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Figures des femmes dans l'Ancien Testament et traditions africaines

De
288 pages
L'Ancien Testament est-il une littérature essentiellement masculine ? Depuis la vieille histoire patriarcale et matriarcale jusque dans l'histoire récente des communautés juives en diaspora, les femmes sont présentes et occupent une place substantielle. L'auteur invite à aller à la rencontre de ces femmes, de tout âge et de toute condition, qui participent pleinement au développement de l'intrigue narrative et théologique de la Bible héroïque.
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Figures des femmes dans l’Ancien Testament
et Traditions africaines























Collection EGLISES D’AFRIQUE
Dirigée par François Manga-Akoa

Depuis plus de deux millénaires, le phénomène chrétien s’est
inscrit profondément dans la réalité socio-culturelle, économique et
politique de l’Occident, au point d’en être le fil d’Ariane pour qui
veut comprendre réellement les fondements de la civilisation
judéo-chrétienne. Grâce aux mouvements d’explorations
scientifiques, suivis d’expansions coloniales et missionnaires, le
christianisme, porté par plusieurs générations d’hommes et de
femmes, s’est répandu, entre autres contrées et à différentes
époques, en Afrique. D’où la naissance de plusieurs communautés
ecclésiales qui ont beaucoup contribué, grâce à leurs œuvres socio-
éducatives et hospitalières, à l’avènement de plusieurs cadres,
hommes et femmes de valeur. Quel est aujourd’hui, dans les
domaines économiques, politiques et culturels, le rôle de l’Église
en Afrique ? Face aux défis de la mondialisation, en quoi les
Églises d’Afrique participeraient-elles d’une dynamique qui leur
serait propre ? Autant de questions et de problématiques que la
collection « EGLISES D’AFRIQUE » entend étudier.


Dernières parutions

Peirre Damien NDOMBE MAKANGA MAYA NGUBA,
Néo-colonialismes politique et religieux : les Africains face à
leur nouvelle indépendance. Essai d'une théologie pour
l'Afrique, 2011.
Joseph MAZOLA AYINAPA, La vie affective et sexuelle du
prêtre africain. Le cas de la République Démocratique du
Congo, 2010.
Joseph MAZOLA AYINAPA, La maturité affective et
sexuelle de l’homme-prêtre, 2010.
Alfred Guy BWIDI KITAMBALA, Les Évêques d’Afrique et
le concile Vatican II, 2010.
Sancy Verdi Lenoble MATSCHINGA, Gouverner la cité. Ce
que dit la Bible, 2010. Lévi NGANGURA MANYANYA









Figures des femmes dans l’Ancien Testament
et Traditions africaines






Préface de Dany Nocquet

















L’Harmattan































© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296- 54407-9
EAN : 9782296544079 REMERCIEMENTS
Cet ouvrage n’aurait vu le jour sans les encouragements et le
soutien de nombreuses personnes. J’aimerais à cette occasion dire ma
profonde reconnaissance à ceux et celles qui ont, de différentes
manières, contribué à sa réalisation.
Au personnel du Service Protestant de la Mission-DEFAP – plus
particulièrement au pasteur Marc Müller, Responsable de la formation
théologique – qui a financé mon séjour de recherches à l’Institut
protestant de Théologie de Montpellier en mars-mai 2009. À Dany
Nocquet, professeur d’Ancien Testament à l’Institut protestant de
Théologie de Montpellier, qui a relu mon manuscrit et m’a fait profité
de ses observations précieuses et très avisées ; Je le remercie encore
pour la préface à cet ouvrage qui témoigne d’une collaboration
fructueuse vécue lors de mon séjour à Montpellier. À Corinne Lanoir,
professeure d’Ancien Testament à l’Institut protestant de Théologie de
Paris et Lytta Basset, professeure de Théologie pratique à la Faculté
de Théologie de l'Université de Neuchâtel, pour leurs suggestions
stimulantes. À Karin Ducret du groupe œcuménique de réflexion sur
la théologie féministe de Genève qui a consacré beaucoup de temps
pour relire le manuscrit et me présenter des suggestions enrichissantes.
Je suis également reconnaissant envers Léonard Bishikwabo
Baguma de l’Université libre des Pays des Gands-Lacs de Goma, en
R. D. Congo, pour toutes les remarques de style. Je ne peux pas, enfin,
oublier l’indéfectible soutien reçu des femmes de ma vie – de ma mère
Musakwa M’Mujinji, de mon épouse Yvette Nankafu, de mes filles
Nyimangirwe, Akonkwa, Bwemere et Awa, de mes sœurs Nakangu,
Chirezi et Nzigire, de mes tantes, mes cousines, mes belles sœurs, mes
amies… et de la terre d’amour qui me porte.
7DÉDICACE
À Solveig R. Nyen, missionnaire norvégienne active à l’Est de la
R. D. Congo dans un petit village nommé Kaziba et situé aux environs
de 60 km de la ville de Bukavu. C’est grâce à sa générosité – avec
certainement le soutien sans relâche de son mari Bjornar Nyen –
qu’un bon nombre des jeunes issus de familles pauvres ont pu
bénéficier d’une formation scolaire et universitaire. Dirais-je assez
qu’elle a aussi, elle-même, enseigné gratuitement à Institut de
Namurhera de Kaziba, offert un appui précieux aux enfants
abandonnés, notamment au centre des orphelins de Kaziba où, par
amour de l’humain, elle allaitait en même temps ses propres enfants et
des nourrissons orphelins africains de ses seins. C’est pour rendre
hommage à son œuvre missionnaire que je lui dédie cet ouvrage
consacré aux femmes de l’époque biblique et essaie de traduire,
modestement à ma manière, la reconnaissance des habitants de Kaziba
1qui l’ont surnommée « muheha » pour exprimer la grande valeur
qu’elle sait donner à la vie d’autrui.
À Reidun Ljones, une autre missionnaire norvégienne très
dévouée pour la cause de l’évangélisation et du développement de la
collectivité de Kaziba. Alors que son mari Ljones – hommage
posthume lui soit rendu – a été subitement arraché de notre affection
en terre de mission, « mama Ljones » comme on l’appelle très
respectueusement à Kaziba ne s’est pas révolté contre Dieu ni contre
l’Eglise qu’elle sert. Elle reste plutôt attachée à la formation de la
jeunesse et à la promotion de la femme africaine. En hommage à sa
fidélité pour Christ et aux soutiens divers accordés à la formation
universitaire des jeunes issus de familles pauvres je lui dédie
également cet ouvrage consacrée aux femmes de l’époque biblique.

