//img.uscri.be/pth/2797c0b99b31d81c51f792afd69d437b4083289d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Identité catholique et identité italienne

De
248 pages
L'ouvrage retrace les aléas des relations entre l'Eglise catholique et l'Etat italien, d'abord tendues, voire hostiles, puis plus conciliantes, avant d'analyser l'ambition actuelle du Vatican, faire de l'Italie "le point de départ de la misson universelle de la papauté", le modèle, l'exemple, l'archétype de la "nouvelle évangélisation", le laboratoire de ses futures campagnes à travers le monde.
Voir plus Voir moins

Identité catholique et identité italienne
L'Italie laboratoire de l'Église

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@\vanadoo.fr

@L'Harmattan,2007 ISBN: 978-2-296-02339-8 EAN : 9782296023390

Manlio Graziano

Identité catholique et identité italienne
L'Italie laboratoire de l'Église

L'Harmattan

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan ItaUa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI

1053 Budapest

de Kinshasa - RDC

Du même auteur: (sous la direction de) L'Italie aujourd'hui.

Situation et perspectives après le séisme des années 90
L'Harmattan, colI. Questions contemporaines, 2004
À paraître: L'Italie. Un État sans nation? Géopolitique d'une identité nationale incertaine Érès, 2007

Remerciements

Ma reconnaissance va avant tout à mes parents, desquels je tiens la passion pour la connaissance; à la mémoire d'Arrigo Cervetto, dont les textes ont été fondamentaux dans ma formation culturelle; à Marina, ma conscience heureuse. Un remerciement chaleureux aussi à Paolo Rampini, Susanna Jahier, René Le Plouhinec qui m'ont aidé dans mes recherches et ont veillé au bon sens et à la cohérence de certaines de mes déductions. Ainsi qu'à Michel Korinman, Michèle Merger, Gérard Redouté, Elena Sasso, Cristina Terrile et à Sara, naturellement, qui m'ont tous aidé d'une manière ou d'une autre.

Préface de Michel Korinman

Le livre de Manlio Graziano est un ouvrage de géopolitique majeur. D'abord, parce qu'il aborde un des problèmes fondamentaux de l'Italie, celui de sa faible identité nationale. Ensuite, parce qu'il traite de l'importance grandissante de l'Église catholique dans la Péninsule, donc à coup sûr en Europe et très probablement dans le monde entier. Vecteur intellectuel du travail de Graziano, les relations entre

l'Italie et le Saint-Siège.L'État se forme en 1861en tant que structure laÏque, à la fois contre les traditions religieuses d'un peuple dont la piété confine à la superstition et contre la présence territoriale d'un État ecclésiastique qui avait séparé pendant plus de mille ans le Nord du Sud et alimenté, mieux encore perpétué la fragmentation de l'ensemble. Chaque étape ultérieure de l'histoire italienne allait par la suite scander en même temps la reconquista de l'Église au détriment de l'État. Camillo Benso, comte de Cavour, le Premier ministre de l'unité italienne, ne souhaitait-il pas une « Église libre dans un État libre» ? Jusqu'au dernier livre en date consacré au sujet, Libera Chiesa. Libera Stato ? Il Vaticano e l'Itafia da Pia IX a Benedetto XVI, de Sergio Romano, marque à juste titre la porosité croissante de la frontière entre l'Église et l'État dans l'Italie contemporaine1. C'est que, martèle Graziano à juste titre, l'autorité qui émane de l'Église reste connue et respectée du monde entier; celle de l'État fait souvent l'objet « d'interrogations, de doutes, de méprises ». On comprend dès lors mieux dans quel sens la «traversée de la frontière» s'effectue « comme à la légère». Mieux: l'Italie, explique Graziano, sert de laboratoire à l'Église qui y rode des politiques par la suite applicables ailleurs. Non qu'il n'y ait eu, sur quatre continents, les expériences par exemple polonaise, chilienne, philippine ou mozambicaine, mais le cas italien demeure à cet égard central: une montée en puissance de l'Église dans la Péninsule ne peut qu'annoncer une ascension premièrement en Europe, à commencer par sa très laïque « fille aînée» française, et puis dans le monde. Justement: le Saint-Siège n'a jamais autant pesé en Italie depuis l'unification.

1

Milan, Longanesi,

2005.

Un candidat à la présidence de la République française n'a-t-il pas affirmé que la séparation de 1905 entre Église et État méritait d'être reconsidérée? L'auteur compte, en France mais également dans la Péninsule, parmi les meilleurs spécialistes du Vatican.

8

Introduction
« L'Église catholique est une complexio oppositorum. On dirait qu'il n'y a aucun contraste qu'elle ne puisse renfermer en elle-même. [...] Son histoire connaît des exemples de surprenante capacité d'adaptation, mais aussi d'intransigeance rigide, de courageuse capacité de résistance et de mansuétude empressée, d'arrogance et d'humilité». Carl Schmitt, Romischer Katholizismus und politische Form (1923)

