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Du vouloir-vivre au consentement à la vie

De
335 pages
Pour conquérir sa place dans le monde, l'homme occidental peut lutter jusqu'à l'épuisement. Sa défaite peut être sa chance s'il rencontre la parole lui révélant que son vouloir vivre camoufle un refus de recevoir d'un Autre le don de la vie. L'auteur interroge ce qui, en tout humain, fait obstacle ou adhère au don de la vie. Par son approche de la cure psychanalytique et par les personnages bibliques qu'elle présente, M.-R. Mezzarobba parcourt ce qui conduit l'humain en impasses et répétitions, et peut l'amener à sa relation à Dieu.
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Marie-Reine Mezzarobba

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Répondre à Celui qui m’appelle

Préface de Jacky Bodelin

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54097-2 EAN : 9782296540972

Hommage
À Denis Vasse et Paul Beauchamp, hommes de parole.

Avertissement
Cet ouvrage est une présentation allégée de ma thèse de doctorat en théologie, soutenue en janvier 2009 sous le titre « Du vouloir-vivre au consentement à la vie. Répondre à l’appel d’un Autre. » La tâche du théologien est d’annoncer, à frais nouveaux, dans la culture de son temps, le message de foi transmis par les croyants auteurs et lecteurs des Écritures. Je me suis attachée, en m’appuyant sur l’œuvre de deux jésuites, le psychanalyste Denis Vasse et l’exégète Paul Beauchamp, à rechercher les repères anthropologiques dont la Bible est porteuse, repères que le croisement de leurs travaux permet de mettre en évidence. Pour l’homme occidental, tenté et épuisé par la volonté d’auto-construction au point d’en arriver parfois au suicide, la parole — qui lui rappelle qu’il est né et qu’il naît chaque jour du désir d’un Autre et qu’il advient à son identité véritable en répondant à cet appel — est de nature à le sauver de l’errance ou de la dépression. La thèse dont provient cet ouvrage, doit beaucoup, dans sa phase de recherche, aux échanges avec mon époux. Elle a été menée à son achèvement grâce à la collaboration efficace de Mme Esthelle Béjaud : le dialogue avec elle et son aide décisive pour le nécessaire travail de structuration ont permis à ces recherches de parvenir à leur aboutissement. Qu’elle soit ici chaleureusement remerciée. L’expérience des fruits de cette collaboration m’a permis de reconnaître que l’on ne fait jamais rien tout seul. Il s’agit pour chacun d’apprendre à être seul avec les autres. Ce qui apparaît comme l’œuvre d’une seule personne est toujours le fruit des relations dont elle est nourrie. Rien n’est sans importance. Cela me donne aujourd’hui de risquer une parole, dans mon dénuement. À charge pour les lecteurs de suppléer eux-mêmes à ce qui manque, non pour clore, mais pour aller plus loin, vers la Source.

Préface
Ce livre arrive comme une démarche singulière qui ne se laisse pas enfermer dans un discours théologique ou psychologique et n’est pas davantage un assemblage après-coup, une collection de savoirs universitaires, un mélange savant de psychologie et de spiritualité comme une certaine mode y participe. Il témoigne de l’Homme. La rencontre avec Denis Vasse et Paul Beauchamp autorise un cheminement à la recherche de la question de l’Homme en suivant les éclairages de la psychanalyse et en parcourant la Bible. La clef de ce travail pourrait résider dans cette affirmation faite au début du parcours auquel nous sommes invités : en quoi les écrits de Thérèse de Lisieux et Thérèse d’Avila témoignent-ils de ce qui, en tout humain, fait obstacle ou adhère au don de la vie ? En suivant Denis Vasse dans la lecture qu’il fait de la vie et de l’œuvre de ces deux saintes, mais aussi en le suivant pas à pas dans son enseignement écrit et oral, nous sommes mis en recherche de ce que nous apprennent les autres de notre humanité. Entre psychanalyse et Bible, nous sommes conduits à nous poser la question : est-ce que nous restons enfermés dans ce que nous connaissons ou comprenons ou est-ce que nous sommes ouverts à la révélation de la vérité en nous ? La première partie de ce livre conduit à nous interroger sur la place privilégiée qu’occupe la psychanalyse aujourd’hui. Elle ne vise pas les bons ou mauvais comportements de l’homme, elle ne le réfère pas à une norme : le psychanalyste est un témoin. Il reconnaît les erreurs, les mensonges d’une histoire singulière qui conduisent à des impasses et des répétitions, mais en même temps il reconnaît le don de la vie, don auquel il croit souvent pour deux ! Le psychanalyste ne se cantonne pas dans la découverte des symptômes ou dans l’étiquetage des pathologies dans une visée de bon fonctionnement ; il témoigne de ce don de la vie en tous, même et surtout s’il est dénié, refusé. Il écoute un sujet humain dans une histoire singulière, mais ce faisant, son attention est toujours portée sur l’universel du don de la vie. Quand bien même dans la réalité de l’histoire, cette vie a été objectivement niée, rejetée, meurtrie. Le déni du don, nous pouvons le reconnaître à la suite de Denis Vasse, là où 7

on l’attend le moins : dans le vouloir vivre. Et c’est bien vrai que le psychanalyste écoute cette affirmation qui lui est souvent apportée : « je veux vivre, je veux m’en sortir, je veux guérir » comme une dénégation et non comme un point d’appui à partir duquel un chemin pourrait s’amorcer mais, au contraire, porte son attention, au delà de l’affirmation consciente, à la vie empêchée qui est pourtant toujours-déjà une vie donnée. C’est là que réside son point d’appui. Le psychanalyste se situe sur cette crête vive pour chaque homme qui est tout à la fois le lieu de l’ouverture au don de la vie — du fait même de sa naissance — et de sa possibilité de refus. Nous sommes des refusants ! Nous refusons la vie, nous refusons l’amour même si dans les apparences nous dépensons beaucoup d’énergie pour paraître le contraire, pleins de vitalité et débordants de générosité. Cette volonté de vivre est comme le verrou qui interdit l’accès au désir qui nous habite au plus intime. L’homme dans sa quête doit renoncer à la volonté de vivre et consentir à demander ; ce qui dans notre monde s’avère une difficulté majeure et met cette génération dans l’errance : elle ne demande plus. La consultation médicale et psychanalytique est marquée profondément de cette difficulté. Il n’y a plus de demande de guérison à proprement parler mais une exigence de réparation, de bon fonctionnement. Parler de ce qui se vit dans cette génération n’est pas la mettre en opposition avec ce qui se passe depuis toujours dans l’humanité. Il suffit de lire les histoires singulières de la Bible dès la Genèse pour y retrouver les traces de l’homme en errance mais aussi comment il y rencontre la vérité de la vie. Marie-Reine Mezzarobba nous offre une lecture originale — ni psychanalytique ni exégétique — des différents personnages de la Bible à partir de l’anthropologie de Denis Vasse et de l’éclairage qu’en faisait Paul Beauchamp. Nous sommes pris par la main avec une grande simplicité mais non sans rigueur, à la recherche de ce qui fait leur humanité dans toute leur complexité. De l’ancien testament au nouveau se dessinent des figures bibliques qui sont autant de figures de notre humanité. Chaque personnage est lu hors des stéréotypes dans lesquels on les met trop souvent. Ils sont des humains qui nous ressemblent, qui disent quelque chose de notre humanité. Nous prendrons deux exemples : Adam et Abraham. Le lecteur poursuivra naturellement l’itinéraire des autres figures exposées dans la suite du propos à la recherche de ce qui fait leur humanité dans la résonance de ce qu’il pourra lire en lui. Ainsi Adam. Il ne se réduit pas à être le premier homme qui a fauté et qui a donc conduit l’humanité à sa perte. Avec lui l’homme, à travers le cheminement qui est le sien, apprend à reconnaître son Dieu et à faire alliance avec lui en se laissant détacher de la tentation de la convoitise et de la jalousie. De ce rendez-vous manqué, marqué par le mensonge induit par le serpent, nous serions tentés comme trop souvent dans nos vies de crier : quel gâchis ! C’est en 8

