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Giuseppe Maggi

De
212 pages
Le Dr Giuseppe Maggi fait partie de ces personnages qui ont exercé avec force le témoignage chrétien et l'humanisme qui en découle dans des situations à la fois fort intéressantes et complexes ; d'abord en Suisse, puis en Afrique et principalement au Cameroun. Cet essai est moins un étalage sur la vie et l'oeuvre de ce médecin de brousse qu'une série de réflexions sur les enjeux possibles inhérents à une histoire singulière dont le présent pourrait saisir la pertinence.
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GIUSEPPE MAGGI

Collection EGLISES D'AFRIQUE
Dirigée par François Manga-Akoa
Depuis plus de deux millénaires, le phénomène chrétien s'est inscrit profondément dans la réalité socio-culturelle, économique et politique de l'Occident, au point d'en être le fil d'Ariane pour qui veut comprendre réellement les fondements de la civilisation judéo-chrétienne. Grâce aux mouvements d'explorations scientifiques, suivis d'expansions coloniales et missionnaires, le christianisme, porté par plusieurs générations d'hommes et de femmes, s'est répandu, entre autres contrées et à différentes époques, en Afrique. D'où la naissance de plusieurs communautés ecclésiales qui ont beaucoup contribué, grâce à leurs œuvres socio-éducatives et hospitalières, à l'avènement de plusieurs cadres, hommes et femmes de valeur. Quel est aujourd'hui, dans les domaines économiques, politiques et culturels, le rôle de l'Église en Afrique? Face aux défis de la mondialisation, en quoi les Églises d'Afrique participeraient-elles d'une dynamique qui leur serait propre? Autant de questions et de problématiques que la collection « EGLISES D'AFRIQUE» entend étudier. Dernières parutions
Jean-Bruno MUKANY A KANINDA-MUANA, Église catholique et pouvoir au Congo/Zaïre, 2008. P. Théophile DIALLO, Témoignage d'un prêtre malien, 2008. François KIDWENGE EI-Esu, Les enfants-sorciers en Afrique, 2008. Etienne KAOBO SUMAÎDI, Christologie africaine (1956-2000), 2008. Roland PICHON, Un jésuite persona non grata, 2007. Jean-Marie Hyacinthe QUENUM, s.j., Le Dieu de la solidarité qui vient à l'Africain, 2007. Roger ONOMO ET ABA, Histoire de l'Eglise catholique du

Cameroun de Grégoire XVI à Jean-Paul II (1831-1991),2007.

Zachée Betché

GIUSEPPE MAGGI
Regard sur I 'œuvre humaniste et missionnaire d'un médecin de brousse

L' Harmattan

@ L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole polytechnique

2008 j 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com di ftùsi on. harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05842-2 EAN : 9782296058422

A VioletteBAUDRAZ toute ma reconnaissance

Avant-propos
Giuseppe Maggi dont l'histoire c01I11nence en Suisse et connaît son crépuscule en pleine campagne africaine, dans un village du Nord-Cameroun, n'a à première vue rien pour mobiliser la recherche. Homme de terrain, l'Helvète dédaigna par l'écrit, poser pour la postérité. Sans le précieux travail d'archivage et de gardienne de sa mémoire de Maisy Billod-New qui, dans les années 50, exerça aux çôtés de son époux le Dr Charles Billod à l'hôpital Ad Lucem d'Efok au Sud-Cameroun, nous ne serions guère en mesure de présenter un personnage aussi inédit. Car des nombreux échanges épistolaires entre le couple Billod et Maggi, des rapports, des témoignages, des articles et d'autres documents épars liés au personnage, s'est progressivement cristallisée, et ceci à travers un travail de recherche, une histoire singulière. Le texte n'a cependant pas la prétention de couvrir l'histoire entière de Maggi. Serait-il seulement possible? Il n'a pas non plus pour but de dégager tous les enjeux possibles que l'œuvre et la vie de cet h01I11ned'une étonnante qualité sont en mesure de susciter. La réflexion menée ici correspond à une manière de voir et de comprendre, d'interpréter et de rendre compte de quelques aspects pertinents qui ont structuré cette histoire C01I11ne une histoire de la « périphérie ». Sans empiéter sur sa biographie proprement dite, la vie de Maggi est avant tout une sorte de rencontre discrète et inhabituelle entre l'Europe et l'Afrique, l'Occident et ce qu'on appelle le« Tiers-Monde ». Cet Helvète offre quelques curiosités aussi à cause de son implication décisive dans l'espace de rencontre entre le monde chrétien d'alors et celui de la « paganité », thème qui a servi de lame de fond aux travaux des ethnologues à la lisière des XIXe et XXe siècles. Il est difficile de ne pas en parler. En effet, les études qui ont fait autorité en Occident, tant pour le monde scientifique, politique que religieux, ont été déterminantes dans l'économie des rapports

