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Genèse de l'homme sans paupières

De
124 pages
Cet ouvrage a pour ambition d'en appeler à l'émergence d'un autre type d'homme : dessillé, enfin débarrassé de ses paupières traditionnelles, chargées de convenances, de constructions artificielles ayant généré un certain nombre de cécités et engendré le mal-être de l'homme d'Occident. Un homme qui devient donc capable de renouer avec sa part d'universel.
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GENÈSE DE L’HOMME SANS PAUPIÈRES

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
Pascal GAUDET, Le problème de l’architectonique dans la philosophie critique de Kant, 2009. Jean DELORME, Philippe GRANAROLO (sous dir.), Eloge de l’équilibre, 2009. Alain BILLECOQ, Spinoza : question politiques. Quatre études sur l’actualité du Traité politique, 2009. Aklesso ADJI, Traditions et philosophie. Essai d’une anthropologie philosophique africaine, 2009. Virginie SCHOEFS, Hans Jonas : écologie et démocratie, 2009. Péter ERDÖ, Le sacré dans la logique interne d’un système juridique, 2009. Yves LAROCHELLE, Une philosophie de la motivation. Ethique, mythe, science, 2009. Claude Stéphane PERRIN, Le neutre et la pensée, 2009. Philippe RIVIALE, La parole des prophètes. De la Tora à Simone Weil et Gracchus Babeuf, 2009. Francisco Xavier Sánchez Hernández, Vérité et Justice dans la philosophie de Emmanuel Lévinas, 2009. Vincent TROVATO, Esthétique de l’existence, 2009. Denis GRISON, Le principe de précaution, un principe d’action, 2009. Daniel LARANGE, L’esprit de la lettre. Pour une sémiotique des représentations du spirituel dans la littérature française des XIXe et XXe siècles, 2009. .

Aristide NERRIÈRE

GENÈSE DE L’HOMME SANS PAUPIÈRES

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-09906-7 EAN : 9782296099067

"Ce qui est grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but" NIETZSCHE

"Celui-là est à soi-même son propre allié qui a triomphé de lui-même par lui-même" La BHAGAVAD GITA

PROLOGUE

Il est des sacrifices qui outrepassent leur douleur. Ainsi, parmi les plus notables, les plus marquants, ceux d’Empédocle, de Socrate, d’Antigone, et enfin celui du « Fils de l'homme » au Golgotha. Autant d’épreuves, d'événements, de repaires dont l’inventaire dresse en quelque sorte la fiche signalétique de notre civilisation mais qui, plus largement, tintent comme des clés d’or dans le gousset de l’humanité. C’est dire que ces trépas fondateurs sont toujours susceptibles de nous inspirer. Mieux, en dépit du règne désormais hégémonique de la raison, des sciences et des techniques, ils pourraient nous permettre d’ouvrir quelques portes dans l’indicible de notre condition. Tel est le pouvoir non négligeable de la pensée symbolique. Mais revenir à l'envi sur la condamnation d'Antigone par le roi Créon ou la mort-offrande du Christ sous prétexte d’expliciter simultanément ce qui fut, ce qui est et ce qui vient, n’est plus nous semble-t-il de saison. Et plutôt que de recourir à des clés, fussent-elles consacrées, mais dont de multiples utilisateurs ont avant nous érodé le métal, pourquoi ne pas s'en remettre aux annales strictement profanes de l'Histoire ? Dormant dans les
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replis de la mémoire universelle, il est de nombreuses vies d'homme dont l'exhumation et l'interprétation nous seraient à coup sûr profitables. Par exemple le singulier destin, voilà presque vingt-trois siècles, de Marcus Atilius Regulus. Ce dernier, en sa qualité de général, était au service de Rome. Soucieux de concrétiser les vœux si souvent réitérés de Caton l'Ancien, l'empire le plus puissant du monde s'efforçait alors de détruire Carthage. La première des guerres puniques commençait à peine, mais Regulus, déjà célèbre pour sa bravoure, n'eut pas le bonheur d'assister au triomphe de ses aigles : il fut capturé au tout début des hostilités, en l'an 255 avant le Christ. Néanmoins, refusant de le laisser croupir dans une geôle et convaincus, après serment, que le preux combattant leur reviendrait, ses adversaires lui demandèrent de se rendre auprès des siens afin de négocier la paix. Or, une fois revenu dans le Latium, Regulus dissuada le Sénat d'accepter les diktats de l'ennemi. Mais conformément à sa promesse, il s'en retourna à Carthage où on lui signifia son acte d'exécution : Marcus Atilius fut ligoté, de la tête aux pieds, à une espèce de potence délibérément tournée vers le Soleil. Et comme l'on crut que cela était insuffisant, on priva le malheureux captif de ses paupières… Etonnant supplicié que cet homme complètement garrotté, privé du secours de la plus petite esquive et tenu d'affronter des heures durant, avant que ne survienne le sombre dénouement, les feux de la plus proche étoile. Face-à-face ô combien emblématique. Au vrai, là, tout au bout des âges, outre un soldat mis à mort, c'est également nous-mêmes, dans notre absolue nudité, que nous pourrions imaginer. Ou littéralement « l'homme sans