1 En mashi, une langue bantoue parlée à Kaziba, le terme « muheha » désigne un
bijou traditionnellement porté par les reines, les princesses ou quelques rares femmes
des familles nobles.
92PRÉFACE

L’Ancien Testament est à première lecture une histoire et un
discours où les hommes ont la première place dans la relation à Dieu
et la médiation de la parole divine. Les grands noms qui viennent en
premier à l’esprit sont ceux des fondateurs, Abraham, Jacob, Joseph,
Moïse. De même lorsque l’on pense à l’histoire d’Israël et de Juda en
Canaan, ce sont encore des noms d’hommes qui émergent en premier,
ceux de l’installation en Canaan : Josué, Gédéon, Samson, ceux de la
royauté : Saül, David, Salomon, Achab, Josias… Du côté des
prophètes, ce sont de nouveau les noms d’hommes qui occupent le
devant de la scène : Esaïe, Jérémie … Il faut attendre la littérature
poétique de l’Ancien Testament et les textes dits deutérocanoniques
dans la tradition protestante pour voir apparaître des figures féminines
avec Esther, Ruth, Judith…
Comment expliquer cette soi-disant primauté masculine de la
Bible et l’occultation des figures féminines dans le parcours général
de l’Écriture ? Cela tient sans doute au récit biblique lui-même dans
lequel les hommes occupent souvent un rôle principal dans la conduite
des événements, mais cela tient plus encore à une tradition de lecture
ancienne, univoque et unilatérale de l’Ancien Testament comme
l’illustre de manière quasi caricaturale le livre du Siracide. Lorsque
l’auteur du Siracide récapitule l’histoire d’Israël et de Juda depuis les
commencements il fait un « éloge des pères ». Même si sa lecture de
l’histoire ne se veut pas exhaustive et prend une orientation très
sacerdotale avec le développement des portraits d’Aaron et de Simon
le Grand Prêtre, sa lecture est telle qu’il n’y mentionne aucun nom de

