//img.uscri.be/pth/3ddc458ec517970f6826cafa83e8582b17d65642
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Dieu caché et réel voilé

De
205 pages
La problématique de l'existence de Dieu est de celles qui n'ont cessé de traverser le genre humain. Tout en reconnaissant l'insurmontable distance entre science et religion, certains ont malgré tout entrepris d'utiliser ces deux modalités de la connaissance dans le cadre d'une critique constructive et réciproque de l'une par l'autre. C'est cette critique que l'auteur voudrait poursuivre dans le contexte de l'approfondissement de l'idée de Dieu, idée qui ne se bâtit qu'à travers les doutes, les espérances et les dialogues.
Voir plus Voir moins

!"#$ %&%'( #) *(#+ ,-"+(

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d’ouvrages : des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l’homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux.

Dernières parutions NGUYEN DANG TRUC, Bouddha, un contemporain des Anciens Grecs, 2010, Philibert et Dominique SECRETAN, Fêtes et raisons. Pages religieuses, 2010. Roger BENJAMIN, Nature et avenir du christianisme, 2009. Philippe PENEAUD, Le visage du Christ. Iconographie de la Croix, 2009. Philippe PENEAUD, La personne du Christ. Le Dieu-homme, 2009. Geneviève SION-CHARVET, Bible et Coran à l’école laïque, 2009. Edgard EL HAIBY, Théologie et bioéthique chez Karl Rahner, 2009. Philippe LECLERCQ, Le Christ autrement dit. Essai de théologie interreligieuse, 2009. Jacques RIBS, L’Occident chrétien et la fin du mythe de Prométhée. La rupture fondatrice du monde moderne, 2009. Claude Henri VALLOTTON, Suis-je encore croyant ? Un itinéraire spirituel, 2009. Moojan MOMEN, Au-delà du monothéisme. Le Dieu de Bahá’u’lláh, 2009. Bernard FELIX, L’apôtre Pierre devant Corneille, 2009. Paul NGO DINH SI, La foi et la justice divine, 2009. Aurélien LE MAILLOT, Les anges sont-ils nés en Mésopotamie ? Une étude comparative entre les génies du Proche-Orient antique et les anges de la Bible, 2009. Gérard LECLERC, La guerre des Ecritures. Fondamentalismes et laïcité à l’heure de la mondialisation, 2009.

./01( 2'&34#

!"#$ %&%'( #) *(#+ ,-"+(
!"#$ $& '!("&)$ *''+(#,$

.,#% +& %-++&5-1&)"-/ 0# 6&1"#78(+9/# 2'&34# :-$5#1)

Du même auteur

Accomplir l’écriture. Jésus de Nazareth, un enseignement nouveau, L’Harmattan, Paris, 2009 L’Exode autrement, L’Harmattan, Paris, 2008 La Genèse autrement. Rêves, roueries... et réconciliation, L’Harmattan, Paris, 2007 Vers de nouvelles Alliances. La Genèse autrement, L’Harmattan, Paris, 2006. A l’écoute de l’origine. La Genèse autrement, L’Harmattan, Paris, 2004. Jean. L’ évangile revisité, Le Cerf/Racine, Paris et Bruxelles, 2001 Marc. L’ évangile revisité, Racine/Lumen vitae, Bruxelles, 1999 Matthieu. L’ évangile revisité, Racine/Lumen vitae, Bruxelles, 1998 Luc. L’évangile revisité, Racine/Lumen vitae, Bruxelles, 1997

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11580-4 EAN : 9782296115804

Introduction

La probl´matique de l’existence de Dieu – ou des dieux – e est une de celles qui n’ont cess´ de traverser le genre hue main, et cela depuis les temps les plus recul´s. A partir e ` de l’homo sapiens, plus pr´cis´ment ` la derni`re p´riode e e a e e du pal´olithique sup´rieur (ˆge du renne ou p´riode mage e a e dal´nienne il y a vingt a trente mille ans), la pens´e s’´tait e ` e e ` lib´r´e des contingences exclusivement mat´rielles. A cette ee e ´poque, c’est bien l’Homme actuel, dans toute l’acception e du terme, qui d´veloppe un art naturaliste, qui peint et e qui mod`le des statues. Cet art, tout entier tourn´ vers la e e magie, les pratiques chamaniques et la transmission d’un savoir mythologique, c’est-`-dire vers tout ce qui touche a a ` l’interaction entre le monde des humains et les forces de la Nature, t´moigne d’une forte croyance en un au-del`. Tout a e a ` la fois proches et totalement inconnues, les divinit´s sont l` e a pour rencontrer les pr´occupations des Aurignaciens et des e Magdal´niens, essentiellement orient´es vers la f´condit´ et e e e e la prosp´rit´ (la chasse). e e