A VANT-PROPOS

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entre le monde dit des « civilisés» et celui dit des « primitifs ». Il est donc intéressant de visiter la vie atypique de Maggi, d'en pénétrer la profondeur pour en dégager la spécificité; notamment examiner jusqu'à quel point un tel héritage peut être géré, outillé, voire dépassé. Comment, par exemple, rend-on compte de la « primitivité» des peuples? Mépris ou sentiment d'injustice? Comment Maggi va-t-il se profiler par rapport à cette vision occidentale dominante de l'époque? Y a-t-il en dernière analyse une seule manière pour les peuples de se rencontrer? La réflexion va tenter de mettre en évidence la ligne directrice qui caractérise cet itinéraire, d'abord en Suisse, ensuite en Afrique. Pour rendre compte de cette existence, nous nous attacherons à ses commencements, tenterons au-delà de ses tâtonnements d'en saisir le noyau moteur, le mûrissement du projet de vie et son épanouissement dans un univers plus vaste que le cadre restreint de départ. L'aspect missionnaire de la vie de Maggi est aussi révélateur d'une dépendance d'ordre religieux avec sa vision du monde large et personnelle. L'époque où Maggi se rendit et découvrit l'Afrique coïnçida avec celle du concile Vatican II, « un concileà l'échellede l'Eglise et du monde».1 Cet événement, outre qu'il mit en évidence l'ouverture à l'autre et à sa culture, réaffirma à l'échelle planétaire la place de la condition humaine. Paul Poupard écrit: « La primauté de l'amour
n'est pas une valeur qjoutée, mais une dimension communautaire essentielle à la personne. C'est dire l'interdépendance fntre l'essor de la personne et le

développementde la société Ainsi, l'Eglise entre en interaction »2. réciproque avec le monde. Si la période post -conciliaire est restée dominée par l'esprit d'ouverture, ce fut aussi grâce au travail des Fidei Donum et des hommes habités par le souci de l'ailleurs. Ce contexte particulier va certainement influer sur l'itinéraire du médecin missionnaire. Cependant, la responsabilité et le rôle des missionnaires laïcs vont être mis à
1

Cf. P. Poupard, Le Concile Vatican II, 2e édition, Presses universitaires de
Paris: 1997, p. 16.

France,

2 Ibid., p. 96.

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GIUSEPPE MAGGI

rude épreuve. La période missionnaire n'est-elle pas caractérisée par une telle élasticité qu'aujourd'hui encore on évoque la mission chrétienne occidentale comme une réalité quasi quotidienne? Quels regards l'Afrique pose-t-elle aujourd'hui sur ce passé qui semble même perdurer et empiéter subtilement sur le présent? Dans cet environnement missiologique et historique dominé par l'esprit d'ouverture, l'expérience de Maggi a cependant quelque chose de particulier; c'est qu'elle va dépendre d'une individualité, d'une folie très personnelle. Ce T essinois qui se rendit en Afrique prit une sorte de risque, bien qu'il l'eût personnellement choisi. A quel prix évaluer le témoignage missionnaire dont Maggi se réclama être un des vecteurs? Christian Duriez qui exerça le sacerdoce auprès des populations Kapsiki et plus tard à Maroua s'exprime à ce sujet: « Risquer la corifiance un des e,!jeux mqfeurs de l'évangélisationau est Nord-Cameroun».1 Si les peuples d'ailleurs se sont montrés méfiants à l'égard des missionnaires, ils le doivent aussi certainement à leur propre histoire agitée par des invasions successives. Le témoignage de Maggi va faire face à ce défi de la confiance. Va-t-il trahir cette attente ou finira-t-il par se trahir lui-même en empruntant une voie de non-retour ? Ce geste littéraire que je tente d'entreprendre n'est guère une simple histoire. Autrement dit, il ne s'agit pas seulement d'histoire. Il est question d'historicité au sens philosophique du terme, un espace plus large, domaine où histoire et sens sont couplés et/ou confrontés. L'histoire de Maggi telle qu'elle m'apparaît ne doit pas occulter cette possibilité d'élargir la réflexion. Des problématiques à la fois missiologiques, théologiques, sociologiques, politiques et culturelles paraissent nécessaires pour tenter de rehausser cette histoire en la structurant autrement. En contexte postmodeme, une multitude
1