Ceci est un livre qui traite du rapport entre l'identité italienne et l'identité catholique. Puisque les identités collectives sont des conventions idéales propagées et véhiculées par des forces sociales organisées, ce livre s'occupe du rapport entre l'État italien et l'Église catholique en Italie vue sous l'angle de leur capacité à transmettre un sens d'appartenance commune à leur sphère d'influence respective. Ceci n'est pas, cependant, un livre sur l'identité italienne pas plus que sur l'identité catholique. Le premier sujet exigerait un approfondissement spécifique, dont le rapport avec l'Église et l'identité qu'elle représente, ne serait qu'un (quoique très important) volet. Le second serait nécessairement un travail beaucoup plus imposant, et exigerait des connaissances et une compétence en matière religieuse qui vont beaucoup au-delà de nos intentions. Ce livre a l'ambition beaucoup plus modeste de s'intéresser à la rencontre et à la fréquente superposition de deux communautés représentées par deux institutions qui cohabitent dans la même ville, l'une sur la rive droite et l'autre sur la rive gauche du Tibre. La première y réside depuis deux mille ans, y a dominé presque sans contestation pendant plus de quinze siècles et n'en a perdu le contrôle que deux fois - sous Napoléon et sous la République de 1849 - sans compter la « captivité avignonnaise » (comme on l'appelle en Italie) et l'autoréclusion à l'intérieur des Murs léonins après la conquête italienne de 1870. L'autre y est arrivée à cette date, il y a moins de cent cinquante ans, sans jamais réussir à coaguler autour d'elle ce sens de communauté qui est le propre de l'autre. L'autorité qui émane de la première est connue et respectée dans le monde entier; celle

Identité catholique et identité italienne

qui émane de la seconde est souvent sujette à des interrogations, des doutes, des incompréhensions. Ce livre a été pensé et écrit pour un public non italien, et plus particulièrement pour le public du pays où nous avons choisi de vivre et de travailler. La France - fille aînée de l'Église - a connu les guerres de religion, le gallicanisme, la révocation de l'Édit de Nantes, la constitution civile du clergé, le Concordat, l'alliance entre le trône et l'autel, l'affaire Dreyfus et, enfin, la séparation de 1905. De toutes ces étapes, l'Italie n'a connu que le Concordat, conclu par ailleurs dans des conditions ô combien différentes. La divergence de ces deux destins pourrait suffire à justifier ce texte. Mais il y a aussi, à ce texte, deux autres raisons qui nous paraissent importantes. La première concerne ceux qui veulent essayer de mieux appréhender l'Italie d'aujourd'hui: à ceux-là, nous disons qu'il est impossible d'avoir une idée claire sur ce qui se passe sur la Péninsule si l'on fait abstraction de l'influence qu'y exercent l'Église et ses organisations. À l'époque où la Démocratie chrétienne constituait l'axe central de la politique italienne, on pouvait entendre dire que les séminaristes recalés étaient orientés vers des carrières de cadres du parti catholique. C'était une plaisanterie, bien entendu, mais souvent les plaisanteries ne sont à leur façon que le miroir déformant de la réalité. Néanmoins, à quelqu'un lui demandant s'il n'avait jamais eu de regrets, le vieux leader démocrate chrétien Giulio Andreotti a un jour répondu qu'il déplorait ne pas avoir pu devenir pape, et qu'il était désormais trop tard. Aujourd'hui que le lien entre la démocratie et le christianisme évoqué autrefois par le nom du parti dominant n'est plus aussi évident, le spectateur étranger aux affaires italiennes a tendance à se laisser distraire par d'autres phénomènes. Une analyse, même très superficielle, des directions vers lesquelles se porte majoritairement l'intérêt de la presse française lorsqu'elle s'occupe de l'Italie nous montre que Berlusconi se taille la part du lion, sans commune mesure avec d'autres acteurs fondamentaux de la vie du pays; le président de la Conférence épiscopale Camillo Ruini - dont l'influence a pourtant été jugée « souvent décisive sur la majorité de centre-droit et agissante aussi sur une grande partie du centregauche
»1

-

n'est que très rarement

cité2. Ce déséquilibre

est particuliè-

rement prononcé dans le cas des hebdomadaires qui, par leur nature, ne sont pas tenus à relater la chronique quotidienne et qui, de leurs grandes 10

Introduction

synthèses, finissent par évincer une grande partie de la réalité italienne, en réduisant notamment Ruini et le personnel politique catholique à la portion congrue.

I Courrier
Fazio Follini Casini Montezemolo

Int.al

I

Le Point

Le Monde

I Le Figaro I

Nombre de citations Courrier International: collection complète jusqu'au mois d'octobre 2005. Le Point, Le Monde, Le Figaro: période octobre 2004 - octobre 2005. Antonio Fazio fut le gouverneur de la Banca d'Italia, protagoniste d'un scandale retentissant en 2005, qui l'amena à démissionner. Marco Follini et Pierferdinando Casini sont les deux leaders de l'Union démocrate-chrétienne (centre-droit). Casini fut également président de la Chambre des députés (2001-2006). Luca Cordera di Montezemolo est le président du syndicat patronal italien, ainsi que de Fiat et de Ferrari. Dans la période prise en considération pour le Courrier International, Prodi était également * président de la Commission européenne.

La seconde raison concerne tout un chacun. Il est vrai que ce livre est consacré à l'important rôle sociopolitique que joue le catholicisme en Italie; mais, comme on le répétera à plusieurs reprises, l'Église a besoin de consolider son assise italienne pour faire de celle-ci le tremplin de son influence mondiale, à commencer par l'Europe. De là notre sous-titre: l'Italie est un laboratoire dans lequel les hiérarchies catholiques expérimentent leur capacité à conditionner les dynamiques internationales, voire à y jouer un rôle de premier plan. Aussi les thèmes et les caractéristiques du rapport entre l'État et l'Église en Italie, entre la population du pays et l'influence que le catholicisme organisé y exerce, sont-ils destinés à être
reproduits

-

à des temps différents et sous des formes différentes

-

dans

l'Europe tout entière. S'il est difficile de blâmer l'indifférence ou la lassitude avec lesquelles à l'étranger on regarde souvent les affaires italiennes, par contre on ne saurait trop conseiller de ne pas négliger ce qui se passe 11

Identité catholique et identité italienne

sur la rive droite du Tibre, et notamment pour ce qui est de ses rapports avec la rive gauche.

