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Et le voile se déchire

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192 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296207943
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«ET LE VOILE SE DÉCHIRE»

* Selon L'Évangile, à la mort de Jésus, «Le voile du Temple se déchire en deux»Mal, 27.51 - (TI n'y a plus de séparation dans le Temple entre le Saint des Saints où seul le Grand P avait accès et le reste du Temple où tous les Juifs pouvaient entrer. Le Christ révèle l'union, l'unité du divin et de l'humain, hommes et femmes, sont fils et filles de Dieu, ayant tous libre accès auprès de lui. C'est la Nouvelle Alliance ! « L'Évangile sans Prêtres ».)

PAUL GAUTHIER (de Nazareth)

«ET LE VOILE SE DÉCRIRE'»

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR Il habita parmi nous Paris, Éditions de l'École, 1954. Album de photographies de P'J1estine prises par Marc Chauveau, commentaire retraçant l'Evangile par Paul Gauthier. Ouvrage épuisé (cf. p. 38).

Les mains que voici Journal de Nazareth, Paris, Éditions universitaires, (Épuisé).
Les pauvres, Jésus et l'Église Pour le Concile Vatican II, Éditions universitaires (Épuisé).

1963.

1964.

Consolez mon peuple après la deuxi~me session du Concile Vatican II, Paris édition Cerf. 1965 (Epuisé). Lettres d'ouvriers aux Évêques Pour le Concile. Paris, Éditions Ouvrières, 1966. (Épuisé). L'Évangile de Justice, à la fin du Concile Paris, 1967, Éditions du Cerf. (Épuisé). Jérusalem et le sang des Pauvres Témoignage sur la guerre des six jours. En collaboration avec M.T. Lacaze. Paris; Témoignage chrétien. (1967). Aux Prêtres, aux Religieuses, aux Laïcs (Conférences. Éditions Salvator, 1968). (Épuisé). Jésus de Nazareth le Charpentier Paris, Éditions Le Seuil, 1969. (Toujours en vente). @ L'Harmattan,
ISBN:

1990

2-7384-0652-1

«Je ne suis pas chargée de vous faire croire mais de dire ce que j'ai vu» Bernadette Soubirou à ses juges du Tribunal ecclésiastique de Lourdes 1;( 1;(1;(

Comme Bernadette Soubirou, l'auteur de ce témoignage ne désire nullement modifier la foi de quiconque, respectant avant tout les droits de la conscience et sa liberté, la liberté de la croyance. S'il faut neuf mois pour que l'enfant se forme dans le sein de sa mère, il faut toute une vie, et même une mort, pour qu'une conscience soit pleinement éveillée par IEsprit. Encourager celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui ont été conduits par la vie hors des religions institutionnelles sacralisées, conforter ceux et celles qui, demeurant dans ces institutions et utilisant leur logistique, vivent leur foi en libres croyants, inviter celles et ceux qui laissent tomber en désuétude les églises, à ne pas jeter la perle avec la boue, à conserver le cœur du cœur, tel est le seul but de ce simple témoignage. Pour tous ceux qui cherchent l'avenir des hommes dans la poursuite de l'Étoile, personne ne peut taire ce qu'il a vu et vécu. Le témoin peut alors dire avec le philosophe: « Dixi et salvavi animam meam » « J'ai parlé et j'ai sauvé mon âme»