2 Le professeur Lévi Ngangura m’a fait un grand honneur en me demandant de
préfacer son ouvrage sur les « femmes de l’Ancien Testament ». Et c’est avec un
grand plaisir que j’ai accepté d’écrire ces quelques pages après avoir lu et hautement
apprécié cette approche didactique sur la place et le rôle éminent des femmes dans la
trame de la Bible hébraïque. Cette préface est aussi une façon de lui témoigner ma
grande reconnaissance pour la collaboration fructueuse que nous avons vécue lors de
son séjour à Montpellier dans le courant de l’année universitaire 2008-2009.
11femmes. Il n’associe aucune matriarche, Sarah ou Rachel, auprès
d’Abraham et de Jacob, aucune prophétesse dans la conduite du salut.
Dans son éloge des pères, le mot femme apparaît à deux reprises et de
manière négative et métaphorique. La première pour rappeler que
Salomon a entaché sa gloire liée à sa sagesse proverbiale par la
fréquentation des femmes : « tu as livré tes flancs aux femmes ». La
seconde est l’utilisation de la métaphore de l’accouchement, « des
femmes au travail », pour évoquer la menace assyrienne aux temps
d’Ezéchias et d’Esaïe. Cette première relecture avec sa vision
patriarcale et masculine de l’histoire d’Israël est le reflet de ce qui sera
pour des siècles la lecture la plus partagée de l’Ancien Testament dans
la tradition des pères de l’Église et bien au-delà jusqu’à l’époque
moderne. L’éducation religieuse reçue et la formation théologique
elle-même jusqu’à aujourd’hui n’ont pas prêté suffisamment attention
aux autres personnages en dehors des patriarches, des rois, et des
prophètes, personnages aussi essentiels et parmi lesquels les femmes.
L’Ancien Testament est pourtant loin de se présenter telle une
littérature essentiellement masculine. C’est ce que l’ouvrage de Lévi
Ngangura montre de manière fructueuse dans la continuité d’une
tradition de lecture féminine de la Bible inaugurée depuis plusieurs
décennies. Le grand intérêt du livre est de mettre en valeur la présence
forte des femmes tout au long de l’histoire biblique, depuis la vieille
histoire patriarcale et matriarcale jusque dans l’histoire la plus récente
des communautés juives en Diaspora après le bouleversement de
el’Exil au 6 s. av. J.C. Les femmes ne sont pas présentes de manière
marginale dans la trame narrative biblique, elles y occupent une place
substantielle ainsi que dans les discours législatifs, sapientiaux et
poétiques. Les femmes de l’Ancien Testament ne sont pas des
personnages de l’ombre ou seconds, elles sont indispensables à la
réalisation du dessein divin. Elles participent pleinement au
développement de l’intrigue narrative et théologique de la Bible
hébraïque, c’est cette fonction essentielle que l’ouvrage met en
lumière de façon heureuse. Dans ce but, l’ouvrage couvre avec audace
et bonheur le champ de l’Ancien Testament dans son ensemble depuis
Eve jusqu’à la bien-aimée du Cantique des Cantiques. Il offre une
synthèse réussie sur une question où les approches sont souvent
partielles et limitées à quelques figures féminines ou à un corpus
restreint.
L’ouvrage est donc un parcours que l’auteur a voulu à la fois
linéaire et thématique au sein des livres canoniques et
deutérocanoniques de l’Ancien Testament. L’auteur ne suit pas l’ordre
12chronologique d’apparition des différentes figures féminines de la
trame biblique. Il a en effet choisi de regrouper certains portraits de
femmes en raison des ressemblances de situation, de traits de caractère
ou de fonctions qui les rapprochent. C’est ainsi que la première partie
sur les matriarches s’arrêtent pour commencer sur Rebecca et Rachel
qui présentent nombre de similitudes dans la rencontre de leurs futurs
époux et dans la manière dont elles influencent grandement les projets
de leurs époux et la vie de leurs enfants. Cela permet à l’auteur
d’insister sur la qualité de la relation amoureuse et conjugale au sein
des couples fondateurs d’Israël. L’amour entre deux êtres est d’une
certaine façon plus important et plus nécessaire dans le dessein divin
que la soumission aux traditions familiales et coutumes claniques. Un
second chapitre est consacré aux ministères féminins de prophétie, de
gouvernance et de conseil, avec des femmes très connues : Myriam,
Déborah, des femmes moins connues : Houlda ou Abigaïl ou bien
même des inconnues dont le narrateur biblique n’a voulu valoriser que
la fonction prédictive de messagères de Dieu auprès de grands
epersonnages. L’auteur développe longuement dans un 3 chapitre le
portrait de femmes qu’il appelle « intrépides » et qui s’avèrent
particulièrement têtues, opiniâtres et déterminées. Parmi elles des
femmes de grande réputation : Anne, Ruth, la veuve de Sarepta, et des
femmes ou filles inconnues : les filles de Çélophéad ou la fillette qui
conseille à Naaman d’aller rencontrer l’homme de Dieu en Israël pour
esoigner sa lèpre. Le 4 chapitre décrit le caractère ambigu des femmes
de David qui intriguent, le critiquent, l’influencent et le manipulent :
Mikal, Bethsabée… D’autres reines sont à l’honneur telles Jézabel et
Athalie même lorsque le récit biblique n’est pas flatteur à leur égard.
Ces portraits réalistes et répondant à parfois à certaines idéologies
séparatistes indiquent combien les auteurs bibliques reconnaissent
leurs places dans la structuration de la personnalité du roi David et le
edéveloppement des événements historiques. Le 5 chapitre est dédié
aux femmes victimes de violences : « plus jamais ça ». De manière
étonnante et suggestive, l’auteur regroupe ici des portraits de femmes
qui n’ont pas eu leur mot à dire qui ont subi de manière silencieuse la
domination masculine : Sarah et Rebecca livrées à des souverains
étrangers. L’auteur les range parmi les femmes confrontées par
ailleurs à la violence familiale et à la discrimination : Hagar, la fille de
Jephté, la concubine du lévite ou les femmes étrangères en Esdras-
Néhémie… L’étude minutieuse des passages des livres d’Esdras-
Néhémie montre comment les positions discriminantes sont nuancées
e eet sans cesse corrigées dans le texte biblique lui-même. Aux 6 et 7
13chapitres, l’auteur fait le portrait des femmes « séductrices », celles
qui ont une attitude plutôt négative : la femme de Potiphar, ou les
femmes de Samson avec la célèbre Dalila. Et puis celles dont la
séduction a changé le cours de l’histoire et ne fait l’objet d’aucun
jugement moral, Tamar, Rahab… Esther et Judith qualifiée de « David
eau féminin ». À la fin de l’ouvrage, dans un 9 chapitre, l’auteur
revient en quelque sorte au commencement en dressant un portrait de
la relation homme/femme aux origines et en s’attachant à la figure
d’Eve. Il montre avec justesse que la responsabilité féminine dans le
récit de Gn 3 doit être lue comme une responsabilité partagée. Il y a
une insaisissabilité de l’origine du mal à laquelle est confronté tout
être humain. Et comme pour achever de convaincre son lecteur,
l’auteur étudie aux chapitres 10 et 11 la manière dont les auteurs
bibliques tentent de décrire et de se représentent Dieu et son œuvre à
l’égard d’Israël. Les images de Dieu ne sont pas toutes masculines,
mais les métaphores de la mère portant un enfant, de l’amour maternel
pour parler de la relation de Dieu à Israël sont fréquemment utilisées.
Cette réflexion se poursuit avec les portraits féminins que contiennent
les discours sapientiaux avec le texte de Pr 8 sur Dame Sagesse liée
dès l’origine à l’œuvre créatrice de Dieu. Le discours de Pr 8 hérite et
s’approprie la riche représentation de la Ma’at, la déesse de l’équilibre
du monde en Égypte. La dernière contribution de l’ouvrage est
consacrée aux figures divines et féminines de l’Égypte ancienne et à la
manière dont elles ont coloré le discours biblique.
L’approche originale que propose ce livre répond sans doute à
l’origine à un souci herméneutique lié à la situation des femmes dans
les contextes des sociétés congolaises et africaines. Mais l’ouvrage
dans sa finalité transcende la seule réalité africaine pour s’adresser très
largement à tous ceux qui se réfèrent aux Écritures comme soutien de
la foi chrétienne et de la vie de l’Église. Les « femmes de l’Ancien
Testament » est un livre militant qui atteste du fondement biblique
d’une équité homme/femme devant Dieu dans l’exercice des
responsabilités partout dans le monde. Cette étude est une belle
tentative pour montrer que le texte biblique de l’Ancien Testament ne
peut être utilisé de manière littéraliste et unilatérale pour légitimer des
positions discriminantes concernant le ministère des femmes dans les
Églises. Déjà dans l’Ancien Testament les femmes ne sont pas mises à
l’écart dans la relation à Dieu et dans le partage de la parole divine. Le
grand intérêt de cette lecture au fil des Écritures est de faire sentir
quelques-unes des intentions profondes des auteurs bibliques qui est
de rendre compte de l’absolue diversité du genre humain que
14représente la différence sexuelle, mâle et femelle. Comme cela est
souligné la différence sexuelle fait de l’humain, homme et femme,
l’image de Dieu. En Gn 1 l’homme et la femme sont pour leur part
porteurs de cette fonction : refléter Dieu et sa présence bienveillante
sur terre à l’égard de toute la création. Et l’homme et la femme
occupent également ensemble cette fonction en tant que couple. Il y a
là une affirmation théologique essentielle qui consiste à mettre en
évidence que c’est seulement dans la reconnaissance de la différence
que se donne à connaître et à se rencontrer le Dieu de la Bible.
Comme pour illustrer cette profonde équité entre l’homme et la
femme qui ne doit pas se confondre avec un égalitarisme
uniformisant, il est étonnant de noter comment en Gn 17, les auteurs
prennent soin de souligner la symétrie des promesses faites à Abraham
et celles qui sont faites à Sarah.
Par sa dimension synthétique, par ses intuitions fortes et
stimulantes dans la lecture des textes de l’Ancien Testament et par ses
intentions théologiques, l’étude rejoint la lignée des grandes œuvres
de lecture féminines/féministes de l’Ancien Testament, celles
d’Imtraut Fischer et d’autres. L’étude est en résonance avec ces
travaux qui proposent une nouvelle histoire d’Israël et une nouvelle
lecture des textes bibliques respectueuses de la dualité sexuelle. Il
convient d’être très reconnaissant pour la contribution théologique et
pastorale importante de ce livre vis-à-vis des enjeux de société de
notre temps.
En mettant en forme une des intentions profondes des textes de
l’Ancien Testament concernant le rapport homme/femme, l’ouvrage
de Lévi Ngangura va nourrir et accompagner la vie et les débats
ecclésiaux et rendre de grands services aux responsables des Églises.
Dans le monde francophone en Afrique, en Europe et ailleurs il
intéressera fortement un large public appelé à de vivifiantes
découvertes et soucieux d’approfondir ou de s’approprier plus encore
la culture biblique en sa diversité. Cet ouvrage écrit dans un style
alerte et enlevé est bien informé et documenté donne accès en plus aux
recherches historiques et littéraires les plus récentes. Avec ce livre,
une belle aventure stimulante et passionnante attend lectrices et
lecteurs de la Bible.
Dany Nocquet
Professeur d’Ancien Testament
à l’Institut Protestant de Théologie de
Montpellier
15INTRODUCTION
Cet ouvrage est la version élaborée d’un cours public donné en
2007-2008 à la Faculté de Théologie protestante de l’Université Libre
des Pays des Grands-Lacs (U.L.P.G.L.) dans le cadre du programme
annuel de recyclage des pasteurs de Goma en République
Démocratique du Congo. Dans ce cours, il était question de présenter
brièvement quelques portraits des femmes dans les récits de l’Ancien
Testament en vue d’alimenter la réflexion sur le statut de la femme.
J’ai, en effet, donné ce cours en réalisant qu’il existe, chez nous,
un réel besoin d’une meilleure compréhension de ce dont la femme est
capable, et ce autant dans notre société prise dans son ensemble qu’au
sein des églises chrétiennes. Mais, tout le monde sait que la question
du statut de la femme est fort débattue aujourd’hui, notamment en
raison des opinions divergentes qui alimentent la réflexion et des
réactions débordantes que suscite cette question souvent dans certains
milieux. En Afrique, dans plusieurs domaines de la vie, certaines
analyses sur le statut de la femme peuvent risquer de nous plonger
dans un pessimisme alarmiste, construit à partir des données funestes
mais indéniables. Cependant, l’image habituellement inquiétante que
ces études mettent en évidence ne révèle pas, en elle seule, tout le
mystère de la réalité africaine.
En dépit des traumatismes, des situations d’angoisse dictées par la
marginalisation des femmes d’Afrique, durant les conflits armés
notamment, il existe aussi des faits et des signes – lapidaires sans
doute – sur lesquels il est possible de bâtir une espérance et un
engagement. L’Afrique est fort heureusement peuplée des femmes
qui, dans l’humilité de la vie quotidienne, contribuent à la recherche
des solutions efficaces aux problèmes actuels ; elles se comptent par
milliers, ces Africaines qui aident leurs compatriotes à tenir
l’espérance dans des situations quasi invivables et qui influencent
positivement la marche de notre continent. Inutile de dire encore, et
pourtant il faut le soutenir, que les femmes d’Afrique – grâce aux
travaux qu’elles assurent – paraissent comme un pilier incontestable
de la vie sociale, de l’économie domestique ou de la croissance
17exceptionnelle de l’Eglise. Sur plusieurs aspects et sans souci de
comparaison excessive, elles ressemblent à ces femmes qui font
bouger la société dont parle l’Ancien Testament.
En effet, il y a dans l’Ancien Testament – notamment dans la
Genèse, dans les livres de Juges, puis dans les livres de Samuel et des
Rois – beaucoup de portraits des femmes hauts en couleurs, et souvent
très attachants. Dans la troisième partie de la Bible hébraïque, deux
livres ont même pour héroïne une femme : Ruth et Esther. Et dans les
livres deutérocanoniques, deux autres héroïnes – Judith et Susanne –
sont à la base de deux petites histoires. Mais comment apparaissent
alors les femmes dans ces textes et quel rôle y jouent-elles ? Dans
quelles circonstances l’ont-elles joué ? On ne peut pas dire n’importe
quoi sur ces questions. C’est pourquoi je me propose d’y répondre à
partir de l’analyse des textes bibliques eux-mêmes.
Cet ouvrage divisé en onze chapitres de longueurs inégales
voudrait laisser apparaître comment se profilent les portraits des
femmes dans la pensée israélite. Dans les quatre premiers chapitres, je
vais m’intéresser aux portraits des matriarches – ces mères des
peuples à la fois passionnées et rusées qui cherchent à tout prix à avoir
une descendance – et aux rôles de meneuses joués par les
prophétesses, les médiatrices ainsi que les femmes « hors âge » qui
tiennent par leur intrépidité et les femmes ou filles des rois. Au
cinquième chapitre, j’aborderai des textes qui mentionnent des
femmes victimes des actes violents pour voir si, au milieu des
violences subies, ces femmes peuvent apparaître comme naïves,
braves ou résistantes. Il y a aussi dans l’Ancien Testament des textes
qui parlent de la séduction féminine. En analysant ces textes aux
chapitre six et sept j’essaierai de distinguer la séduction pernicieuse de
la séduction salvatrice. Et le respect mutuel entre l’homme et la
femme, comme je ne peux m’en passer dans un travail de ce genre,
sera traité au chapitre huit lorsque j’analyse les récits de la création. Et
puis, je m’intéresserai à la manière dont les femmes apparaissent dans
certains écrits bibliques de sagesse notamment. Un dixième chapitre,
qui sera certainement très sommaire mais peut-être aussi fort utile, va
étendre le regard sur l’usage des images féminines pour parler de
Dieu. Enfin, cet ouvrage se termine, au onzième chapitre, sur un
examen du statut de la femme dans l’Egypte antique pour montrer
qu’elle y a été mieux considérée si on la comparait à ses
contemporaines de la Mésopotamie, de la Grèce, de Rome et d’Israël
antiques.
18Chapitre 1
LES MATRIARCHES, DES MÈRES DES PEUPLES PASSIONNÉES
ET ASTUCIEUSES
La deuxième partie du livre de la Genèse (Gn 12–50) a conservé
les récits de onze mères des peuples : Sara, Hagar et Qeturah –
femmes d’Abraham (Gn 16–17 ; 20–23 ; 25,1-6) – sont des mères
d’Israël (Juda) et des peuples du monde environnants de Juda, les
voisins immédiats notamment (Arabes, Edomites et Samaritains) ;
puis Rébecca, la femme d’Isaac, est la mère de deux frères jumeaux
(Jacob-Israël et Esaü-Edom), ancêtres des Israélites et des
Séïrites/Edomites (Gn 24 ; 25–27) ; ensuite Léa, Rachel, Bilha et
Zilpa (épouses de Jacob) sont des mères des tribus d’Israël (Gn 29,31–
30,24). Vient alors, Asnat, la fille de Potiphéra (le prêtre égyptien du
sanctuaire d’Héliopolis) qui est l’épouse de Joseph et la mère des deux
tribus du royaume du nord : Ephraïm et Manassé (Gn 41,45.50 ;
46,20) ; et enfin les deux filles de Lot – neveu d’Abraham – qui sont
les ancêtres des Moabites et des Ammonites (Gn 19,30-38), c’est-à-
dire des voisins d’Israël par le Nord.
De ces mères des peuples, le livre de la Genèse présente Sara,
Rébecca, Léa et Rachel de façon particulière comme des matriarches
d’Israël. Elles apparaissent souvent comme des personnages aux
multiples facettes : dans ce chapitre, je vais d’abord m’intéresser à la
figure de Rébecca, Léa et de Rachel, pendant que je n’examinerai que
plus tard celle de Sara dans le chapitre relatif aux « femmes victimes
des violences physiques ».
191.1 Rébecca, une femme qui se comporte « comme il faut » : Gn 24
3Du point de vue narratif, l’histoire de Rébecca en Gn 24 est
située au moment où Sara est déjà morte (Gn 23). Abraham,
également très avancé en âge, semble conscient de sa mort prochaine.
Il craint même ne plus être en vie au retour de son serviteur qu’il
charge d’aller très loin dans sa patrie, en Mésopotamie, en vue de
chercher une femme pour son fils Isaac. Abraham ne veut donc plus
perdre du temps ou retarder le mariage de son fils Isaac qu’il devait
régler lui-même de son vivant selon l’usage de son époque.
L’histoire du mariage d’Isaac et de Rébecca est fort détaillée et
apparaît comme le premier mariage juif. Mais en lisant cette histoire,
d’un bout à l’autre, on ne peut pas la réduire à une simple anecdote de
mariage. Le lecteur de Gn 24 ne manquera pas d’être gagné par
l’impression qui domine le récit : tout est conduit par la main invisible
de Dieu et tous les personnages dans le récit restent soumis avec
simplicité et foi à la volonté de Dieu.
Abraham charge son serviteur d’aller chercher une femme pour
Isaac : Gn 24,1-9
L’histoire du mariage d’Isaac et de Rébecca pose, dès le début, la
nécessité d’un intermédiaire : le plus ancien et fidèle serviteur
4 5d’Abraham , devra aller choisir une épouse à Isaac en Mésopotamie ,
le lieu natal du patriarche. Abraham refuse donc de laisser son fils
prendre une femme parmi les Cananéennes (les filles du pays) et fait
faire un serment à son serviteur avec une demande formelle :
… “Mets donc ta main sous ma cuisse et jure-moi par le SEIGNEUR, Dieu du
ciel et Dieu de la terre, que tu ne prendras pas pour mon fils une fille des
Cananéens parmi lesquels j’habite. Mais tu iras dans mon pays et dans ma

