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Fétichisme et Féticheurs

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Au milieu des explorations et des expéditions scientifiques qui ravissent peu à peu à l’Afrique ses mystères, le fétichisme a gardé les siens. Jusqu’ici ce mot n’a réveillé en Europe qu’une idée assez vague d’adoration de la matière brute et qu’un sentiment de profonde pitié pour les malheureux Noirs fétichistes. Avouons-le, les apparences favorisent ce sentiment. L’Européen qui arrive en Guinée rencontre à chaque pas, dans les villages nègres, des Idoles aussi grotesques qu’immondes, en bois ou en argile, grossièrement façonnées et barbouillées de sang de coq et d’huile de palme par des adorateurs stupides.

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À propos de Collection XIX

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Noël Baudin

Fétichisme et Féticheurs

PREMIÈRE PARTIE

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LE FÉTICHISME OU LA RELIGION DES NÈGRES DE LA GUINÉE

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Au milieu des explorations et des expéditions scientifiques qui ravissent peu à peu à l’Afrique ses mystères, le fétichisme a gardé les siens. Jusqu’ici ce mot n’a réveillé en Europe qu’une idée assez vague d’adoration de la matière brute et qu’un sentiment de profonde pitié pour les malheureux Noirs fétichistes. Avouons-le, les apparences favorisent ce sentiment. L’Européen qui arrive en Guinée rencontre à chaque pas, dans les villages nègres, des Idoles aussi grotesques qu’immondes, en bois ou en argile, grossièrement façonnées et barbouillées de sang de coq et d’huile de palme par des adorateurs stupides. Un premier regard suffit à l’Européen pour mépriser ce culte ; mais bientôt il apprend que ces divinités informes sont altérées de sang humain et qu’on leur Immole des victimes humaines pour les apaiser ; aussitôt, joignant l’indignation au mépris, il exècre fétiches et féticheurs qu’il considère désormais comme Indignes de son attention. Et ainsi s’explique l’idée incomplète, fausse même, que l’on a du fétichisme. On a appelé fétichisme ce qui n’en est que l’enveloppe matérielle. Mais, si, à la lumière d’une étude approfondie, le regard réussit à lire à travers ce voile, le fétichisme apparaît tout autre et l’on est étonné de découvrir sous cet extérieur grossier et repoussant un enchaînement de doctrines, tout un système religieux où le spiritualisme tient la plus grande place. Et chose remarquable, ces doctrines offrent de frappantes analogies avec le paganisme des nations civilisées de l’antiquité. Remplacez des statues informes par les chefs-d’œuvre de l’art grec, les cases fétiches par les temples de Rome et d’Athènes, sous des formes différentes, mais avec des attributions identiques, le fétichisme fera défiler devant vous Neptune, Mars, Mercure, Vulcain, Esculape, Apollon et autres dieux, demi-dieux ou génies que nous rencontrerons dans cette étude.

Pendant que des savants se donnent infiniment de peine pour étudier ces cultes anciens, pour déchiffrer dans les hiéroglyphes quelques mystères du bœuf Apis, ou retrouver à grands frais, sous des ruines, quelque vestige d’une divinité oubliée des Babyloniens, il semble qu’il n’est pas sans intérêt d’explorer aussi les mystères du fétichisme qui est actuellement, à côté de nous, la religion de millions d’êtres humains. Le fétichisme, en effet, partage avec le mahométisme toute l’Afrique équatoriale ; il est la religion des innombrables populations noires qui habitent la Guinée, la Côte-d’Or, l’Achanti, la Côte des Esclaves, le Dahomey, le Yorouba, le Bénin, et les bords du Niger et du Bénoué. Au nord, il s’étend vers Tombouctou, à l’est vers le lac Tchad, au sud Jusqu’au Gabon et au Congo. Chez ces peuples noirs le système politique et le système religieux, les cérémonies du culte et les usages domestiques sont si intimement associés les uns aux autres que la connaissance de leur religion est indispensable pour comprendre leur histoire et leur organisation nationale et, surtout, pour travailler efficacement à leur évangélisation.