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DÉDICACE

A celles et à ceux qui, sur le même chemin, aident l'humanité à se libérer pour devenir l'immense fleuve de la fraternité. A celles et à ceux qui m'ont confié leurs propres témoignages, confIrmant le mien. A celles et à ceux qui m'ont aidé dans la rédaction de ce livre. Et d'abord à tous les évêques, Pères Conciliaires, qui, à Vatican II ont entendu l'appel de « Jésus, l'Église et les pauvres» et participé à « l'Eglise des pauvres ». A ceux et celles qui en mai-juin 1989 ont signé «l'Appel au dialogue dans l'Église », et à tous « les croyants en liberté », libres croyants, ainsi qu'à leurs frères «libres penseurs », objecteurs de conscience, résistants pour la liberté, l'égalité, la fraternité universelle. Mais surtout aux communautés de base auxquelles était adressé le témoignage ci-joint publié dans Le Monde de janvier 1982. Vingtdeux lecteurs m'avaient alors demandé de développer ma pensée. J'ai fini par livrer le récit de mon pélerinage à la poursuite de l'Étoile en quête de l'authenticité qui ~'a conduit à cette conclusion. Elle pourrait, je l'espère, régénérer l'Eglise en la délivrant de ses pouvoirs sacralisés anti-évangéliques et sauver l'humanité menacée de génocide par la soif de pouvoirs eux aussi sacralisés. Les communautés de base vivant l'évangile de la Nouvelle Alliance peuvent réaliser ce renouveau dans un bain évangélique. Ce livre a déjà été édité en Italie par «Quale Vita », imprimé à la main dans un atelier artisanal de Sulmona. Yasser Arafat vient d'en décider l'édition en arabe! Paul Gauthier.
19, lUe
Henri-Tassa Le Vieux Port 13002 MARSEILLE TéL 91 91 2473

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PRÉFACE

PAUL GAUTHIER, GUETTEUR D'AURORE Paul Gauthier, je l'ai rencontré à Paris, en 1983, lors d'une réunion de la Section française de la Ligue internationale pour les droits et la libération des peuples, puis, de nouveau, au Palais du Luxembourg, à l'occasion d'une conférence du général Peled, Israélien favorable à un dialo'gue avec l'Organisation de Libération de la Palestine. « Figure lumineuse et digne du plus grand respect ii, a dit de lui Gilles Perrault (1). Cet homme, aux yeux d'un bleu translucide; s'ouvre à nous dans un /ivre fort et beau. Au soir d'une vie qui le conduisit bien loin, il nous offre le récit de son aventure humaine et spirituelle. Avant d'oser, il lui fallut du temps, et peut-être des larmes. Il dut rencontrer sur sa route d'autres pélerins de l'impossible, d'autres fous du Christ: d'abord en 1954 André Depierre, Bernard Strijling et d'autres prêtres-ouvriers puis, dès 1958, à Nazareth, Myriam (Marie Thérèse Lacaze) qui devint sa compagne dans le rude combat pour la justice et la vérité. Enfin, au terme d'une longue marche, en 1979, Paul Gauthier, découvre des écrits qui lui permettent de sortir d'un silence de sept ans, ceux d'un jésuite, Joseph Moingt (2), d'un dominicain, Edwards Schillebeeckx (3), d'une femme, Nelly Beaupère (4), d'un moine, Guy Luzsensky (5)... Ils le confortent dans l'idée que son itinéraire n'est pas unique, que d'autres marcheurs
(1) Gilles PeIl'ault, Un homme à part. Dans ce livre, dont Henri Curiel est le héros, l'auteur consacre un chapitre à Paul Gauthier. Les inexactitudes qu'il contient ont fait l'objet d'une rectification dans Témoignage chrétien. (2) Joseph Moingt, « Services et lieux d'Église »,les Études, juin-juillet-aoOt 1979 ; « prêtre et laïc », ibid., octobre 1979. (3) Edwards Schi1lebeeckx, le Ministère dans l'Église, Paris, Édition du Cerf, 1981. (4) Nelly Beaupère, (5) Guy Luzsensky, « En signe de contradiction « Moine », Paris, Éditions », Lumière et Vie, 1981, Delarge. n° 151. universitairesfJ.-P.

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à l'étoile cheminent comme lui. Qui se posent les mêmes questions, et d'abord celle-ci, lancinante: le sacerdoce est-il une infidélité à l'Évangile? Oser formuler cette interrogation, tenter d'y répondre: le parcours sera long. Il conduira Paul Gauthier de rupture en rupture. Il l'amènera en Palestine, sur les pas de Jésus. Il fera de lui un prêtreouvrier cheminant avec les plus humbles. Il imprimera à son action une dimension universelle. Sa vision fera une place éminente aux Pauvres et aux Déshérités, donc aux hommes at au.xfemmes du Tiers Monde. Tout naturellement, Paul Gauthier est de ceux qui ébauchent une théologie de la libération. Le témoin devient précurseur avant de se muer en prophète. Alors, le voile se déchire. Des impostures apparaissent, une idée fulgurante s'impose: celle d'un «Évangile

