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Direction spirituelle et temps modernes

De
204 pages
Confesseur et professeur, théologien et psychologue « praticien», membre de délégations du Saint-Siège à plusieurs Conférences internationales, à l'écoute d'un monde qu'il parcourt sans cesse, M. Jean-Pierre Schaller a trouvé le temps de présenter à l'Université de Paris IV une thèse de troisième cycle qui a fourni la matière du présent ouvrage. C'est dire que ce penseur thomiste, au courant des méthodes médicales et psychanalytiques les plus récentes, a brillamment réussi à se plier aux exigences de la philologie et de l'histoire.

M. Schaller étudie quelque quatre cents volumes, de dates et même de langues différentes. Il a su en faire un ensemble cohérent en cherchant l'unité, non du côté des auteurs, mais de celui du public français qui, depuis cent cinquante ans, s'est nourri non seulement de productions nouvelles, mais de traductions et de rééditions plus ou moins fidèles : ce dernier trait ne doit pas étonner, puisque les lecteurs dévots ont longtemps préféré à la bande « vient de paraître » la consécration des siècles, surtout quand s'y joint l'approbation solennelle de l'Église. Ces « réemplois » ne laissaient pourtant pas de faire problème, car la profonde évolution de la société et des mentalités pendant plusieurs siècles ne permettait pas de lire ces classiques avec les mêmes préoccupations que ceux à qui ils étaient destinés (cela d'autant plus qu'il s'agit généralement de lettres de direction). Mais les scrupules historiques resteront longtemps étrangers aux compilateurs du XIXe siècle : Beaudenom avoue même ne recourir à saint François de Sales que pour « s'adapter plus facilement aux pauvres âmes de son temps ».

Dans la mesure où l'on peut fixer une date, le tournant se place en 1875 avec les « petites leçons » données dans la crypte de Saint-Augustin par le vicaire Henry Huvelin, ancien normalien. Il n'en sortira d'abord qu'un mince recueil, Bossuet, Fénelon et le quiétisme, mais avec son ami Henri Housaye, Huvelin est aussi à l'origine du renouveau de la spiritualité bérullienne, victime pendant deux siècles d'un oubli presque total. Henri Brémond, « écho sonore », mettra à la portée d'un très large public ces intuitions géniales dans son Histoire littéraire du sentiment religieux.

L'effort historique que s'est imposé M. Schaller n'a pas été vain sur d'autres plans. Il lui a permis de montrer que certaines méthodes que l'on croit nouvelles ont, en fait, de solides lettres de noblesse : la recherche des fausses motivations était par exemple recommandée dès le milieu du XVIIe siècle par un Jean-François Senault ou un Jacques Esprit. Un colloque tout récent sur la névrose obsessionnelle (1975) vient d'être illustré par la publication intégrale du Traité des scrupules de J.J. Duguet (1717). « En psychiatrie, écrit le Prof Yves Pélicier, le moderne est souvent de l'ancien oublié. Pour ne rien perdre, ii faut chercher en avant et en arrière » [Yves PÉLICIER, Colloque sur la névrose obsessionnelle suivie de l'intégralité du traité des scrupules de J.J. Duguet (1717). Éditions Pfizer, Vapeurs 2, Paris, 1976 (Laboratoires Pfizer, 86, Rue de Paris, 91400 Orsay), p. 7.]. M. Schaller applique le principe à la direction et il a lui-même souligné le parallélisme de sa démarche « pluridisciplinaire » avec celle du docteur Alexis Carrel, tout en marquant l'impossibilité de ramener le religieux air naturel.

D'aucuns jugeront sans doute qu'une étude sur la direction spirituelle, si réussie qu'elle soit, ne peut plus désormais être qu'un « inventaire après décès » : il ne s'agirait jamais que d'exercices individuels, détournant de l'activité sociale et interposant en outre un homme entre l'inspiration de l'Esprit et des communautés qu'il serait possible d'étudier d'un point de vue quantitatif. Ces modes seraient plus redoutables si elles ne se heurtaient à d'autres tendances : sans parler de la psychanalyse, non seulement des protestants remettent en honneur la cure d'âme, mais on cherche de plus en plus des maîtres spirituels en Perse, en Inde, au Thibet et dans le bouddhisme zen [Voir Le maître spirituel dans les grandes traditions d'Occident et d'Orient, Hermès, N° 4, 1967]. De sorte qu'on permettra à un vieil historien du XVIIe siècle de se reporter quatre siècles en arrière. Le clergé français était alors nombreux, mais incapable, et la Réforme semblait drainer les forces vives du christianisme. Et, pourtant, dès 1690, La Bruyère constatait que c'était se singulariser fâcheusement que de n'avoir pas de directeur. Que le XVIIe siècle français ait vu apparaître des spirituels de génie ne rend qu'en partie compte d'un renversement si rapide. Ils n'étaint malgré tout qu'en très petit nombre : « Choisissez un directeur entre mille. disait Avila, et moi je vous dis entre dix mille » - ce mot stupéfiant est de saint François de Sales - et d'autre part Saint-Cyran (« le directeur chrétien par excellence », aux yeux de Sainte-Beuve) n'eut que quelques dizaines de pénitents. C'est en réalité au livre qu'il faut demander l'explication du phénomène. Si Michel Treuvé a publié en 1690 un Directeur spirituel pour ceux qui n'en ont point (Paris, 1690), des centaines d’autres ouvrages (qu'il s'agisse de traités théoriques ou surtout de démarquages de lettres dont on avait ôté les données concrètes) ont joué le même rôle. Nous ne nous étonnerons donc pas que des « guru de poche » (c'est-à-dire de papier) fournissent à l'heure actuelle un exotisme spirituel à bon marché. Tant par la fermeté de sa pensée que par la richesse des textes qu'il cite, le livre de M. Schaller les remplacera avantageusement. Il sera indispensable à ceux qui pratiquent la direction, « art des arts », que les nouvelles découvertes sur « l'homme, cet inconnu » viennent rendre de plus en plus difficile. Mais ceux qui cherchent un secours dans leurs difficultés intérieures n'en apprécieront que plus ce volume de lecture aisée, d'esprit œcuménique, et où l'on reconnaît la main, « non d'un auteur, mais d'un homme ».

Jean ORCIBAL

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AVANT-PROPOS
Tous ceux qui cherchent à observer le xxe siècle, en gardant une certaine distance afin de demeurer
objectifs remarquent le grand besoin d’une spiritualité qui aide non pas à s’évader du monde mais à savoir
y vivre. Notre civilisation a créé une «effroyable solitude» et par conséquent chacun sent le besoin de se
confier et souhaite qu’on l’écoute. Ensuite beaucoup de gens aspirent à recevoir un conseil après que
patiemment on leur ait donné la possibilité de se raconter. Ce conseil est indispensable devant la complexité
de certaines vies et il arrive, en plus, toujours une heure où l’être humain ressent la primauté du spirituel.
Il faut donc qu’il y ait des responsables capables, sinon d’assouvir cette faim de spirituel, du moins de
présenter quelques aliments substantiels. Les auteurs s’entendent pour affirmer que la vie intérieure est une
construction que l’on édifie avec méthode et intelligence de même qu’avec le sens des réalités quotidiennes.
Aujourd’hui on va souvent chercher conseil chez les psychologues et les médecins, tant les sciences
psychologiques ont connu un développement considérable et une vulgarisation plus ou moins bénéfique.
Traditionnellement on allait quérir l’écoute et le conseil chez les prêtres. Au xxe siècle certains
ecclésiastiques ont méprisé ce genre d’activité, en prétendant qu’ils avaient d’autres besognes plus
importantes ou même en faisant le procès de ce qu’on a toujours nommé la direction spirituelle. Il y a aussi
des prêtres qui se sentent gênés ou incapables de conduire les âmes avec compétence.
Il serait cependant naïf de croire que la direction d’âme est une pratique appartenant au passé. Elle a
connu un grand essor au xvie siècle espagnol avec Ignace de Loyola ou Jean de la Croix et au xviic siècle
français avec François de Sales ou Fénelon. Elle n’a pour autant pas du tout été ignorée à la fin du
xixe siècle ou durant la première moitié du xxe. C’est ce que cet essai va s’efforcer de montrer.