Parmi ses nombreux accès de mégalomanie, Mussolini se flattait d'avoir réussi à brider le penchant naturel des Italiens pour l'anticléricalisme. Tout en n'ayant personnellement jamais surmonté ce stade, le dictateur fasciste devait cependant composer tous les jours avec les différentes manifestations de la puissance de l'Église: aussi ses idées sur l'anticléricalisme n'étaient-elles que la projection de ses frustrations sur l'ensemble de la population du pays. En fait, les Italiens sont anticléricaux de la même manière qu'ils sont antigouvernementaux : entre 1946 et 1994,

l'exercicequotidien de l'Italien moyen était de maudire « ceux de Rome»
quitte, au moment des élections, à redonner régulièrement la majorité de ses voix à la Démocratie chrétienne. Ceux des habitants de la Péninsule qui se sont trouvés pendant très longtemps sous la domination directe de l'Église se comportaient pareillement. Il y eut même une période où la populace de Rome, à la nouvelle du décès du pape, s'emparait de sa dépouille, la traînait dans la boue et allait la jeter dans le Tibre: les autorités ecclésiastiques laissaient faire, car invariablement cette même foule se retrouvait quelques jours plus tard place Saint-Pierre pour acclamer le nouveau pontife. L'anticléricalisme est en fait l'un des sous-produits du subjectivisme intellectuel qui sévit sur la pensée théorique italienne depuis qu'il y a une pensée théorique italienne, à quelques rares exceptions près. Le propre du subjectivisme est de croire que les tendances profondes qui ont cours dans la société sont le fait de la volonté individuelle (ou de plusieurs volontés réunies), et qu'il suffit donc de changer les têtes pour modifier le cours des événements. Dans l'histoire du pays, les dirigeants qui se sont posé le problème de donner naissance à une cohésion nationale, se sont tous trouvés confrontés à une réalité qui allait dans la direction opposée, dans la direction du corporatisme et du localisme, bref de la fragmentation des intérêts et de la difficulté à les rassembler autour d'un intérêt général. Les plus volontaristes de ces dirigeants ont cru qu'il suffirait d'imposer aux Italiens de se sentir membres d'une patrie commune, pour que cette conscience collective surgisse sur les débris de quinze siècles de luttes intestines. La dernière expérience de ce genre, on le sait, s'acheva sur une guerre 12

Introduction

civile sanglante et sur l'asservissement du pays à quatre puissances étrangères qui se combattaient sur son sol à grand renfort de persécutions, déportations et bombardements aériens. Parmi les nombreux dégâts du subjectivisme, l'anticléricalisme est de loin le plus anodin, du fait de son caractère quasi inoffensif et de son très faible ascendant sur les masses. Il n'y a qu'une force qui l'a toujours pris au sérieux, au moins en public: l'Église elle-même. Il a suffi que le Parlement européen rejette la candidature du très catholique Rocco Buttiglione au poste de Commissaire à la Justice, en octobre 2004, pour que les hiérarchies réagissent en évoquant, par la voix du cardinal Renato Martino, les « puissants lobbies culturels, économiques et politiques, mus essentiellement par des préjugés contre tout ce qui est chrétien». De « nouvelles inquisitions pleines d'argent et d'arrogance », poursuivait Martino,

voudraient réduire les chrétiens au silence à travers

«

l'intimidation, le

mépris public, la discrimination culturelle et la marginalisation »3. À cette même occasion, le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la

foi, le cardinal Joseph Ratzinger quant à lui ajoutait qu'un

«

sécularisme

agressif et même intolérant» serait en train de restreindre « l'espacepublic de la vision catholique et chrétienne »4. Et quelques mois plus tard dans les colonnes du Carriere della Sera, un journaliste célèbre relayait ces préoccupations en mettant en garde contre 1'« obsession de racler, soustraire,jaire disparaître et effacer même lexicalement tout ce que l'on peut ramener même de loin à un cadre "chrétien" »5. Ce « syndrome de l'Église du silence »6, comme on l'a appelé, est une des manifestations de la capacité des responsables ecclésiastiques à

mettre, dans chacune de leurs démarches, « autant de politique que la république romaine en mit à conquérir la moitié du monde connu », comme l'écrivait Voltaire7. La bataille contre la «marginalisation» du discours
religieux, dont Ratzinger

-

devenu pape

-

a fait la bannière

du ralliement

des catholiques, n'est que la dernière version de la bataille pluriséculaire contre la laïcisation de la vie publique. Elle présente plusieurs avantages: elle explique et justifie l'état de minorité dans laquelle se trouvent les catholiques pratiquants dans la société sécularisée (une minorité qui est cependant de loin la moins minoritaire de toutes les autres minorités organisées agissant dans la société), renforce l'esprit de cohésion interne et oblige les adversaires (vrais ou présumés) à se disculper, en les mettant ainsi sur la défensive. Dans ce contexte, il est évident que toute prise de 13