Ch. Duriez, A

la rencontre des Kopsiki du Nord.Cameroun. Regards d'un

missionnaired'après Vatican II (1961-1980), 2e édition, Karthala, Paris: 2003, p. 36.

A VANT-PROPOS

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d'approches permet à l'évidence de libérer les regards riches et variés et de toujours ramener le sujet à la question de sa signification, fut-elle plurielle.
D'une manière générale, nous souscrivons à l'idée - déjà répandue et dont nous n'avons que le mérite de rappeler - selon laquelle il n'est pas seulement temps que l'Afrique réfléchisse sur son histoire. Il est temps qu'elle se profile au sein d'une histoire globale du monde où elle peut et doit par sa propre parole décrire le passé, le présent et le futur. L'Afrique se doit donc de considérer les personnages de tous horizons qui font partie de son patrimoine historique. Et même ci ces derniers, comme Maggi, ont investi des micro-espaces inconnus. Notre propos est que la recherche permette aussi de convoquer des personnages qui ont investi ce passé, d'où qu'ils viennent, quelle que soit leur renommée, mais dont l'investissement même discret pourrait provoquer des réflexions utiles. Il s'agit de jeter des lumières, de libérer des messages constructifs sans édulcorer la réalité. Tel est l'esprit de cet essai à la lisière d'une kyrielle de disciplines et consacré au médecin de campagne Giuseppe Maggi. Cet ouvrage n'a pas la prétention de révéler toutes ces disciplines. Il fait usage d'un ensemble d'outils théoriques qui lui paraissent pertinents. Cette tâche biographique ne va pas se priver de questionnements ethnologiques, sociologiques, missiologiques, théologiques et même philosophiques. J'invite donc le lecteur à découvrir un regard assez personnel sur une vie et une œuvre qui peut donner lieu à des réflexions diverses. N'étant ni historien, ni journaliste, je risque ici, un exercice peu habituel.

La tonalité de cette réflexion et son mode de présentation ambitionnent de susciter la recherche, à l'intérieur et au-delà du monde chrétien, autant chez les Africains que chez les Occidentaux. L'essai tente de problématiser une vie ainsi qu'une œuvre et fait appel à la sensibilité humaine. Le défi sera également de provoquer à l'intérieur de cette biographie des enjeux qui nous concernent aujourd'hui.

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GIUSEPPE MAGGI

A l'orée de cette réflexion, il convient de souligner que l'ouvrage est largement redevable à Maisy Billod-New, née au Luxembourg et devenue suissesse après son mariage. La documentation qu'elle m'a fournie (correspondances, articles de journaux, témoignages, rapports et autres textes inédits) concernant Giuseppe Maggi a facilité la recherche. Sa disponibilité, son engouement, sa mémoire ainsi que ses différents questionnements ont largement motivé ce travail. Il faut également mentionner l'apport de Gabriele Maggi, neveu du médecin, qui a permis que j'accède à la totalité des correspondances que se sont échangées le Dr Maggi et sa mère. Qu'ils trouvent ici mes vifs remerciements. J'exprime également toute ma reconnaissance à Jean-Pierre Ebobissé, Anne-Sylvie Schertenleib, Ana-Vanêssa Lucena et Francis Gerber dont les remarques et apports ont été d'une utilité certaine.