6

Dieu cach´ et R´el voil´. L’une et l’autre Alliance e e e

Les repr´sentations de rites c´r´moniels magiques dans e ee des grottes en Espagne et en France, dans les Pyr´n´es et e e au P´rigord (Lascaux), attestent de l’existence d’une pens´e e e religieuse travaill´e par ce d´sir profond d’une humanit´ en e e e pleine expansion. On le voit, dans ses aspirations et ses interrogations, cet Homme d’il y a vingt mille ans avait d´j` des ea traits communs avec celui qui vient d’entrer de plain-pied dans le troisi`me mill´naire de l’`re chr´tienne. e e e e Depuis lors, si bien des choses ont chang´ et si des r´pone e ses ont ´t´ apport´es ` nombre de questions existentielles, ee e a en ce qui concerne l’existence de Dieu – ou Sa nature –, il n’y a toujours pas de conclusion vraiment sˆre et d´finitive u e a ` la mesure de notre entendement. Mˆme pour la plupart e des croyants, le Dieu cach´ du proph`te Isa¨ demeure toue e ıe jours bien cach´ : En v´rit´ tu es un dieu qui se cache, Dieu e e e d’Isra¨l, sauveur. 1 Et en ce qui concerne la question de e Leibniz, pourquoi y a-t-il quelque chose plutˆt que rien ?, o nous ne sommes probablement pas plus avanc´s maintenant e qu’au temps de l’art pari´tal. e Or, bien qu’elles ne puissent v´ritablement ˆtre r´solues, e e e cette question de Leibniz et celle de l’existence de Dieu, comme possibilit´ de sens ou bien comme clef de ce que e les croyants appellent l’au-del`, devraient, plus que toute a autre, continuer a m´riter notre attention et notre curiosit´. ` e e Et cependant, pour l’heure, en Europe occidentale, la quesˆ tion du sens de la vie li´e ` un Etre transcendant semble e a avoir perdu de son int´rˆt. Au point que parfois, simplement ee ´voquer Dieu dans une conversation peut devenir gˆnant. e e C’est du moins ce que bien souvent ressentent certains visiteurs africains ou sud-am´ricains de passage en Europe. e Une des choses qui les ´tonne, c’est de r´aliser que si se e e r´f´rer ` Dieu ne pose pas de probl`me dans leur pays d’oriee a e gine, il n’en va pas de mˆme en Europe. Comme si le simple e

1 Is

45,15.

Pr´face e

7

nom de Dieu faisait resurgir une grande peur de m´langer e des genres qui avaient ´t´ s´par´s et de perdre ainsi ces ee e e valeurs extraordinaires que sont la libert´ des consciences et e le respect des diff´rences. Valeurs qui avaient ´t´ si difficiles e ee a ` acqu´rir. e Les questions qui viennent alors tout naturellement a ` l’esprit sont les suivantes. Tout d’abord, comment a-t-on pu en arriver l` ? C’est-`-dire, comment a-t-on pu arriver a cette a a ` m´fiance, voire a cette hostilit´ et ` cet ostracisme ` l’´gard e ` e a a e du mot Dieu ? Ensuite, qu’est-ce qui provoque chez certains ce malaise, ou cette agressivit´, qui, d`s que l’on parle de e e Dieu, fait que le sujet paraˆ tabou, ou en tous cas, beaucoup ıt moins ouvert a l’´change que d’autres ? Enfin, que faudrait` e il faire pour raviver cette spiritualit´ que nous avons, sinon e compl`tement perdue, a tout le moins largement oubli´e ? e ` e En Europe occidentale, les priorit´s se sont modifi´es, e e les ´tats d’esprit ont ´volu´, la soci´t´ s’est transform´e, e e e ee e une autre culture s’est d´velopp´e. Pour une grande part, e e la v´rit´ des dogmes religieux – qui depuis pas mal de temps e e d´j` avaient perdu leur rˆle de ferment de la vie spirituelle ea o – a ´t´ remplac´e par celles du dogme scientifique, de la ee e strat´gie ´conomique, des incontournables de la culture, des e e musts de la soci´t´ des loisirs. Quant a la religion, qui est ee ` suppos´e parler de Dieu, dans nombre de sph`res, soit elle e e a continu´ ` ˆtre enseign´e sous la forme de sch´mas trop e a e e e pauvres, soit elle est toujours cantonn´e dans une phras´oe e logie devenue largement inintelligible. Par exemple, dans le contexte de la religion chr´tienne, e le vocabulaire li´ au m´canisme sacrificiel (d’o` provient e e u d’ailleurs l’expression sacrifice de la messe), longtemps en honneur dans la tradition jud´o-chr´tienne, est inad´quat a e e e ` l’heure d’une soci´t´ globalement la¨ ee. L’´volution de la ee ıcis´ e soci´t´ vers le multiculturalisme, coupl´e ` l’inadaptation ee e a du langage religieux – a son caract`re souvent d´suet –, ` e e constitue probablement la premi`re cause du d´sint´rˆt pour e e ee le mot Dieu.