Il y a eu une évolution dans la notion de «direction», à cause de multiples influences extérieures,
mais la conduite des âmes connaît une continuité, ne serait-ce que du fait qu’elle appartient à la mission
authentique du prêtre ou du pasteur et que la charité sacerdotale requiert «une disponibilité permanente à
l’écoute et au conseil». On a publié encore en 1945 des Lettres spirituelles composées par le Père
A.M. Falaize O.P. entre 1930 et 1942 et en 1946 des Lettres de Direction, écrites par le Père
M.V. Bemadot O.P. 1917 et 19251. Ainsi le genre ne semble pas devoir disparaître.
• e
*
1. A.M. Falaize o .p., Lettres spirituelles. Paris, Le Cerf, 1945 (329 p.). L’Eau Vive.
M.V. Bernadot o.p., Lettres de Direction. Paris, Le Cerf, 1946 (178 p.). L’Eau vive. Il faut citer également les t r c s volumes de
lettres constituant les Écrits spirituels du Père Albert Peyriguere. Ces lettres de direction (Paris, Le Centurion) sont aussi un peu
le journal de l’auteur et s’étendent de 1918 à 1959 : T.sI. : Laissez-vous saisir par le Christ (1962, 189 p.), T. Il : Par les chemins
que Dieu choisit (1965, 207 p.),T . III : Une vie qui crie l'Évangile (1967, 288 p.).
— 9La fin du xixe siècle et le début du siècle suivant ont été très marqués par la crise moderniste. Or les
auteurs qui furent rangés sous cette étiquette n’ignoraient pas la nécessité d’une spiritualité et le besoin d’être
guidé : Laberthonnière en est la preuve. De même à cette époque il y eut des «directeurs» extrêmement
perspicaces, comme Mgr C.L. Gay ou Mgr d’Hulst, qui continuaient à être préoccupés par le souci de
mener les âmes. Pareillement on découvre alors, indépendamment de la crise moderniste, une corres­
pondance ou des traités qui exposent le problème de la direction spirituelle de façon saisissante comme chez
l’Abbé Huvelin ou le Père de Foucauld. Ce sont là des précurseurs d’un esprit nouveau.
A cette époque également, et plus tard davantage encore, on verra se développer une psychologie allant
en profondeur. La direction d’âme ne pouvait rester étrangère à ces recherches et peu à peu une
collaboration s’établit entre prêtres et médecins pour mieux venir au secours de ceux qui traversent un
conflit moral ou spirituel.
L’étude de la notion de direction d’âme réclame cependant qu’on s’efforce de pénétrer le pourquoi des
accusations portées contre une telle méthode. On verra vite l’injustice de certains préjugés : à cause de
diverses maladresses commises par des particuliers, o.n a généralisé le procès. On se rendra également
compte que si parfois la théologie pastorale protestante a reproché certaines attitudes aux directeurs
catholiques, il existe néanmoins une «direction spirituelle» dans la religion réformée et qui n’est pas
seulement la cure d’âme classique.
Enfin il convient en ce domaine de relever le rapport étroit entre la direction d’âme et la notion de
sainteté. Déjà en 1899 le Père A.M. Weiss O.P. affirmait : «Soit qu’on n’ait aucune idée de la science des
saints, soit qu’on ait renoncé complètement aux efforts pour arriver à la sainteté, soit qu’on croie être déjà
assez parfait pour pouvoir se passer de toute direction, il est triste de constater que c’est surtout sur le
chemin de la sainteté qu’on ne veut pas reconnaître la nécessité d’une direction. Chose encore pire, on va
parfois jusqu’à ériger en principe la lutte contre elle, et on la prêche comme une ligne de conduite à tenir par
quiconque désire devenir libre»2. Plus tard, dans une étude sur la personnalité et la sainteté, Alexandre
Roldan écrira que «le seul but auquel doit aspirer le directeur est de conduire ses dirigés à la sainteté»3.
Sur ce chemin qui conduit à la sainteté on risque de déplaire parfois puisqu’il faudra ramer ici et là à
contre-courant, sans chercher à gagner la faveur des fidèles au prix de concessions. Le directeur n’est pas un
psychothérapeute — on le souligne dans ce travail — puisqu’il doit d’abord faire aimer Dieu et le prochain.
Les diverses réalisations possibles de la charité vont créer les divers types possibles de sainteté. Le Père
Bemadot, dans les lettres citées, rappelle que si le problème d’un chrétien est d’être un saint, cela ne signifie
point qu’il n’a pas à ressembler à tout le monde «par le dehors». Simplement on pratiquera l’oubli de soi, car
«on ne se sanctifie jamais pour soi seul». Cette notion plus étendue de la sainteté, considérant l’entourage et
la vie de chaque jour, s’adressant aussi bien aux laïcs absorbés par mille tâches qu’à ceux qui prient dans les
monastèrès, sera une des grandes préoccupations du deuxième Concile du Vatican.
Tel est le plan que peut observer celui qui veut considérer l’évolution d’une notion qui a toujours été
attachée à la vie spirituelle. L’affirmation du Père J.M. Perrin O.P. paraît excessive lorsqu’il écrit : « Il semble
que la direction spirituelle ait à peu près disparu sous la forme qu’elle avait encore pendant les trente
2. Albert Maria Weiss o.p., Apologie du christianisme, au point de vue des moeurs et de la civilisation. Traduit de l’allemand
sur la 3e édition par l’abbé Lazare Collin. Paris-Lyon, Briguet, 1899, T. X., p. 27. L’auteur ajoute : «Malheureusement cet esprit
est devenu l’esprit général. On se considère soi-même non seulement comme parfait, parce qu’on est convaincu de ne pas avoir
besoin de direction; mais on regarde même avec dédain, et on enseigne partout à considérer et à traiter avec mépris ceux qui
croient devoir gravir le chemin de la perfection selon les simples principes de la raison ordinaire, c’est-à-dire en s’attachant à une
direction sûre». L’ouvrage allemand, Apologie des Christentums, parut entre 1878 et 1889, en cinq volumes.
3. Alexandre Roldan, Personnalité et Sainteté. Introduction à VAscétique différentielle. Traduit de l’espagnol par Léon
Barbey. Lyon, Vitte, 1964, (595 p.), p. 179.
IOpremières années du siècle, aussi bien chez les prêtres que chez les laïcs»4. La littérature religieuse et la
pratique pastorale ne semblent pas confirmer cette disparition. On prétend que même si on a parfois besoin
d’un conseiller pour prendre une décision, d’un professeur pour savoir que penser ou d’un homme
expérimenté pour être informé du chemin à parcourir, «tout cela reste cependant extérieur à la relation de
personne à personne qui, dans la foi, unit le disciple au Seigneur». Mais cet «extérieur» permet de purifier
l’intérieur et de prendre conscience des vrais motifs qui nous font agir.
En effet, dans la rencontre de deux personnes libres, le Christ et son disciple, peuvent s’infiltrer des
illusions. Même si le prêtre et le fidèle écoutent ensemble le Maître unique, une certaine «technique
psychologique» sous-tend les rouages spirituels. Il y a toujours le danger de se chercher soi-même et de ne
pas assez discerner le sens de Dieu. Le Père J.M. Perrin écrit avec humilité : «Il n’est pas sûr que les sciences
humaines dépassent ce que les spirituels des siècles passés avaient pu observer de la connaissance de
l’homme, de ses motivations cachées et des mélanges qui troublent parfois les plus beaux sentiments. Il est
certain, par contre, que l’envahissement du «psychologisme» constitue un vrai danger. Des rudiments de
psychologie font classer les gens au lieu de les servir; on les enferme en eux-mêmes au lieu de les libérer; on
les mécanise... au lieu de les diviniser» (iibidem, p. 35).