Identité catholique et identité italienne

position ouvertement anticléricale va dans le sens de donner des arguments faciles au syndrome d'encerclement et finit donc par renforcer la politique du Vatican. Mais il y a aussi une autre forme plus sournoise et plus dangereuse d'anticléricalisme. C'est celle qui croit voir, dans l'élargissement de l'influence de l'Église, l'action de forces plus ou moins occultes ou bien l'effet d'une sorte de politique de noyautage de la sphère publique. C'est une théorie qui, diversement déclinée, doit sa fortune en Italie à la tendance d'un certain courant historiographique à raconter l'histoire récente de la Péninsule comme le fait d'un ou de plusieurs complots, dont les ficelles seraient tenues tantôt par la CIA, tantôt par les services secrets, tantôt par d'autres agents encore plus secrets. Ces thèses représentent le zénith de la vision subjectiviste de la réalité, autrement dit le nadir de la possibilité d'en comprendre les véritables dynamiques. Si l'Italie a pu être, de la Contre-réforme au processus d'unification européenne, le « laboratoire de l'Église», ce n'est pas parce que des prélats ont tramé dans l'ombre des relations occultes avec les puissants de la Terre, ont marchandé des faveurs, ont disposé leurs pions, se sont prévalus d'un réseau financier impénétrable. Ils l'ont fait, certes; mais cela n'explique rien. Tous les centres de pouvoir nouent des relations plus ou moins occultes, marchandent des faveurs plus ou moins licites, disposent leurs pions plus ou moins officiels et ont des réseaux financiers plus ou moins avouables. La spécificité du rapport entre l'Italie et l'Église ne réside donc pas là. Elle n'est pas occulte ni cachée. Elle réside, tout simplement, dans la nature particulière du rapport de force entre l'une et l'autre. Ce ne sont pas les «divisions du pape» qui font la force de

l'Église.Il y a eu une période,bien entendu, où ces « divisions» ont eu leur
mot à dire. Ce n'est plus le cas maintenant, et depuis très longtemps. Et pourtant, on constate, on étudie, on mesure cette force, même si elle se manifeste sous des formes qui lui sont tout à fait particulières et uniques. Et pour la mesurer correctement, pour en évaluer l'incidence, il faut naturellement l'insérer dans un système de forces relatives, dans un système, comme on le dit dans le langage de la politique, de rapports de force, qui seul peut expliquer certaines dynamiques historiques. C'est ainsi que l'on

14

Introduction

peut vérifier que l'incidence de l'Église sur les affaires de la Péninsule n'a pas toujours été la même. Seule structure implantée sur le territoire ayant survécu à l'effritement de l'Empire romain, l'Église a joué pendant des siècles un rôle administratif de première importance en continuant à occuper des fonctions relatives à la vie civile (naissances, mariages, décès) délaissées par l'État, des fonctions qui lui ont permis d'établir et de consolider un rapport quotidien direct avec l'ensemble de la population. Et ce, avant même de devenir une puissance politique au sens propre du terme, capable, en vertu notamment de son centralisme, d'évoluer de façon autonome, et sans en être affectée, au milieu du morcellement féodal. Par un habile jeu de balancing of power assorti d'un des plus célèbresfaux de l'histoire - la prétendue donation de Constantin -, la Curie romaine a bâti le premier État « moderne» de la Péninsule. Au fil des siècles, le rôle politique du Patrimonium Petri s'est modifié jusqu'à devenir, aux yeux de nombreux observateurs, le responsable principal de l'échec de l'unification aux xve et XVIe siècles. La Contreréforme a fait de l'Italie le rempart ultime de la catholicité: le néerlandais Adriaan Florensz Dedel, précepteur de Charles Quint, élu en 1523, fut le dernier pape non italien. L'État de l'Église inscrivait ainsi dans la continuité historique son caractère de seul État de la Péninsule gouverné par des Italiens, et ce, dans les mêmes années où une petite dynastie française traversait les Alpes et établissait, en 1563, la capitale de son duché à Turin. Selon Gobetti et Gramsci, ce serait justement en vertu de son « itaIianité » que l'Église contre-réformiste aurait créé les conditions historiques, et transmis à l'ensemble du pays des caractères qui ne seraient pas étrangers à l'absence d'une révolution bourgeoise nationale italienne. En effet, trois siècles plus tard, l'unification du pays ne sera possible qu'en bravant l'opposition farouche de Rome. Ainsi, malgré une législation bienveillante, dans le nouveau royaume de 1'« usurpateur subalpin» l'Église catholique sera considérée pendant des décennies avec suspicion, comme une force potentiellement séditieuse et subversive. Cette méfiance alimenta aussi les sporadiques manifestations d'anticléricalisme intellectuel dont on parlait plus haut. Il faudra attendre sa transformation de structure essentiellement aristocratique et féodale en structure dynamiqueet « populaire» du capitalisme financier pour que l'Église réintègre progressivement le jeu politi15

Identité catholique et identité italienne

que national, jusqu'à la consécration officielle de la pacification avec l'État fasciste, en 1929. Mais ce n'est qu'après le fascisme, lors du quasimonopole politique de la Démocratie chrétienne, que le Vatican a pu songer à l'édification d'une «république guelfe» où «nation italienne» et « nation catholique» arrivent finalement à coïncider. Ce rêve, toutefois, fut de courte durée: la « sécularisation» de la société, véhiculée, en Italie comme partout ailleurs, par l'exode rural et l'industrialisation, a fait en sorte que, comme l'avouait dès 1958 l'archevêque de Milan Giovanni Battista Montini, « la très grande partie de nos fidèles sont des infidèles et le nombre de ceux qui sont distants dépasse celui de ceux qui sont proches »8. C'est justement sous le pontificat de Montini - devenu Paul VI qu'eut lieu le référendum de 1974 sur le divorce. Avec celui de 1981 sur l'IVG, ces deux référendums ont sonné définitivement le glas de l'ambition d'« instaurare omnia in Christo »9,faisant apparaître pour la première fois la divergence entre l'enseignement moral de l'Église et les habitudes comportementales des Italiens. Par un de ces paradoxes apparents qui ont jalonné le cours de toute l'histoire de l'institution catholique, c'est précisément au moment du long crépuscule de la république démocrate-chrétienne que l'autorité de l'Église a recommencé à rayonner en Italie plus que partout ailleurs, d'une lumière qui ne souffre guère d'ombre. Ce paradoxe a donné lieu, bien évidemment, à de nombreuses et diverses explications. Parmi les plus sérieuses, il faut en citer au moins trois, qui se trouvent par ailleurs souvent combinées et corrélées entre elles: les thèses qui mettent cette réussite sur le compte du charisme et de l'habileté personnelle de Karol Wojtyla; celles qui soulignent la capacité acquise par l'Église au cours de siècles à garder dans toute circonstance le
cap ainsi que l'autonomie