8

Dieu cach´ et R´el voil´. L’une et l’autre Alliance e e e

Une autre raison du caract`re suspect de ce mot r´side e e dans l’image dissuasive que trop souvent les croyants et les religions en ont donn´e – et en donnent toujours. C’est ainsi e qu’en plus d’avoir parfois ´t´ ´voqu´ au nom des pires causes, e ee e Dieu souffre encore de Sa proximit´ suppos´e avec certains e e discours venant de gens croyants, d’institutions religieuses qui donnent de leur religion une image parfois d´solante de e na¨ e et de fermeture. ıvet´ Le probl`me des religions chr´tiennes tient ´galement ` e e e a ce qu’il est difficile, pour ne pas dire souvent impossible, a ` des disciples d’ˆtre aussi des continuateurs. C’est-`-dire de e a transmettre en esprit et en v´rit´ le message de leur fondae e teur. En particulier lorsque ce fondateur, ou la personne a ` laquelle on se r´f`re, le mod`le spirituel, J´sus de Nazareth, ee e e est un proph`te qui a cri´ sa soif de remise en question, e e d’ouverture, de pardon et d’amour. Un proph`te qui a voulu e rendre les gens plus libres, et dont les seuls ennemis ont ´t´ ee ceux qui subordonnaient les hommes (et surtout les femmes) aux r`gles et aux pr´ceptes. Un proph`te enfin en rupture e e e totale avec les id´es de son temps et dont l’enseignement a e ´t´ particuli`rement subversif pour tout ce qui touchait au ee e pouvoir. Non pas seulement pour un type de pouvoir, mais pour tout type de pouvoir. Ce constat relativement sombre ou pessimiste ne devrait cependant pas occulter le travail en profondeur de tous ceux et de toutes celles qui, avec infiniment de g´n´rosit´ et de e e e d´vouement, œuvrent en vue d’accorder le contenu des textes e fondateurs – par exemple ceux du jud´o-christianisme – avec e les courants philosophiques et culturels de leur ´poque. Ces e nombreux clercs et la¨ qui ont tent´ de reformuler le mesıcs e sage ´vang´lique en des termes compatibles avec l’humanisme e e moderne, avec le principe du rejet des arguments d’autorit´ e en vogue depuis pas mal de temps d´j` en Europe occidenea tale. Bien souvent d’ailleurs, ces chercheurs n’ont fait que red´couvrir cette valorisation de la personne humaine et de e la libert´ individuelle – ce droit ontologique ` assumer pere a

Pr´face e

9

sonnellement son destin de mani`re responsable (A. Gesch´) e e ´ – qui constitue un leitmotiv des Evangiles. Un autre fait qui est apparu dans le paysage du dixneuvi`me si`cle et du vingti`me, et qui a conditionn´ bon e e e e nombre d’attitudes a propos de la foi en Dieu, est l’importan` ce grandissante accord´e ` la science. L’envahissement de e a notre vie quotidienne par tout ce qui touche, de pr`s ou de e loin, au scientifique, a incontestablement jou´ un rˆle non n´e o e gligeable dans la d´saffection grandissante pour le religieux. e Il s’agit d’un ph´nom`ne auquel nous avons tous, un jour ou e e l’autre, ´t´ confront´s et dont il faut accepter les cons´quenee e e ces au niveau des modes de vie comme ` celui des croyances. a Personne en effet n’ignore cette incompatibilit´, souvent rae dicale, qui, depuis des si`cles, a exist´ entre science et relie e gion. Incompatibilit´ qui, historiquement, a d’abord ´t´ le e ee fait des religieux qui, dans des domaines qui ne les concernaient pas, ont voulu privil´gier des croyances au d´triment e e de savoirs. Cependant, l` ´galement, il faut reconnaˆ qu’en d´pit ae ıtre e de ce lourd h´ritage, trop souvent fait d’incompr´hension et e e de d´loyaut´ entre science et foi, des religieux, des hommes e e de dialogue, des proph`tes, qui ´taient ´galement des sciene e e tifiques ´minents, ont r´ussi ` combiner leur vie d’homme de e e a foi avec celle d’homme de science. Deux des plus distingu´s e scientifiques croyants du vingti`me si`cle ont sans arrˆt, et e e e de toutes leurs forces, tent´ d’´chapper a ce pi`ge que conse e ` e titue le d´bordement de l’une vers l’autre de ces deux ape proches radicalement diff´rentes de l’humain que sont la e science et la foi. Pour le prˆtre belge Georges Lemaˆ e ıtre, l’inventeur de la th´orie du big bang, il y a une fa¸on naturelle de parler du e c commencement de l’Univers qui n’implique aucune prise de position vis-`-vis de la cr´ation entendue th´ologiquement. a e e De mˆme, pour le j´suite Pierre Teilhard de Chardin, c´l`bre e e ee pal´ontologue fran¸ais, il y a une fa¸on ph´nom´nale de e c c e e