Il est manifeste que les anciens auteurs connaissaient remarquablement les fausses motivations et cela
sera souvent rappelé dans cet essai. Dès que l’on traitait de la passion, les moralistes enseignaient, fidèles à la
tradition thomiste, que ce mouvement de l’appétit peut changer le corps «car outre que ses mouvements sont
violents, et qu’ils ne méritent presque pas le nom de passions quand ils sont modérés, ils ont tant d’accès
avec le sens, et les sens ont tant de communications avec le corps, qu’il est impossible que leurs désordres ne
lui causent de l’altération»5.
Ces affirmations du Père J.F. Senault, en 1641, sont soutenues par un ouvrage de Jacques Esprit (1611-
1678) sur la fausseté des vertus humaines. L’auteur estime que l’amour propre est l’inventeur de tous les
stratagèmes que l’homme met en usage et il ajoute avec sévérité : «Dieu condamne le cœur de la plupart de
ceux dont tout le monde admire les actions, et que n’ayant égard qu’à nos dispositions intérieures et à nos
véritables intentions, il voit comme de fausses vertus, les vertus qui brillent le plus et qui passent pour les
plus excellentes»6. Jacques Esprit était un moraliste, devenu précepteur des enfants du Prince de Conti, et
doutait un peu de la sincérité de l’homme : « La cause véritable de l’estime qu’on a pour les vertus humaines,
est qu’on ne considère que leurs offices, c’est-à-dire cette variété de devoirs dont les hommes s’acquittent, et
qu’on n’examine point quelles sont les fins qu’ils se proposent lorsqu’ils s’acquittent de ces devoirs, quoique
sans la connaissance de ces fins il soit impossible de porter un jugement solide de leurs vertus» (ibidem,
P-- 129). ......................
C’est presque là déjà un traité des motivations et il est bon de rappeler que l’auteur est contemporain du
Duc de la Rochefoucauld (1613-1680). Cette crainte devant l’absence éventuelle de sincérité était une
manière d’éclairer les directeurs d’âmes car on redoutait, par exemple, que celui qui voulait s’acquérir la
bienveillance de tous, cherchât surtout l’utilité « pour établir ses affaires » ou que celui qui souhaitait la vérité
craignât surtout la honte d’être dupé...
Cet enseignement sera repris plus tard avec un vocabulaire rafraîchi et des précisions nouvelles
apportées souvent par différentes disciplines médicales. Mais lorsque Senault parle des passions comme des
«filles du corps et de l’âme», il sait déjà le rôle du somatique dans notre comportement. Au début du xixe
siècle les médecins traiteront des «passions tristes» et chercherotit à considérer les facultés morales sous le
point de vue médical. Jacques-Joseph Moreau sait bien que l’art de guérir exige «d’autres talents que celui
d’administrer des médicaments». Il observe les pénibles effets de l’amour contrarié et le puissant stimulant
4. J.-M. Perrin o.p., La direction spirituelle. Recherche de la sainteté. Dans la Vie spirituelle, juillet 1967, T. 117, N ° 540,
p. 28.
5. J. François Senault, De l'usage des passions. Paris, chez la Veuve Jean Camusat, 1641, p. 19. ^
6. Jacques Esprit, La fausseté des vertus humaines. A Paris, chez Guillaume Desprez, 1678, 2 tomes, T. I. Epître; à
Mgr le Dauphin.
I Ique représente l'espérance7. Il considère cette dernière vertu comme un ressort apte à redonner la santé :
«C’est là sans doute un effort purement physique que ce passage de l’état de maladie à la santé; et si la cause
première et apparente qui l’a provoqué est morale, il est aussi incontestablement le résultat d’une cause
seconde, matérielle. Car enfin, la santé, la maladie, ce sont nos organes placés dans telles ou\elles
conditions, et l’espérance, pour les remuer, a dû employer un levier d’une nature analogue» (ibidem,
P* 69).
A ce propos il y a un texte saisissant de Laënnec montrant comment la vie religieuse mal comprise peut
détourner l’homme des plans divins : « J’ai eu pendant dix ans sous les yeux un exemple frappant de
l’influence qu’ont les affections tristes sur la production de la phtisie pulmonaire. Il a existé pendant cet
espace de temps à Paris une communauté religieuse de femmes, de fondation nouvelle, et qui n’a jamais pu
obtenir de l’autorité ecclésiastique qu’une tolérance provisoire, à cause de l’extrême rigueur de ses règles.
Quoique leur régime alimentaire fut fort austère, il n’avait cependant rien qui fût au-dessus des forces de la
nature; mais l’esprit dans lequel on dirigeait ces religieuses produisait des effets aussi fâcheux que
surprenants. Non seulement on fixait leur attention sur les vérités les plus terribles de la religion, mais on
s’attachait à les éprouver par toutes sortes de contrariétés, afin de les faire parvenir dans le plus court espace
de temps à un entier renoncement à leur propre volonté. L’effet de cette direction était le même chez toutes :
au bout d’un ou deux mois de séjour dans cette maison, les règles se supprimaient, et un mois ou deux après la
phtisie était manifeste. Comme elles ne faisaient point de vœux, je les engageais dès que les premiers
symptômes de la maladie se manifestaient, à quitter la maison et presque toutes celles qui ont suivi ce
conseil ont guéri, quoique plusieurs d’entre elles présentassent déjà les symptômes de la phtisie d’une
manière très manifeste. Pendant les dix années que j’ai été le médecin de cette maison, je l’ai vue renouvelée
deux ou trois fois par la perte successive de tous ses membres, à l’exception d’un bien petit nombre, composé
principalement de la supérieure, de la tourière, et des sœurs qui avaient soin du jardin, de la cuisine et de
l’infirmerie : et il est à remarquer que ces personnes étaient celles qui avaient le plus de distractions
habituelles dans la maison, et qu’elles en sortaient en outre très fréquemment pour aller chercher ou porter
de l’ouvrage en ville»8.
Une pareille observation révèle la connaissance qu’on avait déjà alors des erreurs que peuvent cacher la
résignation et le renoncement qui cultivent un refus inconscient de se défendre contre la maladie. On aspire à
la vie étemelle au point de trouver méprisable le passage sur la terre. Telle n’est pas la spiritualité équilibrée
des directeurs qui entendent que le chrétien réalise harmonieusement et pleinement sa destinée d’homme
mortel. Les considérations médicales éclairent ici des déviations possibles sur les voies du salut.
Toute cette littérature prépare donc une façon renouvelée d’appréhender les âmes et on sait que les
«modernistes» saluaient de tels efforts pour rajeunir l’art de venir au secours de l’homme sous les optiques
les plus variées. En France, avant les traductions de Freud qui n’apparurent que tardivement, on connaissait
W. Wundt (1832-1920), le philosophe allemand qui est à l’origine de la psychologie expérimentale. Cet
auteur étudie également les facteurs qui font agir : «Habituellement, on entend par motifs toutes les
déterminations extérieures d’une action, qui, dans un cas donné, se trouvent déjà prêtes au milieu de notre
conscience... Or tous ces motifs pris ensemble ne déterminent pas l’action. Car il n’a pas été tenu compte du
poids tout entier de la personnalité de l’individu qui veut et qui est exprimée par l’éducation, les vicissitudes
7. J.J. Moreau de Tours, Les facultés morales considérées sous le point de vue médical. Paris, à la Librairie des Sciences
Médicales, 1836. L’auteur écrit : «On connaît les tristes effets de l’amour contrarié : l’abattement, la prostration des forces
physiques et morales, l’inaptitude des organes à remplir leurs fonctions, la langueur, l’émaciation, le dépérissement, la mort enfin »
(p. 66). Et encore : « L’espérance au coeur de l’homme est un stimulant puissant, qui ébranle doucement le système sensible,
accélère la circulation, remonte l’énergie et le ton des fonctions organiques, répartit plus également le fluide nerveux, enfin dégage
les parties malades en provoquant ces mouvements généraux de l’économie que l’on a appelés des crises...» (p. 68).
8. Laennec, Traité de l'Auscultation médiate et des maladies des poumons et du coeur. Paris, Chaudé, 1826, seconde édition
entièrement refondue par l’auteur, T. I. (728 p.) p. 647-648. Parlant de l’influence «des chagrins profonds et de longue durée»,
Laënnec écrivait aussi à la page précédente : « Parmi les causes occasionnelles de la phtisie pulmonaire, je n’en connais pas de plus
certaines que les passions tristes... et il est à remarquer que la même cause est celle qui paraît le plus contribuer au développement
des cancers et de toutes les productions accidentelles qui n’ont pas-d’analogues dans l’économie animale».