sans prêtres» (6). C'est pour lui, comme pour Myriam, « la fin des
terres promises» (7). Une aventure aussi riche ne se déroule pas sans côtoyer un vaste échantillon d'humanité, sans faire naître des émules. Ils sont là dans ce livre, et si présents que, des plus humbles aux plus grands, ils deviennent vite familiers. Et proches, comme des amis qu'on a l'impression de connaître depuis toujours. C'est d'abord la ribambelle de frères et de sœurs, avec Mimie, la préférée. Et Simone, sortie tout droit du « vert paradis des amours enfantines ». Et Bernard, le petit séminariste assoiffé d'absolu. Et le Commandant du même nom, l'intrépide chef de maquis... Paul Gauthier campe aussi des hommes d'Église au grand cœur: le bon Père abbé de Citeaux, Jacques Loew, prêtre et docker sur les quais de Marseille, Maximos V, qui rêvait qu'emberlificoté dans ses draps, il ne pouvait les donner aux pauvres; Grégoire Haddad, l'archevêque de Beyrouth qui voulait « libérer le Christ de l'Église» ; Antonio Fragoso, évêque de Crateus au Brésil, immergé au cœur de son peuple; le Père Mercier, le pasteur à la blanche gandoura; le Cardinal Lercaro de Bologne, si attentif aux plus démunis... Et puis, aufil des pages, une foule de sans-grade se hissent, lOut-àcoup, à la hauteur des plus grands: lejeune EtlOre Masina, journaliste inspiré de Il Giorno, Julio le paralytique... et Gigi, le Philippin de Florence... Grâce à ceux-là, grâce à tant d'autres, Paul Gauthier peut faire siens ces propos de Thiago de Mello: «Je suis simplement un homme pour qui, déjà, la première et triste personne du singulier a cessé d'exister pour se transformer en première et profonde personne du pluriel ».
(6) Paul Gauthier, (7) Marie-Thérèse « L'Évangile sans prêtres », Le Monde, 9 janvier 1982. Lacaze, La fin des terres promises, Paris, Syros, 1979.

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PAUL GAUTHIER, CHARPENTIER À NAZARETH Ainsi, voulu.t-il être un témoin encore plus authentique de l'Évangile de Jésus-Christ. Les débuts, pourtant, avaient manqué

d'originalité.Né dans « unefamille patriarcale de petite bourgeoisie,
prolifique et catholique pratiquante », il avait fréquenté le Séminaire où il avait obéi, dans la joie, à ce qui lui était demandé, assimilant les idées qu'on lui présentait « comme des vérités révélées ». Voici venu l'âge de porter les armes. C'est celui de son premier conflit de conscience contre l'autorité. Il refuse de devenir officier, disant non, par là même, à la collusion - qui avait été fatale à Jésus - entre le sacerdoce et le pouvoir des armes. Devenu prêtre, Paul Gauthier ne s'arrête pas en si bon chemin. Professeur au petit puis au grand Séminaire, il devient « directeur de conscience », enseigne la théologie catholique, cherche aussi à éveiller des vocations. Traversé par le doute, il plonge dans l'incroyance. L'angoisse, enfin, se dissipe. Une parole de Jésus le

sauve: « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ».
De 1939 à 1945, il est mêlé à la résistance an ti-nazie. En luttant pour la liberté, il apprend le devoir de désobéissance. Il mettra cette expérience à profit, enP alestine,lors de sa traversée du sionisme. Prêtreouvrier, compagnon de Jésus à Nazareth, il est bouleversé par le témoignage de Giries, enfant palestinien aux cheveux bouclés et auxyeux noirs, qui lui raconte comment sa famille a été exterminée par les I sraéliens.La découverte d'un village rasé, sous le champ de tomates d'un kibboutz, lui ouvre un peu plus les yeux...