10

Dieu cach´ et R´el voil´. L’une et l’autre Alliance e e e

parler de l’´volution et de l’Homme qui n’entre pas en ine terf´rence avec la philosophie et la th´ologie. C’est d’ailleurs e e pour n’avoir pas compris ces points de vue des deux savants que les autorit´s religieuses de l’´poque ont jug´ hautement e e e probl´matiques, ` la fois le statut naturel du commencement e a de l’Univers mis en avant par Georges Lemaˆ ıtre, et certains aspects de l’´pist´mologie de Pierre Teilhard de Chardin. e e Or, dans ces questions, le principe d’un respect absolu de la s´paration entre approche religieuse et approche e scientifique est un imp´ratif. Car si le rationalisme rigoureux e tol`re rarement d’ˆtre interrompu par une pens´e intuitive e e e ou po´tique, la religion, lorsqu’elle succombe a la tentation e ` du fondamentalisme, pr´sente une ´norme r´sistance ` la e e e a progression des id´es. Le non-respect de cette s´paration ene e tre science et foi qui, il faut le souligner, fut d’abord le fait de religieux, constitue probablement la deuxi`me raison de e la d´saffection de la soci´t´ occidentale pour Dieu et pour e ee les religions. Apr`s qu’une certaine forme de religion eut pu d´courager e e la croyance en Dieu et que l’avanc´e de la science eut jet´ e e quelque doute sur la possibilit´ de Son existence, c’est l’ome nipr´sence du Mal qui n’a pas peu contribu´ ` l’incroyance. e ea Comment un Dieu suppos´ bon et tout-puissant peut-Il toe l´rer la pr´sence du Mal dans Sa cr´ation ? Et ce ne sont e e e pas les timides essais d’explication de la part de croyants, eux-mˆmes d´sorient´s et perplexes face ` cette question, e e e a qui sont parvenus jusqu’` pr´sent ` ´clairer le probl`me ou a e ae e a ` le faire avancer dans la recherche d’une solution. La justification du Mal par la libert´ laiss´e ` l’Homme – et qui e e a conduit donc a disculper Dieu a tout prix – ne convainc en ` ` effet pratiquement plus personne. Ni les th´ologiens, ni les philosophes, ni l’homme de la rue e ne se risquent encore sur cette voie d’un discours qui souvent s’appuie sur le raisonnement selon lequel, pas plus que des parents ne peuvent ˆtre tenus pour responsables des fautes e de leurs enfants adultes, Dieu ne peut l’ˆtre de l’adh´sion de e e