-

autant spirituelle

qu'organisationnelle

-

de

sorte qu'elle se présente comme le seul (ou un des rares) pôle d'autorité subsistant lors des crises politiques majeures; celles, enfin, qui inscrivent la stratégie wojtylienne dans le cadre d'une situation internationale particulièrement propice à son épanouissement. Quel que soit l'élément prioritaire identifié par l'un ou l'autre de ces filons interprétatifs, la spécificité italienne en constitue une sorte de double vérification: d'une part, pour ce qui est de l'attention spécifique que l'Église porte au rôle particulier de l'Italie dans le cadre de sa stratégie universelle; d'autre part, pour ce qui est du cas spécifique de la crise italienne des années quatre-vingt-dix, qui a 16

Introduction

mis à l'épreuve une fois de plus la capacité de la structure ecclésiale à faire face à une rupture politique majeure comme defensor civitatis de dernier ressort. Le poids de l'Église sur la société italienne ne concerne évidemment pas seulement les legs du passé. Aujourd'hui, sont de plus en plus nombreuses les voix de ceux qui reprennent, avec des nuances plus ou moins marquées, la thèse selon laquelle identité italienne et identité religieuse catholique se superposent. Ces allégations semblent bénéficier de la crise institutionnelle que le pays a vécue et de la déliquescence des autres identités dites laïques, toujours plus diaphanes, face à une identité catholique forte et inflexible telle qu'eUe a été restaurée sous le pontificat de Karol Wojtyla et sous la direction doctrinale de Joseph Ratzinger. Mais cette explication, encore une fois, ne saurait pas suffire. En réalité, la force de l'Église doit se mesurer au moins sur trois plans: sur le plan de l'intransigeance culturelle, sur celui de la solidité organisationnelle, et last but not least, sur Ie plan de l'analyse des tendances de la société. Face au déclin démographique occidental en général et italien en particulier, et face donc à la nécessité d'importer de grandes quantités de main-d'œuvre étrangère, l'Église semble être la seule institution capable de donner des réponses claires et cohérentes sur la question. D'une part, elle peut revendiquer la continuité d'une politique nataliste intransigeante menée parfois contre vents et marées malthusiens. Les campagnes contre la contraception et contre l'avortement ne sont pas des incidents de parcours ni, comme on le pense souvent, des résidus d'une mentalité rétrograde et « sexophobe » : elles sont les jalons d'un positionnement qui, depuis les années soixante, se préparait avec clairvoyance aux effets inévitables du développement1o. D'autre part, l'Église a dessiné une ligne sur l'immigration qui ne risque guère de se plier aux humeurs apparaissant tour à tour au sein de la société: ne devant pas se prêter aux aléas des compétitions électorales, elle est en effet dispensée de la nécessité de flatter ces humeurs. Grâce à sa solidité culturelle, elle peut déployer son action d'accueil, parfois très tangible, tout en gardant son identité, et même en la proposant aux nouveaux venus ne serait-ce que comme modèle: s'il n'est pas rare que l'immigré ait à se plaindre de la manière dont les autorités italiennes l'ont traité, cela 17

Identité catholique et identité italienne

arrive beaucoup moins fréquemment quand il a affaire avec des organisations catholiques. Mais la cohérence identitaire de l'Église ne laisse pas non plus indifférents ceux qui sont plus sensibles à ce qu'ils appréhendent comme un risque de contamination, voire d'« agression» culturelle. Il est évident que l'Église ne peut que devenir un point de repère pour une communauté ébranlée par les prodromes d'un « choc des civilisations» présenté, par les responsables catholiques eux-mêmes, tantôt comme étant déjà en coursll, tantôt comme inéluctable, tantôt comme évitable grâce au déploiement, justement, des vertus chrétiennes. L'Église constitue un point de repère dans la mesure où elle présente une identité solide, supportée par la capacité de comprendre les dynamiques profondes de la société et des relations politiques et par une organisation ramifiée, solidement implantée à tous les niveaux de la vie sociale. C'est grâce à ces caractéristiques - absentes ou gravement déficitaires dans le cas de l'État italien - que les responsables ecclésiastiques ont pu mettre à l'ordre du jour la superposition entre identité catholique et identité italienne sans ne guère rencontrer de résistance auprès des autorités publiques de la Péninsule. Deux mots, pour finir, sur ce dont ce livre ne parlera pas. D'abord, il ne parlera, à aucun moment, de religion. L'Église sera ici analysée en tant qu'institution et en tant qu'ensemble de structures œuvrant au sein de la société. Nous sommes bien conscient que « l'Église », toujours au singulier, est parfois une formule restrictive et parfois même une abstraction, dont nous nous sommes servi pour rendre plus aisée la compréhension du lecteur. Sous ce terme général, nous inclurons aussi bien l'autorité et les prises de position du pape, que celles de la Curie voire de la Conférence épiscopale, tout en sachant pertinemment qu'il s'agit là de trois articulations de « l'Église» qui jouissent d'une relative autonomie. De la même