3 En hébreu le nom de Rébecca (ribqâh) apparaît comme une forme araméenne
ancienne d’un nom féminin qui signifie « coucheuse ».
4 Le serviteur d’Abraham n’est jamais nommé dans ce récit mais la tradition de Gn
15,2 l’a identifié à Eliézer car il était le premier des serviteurs et l’intendant des biens
d’Abraham. Ce serait lui l’héritier éventuel d’Abraham si le patriarche n’avait pas eu
de fils.
5 Le nom de la ville d’Abraham n’est pas donné dans ce récit qui parle plutôt de
l’Aram (Syrie) de deux fleuves (v.10), une désignation fréquente de la région de la
Haute Mésopotamie, région située entre le Tigre et l’Euphrate. Cette région est
appelée aussi plaine d’Aram en Gn 25,20 et 28,2 ; c’est à Harrân qu’Abraham
s’installe après avoir quitté sa ville natale de Ur (se trouvant aujourd’hui dans le pays
d’Irak). Voir Gn 12,4.
20famille prendre une femme pour mon fils Isaac.” Le serviteur lui répondit :
“Peut-être cette femme ne consentira pas à me suivre dans ce pays-ci. Devrai-je
vraiment ramener ton fils au pays d'où tu es sorti? ” Abraham lui dit : “Garde-toi
d’y ramener mon fils.” Le SEIGNEUR, Dieu du ciel, m’a pris de la maison de
mon père et du pays de ma famille, il m’a parlé et m'a fait ce serment : ‹Je
donnerai ce pays à ta descendance› ; et c’est lui qui enverra son messager devant
toi ; là-bas, tu prendras une femme pour mon fils. Si la femme ne consent pas à te
suivre, tu seras délié de ce serment que tu m’as fait, mais ne ramène pas mon fils
là-bas (Gn 24,2-8).
Ce serment montre que la future femme d’Isaac devra appartenir à
la patrie et à la grande famille d’Abraham comme si l’appartenance à
la même lignée l’emporte sur le voisinage géographique. Mais le geste
solennel qui accompagne ce serment est très curieux et énigmatique :
Abraham demande à son serviteur de mettre la main sous sa cuisse
(d’Abraham) pendant qu’il jure. Le serviteur d’Abraham prononce
ainsi un serment tout en posant la main sur la cuisse d’Abraham, non
6loin des organes qui transmettent la vie . Alors Abraham lui rappelle
la promesse du pays qui lui a été faite lors de sa vocation (Gn 12,1-4)
et cela va constituer les dernières paroles prononcées directement par
Abraham avant sa mort (Gn 24,7-8). C’est en quelque sorte son
testament.
Le serviteur d’Abraham rencontre Rébecca : Gn 24,10-27
Pour trouver la femme d’Isaac, le serviteur d’Abraham est incité à
quitter Canaan et marcher à travers ce que nous appellerions
aujourd’hui la Cisjordanie et la Syrie jusqu’à dans le sud de l’actuelle
Turquie (c’est-à-dire à Harrân). Ce n’est pas un petit voyage quand on
réalise que ce serviteur entame son voyage sans exactement savoir
l’endroit où réside la belle famille d’Isaac. Dans son voyage, il amène
aussi de nombreux objets précieux, puis il est pourvu d’une caravane
de dix chameaux, comme il convient au messager d’un grand chef,
chargé d’une mission importante. Lorsqu’il arrive à Harrân et s’arrête
un instant, le soir, au bord du puits à l’extérieur de la ville, mais ne
prend dans l’immédiat aucune autre initiative : le serviteur d’Abraham
sait, comme cela est conforme à la vie orientale, que les jeunes filles
vont descendre au puits. Il prie et remet sa mission entre les mains du
SEIGNEUR (Gn 24,12-14). Il demande à Dieu un signe, non pas,
comme c’est souvent le cas, pour affermir sa foi, mais pour connaître