Pr´face e

11

Ses cr´atures au Mal. Il s’agit du discours apolog´tique qui e e s’attache ` innocenter Dieu de toute responsabilit´ : C’est a e la cause de Dieu que l’on plaide (Leibniz). La faiblesse de cette approche tient au fait qu’elle est simpliste, et n’est ` donc d’aucune utilit´ pour faire avancer le probl`me. A ce e e prix, parce que purement intellectuelle et donc artificielle, la d´fense de Dieu devient totalement inop´rante. Une autre e e faiblesse de cette approche est qu’elle ne rencontre pas le cri de d´tresse de l’Homme laiss´ seul et isol´ dans le lieu mˆme e e e e 2 L’´nigme du Mal constitue donc la troisi`me o` il souffre. u e e grande objection a l’existence de Dieu. ` David Bohm, un des plus grands physiciens contemporains, disait : Tout ce que l’homme peut connaˆtre actuelleı ment, c’est l’´nergie, la mati`re. 3 Et encore, il h´site... e e e Croyants comme incroyants, religieux comme scientifiques, auraient sans doute tout int´rˆt ` s’inspirer de cette huee a milit´ de savant, qui est aussi le reflet d’une grande tradition e de sagesse. Toujours il demeurera, au-del` du peu que nous a pourrons jamais connaˆ ıtre, quelque chose qui ´ternellement e nous restera inaccessible et que nous ne pouvons mˆme pas e nommer. Cela, tout homme, aussi savant soit il, devrait humblement le reconnaˆ ıtre. (Du monde dans lequel il va naˆ ıtre, que pourrait par exemple deviner le fœtus encore dans le sein de sa m`re ?) Mais ne pas pouvoir nommer ne nous dispense e pas d’y penser, d’y r´fl´chir et d’agir... e e Cela, des religieux et des scientifiques l’ont bien compris, eux qui, tout en reconnaissant l’insurmontable distance entre science et religion, ont entrepris d’utiliser ces deux modalit´s e de la connaissance dans le cadre d’une critique constructive et r´ciproque de l’une par l’autre. Critique faite, non pas e en vue d’utiliser un mode de la connaissance pour jeter le
2 Voir par exemple : A. Gesch´, Dieu pour penser, 1. Le mal, Cerf, Paris, e 1993. 3 Cit´ par H. Laborit, Comme l’eau qui jaillit, Int´grale des entretiens e e ´ Noms de Dieux d’Edmond Blattchen, Alice Editions, Bruxelles, et RTBF Li`ge, 2000. e

12

Dieu cach´ et R´el voil´. L’une et l’autre Alliance e e e

discr´dit sur l’autre, mais pour d´passer leurs limitations e e en reconnaissant des sp´cificit´s diff´rentes ` nos diverses e e e a constructions de la v´rit´. 4 e e C’est cette critique constructive et r´ciproque de diff´rents e e domaines de la connaissance que je voudrais poursuivre dans le contexte de l’approfondissement de l’id´e de Dieu. Id´e e e dont le th´ologien Adolphe Gesch´ nous rappelle que mˆme e e e comme pur symbole ou abstraction, elle repr´sente dans l’hise toire de la pens´e l’id´e la plus extrˆme, celle au-del` ou en e e e a de¸` de laquelle il n’y a pas, faux ou vrai, de concept plus ca ultime. 5 Id´e qui ne peut que se bˆtir progressivement, a e a ` travers les doutes, les esp´rances, les confrontations, les diae logues et les intuitions de ceux et de celles qui, tout en reconnaissant la multiplicit´ mais aussi la relativit´ des diverses e e approches d’une inatteignable V´rit´, n’en continuent pas e e moins leur inlassable travail de fourmi. Id´e de Dieu enfin e que je tenterai d’explorer en partant des objections que sont la science, le Mal ainsi que certaines d´rives des religions. e Objections qui permettront peut-ˆtre d’atteindre a quelque e ` bribe de v´rit´. V´rit´ qui, pour certains, s’identifie a un e e e e ` ˆ Etre, assur´ment lointain, mais qui, parfois aussi, peut Se e r´v´ler tellement proche. V´rit´ que d’autres pr´f´reront ree e e e ee connaˆ dans l’alliance de l’Homme avec la Nature et dans ıtre sa participation a quelque chose qui le d´passe. ` e

4 Je pense en particulier aux scientifiques de haut niveau, membres de l’Universit´ interdisciplinaire de Paris (UIP) qui organise des rencontres sur e le th`me des rapports entre science et foi. Parmi eux on trouve, entre autres, e le physicien fran¸ais Bernard d’Espagnat, le thermodynamicien belge, prix c Nobel de chimie, Ilya Prigogine (depuis lors d´c´d´) et l’Am´ricain d’origine e e e e vietnamienne Trinh Xuan Thuan, sp´cialiste de l’astronomie extragalactique. e 5 A. Gesch´, Dieu pour penser, 1. Le Mal, p. 7, Cerf, Paris, 1993. e

Premi`re partie : e Science et foi

L’hypoth`se de l’atome primitif (ou du big bang) est e l’antith`se de la cr´ation surnaturelle du monde. e e Georges Lemaˆ ıtre Je pr´f`re pour ma part ce commencement naturel ee a ` la chiquenaude dont parlait Pascal avant Laplace et par laquelle Dieu serait intervenu dans le domaine des causes secondes pour mettre le monde en mouvement. Je pr´f`re penser au Dieu cach´ d’Isa¨ : Deus ee e ıe absconditus salvator, au Dieu suprˆme et inaccessie ble : “Personne n’a connu Dieu”, dit saint Jean, au Dieu cach´ mˆme dans le commencement du monde. e e Georges Lemaˆ ıtre

