait pas : la combustion à l’intérieur d’un
buisson sans que celui-ci se consume. Moïse fait le tour du buisson et Dieu
l’observe. IL l’appelle du milieu du buisson (Ex 3, 4p à 6p) : « Moïse!
Moïse ! ». Moïse dit : « Me voici ! ». Dieu lui répond : « N’approches pas d’ici!
Retires tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte »,
« Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob ».
Moïse se voile la face et Dieu lui fait part de Sa connaissance des difficultés du
peuple hébreu et lui annonce qu’IL va le faire monter en Canaan.
Puis Dieu ordonne à Moïse d’aller le libérer de la tutelle des Égyptiens mais
Moïse Lui demande Son nom afin de pouvoir informer les Hébreux de Qui il a
reçu cette mission (Ex 3, 13) : «Moïse dit à Dieu : « Voici ! Je vais aller vers les
fils d’Israël et je leur dirai : le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. S’ils me
disent : quel est son nom ? - que leur dirai-je ? » ». Dieu dit à Moïse (Ex 3, 14) :
« JE SUIS CELUI QUI EST [….] Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : JE SUIS
m’a envoyé vers vous ».

3.2. Le tétragramme (ensemble de quatre lettres) YHVH.
« JE SUIS CELUI QUI EST » est la traduction d’un mot hébreu écrit
simplement avec des consonnes hébraïques transcrites par YHWH. Il est
prononcé en français Yahwé ou Yahweh. Il a été transmis oralement jusqu’à ce
que les rédacteurs de l’Exode l’utilisent. Il concentre en lui un aspect important
de leur conception de Dieu.
51
L’échange entre Dieu et Moïse et son contenu peuvent être pris à la lettre,
cependant un tel choix ne tiendrait pas compte de la nature du récit, passerait
sous silence la question de la communication avec Dieu et négligerait
l’importance de l’engagement de Moïse envers son peuple.

4. Le signification du récit de l’Exode.
4.1. La nature du récit.
Personne à part Moïse n’était présent à la scène entre Dieu et lui, et comment
cette scène aurait-elle été transmise, oralement, dans l’exactitude des propos
échangés, sur la durée de plusieurs siècles séparant le moment où elle aurait eu
lieu de celui de la rédaction de l’Exode. Par ailleurs, elle suppose d’après son
contenu que Dieu soit intervenu depuis le buisson avec une voix humaine
n’ayant aucun support matériel. Ces considérations conduisent à prendre le récit
comme une construction littéraire fondée sur la discussion.
Cependant il y a bien eu un déclic qui a poussé Moïse à envisager qu’il avait
échangé avec Dieu et ce fut la certitude de l’existence de ce déclic qui a été
conservée par la tradition orale.

4.2. Le déclenchement de la communication entre Dieu et Moïse.
Moïse attend quelque chose qui, il l’espère, l’engagera à agir, de manière à
ce qu’il sorte de l’alternative dans laquelle il est plongé : se faire oublier du
pouvoir égyptien et de ses compatriotes, ou se lancer dans une aventure de
libération du peuple lui permettant de se dépasser. Les rédacteurs de l’Exode
ont traduit l’ardeur de cette attente, symboliquement, par la rapidité avec
laquelle, ils lui font répondre à Dieu : « Me voici ! ». Il est surpris par la
combustion à l’intérieur du buisson. Certains arbustes, en région chaude quasi
désertique, peuvent en effet produire des essences volatiles pouvant s’auto-
enflammer sous l’effet d’une élévation de température. Moïse prend de suite le
phénomène pour extraordinaire. D’après le texte, il en identifie rapidement
l’auteur, le dieu de ses ancêtres. Les rédacteurs de l’Exode le font réagir en
prenant l’endroit, l’Horeb, comme un lieu sacré.
La méconnaissance de la nature physique d’une telle combustion par Moïse
pourrait inciter à penser qu’il s’est illusionné en la prenant comme venant
directement de Dieu et qu’aujourd’hui une telle chose ne conduirait pas à la
conclusion qu’il en a tirée. En fait la démarche de Moïse fut autre et cette
distinction peut être prouvée par l’exemple suivant que chacun peut
expérimenter. Si, après avoir roulé longtemps à travers un paysage quelconque,
on arrive d’un coup sur un panorama surprenant et magnifique, on se sent
touché au profond de soi. Cette découverte devient questionnement sur
l’univers, sur la fonction de sa beauté et sur soi en tant contemplateur occurrent,
sur la place qu’on tient dans le monde. Ce sentiment est ouverture vers un au-
52
delà de la vision objective. C’est selon cette dernière façon de voir qu’il faut
comprendre la réaction de Moïse de prendre l’endroit où il se trouvait pour
sacré, et son désir de percer l’inconnu de la création.
4.3. La suite du vécu de Moïse à l’Horeb, vécu qui donne sens au « JE
SUIS » de Dieu.
Moïse est un homme religieux et le retentissement produit en lui par la
combustion à l’intérieur du buisson le conduit à se référer à Dieu et à revenir sur
lui-même en tant que personne ayant une responsabilité politique pour son
peuple. La promesse acceptée par Abraham lui vient à l’esprit et en
conséquence, la nécessité de libérer les Hébreux. Les rédacteurs de l’Exode
présentent la décision de Moïse comme la conséquence d’un ordre de Dieu,
pour Le placer à l’origine de toute issue pour le peuple. Mais dans les faits, c’est
Moïse qui prend conscience que la libération du peuple repose seulement et
entièrement sur lui, en raison de sa proximité passée avec le pouvoir égyptien. Il
va prendre en charge cette libération dans la perspective de l’accompagnement
de Dieu. Il a bien discerné que cet accompagnement existe pour lui en
puissance. C’est à ce niveau-là que naît en lui le sentiment d’avoir communiqué
avec Dieu, sentiment déjà initié par la combustion dans le buisson.
Par l’analyse de ce sentiment, il découvre que Dieu est bien
l’accompagnateur du peuple hébreu et qu’IL offre sans cesse la possibilité pour
qui Le sollicite d’être accompagné par Lui : IL est bien Celui Qui existe. En
effet, exister consiste à témoigner d’une présence, même si cette dernière doit
être la conséquence d’une recherche. Les rédacteurs de l’Exode font dire par
Dieu à Moïse : « JE SUIS », mais c’est Moïse qui voit et perçoit Dieu comme
caractérisé par ce « JE SUIS ».
Ce « JE SUIS » de Dieu a fait partie, dès ce moment, du cadre de référence
et d’existence de Moïse, il a constitué une base relationnelle avec Lui et donc
une partie intégrante de son être.