vérité un chemin de rencontre avec Dieu qui se dessine. Le chemin d’une vie, le chemin de la vie. Jaloux jusqu’au crime, nous n’en restons pas moins aimés de Dieu et même plus, marqués au front du désir profond de la rencontre. Ainsi d’Abraham. Abraham n’est pas ce personnage mythique, ce grand patriarche tellement soumis qu’il n’a pas eu peur de sacrifier son fils. Avec Abraham, Marie-Reine Mezzarobba nous amène à découvrir comment nous fonctionnons sans cesse dans nos peurs, imaginant et anticipant ce qui nous arrive au lieu de nous référer à la parole reçue. Cela nous conduit à poser des actes en fonction de nos fantasmes au lieu de croire et de consentir à ce qui vient. Du coup ça ment. Mais ce mensonge qui nous habite peut s’avérer être le lieu même de la révélation de la vérité. Denis Vasse indique qu’il n’y a pas d’autres routes pour aller à la vérité et à la vie que celle qui passe par la révélation du mensonge qui nous habite. Comme il n’y a pas d’autres voies dans la vie spirituelle que celle de la reconnaissance du péché pour connaître l’amour de Dieu. Que nous sommes loin de ces efforts répétés pour ne pas être pécheur, pour être conforme à l’image idéale que nous nous faisons de nous-mêmes ou que les autres ont de nous ! Sur le chemin d’Abraham, Marie-Reine Mezzarobba nous apprend aussi à découvrir comment l’accueil de l’étranger passe nécessairement par une rupture avec ce que nous imaginons de l’autre. Ce livre devrait servir de livre de chevet pour toute personne s’occupant d’humanitaire ou confronté au problème du racisme ! Il n’y a pas d’accès à l’étranger sans que soit traversé et dépassé l’imaginaire. La reconnaissance entre sujets n’est jamais immédiate : elle passe par la médiation d’un imaginaire qui chute. Pour rencontrer le frère, c’est-à-dire celui qui est d’abord ressenti comme semblable, il faut découvrir son altérité en renonçant à croire que l’autre est seulement mon semblable et en croyant à la dimension secrète qui l’habite qui fait de lui un a/Autre : « L’autre est en vérité ce qu’il est pour Dieu ». Cette découverte du mystère de l’autre me conduit à une autre découverte celle de mon propre mystère et de ma propre richesse. Lorsque nous cessons de nous accrocher aux images censées constituer notre identité, nous découvrons un être infiniment plus riche que tout ce que nous pouvions imaginer de nous-mêmes et des autres. À travers l’histoire singulière d’Abraham, nous sommes convoqués également, et ça n’est pas la moindre des choses, à nous laisser détacher de ce à quoi nous tenons apparemment le plus. Cette famille (Abraham-Sarah) qui sort très tardivement de la stérilité est du même coup particulièrement attachée à cet enfant, d’autant que, comme il arrive dans toute histoire humaine, cette stérilité peut avoir indiqué un refus inconscient de donner la vie. À lire ce passage, je me retrouve plongé au cœur de mes consultations. Pourtant ces vieillards de presque cent ans ont l’air tellement légendaires qu’ils ne me concernent pas en propre a priori. Et c’est là la prouesse de Marie-Reine Mezzarobba que de nous les faire proches. 9

Abraham est pris, comme tout homme, dans l’ambiguïté concernant son rapport à la vie. Dieu ne demande pas à Abraham de sacrifier ce à quoi il tient le plus (son fils qu’il a tellement espéré !) mais le conduit à interpréter le rejet inconscient qui l’habite. Cette libération est vraie pour Abraham mais vraie aussi pour son fils : après l’épreuve Isaac va son propre chemin. Il est libéré en même temps que son père du fantasme dont il était porteur. La naissance d’Isaac n’est pas une naissance magique conséquence d’une toute puissance divine. Elle nous invite à nous interroger sur ce qui dans toute naissance (la nôtre y compris) est porteur du refus de la vie et de son consentement. Nous sommes loin de l’exactitude scientifique moderne qui a explication sur tout mais qui en oublie la place privilégiée de l’homme. Il y a urgence à témoigner de cela, et ce livre y contribue, non en cherchant à faire des adeptes de la cause chrétienne mais en resituant l’homme et sa question au cœur de nos vies. Vouloir un enfant ou le désirer, est-ce la même chose ? Abraham et Sarah avaient tellement attendu qu’on ne peut mettre en doute leur désir. Et pourtant ? Dans le quotidien de mes consultations, en particulier les consultations d’enfants, j’écoute ce qui est devenu désormais une évidence de société : « cet enfant, je l’ai voulu donc désiré ! » ; si une difficulté surgit, cela ne peut être que pour une raison objective, ce qui coupe court à toute interrogation sur la génération. La dimension d’histoire a sauté et le petit d’homme ne s’inscrit plus dans la génération – dont il devient d’ailleurs inutile de parler — mais est un produit fabriqué parfaitement par des personnes qui le veulent : d’ailleurs ne dit-on pas sans autre questionnement : je fais un enfant. Vouloir/ou ne pas vouloir la vie — pour soi ou pour les autres — n’est-ce pas une façon de ne pas consentir à la vie qui est réponse à l’appel d’un Autre. Advenir à l’être de désir qui constitue l’identité véritable d’un homme se fait en répondant à la parole qui lui est adressée. Ce que je suis ne dépend pas seulement de ma famille, du lieu où je suis né ni de ce que je voudrais être. Le sujet humain est naissant. Il ne s’agit pas de se conformer à quelque modèle repérable, mais de se laisser entraîner dans sa réponse à l’advenue de ce qui n’est pas encore connu. Dans le parcours de chacun de ces personnages bibliques, nous lisons notre humanité en souffrance et en recherche : c’est de nous dont ça parle. Du coup cela ne situe plus la Bible sur un registre purement historique, mais cela nous remet en position de lecteur véritable, au cœur de notre incarnation : nous sommes concernés par cette longue chaîne d’humains qui dit cette humanité en marche depuis l’origine jusqu’à sa révélation en nous. Pour faire la lumière sur l’enfermement de l’homme dans sa volonté propre, c’est sans doute l’itinéraire de Jésus qui paraît le plus exemplaire. La manière dont Jésus s’oppose au mal va consister à le laisser aller jusqu’au bout de son œuvre de mort sur sa propre personne en ne doutant jamais de la volonté de son père de lui donner la vie. La puissance de Jésus et la puissance 10

de Dieu lui-même, telles qu’elles se manifestent à la croix, sont radicalement différentes de cette conception humaine de la toute-puissance attribuée à un être autosuffisant qui n’a besoin de personne et manifeste sa force. Vivre selon l’Esprit en ce monde, c’est renoncer définitivement à croire que l’homme pourrait vaincre le mal en lui-même par ses propres forces, c’est s’en remettre totalement au don de Dieu. Le combat contre le mal est stérile s’il ne passe pas par cet appel à l’Autre dans la confiance. Il ne s’agit pas pour le croyant de camoufler son désespoir, de tenter de faire croire aux autres ou à lui-même qu’il est au-dessus de ce qui pourrait l’accabler (sous prétexte qu’il est chrétien par exemple !) mais d’oser porter son cri, tel qu’il est devant son Dieu sans mesure, sans censure. Le « pourquoi m’as-tu abandonné ? » de Jésus à Gethsémani rejoint cette expérience d’abandon qui est la nôtre, cet éprouvé de l’absence qui nous fait si souvent douter. Mais justement Jésus nous montre le chemin en se maintenant dans l’interlocution avec son Père, avec notre Père. Je voulais pour conclure, dire ce qui s’est produit pour moi à la lecture de ce livre. J’avançais vers l’inconnu, je ne connaissais pas personnellement l’auteur et pourtant une rencontre a eu lieu ; elle a eu lieu dans le moment même où je lisais : c’est bouleversant pour moi. Il y a là comme une confirmation des effets produits en moi lors de ma première rencontre avec Denis Vasse et de toutes les rencontres qui se sont produites ensuite : ce qui s’y passait alors était vrai, est vrai. Pas seulement pour moi (la vérité d’ailleurs ne peut pas être un vécu solitaire). Non seulement je l’avais éprouvé dans ma rencontre avec les autres, dans mon travail du quotidien à l’écoute des autres souffrants mais cela venait à être confirmé dans l’après-coup dans la lecture faite ici. Ce qui s’y dit rejoint le mouvement de conversion toujours en chemin au plus intime de moi-même : ça parle du même lieu, du même Esprit, du même Jésus-Christ en nous. Alors surgit la louange, une joie insoupçonnée, une joie partagée. C’est ce que permet, dans la discrétion et la patience, le Dieu de Jésus-Christ dans ce temps nécessaire dont rend compte la lecture de la Bible telle qu’elle est proposée ici, dans une vraie liberté, celle du consentement à la vie qui n’est possible que dans un chemin de Pardon, dans la déchirure de notre volonté propre. Je crois de plus en plus que le message évangélique s’adresse aux pharisiens que nous sommes. Le Christ s’adresse à nous aujourd’hui pour faire la lumière sur nos dédoublements. Nous sommes désarticulés, coupés de notre source de vie et nous construisons nos vies, notre morale, « nos valeurs » dit-on aujourd’hui dans une extériorité qui nie dans le même moment notre intériorité. Nous sommes devenus une pure extériorité ! Tout devient prétexte à explication et hélas, la théologie et la psychanalyse n’échappent pas à ce raz-de-marée. Comme s’est plu à le répéter Maurice Zundel tout au long de sa vie : nous 11