1

V´rit´ scientifique, croyance en e e Dieu

Introduction De toutes les objections ` la croyance en Dieu, c’est sans a doute celle qui r´sulte de l’opposition s´culaire entre e e science et religion qui, de loin, demeure la plus r´pandue e dans le milieu intellectuel. Les racines de cette opposition sont a rechercher dans le contexte de certains ´v´nements ` e e ´ historiques. C’est tout d’abord l’Eglise qui, a de nombreuses ` reprises dans le pass´, a pr´tendu (` tort) s’opposer aux e e a conclusions de la science. Certains de ses dignitaires aimant volontiers ˆtre per¸us comme les repr´sentants de Dieu sur e c e Terre, il ´tait presque normal d’en arriver a la conclusion e ` qu’entre Dieu et la science, il fallait faire un choix. Cette attitude intransigeante et provocatrice des autorit´s religieuses e a depuis lors ´t´ reprise – par r´action ou par conviction – ee e par de tr`s ´minents scientifiques – dont de nombreux prix e e Nobel – qui ont plaid´ la th`se selon laquelle la d´marche e e e scientifique et la d´marche religieuse sont et resteront ` tout e a jamais inconciliables. Or, a notre ´poque o` la d´marche ` e u e scientifique apparaˆ comme incontournable, la remise ` ıt a

16

Dieu cach´ et R´el voil´. L’une et l’autre Alliance e e e

l’ordre du jour de la religion en tant qu’ali´nation est donc e a ` nouveau d’actualit´. Cette attitude est prˆn´e, tant par e o e certains repr´sentants de l’ath´isme philosophique que par e e des membres ´minents de la communaut´ scientifique. Ces e e derniers avouant volontiers que leurs recherches ne conduisent finalement qu’` mettre de plus en plus en ´vidence le a e cheminement vers une glaciale impersonnalit´ des lois de la e Nature (S. Weinberg). On pourrait faire remonter les pr´mices de l’ath´isme e e scientifique moderne a une anecdote qui concerne Pierre ` Simon de Laplace. Ce c´l`bre astronome et math´maticien ee e fran¸ais publia en 1796 son Exposition du syst`me du monde. c e Dans cet ouvrage, il avance l’hypoth`se selon laquelle le e syst`me solaire serait n´ d’une n´buleuse primitive a temp´e e e ` e rature tr`s ´lev´e et en rotation autour d’un axe. Le ree e e froidissement des couches ext´rieures de cette n´buleuse, e e joint a la rotation de l’ensemble, aurait engendr´ les plan`tes ` e e du syst`me solaire, tandis que le noyau central aurait form´ e e ` le soleil. A ce sujet, on raconte qu’` l’empereur Napol´on a e qui lui avait pos´ la question : Et Dieu dans tout cela ?, e le savant, r´sumant une hypoth`se de travail propre a la e e ` science, aurait r´pondu : Sire, je n’ai pas eu besoin de cette e hypoth`se. Depuis lors, nombre de scientifiques et de ree ligieux ont interpr´t´ la r´ponse du savant comme une sorte ee e de profession de foi qui, orgueilleusement, consacrait la primaut´ de la science sur les spiritualit´s. Or, il ne s’agit bien e e ´videmment pas de cela. Simplement, dans le cadre d’une e d´marche scientifique qui d´crit un ph´nom`ne de la Nae e e e ture, les arguments ne peuvent ˆtre que scientifiques et Dieu e n’en est pas un. L’originalit´ et le cˆt´ provocateur de la r´ponse du sae oe e vant tiennent donc d’abord au fait qu’il n’en avait pas toujours ´t´ ainsi et que, depuis bien longtemps, dans l’esprit de ee l’Homme existait une symbiose entre forces divines et forces de la Nature. C’est ainsi que, depuis pratiquement la nuit des temps, les Anciens avaient expliqu´ les ph´nom`nes cose e e