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paupières » confronté, sans l'ombre d'un subterfuge, à la vertigineuse lumière de sa condition. En effet, pour Regulus soumis à l’implacable brûlure de l’immensité, nulle retraite possible derrière les paupières accommodantes d'un système, d'un credo, d'une doctrine. Fin, négation pure et simple des habituelles constructions théoriques se voulant précautionneuses et salvatrices. Aussi, par le biais d'une potence imaginaire, qu'il nous soit permis, les yeux dessillés et délestés de toute idée préconçue, de nous octroyer à notre tour une forme d’initiation. On l'aura compris : cette expérience est celle qu'espère confusément notre époque. Un futur dépourvu d'avenir est sans doute la pire chose qui puisse arriver au temps. Mais n’est-ce pas ce qui caractérise l'état présent ? Si l'on devait dresser un bilan clinique, inventorier les symptômes qui accablent l’espace contemporain, il faudrait commencer par cette étrange défaillance des horloges, sous l’ensemble des latitudes. L'éphémère et le durable, l'homme et la nature ne sont plus à l'unisson. Relevant du quartz et du silicium, le temps n'a aujourd’hui d'autre finalité que d'uniformiser le monde. Dans sa main froide, dépourvue de pouls, le midi et le septentrion, le rural à l’agonie et l'urbain métastatique ne sont-ils pas assujettis d'une manière égale ? De San Francisco à Tokyo et du Groenland au Cap de Bonne Espérance notre humanité se meut à l'identique sous un ciel de plus en plus lisse, aseptisé, saturé d'images. Après la nuit ancienne des éternels retours et la linéarité inaugurée par le Christ, voici le règne momifié des horloges sans aiguilles. Mort blanche au quotidien. Et point n'est utile d'être grand clerc pour deviner que ce qui se noue sous nos yeux est sans précédent. Comme si l'homme, dans son essence, était concerné. Crise de l'être,
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de l'être en général dont la clôture et l'état d'asphyxie paraissent avoir atteint, sous l'étoffe de la société actuelle, les limites du supportable. Vieux et tempétueux couple que celui de l'être et de l'homme. D'abord unis, confondus dans les limbes de la Création, puis de plus en plus dissociés, respectivement structurés en objet et sujet. Le premier, l'être, s'efforçant de préserver sa texture originelle cependant que le second, Homo sapiens, tendait au fil des millénaires et des civilisations à emprisonner l'universel dans une stricte insularité consciente et discursive. Tout en s'inscrivant dans un vaste processus de type évolutif, l'apparition de ce qu'il est convenu d'appeler le cogito résulte à ce titre d'une capture, celle de l'être, et visà-vis duquel les lustres proprement historiques se sont comportés comme d’opiniâtres persécuteurs. Résultat ? L'homme a été condamné à osciller sans trêve entre la peur du Loup et les appels de la Sirène ou, plus simplement, entre le vertige existentiel et la longue nuit de ses prétendus antidotes incarnés par la plupart des idéologies, des systèmes politiques, philosophiques, esthétiques et religieux. Pris sous les feux croisés de la béance muette de son ciel de naissance et les abysses de son tréfonds psychologique, il est facile de s’apercevoir que l'impudent cogito occidental est malgré tout parvenu à tisser sa toile. Mais en se dotant d'une légitimité de principe, en se posant comme l'unique régisseur de ce globe, l'homme a rompu avec l'universel. D'où un enfermement progressif. Que vînt à resurgir l'ardente et vierge lumière des prémices, et le sujet pensant de s'abriter derrière les paupières illusoires d'un paradigme, d’un axiome. Citons

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