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Histoire religieuse de la Guyane Française au XIX e siècle

De
304 pages
Cet ouvrage permet de comprendre comment les Guyanais sont devenus catholiques au XIXe siècle et quels sont les enjeux économiques, politiques… d'un encadrement religieux renforcé de la population. Par le prisme de la religion, il participe également à la compréhension de la formation de l'identité guyanaise dans ses aspects les plus divers, religieux bien sûr mais aussi sociétaux.
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Max Didon
HISTOIRE
RELIGIEUSE
de la Guyane Française
eau XIX siècle HISTOIRE
RELIGIEUSE
L’histoire religieuse constitue un chapitre important de l’histoire
de la Guyane française. Et elle participe incontestablement à la de la Guyane Française compréhension de la construction de la société guyanaise. Le fait
religieux est présent à toutes les étapes de l’histoire de ce pays et eau XIX siècleaccompagne les Guyanais dans toutes les phases de mutation qui ont
conduit à la formation de la Guyane d’aujourd’hui.
eAu XIX siècle, le catholicisme s’installe progressivement et
durablement au sein de la société guyanaise, y prend une place
1817- 1911incontournable et impose un modèle de société qui la place au centre.
Forte de sa vision intégraliste, la religion catholique s’assigne des
domaines de compétences très vastes qui touchent les dèles à tous
les niveaux et qui lui permettent d’exercer une inuence sur leurs
conduites.
Cet ouvrage permet de comprendre comment les Guyanais
esont devenus catholiques au XIX siècle et quels sont les enjeux
économiques, politiques… d’un encadrement religieux renforcé de
la population. Par le prisme de la religion, il participe également à
la compréhension de la formation de l’identité guyanaise dans ses
aspects les plus divers, religieux bien sûr mais aussi sociétaux.
Max Didon, historien diplômé de troisième cycle, formé à l’université de Paris
X-Nanterre, spécialisé dans l’histoire religieuse de la Guadeloupe et de la Guyane
e efrançaise des XIX et XX siècles.
Illustration de couverture : © Thinkstock
ISBN : 978-2-336-00288-0
31 €
ff
e
Max Didon
Histoire religieuse de la Guyane Française au XIX Siècle





Histoire religieuse
ede la Guyane française au XIX siècle
1817- 1911

Max Didon







HISTOIRE RELIGIEUSE
DE LA GUYANE FRANÇAISE
EAU XIX SIÈCLE
1817- 1911










L’Harmattan




































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-00288-0
EAN : 9782336002880


Introduction


Au XIXe siècle, la Guyane devient une terre catholique. Un nouvel apostolat
destiné à l’ensemble de la population se met en place progressivement. Le
processus d’évangélisation se fait en plusieurs étapes. L’histoire religieuse
de la Guyane française peut se structurer selon trois périodes.
Entre 1817 et 1848, le clergé se consacre à la restauration du fait
religieux dans la colonie. On voit les ecclésiastiques se démener pour tenter
de réinstaller la religion catholique à une place confortable dans la société
guyanaise, similaire à celle qu’elle occupait avant la Révolution française.
Au début, ce réveil est semé d'embûches. Les autorités civiles ne se montrent
pas trop enthousiastes à reconnaître l’importance du message religieux dans
ce système esclavagiste. La pastorale est d’abord et sinon exclusivement
réservée à un petit groupe, laissant pour compte la masse populaire des
noires. À partir de 1839, avec l’imminence de l’abolition de l’esclavage, on
prend conscience au plus haut lieu que la religion, par sa force de persuasion,
et surtout par l’emprise dont elle dispose sur les esclaves pourrait être très
utile pour domestiquer ces futurs citoyens à gérer leur liberté et pour leur
enseigner une docilité compatible au système économique et sociale. Des
liens étroits, entre les autorités civiles et religieuses, pour la gestion de cette
société coloniale, se tissent. Le gouvernement décide de faire un effort
budgétaire conséquent. L’objectif principal est de redonner au fait religieux
une place de choix en Guyane française. On fait désormais confiance aux
missionnaires et au message religieux qu’ils dispensent pour préparer la
société guyanaise à la transition de 1848.
Après l’abolition de l’esclavage, la stratégie cléricale change.
Désormais, le clergé s’attache à la création d’une société catholique
ultramontaine, respectueuse du dogme. On voit l'ensemble de la
communauté religieuse, clergé, frères et sœurs…, faire preuve d'un zèle
inconnu jusque-là pour que le message évangélique soit entendu par
l'ensemble de la population guyanaise. Cette pastorale offensive aboutira à la
naissance de la société catholique.
Cependant, si ce prosélytisme conquérant permet incontestablement la
création d’une société catholique solide et durable, le processus n’arrive pas
au terme escompté. La colonie restera pendant très longtemps terre de
mission. Alors que les trois préfectures apostoliques de la Martinique, de la
Guadeloupe et de la Réunion sont érigées chacune en évêché, en 1851, la
préfecture apostolique de la Guyane française demeure une terre de mission
pour des raisons diverses et notamment, à cause de sa faible démographie.
Le projet de création d’un vicariat apostolique n’aboutira pas. Rome et Paris
5 ne s’entendront pas sur le projet. La colonie demeurera une préfecture
apostolique avec tous les inconvénients qui en découlent.
À partir des années quatre-vingt, les liens établis durant tout ce temps se
rompent progressivement, au fur et à mesure que les jalons républicains se
mettent en place. Les projets de société devenant divergents entre les
autorités civiles et religieuses ; c’est la rupture. Le clergé s’efforce
désormais de garder les prérogatives acquises pour l’enculturation de la
société guyanaise. La laïcisation et la sécularisation de la société guyanaise
remettent en cause tous les acquis de la religion catholique. Il devient alors
crucial, voire vital pour les ecclésiastiques de mener une lutte acharnée
contre la laïcisation des principales institutions de la colonie et de faire face
à la sécularisation naissante mais menaçante de la société guyanaise. Le
terrain d’affrontements le plus visible et le plus spectaculaire est sans aucun
doute l’école. On voit les religieux s’ériger face à la laïcisation des écoles
tenues par les frères et les sœurs. La communauté religieuse s'efforce aussi
de trouver des réponses pour faire face à ce nouveau projet de société qui
veut voir le fait religieux prendre moins de place dans la société et être
relégué à la sphère privée. S'ensuit alors, une bataille entre cléricaux et
anticléricaux, cléricaux et républicains : les cléricaux désireux de garder par
tous les moyens une mainmise sur l'éducation des Guyanais, les
anticléricaux et les républicains décidés à déconfessionnaliser cette société
afin de la soustraire de l'emprise religieuse. Cette guerre connaîtra un
dénouement avec la loi de séparation des Églises et de l'État en 1905 (1911).
Par conséquent, l’histoire religieuse de la Guyane française au XIXe
siècle peut s’articuler autour de ces trois périodes bien marquées. Le plan de
cette étude est donc élaboré en fonction de ce découpage tripartite. Chacune
des parties soulève des questions différentes qui permettent d’appréhender le
processus d’évangélisation, de création de cette société catholique et de
comprendre comment par un activisme pastoral courageux, le clergé a été
présent dans les différentes phases de l’histoire de la colonie guyanaise au
XIXe siècle. Ce découpage permet de comprendre également les différents
niveaux d’implication du fait religieux dans cette société coloniale.
Incontestablement son premier objectif est de créer une société catholique en
Guyane. Le deuxième est d’accompagner les populations dans toutes les
péripéties dont elles ont à faire face dans la vie en développant des œuvres
charitables, scolaires, etc.
Mais, si les premiers objectifs paraissent évidents, le troisième est
beaucoup plus insidieux. L'Église a usé de sa force de persuasion pour
influer sur la société tant sur le plan sociétal, économique et également
psychologique. Par sa vocation intégraliste, elle a encadré et a guidé les
fidèles dans leurs comportements les plus divers, aussi bien en privé qu’en
public. L'Église fait entendre sa voix sur la manière de se comporter à la
maison, en famille, en société et aussi en matière économique et politique.
6 Cette diversité de la pastorale ouvre un champ d'investigations
problématique important et spécifique pour chaque époque.
La première partie qui va de 1817 à 1848 suscite nombre de questions
indispensables à une bonne approche de la question religieuse à cette
époque. C’est une période agitée tant sur le plan religieux que social. Au
sortir des épisodes révolutionnaires et d’occupation portugaise, le clergé
travaille avec ardeur et difficulté au rétablissement de la religion catholique
dans la colonie. Il convient par conséquent d’analyser la manière dont ce
réveil s’est fait, en tenant compte des manifestations, des alliés et des
opposants à cette restauration.
Jusqu’en 1848, la Guyane est une colonie régie par le système
esclavagiste. Cette situation soulève, elle aussi, d'autres questions portant sur
le contenu du message religieux dispensé aux esclaves. Comment, placés
entre le prosélytisme missionnaire, les intérêts de l'État français, ceux des
colons et des esclaves, les ecclésiastiques ont-ils pu développer un discours
adapté à la situation sociale ? Un discours qui convienne à chaque classe
sociale de la Guyane. Comment, dans un contexte si particulier, dans une
société dont la cohésion demeure très précaire, vu l'inimitié des groupes qui
la composent, les religieux ont-ils réussi à s'attirer, à la fois, la confiance de
l'État français, celle des colons et également la sympathie des croyants
esclaves ? Ce questionnement multiple aide finalement à comprendre la
place que la religion a occupée dans cette société esclavagiste.
À partir de 1848, après l'abolition de l'esclavage, les enjeux socio-
économiques et politiques changent, les questions aussi. Il s’agit maintenant
d’analyser la manière dont cette colonie devient catholique et d’essayer de
comprendre quel type de catholicisme s’y développe. Il convient également
par une étude détaillée de tenter d’analyser la façon dont les Guyanais ont
accueilli et célébré la religion qui leur a été présentée.
Ces populations, déjà converties à des habitudes cultuelles, ont-elles tout
rejeté en bloc pour adopter le message de l’Évangile ou ont-elles eu recourt à
un syncrétisme, mélangeant religion catholique et autres superstitions.
Aussi, la configuration géographique de cette colonie amène à
s’interroger sur l’emprise spatiale de la religion. La Guyane française est-elle
entièrement catholicisée au XIXe siècle ? Tous les espaces de la colonie, y
compris la Guyane de l’intérieur, celle d’un habitat très dispersé, celle des
Indiens, des Noirs…sont-ils conquis au message révélé ? Les populations
l’intègrent-elles et le célèbrent-elles de la même manière, dans toute la
colonie, selon qu’elles résident sur le littoral ou dans les profondeurs des
terres ?
Ces années 1880-1890 marquent une nouvelle phase de l’histoire
religieuse de la Guyane française. La mise en application des lois
républicaines et l’apparition des prémices de la sécularisation de la société
guyanaise suscitent un autre type de questionnement. Il s’agit désormais
7 d’étudier le comportement des religieux durant cette phase de turbulence qui
par ses aspects anticléricaux les plus virulents pouvait aller jusqu’à remettre
en cause l’existence même du fait religieux dans la colonie. Comment la
religion riposte-t-elle ou s’adapte-t-elle aux divers changements apportés par
la politique laïcisante menée par les républicains du XIXe siècle ? Des
républicains qui ne comptent plus la religion comme un partenaire privilégié
mais, désormais comme un concurrent dangereux pour la mise en application
de leur projet de société, voire une ennemie.
Cette mise en danger de la religion soulève aussi la question de la
position des fidèles. Comportement qui amène à déterminer le degré
d'adhésion des populations au catholicisme et, par conséquent, la manière
dont celui-ci est ancré dans cette société. Durant cette phase de grandes
difficultés, comment les fidèles se sont-ils comportés par rapport à ces
changements ? Comment ont-ils accepté les lois républicaines ? Comment la
société guyanaise s’est-elle sécularisée ?
Toutes ces interrogations permettent de répondre aux trois questions
principales :
- Comment les Guyanais sont-ils devenus catholiques au XIXe siècle et
de quelle manière célèbrent-ils leur foi religieuse ?
- Quelle est la place qu’occupe la religion dans la société guyanaise au
XIXe siècle ?
- Quelle part a-t-elle pris dans la construction de la nouvelle société
guyanaise à la suite de l'abolition de l'esclavage et même des années après ?




