V´rit´ scientifique, croyance en Dieu e e

17

miques et m´t´orologiques par l’intervention des dieux. Enee ´ suite le Dieu jud´o-chr´tien et les Ecritures ont ´t´ utilis´s e e ee e pour expliquer des ph´nom`nes qui, ult´rieurement, ont re¸u e e e c une justification scientifique. Avec la cons´quence que, bien e souvent, certains scientifiques ont ´t´ contraints – parfois ee bien malgr´ eux – de se r´fugier dans l’agnosticisme, voire e e dans l’ath´isme, pour ne pas devoir renier, a l’instar de e ` Galil´e, la valeur et l’exactitude des r´sultats de leurs ree e cherches. Ainsi, c’est la condamnation de sa th´orie de la e mutation des esp`ces qui conduisit progressivement Darwin e de la croyance au th´isme et enfin a l’agnosticisme. Dans e ` cette th´orie, le savant s’opposait en effet ` l’opinion unie a versellement r´pandue selon laquelle c’est Dieu qui gouverne e le monde au travers de lois invariables. Au vingti`me si`cle, c’est le biochimiste fran¸ais Jacques e e c Monod, prix Nobel de m´decine, qui a en quelque sorte proe ` long´ la voie qui avait ´t´ ouverte par Darwin. A la diff´rence e ee e cependant de Darwin, Jacques Monod, en existentialiste fier de son d´sespoir, d´sire, en plus de diffuser les r´sultats de e e e sa recherche, mettre l’accent sur l’isolement et l’absurdit´ e du monde qui, selon lui, d´coulaient naturellement de ses e observations sur le monde vivant. C’est ainsi que dans son ouvrage mythique Le Hasard et la N´cessit´, il se sent dans e e l’obligation morale de conclure sa vision de l’absurdit´ de e l’existence humaine par une profession de foi certes non d´nu´e de grandeur et de dignit´ : L’ancienne alliance est e e e rompue ; l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensit´ e 1 indiff´rente de l’Univers, d’o` il a ´merg´ par hasard. e u e e Plus pr`s de nous, c’est Stephen Weinberg, prix Nobel e de physique qui, n’ayant trouv´ au cours de ses recherches e aucun Dieu Se souciant du statut accord´ ` la vie ou pare a ticipant a des normes pour la morale, d´fend son ath´isme ` e e avec un z`le militant. Actant de ce que plus l’univers nous e

1 J.

Monod, Le Hasard et la N´cessit´, p. 194, Seuil, Paris, 1970. e e

18

Dieu cach´ et R´el voil´. L’une et l’autre Alliance e e e

semble compr´hensible, et plus il semble absurde,2 Stephen e Weinberg conclut le chapitre Et Dieu dans tout ¸a ? de son c ouvrage Le rˆve d’une th´orie ultime, par l’affirmation selon e e laquelle r´sister a la croyance en Dieu est un honneur. 3 e ` C’est enfin Jean Bricmont, professeur de physique th´orie que a l’Universit´ de Louvain qui, dans une profession de foi ` e en l’ath´isme, r´sume assez bien tout un courant de pens´e e e e de plus en plus r´pandu dans le monde scientifique : En tout e cas, la critique de la religion reste une ´tape irrempla¸ae c ble dans la transformation de cette “vall´e de larmes” en e un monde v´ritablement humain, d´barrass´ ` la fois de ses e e ea dieux et de ses maˆtres. 4 ı Cette courte pr´sentation de l’antagonisme science-foi pere met d´j` de pointer du doigt un des nœuds du probl`me. ea e Celui de la trop rapide identification, aussi bien par les croyants que par les incroyants, de Dieu qui – presque par d´finition oserais-je dire – est ineffable et inconnaissable et e du Dieu (ou des dieux) des religions. Or, si les religions ont ouvert l’Homme au sens du sacr´ et l’ont aid´ ` respecter e e a des pr´ceptes ´thiques, elles l’ont aussi trop souvent men´, e e e non seulement aux pires erreurs, mais aussi aux plus atroces aberrations et horreurs. C’est pourquoi, au vu de ce que des religions ont parfois fait de leurs dieux, la virulence des propos tenus par certains partisans de l’incompatibilit´ de e la science et de la foi est compr´hensible. Pour un sciene tifique, il est ´galement l´gitime de r´sister ` la tentation e e e a d’expliquer les ph´nom`nes naturels par une intervention die e vine. Succomber ` cette tentation signifierait en effet la fin de a tout esprit de recherche et d’invention. Plus regrettable par
2 S. Weinberg, Les trois premi`res minutes de l’Univers, p. 179, Seuil, Paris, e 1978. 3 S. Weinberg, Le rˆve d’une th´orie ultime, p. 232, Odile Jacob, Paris, e e 1997. 4 J. Bricmont, Science et religion : l’irr´ductible antagonisme ; dans : O` va e u ´ Dieu ?, p. 261, Revue de l’Universit´ de Bruxelles, 1999/1, Editions Complexe, e Bruxelles.