12de la vie et par les propriétés innées que nous appelons son caractère. Ce qui détermine la volonté humaine
avant les motifs extérieurs, c’est le caractère»9.
Ce texte parut en français en 1886, et provenait des Éléments de psychologie.physiologique de l’auteur.
Wund voit deux tâches de la science : d’abord scruter les phénomènes biologiques qui tiennent le milieu
entre l’expérience interne et externe et qui exigent donc une double observation ; ensuite utiliser les résultats
de cette investigation pour «mieux dévoiler et comprendre l’être humain tout entier». L’auteur estime que
son époque connaît enfin un rapprochement entre l’observation psychologique de soi-même et les méthodes
de physiologie expérimentale : «Les psychologues contemporains ont simultanément commencé par se
rendre plus familiers avec l’expérience physiologique, et les physiologistes ont senti la nécessité de consulter
la psychologie, relativement à certaines questions limitrophes, auxquelles ils se heurtaient»10.
Ce point de vue psychophysique, que Charcot n’ignore point11 et qui sera ensuite très développé par les
sciences psychosomatiques, attirera l’attention des directeurs spirituels. On témoigna d’abord une nette
méfiance à l’égard des savants et des médecins qu’on qualifiait de matérialistes et qui, de ce fait, étaient
bannis des sources de la connaissance. Cette suspicion disparaîtra peu à peu, à mesure qu’on admettra que la
morale et la spiritualité peuvent être enrichies des découvertes d’auteurs qui d’ailleurs ne sont pas croyants.
On sait qu’il faudra du temps jusqu’à ce que la psychanalyse soit prise au sérieux.
En 1922, un moraliste, Edouard Thamiry, étudiant le phénomène de l’influence sous l’aspect
métaphysique, psychologique et pédagogique, relèvera la multiplicité d’actions et de réactions réciproques
dont les êtres sont tributaires. L’auteur écrira : «Ces influences inconscientes, qui vicient les actes spontanés
en apparence les plus libres, il importe grandement de les découvrir chez l’enfant»12. En 1928 Thamiry
souligne toutes les entraves qui rendent ardue la marche de l’homme vers sa fin car dans le dédale des actions
journalières la route est coupée d’obstacles. Cet homme, «merveilleusement ondoyant et divers», trouve en
lui également une foule de tendances indisciplinées qui risquent de l’écarter du sommet. Il s’agite en des
milieux variables et la sollicitation de quelques biens particuliers peut le détourner de la poursuite du
Souverain Bien : «Afin de le prémunir contre ces dangers, il lui faut un guide vivant, capable de lui tracer un
itinéraire précis et de l’aider en toutes circonstances à le suivre. La morale assumera cette charge»13.
Le directeur d’âme, qui ne saurait ignorer la morale, peut être ce conducteur qui en des cas concrets
apporte la lumière et aide à résoudre les difficultés s’opposant à une plus grande union avec Dieu. Thamiry
9. W. Wundt, Éléments de Psychologie physiologique. Traduit de l’allemand sur la deuxième édition j>ar le Dr Élie Rouvier.
Paris, Alcan, 1886, 2 volumes, T. II, p. 450.
10. W. Wundt, lhidemy p. 2. Les Nouveaux éléments de Physiologie humaine furent traduits de l’allemand sur la deuxième
édition par le Dr C. Bouchard (Paris, Savy, 1872, (624 p.). Plus tard, du même auteur, traduit par A. Relier, parut Hypnotisme
et Suggestion (Paris, Alcan, 1893).
11. J.-M. Charcot, La foi qui guérit. Paris, Alcan (Bibliothèque diabolique), 1897 (39 p.). Traitant du phénomène «faith-
healing», Charcot écrit que François d’Assise et sainte Thérèse étaient des hystériques indéniables et Fauteur ajoute : «Les
hystériques présentent un état mental éminemment favorable au développement de la faith-healing, car ils sont suggestibles au
premier chef, soit que la suggestion s’exerce par des influences extérieures, soit surtout qu’ils puisent en eux-mêmes les éléments si
puissants de l’auto-sugeestion. Chez ces individus, hommes ou femmes, l’influence de ï ’espnt sur le corps est assez efficace pour
produire la guérison ae maladies que l’ignorance, où oh était il n’y a pas longtemps encore de leur nature véritable, faisait
considérer comme incurables. Tels ces faits de troubles trophiques d’origine hystérique qu’on commence à bien connaître :
atrophie musculaire, œdème, tumeurs avec ulcérations» (p. 37-38). De tels textes inquiétaient les théologiens d’alors! En 1911 le
Dr Lavraud écrivit un ouvrage «Hystérie et Sainteté» (Paris, Bloud et Cie, 1911, (127 p.) en partant du principe.que «les saints
savent merveilleusement discerner ce qui est pathologique et ce qui est surnaturel» (p. 114). L’affirmation semble un peu
catégorique. L’auteur estime que l’inspiration des saints est consciente, raisonnée, consentie et voulue alors que chez les névrosés la
suggestion est déprimante et désorganisatrice. Insistant sur ce point de vue le médecin affirme : «Le saint n’est pais un être
inconscient plus ou moins, mais un homme pleinement conscient et volontaire; si la grâce parle, s’il l’écoute, il le fait en toute
indépendance et c’est toujours sa volonté à lui qui dicte la décision. Il ne vit pas dans un rêve où s’éteignent les énergies vitales »
(p. 119). Voilà comment le Dr Lavraud arrivera à la conclusion de son livre : «L ’hystérique apparaît donc tout l’opposé du saint :
celui-ci se distingue par l’unité de sa vie psychique, par sa persévérance, par la tension permanente de son activité volontaire et
consciente vers le but invariable qu’il s’est proposé ; bref, il obéit pleinement à sa volonté consciente et les résultats surprenants
q u’il réalise par l’exercice des puissances actives de son être, en fait un surhomme bien loin de le ranger parmi les débiles ou les
malades de l’espèce humaine» (p. 125-126). Dans la pratique, de telles distinctions ne sont pas toujours si précises...
12. Edouard Thamiry, De l'influence. Paris, Beauchesne, 1922 (369 p.), p. 337.
13. Edouard Thamiry, Fondements de la morale. Morale naturelle et morale chrétienne. Paris, Bloud et Gay, 1928 (230 p.),
p. 49.dira plus tard, en 1935, que Phomme a besoin de clarté pour conformer les opérations de son âme au Bien
mais aussi pour reconnaître au préalable ce Bien sans crainte d’erreur : «C’est que victime de ses illusions et
de ses égoïsmes, il est exposé à le rechercher dans les créatures, car sa volonté est libre de son choix. Celui-ci
peut se porter sur un bien passager qu’elle considérera comme sa fin et servira comme une idole»14.
Le but de la direction spirituelle est aussi d’écarter les idoles du chemin de l’homme car ce dernier a
l’obligation primordiale de rechercher l’absolu. Il n’est pas sans intérêt de remarquer que déjà Bossuet,
prêchant le jour de Pâques en 1661, rappelait que le coeur humain est un « vieux temple d’idoles» et qu’il est
souvent profané par le culte des «fausses divinités», tant les passions l’abusent...15. C’est toujours la même
préoccupation chez ceux qui ont le devoir de rendre l’homme capable de discerner, à travers la vanité des
fausses valeurs, le souverain Bien qui est le terme de l’ascension que le chrétien tente ici-bas*
On a prétendu que jadis, dans cette marche, la loi morale représentait un impératif devant lequel on se
pliait sans condition. La «soumission» devenait «démission». De sorte que «si l’homme courant du
xviie siècle ne pouvait encore dépasser ce stade d’obéissance passive, l’homme du xxe siècle considé­
rablement plus conscient des exigences de son autonomie — et de l’angoisse fondamentale de la liberté !... —
ne peut absolument pas s’en contenter » 16. Une étude un peu approfondie de la correspondance spirituelle
des trois siècles qui ont précédé le nôtre montrerait que les vrais directeurs n’entendaient pas condamner les
chrétiens à une telle démission et que les fidèles eux-mêmes savaient conserver une part d’autonomie, même
en respectant la loi. Le présent ouvrage s’efforcera de le faire sentir.