1957-1975 : la route sera longue, jalonnée par des joies profondes mais, aussi, par de grands malheurs. Le voici en Palestine, puis en Jordanie, puis au Liban et, enfin de compte, en France, où il continue la longue errance: Nice, Agen, Marseille... en attendant le grand large. Pendant sept ans Paul Gauthier accomplit sa traversée du désert, essentiellement attentif aux enfants - Nirmal et Shanty qu'avec Myriam ils ont adoptés, en 1970, à l'orphelinat de Mère Térésa. Mais, auparavant, il participe, dès 1962, au Concile Vatican II, à la suggestion de l'évêque de Nazareth. Le voici alors, à son corps défendant, propulsé sur le devant de la scène: le 23 décembre 1963 il «fait» la couverture de Paris-Match. Six mois plus tôt, il avait invité le pape Paul VI au pays de Jésus. Ayant entendu cette parole, le Souverain Pontife était venu, en pélerin... En 1968, ce fut, pour Paul Gauthier, la découverte du Brésil et, en 11

1970, celle de l'Asie. Il est en Inde, de nouveau, du 17 janvier 1986 au 10 mai 1987, avec Myriam et leurs enfants. Mais Paul Gauthier ne se borne pas à témoigner. Il a, aussi, agi en précurseur. PAUL GAUTHIER, BÂTISSEUR D'AVENIR En 1958, il est de ceux qui jettent les fondements de ce qui, plus tard, deviendra la théologie de la libération. Par des actes d'abord: en devenant prêtre-ouvrier et en créant les Compagnons et les Compagnes de Jésus le Charpentier. Il raconte cette histoire dans Les mains que voici (8). En 1962, il fait entrer les Pauvres par la grande porte du Concile. A ses membres, il propose de méditer sur « Jésus, IÉglisc et les Pauvres ». Tirés à 2000 exemplaires par J.- P. Delarge, cette brochure, distribuée à l'ensemble des évêques, permettra à quatre cents d'entre eux de débattre sur ce sujet (9). Une question fondamentale est posée: si Jésus égale les Pauvres, Jésus s'est identifié à eux jusqu'à être crucifié parmi les suppliciés. Et si Jésus égale IÉglise, - comme l'enseigne celle-ci - pourquoi cette institution est-elle si éloignée des plus démunis? Ce paradoxe fit naître, au Concile, le mouvement de « l'Église des pauvres» qui prit appui sur «IÉvangile libérateur ». C'est ce mouvement qui, en Amérique latine, donna naissance à la théologie de la libération. Giancarlo Zizola,journaliste italien, ne s'y était pas trompé. Il intitula

ainsi, dans Orizzonti, le texte d'un entretien avec Paul Gauthier: « Un
rebelle porte les pauvres au Concile ». Ceux qui manquent de tout allaient s'emparer de l'Évangile de Jésus... Mai 1967 : Paul Gauthier rentre d'un séjour au Brésil. Il vient d'y installer deux fraternités. Il a vu éclore des communautés de base dans le peuple chrétien, parmi les Pauvres. Leur survie physique et spirituelle en dépend. Avec audace, ces groupes prennent l'habitude de passer leur vie et celle de l'Église au « crible» de l'Évangile. Ce faisant, ils mesurent l'écart existant entre la fraternité évangélique et les pouvoirs sacerdotaux.

A la veille de « la guerre des six jours» Paul Gauthier rédige un
Message d'évêques du Tiers Monde à leurs peuples. Quinze d'entre
(8) Paul Gauthier, Les mains qru voici (Journal de Nazareth), Paris, Éditions Universitaires, 1963. (9) Ce texte sera repris, plus tard, avec deux autres chapitres «( Les Pauvre~» et « Nazareth et l'évangélisation des Pauvres») sous le titre Les Pauvres, Jésus et l'Eglise (Paris, Éditions Universitaires, 1963). Paul Gauthier publiera. aussi, Consolez mon peuple (paris, Éditions ~u Cerf, 1965), après la seconde session du Concile, et, à la fin de Vatican II, L'Evangile de justice (Paris, Éditions du Cerf, 1967). 12

eux, connus lors du Concile - dont Helder Camara - signent ce
document qui prolonge et adapte j'Encyclique sur
«

Le développement

des peuples ». Il déclare: «L'Eglise salue avec joie et fierté une humanité nouvelle où l'honneur ne va plus à l'argent accumulé entre les mains de quelques-uns mais aux travailleurs, ouvriers et paysans ». Il poursuit: «C'est d'abord aux peuples pauvres et aux pauvres des peuples qu'ils appartient d'accomplir eux-mêmes leur propre promotion ». Ce texte, publié par Témoignage chrétien (IO) est ensuite repris par Roger,Garaudy dans Alternatives. Il y voit «un

signe de l'ouverture de l'Eglise catholiqueau monde contemporain ».