6 Dans la Bible l’expression « issu de la cuisse de… » signifie descendant de… (Gn
46,27 ; Ex 1,5).
21la volonté divine concernant la femme qui convient au fils de son
maître. Tout de même, son vœu est maintenant de rencontrer la fille
que Dieu a « destinée » à Isaac grâce à la promptitude avec laquelle
elle accueillera sa demande de lui donner de l’eau. C’est ce que
Rébecca va accomplir exactement en faisant preuve de politesse et
d’amabilité pour servir les hommes et les bêtes.
Dans l’exposition de la scène du puits, le narrateur biblique
s’attarde sur les détails : Rébecca approche, la cruche sur les épaules,
descend au puits où elle la remplit, et remontée, le serviteur court à sa
rencontre. Il lui demande poliment à boire une gorgée d’eau de sa
cruche et, sans hésiter, elle accepte non seulement de le servir mais
surtout d’offrir également de l’eau aux chameaux (Gn 24,17-20). Pour
désaltérer dix chameaux Rébecca aura de très nombreux seaux à
puiser et le serviteur d’Abraham la regarde faire avec une vive
émotion, sans rien dire, puisqu’il voit que sa prière est en train d’être
exaucée. C’est alors que le serviteur d’Abraham trouve que « le
SEIGNEUR a fait réussir son voyage ». Pour la première fois, cette
expression-clé utilisée dans ce verset reviendra trois autres fois dans
ce récit (v.40,42,56). Le serviteur est alors en train de découvrir la
conduite providentielle de Dieu. Rébecca a exactement accompli ce
que le serviteur attendait de la jeune fille désignée par Dieu : elle fait
preuve de politesse et de grande générosité même envers un inconnu
et ses chameaux. Les qualités morales et physiques de Rébecca sont
alors mises en exergue dans cette scène (Gn 24,13-16) :
- Rébecca est une fille charmante à voir et, rencontrée au puits
dans une négociation de mariage, d’une apparence
remarquable comme Rachel, une autre matriarche d’Israël (Gn
29,9-17).
- Son empressement à servir le serviteur d’Abraham – la
générosité spontanée étant choisie, significativement, par lui
comme signe de reconnaissance – rappelle même la bonté
d’Abraham qui sert avec une grande libéralité des visiteurs
inconnus (Gn 18). Sans réserve ni délai, sans questionnement
ni étonnement, Rébecca est prête à servir le serviteur
d’Abraham et répond positivement à sa demande, avec
l’expression « me voici » comme Abraham répond à Dieu en
Gn 22,1 et 11. Elle donne plus que ce qui est demandé en
servant à boire au serviteur et en désaltérant les dix
chameaux ; elle est ainsi une femme qui sait voir ce qui
manque à autrui et remplir sa tâche en totalité.
22- Sa pleine disponibilité à recevoir un homme comme époux
est aussi mise en relief avec la mention de sa virginité (Gn
24,16). Rébecca est une fille qui n’est pas encore liée par un
quelconque engagement d’amour. Elle est donc complètement
disponible et ouverte à une « aventure d’amour », la virginité
étant la qualité chez la jeune fille qui est donnée en mariage
(Ex 22,15 ; Lv 21,13 ; Dt 22,13-29).
Toutes ces qualités morales et physiques de Rébecca semblent
déjà, en elles-mêmes, presque suffisantes pour déterminer le choix du
serviteur d’Abraham. Mais cette donne est encore renforcée par son
appartenance à la grande famille d’Abraham. Rébecca est justement le
type de femme que le patriarche cherche pour son fils. En effet,
Rébecca n’est ni une « fille du pays », c’est-à-dire une Cananéenne, ni
une femme autochtone du pays dans lequel le patriarche (Abraham)
est établi. Rébecca est plutôt la fille de Betouël, fils de Nahor, le frère
d’Abraham. C’est une araméenne qui, sans le savoir, répétera le geste
par lequel Abraham avait rompu avec son milieu natal parce que Dieu
l’appelait (Gn 12,1-4). Comme Abraham, elle devra quitter la
Mésopotamie (Harrân) pour venir s’installer en Canaan ; elle devra
aussi se tenir prête pour un même départ sans retour, disposée à
abandonner sa patrie, à se séparer – radicalement et à jamais – de leur
mode de vie pour se situer ailleurs et répondre à l’appel transmis par
le serviteur d’Abraham. C’est à travers cette décision d’une
disponibilité extrême qu’Abraham attend la confirmation d’avoir
trouvé « une femme qui se comporte comme il faut » pour son fils.
Le choix de Rébecca – femme originaire de la Mésopotamie et, à
ce titre, ignorante encore du Dieu d’Abraham – se joue finalement
dans son aptitude à donner sans faire payer et son dévouement au
service du prochain. Lorsque le serviteur d’Abraham se présente
devant lui, elle n’hésite pas un seul instant à lui venir en aide. Or,
justement, « ce serviteur là » lui apparaît comme le premier prochain,
même s’il devient l’intermédiaire pour la mettre en contact avec Isaac.
La légende aime insister sur la générosité de Rébecca envers les
étrangers. Elle raconte qu’elle rabrouait les jeunes filles pour leur peu
7de courtoisie envers l’étranger .

