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De l'affadissement du sel

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99 pages

Mon cher ami,

« Vous êtes le sel de la terre. »

A qui, de la montagne, Jésus adressait-il ces étonnantes paroles ?

Etait-ce à la multitude qui en couvrait les flancs ?

— Non, c’était aux douze, qui se tenaient plus près : accesserunt.

Mais encore, était-ce aux bateliers, qu’il avait pris sur les rivages de cette mer dont on apercevait au loin les flots ; qui avaient laissé barques et filets pour le suivre.

— Non, ce n’était pas ces douze paysans qui étaient le sel de la terre.

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Julien Constant

De l'affadissement du sel

Lettres de Y à Z

4esérie — De l’affadissement du sel

Lettre 14e — 1re de la 4e série

DE L’AFFADISSEMENT DU SEL. — LA RÉVÉLATION ET LA SCIENCE

Mon cher ami,

« Vous êtes le sel de la terre. »

A qui, de la montagne, Jésus adressait-il ces étonnantes paroles ?

Etait-ce à la multitude qui en couvrait les flancs ?

 — Non, c’était aux douze, qui se tenaient plus près : accesserunt.

Mais encore, était-ce aux bateliers, qu’il avait pris sur les rivages de cette mer dont on apercevait au loin les flots ; qui avaient laissé barques et filets pour le suivre.

 — Non, ce n’était pas ces douze paysans qui étaient le sel de la terre.

Ce Vos, c’était le Vos autem, qu’il interpellait, dans une circonstance non moins mémorable.

Ils étaient, ce jour-là, à Césarée de Philippe.

Et Jésus leur dit : « Que disent les hommes que soit le Fils de l’homme ? » — Et, leurs diverses réponses entendues, mais vous, dit-il : Vos autem.

Vous m’avez appris ce que disent les hommes. Mais vous, vous, qui êtes autres que des hommes ; car, autrement, je ne vous demanderais pas d’autre réponse qu’à eux : Vous qui êtes des dieux. Vos autem.

Ce n’est pas moi que vous entendez, mon cher ami, c’est saint Jérôme, commentant l’admirable page de la confession de saint Pierre ; lequel, alors, n’est plus le Pierre de la chair et du sang, mais le Pierre du Père Céleste qui en lui révélant ce qu’il dit, lui communique ce qu’il est.

Donc, c’est à ceux-là, à ceux qu’il voit, à l’avance, oints de son Esprit, imbus de son Esprit, divinisés par son Esprit, fondateurs, avec Lui et son Esprit, de cette Eglise qu’il laisse au monde ; c’est à ces hommes divinisés, qu’il dit : « Vous êtes le sel de la terre ».

Le sel de la terre, c’est donc ce qu’il y a de divin, dans ces douze, et dans les successeurs, qui continueront les douze, qui seront, après les douze, pour la terre, ce qu’auront été les douze, le sel ; qui porteront le divin en eux, et communiqueront ce divin au monde, jusqu’à la fin des temps.

Or, il y a deux choses divines dans l’Eglise, et, par suite, sur cette terre qui les reçoit de l’Eglise : la vérité divine et la vertu divine.

 — La Vérité divine.

La vérité divine est inaccessible à la science humaine. Vincens scientiam nostram, disait Job.

Quis cognovit sensum Domini ? « Qui a connu le sens de Dieu ? » reprenait saint Paul.

Or, quand on ne peut connaître par sa science, il ne reste qu’une ressource, connaître par la science d’un autre. Et pour la communion, à la science d’un autre, il faut l’affirmation ou le témoignage de cet autre.

Donc, pour connaître par la science de Dieu, il faudra, à qui doit connaître, l’affirmation ou le témoignage de Dieu.

Mais ce témoignage de Dieu est un fait extérieur, et, comme tel, a besoin, à son tour, de son témoin.

Et, pour que le fait du témoignage de Dieu parvienne sûrement à celui que le témoignage doit instruire, il faudra, qu’à son tour aussi, ce témoin soit divin.

Et, comme le témoignage de Dieu ne doit pas seulement instruire les contemporains de ce témoignage, mais les générations qui suivront, il faut que le témoin divin, autrement, infaillible, qui en répond, le transmette à un dépositaire divin et infaillible comme lui, qui le transmette à un autre, et cet autre à un autre, avec titres semblables, jusqu’à la fin des temps. En d’autres termes : il faut une tradition divine.

Et, comme le témoignage divin s’exprime par des paroles, et que les paroles sont susceptibles de plusieurs sens, il faudra un interprète de la parole divine et il le faudra, divin comme elle, pour qu’il réponde infailliblement du sens des paroles.