1969: Paul Gauthier écrit Jésus de Nazareth le charpentier (Il). Dans sa préface, le Père Chenu dégage la vision prophétique qui sous-tend la théologie de la libération: Jésus vit dans l'humanité, à la base, au sein des peuples opprimés en lutte pour leur émancipation. En décembre 1983, dans Peuples du monde, le prêtre belge Joseph Comblin, salue en Paul Gauthier celui qui a contribué à créer un milieu favorable à la place des Pauvres comme sujets actifs de l'Église. En 1984, dans Concilium, Henrique Dussel considère qu'il l'a ouverte «au peuple de Dieu », le peuple des pauvres, l'humanité. Dans une conférence prononcée à Lyon, le 29 mai 1985, le Péruvien Gustavo Guttierez le cite comme étant, avec Jean XXIII, le Cardinal Lercaro et le Père Ancel à l'origine de la théologie de la libération. «Pour qui tend convenablement sa voile au souffle de la Terre, écrit Pierre Teilhard de Chardin dans Le milieu divin, un courant se décèle qui force toujours à prendre la plus haute mer ». Paul Gauthier a tendu sa voile au souffle de l'Univers. «Les clercs, ont divinisés l'Église au lieu de reconnaître dans l'humanité "le peuple de Dieu", l'humanité-Dieu, Dieu dans l'humanité ». Le propos devient prophétique.. .

PAUL GAUTHIER, RECULEUR DE BORNES Certes, les Pauvres doivent occuper une place centrale dans l'Église. Mais là ne s'arrête pas le message de l'Évangile. En réalité, chaque homme est le frère de tous les vivants. Chacun d'eux, parce que fils de Dieu, est source d'amour. Faire germer la fraternité au cœur de notre humanité: tel fut la mission de Jésus, tel est le sens véritable de l'Alliance Nouvelle.
(10) Témoignage (11) Paul Gauthier, chrétien, Jésus 31 aoOt 1967. de Nazareth le charpentier, Paris, Le Seuil, 1969.

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Que de temps pour le redécouvrir! La Bible, pourtant, annonce la Nouvelle Alliance. Pour Jérémie, ,(630 av J.-G.), celle-ci révèle un Dieu Nouveau, non plus celui qui règne sur les éléments mais celui dont la parole vit au cœur de l'homme. Deux siècles plus tôt, le prophète Elie percevait l'Alliance Nouvelle « dans le bruissement d'un

souffle ténu », au plus secret de chacun de nous. Un siècle après Jérémie, Ezechiel exprimait ainsi cette promesse: «Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un homme neuf». Dans le nouveau Testament, la première lettre de Jean est tout entière consacrée à la révélation de la Nouvelle Alliance. Elle exhorte à vivre en communion par l'Amour, par la pratique de la fraternité
universelle.
«

Dieu,

dit Jean, personne

ne l'a vu. Si nous nous aimons

les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli» (4/12). Quant à Pierre (2< épitre, ch. 3/12), il invite les disciples de Jésus à «hâter la venue du jour de Dieu... une terre nouvelle où la justice habite ». Au cours des siècles, l'Église-institution oubliera quelque peu la Nouvelle Alliance, même s'il y eut des témoignages de premier plan: ceux de Joachim de Flore, de François d'Assise, de Pierre Celestin, le pape démissionnaire (12)... Au Concile, des voix s'élèvent, qui proposent de la remettre à neuf Grégoire Haddad suggère de définir l'Église comme l'humble servante du« peuple de Dieu », c'est-à-dire de