V´rit´ scientifique, croyance en Dieu e e

19

contre est le refus – chez certains scientifiques comme chez certains religieux – de reconnaˆ ıtre l’existence de plusieurs rationalit´s se pr´occupant d’enjeux et d’int´rˆts diff´rents. e e ee e C’est cette attitude corporatiste que regrette le physicien Bernard d’Espagnat lorsqu’il d´fend l’id´e selon laquelle le e e rˆle essentiel de la science est sp´cifiquement r´f´r´ ` la seule o e ee ea r´alit´ empirique, mais qu’` cˆt´ de cette r´alit´ il y a aussi e e a oe e e autre chose ` laquelle le R´el participe. a e Je voudrais aborder ici la question des rapports sciencefoi de fa¸on tr`s concr`te et tr`s progressive en exposant c e e e l’id´e que certains scientifiques, parmi les plus connus et les e plus ´minents, se sont faite de Dieu. C’est la raison pour e laquelle je brosserai parfois un bref tableau du domaine dans lequel ces scientifiques se sont illustr´s ainsi que des avanc´es e e qui leur sont attribu´es. Ceci devrait – du moins je l’esp`re e e – permettre aux lecteurs moins port´s sur tout ce qui touche e au scientifique de r´aliser ce que la recherche fondamentale e de haut niveau peut avoir de fascinant et de valorisant. Et cela non seulement pour les protagonistes de cette recherche mais ´galement, de fa¸on plus g´n´rale, pour l’ensemble de e c e e la communaut´ humaine. Ensuite je tenterai de donner une e id´e de la fa¸on dont ces scientifiques se sont situ´s par e c e rapport a l’id´e d’un Dieu ou d’un principe divin. Enfin, ` e il m’a sembl´ opportun de r´fl´chir ´galement aux conflits e e e e avec la religion auxquels certaines d´couvertes ont conduit. e Pour le grand public, c’est par l’exemple d´monstratif de e l’affaire Galil´e que ces conflits ont sans doute le mieux e ´t´ mis en ´vidence. C’est donc par un succinct rappel de ee e cette affaire que je fais d´buter cette histoire d´j` longue et e ea complexe des rapports tumultueux entre repr´sentants du e monde scientifique et repr´sentants du monde religieux. e

20

Dieu cach´ et R´el voil´. L’une et l’autre Alliance e e e

Deux controverses qui ont marqu´ l’histoire e
L’affaire Galil´e e

L’histoire est trop connue pour qu’il soit encore n´cessaire e de la raconter dans tous les d´tails. Rappelons simplement e que, dans son ouvrage intitul´ Dialogue sur les deux grands e syst`mes du monde, ptol´m´en et copernicien, publi´ le 21 e e e e f´vrier 1632 apr`s avoir re¸u l’imprimatur, Galil´e prend e e c e position pour le syst`me h´liocentrique que le chanoine ase e tronome polonais Copernic proposa en 1543, peu de temps avant son d´c`s. Le savant se d´marque ainsi du syst`me e e e e g´ocentrique de l’astronome de l’Antiquit´ Ptol´m´e qui, a e e e e ` cette ´poque encore, servait de r´f´rence universelle. Apr`s e ee e avoir cru que les ´loges re¸us du pape Urbain VIII et de e c ´ membres influents de l’Eglise romaine le mettaient ` l’abri a d’une condamnation, le savant a cependant rapidement dˆ u d´chanter. Les graves difficult´s politiques auxquelles ´tait e e e confront´ le r´gime pontifical, en mˆme temps que la puise e e sance de l’inquisition et l’hostilit´ des j´suites et des philosoe e phes, firent que le vieux savant (70 ans) fut condamn´ le 22 e juin 1632 a lire un texte d’abjuration dans lequel il d´clara : ` e D’un cœur sinc`re, et en toute bonne foi, j’abjure, je maudis e et je d´teste les susdites erreurs et h´r´sies, et, d’une mani`re e e e e g´n´rale, et quelles qu’elles soient, toutes autres erreurs, e e ´ h´r´sies et croyances contraires a la Sainte Eglise. 5 e e ` Peut-ˆtre davantage encore que la demande d’abjuration e – qu’il faut resituer dans le contexte de l’´poque o` l’inquisie u tion n’´tait pas uniquement le fait du pouvoir religieux mais e ´galement du pouvoir s´culier – ce qui pose encore probl`me e e e actuellement, c’est le temps qu’il a fallu a l’Eglise pour re` ´ connaˆ son erreur. Ce n’est en effet qu’en 1992, et au terme ıtre d’une enquˆte qui avait dur´ onze ans, que, en pr´sence e e e du pape, le cardinal Poupard d´clara : Certains th´ologiens e e
5 L. Geymonat, Galil´e, traduit par P.-H. Michel, Seuil, Paris, 1992 ; cit´ e e dans Les G´nies de la science, novembre 1999, p. 89. e