Enfin, comme les œuvres de Dieu sont simples, et qu’il n’emploie jamais deux moyens, où un seul suffit, le témoin divin et perpétuel de la parole de Dieu sera l’interprète divin et perpétuel de cette parole. La tradition divine qui la transmettra sûrement, sans péril d’erreur, l’interprétera sûrement et sans péril d’erreur.

Tel est l’organisme divin de la vérité divine qui éclaire le monde depuis bientôt vingt siècles.

Mais voici que :

« Du bout de l’horizon accourt avec furie
« Le plus terrible des enfants
« Que le Nord ait porté, jusque-là, dans ses flancs :
L’exégète.

« Tout le mal vous viendra de l’Aquilon, avait dit l’Esprit à Jérémie. Omne malum pandetur ab Aquilone.

L’histoire n’a pas démenti le prophète.

Les Cimbres, au temps de Marius ; les bandes d’Arminius, au temps de Varus ; et les Daces au temps de Trajan ; les Quades, au temps de Marc-Aurèle ; puis les Goths, puis les Huns, puis les Tartares, sous toutes les formes : plus près de nous, et deux fois en un siècle, les Prussiens.

Enfin : l’Exégète.

Mais qu’est-ce que l’Exégète ?

Ce qu’il y a de plus ancien, et de plus nouveau au monde.

L’exégète est l’interprète.

Sous ce vocable, l’exégète est ce qu’il y a de plus ancien. Il y avait des interprètes, chez les hommes, quand Dieu suscita le sien. C’est l’art de Dieu, de prendre et d’élever ce qu’il a sous la main. Il va toujours en montant : Ascensiones disposuit.

Prius quod animale ; deinde quod spirituale.

Postea divinum.

Il ajoute l’esprit à l’animal, dit saint Paul. Mais il couronne le tout en ajoutant le Dieu à l’esprit : Postea divinum.

Donc, de date immémoriale, il y avait des interprètes.

Mais, depuis un peu plus d’un demi-siècle, l’interprète est devenu un tel personnage, il a accumulé tant de science, que les interprètes du passé n’avaient pas, qu’il lui a fallu un nom nouveau. Tant d’accroissement intellectuel ne tenait plus dans le nom du passé : On l’a appelé : exégète.

Mot assez incompris de beaucoup ! Raison de plus ! il n’en sera que meilleur, pour l’emploi qu’on lui veut !

Donc, l’exégète sait tout : plus particulièrement, toutefois, il sait la linguistique, la philologie, l’archéologie.

Et avec ce savoir, il s’est fabriqué un instrument qui sera, dans ses mains, le vérificateur universel, la critique.

Son magique instrument à la main, l’exégète aborde le dépositaire et interprète divin de la parole divine :

Vous avez, dites-vous, des communications divines. Grande faveur qui vous est faite et que beaucoup sont réduits à vous envier. Mais ces oracles divins sont renfermés dans un livre, et, à en juger par le dehors, ce livre est considérable.

Or, tout ce qui est livre relève de moi. Je suis pourvu, je suis muni, je suis armé, pour vous dire, de quelle époque est ce livre ; s’il est d’un ou de plusieurs auteurs ; d’auteurs connus ou d’auteurs inconnus ; de première main, ou rédigé sur documents ; si, enfin, il n’a pas été, dans son ensemble, remanié et refondu par un arrière-compositeur.

Et, de fait, connaissance prise de votre livre, je vous trouve en défaut sur mille points.

Telle partie, que vous croyez de telle date, est d’une date antérieure. Telle autre d’une date postérieure.

Où vous ne pouvez qu’une seule main, j’en vois deux ou trois ; où vous inscrivez tel auteur, j’inscris tel autre, ou même je n’en inscris aucun, parce qu’il n’y en a aucun, dont on puisse répondre.

Enfin, ce que vous présentez, comme monument d’une antiquité vénérable et sans rivale, a été refait, de simple mémoire (les anciens écrits étant perdus), par un homme relativement moderne, sur la foi duquel le peuple juif l’a reçu et le conserve.

Voici ce qui en est de votre livre.

Mais, à ce compte, répond l’Eglise, je n’ai plus de livre. « A la façon dont vous traitez la Bible, disait récemment Pie X, il n’en restera bientôt plus que la couverture ».

 — Toutes mes excuses de vos déplaisirs, reprend l’exégète, mais je n’y peux rien et, d’ailleurs, vous n’en avez pas fini avec moi.

En plus, votre livre est composé de phrases, et les phrases, de mots. Chacun de ces mots a son sens.