7 C. CHALIER, Les matriarches. Sarah, Rebecca, Rachel et Léa, Paris, Cerf, 1986,
p.90.
23Une histoire d’amour qui commence au puits, c’est-à-dire avec la
présence de l’eau
Par son comportement envers le serviteur d’Abraham, Rébecca
nous rappelle qu’il faut apprendre à accueillir et à offrir, à imaginer,
l’amour au-delà de l’intéressement avant même de jouir de tout ce qui
s’en suivra. En effet, le mariage d’Isaac et Rébecca – négocié dans un
premier temps avant leur rencontre – ne semble pas se fonder avant
tout sur la passion amoureuse ou sur les émotions d’une rencontre,
8mais sur « le sens pour l’autre » . Le narrateur ne dit presque rien de
ce coup de foudre, de cette passion amoureuse d’une première
rencontre qui devrait s’emparer d’Isaac en voyant Rébecca. On dirait
même que ce récit de mariage ne vise pas à mettre en valeur les élans
du cœur qui semblent céder leur place à la certitude que l’alliance
promise entre deux personnes peut aussi créer l’amour. Isaac prendra
simplement Rébecca pour femme, puis l’aimera, et il se consolera
d’avoir perdu sa mère (Gn 24,67). Ainsi, le mariage d’Isaac semble
s’inaugurer dans un certain discrédit apposé aux passions amoureuses.
On va jusqu’à privilégier le rôle des médiateurs, tel le serviteur
d’Abraham. L’amour apparaît dans ce récit comme une relation
d’alliance entre l’homme et la femme qui s’acceptent et, dans une
pleine confiance, se promettent de rester attachés l’un à l’autre. C’est
ce que signifie aussi le serment que l’un donne à l’autre, cette parole
nuptiale qui désigne l’engagement de l’amour dans le sens de l’accueil
et du don, dans la réciprocité et dans le mystère d’une union de deux
personnes qui resteront pourtant différentes tout en vivant ensemble
dans une relation d’attente : l’homme et la femme apprennent ainsi à
s’approcher, à vivre leur proximité, sans chercher un moment où l’un
peut devenir l’autre. Voulant insister sur cet aspect de choses, les
rabbins juifs ont, avec raison, montré que l’union de l’homme et de la
femme ne pourrait pas dépendre de la seule passion humaine. Le
Midrash (Gn Rabba 68,4) pose la question de savoir ce que Dieu fait,
depuis les six jours de la création. Et la réponse n’est rien d’autre que
de préparer l’union des couples en choisissant, pour tel, la fille de tel,
9ou, pour tel autre, la fille de tel autre .
On peut aussi noter que le mariage d’Isaac et Rébecca a été
négocié au bord d’un puits, c’est-à-dire avec la présence de l’eau (Gn