cherchons un Dieu extérieur tout puissant, solitaire profondément narcissique — qui se suffit à lui-même alors que Jésus-Christ est venu nous indiquer que Dieu ne peut se révéler dans l’humanité, que dans la dépossession, la désappropriation. . . à l’intime de nous-mêmes, dans le don absolu de lui-même, sans rien retenir de sa condition divine. Nous sommes remis à ce mouvement trinitaire, à cet échange d’Amour entre les Trois. Toute rencontre avec l’autre nous met en ce lieu d’intimité qui nous révèle à nous-mêmes, plus intimes à nous-mêmes que nous-mêmes, disait S. Augustin. Et j’ose le dire, c’est ce qui fait toute la grandeur du travail de Marie-Reine Mezzarobba : il nous conduit à la dimension mystique de toute vie. À lire ce livre, nous sommes invités à suivre deux directions (qui se rejoignent) : la première, à suivre ses traces en allant à la source de ce qui l’a elle-même mise au travail : lire Denis Vasse, Paul Beauchamp. . . et la Bible. La seconde est plutôt de se laisser toucher par l’esprit de son travail, se laisser déplacer par notre lecture. En cela je trouve que c’est un livre qui s’adresse à tous. Aussi bien aux savants (ceux qui sont familiers du discours analytique ou/et exégétique) qu’aux personnes qui ne se sentent pas compétentes dans ce double registre du discours psychanalytique ou théologique. Il y a un paradoxe à parcourir ce livre : nous saisissons quelle somme de travail il a fallu pour un tel cheminement et pourtant tout nous paraît tellement simple à la lecture ! Le mot qui m’est venu à lire Marie-Reine Mezzarobba est celui de légèreté : légèreté de celle, de celui qui est porté par l’Esprit au lieu de prétendre se porter lui-même. Légèreté mais en même temps profondeur. La lecture des textes ici proposée, aussi bien de Denis Vasse que de la Bible, à la lueur de l’œuvre de Paul Beauchamp, n’est pas une extériorité un savoir sur (sur quelque chose ou quelqu’un) mais révèle une intériorité, là où ça parle de l’Homme en nous, là où nous pouvons consentir à nous laisser toucher par la Parole. Sainte Croix, le 12 Novembre 2010 Jacky Bodelin, psychanalyste

Introduction
Le constat de la répétition
Le point de départ de cette étude est une interrogation sur le processus de répétition à l’œuvre dans les vies humaines. J’ai été été tout particulièrement sensible à ce phénomène en constatant la répétition des sévices ou des malheurs, de génération en génération, dans le cadre d’un Service de Protection de l’Enfance. On serait parfois tenté de dire que le sort s’acharne sur certains ! Certaines vies, d’une manière saisissante, et chacune de nos vies pour une part, portent la marque d’un étrange processus de répétition, comme si une écriture invisible les guidait inexorablement vers une mêmeté en masquant la route de l’altérité. Un destin paraît programmé, auquel nulle tentative d’évitement ne permet d’échapper. Il semblerait même, comme dans le cas d’Œdipe, que chaque tentative faite pour échapper à la « malédiction » n’aboutisse en fait qu’à favoriser le processus de son accomplissement. La psychanalyse nous apprend qu’il ne s’agit pas là d’un destin programmé par une force occulte, mais d’un processus inconscient de répétition. Le point de départ de cette étude est une interrogation sur ce processus et sur ce qui libère de cette aliénation. Plus d’un a vécu dans sa chair cette incapacité à aller où il le voulait, à guider sa vie par la volonté. Paul le formule clairement dans l’épître aux Romains : « Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais » 1 . Ou encore : « Car je sais qu’en moi, je veux dire dans ma chair, le bien n’habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais » 2 . Paradoxalement, cela a été très peu entendu. L’idée qu’il suffirait de vouloir pour pouvoir court dans les mentalités, y compris en milieu chrétien. Il y a une sorte de déni de l’expérience personnelle de l’incapacité à faire ce que l’on veut faire. La
1. Rm 7,15, trad. TOB 2. Rm 7, 18-19, trad. TOB

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relecture des échecs, solitaire ou en compagnie de personnes qui ne mettent pas en doute le pouvoir du vouloir propre, ne fait qu’exacerber le sentiment de culpabilité et la volonté de puissance. Le constat de Paul n’est en rien celui d’un homme désespéré, se percevant comme le jouet d’un mécanisme auquel il ne peut échapper. Il souligne l’impuissance radicale de la volonté propre ; mais il a mis sa foi en un Autre, dont il dit qu’il l’a libéré du péché, et qu’il libère ceux qui croient en lui. L’expérience et les trésors de la sagesse humaine transmis par les mythes attestent le pouvoir inexorable de la mort ; certains, pourtant, se mettent à vivre, non seulement au sens biologique, mais également dans leur vie relationnelle. Un avenir inconnu s’ouvre, une parole neuve se révèle pour ceux qui étaient prisonniers des rets du passé. La psychanalyse est un outil fort utile pour favoriser de telles naissances à la vie, pour donner des repères théoriques permettant de mieux comprendre les mécanismes de la psyché et favoriser l’accompagnement spirituel. Elle nous apprend que là où il n’y a pas de référence à l’Autre, là où l’homme ou la femme ne sont référés qu’au même, l’émergence du sujet de la parole se trouve empêchée. Mais elle ne peut, à elle seule, nous donner un principe d’espérance. Seule la parole d’un a/Autre 3 peut révéler la confusion et le mensonge qui habitent l’esprit de l’homme voué à sa volonté propre. Sans la rencontre de ce témoin dans la parole, l’homme n’a pas de clé de lecture pour ce qui lui arrive. Il interprète la succession de ses échecs comme fatalité, comme faute d’autrui ou de lui-même. Pouvoir reconnaître le processus de répétition nécessite en premier lieu un témoin que tous ne trouvent pas. Et même une fois ce processus reconnu, il peut apparaître comme contraignant celui qui le subit, le réduisant à l’état d’objet. Sortir du processus de répétition nécessite un changement complet de perspective, une conversion : après avoir reconnu sa volonté de toute-puissance imaginaire et l’avoir enfin reconnue comme mensonge et comme leurre, l’homme sera invité à s’appuyer sur un Autre que lui-même. Pour faire ce chemin-là, il est nécessaire d’avoir rencontré un témoin de la parole, qui balise la route parce qu’il a déjà fait ce parcours et peut en témoigner. La rencontre personnelle d’un témoin bouleverse la conception de soi-même ou du sens de la vie que l’on pouvait avoir auparavant. Elle suscite un questionnement nouveau. Elle engendre aussi des réponses nouvelles.

La rencontre d’un auteur de référence
C’est en lisant les œuvres de Denis Vasse et en participant aux sessions interdisciplinaires qu’il a animées durant une trentaine d’années que s’est dessinée la
3. Écrire ici a/Autre signifie ici qu’il s’agit bien d’un autre, humain comme soi, mais qui est porteur d’une dimension d’altérité radicale.