Première partie LA PÉRIODE HELVÉTIQUE
«Si les hommes n'étaient pas égaux, ils ne pourraient se comprendre les uns les autres, ni comprendre ceux qui les ont précédés ni préparer l'avenir et prévoir les besoins de ceux qui viendront après eux. Si les hommes n'étaient pas distincts, chaque être humain se distinguant de tout autre être présent, passé ou futur, ils n'auraient besoin ni de la parole ni de l'action pour se faire comprendre ». Hannah ARENDT

1 Le terreau d'une vocation
Cette première partie sera consacrée d'abord à la vie de Maggi en Suisse. Elle aura pour tâche de dégager les différents contextes de sa vocation: son univers restreint (famille), puis large (lieux de formation, vie professionnelle et les rencontres essentielles)qui l'ont vu émerger comme un personnage atypique. Sans réellement nous préoccuper de ce qui se passait en Suisse quand il vint au monde, nous tenterons de jeter des

lumières sur son existence {( pré-aventurière ». 1. Cadre familial, jeunesse et formation professionnelle
Le lieu de naissance du Dr Maggi a souvent été confondu avec son «Heimatdoif»l (ou son village d'origine). Giuseppe naquit le 3 mars 1910 à Brunnadem, une des communes du district de Toggenburg dans le canton alémanique de Saint-GalL Son père, Mario, né à Turin en Italie, était originaire de Cabbio au Tessin. Sa mère se nommait Baruzzi Luigia, une dame très pieuse originaire du val Muggio où elle naquit le 12 février 1882. Les parents du futur médecin s'étaient mariés deux années avant sa venue au monde, le 15 février 1908. Ils quittèrent le Tessin quelque temps après leurs noces pour s'établir dans le canton de Saint-Gall, aux frontières de l'Allemagne et de l'Autriche. Mario, le père de Giuseppe, y travaillait comme ingénieur sur un chantier - un tunnel - de construction de chemin de fer. Auparavant, il avait exercé en Russie pendant sept mois et était de retour en Suisse dans le courant de l'année 1917, pendant la Première Guerre mondiale. Don Franco Biffi, qui connut la famille Maggi, pense même que ce séjour en Russie fut plus long.
1

Cf. E. Kobi in Mission in Tokombéré.Aus dem Leben und wirken eines

unberuehmten T ropenaF.{jes, Dr Giuseppe Maggi, der "s chweizerische Dr Schweitzer' in Kamerun (inédit), août 1965, p. 21.

LA PÉRIODE HELVÉTIQUE

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TIaffirme:
«Mon père m'envqyait, chaque mardi soir, livrer un colis qu'il apportait de Lugano. Je descendais pour rendre le colis à "monsieur l'ingénieur", qui était le père du docteur,. l'ingénieur était la seule personne qui portait la barbe dans notre village, il fut maire pendant de longues années. Et avant, il avait vécu longtemps en Russie. Grand, sévère, sec, les lunettes ''pincenez" avec une chaine d'or et une autre chaine d'or pour l'horloge à travers le gilet, il semblait vraiment être un vieux prince russe. Je livrais le colis et l'ingénieur n/offrait une magnijique poire: cela est devenu un rite et il se concluait presque SatlS mots. D'habitude, ensuite,je prenais un escalier qui, à trallerS une grille, descendait dans le magnijique jardin potager, là où se retrouvait la maman du docteur, la "sciura Lüisina", une grande femme, très distinguée, at/ec un visage suave encadré de beaux cheveux blancs: Elle m'accordait des privilèges parce qu'elle savait que je voulais devenir prêtre et chaque mardi soir elle aimait m'entendre répéter ma décision. Je faisais cela de bon gré pendant que je grignotais la célèbrepoire. )/