8











Première partie

1817 – 1848
De la restauration religieuse
à la fin de la société esclavagiste




























Chapitre 1
La religion catholique au sortir de la Révolution
française


L’impact de la Révolution française sur la religion

En 1817, au moment où, conformément aux engagements pris au congrès de
Vienne, la Guyane est rendue à la France par le Portugal (le 8 novembre
11817) , la situation de la colonie est catastrophique.
En une vingtaine d’années toute l’organisation mise en place sous
l’Ancien Régime a été démantelée.
Sous l’Ancien Régime, la Guyane jouissait d’une organisation religieuse
assez bien structurée. Par les lettres patentes de juillet 1777, le séminaire du
Saint-Esprit est chargé officiellement de la desserte de la Guyane, en
remplacement des Jésuites remerciés quelques années auparavant. Selon le
dispositif de ces lettres, le séminaire s'oblige à fournir, tant pour le service
spirituel de la colonie que pour la direction du collège à Cayenne, un préfet
apostolique, un vice-préfet apostolique et 18 prêtres. Il s’engage aussi à
nommer des missionnaires supplémentaires si de nouvelles cures sont
établies dans la colonie.
Le roi assigne au séminaire une pension de 10 0 00 francs chaque année
sur les fonds des colonies pour les frais de l'instruction de jeunes
ecclésiastiques destinés à exercer dans les colonies. Le traitement du préfet
apostolique est fixé à 2 400 francs par an et celui des autres missionnaires à
2 000. Le roi prend à ses frais le passage des missionnaires, soit pour se
rendre dans la colonie, soit pour retourner en France. Il accorde de plus, une
gratification de 500 francs à chaque missionnaire à son départ de France. En
tout, la mission de la Guyane coûte à l'État, en y comprenant le service du
collège, 50 400 francs chaque année soit :
Pension annuelle du séminaire…………10 000
Pour le préfet et le vice préfet…………....4 400
2Pour 18 missionnaires…………………..36 000
Total……………………………………..50 400 francs


1 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Etat du clergé de la Marine en 1782.
2A.C.S.Sp., 3Q1-clergéine
11 Ces missionnaires œuvrent selon une organisation bien particulière. Le
préfet apostolique est curé de Cayenne. Il est secondé dans son travail par un
vicaire. Le vice-préfet dirige le collège avec deux prêtres. Un autre prêtre est
affecté à l’hôpital militaire. Un septième prêtre dessert la paroisse de
Rémire.
À chacune des églises de la Guyane est attaché un missionnaire. La
colonie en compte plusieurs ; une à Couani, une à l’Oyapock, une à
l’Approuague, une à Roura, une à Kourou et une à Sinnamary. Cependant, :
3« Elles sont toutes mal fournies d'ornements.»
Les autres missionnaires se dispersent dans la Guyane profonde. Leur
tâche, très apostolique, est « d'attirer les Indiens à la foi, de les y maintenir
et de les rassembler pour former des peuplades auprès des habitations
4 5françaises ».Selon le rapport de 1782, ces entreprises ô combien
périlleuses, de par la difficulté de l’espace forestier, connaissent quelques
succès. Ce rapport fait mention des Indiens de Para qui, vexés par les
Portugais du Brésil, seraient passés dans les paroisses françaises et,
accueillis par les missionnaires, se seraient installés à Couani. Ou encore
l’exemple d’un missionnaire qui aurait rassemblé 600 Indiens près de
l’Oyapock.
Selon ce même rapport, six sœurs de la Congrégation des Sœurs Grises
de Saint-Maurice de Chartres s’occupent des hôpitaux. Tout ce personnel est
reconnu pour son ardeur.
Sept ans plus tard, les choses n’avaient toujours pas changé. Le rapport
6du 20 janvier 1789 établi par le préfet apostolique Jacquemin, pour le
gouverneur, dresse un bilan plutôt positif de la situation : « J’ai l’honneur de
rendre à votre gouverneur compte de l’état des missions, des paroisses et
communautés religieuses ainsi que de la conduite des missionnaires de l’île
de Caïne et terre ferme de la Guïane française. Toutes les missions tant des
Indiens que des Noirs sont assez bien fournies d’ornements et de tout ce qui
est nécessaire au culte divin et à la célébration des saints ministères.
Messieurs les administrateurs de la colonie ont grand soin de faire donner
exactement tout ce qui est nécessaire pour cela et se prêtent volontiers à tout
ce qui peut concourir à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Tout va
également bien dans les paroisses excepté quelques comptes de fabriques
qui ne sont ni rendus ni payés assez exactement. Les missions nous sont
zélées et ferventes pour la gloire de Dieu et le salut des âmes et remplissent
en conséquence assez exactement tous les devoirs dans leurs paroisses
respectives.