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problématique de cette recherche. Ma compréhension de ce qu’est la psychanalyse s’est élaborée à partir de ses concepts et de sa pratique. Mon choix est double, subjectif parce que dû à l’expérience et à la rencontre ; intellectuel en second lieu, parce que sa pratique et sa recherche ont ouvert mon enquête en direction de la Bible. D. Vasse est un psychanalyste à l’écoute de la Bible. Son anthropologie — j’entends par là sa conception de ce qui fait l’humanité de l’homme 4 — se fonde sur l’expérience de la théorie et de la clinique psychanalytiques, mais aussi sur sa lecture des textes bibliques. Il articule sa pratique clinique sur une double référence : des éléments issus de la théorie psychanalytique — en particulier les concepts élaborés par Freud, Lacan et F. Dolto — et la Bible. De son enseignement, je retiens d’abord que ce qui constitue une vie humaine, ce qui permet à quelqu’un de parler et de vivre, n’est pas de se fonder sur soi-même, ses efforts, ses intentions, mais de répondre à l’appel adressé par un Autre, qui, depuis l’origine a désiré l’homme et le désire libre et vivant. Cela ne signifie pas que la manière dont la vie s’est engagée soit sans importance. Tout le travail de la psychanalyse consiste précisément à faire la lumière sur ce qui a accompagné la venue au monde et le parcours de la personne qui vient demander de l’aide. Mais, si le travail analytique doit permettre au patient de découvrir ce qui a pesé sur lui depuis sa petite enfance, voire sa conception et les fardeaux qui se sont transmis dans sa famille de génération en génération, il doit aussi le mener à ce qui est plus originaire que la génération humaine, au don de la vie, qui se fait dans la génération humaine, mais dont les géniteurs et les tuteurs ne sont pas l’origine. Denis Vasse enseigne que la Vie se donne, gratuitement et que l’enjeu pour l’humain est de consentir à accueillir ce don au lieu de le refuser. Mais cette formulation sommaire ne doit pas masquer qu’un long chemin est nécessaire pour arriver à cette conclusion. Cela ouvre une enquête déployée dans deux directions : – Quel parcours offre la psychanalyse pour permettre à l’homme souffrant d’être libéré de ce qui l’entrave et lui interdit de vivre ? – Comment la vie se donnerait-elle s’il n’y avait pas un donateur originel ? Certains accueillent ce don sans se poser cette question. Qu’ils soient dans une ouverture native à l’accueil de la vie ou que cette ouverture se fasse au terme d’une thérapie, ils n’éprouvent pas le besoin de nommer le donateur. Ils goûtent la vie, l’accueillent, vivent la joie de la rencontre entre humains et rien ne conteste en eux cette adhésion au don de la vie. Ils n’éprouvent pas le besoin d’en savoir davantage et ne doutent pas du don car ils en vivent. Pour ma part, je ne peux parler de don originaire sans donateur originaire. S’il n’y a pas de donateur, il n’y a pas de don. Ma recherche débute donc à l’articulation de la psychanalyse et de la Bible.
4. J’utilise le terme d’anthropologie au sens de discours sur ce qui est constitutif de l’homme et non au sens d’étude de l’homme.

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Le travail analytique met à découvert certains mécanismes inconscients à l’œuvre dans la vie et conduit à la reconnaissance d’un don originaire de la vie, mais que dit la Bible de tout cela ? Les hommes qui l’ont écrite affirment l’existence d’un Dieu créateur, sauveur, source de toute vie, qui s’est donné à connaître. De quel Dieu, de quelle humanité est-il question dans ces textes ? Que disent-ils de l’homme, de ce qui le fait vivre, des impasses dans lesquelles il s’enferme, des ouvertures possibles ?

Parcours
L’objet de cette recherche est de montrer le chemin qui va de la lutte contre la malédiction à la réponse à la vocation, ou encore du vouloir-vivre par soi-même au consentement à la vie qui se donne. Dans un premier temps, je solliciterai l’apport de la psychanalyse pour éclairer le processus de répétition et aider à comprendre le fonctionnement du psychisme humain. Je verrai quels repères et quel cheminement elle propose pour favoriser l’advenue du sujet. Puis j’étudierai dans la Bible quelques grandes figures de l’humain et quelques récits qui nous rendront témoins du cheminement parcouru par des croyants qui ont entendu l’appel d’un Autre, l’appel de Dieu. Je chercherai à y lire les effets de leur rencontre avec leur Dieu. En effet, certains récits bibliques de vocation montrent comment le croyant, quelles que soient les difficultés de ses commencements ou de la route, advient à la parole et à la liberté. Non seulement il reste toujours marqué par les cicatrices de son histoire mais c’est précisément dans ses blessures mêmes que naît sa vocation particulière : ce qu’il lui est donné de vivre pour lui-même et pour les autres. Consentant à répondre à la parole qui lui est adressée, qui le nomme et l’appelle à vivre, il peut s’engager dans une vie nouvelle, dans laquelle ses blessures ne seront plus niées ou rejetées, mais assumées, et pourront même servir de points d’appui à sa créativité personnelle. En mettant en relation les apports de la psychanalyse et l’étude des textes bibliques, je chercherai à faire retentir à frais nouveaux, dans le monde de notre temps, la promesse de vie que contiennent ces textes. J’aurai donc une visée catéchétique, au sens étymologique de faire écho, favoriser la possibilité d’entendre ! En montrant à quel point les textes bibliques sont porteurs d’une anthropologie qui éclaire la compréhension que les hommes peuvent avoir d’eux-mêmes, de leurs impasses comme de leurs espérances, j’espère trouver dans ces témoignage des éléments permettant d’inventer l’avenir. Mais au préalable, il me faut expliquer le lien serré que j’établis entre psychanalyse et Bible, et les raisons qui me laissent penser que leur mise en relation devrait être fructueuse pour ma recherche.

Première partie

L’expérience analytique

Introduction
Au point de départ, nous faisons le constat que l’homme se trouve pris dans le processus de la répétition et d’un vouloir vivre qui tente vainement de s’y opposer. L’échec du vouloir personnel et l’inutilité des efforts entrepris pour tenter de se libérer par soi-même semblent donner raison à une malédiction que l’on peut formuler en ces termes : « Tu verras, toi non plus tu n’y arriveras pas, c’est la mort qui a le dernier mot ! » Cette première partie est destinée à étudier le cheminement que propose la psychanalyse pour échapper au déterminisme, éclairer les processus de répétition et ainsi permettre à l’homme d’advenir à une certaine liberté. Être libre est l’un des vœux majeurs de l’homme. Notre recherche croisera à plusieurs reprises cette question : qu’est-ce que la liberté, tant sous l’éclairage de la psychanalyse que sous celui de la Bible ? Nous commencerons par présenter succinctement la découverte de l’inconscient, les grands noms de la psychanalyse et les piliers de son fonctionnement. Mais la psychanalyse comporte des courants différents et l’étude détaillée de leurs spécificités n’entre pas dans le cadre d’une recherche théologique. Très rapidement donc, nous nous cantonnerons à l’étude de la démarche psychanalytique dans la particularité de la conception vassienne. Il ne s’agira pas d’une présentation exhaustive de la clinique et de la théorie psychanalytiques de D. Vasse ; nous nous attacherons à dégager quelques points essentiels du fonctionnement de la structure humaine, mis en évidence par ses travaux. Nous étudierons en particulier la distinction qu’il établit entre vouloir-vivre (volonté propre) et consentement à la vie (dimension de l’accueil), car ces repères débouchent — au-delà de la stricte pratique analytique — sur une anthropologie qui concerne tout homme. Notre étude porte sur les liens qui asservissent l’homme et sur ce qui peut lui permettre d’y échapper. Nous avons toujours été impressionnée par la rencontre de personnes ayant une réelle joie de vivre, un accueil très naturel d’autrui et qui semblent se trouver d’emblée dans une ouverture à laquelle d’autres ne parviennent qu’après un long cheminement analytique. À quoi peut tenir cette différence ? Auraient-elles reçu quelque chose qui a manqué à d’autres ? 19

De plus, un lien semble exister entre cette ouverture à la joie de la vie et la capacité de percevoir clairement ce qui détruit la vie dans le monde. Ces personnes font preuve de discernement, tandis que d’autres se trouvent dans une confusion qui ne leur permet de ne reconnaître ni la vie dans son acte de se donner — pour l’accueillir dans la joie —, ni les entreprises mortifères qui se déroulent autour d’elles — pour y opposer une résistance. À quoi peut être dû ce discernement ou son absence ? Que nous apprend la psychanalyse à ce propos ? Quels repères offre-t-elle pour permettre de sortir du cercle vicieux de la répétition ? Au terme d’une analyse, quels sont les choix qui s’offrent au sujet ? Notre objectif n’est pas uniquement de mettre en lumière le cheminement d’ouverture à la vie que peut offrir la psychanalyse. Dans la particularité de chaque cure analytique, se posent les questions cruciales pour tout humain ; nous mettrons donc en évidence une anthropologie qui concerne tout homme et non les seuls malades ou souffrants.