8 C. CHALIER, Op. Cit., p.84.
9 Pour le Talmud Dieu n’accorde sa bénédiction qu’au couple, le seul lieu où il puisse
résider. Ainsi le Yeb 62b affirme qu’un célibataire vit sans joie, sans bénédiction et
sans bien et le Yeb 63a dit qu’un homme non marié n’est pas vraiment homme.
24A
A
A
A
A
A
24,11). Dans le monde biblique, le puits est une réalité importante.
C’est un lieu indispensable pour la survie d’une personne qui erre (Gn
21,19) et très précieux pour les tribus qui se disputent souvent sa
propriété (Gn 21,25 ; 26,15-21). C’est aussi un lieu public où les
hommes et surtout les garçons peuvent apercevoir les femmes et les
filles qui viennent puiser l’eau. C’est donc un lieu de rencontres
nuptiales. Et comme l’eau est, dans la Bible, le symbole de la pureté et
de la fécondité, un mariage négocié à côté de l’eau présage déjà un
avenir dont Dieu est le maître. Outre le mariage d’Isaac et Rébecca,
celui de Jacob et Rachel (Gn 29,1-15) ou de Moïse et Çippora sera
10aussi négocié « au bord d’un puits (Ex 2,11-25) » .
Quant au moment de la rencontre entre Rébecca et le serviteur
d’Abraham, Gn 24,11 précise que c’était le soir, le temps où les
femmes viennent puiser de l’eau ; mais le soir est aussi un moment où,
dans la Bible, les destinées se décident (Gn 8,11 ; 19,1 ; 29,23 ;
301,16 ; 49,27 ; Ex 12,18 ; 16,6.8.13 etc.). C’est ce soir-là que tout se
joue pour que Rébecca soit reconnue comme une femme digne d’être
l’épouse d’Isaac, le fils unique d’Abraham. Isaac apercevra, à son
tour, Rébecca à l’approche du soir lorsqu’il voulait sortir pour
11exprimer sa souffrance à Dieu (Gn 24,63) . Ce détail, alors
significatif, a été perçu par les rabbins pour établir un lien entre cette
sortie vespérale d’Isaac et la prière de min ah. Cette prière se fait
quand le soleil a commencé son mouvement vers l’Ouest, a franchi le
12zénith et donc a fait pressentir la vulnérabilité de la nuit .
Après la mise en scène de l’hospitalité de Rébecca envers le
serviteur d’Abraham, le récit se poursuit dans l’énumération des
cadeaux offerts. Le serviteur sort de ses bagages de riches présents
pour Laban et la mère de Rébecca ; il offre aussi à Rébecca des bijoux
d’argent et d’or et des vêtements en plus de l’anneau d’or et des
bracelets qu’il a posés au bras de Rébecca lors de la rencontre au

10 C’est au puits que Jacob découvre Rachel qui vient abreuver les bêtes (Gn 29,10) ;
c’est aussi au puits que Moïse protège sept filles de Jethro contre les bergers agressifs
et parmi lesquelles Çippora qui devient sa femme se trouve (Ex 2,15-22).
11 Le sens du verbe lâsûa au v.63 n’est pas très clair. Les traductions anciennes le
rendent par méditer (adoleskêsai dans LXX) ; parler (homilêsai chez Aquila et lalêsai
chez Symmaque), prier (Targum), prier seul à seul avec Dieu (Leg III, 43 de Philon).
eEn fait l’expression lâsûa est composée de la particule l et l’infinitif construit sûa
qui, dans une forme unique ici, signifie se promener d’après l’arabe et le syriaque.
Mais d’autres auteurs rapprochent lâsûa de la racine sîa qui signifie parler, méditer
ou se plaindre. Pour des details, voir G. VALL, « What Was Isaac Doing in the Field
(Genesis xxiv 63? » in Vetus Testamentum xliv/4 (1994), p. 513-523.
12 C. CHALIER, Op. Cit., p.91.
25puits. Donc ce serviteur fait un don comme des présents de mariage et
Rébecca se fait remarquer par sa disponibilité à recevoir, à accueillir
ce qui vient de l’autre. Elle accepte le don et la relation qui lui est
signifiée. Elle n’est pas emportée par une quelconque fierté inouïe de
ne devoir rien de personne, mais elle répond spontanément au don du
serviteur d’Abraham par la générosité renouvelée de son accueil : elle
trouve de la place pour cet étranger dans la maison de son père. Dans
une certaine mesure, Rébecca voit en ce serviteur d’Abraham, au-delà
de l’apparence d’un homme riche que suggèrent ses dons matériels et
sa caravane, le visage d’un homme qui a besoin de l’aide et qui
cherche une femme pour le fils de son maître. C’est donc un prochain
pour lequel elle consent de mettre en pratique le commandement de
l’amour :
L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme l’autochtone parmi
vous et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays
d’Egypte. Je suis le SEIGNEUR votre Dieu (Lv 19,34).
Négociation du mariage et départ de Rébecca (Gn 24,28-67)
Durant la scène au puits, le lecteur de Gn 24,28-49 peut se
représenter facilement comment le serviteur d’Abraham, très
admiratif, regarde Rébecca en train de le servir. Et pendant qu’il est
encore en train de prendre la mesure de la générosité d’une si belle
13fille, Rébecca court raconter tout à sa mère. Laban voit les riches
présents, se hâte vers le point d’eau et accueille le si riche étranger
avec tous les usages de politesse orientale. Mais le serviteur
d’Abraham se doit d’accomplir la mission dont il est chargé et raconte
en détail tout ce qui s’est passé jusqu’alors (Gn 24,34-49). À la fin du
discours, il demande aussitôt à la famille si elle est prête à lui donner
Rébecca comme femme d’Isaac. Sinon, il repartira sans délai.
La famille partage l’avis du serviteur d’Abraham ; et surtout
Rébecca, elle-même, ne veut plus rester chez elle. Elle se prépare à
partir, sans attendre, avec le serviteur d’Abraham. Laban reconnaît
alors la main du SEIGNEUR qui dirige cette opération, et ne peut rien