3A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Etat du clergé de la Marine en 1782.
4 A.C.S.Sp., 3Q1-clergéine
5clergé de la Marine en 1782.
6A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Etat du clergé en 1789 (20 janvier 1789) de Jacquemin, préfet
apostolique, adressé au gouverneur.
12 Les sœurs de la charité de l’hôpital roïal de Caïne remplissent leurs
fonctions avec zèle et édification. Elles ont grand soin des malades et les
desservent avec affection. »
7En janvier 1789 , le cadre est le suivant :

Jacquemin Préfet apostolique
Lanoë Vice préfet à la maison de Macari
« Fayon » Curé de Cayenne (en France pour
raison de santé)
« Rebours » Principal du collège
Moraneillers Professeur du collège
Etienne Professeur du collège
Peibal
Duhamel
Legrand Curé à Rémire
Russe Curé à Roura
Falionis Curé à Macouria
Ducoudrai Curé à Kourou
Hochard Curé à Sinnamary
Boissé Curé à Iracoubo
Brebion Curé à Approuague
Gobin Curé à Oyapock
Breton A la mission de Saint-Paul
Mercier A la mission de Couani
Moulin Habitué à Cayenne, se disposant à se
reposer en France.

Cette étude succincte mais nécessaire pour la compréhension de la suite
montre que le fait religieux est donc bien présent dans la société guyanaise
sous l'Ancien Régime.
En 1789, la ferveur des Noirs pour la religion paraît empreinte d'une
grande piété qui n'a rien à envier aux paroisses de France. Avant la
Révolution, la religion avait une place importante dans la vie de la Guyane
française. Les Noirs s’habillaient bien pour assister aux cérémonies. Le père
8Legrand raconte : « C’étaient des jours de luxe. Lors de ces cérémonies
religieuses, les noirs chantaient des chants de l'Église. Hommes et femmes
chantaient aux offices. Les voix des femmes unies à celles des hommes

7 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Etat du clergé en 1789 (20 janvier 1789) de Jacquemin, préfet
apostolique, adressé au gouverneur.
8A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Lettre et réflexions du préfet apostolique de mission à Cayenne,
Legrand. Le 30 octobre 1816.
13 faisaient un effet d’autant plus merveilleux qu’il n’y a pas un nègre qui ait la
voix fausse. Nos églises de campagne étaient des cathédrales.»
Legrand se souvient aussi qu’après l’office le prêtre faisait le
catéchisme, que les Noirs écoutaient avec d’autant plus d’attention que
c’était à eux et pour eux que le prêtre parlait. Le catéchisme se terminait par
des cantiques chantés à voix pleine et avec allégresse, de sorte que ces jours
étaient véritablement des jours de fête.
Le catholicisme était donc visible, audible et surtout le message
religieux paraissait respecté. Blancs et Noirs reconnaissaient chacun à leur
façon son intérêt. Les premiers, catholiques pour la grande majorité, avaient
conscience de l’utilité de la présence effective de la religion dans ce système
esclavagiste fragile qui pouvait exploser à tout moment. Sa force
pacificatrice rassurait les colons. Les Noirs avaient besoin de la religion pour
tenir, confortés par le message d’espoir qu’elle pouvait leur apporter.
Aussi la religion était visible, par la présence des prêtres dans les
paroisses et par le nombre de lieux de culte qui avaient été construits. Même
si ces derniers demeuraient modestes sur le plan immobilier, les églises
structuraient l’espace et le temps. Lors des cérémonies, une grande partie de
la population s’y retrouvait. Ces cérémonies rythmaient le temps des
paroissiens. L’église polarisait la population autour d’elle et dans ce sens
devenait un élément de centralité autour duquel gravitait la vie.
Par conséquent en 1789, la religion semble être un élément très
important de l’équilibre fragile de la société esclavagiste de la Guyane
française. Son organisation et son fonctionnement paraissent répondre aux
attentes de chacun.
Alors vint la Révolution Française.

La Révolution sonne le glas de cette structuration. En quelques années la
religion est désorganisée en Guyane. Les répercussions des troubles
survenus en France sont importantes en Guyane. Brièvement, sans entrer
dans les détails, rappelons quelques événements importants caractéristiques
de cette période.
La ville de Cayenne forme une assemblée coloniale le 8 août 1790. Cette
assemblée à laquelle plusieurs curés prennent part, ne se fixe pas au départ
d’objectif antireligieux. « L'assemblée n'avait pourtant, au début du moins,
aucune prétention contre les gens d'Église ; elle demanda même une messe
solennelle du Saint-Esprit avec procession du Saint-Sacrement et Te Deum.
Si cette cérémonie n’a pas eu lieu, ce fut par opposition de la garnison : on
9se contenta d’une messe basse. »
Cependant, le 21 septembre, l'assemblée propose la suppression des
missions des Indiens. Elle la remplace par ce que Cabon appelle « une sorte

9 A.C.S.Sp., 3Q1-1a3., A. Cabon, Le clergé de la Guyane sous la Révolution, in Revue
d’Histoire des Colonies.
14 de mission civique» et déclare les 4 et 5 avril que tous les Indiens
deviendront citoyens français.
Les choses s’aggravent davantage lorsqu’il faut demander au clergé de
prêter serment à la constitution civile. La date retenue est le jour de
10l’ascension, le 2 juin 1791.
Ce serment divise le clergé. Il y a d'un côté les assermentés et de l'autre,
les réfractaires.« Autant que nous pouvons nous rendre compte, il y eut
11moitié des prêtres qui prêtèrent le serment et moitié qui le refusèrent. » Le
22 février 1793, par un arrêt, l’Assemblée coloniale décide de bannir les
prêtres insermentés. En mai 1793, ils sont six prêtres à quitter la colonie,
dont M.M. Legrand, Hérard et Duhamel.
Au moment du Concordat napoléonien, le cadre est composé de six
prêtres : Monsieur Hochard, vice-préfet, monsieur Brebion et quatre prêtres
déportés MM. Pilon, Hayes Lacroix, Malathie.
Ces curés sont répartis ainsi : un à Cayenne, un à Sinnamary, un à
Macouria, un à Roura et un dans le quartier d’Approuague. Le vice-préfet
n'est attaché à aucun poste. Ce chiffre s’amenuisera progressivement :
Lacroix meurt le 26 mars 1803, messieurs Hochard et Hayes quittent la
colonie, suite à des incidents survenus entre prêtres.
En 1808, lorsque Legrand, invité à reprendre son poste de préfet
apostolique, arrive à Cayenne, il ne reste plus que monsieur Pilon et
12monsieur Malathie. « J’ai trouvé ici deux prêtres.»
Pendant la Révolution, la religion est également discréditée. En mai
1793, Jeannet-Oudin, nouveau commissaire civil délégué à la convention
nationale, arrive en Guyane. Neveu de Danton et Jacobin, il va redynamiser
le club des jacobins lancé depuis fort peu à Cayenne. Et surtout, il va
critiquer le bien-fondé de la religion, jusque-là respectée et presque adulée
par les Noirs, et semer le trouble politique.« Ce fut alors que les jacobins, les
prétendus amis des Noirs formèrent des clubs incendiaires à la ville, se
répandirent sur nos habitations, prêchant, exhortant les Noirs à commettre
toutes sortes d’horreurs contre leur maître. Ces prêtres que vous aimez, que
vous regrettez, disaient les jacobins aux Noirs, sont les plus grands ennemis
13de la liberté des hommes et surtout de celle des Noirs. » Voilà ce que