toute l'humanité. « Le Royaume de Dieu - ne cesse de répéter Paul
Gauthier-est au-dedans de nous, entre nous ». L'Alliance avec Dieu, désormais, n'est plus écrite sur la pierre. Elle repose au plus profond de notre conscience. Dieu se révèle au plus intime de nous-mêmes. D'où l'avertissement de l'apôtre Jean: «Petits enfants, gardez-vous des idoles ». Fort de ces certitudes, Paul Gauthier estime qu'il faut, non seulement libérer les Pauvres, mais l'humanité tout entière. Il faut la libérer de l'esclavage des pouvoirs, de l'argent, des idoles ainsi que des mythes sacralisés dans toutes les religions. Nos intuitions, ici, se rejoignent. Le Tiers Monde est à leur confluent. Grâce à lui l'heure est venue de se demander si les temps de la Nouvelle Alliance ne sont pas arrivés. Grâce à lui, peut-être, peut-on espérer que le modèle occidental sera finalement abandonné pour donner naissace à une humanité nouvelle et à un Homme libéré des exploitations et des oppressions (13).
(12) Ignazio Silone, L'avenJure d'un pauvre chrétien, Calmann Lévy, Paris, 1968. (13) Edmond Jouve, « Le Tiers Monde dans la vie internationale », Paris, BergerLevrault, 1986, 2e édition, (V. en conclusion, « Un homme à réinventer »). On pourra se reporter également au « Que Sais-je, n° 2315 sur « Le droit des peuples» (Paris, P.U.F., 1986) et « Le Tiers Monde» n° 2388,1988.

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Déjà, dans la Bible, une place de choix était faite au thème de la
nouveauté. Elle nous dit que Dieu va « tracer une route dans le désert,

des sentiers dans la solitude ». Après l'exil, elle annonce «des cieux nouveaux et une terre nouvelle» où ne trouveront place ni les larmes, ni la souffrance, ni la mort ». Dans le Nouveau Testament, la création, évoquée par les prophètes, se caractérise par une rénovation de l'homme pour un renouvellement de l'univers. Les baptisés, écrit Paul, doivent se purifier du vieux levain pour devenir une pâte fraîche et nouvelle. !lIeur faut se dépouiller du vieil homme, et revêtir l'homme nouveau. Certes la Bible annonce l'accomplissement définitif et parfait de l'humanité au terme de l'Histoire, avec le retour du Christ dans sa gloire, ressuscitant l'Humanité entière dans un univers régénéré. Mais, en effet, la Nouvelle Alliance a déjà été inaugurée par la première venue du Christ. Elle a déjà révélée à l'Humanité safiliation divine et lafraternité universelle. Tout effort de libération de l'homme, de partage équitable des biens, de relations fraternelles dans la justice et dans la paix constitue une étape dans la longue marche des peuples vers une Humanité enfin solidaire et libérée. Le Tiers Monde est aujourd'hui dépositaire de cette espérance. Il a souffert plus que d'autres. Il n'est pas encore complètement empêtré dans la société de consommation. Au fond, Nouvelle Alliance et Homme Nouveau ne font qu'un. Dans« Les damnés de ta terre» (14), Frantz Fanon parle de ce dernier avec des accents poignants. «Il s'agit, pour le Tiers Monde, - écrit-il- de recommencer une histoire de l'homme qui tienne compte à la fois des thèses quelquefois prodigieuses soutenues par l'Europe mais aussi des crimes de l'Europe dont le plus odieux aura été, au sein de l'homme, l'écartement pathologique de ses fonctions et l'émiettement de son unité, dans le cadre d'une collectivité, la brisure, la stratification, les tensions sanglantes alimentées par des classes, enfin, à l'échelle immense de l'humanité, les haines raciales, l'esclavage, l'exploitation et, surtout, le génocide exsangue que constitue la mise à l'écart d'un milliard et demi d'hommes... Si nous voulons que l'humanité avance d'un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l'Europe l'a manifestée, alors, il faut inventer, il faut découvrir. Si nous voulons répondre à l'attente des peuples, ilfaut chercher ailleurs qu'en Europe. Pour l'Europe, pour nous-mêmes et pour l'humanité... ilfaut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf».
(14) Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, François Maspero, 1968, p. 232 V. aussi du même auteur: Pour une révolution africaine (Paris, F. Maspero, 1969, n° 127).