13 Dans ce récit de mariage, Betouël ne semble pas jouer un rôle clairement défini en
dehors de ces notices qui font de lui le père de Rébecca. Aux v.50-53 où il est
question de conclure le mariage, et où l’on se serait attendu à le voir jouer un rôle
actif en tant que père de la jeune mariée, c’est Laban qui apparaît comme acteur
principal, la mention de Betouël étant même précédée de Laban. Certains auteurs
suggèrent que Betouël serait probablement déjà mort à ce moment comme c’est
Laban, le frère de Rébecca, qui fait le chef de famille.
26dire en plus, c’est ce que signifie l’expression « nous ne pouvons te
dire ni en mal, ni en bien (Gn 24,51) ». Avec le consentement de
Laban au mariage de sa sœur, et sans doute avec le propre
acquiescement de la jeune fille, le serviteur d’Abraham –
contrairement aux usages habituels dans le Proche Orient ancien – se
presse de partir le lendemain matin. La mère de Rébecca et son frère
Laban insistent pour obtenir un délai de quelques jours, ou d’une
dizaine de jours (v.55), mais le serviteur d’Abraham ne veut plus leur
laisser le temps de douter de quoi que ce soit. De plus, la jeune fille se
déclare prête à ce départ précipité, ce qui amène sa famille à
s’incliner.
Il me faut encore dire un mot sur cette promptitude de la décision
de Rébecca de suivre immédiatement le serviteur d’Abraham. Elle
refuse même de passer quelques jours supplémentaires dans la maison
de son père. Arrivé à ce point, c’est Rébecca elle-même, désormais,
qui décide de partir et, bien entendu, de s’éloigner des siens ou de
rompre avec leur mode de vie pour aller commencer une autre vie
avec son mari. Elle dit : « je pars », comme Abraham en Gn 12,1-4,
avec détermination de quitter la terre natale, sans retour ni nostalgie,
pour la terre promise. Et le serviteur d’Abraham rentre chez son
maître emmenant Rébecca.
Dans ce récit, Rébecca est seule à rompre les attaches avec le
milieu natal. C’est elle qui quitte de son plein gré, puisqu’elle se sait
appelée, le pays des ancêtres et renonce à toute dépendance envers sa
famille. Isaac, au contraire, ne connaît pas une telle rupture. Il
demeure dans le pays de promesse et ne peut pas y quitter – même pas
pour aller chercher lui-même épouse. Et, par rapport aux autres
patriarches (Abraham et Jacob), Isaac est celui qui se déplace
rarement ; c’est le plus sédentaire qui demeure dans le pays promis. Il
n’a donc presque rien à abandonner, mais l’épreuve qu’il a connue
lors de son sacrifice à Moriyya (Gn 22) joue aussi, et de quelle façon !
un rôle plus qu’équivalent à ce bouleversement de tout l’être provoqué
par l’éloignement avec son milieu natal.
De l’autre côté, avec le voyage du serviteur d’Abraham en Harrân,
Isaac est devenu un homme en attente. Il est presque solitaire, sans
mère ni frère ni sœur, il ne vit qu’avec un père veuf. Dans une famille
où il n’y a que deux hommes dont l’un est en train de regretter la mort
de son épouse et l’autre celle sa mère la joie de la vie peut durant
quelques jours ou heures ne pas être au rendez-vous. Et pourtant, Isaac
ne veut pas sombrer dans les regrets et le sentiment de révoltes. Il
n’attend même pas une autre mère pour accueillir la consolation et
27A
continuer sa vie, mais une épouse, c’est-à-dire une femme différente
de la première et d’un statut différent de la première pour lui. Peut-
être, dans certaine circonstance des déchirements profonds, il est
indispensable d’accueillir notre propre vie comme un don de Dieu,
don qui peut continuer à faire son chemin avec de nouveaux alliés,
pour ne pas abolir en nous tout amour de la vie, toute joie et toute
paix.
C’est ainsi qu’à l’approche du soir, à l’heure de la méditation, le
serviteur d’Abraham revient de sa mission et Isaac qui continue
d’aimer la vie lève les yeux et voit venir les chameaux. Rébecca, elle
aussi, lève les yeux et voit Isaac (Gn 24,63). Pour avoir le cœur net sur
cet homme qui vient à leur rencontre, elle descend de son chameau et
se laisse glisser au sol. Apprenant que c’est Isaac, elle se couvre le
14visage (expression de sa pudeur d’après les sages ). Le texte
conclut : « Et Isaac introduisit Rébecca dans la tente de sa mère : il la
prit et elle devint sa femme et il l’aima. Et Isaac se consola de la perte
de sa mère (Gn 24,67) ».
Cette rencontre d’Isaac avec Rébecca est annoncée comme un
événement important dans le texte en utilisant une expression
fréquente (levant les yeux, il vit…). De même, dans la Bible, le soir
est le temps où les femmes viennent puiser de l’eau ; mais le soir est
aussi un moment où les destinées se décident (Gn 8,11 ; 19,1 ; 29,23 ;
301,16 ; 49,27 ; Ex 12,18 ; 16,6.8.13 etc.). C’est ce soir-là que tout se
joue pour que Rébecca devienne la femme d’Isaac, le fils unique
d’Abraham. Les rabbins établissent un lien entre la rencontre d’Isaac
et de Rébecca avec la prière appelée min ah, cette prière qui se fait
quand le soleil a commencé son mouvement vers l’Ouest, a franchi le
15zénith et a donc fait pressentir la vulnérabilité de la nuit .
Mariage d’Isaac et interdiction des mariages intercommunautaires en
Judée perse
Le récit du mariage de Rébecca avec Isaac en Gn 24 fait partie du
cycle d’Abraham (Gn 12–25), cycle qui résulte d’une longue histoire
d’actualisations et où ont été introduites différentes préoccupations
comme celle des mariages avec les Etrangères. En effet, lorsque les
déportés reviennent en Palestine, ils se côtoient avec des autochtones
(les populations juives non-exilées), des Arabes (Ismaélites) et des

14 Les femmes devaient se voiler lorsqu’elles rencontraient un homme inconnu, et
particulièrement le jour de leur mariage. Voir aussi C. CHALIER, Op. Cit., p.84.
15 C. CHALIER, Op. Cit., p. 91.
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