manière nous nous servironsde qualificationscourantestelles que « SaintSiège» ou « Vatican», comme des synonymes d'« Église», ce qui est inexact aussi bien lexicalement que pratiquement. Mais, nous le répétons, ceci n'est pas un essai sur l'Église et sur ses articulations, ainsi nous fionsnous à l'indulgence de nos lecteurs. Il y a pourtant un autre problème, plus substantiel, résultant de cette simplification. Dans un essai paru en France en l'an 2000, Andrea Riccardi rappelait que même après l'unification, il aurait été plus correct 18

Introduction

de parler de l'existence des « diverses Églises italiennes» 12; même à nos jours, il existe au sein du catholicisme italien plusieurs courants, plusieurs sensibilités et, aussi, plusieurs antennes et plusieurs courroies de transmission de la ligne officielle, plusieurs mouvements qui sont parfois en état de conflit réciproque ouvertl3. La nature même de l'Église (et l'un des secrets de son succès) est d'être une « complexio oppositorum », comme le disait Carl Schmitt en 1923. Néanmoins (ou, peut-être, pour cela même), l'organisation ecclésiale dans son ensemble demeure la structure la plus rigidement centralisée existant actuellement, et pas seulement en Italie. Et rarement, dans son histoire, la discipline formelle a correspondu d'aussi près à la cohésion réelle entre ses membres qu'elle y correspond aujourd'hui. La seconde question dont on parlera très peu dans ce livre est le rôle de la finance catholique dans l'Italie contemporaine. Bien entendu, nous serons obligé d'en parler à propos de la transformation de l'Église catholique de structure essentiellement féodale à structure essentiellement capitaliste, car dans notre analyse, c'est précisément là que se trouve la clé de voûte de sa survie après le séisme provoqué par la fin de son pouvoir temporel. Mais nous ne parlerons pas de l'Institut pour les œuvres de religion (lOR), la banque dirigée par Mgr Paul Casimir Marcinkus, accusée au début des années quatre-vingt par le parquet de Milan de blanchiment d'argent pour ses relations étroites avec les banquiers Roberto Calvi et Michele Sindona, liés, ces derniers, à la mafia et tous les deux éliminés par celle-ci14.Nous ne parlerons pas non plus des opérations licites de l'IOR, de ses placements dans Immobilière des Champs-Elysées, dans General Motors, Shell, ou autres General Electric. L'Église est une structure mondiale qui doit assurer non seulement la gestion de la Cité du Vatican, un État sans recette fiscale, mais avec 2 600 fonctionnaires, mais aussi celle des nonciatures apostoliques dans le monde entier ainsi que tous les diocèses qui sont dans l'impossibilité de s'autofinancer. Sachant que les cardinaux touchent un salaire de 1 500 euros, il nous semble que toute spéculation sur la concupiscence des curés serait grotesque en plus d'être infondée. Nous ne parlerons pas non plus - même si l'on touche là directement à la question du rapport structurel entre l'Église et l'État italien de la très puissante « finance catholique» qui, née dans les années suivant immédiatement l'unification du pays, s'est transformée en un ensemble 19

Identité catholique et identité italienne

d'instituts de crédit en mesure de croiser le fer avec la « finance laïque»
sur toutes les affaires principales de l'économie italienne au moins jusqu'à la fin des années 199015.L'élan avec lequel le monde catholique s'est élevé pour défendre le gouverneur de la Banca d'Italia, le catholique Antonio Fazio, au moment où celui-ci avait perdu presque tous ses appuis, en dit long sur les intérêts qui sont derrière ces potentats financiers16. Cependant, les banques catholiques sont des opérateurs économiques parmi d'autres, qui soutiennent évidemment les secteurs politiques et institutionnels qui sont susceptibles d'en défendre les intérêts ainsi que le font tous les opérateurs économiques. Nous rejetons par là aussi bien la prétention de certains de

voir, dans la « finance catholique», le côté éthique du capitalisme que la
prétention de réduire la force actuelle de l'Église au poids de ses organisations économiques. Celles-ci ont été décisives, on ne le répétera jamais assez, dans le tournant de la fin du XIXe iècle et ont grandement contribué à s la santé de l'institution ecclésiastique; mais toute tentation d'y voir la raison suffisante du rayonnement du catholicisme empêche de voir et d'analyser une réalité qui est beaucoup plus complexe. C'est précisément dans cette réalité complexe que nous essayerons de pénétrer. Avec la conscience de ne pouvoir qu'introduire le lecteur dans un monde dont les plis et les replis sont presque aussi nombreux que les moments dont le rapport entre l'Église et l'État en Italie est fait. Plis et replis qui, tous les jours, continuent de s'accroître en nombre et en complexité. En ouvrant la onzième assemblée générale du synode des évêques, en octobre 2005, Benoît XVI répétait un concept sur lequel Joseph Ratzinger avait insisté durant toute sa période à la tête de la Congrégation

pour la doctrine de la foi: « La tolérancequi admet pour ainsi dire Dieu
comme une opinion privée, mais lui refuse le domaine public [...] n'est pas tolérance, mais hypocrisie »17.Il ne s'adressait pas aux Italiens, le pape, mais à 256 « pères synodaux» en provenance de 118 pays différents. Toutefois, la référence implicite à la polémique en cours en Italie ces jours mêmes sur les « ingérences» des responsables ecclésiastiques dans les affaires italiennes montrait que les recettes qui connaissent le succès dans la Péninsule sont destinées à devenir, aux yeux de l'Église, des recettes valables pour le monde tout entier. 20