10 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Mémoire de Mathieu Hérard à monsieur l’abbé Gondré, prêtre du
séminaire du Saint-Esprit à Paris.
111-1a3., A. Cabon, Le clergé de la Guyane sous la Révolution, in Revue
d’Histoire des Colonies.
12 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., lettre de Monsieur Legrand à Monsieur le supérieur de la congrégation
du Saint-Esprit, Cayenne, le 26 août 1808.
13 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Observation sur la colonie de Cayenne des causes qui peuvent
entraîner sa ruine et des moyens de la faire prospérer. Par M. Terrasson, habitant et
propriétaire au cantons de Macouria et Sinnamary, ancien officier sous les ordres de M.M. de
Prefontaine et de Franqueville, fondateur d’une colonie d’indiens confiée à ses soins par Mr le
Comte de Villebois de l’Escallier, gouverneur et Ordonnateur à Cayenne.
15 rapporte monsieur Terrasson, habitant et propriétaire au canton de Macouria
et Sinnamary, présent à Cayenne depuis 44 ans.
Le clergé subit aussi les railleries des jacobins de Cayenne. Durant cette
période, on assiste à la destruction d’édifices religieux. Progressivement
toutes les paroisses et tous les presbytères disparaissent, certains laissés à
l’abandon et d’autres incendiés. Seule demeure l’église de Cayenne, mais
elle est vite détournée de sa fonction initiale. L'église Saint-Sauveur de
Cayenne bâtie au début du siècle par les Jésuites résiste matériellement.
Cependant, elle est vite détournée de sa mission sacrée. Pour les
contemporains, ce bâtiment passe pour un chef-d’œuvre par sa forme ; il
14avait été construit, disait-on, à l’époque, avec les meilleurs bois du pays.
Dès 1794, elle est transformée en magasin spécialisé pour les objets de
la marine. On y vend des voiles, des cordages et toutes sortes de gréements
de la marine. Ensuite, elle est louée par une société d’habitants désirant
rétablir l’exercice du culte catholique dans ces lieux jadis sacrés. Quelques
mois après, elle est encore enlevée à la religion. L’ancienne église redevient
magasin, mais, cette fois-ci, on y vend de la farine. En 1803, alors que la
Révolution française est finie et que le concordat est signé, elle est démolie.
Entre-temps, pour pallier cette absence de lieu de culte dans le chef-lieu
de la colonie, quelques fidèles de Cayenne, regrettant probablement de ne
pas pouvoir pratiquer, entreprennent des démarches pour trouver un édifice
en remplacement de l'église Saint-Sauveur. Ils jettent leur dévolu sur la
petite chapelle Saint-Nicolas, située dans le quartier de la Savane, et ils
l’achètent. Si la petite chapelle que le principal du collège avait fait
construire quelques années auparavant n’égalait en rien ni en taille ni en
splendeur la grande église de Cayenne, elle la remplaçait symboliquement
pour l’exercice du culte catholique. Le préfet apostolique Guillier fait une
description peu flatteuse de cet édifice qui est à l’époque le seul vrai lieu de
culte de la Guyane, digne de ce nom : « Cette chapelle n’avait que quarante-
huit à cinquante pieds de longueur sur vingt à vingt-quatre de largeur. Elle
a été allongée de douze pieds par les Portugais pendant qu’ils occupaient
Cayenne.[...] Pour en donner une juste idée, on ne peut mieux la comparer
qu’à une bergerie ou à une halle sous laquelle les tuiliers font sécher la
brique avant de la mettre au fourneau. Elle a pour fondation un mur de trois
pieds de hauteur, sur lequel reposent des barreaux de bois disposés en forme
de claire voix, à travers lesquels les oisifs et les curieux du dehors viennent
examiner et distraire ceux qui assistent à l’office divin dans l’intérieur. Les
15barreaux soutiennent à sept pieds du sol, un toit de bardeaux. »

14 A.N., F 19 6210, Mémoire sur les besoins de la religion dans la Guyane française, préfet
erapostolique Guillier, le 1 juin 1821.
15 621ane fran
er Guillier, le 1 juin 1821.
16 Ce lieu exigu ne peut donc contenir que peu de fidèles. L’abbé Guillier
précise que l’église ne peut recevoir qu’à peine quatre cent cinquante
personnes. De plus, lors des cérémonies importantes, elle n’est pas aménagée
pour recevoir correctement les autorités de la colonie (commandant et
administrateur, les officiers de l’administration, la cour royale et les autres
autorités) comme le protocole de l’époque le recommande. Il faut pour les
accueillir une place particulière, séparée de la foule des fidèles.
L’ancien presbytère de Cayenne qui touche l’église Saint-Sauveur est
détruit en même temps que celle-ci.
Quant à la maison du collège, elle aussi est détournée de sa fonction
initiale. Les prêtres chargés de l’éducation de la jeunesse occupent la maison
du collège jusqu’en 1793. Les prêtres en sont à nouveau locataires en 1802,
après la signature du concordat en 1801, mais, quand ils arrivent, les
Portugais s’en emparent pour loger des troupes.
À la reprise de possession de la colonie en 1817, monsieur Le Comte de
Carra Saint-Cyr établit dans la maison du collège un hôpital pour les Noirs
16du roi et pour la milice soldée des gens de couleur . En 1819, monsieur
Laussat fait faire des travaux pour accueillir les frères des Écoles
Chrétiennes qui doivent arriver incessamment.
Autrement dit, la Révolution française a jeté le désordre dans l'Église
guyanaise. Le clergé s’est peu à peu dispersé, voire a disparu et les édifices
sont tombés en ruine. Dans les esprits, les idées véhiculées par la Révolution
se sont répandues dans Cayenne, de façon diffuse certes, mais suffisamment
pour jeter un discrédit sur le message religieux. Pas de prêtres, pas de lieux
de culte, la pratique est mise en suspens ou tout au moins laissée à l’initiative
privée. La réunion communautaire de la messe animée par un prêtre n’est
plus possible.

L’Occupation portugaise : L’aggravation de la situation
religieuse en Guyane

Après la Révolution française, la Guyane est occupée par les Portugais
du 12 janvier 1809 - date où la colonie leur est livrée par capitulation - à la
fin de 1817. Cet intérim ne change pas la situation de la religion dans la
colonie.
Lorsque la paix est signée entre la France et le Portugal, la situation,
s’est même dégradée. Le 26 août 1808, soit quelques mois avant la prise de
possession des Portugais, l’abbé Legrand, revenu dans la colonie reprendre
la direction du clergé, écrit à son supérieur de la Congrégation du Saint-

16 A.N., F 19 6210, Mémoire sur les besoins de la religion dans la Guyane française, préfet
erapostolique Guillier, le 1 juin 1821.
17 17Esprit pour lui informer de la situation guyanaise : « De tous les anciens
missionnaires qui étaient autrefois à Cayenne, je suis le seul ici […] J'ai
trouvé ici deux prêtres qui exerçaient le ministère en vertu des pouvoirs que
j'avais transmis. L’un d’eux est curé de Cayenne et me remplacera si je
viens à manquer. L’autre exerce les fonctions de curé à la campagne. L’un
et l’autre étaient des prêtres déportés. » Et d’ajouter, à propos des lieux de
culte : « Il n’y a point d’églises dans cette colonie. Toutes ont été détruites
ainsi que les presbytères. Nous n’avons à Cayenne qu’une petite chapelle où
nous exerçons le ministère. La maison du collège où nous sommes logés est
prête à tomber. »
Les dix-huit années d’intérim portugais n’y changeront rien. De ce fait
en 1817, alors que la France entre dans une phase de romantisme religieux
annonçant un renouveau de la religion, en Guyane française, la situation est
devenue catastrophique. Lorsque le comte de Carra Saint-Cyr arrive à
Cayenne, le 5 novembre 1817 pour en prendre possession, la colonie est
exsangue en matière de religion.