A mesure que progressera le xxe siècle, et peut-être par réaction, la théologie spirituelle prendra ses
distances par rapport à la psychologie et à une certaine morale. En effet on craindra le «psychologisme» qui
aborderait la vie spirituelle simplement au niveau des vertus et des vices comme aussi le «moralisme» qui
diviserait sa matière simplement en actes bons ou mauvais. La spiritualité consiste à se placer «au niveau où
l’Esprit anime l’homme pour l’aider à réaliser le grand dessein du Père»1?. On développera donc surtout
chez les fidèles le sens de la liberté qui adhère aux poussées de cet Esprit ou s’y refuse. C’est dans ce sens-là
que le second Concile du Vatican proposera une spiritualité qu’un directeur d’âme ne saurait méconnaître.
Voilà pourquoi ce travail, à plus d’une reprise, établira des relations entre l’évolution de la direction
spirituelle, durant la première moitié du xxe siècle, et certaines déclarations de Vatican II qui semblent
constituer un aboutissement de cette évolution.
Cependant ici également il y a un préjugé à l’égard des auteurs spirituels du temps passé. Ceux-ci
savaient très bien, avant Vatican II, que c’est par l’exercice qu’on se libère de ses instincts, qu’on s’arrache à
son égoïsme et qu’on s’affranchit de ses servitudes pour travailler à la conquête de cette liberté si prônée
aujourd-hui et qui n’est point donnée, toute acquise, au départ.
Pareillement on a reproché à la direction d’âme de confiner les gens dans la dévotion en dédaignant
l’action : la littérature spirituelle prouve qu’il n’en est rien mais que les directeurs craignaient une agitation
empêchant le chrétien de penser ou de prier. Quand l’Action catholique atteignit un grand essor, plusieurs
auteurs lancèrent un cri d’alarme face à ces activités apostoliques qui souhaitaient, avec raison, associer pour
une même tâche, ^clergé et laïcat. On se mit à redouter une triple aliénation du spirituel par le pragmatisme,
par le faux messianisme et par le cléricalisme. Or la véritable direction d’âme fait éviter ces trois périls. Il y a
l’illusion de confondre le procédé naturel, instrument pour diffuser le message, avec le message lui-même
qui est spirituel. Il y a l’illusion d’obtenir des trucs et des recettes pour faire jaillir la grâce et obtenir le
succès, sans plus méditer, attendre et espérer. Il y a enfin l’illusion de laisser tout le travail au guide spirituel,
14. Edouard Thamiry, Morale individuelle. Paris, Bloud et Gay, 1935 (204 p.), p. 195.
15. Bossuet, Œuvres complètes. Bar-le-Duc, 1862, T. II, p. 508.
16. Marc O raison, Une morale pour notre temps. Paris, Fayard, 1964 (219 p.), p. 109.
17. Henri Sanson s.j ., Spiritualité de la vie active. Le Puy, Editions X. Mappus, 1952, p. 14-15.
— 14 —sans favoriser quelque initiative personnelle. Henry Duméry écrit : «L’Église a à diriger et à libérer les
consciences, et par là elle devient vraiment le sel de la terre entière, car d’une part elle témoigne pour tous les
hommes de bonne volonté, et d’autre part elle engage la masse de ses fidèles sur tous les plans humains, en
leur donnant pour seule consigne de n’être pas moins hommes, comme de perpétuels mineurs, mais de l’être
mieux et davantage par un discernement plus aigu de l’originalité et de la complémentarité des valeurs » 18.
Cette direction et cette libération des consciences — les deux opérations étant toujours très liées —
étaient déjà implicitement contenues dans les conseils donnés par les guides spirituels lucides de toutes les
époques. S. Ignace de Loyola a un profond respect de la liberté de chacun lorsqu’il écrit : «Que le directeur
ne se tourne et ne s’incline ni vers un parti, ni vers un autre, mais qu’entre les deux il se tienne comme une
balance et laisse le Créateur traiter directement avec la créature et la créature avec son Créateur et
Seigneur»19. Pour autant S. Ignace sait qu’un directeur se doit de découvrir à l’âme «les ruses de l’ennemi de
la nature humaine» et du «séducteur qui veut agir en cachette sans être découvert». Or le démon ne réussira
pas dans son entreprise si l’âme s’ouvre à quelque personne spirituelle qui «connaît les astuces et les ruses»
de Satan.
De même S. Jean de la Croix a toujours respecté la liberté des chrétiens, estimant que les directeurs ne
sont que des «instruments» pour conduire les croyants sur le chemin de la perfection selon les lumières de la
foi, la loi de Dieu et les dons que le Seigneur accorde à chacun : « Le guide spirituel doit bien considérer que
le principal agent, le guide moteur de ces âmes, dans une pareille affaire, ce n’est pas lui, mais l’Esprit-Saint,
qui ne cesse jamais de veiller sur elles... Voilà pourquoi il doit s’appliquer, non à les adapter à sa méthode ou
à ses vues personnelles, mais à considérer s’il se rend bien compte de la voie par où Dieu les conduit, et, dans
le cas contraire, de les laisser aller leur chemin sans les troubler»20.
De pareils textes révèlent combien il serait injuste de prétendre quç les directeurs n’avaient cure de la
liberté de ceux qui se confiaient à eux. A la fin du xixe siècle et dans la première moitié du xxe siècle, le
respect de l’autre animera également tous ceux qui se sentiront responsables des âmes. Quelques excès de
langage ou les attitudes perturbées de certains guides ne sauraient permettre une généralisation accusant
d’ambiguïté une loyale conduite spirituelle.
On insiste aujourd’hui sur la nécessité chez un directeur de posséder un sens concret de l’existence d’un
laïc. Le conseiller n’a pas à rester dans le vague et se contenter de pieuses exhortations ou « de melliflues
discours». Le prêtre ne se lancera pas non plus dans le profane au point d’oublier qu’il est d’abord un
homme de Dieu et le directeur «se gardera surtout de dicter des solutions, tout en aidant à les découvrir»21.
L’apôtre devra d’abord s’adapter à Dieu qui lui fixe sa mission mais fera aussi l’effort de tenir à chaque
génération «un langage intelligible». Tous ces propos, qui se disent modernes, se retrouvent dans les
époques précédentes...
*
}{.
ïjEnfin la direction spirituelle s’intéresse plus que jamais au cas des névrosés qui, eux aussi, sont
appelés à la sainteté. On a prétendu que Thérèse de l’Enfant Jésus avait connu la nuit de la névrose22
18. Henri Dumery, Les trois tentations de l'apostolat moderne. Paris, Le Cert, 1948 (160 p.), p. 155.
19. Ignace de Loyola, Exercices spirituels. Paris, L’Orante, 1950 (205 p.), p. 9. Traduit par P. Doncœur.
20. J ean de la Croix, Œuvres spirituelles. Traduction du Père Grégoire de Saint-Joseph. Paris, Le Seuil, (1305 p.), 1947,
p. 1004-1005 (La Vive Flamme d’Amour).
21. G. Philips, Le rôle du laïcat dans l'Église. Toumai-Paris, Casterman, 1954 (248 p.), p. 226.
22. Jean-François Six, La véritable enfance de Thérèse de Lisieux. Névrose et sainteté (1873-1897'). Paris, Le Seuil (286 p.),
1972 : « La vie de Thérèse est un cri de révolte contre ce prétendu Dieu propriétaire et captateur qu’on lui a présenté, ce Dieu très
aristocrate qui ne s’intéressait qu’à ceux qui sont saints dès l’enfance ou à ceux qui possédaient un psychisme équilibré les rendant
capables d’atteindre à une haute perfection morale. Thérèse qui a connu la nuit de la névrose et s’est reconnue sœur des criminels
et des pécheurs, Thérèse répond à la voix de Dieu qui appelle les gens des rues et des places publiques, le tout venant — nous tous
— les boiteux, les angoissés, les malchanceux, les désemparés, les désespérés * (p. 18).