Mario Maggi, le père de Giuseppe, fut en effet syndic2 de la commune de Caneggio. Mais seulement pendant une législature - de 1928 à 1932 - dont Biffi semble se souvenir comme d'une période très longue. De même, la durée du séjour du père des Maggi en Russie pourrait-elle tout aussi paraître longue pour le jeune Biffi. Et à l'âge adulte, le risque que demeure ce qui était une vérité d'enfance est grand. Il est donc difficile de dire avec exactitude combien de temps a duré ce séjour est-européen. Quoi qu'il en soit, le couple Maggi accueillit quatre naissances: Rosalinda, Giuseppe, Francesco Severino et Marie. L'aînée, Rosalinda, vint au monde l'année de mariage de ses parents, le 14 décembre 1908. Elle épousa Renato Huter et décidèrent alors de s'installer à Lausanne. Le 9 novembre 1962, à la suite d'un malencontreux accident de voiture, ils décèderent
1 Diventa quel chesei. Taccuinodi Viaggio,Taccarino di Viaggio, Roma : 1974, p. 5-6. 2 En Suisse, suivant les cantons, le terme syndic signifie aussi maire ou président de commune.

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GIUSEPPE MAGGI

tous les deux. Gabriele Maggi, le neveu du docteur, se souvient de cet événement tragique où les deux enfants du couple Huter, Mario et Marcella, ont fort heureusement survécu. Cette dernière sortit certes vivante de ce triste accident, « mais assez
gravement blessée. »1

Le 13 octobre 1911, à Caneggio, vint au monde Francesco Severino, l'unique frère de Giuseppe né au Tessin. Il se maria à Elisa Marie Huter en 1937. Le couple s'établit à Caneggio de 1937 à 1953. Pendant toute cette période, et même déjà quelques années auparavant, Francesco Severino fut syndic de cette commune tessinoise. Il succéda en effet à son père, bien que ce ne fût pas une monarchie! A la vérité, la famille Maggi était bien connue à Caneggio. Elisa Marie avait des liens de famille avec Renato, l'époux de la sœur aînée de Giuseppe. Originaires d'V znach dans le canton de Saint-Gall, leurs grandsparents étaient frères. C'est faute de travail dans le val Muggio que Francesco Severino et Elisa Marie iront s'installer à Jona, dans le canton d'origine de cette dernière, jusqu'en 1976. Francesco Severino disparut un peu plus d'une année après Giuseppe, le 5 octobre 1989 à Bellinzona. Marie - encore appelée Mariuccia - naquit le 18 février 1914 à Moutier dans le canton de Berne. Elle était vraisemblablement, et plus que les autres frères, très proche de Giuseppe. Elle séjourna chez ce dernier pendant qu'il exerçait à Travers dans le canton de Neuchâtel. Elle s'installa plus tard à Lugano où, à son tour, elle accueillit à maintes reprises son frère médecin. Pendant sa période africaine, Maggi effectuait des voyages en Suisse pour voir sa famille et dans le but de se perfectionner. Avec sa soeur aussi, le « tonton» de Caneggio échangea de nombreuses correspondances. Le personnage de Mariuccia fut étroitement associé à l'œuvre de Giuseppe Maggi. Elle suivit pas à pas les différentes étapes de la vie de son frère au point qu'il lui resta toujours présent à l'esprit et surtout dans le cœur.

1 Cf

Correspondance

du 20février 2006 adressée à M. Billod-New.