Je suis seul !

Le quadrillage de l’espace déjà assez faible mais satisfaisant, compte
tenu des besoins estimés avant la Révolution, est quasiment nul en 1817.
La diminution du personnel religieux a eu des répercussions sur la
situation religieuse de la colonie. Les Noirs ne pratiquent plus, les Blancs ne
pratiquent plus. Les choses de la religion sont moins respectées. Rappelons-
nous le discrédit jeté sur la religion par le club des jacobins de Cayenne sous
la Révolution. Y a-t-il désacralisation chez les Noirs ? Sûrement pas, mais
les maîtres, convertis pour beaucoup aux idées rationalistes véhiculées par la
Révolution, ont tendance à donner des exemples fort différents des préceptes
enseignés par la religion. Ce fléau est suffisamment inquiétant pour éveiller
la colère du préfet apostolique Legrand : « Il n'y a rien de plus utile au
maintien de l'ordre que la religion, ne cherchons donc plus à en détruire les
fruits par nos discours et notre manière d'agir ni par une sévérité outrée
envers ceux qui dépendent de nous. Mal parler de la religion et de ses
ministres, affecter un souverain mépris pour les offices de l’église et ses
cérémonies, se railler de la piété et de ceux qui paraissent en avoir est selon
moi de la plus grande inconséquence pour ne rien dire de plus. Ceux qui se
conduisent ainsi diront qu’ils ne croient pas. On ne leur demande pas la
raison de leur croyance ou pour mieux dire de leur incrédulité, mais s’ils

17A.C.S.Sp., 3Q1-1a., lettre de Monsieur Legrand à Monsieur le supérieur de la Congrégation
du Saint-Esprit, Cayenne, le 26 août 1808.
18 sont philosophes qu’ils gardent pour eux leur philosophie et qu’ils ne
18cherchent pas à détruire ce que l’on veut édifier. »
La situation devient tellement inquiétante que le préfet apostolique dans
une lettre d’octobre 1816 adressée conjointement à monsieur le duc de
Luxembourg, ambassadeur auprès de sa majesté le roi du Portugal, et au
ministre de la Marine et des colonies, lance un cri d’alarme : « Je suis le seul
prêtre français qu’il y ait à Cayenne… »
Dans ce document, Legrand fait à nouveau un bilan fort inquiétant. Sur
le plan matériel, les lieux de culte, nous l’avons vu, ont été détruits. À
Cayenne l'église Saint-Sauveur est désacralisée. La petite église du collège
est convertie en église de Cayenne avec tous les inconvénients déjà précisés.
Aucun quartier ne dispose d’église pour les cérémonies.
Le personnel a pratiquement disparu, les prêtres manquants n’ont pas été
remplacés d’où le cri de Legrand : « Je suis le seul prêtre français qu’il y ait
à Cayenne, où j’ai été rappelé après une longue absence. Je fais ce que je
19puis en ville, mais les campagnes sont totalement dans l’abandon.»
Voilà qui nuit, de façon préjudiciable, à la pratique religieuse dans la
colonie. La religion a pratiquement disparu en Guyane en 1817 dans ses
aspects les plus visibles. Les clochers sont tombés, les prêtres sont absents,
par voie de conséquence, la pratique devient problématique, voire
impossible. Les baptêmes, les mariages religieux, les messes, toutes les
solennités caractéristiques de la religion catholique ne sont plus assurés.
Seule demeure la pratique personnelle, la piété privée. Mais les sources ne
permettent pas de savoir comment les Guyanais se sont comportés en privé.
Quelles relations personnelles ont-ils entretenues avec Dieu durant cette
période ? Ont-ils continué à prier au coucher ou au réveil ? Ont-ils continué
à s’adresser à Dieu dans les moments difficiles ? Probablement oui, mais
nous n’en avons aucune certitude.
La plupart des colons ne pratiquent plus ; certains se permettent même
de se moquer de la religion. La collusion qui prévalait jadis entre maîtres et
prêtres devient difficile.
Face à cette absence de présence cléricale sur le terrain, les autorités
civiles ont eu recours au renforcement de la présence militaire dans la
colonie. La force dissuasive de la religion est remplacée par la répression.
« On ne parle aujourd’hui de n’employer envers les Noirs que la rigueur, la
force armée, d’obtenir tout d’eux de haute lutte, d’infliger des châtiments
20qui effraient.» s’indigne monsieur Terrassson.

18 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Lettre et réflexions du préfet apostolique de mission à Cayenne,
Legrand. Le 30 octobre 1816.
19 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Sur la mission de Cayenne et sur les moyens qu’offre la religion pour
faire prospérer cette colonie, Ami de la religion, 1817.
20 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Observation sur la colonie de Cayenne des causes qui peuvent
entraîner sa ruine et des moyens de la faire prospérer. Par M. Terrasson, habitant et
19 Les colons adoptent donc vis-à-vis des esclaves un comportement
nettement plus sévère. Mais la répression des militaires et des colons ne
suffit pas à enrayer le désordre qui s’est installé en Guyane française depuis
la Révolution. Rappelons que celle-ci avait par un décret affranchi les
esclaves et lorsque, quelques années plus tard en 1804, on annula ce décret
émancipateur, beaucoup de Noirs se sont enfuis. En 1816, le marronnage
constitue encore un fléau pour la colonie. « Le marronnage nous rapporte,
monsieur Terrasson, ne sera jamais à craindre dans les îles circonscrites par
la mer, mais c'est le fléau le plus redoutable qu'aient à craindre les
habitants de la Guyane, dont les immenses forêts offrent un asile inexpiable
21aux nègres marrons.»
Le marronnage présente donc un danger certain pour la colonie. La
désaffection des plantations crée une carence en main-d'œuvre et, par
conséquent, un manque à gagner certain pour les maîtres. Chose encore plus
grave et inquiétante, les Nègres marrons organisés en groupe s’installent
dans la profondeur de la forêt certes, mais il arrive souvent qu’ils viennent
piller les habitations environnantes. Face à cela, sont menées des battues
composées d’habitants, de la troupe et de gens de couleur. On en tue une
partie, d’autres sont arrêtés. Cependant, en 1817, il reste encore beaucoup de
marrons éparpillés dans l’étendue protectrice de la forêt. Rappelons que ce
marronnage, si redouté en Guyane, malgré son augmentation, n’est pas
nouveau. Sous l’Ancien Régime, le phénomène existait déjà. À l'époque, les
prêtres se proposaient assez souvent de ramener les déserteurs. L’un d’eux,
P. Foque, Jésuite, avait réussi à ramener dans les habitations une troupe
22entière .
Ce climat génère une ambiance explosive entre les autorités, les maîtres
et les esclaves d’autant plus explosive que l’incitation à la soumission par la
religion n’a plus d’effet apparent et que la force répressive de l’armée n’est
pas suffisamment dissuasive. La méfiance entre les Blancs et les Noirs
esclaves va grandissant.
Un autre fléau se manifeste : l’utilisation courante de poison par les
Noirs. « Le poison, s'écrie Legrand, voilà l'arme redoutable, qui est dans la
main des nègres et que l'on ne peut leur ôter. Veulent-ils se venger de leur
maître ou de leurs compagnons ? Ils emploient cette arme perfide et