Joseph Goldbrunner écrit également : «Sainte-Thérèse de l’Ênfant Jésus fut atteinte dans sa jeunesse d'une névrose
obsessionnelle» (Sainteté et Santé, traduit de l’allemand par Lucienne Foucrault, Paris, Desclée de Brouwer, 1954 (70 p.), p. 23).
— 15mais que cela n’enlevait rien, au contraire, au mérite de son cheminement vers la sainteté. Certes le
névrosé aura la tentation d’être plus conscient de lui-même que de la présence de Dieu en lui. On peut
l’aider à purifier ce sentiment et il est manifeste que «tous, normaux ou anormaux, nous sommes
soumis aux mêmes obligations en ce qui concerne la sainteté, car il n’y a pas deux saintetés mais une
seule»23. On ne trouve pas que des saints au psychisme heureux; il y a aussi les angoissés et les
agressifs, qui sont disgraciés par la nature et qui manqueront toujours un peu de lucidité parce qu’ils
«portent le poids insupportable des déterminismes»24. La constance leur sera difficile... Le Professeur
J. Orcibal a décrit la marche vers la sainteté de ceux qui supportent quelques fardeaux pathologiques
entravant constamment leurs tentatives d’accéder à un idéal bien fixé : « La psychologie moderne a
changé bien des perspectives et la sainteté n’est plus maintenant exclusivement conçue comme l’épanouis­
sement des «fruits de l’Esprit» (cf. Gai. V, 16-25) dans l’héroïsme de toutes les vertus chrétiennes :
celle-là est l’apanage des heureux naturels qui ont laissé une trace lumineuse dans l’histoire et sont, sur
les autels, devenus des modèles pour les siècles futurs. Mais ceux qu’une vie psychologique peu équili­
brée maintient bien loin de leur idéal ne se voient pas pour cela interdire toute sanctification essentielle.
Celle-ci est compatible, sinon avec l’égoïsme, la vanité, l’ambition, la duplicité, la ruse, du moins avec
ce qui mériterait ces noms dans une conscience normale. On ne peut d’ailleurs jamais conclure de la
présence d’une motivation psychologique à l’absence certaine d’une motivation spirituelle, et, la
première pouvant être le point de départ d’efforts très réels, la persévérance dans cet effort reste méri­
toire, même si elle ne réussit pas à transformer sensiblement un terrain trop hostile » 2S. L’auteur ajoute
qu’une névrose hystérique ne permet d’ailleurs pas de nier «la sincérité de la foi, de la piété, de*
l’amour, même des bonnes intentions qui sont aux prises^vec cette maladie».
Or ce problème n’était pas étranger aux directeurs vivant à la fin du siècle passé comme on le verra
chez Mgr d’Hulst. Et en 1933 le Père A. Valensin écrivait au jeune François : «Tous les grands ont été
des nerveux ; et je te préfère nerveux, malgré tous les inconvénients et toutes les souffrances qu’entraîne
une sensibilité excessive. Avec un nerveux, on fait un neurasthénique. Mais jusqu’ici tu es resté à cent
lieues de la neurasthénie. Magré toutes les occasions que tu as eues de t’en rapprocher. Ne commence
pas ! Cela dépend de toi. Reste le capitaine de ton âme. La conduite de ta propre sensibilité, la défense
de ton optimisme volontaire, l’exploitation calculée de tes dons, la navigation en bordée, tout cela t’offre
23. Jordan A umann o .p., Sainteté et Névrose. Dans Foi, raison et psychiatrie moderne. Paris, Le Cerf, traduit de l’américain
par F. Héron de Villefosse, 1957 (350 p.), p. 339.
24. L. Beirnaert S.J., La sanctification dépend-elle du psychisme f Dans Les Études, juillet-août-septembre 1950, T. 266,
p. 63.
25. Jean O rcibal, Port-Royal. Entre le miracle et l'obéissance. Flavie Passart et Angélique de St-Jean Amault d’Andilly.
Bruges, Desclée de Brouwer 1957 (197 p.), p. 105-106. C’est un véritable diagnostic du cas de Sœur Flavie Passart, Religieuse ae
Port-Royal, qu’établit le Professeur Orcibal dans le chapitre intitulé : Une énigme psycho-physiologique (p. 85-108). Sœur Flavie se
trouvait dans un «état d’isolement affectif» grave qui développait en elle un complexe a ’infériorité. Des raisons de famille et de
fortune, d’éducation et de vigueur intellectuelle, causaient en elle de sérieuses perturbations, surtout lorsqu’elle « se trouvait privée
du soutien d’un directeur qui la comprît». L’inadaptation à son milieu troublait la Religieuse et ce déséquilibre attectit exerçait sur
sa santé une influence « reconnue bien avant qu’une branche spéciale de la médecine, la psychosomatique, se soit donné pour tâche
de l’étudier» (p. 96). Ce fut alors la fuite clans la maladie à la suite de «situations morales intolérables». L’hystérie devint un
domaine privilégié : «L ’hystérique, chez lequel une imagination puissante est associée à une grande réceptivité nerveuse, se rend
malade parce qu’il croit l’être. La diminution, pour des causes psychologiques, du contrôle cérébral de l’émotivité, permet au
conflit psychique générateur d’angoisse d’attaquer un point faible de l’organisme et de se substituer ainsi un symptôme corporel »
(p. 97). A l’aide de tels principes on comprend le cheminement accompli par Sœur Flavie : «Alors qu’une réprimande l’avait mise
en posture d’accusée, la maladie la transformait en victime, ce qui lui valait compassion pour ses souffrances et admiration pour sa
constance chrétienne — double réconfort qui lui permettait d’échapper, au moins provisoirement, au complexe d’infériorité et à
l’état de « frustration affective » (p. 98). On voit par là combien la psychologie du comportement peut éclairer le côté équivoque de
certaines souffrances, même chez des âmes de bonne volonté. L’inadaptation a toujours existé : un directeur spirituel le sait. Mais
il fau t être reconnaissant aux sciences psychologiques d’attirer davantage l’attention sur cette réaction qui peut devenir si lourde
tant pour le sujet que pour son entourage. Jean Orcibal remarque dans son analyse : « Nous n’en devons pas moins chercher la clé
de ces énigmes dans les rapports d’un moi douloureux, chétif et éphémère, avec le milieu sur lequel il a besoin de s’appuyer pour
se reconstruire sans cesse. L’étroitesse du champ de conscience, caractéristique des «nerveux», explique qu’ils ne perçoivent guère
que ce qui touche leur personne, centre de leurs préoccupations claires ou subconscientes, et que leur repliement sur soi les rende
particulièrement inaptes à se mettre à la place d’autrui» (p. 94).
— 1 6 —le plus passionnant emploi de ton intelligence » 26. L’auteur enseignait aux nerveux de ne jamais perdre
l’espérance et de ne point se prendre en dégoût : on ne regardera ni en arrière, ni de côté, mais en avant.
L’année suivante l’abbé Monchanin tâche à son tour de placer la névrose dans le processus de la
sainteté : «A côté des saints qui sont des sages et des tempéraments équilibrés, il en est qui sont des
malades ou même des tarés. Dieu ne refuse pas ses dons les plus précieux à aucune âme de bonne
volonté. Même la névrose n’est pas un obstacle insurmontable. Toutefois c’est alors malgré, et jamais à
cause de ces tares, que tel homme ou telle femme atteignent leur perfection sprirituelle » 27.
La dernière remarque est d’importance et cette époque se soucie avec intelligence de la vie spirituelle
des névrosés. On parle plus librement de cet état et les médecins donnent alors davantage de précisions
au grand public. Cependant le Père B. Lavaud O.P. mettra en garde, en 1941, contre la confusion entre
les exigences d’un traitement médical et celles de la vie spirituelle : s’il y a parallélisme, il n’y a pas
identité : «Avec! prudence et discrétion, mais sans respect humain, le médecin chrétien doit, dans ses
rapports avec ses patients, rendre témoignage à sa foi, exercer la charité chrétienne sous les multiples
formes indiquées par les circonstances : avertissement, correction fraternelle, assistance morale, etc.