Or, moi seul suis capable d’indiquer ce sens. Par les études, auxquelles je me suis livré, j’ai, de la langue originale, des langues des différentes versions, des nuances de ces langues, des modifications que le temps leur apporte, et des changements d’acception de leurs termes, une connaissance suffisante, pour dire ce que chaque mot signifie et ce que chaque tour donné à la phrase lui ajoute ou lui enlève.

 — Mais s’il en est ainsi, réplique l’Eglise, il n’y a plus d’enseignement de Dieu, c’est vous qui êtes l’arbitre et le docteur.

Au surplus, je n’ai pas à vous suivre si loin ; il y a une question préalable, qui commence et qui finit tout.

A la façon dont vous en usez, vous vous constituez juge, et du livre, et de l’auteur du livre. Or, un juge est toujours, comme juge, supérieur à Celui qu’il juge. Vous vous faites, vous, homme, supérieur à Dieu. Il n’aura dit aux hommes que ce que vous déciderez qu’il a dit, que ce que vous voudrez qu’il ait dit.

Mais, dans ces termes, le divin disparaît. Dès que le divin est subordonné à l’humain, il s’évanouit. La vérité divine n’arrive plus aux hommes ; vous l’avez atteinte à sa source ; vous l’avez éventée dans son fonds. Vous avez affadi le sel.

 — Mais, alors, dit l’exégète, vous rompez avec la science. Or, savez-vous bien ce que c’est que rompre avec la science. C’est se mettre au ban du monde intellectuel : c’est quitter la sphère de l’esprit pour celle de l’animal ; c’est ne plus compter dans ce qui pense : c’est passer de l’homme à la brute.

Il ne se pouvait occasion meilleure, mon cher ami, de dénoncer, de livrer à votre justice, une des plus audacieuses jongleries, une des plus impudentes parades, qui aient pipé les hommes, depuis si longtemps qu’on fait métier de les tromper.

Vous vous souvenez de ce passage du premier chapitre de l’évangile de saint Jean, la plus belle page d’écriture qu’il y ait jamais eu au monde.

« Il vint (saint Jean-Baptiste), pour rendre témoignage à la lumière ».

Mais quoi ! rendre témoignage à la lumière ? La lumière a-t-elle besoin de témoignage ? La lumière n’est-elle pas ce qui se révèle le plus, par soi-même ? Qu’y a-t-il au monde, qui ait moins besoin de témoignage que la lumière ?

 — Et pourtant, oui, il fallait un témoignage à la lumière. Continuons avec saint Jean :

« Il y avait une vraie lumière, qui illumine tout homme venant en ce monde. Elle était dans le monde. Et le monde a été fait par Lui. »

D’où vient ce changement subit de genre ? La lumière était dans le monde et le monde a été fait par Lui.

Lui ? Voilà que du sublime, nous passons au barbare : car c’est simplement un barbarisme.

C’est que la lumière est la même que celui qui a dit : « Je suis la lumière du monde ».

Et ailleurs : « Tant que je suis, dans le monde, je suis la lumière du monde. »

Et ailleurs : « Je suis la vérité. »

Reprenons le fil de saint Jean :

« Et le monde ne l’a pas connu. » Si le monde n’a pas connu la lumière, il n’y a donc pas eu de science de la lumière.

Mais quand on ne connaît pas, par sa science ; il n’y a qu’un moyen d’arriver à savoir, c’est de savoir par la science d’autrui. C’est ce que nous disions en commençant. Et que faut-il, pour savoir par la science d’un autre ?

Il faut que cet autre témoigne de ce qu’il sait, et qu’on adhère à ce témoignage.

Puisque les hommes ne savaient pas la lumière, il fallait donc qu’on témoignât, devant eux, de la lumière. Il fallait aussi que le témoin fût plus qu’un homme, ignorant de la lumière. Il fallait qu’il fût Dieu, ou, ce qui revient au même, que Dieu parlât par lui.

D’où nous voilà ramenés à saint Jean-Baptiste :

« Il vint pour rendre témoignage de la lumière. »

D’où, tout l’organisme de vérité, tout le système lumineux que je vous ai décrit, dès le début : Affirmation divine de la vérité. Tradition divine de cette affirmation. Interprétation divine de cette affirmation.

 — Mais alors, riposte l’exégète, il n’y aura plus de science dans le monde.

C’est bien là, que nous avons, de votre bouche, l’aveu de vos excès. C’est bien là, que nous vous prenons en flagrant délit d’extinction de la lumière.

 — Non, rassurez-vous, nous ne sommes pas barbare au point que vous croyez ; nous ne bannissons pas la science du monde, mais nous la voulons, à sa place, ce qui ne peut qu’être infiniment utile, et à la science et à ceux qui usent de la science.

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