propriétaire au canton de Macouria et Sinnamary, ancien officier sous les ordres de M.M. de
Prefontaine et de Franqueville, fondateur d’une colonie d’indiens confiée à ses soins par Mr le
Comte de Villebois de l’Escallier, gouverneur et Ordonnateur à Cayenne.
21 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Observation sur la colonie de Cayenne des causes qui peuvent
entraîner sa ruine et des moyens de la faire prospérer. Par M. Terrasson, habitant et ria et Sinnamary, ancien officier sous les ordres de M.M. de
Prefontaine et de Franqueville, fondateur d’une colonie d’indiens confiée à ses soins par Mr le
Comte de Villebois de l’Escallier, gouverneur et ordonnateur à Cayenne.
22 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Sur la mission de Cayenne et sur les moyens qu’offre la religion pour
faire prospérer cette colonie, Ami de la religion, 1817.
20 23malheureusement avec trop de succès. » Le recours à ce genre de substance
devient donc monnaie courante. Toujours Legrand : « Il y a des habitations
où il est péri beaucoup de nègres par ce moyen. »
La situation religieuse et sociale en Guyane française en 1817 est donc
désastreuse. Les conséquences de cette carence surabondent. La religion, en
1817, a perdu la force de dissuasion et de soumission, nécessaire aux colons,
qu’elle exerçait jadis sur les esclaves. Elle ne représente plus un élément
important dans le système esclavagiste. Les colons s’en désintéressent et
certains jettent même le discrédit sur les choses sacrées. Ces déficiences se
répercutent sérieusement sur la morale. Un climat tendu surgit entre Noirs et
Blancs. S’installe également un désordre inquiétant, le marronnage
s’intensifie, la criminalité devient plus importante que jamais. Face à ces
problèmes, les autorités recourent à la force avec un résultat mitigé. Le
retour à la religion, à l’encadrement clérical parait s’imposer. S’amorce alors
un mouvement visant à rétablir le fait religieux dans la colonie, dans le rôle
qui était le sien jadis dans la société esclavagiste.


























23 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Lettre et réflexions du préfet apostolique de mission à Cayenne,
Legrand. Le 30 octobre 1816.
21

Chapitre 2
Le réveil religieux


Un rétablissement progressif

Le cri de Legrand sera entendu et les propositions qu’il formule pour
remédier à ce désordre seront prises en compte.
Début 1817, le journal L’Ami de la religion se fait l’écho de son appel au
secours dans un article intitulé : « Sur la mission de Cayenne et sur les
24moyens qu’offre la religion pour faire prospérer cette colonie. » Monsieur
25Terrasson confirmant les propos du préfet apostolique de la Guyane arrive
à la même conclusion. Pour lui, comme pour monsieur Legrand, il faut
absolument que la religion soit rétablie rapidement dans la société guyanaise.
Les opinions de Legrand, de L’Ami de la religion et de Terrasson
convergent donc. Selon eux, les raisons sont évidentes et les moyens d’y
parvenir sont clairs.
Les raisons sont évidentes, car face aux désordres qui menacent la
colonie, d’explosion et d’immoralité, la religion constitue le meilleur
rempart. Elle est le remède assuré contre les maux de la colonie. Le recours à
la force militaire et le durcissement des maîtres n’ont pas suffi à enrayer le
mal. L'effectif militaire a grossi, les colons ont adopté une attitude plus
répressive, mais les choses ne sont pas pour autant rentrées dans l'ordre. Et
ce comportement autoritaire ne fait pas l’unanimité dans la colonie. Legrand
pense qu’il est très déplacé de conduire les « nègres » avec une sévérité
outrée. « Je sais que les nègres sont comme les matelots, les soldats, qu’ils
demandent à être conduits avec fermeté, mais il n’en est pas moins vrai que,
si on les pousse au désespoir par une rigueur excessive, ou ils se révoltent
comme à la Barbade, ou ils déserteront comme au Surinam et à la Jamaïque,
ou ils se laisseront aller à une tristesse, un découragement, un dégoût de la
vie qui les feront périr, et voilà ce qui en peu de temps a décuplé dans
26plusieurs habitations. »

24 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Sur la mission de Cayenne et sur les moyens qu’offre la religion pour
faire prospérer cette colonie, ami de la religion, 1817.
25 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Observation sur la colonie de Cayenne des causes qui peuvent
entraîner sa ruine et des moyens de la faire prospérer. Par M. Terrasson, habitant et
propriétaire au cantons de Macouria et Sinnamary, ancien officier sous les ordres de M.M. de
Prefontaine et de Franqueville, fondateur d’une colonie d’indiens confiée à ses soins par Mr le
Comte de Villebois de l’Escallier, gouverneur et ordonnateur à Cayenne.
26 A.C.S.Sp., 3Q1.1a3, Lettre et réflexions du préfet apostolique de mission à Cayenne.
Legrand, le 30 octobre 1816.
23 De l’avis de Terrasson : « On parle aujourd’hui de n’employer envers
les Noirs que la rigueur de la force armée, d’obtenir d’eux de haute lutte,
d’infliger des châtiments qui effrayent […] La force armée est sans doute
nécessaire, mais elle ne doit servir qu'à en imposer. Les nègres se portent
aisément au désespoir et le désespoir produit des maux incalculables. Voyez
ce qu'il a produit au Surinam en 1774.»
En conséquence, germe l’idée qu’il faut revenir à la puissance
moralisatrice dont la religion est dépositaire. Elle peut résoudre tous les
problèmes rencontrés alors en Guyane française. Par son pouvoir fort de
pacification des esprits, par sa force de persuasion et de dissuasion, elle peut
maintenir les consciences dans la soumission.
Le discours religieux, en prêchant le respect de l’ordre, bannit la
rébellion. Telle est la conviction des acteurs et observateurs de la situation.
« Face au désordre, pourquoi donc ne pas avoir recours aux moyens de
27persuasion que nous offre la religion » se demande Legrand. Et monsieur
Terrasson de poursuivre : « Si de ces deux pouvoirs : la force armée, ou la
persuasion morale et religieuse : celle-ci peut seule procurer aux colons la
sécurité, rendre leurs esclaves doux, obéissants soumis et surtout plus
28heureux. »
La moralisation des esclaves protégerait donc du marronnage, de la
criminalité, etc. Elle enrayerait par conséquent toutes les tensions négatives
jusque-là préjudiciables à la cohésion sociale du système esclavagiste. Le
retour à la confiance entre les communautés ferait disparaître la haine et la
peur caractéristiques de l’époque en Guyane française. « La religion est le
meilleur préservatif contre ces crimes et ces abus, malheureusement elle a
29été trop négligée jusqu’ici.» lit-on dans L’Ami de la religion.
Il est donc entendu que le retour du message religieux sur le terrain est
nécessaire. Mais quels moyens prendre pour y parvenir ?
Il faut absolument recruter ; depuis le désordre révolutionnaire, la
Guyane française a trop pâti du manque de prêtres. Pour remédier à cette
grave lacune, le gouvernement lance une campagne de recrutement. Il édicte
une circulaire le 11 janvier 1815 afin de solliciter l’aide des évêques et
archevêques de France. Cette circulaire sera suivie de plusieurs lettres de
rappel. Les résultats sont relativement maigres, car les prélats de France
n'ayant pas eux-mêmes suffisamment de prêtres pour leur diocèse se