Tout cela, nous le proclamons. Mais la médecine n’est pas pour autant, elle ne le sera jamais, religion, ni
théologie, ni direction d’âme » 28. L’auteur observe qu’un grand malade peut être un grand saint mais
que «les grands saints très bien portants sont rarissimes» : tout cela n’empêche pas de maintenir la
distinction entre naturel et surnaturel, ainsi qu’entre le corps et l’âme.
Un an plus tard Romano Guardini invitait aussi ses lecteurs à écarter la confusion en ces matières.
L’écrivain allemand traitait de la «mélancolie» (Schwermut) et disait : «Médecins et psychologues
dissertent très pertinemment sur les causes et la structure interne de la mélancolie... Ce qu’ils savent
énoncer, c’est précisément la théorie de certaines couches de l’infrastructure, et rien de plus. Le sens
véritable de la mélancolie ne se révèle qu’à partir du spirituel. Et voici, me semble-t-il, où il réside en
dernier ressort ; la mélancolie est l’inquiétude que provoque chez l’homme la proximité de l’éternel.
C’est là ce qui le rend heureux, et en même temps, constitue pour lui une menace » 29.
Ce plaidoyer en faveur du spirituel se retrouve régulièrement devant l’invasion d’une littérature
vulgarisant la médecine et la psychologie au point de montrer parfois une vue un peu courte de graves
26. Auguste Valensin, Auguste Valensin présente François (1916-1935). Paris, Aubier, 1964 (295 p.), p. 122.
27. Abbé Monchanin, Santé - Sagesse - Sainteté. Dans Médecine et Éducation. Lyon, Lavanaier, 2 volumes, 1934, T. I,
p. 219. Dans le même esprit des auteurs américains diront plus tard : « Les saints furent pour la plupart extraordinairement bien
équilibrés. Il y en a toutefois qui semblent être devenus des saints malgré leurs handicaps émotifs. La source de leur mérite peut
fort bien avoir été un triomphe de la volonté et de la grâce, en dépit d’handicaps névrotiques qui entravaient la possibilité d’une vie
tout à fait libre et sereine. Et pourtant personne ne défendrait le bienfait de ces névroses- dans l’hypothèse où il eut été possible de
les faire disparaître. Nous devons prendre en effet autant d’intérêt à développer dès forces saines chez un être humain que nous en
prenons à le libérer de toutes sortes d’infirmités physiques. Mens sana in corpore sano ; pour être une devise stoïcienne n’en est pas
moins celle d’une humanité catholique» (G. Hagmaier et R.W. Gleason, Direction, Education et Psychopathologie. Paris,
Aubier, 1962 (371 p.), p. 19).
28. B. Lavaud o .p . De la pratique médicale à la direction spirituelle. Dans Nova et Vetera. Fribourg (Suisse), 1941,
p. 108-109. A ce propos on consultera avec intérêt l’article de Henri Bissonnier : Du rôle du directeur spirituel auprès d*un
pénitent en psychothérapie (Supplément à la Vie spirituelle, 15 novembre 1955, n° 35, p. 394-405). L’auteur écrit : «Soigner un
individu ou, plus exactement, l’aider à se guérir est une chose — et c’est là le rôle du psychothérapeute. Celui-ci permettra au su/et
de comprendre en quoi il est malade et non pas pécheur. Alors apparaîtra d’autant plus clairement la culpabilité véritable.
Absoudre le même individu en l’aidant d’abord à se repentir est une autre chose — et c’est là le rôle du prêtre. Celui-ci permettra
au sujet de comprendre en quoi il est pécheur et non pas malade. Alors apparaîtra d’autant plus aisément ce qui est coupable, et
non pas pathologique. Au terme de sa maladie, le même sujet trouvera le psychothérapeute qui l’aide à rencontrer l'apaisement
dans la guérison. Au terme de son péché le même sujet trouvera le prêtre qui l’aide à retrouver la paix de Dieu dans l'absolution
qui pardonne la faute et qui restaure» (p. 398). Le même auteur dira plus tard : «Le malade mental a sa place dans l’Église, corps
m ystique du Christ, il est un vivant qui doit demeurer de la société des vivants. A nous, prêtres, de le rappeler quand on viendrait
à l ’oublier autour de nous » (Introduction à la Psychopathologie pastorale. Paris, Fleurus, 1960, (143 p.), p. 89). Donnant des
indications psychologiques en vue de l’ascèse, le Père J. Lindworsky s.j. estimait déjà qu*«un directeur prudent évitera de faire
prendre conscience au sujet d’une tendance anormale qu’il n’a pas reconnue et de la lui faire ainsi redouter». Si la tendance
erverse est consciente, « il faut alors s'attacher à un guide clairvoyant et expérimenté » (Psychologie de Pascèse. Paris, Alsatia, 1937. Çraduit de l’allemand par A. Desguigues, p. 12).
29. Romano Guardini, D elà Mélancolie. Paris, Le Seuil, 1952 (93 p.), p. 81-82. Traduit par Jeanne Ancelet-Hustache (Vom
Sinn der Schwermuty Graz, Verlag Stiasny, 1949).
— 17 —problèmes. Guardini reconnaît l’effort de la psychanalyse cherchant des racines sexuelles au processus
de la mélancolie. Si on écarte les exagérations et les généralisations, on doit admettre que la psychanalyse
n’a pas tort, ne serait-ce qu’en raison du caractère instinctif, même organique, de ce phénomène : « Mais
l’explication psychanalytique n’atteint qu’un certain niveau du problème. Les véritables racines se situent
dans le domaine spirituel» (iibidem, p. 51). Sainte Thérèse d’Avila le savait bien lorsqu’elle donnait des
avis nécessaires aux Supérieures sur la conduite à tenir vis-à-vis des sœurs mélancoliques...
Ainsi on découvre d’une part un désir de ne pas laisser la psychologie abuser de ses jugements et
nuire au mystère et au surnaturel et d’autre part on sent le rappel des moralistes et des conseillers d’âmes
invitant à ne pas employer le'terme de liberté d’une façon trop absolue chez l’être humain. Sans se faire
l’allié d’une névrose et sans enfermer un individu dans cette disposition, alors qu’un traitement serait
bénéfique, il est évident que la direction spirituelle s’efforcera de faire bon usage de handicaps affectifs ou
de tendances névrotiques.
Le Père N. Mailloux O.P. a montré la nécessité d’une rencontre de spécialistes dès qu’il faut aborder
l’analyse de la conduite humaine : «De plus en plus, à mesure que l’on s’oriente vers une étude en
profondeur du problème de la santé mentale, on invite le théologien à se joindre aux représentants des
diverses disciplines empiriques que l’on commence de grouper sous l’appellation de «sciences de
l’homme », et à partager avec eux les connaissances théoriques et pratiques, qui dérivent d’une
observation séculaire du fonctionnement de la conscience humaine » 30. Les « sciences humaines » ne font
que progresser et le directeur d’âme tire profit de cette collaboration : « De toute évidence pour mettre
au point une science normative, destinée à servir de guide à la conscience et à la rendre capable d’exercer
un jugement lucide, en dépit d’incessants bouleversements intérieurs et de circonstances trop vite
renouvelées pour être aisément prévisibles, il est indispensable d’avoir appris à démêler l’enchevêtrement
des mobiles qui nous agitent tout comme à peser correctement les inéluctables exigences du réel»
(ibidemy p. 70). Ainsi le partage des expériences de différents chercheurs aide à mieux scruter la conduite
humaine : «Tantôt, c’est le théologien qui se trouve désemparé devant certaines crises qui viennent
troubler le fonctionnement d’une conscience et compromettre l’évolution d’une vie intérieure remplie de
promesses ; tantôt, c’est le psychologue qui s’obstine à ignorer les manifestations les plus hautes de la vie
spirituelle, plutôt que d’affronter la complexité de phénomènes qui débordent les cadres de son optique
habituelle» (p. 71). Il y a donc plusieurs moyens d’étudier le programme de la sainteté qui connaît
un large éventail.