Chapitre 1 Pourquoi lier Bible et psychanalyse ?
Avant d’entrer dans le parcours de la théorie analytique, nous devons aborder la question « pourquoi relier psychanalyse et Bible ? » Bien des croyants, lecteurs de la Bible, se passent fort bien de tout appel à la psychanalyse, quand ils n’éprouvent pas une vive méfiance à son égard. Quant aux psychanalystes, un grand nombre d’entre eux ne cherchent pas hors de la théorie analytique des éléments pour améliorer leur pratique. La religion est aux yeux de certains une aliénation parmi d’autres dont il convient de se libérer, et ils proposent leurs services pour atteindre ce but ; la Bible peut être alors pour eux un corpus de textes mythiques 1 . Cette méfiance réciproque trouve des justifications tant dans les dérives de la psychanalyse que dans celles de la religion mais ceci n’est pas l’objet de notre étude.

1.1

La Bible, source culturelle

1.1.1 Les psychanalystes et les textes bibliques
Notre option n’est pas étrangère à la psychanalyse elle-même. En effet, la culture biblique de Freud et de Lacan n’a certainement pas été sans incidence sur leurs découvertes et leurs théories. La lecture attentive qu’a faite Lacan 2 du Prologue de l’évangile de Jean, hors de toute foi confessante, lui a offert des repères qu’il a su reconnaître dans ces textes et qui ont été décisifs dans sa théorie et pour sa pratique. La Bible appartient au patrimoine culturel de l’humanité et à la culture européenne classique. Un lecteur attentif peut y puiser des éléments essentiels pour sa compréhension de l’homme.
1. Ici le mot mythique est employé au sens de légendaire. 2. Rappelons que Jacques Lacan avait un frère bénédictin et exégète. Les échanges qu’ils ont eus n’ont pas été sans fruits dans les travaux de l’un comme de l’autre.

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Depuis quelque trente ans, un certain nombre de psychanalystes tels Françoise Dolto, Denis Vasse et Marie Balmary, intéressés tant par la Bible que par la psychanalyse, établissent entre elles un lien fécond, présent dans leurs écrits. De nombreux groupes travaillent sur le thème Bible et psychanalyse. Il s’agit le plus souvent de psychanalystes chrétiens pour lesquels les textes de la Bible sont une référence majeure pour leur compréhension du monde et de l’humain. D’autres personnes reconnaissent aux textes bibliques une certaine puissance de parole ; elles font une lecture anthropologique de la Bible et non pas une lecture dogmatique ou fondamentale ; la Bible est lue alors comme un lieu de la révélation de ce qui traverse l’humain — autant dans ce à quoi il aspire que dans sa compromission avec le mal et la mort — et de la rencontre existentielle d’un Dieu qui libère.

1.1.2 La place essentielle de la parole
L’une des raisons premières de ce rapprochement entre pratique analytique et textes bibliques est la question de la parole ; cette dernière est au cœur de la cure analytique. L’analyste ne soigne son patient que par la parole : il ne le touche pas, ne lui donne pas de médicaments ; c’est de la parole entre l’analysant et l’analyste qu’est attendue la libération du patient, son advenue au statut de sujet de la parole. Ces termes proviennent de la théorisation de Jacques Lacan qui, le premier, a mis en évidence l’importance de la parole dans l’émergence du sujet. La talking cure a été découverte par Freud — et peut-être aussi par quelques uns de ses contemporains, restés dans l’ombre — mais ce sont les travaux de J. Lacan qui ont permis, dans notre culture, que soit soulignée la distinction entre discours (l’usage des mots dans un propos raisonné) et parole (qui a rapport à la vérité), entre parole vide, qui n’engage pas celui qui parle, et parole pleine, référée à la vérité. En mettant en lumière l’importance de la parole dans la structure humaine et dans la cure analytique, Lacan a favorisé une attention nouvelle à la place qu’elle occupe dans la Bible. L’exégète qui souligne, en commentant Gn 1, que Dieu crée par la parole, que sa parole est acte et qu’il n’y a pas de distorsion en Dieu entre dire et faire, n’a pas besoin de la psychanalyse pour le dire puisque c’est dans le texte même. Si son commentaire met en lumière cette parole agissante, le lecteur n’a pas toujours conscience de la portée de ce qu’il lit et des conséquences de cette affirmation. Comme Gn 1, le Prologue de l’évangile de Jean, insiste sur la relation, sur l’identité même entre Dieu et parole : « et Dieu était la parole » 3 . La manière dont J. Lacan a
3. Jn 1,1 : kai o theos en o logos. La TOB et la B.J. traduisent logos par Verbe. La Bible de L. Segond traduit logos par Parole et celle de Bayard par parole. Cela indique une diversité de compréhensions du terme « logos » ; on peut insister sur l’aspect raison. Lacan s’est interrogé sur la question de savoir s’il fallait traduire par langage ou par parole. (J. LACAN, Le Séminaire, livre II, Paris, Seuil, 1978, p. 355 à 361).

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présenté la parole comme constitutive de l’homme, renouvelle la compréhension du Prologue et donne un accès renouvelé au texte biblique. Ceux qui appréhendaient le texte biblique comme présentant un savoir — accepté ou contesté — sur Dieu et des principes moraux pour guider leur vie, le découvrent dans sa valeur de parole, capable de libérer l’homme aujourd’hui. Pour celui qui a toujours perçu le texte biblique comme parole vivante et efficace, ces propos peuvent paraître fort étranges. Mais celui qui est resté longtemps face à un corpus de textes qu’il ne percevait que comme discours et qui employait des mots tels que salut parce qu’on les lui avait enseignés, sans en découvrir la dimension opératoire, celui-là voit le Livre s’ouvrir à lui lorsqu’il en découvre la dimension de parole, en tant que produisant des effets. Il n’est donc pas étonnant que des chrétiens psychanalystes cherchent à scruter les textes bibliques avec encore plus d’attention dès lors qu’ils se veulent attentifs à la valeur et aux effets de la parole. Si la Bible est parole, tout à la fois vraie parole de Dieu et vraie parole d’homme, elle est par excellence, avec la relation à autrui, le lieu où chercher ce qu’est vraiment la parole. L’abord des textes bibliques par Françoise Dolto dans L’Évangile au risque de la psychanalyse 4 montre à quel point ces textes touchent au cœur de la vie psychique. Elle y rend hommage à la profonde justesse de la parole de Jésus et donc en même temps à sa personne, en tant qu’il est celui qui dit la vérité et qui redonne accès à la vie, là où celle-ci était empêtrée dans des liens inconscients. F. Dolto souligne ainsi l’action de Jésus thérapeute et le présente comme un maître es psychanalyse, allant droit au cœur des mécanismes inconscients. La démarche de F. Dolto n’est pas catéchétique, elle ne vise pas à faire reconnaître en Jésus le Fils du Dieu vivant ni à appeler les lecteurs à devenir disciples de Jésus. Elle rend témoignage à la dimension de vérité qui émane de ses paroles et de ses gestes. Ce faisant, elle permet aux lecteurs des textes bibliques de mieux percevoir que l’action thérapeutique de Jésus ne réside pas en un pouvoir magique, mais que ce pouvoir de guérison tient à l’efficience de sa parole et de ses actes et que sa parole est vérité.

1.1.3 Une anthropologie née de la relation entre Bible et psychanalyse
Dans la même ligne de pensée que celle de F. Dolto, l’anthropologie qui se dégage des cures analytiques menées à l’école de Denis Vasse, fait apparaître un lien très étroit entre sa démarche clinique et une partie de l’anthropologie biblique. Ce lien qui est à la source de notre projet de lier psychanalyse et Bible, s’est montré de plus en plus clairement au cours de ce travail. Après nous être
4. Françoise DOLTO, L’Évangile au risque de la psychanalyse, (en collaboration avec Gérard Sévérin), tome 1 et 2, Paris, Delarge 1977, 1978 ; Seuil, coll. « Points Essais », 1980, 2 1982.

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demandée si la découverte de la psychanalyse aurait été possible sans l’antécédence des textes bibliques, nous parvenons à la conviction que ces textes ont été une source essentielle à l’émergence de la psychanalyse. Les textes bibliques et la pratique analytique de D. Vasse mettent en lumière une anthropologie qui leur est commune et qui est de nature à baliser la route des humains de notre temps, même indépendamment du recours à la pratique analytique.