LA PÉRIODE

HELVÉTIQUE

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Issu d'une famille bourgeoise, le futur médecin connut un cadre propice pour réaliser son parcours scolaire. il fréquenta les écoles de son canton d'origine - parmi lesquelles celle du Collegio Don Bosco dans la localité de Maroggia près de Mendrisio. Comme souvenir de cette période, l'on récupéra une photo de classe non datée sur laquelle on peut voir Giuseppe et ses camarades. Après le baccalauréae obtenu au Collegio Don Bosco, il commença des études de médecine à l'université. Un précieux souvenir de la vie de Maggi a malheureusement disparu. En 2002, le Collegia Don Bosco ferma définitivement ses portes. En dehors du fait qu'on ne lui refusa pas l'étiquette d'un «jeune garçon bû('heur»2,il était connu aussi que l'élève mettait à profit chacune de ses vacances. il s'adonnait passionnément à un métier manuel. A chaque vacance scolaire correspondait un apprentissage précis. Son père l'amenait sur ses chantiers. Cette manière de faire l'aida à allier théorie et pratique, un principe qui va s'avérer primordial dans son existence « aventurière ». De ces apprentissages variés se sont renforcés en l'homme une aptitude à la polyvalence et un irrésistible désir de réalisations, notamment pour l'armée suisse. Maggi était premier-lieutenant et faisait partie, pendant son service militaire, de la compagnie IIlc 96. Celle-ci était réservée aux « étrangers », c'est-à-dire aux personnes qui étaient domiciliés hors du Tessin. De ce passage à l'armée, l'on retiendra des liens amicaux qui se tissèrent, notamment avec Enrico Celio. Celui-ci devint plus tard une personnalité importante et son nom fut utile pour faire connaître en partie l'œuvre de Maggi. Le père avait pris l'habitude d'emmener le jeune Maggi dans ses différents chantiers. Et l'attirance vers les tâches pratiques semblait évidente autant dans ses activités ludiques que dans ses apprentissages. Tout ou presque, dans la vie antérieure de

1

Cf. B. Luban-Plozza,

« Qui est Ie Dr Maggi ? » in Bulletin des médecin.r uisses s

N° 51 du 20 décembre 1978, p. 2307. 2 Cf. Le Figaro Magazinedu samedi 15 septembre 1979, p. 59.

19 Maggi, l'aru:ait propulsé vers la technique métier.

GIUSEPPE MAGGI

comme choix de

A l'âge adulte cependant, il opta paru: un itinéraire tout différent, non pas au gré d'un mobile technophobe, mais probablement par fidélité peut-être non encore avouée à une vocation humaniste et chrétienne bien particulière. Par le truchement de la médecine certainement, le jeune Maggi empruntait une voie paru: mieux donner un écho à la souffrance humaine et la diminuer ou l'enrayer. En 1929, le jeune Giuseppe entama une formation en France. Il est probable qu'il y fit la connaissance de Josette Debarge pendant ces années qu'il passa à la faculté de médecine de l'Université de Paris. De cette époque, il reste une photographie prise devant la clinique ru:ologique Guyon - sru: laquelle on le distinguait clairement parmi d'autres jeunes médecins tout autoru: du professeru: Maurice Chevassu et bien d'autres documents et correspondances retrouvés. Don Franco Biffi témoigne également de ce passage à Paris: « Studiava medecinaa Losanna e
poi a Parigi: e per me Parigi era in capo al mondo »1.(<< a étudié la II

médecine à Lausanne et ensuite à Paris: et pour moi Paris était le centre du monde. ») Il est bien probable que la fascination que le futur prêtre avait pour la cité parisienne l'ait conduit à inverser l'ordre des lieux. On peut imaginer qu'il ne lui paraissait pas possible qu'une formation commencée à Paris s'achevât à Lausanne! Et pourtant, en 1933, Maggi retournera en Suisse, à l'Université de Lausanne, pour parachever ses études de médecine2. A cette époque-là, fréquenter successivement plusieurs universités n'avait rien d'anormal. Cependant, Maggi avait l'obligation
I

Cf. Diventa quel che sei. Taccuino di Viaggio, op. cit., p. 7.

2 E. Kobi conftrme cette information en ces termes: « Nach Absolvierung der Tessiner Schulen studierte er u. a. in Paris und promovierte dann 1935 zum Dr. med. an der Universitat Lausanne. » in Mission in Tokombéré.Aus dem Leben und wirken cines unberuehmten T ropenar.r!es, Dr Giuseppe Maggi, der "Schweizerische DrS,hweitzer" in Kamerun, op. cit., p. 1.

LA PÉRIODE

HELVÉTIQUE

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d'obtenir Wl diplôme suisse pour pouvoir exercer son métier dans son pays d' origine. Avec Alois Wilhelm Küchler, encore appelé «Willy», le Tessinois faisait partie des «Finalistes» de 1935.