En revanche il est normal que l’Église soit prudente dans les procès de canonisation car elle souhaite
davantage mettre en pleine lumière, chez un serviteur de Dieu, «son parfait équilibre spirituel et
l’intégrité de son psychisme humain»31. Quand elle est donnée comme exemple, la sainteté est souvent
liée à une certaine santé, au moins psychique, correspondant à une existence humaine authentique. Il est
manifeste que l’angoisse est fréquemment la traduction d’une fuite devant une réelle expression de soi
% alors que la santé spirituelle correspond à vivre la vérité qu’on a fait sienne là où les circonstances nous
placent. Il faut pourtant rappeler, même si c’est là un lieu commun, que tous les saints ne sont pas
canonisés et cet essai en tiendra compte... Le Père A.M. Weiss enseignait déjà que «autre chose est
30. Noël Mailloux o .p., Psychologie pastorale et problèmes de la direction de conscience. Dans les Contributions à l'Étude
des Sciences de l'Homme. Montréal, 1959, N° 4 (p. 66-130), p. 66. Dans le même esprit Louis Cognet écrira plus tard : «Lorsque
nous étudions la vie spirituelle d’une âme, nous avons affaire à une relation avec Dieu, qui suppose, toute une métaphysique et
toute une théologie, c’est vrai, mais nous avons en même temps affaire à une activité de la conscience, sous sa forme
psychologique, que nous devons étudier comme telle, et à qui nous devons appliquer les méthodes d’étude de la psychologie»
(Introduction à la vie chrétienne, T. I : Les problèmes de la spiritualité. Paris, Le Cerf, 1967, p. 16).
31. P. Gabriel de Ste-Marie-Madeleine, Normes actuelles de la sainteté. Dans Trouble et Lumière. Desclée de Brouwer et
Cie, Études Carmélitaines, 1949, (221 p.). L’auteur, consulteur de la Congrégation des Rites, écrit que l’étude complexe de tous
les aspects de la vie d’un serviteur de Dieu «nous fait admirer en lui une humanité arrivée à.une singulière harmonie et perfection
qui se manifeste en une ascension de toutes ses forces spirituelles, qui se subordonnent docilement les facultés sensibles ou qui
triomphent parfaitement de leur résistance pour réaliser en toute perfection la tâche que le Seigneur a prescrite à l’âme :
l’accomplissement parfait de sa sainte volonté par la fidélité entière, constante et généreuse au devoir quotidien» (p. 188).
— l8 —d’être canonisé, et autre chose d’être saint» (op. cit., p. 260). De son côté Thérèse de l’Enfant-Jésus
disait : « Rien ne nous assure que les saints canonisés soient les plus grands » 32.
îS- *
Pour connaître plus exactement le chemin que la direction spirituelle a parcouru dans son évolution,
il est nécessaire de jeter fréquemment un regard en arrière. Les raisons de ce rappel du passé sont
variées. D’abord la conduite des âmes est tributaire de tout ce qui a déjà été dit sur l’homme. En effet
les « problèmes » que connaît le chrétien de la première moitié du xxe siècle sont certainement de deux
natures : il' y a ceux qui sont propres à son temps mais il y a également ceux que tout homme, en
chaque époque, s’est constamment posé. Dès lors les. propos d’un François de Sales, par exemple,
apportent à l’inquiétude humaine une réponse ou un apaisement qui sont indépendants du temps où l’on
vit. Même si le vocabulaire change, la substance de la doctrine conserve sa valeur.
D’autre part durant la première moitié du xxe siècle il est évident qu’on lit encore non seulement
Y Introduction à la vie dévote mais aussi Ylmitation de Jésus-Christ ou les Exercices de Saint Ignace.
Preuve en soit le fait que plus tard on publiera en édition dite de poche ces classiques, afin que chacun
puisse plus facilement se les procurer. Ainsi les rééditions relèvent tout ce que la direction d’âme doit
aux œuvres d’anciens auteurs, même dans les temps modernes.
Enfin le « maître » qui a pour tâche de guider les âmes continuera de lire, pour sa propre formation,
les traités ou les lettres de direction qui s’adressaient à l’homme de jadis. Tâchant de donner une
introduction à la vie spirituelle, en 1960, Louis Bouyer écrira que le novice ne peut progresser
sûrement dans cette vie « sans un maître qui, en même temps, veille en connaissance de cause sur cette foi
encore si peu implantée dans le croyant et puisse en tirer pour lui les conséquences vitales » 33. Le guide a
donc besoin d’une « connaissance de cause » en plus d’une croyance qui fait passer la foi dans sa propre
vie. Or cette connaissance ne saurait s’acquérir sans consulter le passé. A ce moment-là le directeur
pourra conduire ceux qui sont désireux d’aller plus avant dans la vie spirituelle mais qui, au début, ont
besoin non seulement d’un honnête examen de conscience mais aussi d’une obéissance « nécessaire de sa
propre nécessité». Voilà pourquoi l’auteur cité fait cette remarque : «Comme le commençant reçoit sa
foi du dehors, il faut que l’obéissance par laquelle elle informera toute sa vie lui soit précisée du dehors,
c’est-à-dire, à ce stade, avant tout par un maître qui, lui, sait d’expérience le lien entre la foi et la vie.
C’est par là, par là seulement, que le novice fera effectivement entrer à son tour sa propre foi dans sa
propre yie. L’obéissance à un autre, qui est alors foncièrement obéissance au maître éprouvé, sera donc
pour lui une nécessité ou une quasi-nécessité» {ibidem).
Écrivant le 29 avril 1606 à Mme la Présidente Brulart, François de Sales assurait que «le discret
conseiller des âmes ne trouve jamais rien d’estrange, mais reçoit tout avec charité,compastit à tout, et
cognoist bien que l’esprit de l’homme est sujet à la vanité et au désordre, si ce n’est par une spéciale
32. Thérèse de l’enfant-jésus, Cçnseils et Souvenirs, Paris, Le Cerf et Desclée de Brouwer, 4e édition, 1973 (215 p.),
p. 162 : cette édition est la meilleure parue jusqu’alors.
33. Louis Bouyer, Introduction à la vie spirituelle. Paris-Toumai, Desclée et Cie, 1960 (320 p.), p. 254-255. Dans la Lettre
Encyclique que Pie XI rédigea à l’occasion du troisième centenaire de la mort de saint François de Sales, le 16 février 1923, le Pape
invite à « répandre le plus largement possible les ouvrages et opuscules» de l’Évêque de Genève car « ces écrits, d’intelligence facile
et de lecture agréable, éveilleront dans les âmes des fidèles le goût de la vraie et solide piété» (Actes de S.S. Pie XI, Paris,
Bonne-Presse, T. I., 1927, p. 196-197). On voit par là le côté toujours actuel, dans la première moitié du xxe siècle, de
l’enseignement de directeurs d’âmes du temps passé. En ce qui regarde l’histoire de la direction spirituelle on consultera l’ouvrage
de P. P ourrat, La spiritualité chrétienne. (Paris, Gabalda, 1928) T. IV : Les Temps modernes, 2e partie : Du Jansénisme à nos
jours.
— 19 —assistance de la vérité » 34. Ce tableau du directeur d’âme, qui sait que « la crasse et la rouille » croissent
sur le cœur humain s’il n’y prend pas garde, correspond toujours à ce que doit être le guide spirituel,
encore aujourd’hui. L’Évêque de Genève disait qu’il faut des yeux «bien essuiés et ouverts» pour se
rendre compte que l’on prend un mauvais chemin. Nous verrons que la tâche du directeur d’âme, à la
fin du xixe siècle et dans la première moitié du suivant, demeure celle d’un guide permettant à ceux qui
s’adressent à lui de ne pas tomber dans une subtile cécité. Pour éviter cette dernière il faut prendre en
considération les soucis nouveaux que créent des temps nouveaux : mais la préoccupation sera toujours
d’aider les autres à connaître et à réaliser personnellement la volonté de Dieu.
34. François de Sales, Œuvres. Édition d’Annecy, Lyon-Paris, T. XIII, 1904, p. 175.

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