1.2

Devenir humain

Denis Vasse a donné une définition de l’être chrétien lors d’un entretien reporté par J. F. Bouthors 5 dans un article intitulé : « Être chrétien, c’est consentir à ce qu’est l’homme ». Il noue foi et psychanalyse de manière très serrée. Il dit : « Pour moi, être chrétien et interpréter le monde à la lumière de la révélation de Jésus-Christ, c’est consentir à ce qu’est l’homme. On devient chrétien dans la mesure où l’on devient un homme en vérité, c’est-à-dire en étant aux prises avec la vérité qui parle en soi. C’est devenir un homme selon Dieu, selon ce qui se révèle dans le vivant et qui est la vie. » Cette affirmation ouvre quatre pistes : 1. Le chrétien est un homme comme les autres, confronté, comme tout homme, à la question de la vérité et à celle de son devenir humain. Devenir un homme selon Dieu, c’est devenir pleinement humain, comme y est appelé tout homme. 2. La vérité parle au cœur de tout homme 3. La révélation de Jésus-Christ éclaire le chemin du devenir humain. 4. Cette approche n’invite pas le chrétien à une spiritualité éthérée ni à une évasion hors du monde.

1.2.1 Devenir chrétien c’est devenir un homme en vérité
De cette première assertion, nous retenons la dimension universelle : dans le monde, les chrétiens ne sont pas un sous-groupe particulier, qui se distinguerait par sa confession de foi en Jésus reconnu comme Christ et par le fait d’avoir reçu le baptême. Ce qui fait le chrétien est d’abord et essentiellement de répondre à la vocation qui est celle de tout homme. Ce qui signifie que : – La relation qu’entretient l’homme avec la vérité qui parle en lui est première et décisive. Elle concerne tous les hommes, confessant la foi chrétienne ou non.
5. Interview de Denis VASSE in La Croix du 21 avril 1999, réalisée par Jean-François Bouthors.

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– La profession de foi est seconde et n’est véridique que dans la mesure où celui qui se dit disciple du Christ consent à ce à quoi est appelé tout homme : laisser venir au jour ce qui en lui adhère à la vérité ou la refuse 6 pour que soient reconnues tout à la fois les complicités mensongères qui le tuent et la dimension de vérité dont il vit déjà et à laquelle il est invité à laisser place. La démarche analytique que propose D. Vasse permet au patient de sortir de la confusion dans laquelle ne sont reconnus ni la vérité ni le mensonge. La pratique analytique a pour but de permettre aux personnes qui s’y engagent de devenir des hommes en vérité et de leur permettre d’accéder à la vérité qui parle en eux. La vie se révèle dans le vivant. La vérité parle en l’homme. Jacques Lacan l’avait dit avant D. Vasse, dans sa célèbre affirmation : « Moi la vérité, je parle ». 7 Cependant, à replacer l’affirmation de Lacan dans son contexte, il n’est pas certain que Vasse et Lacan donnent le même sens au mot vérité ni que ce terme ait toujours gardé le même sens dans les propos de Lacan, au fil de l’évolution de sa pensée. Au sens où nous comprenons D. Vasse, il est difficile de ne pas établir un lien entre cette source de la vérité qui parle en l’homme, la parole du Christ : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » 8 et cette affirmation de Paul : « Et si je vis, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » 9 C’est dans la partie biblique de cette étude que nous tenterons de déployer le sens de ces citations. Mais précisons dès à présent que pour D. Vasse la vérité a une existence réelle 10 .

1.2.2 La vérité parle au cœur de tout homme
Ce qui est en jeu, c’est la manière dont l’homme répondra de la vérité. Il peut l’écouter, l’accueillir et en vivre, ou la refuser. Et cela est vrai pour tout homme, chrétien ou non. C’est là, pour D. Vasse, la question même de l’homme. Un psychanalyste comme D. Vasse ne cherche pas à faire de ses patients des chrétiens mais à faire en sorte que puisse se ré-ouvrir pour eux, par la médiation de l’écoute de leur histoire singulière, l’accès à la vérité qui parle en eux depuis le commencement, mais dont ils ont parfois depuis longtemps perdu la trace en se fiant à leurs sensations et à leurs fantasmes. L’interprétation juste amènera souvent ces mots dans la bouche de l’analysant : « Je le savais, au fond de moi, depuis
6. Cela évoque l’avertissement de Mt 7,21 : « Ce n’est pas en me disant : “Seigneur, Seigneur”, qu’on entrera dans le Royaume des cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » 7. Jacques LACAN : Écrits, « La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse », Paris, Seuil, 1966, p. 409. 8. Jn 14,16. 9. Ga 2,20 10. L’emploi que nous faisons ici n’exclut pas le sens technique que lui donne Lacan, mais il sert ici à différencier ce qui a vraiment une existence de ce qui n’en a pas.

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toujours. » C’est à la fois vrai et faux. Oui, il y avait en eux quelqu’un qui savait mais sans témoin ce savoir était inaccessible et méconnu. L’analyste ne révèle pas quelque chose de nouveau : il donne accès à la vérité qui parle en tout homme. Dire que la vérité parle en l’homme n’est pas faire immédiatement état d’une révélation divine en l’homme. C’est plutôt un constat. Le rapport que l’homme entretient avec la source de la parole en lui, est décisif pour son devenir humain. Les croyants feront un saut qualitatif, en identifiant cette source à la parole de Dieu lui-même. C’est à ce lieu intime de la vérité qui parle en l’homme que Jésus s’adresse lorsqu’il parle à ses auditeurs. Il n’est pas nécessaire que celui qui reçoit une parole qui lui permet de guérir ait conscience des tenants et aboutissants qui sont à l’origine de cette parole pour celui qui l’a prononcée ; une parole peut avoir des effets de vie pour celui qui l’accueille sans qu’il en connaisse la source. Vivre dans le monde des conséquences d’une parole de vie adressée se distingue de la confession de foi qui reconnaît l’origine de cette parole. Le récit de la guérison de dix lépreux 11 par Jésus dans l’évangile de Luc montre qu’il a été possible à neuf lépreux sur dix d’être guéris sans accéder à la reconnaissance de l’identité de Jésus et à la foi confessante. S’il y a bien un lien entre guérison et salut — la guérison étant en quelque sorte le premier niveau attestant d’un don reçu — le salut se situe à un second niveau : l’homme guéri reconnaît en Jésus l’origine de son retour à la vie et lui rend grâce. Dire, comme Pierre, que Jésus a « les paroles de la vie éternelle » 12 est une confession de foi qui va au-delà de l’accueil d’une parole vivante. Le niveau de la réceptivité et de l’acquiescement au don — qui permet ses effets dans le corps, la guérison — se prolonge dans la confession de foi par la reconnaissance de la personne du donateur, et par le désir de se mettre à sa suite, pour vivre de sa parole dans toutes les dimensions de sa vie. Il n’est pas nécessaire que tout homme confesse que Jésus-Christ est Seigneur pour que la parole à laquelle adhèrent les chrétiens ait des effets dans le monde. Mais si la parole révélée par Jésus est bien la vérité, elle a une valeur universelle 13 .

1.2.3 Statut de la parole
En liant psychanalyse et Écriture Sainte, nous avons considéré l’action de Jésus thérapeute par la parole ; sa manière d’agir rejoint la démarche psychanalytique
11. Lc 17,11-19. 12. Jn 6,68. 13. Nous faisons nôtres les affirmations du rapport de la Conférence des évêques de France, Proposer la foi dans la société actuelle, 1994, Paris, Cerf, 1995 : « ... nous constatons à quel point la foi vécue en Jésus-Christ construit des libertés humaines, donne à des hommes et à des femmes très divers la force d’avancer, de faire face aux difficultés de l’existence, de faire naître autour d’eux la confiance et l’espérance. », p. 10.