27 A.C.S.Sp., 3Q1.1a3, Lettre et réflexions du préfet apostolique de mission à Cayenne.
Legrand, le 30 octobre 1816.
28 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Observation sur la colonie de Cayenne des causes qui peuvent
entraîner sa ruine et des moyens de la faire prospérer. Par M. Terrasson, habitant et
propriétaire au cantons de Macouria et Sinnamary, ancien officier sous les ordres de M.M. de
Prefontaine et de Franqueville, fondateur d’une colonie d’indiens confiée à ses soins par Mr le
Comte de Villebois de l’Escallier, gouverneur et ordonnateur à Cayenne.
29 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Sur la mission de Cayenne et sur les moyens qu’offre la religion pour
faire prospérer cette colonie, Ami de la religion, 1817.
24 montrent réticents. Cependant, ils ne restent pas totalement insensibles à ces
appels ; en dépit de leur réserve, la plupart publient une circulaire à l’adresse
des fidèles. Faut-il rappeler en plus, que ces sollicitations sont destinées en
priorité à renflouer les cadres de la Martinique, de la Guadeloupe, de
Bourbon et dans une moindre mesure, de la Guyane.
Le préfet apostolique Legrand n’est pas trop favorable à ce genre de
recrutement dans les diocèses de France. Il préfère que les prêtres destinés à
la Guyane soient formés au séminaire du Saint-Esprit afin d’être bien
éprouvés à la pratique du saint ministère dans cette colonie réputée si dure. Il
pense également que les prélats français n’enverront dans les colonies que
des prêtres médiocres : « S’ils pouvaient nous en envoyer, ils ne nous
30donneraient pas les meilleurs, ils les garderaient pour eux. » Ainsi, compte
tenu des difficultés rencontrées par les diocèses de France, on a peur que ce
type de recrutement ne suffise pas aux colonies. Il faut des prêtres de qualité,
ce que l'on craint de ne pas pouvoir obtenir par ce biais : « Ce ne sont pas
seulement des prêtres qu'il nous faut il nous en faut de bons, parce qu'il
vaudrait mieux ne pas en avoir que d'avoir des prêtres dépourvus de l'esprit
31de leur état.»
Pour pallier ces difficultés voire ces craintes, bon nombre de personnes
sont d’avis qu’il faut recourir au séminaire du Saint-Esprit. « Que l’on
32rétablisse ce séminaire, peut-on lire dans L’Ami de la religion en 1817 ,
qu’on le dote suffisamment, et nous verrons sortir une jeunesse zélée et
remplie de l’esprit ecclésiastique, qui se répandra ensuite dans les
colonies. » Le journal véhicule tout à fait l’idée ambiante, et il relaie très
bien la pensée de Legrand : « Notre unique espoir est de voir le séminaire du
Saint-Esprit non seulement rétabli, mais suffisamment doté pour pouvoir
élever une jeunesse nombreuse qui soit uniquement destinée pour les
33colonies. »
Or en ce début de 1817, le séminaire du Saint-Esprit n’a ni retrouvé la
reconnaissance ni les moyens dont il jouissait avant le désordre
révolutionnaire.
La Congrégation du Saint-Esprit avait remplacé les Jésuites en 1777.
Ces derniers, selon une clause spéciale avaient desservi la Guyane et leur
34expulsion avait laissé un vide qu’il était urgent de combler . Et ce vide avait

30 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Sur la mission de Cayenne et sur les moyens qu’offre la religion pour
faire prospérer cette colonie, Ami de la religion, 1817.
31 A.C.S.Sp., 3Q1.1a3, Lettre et réflexions du préfet apostolique de mission à Cayenne.
Legrand, le 30 octobre 1816.
32 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Sur la mission de Cayenne et sur les moyens
faire prospérer cette colonie, ami de la religion, 1817.
33e et réflexions du préfet apostolique de mission à Cayenne.
Legrand, le 30 octobre 1816.
34 KOREN Henry, Les spiritains. Trois siècles d’histoire religieuse et missionnaire, Paris,
Beauchesne, 1982, 633 p.
25 été rempli par la congrégation du Saint-Esprit devenant responsable du
recrutement et de la formation des futurs prêtres destinés aux colonies.
« Monsieur Becquet, supérieur général, proposait les candidats aux
fonctions de missionnaire apostolique et même de supérieur ecclésiastique.
Les documents nécessaires lui étaient fournis avec un espace blanc pour les
noms des candidats qu’il désignerait. Bien sûr, il devait d’abord soumettre
ces noms à la Propagande et au Gouvernement qui pourvoyait au transport
35et à l’entretien des missionnaires. »
La Révolution française annule cet état de choses. Le 18 août 1792,
l’Assemblée législative supprime l’existence civile de la Congrégation du
Saint-Esprit. Le 4 juin 1793 le séminaire de Paris est loué, puis acheté en
1796.
La Congrégation du Saint-Esprit, supprimée en 1792, n’est à nouveau
reconnue qu’en 1805. En novembre 1804, Pie VII venu en France pour le
sacre de l’empereur Napoléon plaide en faveur du rétablissement de la
congrégation, ce qui est fait le 23 mars 1805. Elle est ainsi rétablie, mais
sans récupérer sa maison mère.
Cependant, la guerre reprend avec l'Angleterre, la défaite de Trafalgar, le
21 octobre 1805, interrompt toute communication et les Anglais occupent
toutes les colonies. La Guyane est occupée par les Portugais.
Les différends survenus entre le pape Pie VII et l’empereur en 1809
entraînent la suppression de la congrégation le 26 septembre 1809. En avril
1814, Louis XVIII entreprend la « restauration » de la France ; le 3 février
1816 il rend à la congrégation sa légalité et remet en vigueur son statut civil.
Toutefois, elle ne retrouvera sa maison mère que quelques années plus tard.
En Guyane, nous l'avons vu, le clergé divisé se réduisait peu à peu. La
formation et le recrutement avaient été suspendus.
Les réflexions seront entendues par les autorités et des réponses
pragmatiques ne tarderont pas. Dès que l’occupant évacue la Guyane, des
démarches sont entreprises. Le supérieur du Saint-Esprit monsieur Bertout
envoie assez rapidement trois prêtres en Guyane française, messieurs
36Guillier, Violot et Girardon.
Paul Nicolas Guillier, né à Flavigny (Côte d’Or), le 21 juillet 1770 avait
été curé à Dijon. « C’était un élève du séminaire du Saint-Esprit […] Il y
entra comme élève de philosophie en 1787. Pendant la Révolution, il
retourna dans son diocèse. Il reçut les ordres durant l’Empire et fut curé de
Digoin. C’est là que sa première vocation lui reprit et qu’il partit pour
37Cayenne en 1817. »

35 KOREN Henry, Les spiritains. Trois siècles d’histoire religieuse et missionnaire, Paris,
Beauchesne, 1982, 633 p.
36 A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Copie du mémoire pour les missionnaires de Cayenne, envoyé le 24
décembre 1819 au Ministre de la Marine et des Colonies.
37 JANIN Joseph, Le clergé colonial de 1815 à 1850, Toulouse, Basuyau, 1935, p.421.
26 Nicolas Viollot, né à Saint Dézert (Saône et Loire), le 18 novembre 1787
avait été vicaire à Digoin.
Et monsieur Girardon, né le 21 août 1786, est originaire de Faucon en
38Seine-et-Marne. Ce dernier ne restera pas longtemps dans la colonie. Il sera
par la suite promu préfet apostolique du Sénégal de 1825 à 1832.
39Le 13 septembre 1817, ces trois missionnaires embarquent à Brest. Ils
seront tous les trois affectés à Cayenne, autour de Legrand, déjà assez âgé.
Ce modeste renfort clérical, jugé suffisant en 1817, apportait
l’impression d’un retour de la religion dans cette colonie. Guillier est nommé
vice-préfet et, par le fait, selon la coutume, prêtre à Cayenne. Viollot et
Girardon sont curés. À la mort de Legrand en janvier 1818, Guillier devient
préfet apostolique et Viollot vice préfet. La colonie de la Guyane française
retrouve ainsi l’organisation religieuse qui la caractérisait avant la
Révolution.
En effet, avant la Révolution, la Guyane était une préfecture apostolique
avec à sa tête un préfet apostolique. Les attributions de ce dernier étaient
40précisées par l'ordonnance du roi du 24 novembre 1781.
Pour les œuvres tenues par les sœurs et les frères, des dispositions sont
prévues.
La décision d’envoyer quatre sœurs hospitalières à Cayenne avait été
prise d’un commun accord avec la congrégation de Chartres depuis 1814. Le
8 octobre 1814 monsieur le Comte Ferrand, alors ministre et secrétaire
d’Etat de la Marine par intérim, écrivait à la sœur supérieure en ces termes :
« Prière d’envoyer à Rochefort quatre sœurs de Charité pour le service des
41hôpitaux de Cayenne. »
Dès juillet 1817, le ministre de la Marine et des Colonies contacte son
homologue de l’Intérieur afin que les quatre Sœurs de la Charité soient
envoyées à Cayenne pour le service des hôpitaux de Cayenne. « Monsieur le
ministre, sur la demande de l'un de mes prédécesseurs, il avait été destiné en
1814 quatre Sœurs de la Charité de la maison de Chartres, pour le service
des hôpitaux de Cayenne. L’expédition de la Guyane ayant été alors
suspendue, ces quatre dames ne partirent point et il fut convenu qu’elles
resteraient disponibles pour la même destination. J’ai l’honneur de vous
prier de vouloir bien donner des ordres pour que les quatre hospitalières