Leurs traditions et doctrines religieuses supposent un peuple plus civilisé que ne le sont aujourd’hui les Noirs de la Guinée, et, d’un autre côté, plusieurs coutumes, usages et industries montrent clairement qu’ils sont un peuple en décadence. Les guerres et surtout la guerre civile qui a désolé ces pays et les désole encore, leur ont fait perdre ce qu’ils avaient conservé de cette ancienne civilisation qui était en grande partie égyptienne, comme l’indiquent plusieurs usages et coutumes.

Leur système mythologique, aujourd’hui très incomplet, renferme bien des points vagues et beaucoup de petits détails difficiles à concilier, mais les points essentiels sont généralement assez bien fixés dans l’esprit des Noirs par les chants, les usages, les figures et les symboles de divinités placés dans les temples, les demeures particulières, ou bien encore gravés sur les portes et les colonnes des maisons des chefs et des cases fétiches. Quoique dispersés en divers pays d’une immense étendue, ces Noirs fétichistes ont ainsi à peu de chose près l’unité de croyances religieuses ; leurs divinités sont identiques ; les noms seuls sont différents, et les détails que nous donnons d’une manière particulière sur les Noirs de la Côte des Esclaves, du Yorouba, du Dahomey, du Bénin et autres royaumes voisins s’appliquent à toutes les nations fétichistes.

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I

FÉTICHISME

(Système religieux des Nègres de la Guinée)

 

 

La religion de nos Noirs est un mélange bizarre de monothéisme, de polythéisme et d’idolâtrie. Dans ce système religieux, l’idée d’un Dieu est fondamentale ; ils croient à l’existence d’un Être suprême et primordial, le seigneur de l’Univers qui est son ouvrage. Ce monothéisme reconnaît en même temps l’existence d’une foule de dieux Inférieurs et de déesses subalternes. Chaque élément a sa divinité qui lui est comme incorporée, qui l’anime, le gouverne et est l’objet de l’adoration. C’est, sur une vaste échelle, la déification de la nature entière. Au-dessus des dieux et des déesses se trouvent un nombre infini de génies bons ou mauvais, puis vient le culte des héros et grands hommes qui se sont distingués pendant leur vie. Les Noirs rendent aussi un culte aux morts et croient à la métempsycose ou migration des âmes dans d’autres corps. Ils croient à l’existence d’un Olympe, séjour des dieux et des hommes célèbres devenus fétiches, à un monde inférieur, séjour des morts, et enfin à un état de châtiment des grands criminels. Ils ont aussi leurs métamorphoses, leurs animaux sacrés, leurs temples et leurs idoles, etc. En un mot leur religion est en tout semblable au vieux polythéisme des peuples anciens, et, malgré ces nombreux témoignages à l’existence de Dieu, elle n’est en pratique qu’un vaste panthéisme, une participation de tous les éléments à la nature divine qui se serait comme répandue dans ces éléments.

Voici des notions plus détaillées sur ce système.

 

COSMOGONIE ET THÉOGONIE

 

1° L’Idée de Dieu. — Profondément plongés dans le polythéisme, les Noirs n’ont pas perdu la notion du vrai Dieu, quoique cette notion soit bien obscure et confuse. En face des nombreux dieux et déesses du panthéon noir où toutes les divinités se rattachent à l’androgynisme ou bien aux couples divins, Dieu seul échappe également à l’androgynisme et à l’association conjugale ; aussi les Noirs n’ont ni statue ni symbole pour le représenter. Ils le considèrent comme l’être suprême et primordial, l’auteur et le père des dieux et des génies ; ils le nomment Olorun (O-li-orun), c’est-à-dire le possesseur, le maître du Ciel ou Olympe nègre, séjour des dieux et des déesses. Une ville du Yorouba porte le nom de Bi-Olorun pelu : si Dieu est avec nous. On le nomme encore Olodumaré, le Tout-Puissant ; Oga-ogo, le très glorieux ; Elemi, celui qui possède la vie, le souffle, le maître des âmes humaines appelées emi. Ce nom de Elemi est incommunicable, il appartient à Dieu seul. Les dieux, disent les Noirs, peuvent, comme Obatala, faire [des corps, mais ne peuvent pas les animer ; Dieu s’est réservé ce pouvoir.