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qui traite l’analysant par la seule parole. Mais ce lien demande à être explicité : s’agit-il de la même parole ? du même type de démarche ? À la question de savoir s’il s’agit de la même parole, nous répondrons que toute parole vraie naît d’une source unique, que Lacan appelle le lieu de l’Autre et que la Bible appelle l’Esprit. La parole vraie — celle qui touche le cœur de l’homme jusqu’à le guérir — est une, qu’il s’agisse de celle de Jésus, de celle de ses disciples, de celle qui est offerte dans les évangiles pour permettre aux hommes de trouver un chemin de vie véritable, ou de celle de tout témoin de la vérité qui balise la route d’un frère humain, de telle manière qu’il sorte de la confusion et du mensonge et soit remis debout. Sans avoir la prétention de définir la parole (ce qui est impossible), le premier chapitre veut montrer que l’on peut reconnaître son passage à ses effets en l’homme, que cette parole vienne par un ami, un psychanalyste, un témoin quelconque, ou par la lecture de la Bible liée à la prédication ou aux groupes d’échange. Chaque médiation doit être respectée dans ses modalités propres. On ne peut pas attendre d’un échange avec des amis ce que pourra apporter une cure psychanalytique ; la cure psychanalytique n’est pas une fin en soi et ne sert qu’à permettre un accès renouvelé aux relations dans la vie quotidienne ; la prédication est encore une autre manière de faire vivre de la parole... mais c’est bien, au bout du compte, de la parole une qu’il s’agit. En insistant sur le lien entre parole et vérité, et sur le caractère décisif pour l’existence de l’homme de sa relation à la parole, nous sommes restée dans le champ de l’anthropologie, qu’elle soit d’origine psychanalytique ou biblique. Mais la Bible va plus loin, en particulier l’évangile de Jean, lorsqu’il nous dit que le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous. Pour les chrétiens, la Parole — au sens le plus fort du terme — la Vérité même, a pris corps en Jésus-Christ, ce que la théologie a appelé « incarnation ». Cependant, dans cette première partie, nous ne traiterons de la parole, y compris celle de Jésus, que sous son versant humain. Nous nous interrogerons sur le rapport qu’entretient l’humanité avec la parole. La question du pouvoir divin de la parole et de l’action du Christ ne sera abordée qu’ultérieurement.

1.2.4 L’incarnation
Lorsque Denis Vasse parle de « consentir à ce qu’est l’homme » et de « devenir un homme en vérité », ou, ce qui est équivalent, de « devenir un homme selon Dieu », il indique ce lieu de l’incarnation. Le terme d’incarnation appartient au vocabulaire de la théologie chrétienne ; mais il ne faudrait pas que cette appartenance ait pour effet de le circonscrire dans le champ de la théologie de telle sorte que l’on n’en perçoive plus les conséquences pour la vie des hommes. Parler d’incarnation souligne cette spécificité du Dieu des chrétiens : son Christ n’est pas resté aux 27

cieux dans une transcendance divine inaccessible à l’homme, mais il a pris chair et est venu épouser sans réserve la condition humaine. Devenir un homme en vérité est l’enjeu de toute vie humaine. Lorsqu’un chrétien parle d’incarnation, il reconnaît le Christ comme la figure de l’homme accompli. Gardons-nous de croire que l’incarnation ne concernerait que l’acte de Dieu prenant chair humaine et ne dirait rien de ce que c’est qu’être homme. Devenir un homme, si l’on prend au sérieux l’incarnation, c’est le devenir sur les traces du Christ au sens où l’enseigne S. Paul : « Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus Christ : lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, reconnu à son aspect comme un homme, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix » 14 Jésus-Christ a assumé totalement la condition humaine, et de ce lieu il ouvre aux hommes un chemin qu’ils peuvent emprunter en suivant ses traces : celui de la foi et de l’obéissance. C’est le mystère de l’incarnation qui justifie le lien que nous cherchons à expliciter entre psychanalyse et Bible. Pour un analyste chrétien, si le Christ est la figure de l’homme accompli, il est celui qui répond à la quête de l’homme de vivre en vérité, que met en évidence la psychanalyse. Certes, la théorie analytique peut enrichir sa connaissance anthropologique à partir de la Bible, mais il est évident que celui qui croit vraiment que Jésus est le Christ, — à savoir tout à la fois l’Envoyé de Dieu, la véritable Figure de Dieu et l’Homme véritable, — ne peut que se mettre à l’écoute des textes bibliques pour aller jusqu’au mystère du salut. La quête des analystes chrétiens et notre propre recherche doivent aller jusque-là. Chercher à lire dans les Évangiles quel désir habitait le Christ ne peut qu’éclairer le chrétien sur ce qu’est véritablement le désir de l’homme.

1.2.5 Qu’est-ce qu’être chrétien ?
Une authentique prise en compte de l’incarnation du Christ devrait dissuader les chrétiens de la tentation de fuir leur humanité. Elle les détourne de toute une démarche spirituelle qui considérerait que l’homme, pour atteindre le sommet de sa vie spirituelle, doit se libérer des contingences de sa vie corporelle. Le christianisme s’inscrit donc à l’inverse de la démarche spirituelle d’élévation de l’âme vers Dieu qui est celle d’un philosophe tel que Plotin par exemple. Le chrétien, loin de devoir s’affranchir de son humanité pour s’élever vers la divinité, a été rejoint par son Dieu au cœur même de cette humanité.
14. Phi 2,5-8.

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La formule de Denis Vasse : « consentir à ce qu’est l’homme » a le mérite de souligner cette tentation de l’humain de ne pas y consentir et de vouloir s’évader dans une condition angélique, ou, ce qui en est le pendant, dans un laisser-aller pulsionnel assimilé à la bestialité. Les psychanalystes et les accompagnateurs spirituels connaissent ces oscillations entre des comportements excessifs d’ascèse et des actes dans lesquels les pulsions sont souveraines. Or, l’homme n’est ni ange ni bête et l’enjeu de son humanité est d’user de ses pulsions pour vivre en relation avec autrui. Il ne s’agit ni de nier ni de réprimer les pulsions, mais de ne pas les dissocier de la relation de parole entre humains. Citons l’exemple de la pulsion sexuelle qui n’entraîne pas les mêmes relations entre hommes et femmes selon qu’elle est ou non articulée à une relation de parole entre eux. Dans L’Autre du désir et le Dieu de la foi. Lire aujourd’hui Thérèse d’Avila 15 , D. Vasse souligne l’insistance de Thérèse sur le fait qu’il n’y a pas de spiritualité sans corps : « Sa conclusion 16 sera claire : fussiez-vous au sommet de la contemplation, ne prenez pas d’autre route que celle de l’humanité, n’entrez pas par une autre porte que celle du Verbe fait Chair en Jésus. Nous avons accès à ce chemin du fait même que l’homme est une chair qui prend corps par et dans l’Esprit. Le corps humain est à la croisée des chemins entre la chair et l’esprit. Non qu’il y ait d’abord la chair et l’esprit et secondairement le corps : il y a d’abord un corps qui, dissocié par le mensonge, s’appréhende dans le dédoublement de la chair et de l’esprit. En tant que croisée des chemins, le corps humain est originaire : c’est le Christ en qui l’homme est créé dès l’origine. » 17 Nous sommes donc loin d’un spiritualisme qui concevrait le cheminement du chrétien vers Dieu comme une élévation progressive au-dessus des réalités contingentes du monde et de l’attachement à soi, en s’en détachant de plus en plus à la manière de la spiritualité bouddhiste par exemple. C’est au sein même de la reconnaissance de ce qu’est l’humain, de ses limites et de son péché, que s’ouvre le chemin vers la vie, donnée par un Autre ; et ce n’est pas dans la tension de la volonté pour devenir autre, plus conforme à l’image idéale de soi. Paul Beauchamp va dans le même sens lorsqu’il écrit dans Testament biblique, un chapitre intitulé « La prière à l’école des psaumes » : « Il faut avouer que nous sommes devenus bien vulnérables depuis que
15. Denis VASSE, L’Autre du désir et le Dieu de la foi. Lire aujourd’hui Thérèse d’Avila, Paris, Seuil, 1991. 16. La conclusion de Thérèse, qu’il fait sienne. 17. Idem, p. 26.