Chacun peut comprendre l’expérience de Moïse et de ce fait, elle invite à se
situer face au « JE SUIS » de Dieu.
5. Le « JE SUIS » de Dieu et mon être.
Comme pour Moïse et le peuple hébreu, Dieu offre son « JE SUIS » à qui
veut l’accepter et qui voit dans sa vie ou dans les évènements un appel discret
de Lui. Ce « JE SUIS » est à prendre de la manière dont Moïse l’a pris, comme
un partage d’être avec le Créateur tout autre, qui appelle à une vie nouvelle avec
Lui par le dépassement et dans la liberté, c’est-à-dire dans un choix sans cesse
raisonné et réaffirmé. L’appelé par Dieu pourra alors dire : « Je peux construire
mon être, avoir une représentation de moi face à Dieu, par la relation avec
Lui ».
53
Dieu invite à une aventure avec Lui au travers des difficultés de la vie et
celles que le sage sceptique Qohélet avait soulignées. Cette aventure commence
par la pénétration et l’intériorisation de ce qu’ont vécu ceux qui ont eu foi en
Lui. Elle se poursuit dans l’espérance de Ses réponses souvent délicates à
discerner. Mais IL répond bien : c’est un thème récurrent de la Bible, IL ne reste
pas indifférent à celui qui s’adresse à Lui.
L’être qu’on peut se construire sous le regard et avec Dieu, interfère et
rejaillit sur l’être habituel venant de la relation aux autres, pour le transformer,
le dynamiser et lui donner une autre dimension.
Quelle est cette dimension ? Elle est évidemment à concevoir dans la
perspective de foi en Dieu créateur, ayant créé pour donner sens. L’être du
croyant prend alors place dans le projet de Dieu, il acquiert de la sorte une
dimension universelle voir cosmique. Il fait exister le croyant face à Lui.
Le livre de la Sagesse fournit, pour notre époque, portée vers la science et la
technique, une manifestation de ce « JE SUIS » qui nous est plus adaptée. Il
traite de la sagesse de Dieu et de celle de l’homme et ouvre deux voies de
développement de l’être :
- le croyant peut affermir son être par la rencontre du « JE SUIS » de
Dieu en tant que créateur et gestionnaire de l’univers et de l’homme.
- la sagesse de Dieu Lui permet d’exister seul par Lui-même ; la
contemplation par le croyant de ce pouvoir le conduit à avoir un regard différent
sur les autres.

6. L’apport du livre de la Sagesse.
Ce livre rédigé probablement quelques décennies avant le début de l’ère
chrétienne à Alexandrie en Égypte, fait partie des livres tardifs de l’AT. La
pensée grecque y est très présente. Elle a permis la rédaction de ce livre par les
7concepts qu’elle apportait, mais ces derniers avaient déjà pénétré le milieu juif
plusieurs siècles auparavant. Son auteur se place dans le sillage du roi Salomon,
considéré par la tradition comme le sage par excellence (voir ch. 8).
Le mot « sagesse » désigne l’aptitude à penser et à agir selon la raison et la
justice. A l’époque du livre de la Sagesse, la sagesse englobait aussi ce qui de
nos jours correspond à la connaissance.
L’auteur du livre de la Sagesse attribue cette vertu à Dieu et considère
qu’elle atteint en Lui la perfection. C’est pourquoi le mot « sagesse » pour Dieu
a son initiale en majuscule. Cette Sagesse y est mise en relation avec celle de
l’homme.


7A l’époque, l’état d’Israël a depuis longtemps disparu et la foi en Dieu est essentiellement
maintenue par sa composante juive dont une partie a émigré en de nombreux lieux.

54