Introduction

Les résultats du référendum de juin 2005, selon le cardinal Ruini,

ont prouvé que l'Italie « n'estpas aussi déchristianiséeque les moyens de
communication veulent souvent le faire croire »18.Le but de ce livre est d'essayer de comprendre à quel point ces affirmations illustrent la réalité, et comment on en est arrivé là. L'affirmation de Benoît XVI selon laquelle la prétention de faire de la religion une affaire privée n'est qu'hypocrisie correspond exactement à la situation dans laquelle l'Église catholique se trouve en Italie: nier qu'elle soit une actrice principale de la vie publique serait en effet purement et simplement hypocrite.

1 Alberto Ronchey, La politica deI cardinale, in Corriere della Sera, 14 juillet 2005. Selon l'historien catholique Pietro Scoppola, les inteIVentions de Ruini sur les questions italiennes « laissent parfois la sensation d'une dureté idéologique et d'une dimension plus politique que pastorale» (entretien accordé au Sole 24 Ore, 21 septembre 2005). Dans La Stampa du 25 septembre 2005, Riccardo Barenghi est allé jusqu'à affirmer que « c'est lui [Ruini] qui montre le chemin aux coalitions politiques». 2 Rara avis, l'article de Jean-Jacques Bozonnet, paru dans Le Monde du 23 mars 2005,

((

L'influence de l'Église s'est diffusée à tous les partis politiques de la Péninsule»)

cons-

titue une louable exception. 3 Déclarations recueillies par Laurent Morino, RFI, 19 octobre 2004. Le cardinal est le président de la Commission Justice et Paix du Saint-Siège. 4 Entretien accordé au quotidien La Repubblica, 19 octobre 2004.

Martino

5 Pierluigi Battista, Papa Benedetto XVI e il tabù anticristiano, in Corriere della Sera, 9 juillet 2005. 6 Ainsi Chiara Saraceno, La sindrome della Chiesa del silenzio, in La Stampa, 3 octobre 2005. 7 Voltaire, Siècles de Louis XIV et de Louis ~ Paris, Imprimerie de Pierre Didot l'aîné, et de Firmin Didot, an XI (1803), p. 22. 8 Giovanni Battista Montini, La carità della Chiesa verso i lontani, in Rivista Diocesana di Milano, n. 47, 1958. 9 « Instaurare omnia in Christo qure in cœlis et qure in terra sunt » est une devise tirée de la Lettre de Saint Paul aux Éphésiens (1,9). Elle fut utilisée par de nombreux papes (dont Pie XI) et notamment par le fondateur du Parti populaire, ancêtre de la Démocratie chrétienne, le curé sicilien Luigi Sturzo.
10

La lettre encyclique Humanœ vitre, de Paul VI, sur « le très grave devoir de transmet-

tre la vie humaine » (~ 1), est du 25 juillet 1968. 11 Le 7 juillet 2005, quelques heures après les attentats de Londres, le secrétaire d'État du Vatican Angelo Sodano en appelait aux « hommes de bonne volonté présents dans toutes les religions» pour qu'ils « mettent fin à ce choc de civilisations, au nom du même Père qui est aux cieux». 12Andrea Riccardi, L1talie,jardin de l'Église, in Hélène Carrère d'Encausse, Philippe Levillain (sous la direction pp. 124. de) Nations et Saint-Siège au XX! siècle, Paris, Fayard, 2000,

21

Identité catholique et identité italienne

13Interviewé par n Sole 24 Ore du 23 octobre 2005 à la fin du synode, l'archevêque de Chieti-Vasto, Mgr Bruno Forte affirmait notamment: «Il y a une grande variété de positions, même si l'on se sent partout comme une seule Église, dont le chef visible que tous reconnaissent est l'évêque de Rome». 14 Sur les affaires liées au lOR et au Banco Ambrosiano de Calvi, on peut lire Les mystérieux affairistes du Vatican, de Jacques Duquesne, in L'Expansion n° 682, janvier 2004, et L'affaire de la «banque des prêtres» a ressurgi mercredi, d'Eric Joszef, Le Temps, Genève, 20 octobre 2003. 15Parmi les instituts de la « finance catholique », rappelons le réseau des Banques populaires (dont la Banca popolare di Lodi), l'ensemble des Caisses d'épargne (dont la plus importante du monde, la Cariplo, Casse di risparmio delle provincie lombarde), la Banca di Roma, Ambroveneto (née de la fusion entre Ambrosiano e Antoniana Veneta), Banco di Santo Spirito, etc. Comme le fait remarquer Edmondo Berselli (La Repubblica, 12 septembre 2005), les raisons de l'opposition entre «finance laïque» et « finance catholique» ont cessé d'être au moment où l'Église a décidé d'investir l'ensemble de la société et non plus un secteur seulement de celle-ci, exactement comme dans le système politique. 16Selon l'ex directeur de la Rai, Ettore Bernabei (Opus Dei), les attaques portées contre Fazio sont le fait de machinations de « milieux protestants liés à des circuits maçonniques» (cité par Berselli, art. cit.). Pour Rocco Buttiglione, on veut frapper Fazio «parce qu'il va à la messe chaque dimanche» et parce que « sa fille a décidé de prendre les vœux» (Corriere della Sera, 13 septembre 2005). Fazio était accusé d'entrave à l'action pénale, escroquerie aggravée et abus de pouvoir pour avoir essayé d'empêcher l'OPA lancée par ABN Amro contre Antonveneta et d'avoir favorisé la contre-OPA de la Banca popolare italiana de Gianpiero Fiorani. Les charges contre Fazio étant le fait d'une mise sous écoute téléphonique, le cardinal Ruini aussi s'est exprimé contre l'illégalité de cette pratique d'enquête. Le gouvernement, quant à lui, a rapidement approuvé une loi visant à interdire l'abus d'écoutes téléphoniques et les limiter aux enquêtes concernant le terrorisme ou la mafia. 17Rapporté par Isabelle de Gaulmyn, in La Croix, 2 octobre 2005. 18Cité dans Avvenire, 15 juin 2005.