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nous n’acceptons d’aller à Dieu que par le chemin le plus haut... » 18 Ce faisant, il dénonce la tentation — qui existe dans certaines quêtes spirituelles chrétiennes — de chercher une voie ascendante de l’âme vers Dieu, en refusant de partir de la reconnaissance et de l’acceptation de la structure de péché qui habite le cœur de l’homme, comme s’il était possible et souhaitable de s’en détacher pour monter vers Dieu. Or, ce n’est pas possible puisqu’il s’agit d’une dimension constitutive de l’être humain, et ce n’est pas non plus souhaitable, puisque c’est précisément le chemin de la reconnaissance de ce péché et de l’accueil du pardon qui est à emprunter. Lorsqu’il refuse de s’appuyer sur la réalité de ce qui fait son humanité, en essayant de bâtir une image de soi plus pure, l’homme se barre à lui-même le chemin qui le conduirait à son devenir plus humain et plus ajusté au désir de Dieu. Le travail psychanalytique permet à l’homme tenté par la voie de l’idéalisation de soi et du vouloir construire un moi bon pour mieux masquer le moi méchant, de se reconnaître tel qu’il est en réalité ; c’est à partir de cette reconnaissance qu’une ouverture devient possible. Tant que l’homme veut aller vers Dieu en tentant de s’évader de sa condition corporelle et de détruire son moi pécheur il fait fausse route. Il ne perçoit pas que c’est le Christ lui-même qui vient jusqu’à l’homme tel qu’il est, dans ses contradictions et sa duplicité, pour le guérir et le sauver. P. Beauchamp écrit ainsi : « Pour tout élan de la prière, il faut d’abord reculer pour partir du lieu où nous sommes en vérité. Mieux encore : il faudra toujours repartir du même lieu qui est la vérité de notre condition corporelle comme individus et comme société. Il n’existera jamais de sommet qui se détache de cette base, et même, le vrai signe que l’on monte, c’est que le commencement se dissimule de moins en moins [...] Jésus-Christ nous trouve seulement là où nous sommes. » 19 Cet appel invite le chrétien à se reconnaître tel qu’il est et non tel qu’il voudrait être, à accepter que Dieu vienne le chercher au lieu le plus obscur de son existence, en renonçant à monter par lui-même vers le Seigneur ; il le conduit à renoncer à la tentation de chercher à s’évader de sa condition charnelle, mais au contraire à la reconnaître comme le lieu même où le Christ peut le rejoindre.

1.2.6 De la parole vraie à la foi confessante
Nous avons voulu franchir le seuil qui va de la reconnaissance de l’effet de la parole dans la vie humaine à la reconnaissance de la personne de Jésus comme
18. Paul BEAUCHAMP, Testament biblique, recueil d’articles parus dans Études, Paris, Bayard, 2001, p. 33-52. Nous citons ici la p. 44. 19. Idem, p. 45.

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Christ. De ce fait, nous ne pouvons pas lire les récits des guérisons de Jésus uniquement du point de vue thérapeutique, nous les lirons également comme signes, témoignant de la véritable identité de Jésus. Reconnaître Jésus comme Christ, pour un thérapeute chrétien qui met au service de tous une lecture psychanalytique des textes bibliques qu’il sait partielle, a des conséquences théologiques. Tout ce qui sera reconnu de la divinité de Jésus ne le sera jamais comme surnaturel au sens magique du terme. C’est au cœur même de l’humanité que la parole de Dieu vient prendre chair ; non comme totalement étrangère, venant d’un Autre monde, qui serait un monde du divin surplombant le monde humain et lui imposant sa loi 20 , mais comme une Parole qui, provenant du Tout-Autre, fait alliance avec l’humanité, vient habiter le plus intime de l’homme, est la source même de la parole humaine. Mais il faudra tout le temps nécessaire pour aller du point où nous lisons dans les textes bibliques les témoignages de croyants montrant comment la rencontre de la parole de Dieu leur a permis de vivre, à celui de la confession de foi véritable qui peut dire « Tu es le Christ » et voir en lui la figure de l’Homme Véritable, le Fils du Père.

1.2.7 Qu’offre la psychanalyse au croyant, lecteur de la Bible ?
Nous venons d’aborder la manière dont la lecture biblique peut éclairer la recherche anthropologique. Venons à ce que peut apporter la psychanalyse au croyant, car l’intérêt des repères offerts par la psychanalyse n’est pas forcément évident pour le chrétien qui a trouvé dans les évangiles un message de vie. De grands auteurs spirituels du passé n’ont pas eu besoin de connaître la psychanalyse — qui n’existait pas à leur époque — pour donner des repères à ceux qu’ils accompagnaient. Ces auteurs sont étudiés par les psychanalystes qui s’intéressent à la Bible, et notamment D. Vasse. Nous avons cité les propos de Thérèse d’Avila sur le cheminement spirituel. Mais cette prise en compte de l’incarnation, du corps, de la réalité de la condition humaine est également éclairée par les découvertes de la psychanalyse. En mettant en évidence la manière dont l’homme est agi à son insu, la psychanalyse renouvelle la compréhension de ce que peut être la volonté et la liberté de l’homme ; ses apports ne peuvent être ignorés de celui qui s’interroge sur l’âme humaine. Nous avons déjà cité S. Paul et la conscience qu’il avait de ne pas agir selon son vouloir ; S. Augustin et Luther, lecteurs de Paul, ont approfondi ce thème. Mais ces thèmes ne sont pas développés pour eux-mêmes dans la Bible et les travaux de la psychanalyse mettent en relief la portée de ces remarques de Paul.
20. D. VASSE écrit ainsi dans L’Autre du désir et le Dieu de la foi... (p. 145) : « Dans la vie du désir, Dieu troque sa radicale altérité, celle de l’Esprit qui fait vivre l’homme dans la parole, contre une altérité relative, celle de la chair qui fait vivre l’homme dans l’image. »

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À travers la spécificité de l’approche psychanalytique, nous expérimentons la manière dont la réflexion humaine, de tous temps, invite à une lecture renouvelée par ses apports des textes fondateurs de la foi. C’est bien la mise en tension des découvertes de la culture du moment et de la Bible qui, à toute époque, permet au texte de délivrer une parole actuelle, vive, pertinente dans le présent du lecteur et de ne pas être cantonnée à la répétition de textes trop connus, qui n’apprendraient rien qu’on ne sache déjà, lettre morte.

1.2.8 Du vouloir-vivre au consentement à la vie
Si notre visée ultime est christologique, nous voulons partir du plus humain : de cette quête humaine d’une libération qui remette debout et en marche l’homme blessé, entravé, accablé sous son fardeau. C’est donc à l’étude du mouvement d’aller-retour entre la parole humaine (rencontres, repères cliniques ou récits de vocation) et la parole biblique que nous voulons nous engager. L’expérience et la théorisation de la psychanalyse nous offrent des outils pour notre lecture de la Bible ; la Bible à son tour, apporte des repères anthropologiques pour notre compréhension de l’existence humaine. Dans la partie consacrée aux apports des sciences humaines, nous ferons appel aux textes bibliques comme à des textes instructifs appartenant à notre culture, au même titre que les mythes grecs, mais nous ne les lirons pas de manière confessante. Ce n’est que dans la partie consacrée à l’étude des récits bibliques pour eux-mêmes que nous entrerons dans une lecture croyante.

Chapitre 2 La prise en compte de l’inconscient
La mise en évidence de l’inconscient par Freud a été une découverte majeure pour la compréhension de l’homme. Même si, depuis fort longtemps déjà, des hommes avaient eu l’occasion d’expérimenter les limites de leur libre-arbitre et de le signifier, c’est avec Freud et Lacan qu’ont été théorisés quelques-uns des mécanismes qui agissent l’homme. L’homme est loin d’agir selon ce qu’il veut, pense ou comprend. Il est aussi l’objet de phénomènes qui le mènent à son insu et que l’on peut qualifier d’inconscients. Il n’est pas possible aujourd’hui pour un théologien ou un pasteur, d’ignorer la dimension obscure de l’être humain, en lui-même et en ceux qu’il accompagne. Il est important qu’il puisse reconnaître les limites de l’accompagnement spirituel et qu’il perçoive quand il doit adresser certaines personnes à un thérapeute, alors même qu’il ne les considère pas pour autant comme malades. Dans cette perspective chrétienne, il faut distinguer entre deux effets de cet inconscient, part cachée de ce qui est à la source de l’action de l’homme. D’abord ce qu’il appréhende comme chaînes, incapacités à vivre, oppositions à sa volonté qu’il imagine bonne. Mais l’inconscient ne se révèle pas seulement dans le négatif. Il parle, à l’intime de l’homme, chrétien ou non, pour révéler ce dont il vit et qui lui échappe, du côté de la parole de vie et de la liberté. Ce que l’homme donne de meilleur aux autres (la parole, la vie, le pardon...) comme ce qu’il fait de pire à leur égard (possession, domination, enfermement), le plus souvent lui échappe ; il le fait à son insu 1 . La dimension inconsciente est présente en tout homme. Il est nécessaire qu’elle soit reconnue, tant dans ses effets destructeurs, que du côté de l’ouverture à une
1. Des actes entraînant de grandes souffrances peuvent être commis sans que leurs auteurs aient conscience du mal qu’ils font. Certaines manifestations de charité à l’égard d’autrui sont surtout une manière de créer une bonne image de soi-même et humilient leur destinataire. À rebours, il arrive que quelqu’un dise : « Lorsque vous avez dit ou fait cela, une porte s’est ouverte pour moi... » et souvent, celui qui a prononcé cette phrase ou posé ce geste l’a totalement oublié !

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