2. Le temps de friche ou les premiers pas dans la pratique de la médecine
Frais émoulu de l'Université, le jeune lauréat fut pendant trois ans médecin assistant à l'hôpital de la Chaux-de-Fonds dans le canton de Neuchâtel. Il habita l'hôpital même au 41 rue des Arbres. Ce n'était qu'en 1938, pressé de toute évidence par son exigence de créativité et d'Wl besoin d'autonomie, qu'il ouvrit son propre cabinet médical à Travers, d'abord à la rue de la Gare (actuellement n09), puis à l'actuel neZ, rue de Bourgogne, anciennement rue de la Poste sans numérol. Sa seeur Mariuccia abandonna son travail au Tessin et le rejoignit à Travers pour s'occuper des tâches domestiques et permettre ainsi au docteur d'exercer sa fonction en toute quiétude. Etait-ce Wle sorte de vocation? Mariuccia inscrivit son existence dans Wl altruisme remarquable. Elle s'occupa des autres, des membres de sa famille et notamment des pauvres à Lugano; dont Wle famille vietnamienne de sept enfants auxquels elle apprit l'italien. Pendant ces années, outre le fait que Maggi y séjourna en compagnie de sa sœur cadette Mariuccia, il reçut à maintes reprises la visite de ses parents. Lorsque son père décéda, le Z6 juin 1944, il exerçait encore en pays neuchâtelois. L'engagement du jeWle médecin est sans équivoque. Les résultats sont palpables et sa célébrité commença à se répandre comme de la poudre dans cette commWle des montagnes. Outre le fait que son dévouement à sa tâche principale fut largement apprécié, son implication dans la vie de la paroisse catholique fut, suivant

Il faut juste faire remarquer qu'à cette époque les maisons de la commune de Travers n'étaient pas numérotées. A. Joye-Krüge1 est actuellement, en 2008, propriétaire de ladite maison.

1

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GIUSEPPE MAGGI

certains témoins traversins, remarquable1. Maggi y était connu comme un fervent chrétien, menant une vie de foi et d'amour exemplaire. Pour N elio Celio, cet homme fut un «pionnier de l'amour duprochain»2.L'historien Jean-Pierre Jelmini évoque aussi les «générositésproverbiales de l'homme face à ses propres »3 parents, notamment lorsque ces derniers étaient en mal de moyens comme bien d'autres habitants modestes du village. Les relations entre le médecin tessinois et la paroisse catholique de Travers résistèrent à la distance et au temps. Alors que Maggi avait quitté les terres neuchâteloises pour s'établir en Afrique, il continua néanmoins de nourrir les contacts avec la paroisse. L'amitié entre lui et cette communauté resta solide. Du haut de la chaire, le curé Pierre Vogt lisait, pendant la messe, ces courriers incessants venant d'un autre continent et relatant une vie d'ailleurs avec son charme, ses différences et ses multiples besoins. Durant de longues années, la paroisse de Travers apporta son soutien à l'activité médicale du médecin suisse au Cameroun, et ceci, en réponse à ses souvenirs heureux. Ces souvenirs, le Dr Maggi eut l'occasion
publiquement la résonance lors du discours

d'en ré entendre
par

prononcé

Jean-

Pierre Jelmini, l'ancien directeur du Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel:
((

] 'ai moi-même prononcé quelques paroles lorsque le Dr Maggi a reçu le

Prix Adèle Duttweiler Institut à Riischlikon autour de 1980 et, si je remets la main sur ce texte, je ne manquerai pas de vous le communiquer. Il était personnellement présent à cette cérémonie et les sou1Jenirstraversins que j'avais publiquement évoqués à ce moment-là l'avaient profondément

1

Cf. témoignage de J-P. Je1mini dans sa correspondance du 22 septembre

2004 adressée à M. Billod-New. On peut affirmer que le Dr Maggi était le médecin de famille des Je1mini d'origine italienne installés à Travers étant donné qu'ils étaient tous ses patients. 2 Cf. l'épigraphe de l'article du Prof. Dr. B. Luban-Plozza, « Qui est le Dr Maggi? » in Bttlletin de.rmédecin.rrtti.r.re.r, cit., p. 2307. . op. 3 Cf. correspondance du 22 septembre 2004, op. cit.

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