38 C.C.S.Sp. Fichier général des prêtres coloniaux.
39A.C.S.Sp., 3Q1-1a., Copie du mémoire pour les missionnaires de Cayenne, envoyé le 24
décembre 1819 au ministre de la Marine et des Colonies.
40A.N., F 19 6200, Ordonnance du Roi, concernant les missions ecclésiastiques dans les
colonies françaises de l’Amérique, 24 novembre 1781
41 A.N., F 19 6210, Lettre du ministre et secrétaire d’Etat de la Marine par intérim, M. Comte
Ferrand, le 8 octobre 1814.
27 dont il s’agit se rendent sans aucun délai à Brest pour y attendre l’époque
42de leur départ.»
Très rapidement, le 14 juillet 1817, la sœur supérieure répond au
ministre de l’Intérieur. « Nous leur avons enjoint de se rendre à Chartres
43dans le plus court délai. » Ces sœurs sont très vite affectées à la colonie de
la Guyane.
Pour assurer l’œuvre hospitalière, le ministre de la Marine et des
44Colonies leur propose la même somme allouée en 1816 aux Sœurs de
Saint-Joseph de Cluny destinées à Bourbon, c'est-à-dire 600 francs. Des frais
de route de Chartres à Brest, à raison de 2.50 francs par « myriamètre »
seront comptés à Paris à leur fondé de pouvoir ou à Brest à elles-mêmes.
Pour ce qui est de leur traitement dans la colonie et de leur passage de
Brest à Cayenne, le ministre s'en réfère aux dispositions contenues dans la
dépêche de Monsieur le Comte Ferrand du 8 octobre 1814.
En novembre 1824, les religieuses hospitalières de la Congrégation de
45Saint-Maurice de Chartres employées dans la colonie sont au nombre de 6 :
Bordeaux Emilie, Riquet Magdeleine, Deshais Marie Fortunée, Bastide
Catherine, Chaveau dite sœur Reine, et Abellan.
Les sœurs de la Congrégation de Saint-Joseph de Cluny arriveront en
Guyane française un peu plus tard.
46Cette congrégation était toute jeune, l’idée avait germé, dans les
campagnes de Bourgogne dépourvues d’infrastructures pour l’instruction des
pauvres et le soulagement des malheureux. Là, quatre filles d’un cultivateur
avaient projeté de se dévouer à cette œuvre de religion et de charité. L’aînée
avait 17 ans. Elles quittèrent très vite leur village afin de s’installer dans la
ville voisine de Seurre, maison que leur père avait achetée pour elles. Peu à
peu, des jeunes filles voulurent s’associer à elles, l’aînée des quatre sœurs
projeta alors de former une société religieuse. Elle s'adressa à monseigneur
de Fontanges, évêque d'Autun qui fit les démarches auprès du gouvernement
afin d'obtenir l'approbation nécessaire pour ériger une congrégation.
L’approbation fut accordée par un décret du 2 novembre 1806.
Les statuts de la congrégation approuvés par l’évêque d’Autun, Mgr
Imberties furent transmis le 2 mars 1818 au ministre de l’Intérieur. Le
Conseil d'État les approuva le 11 septembre 1819. Enfin, le 22 septembre

42 A.N., F 19 6210, Lettre de Monsieur le Ministre de la Marine et des colonies à monsieur le
ministre de l’Intérieur, le 10 juillet 1817, relative à 4 sœurs de la charité destinées pour
Cayenne.
43 A.N., F 19 6210, Lettre de la sœur supérieure au ministre de l’Intérieur, le 14 juillet 1817.
44A.N., F 19 6210, Lettre de Monsieur le Ministre de la Marine et des colonies à monsieur le
ministre de l’Intérieur, le 10 juillet 1817, relative à 4 sœurs de la Charité destinées pour
Cayenne.
45 A.N., F 19 6208, Etat des religieuses hospitalières de la Congrégation de Saint Maurice de
Chartres, employées dans les colonies, novembre 1824.
46A.N., F 19 6208, Note sur la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny.
28 1819, une ordonnance du roi autorisait l'établissement formé à Bailleul pour
servir de noviciat aux sujets qui se destinent à porter des secours aux pauvres
et aux malades et à donner l'instruction gratuite aux jeunes filles de la classe
indigente non seulement en France mais encore dans les colonies
47françaises.
Le 31 janvier 1822, monsieur Clermont-Tonnerre demande à son
homologue, le secrétaire d'État de l'Intérieur, comme le protocole l'y
autorise, de prendre contact avec la supérieure des Sœurs de Saint-Joseph
afin que des sœurs soient envoyées dans les colonies françaises. Dans cette
lettre, il réclame 20 sœurs: « J’ai l’honneur de vous prévenir que sur ma
demande, madame la supérieure de la Congrégation de Saint Joseph a bien
voulu mettre à ma disposition pour être envoyer aux colonies le nombre de
sœurs indiqué ci-après :
- Quatre, pour former une nouvelle maison d'éducation à l'île Bourbon.
- le Sénégal.
- Huit pour la Guadeloupe où elles vont établir deux maisons
d'éducation.
- Quatre, pour une maison d'éducation à Cayenne.
Dans le nombre de ces sœurs sont comprises quatre économes que
madame la supérieure a désirés adjoindre aux maisons d'éducation à savoir
48; un pour Bourbon, un pour Cayenne, deux pour la Guadeloupe.»

Les sœurs arrivent en Guyane, vers la fin du mois d’avril 1822, avec
49trois mois de retard . Progressivement, d’autres arriveront. En novembre
501824 , l’effectif retenu est de huit sœurs pour la colonie de la Guyane
française. Cinq sont affectées au pensionnat de 6 à 8 jeunes et d’une classe
gratuite à Cayenne et trois autres sœurs à la prise en charge des malades à
l’hôpital de Mana. Mais apparemment, cet effectif n’est pas au complet. Sur
le terrain, dans un rapport intitulé, L'état des religieuses institutrices de la
congrégation de Saint-Joseph employées dans la colonie, rédigé par
51Monsieur Lareinz, conseiller d'État de l'administration des colonies , il n'est
fait mention que de cinq sœurs. Julien Marie-Thérèse est supérieure ;
Temisot Arsène et Commerçon Joseph sont sœurs à Cayenne ; Tronchin
Catherine et Ferré Louise sont affectées à Mana.

47 A.N., F 19 6208, Note sur la congrégation des sœurs de Saint-Joseph de Cluny.
48 A.N., F 19 6208, Lettre du ministre de la Marine et des Colonies à son Excellence le
ministre secrétaire d’État de l’Intérieur, le 31 janvier1822.
49 A.N., F 19 6210, Mémoire sur les besoins de la religion dans la Guiane Française, fait par
le préfet apostolique.
50 A.N., F 19 6208, État de la congrégation de Saint-Joseph de Cluny, novembre 1824.
51 A.N., F 19 6208, État des religieuses institutrices de la congrégation de Saint-Joseph de
Cluny employés dans les colonies, fait par le conseiller d’Etat de l’Administration des
colonies M. Lareintz, le 29 novembre 1824.
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