Cependant, malgré toutes ces notions, l’idée qu’ils ont de Dieu est bien Indigne de sa divine majesté. Ils se figurent que Dieu, après avoir commencé l’organisation du monde et avoir chargé Obatala de le parachever et de le gouverner, s’est retiré, et est rentré dans son repos éternel pour ne s’occuper que de son bonheur ; trop grand pour se mêler aux affaires de ce monde, il reste comme un roi nègre endormi dans l’oisiveté.

Ainsi les Noirs ne rendent à Dieu aucun culte et le laissent dans le plus outrageant oubli pour ne s’occuper que des dieux, déesses et esprits auxquels ils se croient redevables de leur naissance et de leur sort dans cette vie et dans l’autre. Cependant, quoique ne semblant rien attendre de Dieu, les nègres par Instinct et naturellement s’adressent à lui et l’invoquent dans un danger subit ou dans une grande affliction. Quand ils sont victimes d’une injustice, ils prennent Dieu à témoin de leur Innocence :

Olorun ri mi : Dieu me voit.

Olorun mo pé emi kô puro, Dieu sait que je ne mens pas.

Olorun gbà mi o, O Dieu, sauvez-moi.

Ils jurent également par Dieu et très souvent par ces simples mots :

Olorun, Olorun ! Dieu, Dieu ! et en même temps Ils élèvent les mains au ciel.

Dans les saluts et dans les conversations on entend fréquemment le nom de Dieu, comme dans ce salut du matin :

O ji re ô ! vous êtes-vous bien levé ? auquel on répond ordinairement :

A yin Olorun ! Dieu soit loué !

Pour les saluts du soir on emploie souvent ces paroles :

K’Olorun k’o cho gbogbo wa/ Oh ! que Dieu nous garde tous !

Mais si les Noirs laissent Dieu dans l’oubli, ils ne cessent d’invoquer les fétiches auxquels ils s’adressent dans toutes les circonstances de la vie directement et non comme à des médiateurs ou intermédiaires entre Dieu et les hommes. Les dieux du premier rang sont maîtres souverains dans leur domaine, agissent suivant leur bon vouloir et leur caractère propre et produisent immédiatement le bien et le mal. Les dieux secondaires et les génies sont souvent soumis aux dieux supérieurs, mais ils ont aussi leur domaine propre où ils sont considérés comme libres d’agir à leur volonté.

Les fétiches, du mot portugais feitiço, charme ou enchantement, se nomment en nâgo oricha, mot qui veut dire coutume, cérémonie religieuse, usage.

Les Oricha se divisent en trois classes bien distinctes :

1° Les dieux et déesses supérieurs.

2° Les dieux et déesses inférieurs.

3° Les génies bons et mauvais.

I. — DIEUX ET DÉESSES SUPÉRIEURS

Trois dieux principaux occupent la première place dans le Panthéon nègre ; ce sont : Obatala, Odudua et Ifa.

 

1° OBATALA.

 

Le premier des dieux supérieurs est Obatala (Oba ti ala, le roi de la blancheur et de la lumière). La couleur blanche qui est consacrée ; une banderolle blanche flotte au-dessus de ses temples qui sont toujours blanchis. Ses statues, ses symboles et les insignes que portent ses adorateurs sont également de couleur blanche.

On l’appelle aussi Oricha nla, le grand Oricha ; alamovere celui qui possède la bonne argile, car les noirs disent que c’est lui qui forme le corps humain dans le sein maternel et les négresses s’adressent à lui pour avoir le bonheur de devenir mères. Cette croyance fait considérer les gens difformes et en particulier les albinos, assez communs à la côte de Guinée, comme l’œuvre de Obatala qui en agit ainsi afin qu’on n’oublie pas sa fonction de demi-créateur de l’homme.

On l’appelle encore Oricha kpokpo, le protecteur des portes de la cité ; en cette qualité il est représenté armé d’une lance et monté sur un cheval ; alabalache, l’oracle qui prédit l’avenir ; oricha oginia, le fétiche qui entre dans l’homme : sous ce nom il est célèbre parmi les Nagos.

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