22

1. Un tremplin pour l'Europe

I. Déliquescence civile et solidité religieuse

Pour aborder la question de l'importance accrue de l'Église dans la société italienne à partir des années 1990, il faut d'abord succinctement illustrer le contexte dans lequel elle s'insère. Entre 1990 et 1994, la vie politique italienne a été secouée par une des crises les plus graves de toute l'histoire du pays. Les partis, les hommes et quelques-unes des institutions qui avaient été les piliers de la République pendant presque cinq décennies ont disparu en quelques mois. La Démocratie chrétienne - qui avait été de tous les gouvernements depuis 1944 - a explosé, se fragmentant en une « galaxie catholique» repartie sur l'ensemble de l'échiquier politique; avec elle, ont sombré les uns après les autres tous les partis qui avaient peuplé la vie politique du second après-guerre. Aux élections du printemps 1994 - les premières avec le nouveau système électoral majoritaire -, seuls deux partis parmi ceux qui avaient participé au scrutin de 1992 se sont présenté à nouveau: les deux morceaux de l'autre « grand cuirassé» du système parlementaire italien le Parti communiste - touché et coulé par les fragments du Mur de Berlin dès l'aube de la nouvelle décennie. Cette rupture a été si rapide et si radicale que, pendant longtemps, on a eu recours, pour en parler, à la métaphore de la « révolution ». En fait, tous les observateurs reconnaissent aujourd'hui que ce qui s'est passé a été l'effet de la fin des équilibres internationaux « bipolaires» sur une situation interne délicate et, depuis quelques années déjà, entrée dans une phase critique, à en juger au moins par la série ininterrompue de huit dissolutions anticipéesl du Parlement entre 1972 et 1996. La reconquête de la souveraineté allemande et l'effondrement de l'Union Soviétique ont creusé sous les pieds de l'Italie un vide stratégique. Pendant les quarante-cinq années du second après-guerre, la Péninsule fut

un pays « à souverainetélimitée» : et ce, non seulement en raison de son
statut de pays vaincu, mais aussi parce que ses structures économiques dispersées et à faible productivité ont toujours rendu problématique l'essor

Identité catholique et identité italienne

de plusieurs grands groupes dynamiques en mesure de rallier autour d'eux des coalitions d'intérêts suffisamment importantes pour représenter l'intérêt général des classes productives du pays. Cette subordination par rapport au statu quo international a dispensé la classe dirigeante du pays de la nécessité de chercher elle-même une perspective stratégique pour son propre développement. Dans un pays qui n'avait ni l'habitude ni les moyens pour définir les contours de ce que l'on appelle communément 1'« intérêt national», la disparition du cadre stratégique de référence a soudainement créé un vide stratégique. Ce déficit structurel est allé s'ajouter aux difficultés économiques conjoncturelles (inflation de 6,4 %, déficit public de 10,1 %, une dette accumulée correspondant à plus de 100 % du PIB) et à une pression fiscale passée d'environ 26 % à la moitié des années soixante-dix à plus de 40 % au début des années quatre-vingt-dix2. Les problèmes structurels se combinant aux problèmes conjoncturels, ils ont formé le terreau d'où est née la crise qui a affecté le pays durant cette décennie. Ce double désarroi - typique du pays et spécifique de la phase
historique en question

-

n'est pas sans rapport

avec le problème

de

l'identité italienne incertaine ou, comme le dit Marc Lazar, «pirandellienne »3. En Italie, en effet, le problème de l'identité faible est un problème structurel que la fin des équilibres de Yalta et la crise des années 1990 n'ont fait que ramener à la lumière du jour. Il est en effet symptomatique que les études sur ce sujet n'aient commencé à apparaître, de plus en plus nombreuses, qu'en correspondance avec cette crise, en même temps que l'ouverture d'un débat autour des « intérêts nationaux »4. Il est donc assez compréhensible qu'en l'absence d'une identité et d'une perspective stratégique, et dans une situation de crise, les forces qui, elles, disposent d'une identité et d'une perspective stratégique et qui ne sont pas en crise émergent et soient destinées à voir leur rôle exalté. Naturellement, les choses ne sont pas aussi simples qu'elles en ont l'air. Pour ce qui est de l'Église catholique, il ne faut pas oublier qu'au cours des presque cent cinquante ans d'histoire italienne, tout en disposant d'une identité forte et d'une présence bien enracinée dans la société, elle s'est néanmoins trouvée plus d'une fois elle aussi dans le flou stratégique, tout au moins pour ce qui est de son rapport avec la réalité politique de la Péninsule. Et même lors de la crise des années quatre-vingt-dix, la disparition de la Démocratie chrétienne - c'est-à-dire de son point de re24