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Certains, dans le Tiers Monde, s'y essaient, persuadés que, si les conditions se modifient, l'homme changera peu à peu de nature. Mais cette métamorphose requerra les luttes d'une grande intensité durant lesquelles des rechutes se produiront. En fin de compte, pourtant, l'homme nouveau connaîtra son accomplissement. Des possibilités immmenses s'offriront à lui. Ce sera le «règne de l'Homme total ». L'homme, libéré de lafaim, de la peur et de la guerre devra inventer d'autres moyens pour communiquer dans la société internationale. Les Peuples seront libérés du carcan des États! L'individu deviendra composante à part entière de la communauté mondiale! Il connaîtra son jour de gloire. La Terre, enfin, lui appartiendra. La chance paradoxale du Tiers Monde est de partir de rien - ou presque - et d'être en mesure d'emprunter une infinité de chemins. Il peut donc devenir le levain de cette Humanité nouvelle qu'entrevoit Paul Gauthier à la lecture des Évangiles. S'il rejette avec tant de force le sacerdoce, c'est parce qu'il pense fraternité. Respectueux des consciences et du temps de leur éveil, il ne demande à personne de le suivre jusqu'à ces extrémités. Il est bon que chacun marche à son pas. Mais c'est le rôle des prophètes d'annoncer des vérités, trop âpres pour aujourd'hui, qui plus tard, s'accomplissent... Si le livre de Paul Gauthier nous rend plus attentifs auxforces qui, sous nos yeux, travaillent l'univers pour libérer un peu plus les hommes et les femmes qui le peuplent, s'il nous incite à rejoindre ceux qui, déjà, en Inde ou ailleurs, sont à l'œuvre, il aura accompli son devoir d'Homme. Cet inlassable guetteur d'aurore aura rapproché de nous le Royaume des Cieux. Edmond JOUVE,
Maître de Conférences au département de Sciences Politiques en Sorbonne. Paris I~. de la ligue internationale Vice président de la Section Française pour les droits et la libération des peuples. Président de l'Association des écrivains de langue française.

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PROLOGUE

ENFANCE En ce début de la première guerre mondiale, né le 30 août 1914, j'étais porté, dès le surlendemain, aux fonts baptismaux de l'Église Saint Thomas à La Flèche. Aussitôt débarqué sur cette planète Terre, j'étais embarqué dans l'Église, arche salvatrice aux yeux de mon père, car, pour lui, « hors de l'Eglise, il n'y avait pas de salut ». Par ma naissance et mon baptême, j'étais entré dans une famille patriarcale de petite bourgeoisie, prolifique et catholique pratiquante. Seule exception: bien que né au cœur de la très catholique Espagne, près de Séville, en Andalousie, ma grand-mère, qui, restée veuve, vivait chez sa fille, aimait à affirmer son incroyance: «Quand on est mort, on est bien mort », et aussi: « Je ne suis pas de ces gens qui vont à la messe, se frappent la poitrine... mea culpa... mea culpa... c'est ma faute... c'est ma faute... et à la sortie de l'église écorchent leurs voisins ». Ma mère, sans doute par amour pour mon père ou fidélité conjugale, « pratiquait» mais avec discrétion. Son unique frère venait d'être tué dans les premiers combats de la guerre. L'influence de mon père était prépondérante dans la famille. Il inscrivit tous ses enfants dans des écoles dites «libres ». En fait, l'enseignement du catéchisme y était obligatoire, avec ses réponses toutes faites à toutes les grandes questions de la vie et de la mort. Les mythes judéo-chrétiens y tenaient plus de place que la mœlle de l'Evangile. Obligatoire aussi la fréquentation ou consommation des sacrements, pénitence et communion, minimum une fois l'an, sous peine de péché mortel, recommandé chaque mois, ou mieux hebdomadaire, mieux encore quotidienne. Tous les soirs, la famille rassemblée récitait la prière avec les litanies de la Sainte Vierge

ponctuée de mots mystérieux que je répétais sans comprendre (<< pia pou nou ») = (<<priez pour nous »). Ma naïveté déclanchait des fous
rires chez mes aînés que réprimandait notre père. 19

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