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Idéologies, religions et libertés individuelles

De
356 pages
Face aux enjeux de la mondialisation, la nécessité de libérer la faculté d'adaptation et la puissance créatrice impose de s'interroger sur l'impact des dogmes traditionnels, idéologiques et religieux, pour en revisiter les origines et la logique, presque systématiquement hostile à l'affirmation individuelle.
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Idéologies, religions et libertés individuelles

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions

Marie-Noëlle AGNIAU, Médiations du temps philosophie à l'épreuve du quotidien 2, 2008.
penser le mouvement, 2008. Xavier ZUBIRI, Structure dynamique

présent.

La

Christian SALOMON (Textes réunis et présentés par), Marey,
de la réalité, 2008.

Secondo

BONGIOVANN!,

La

Philosophie

italienne
Cacciari,

contemporaine à l'épreuve Vitiello, Severino, 2008.

de Dieu. Pare ys on, Vattimo,

Gotthard GÜNTHER, La conscience des machines. Une métaphysique de la cybernétique (3e édition augmentée), suivi de « Cognition et Volition », 2008.

E. ESCOUBAS, L. TENGELYI, Affect et affectivité dans la
philosophie moderne et la phénoménologie, 2008. Michèle AUMONT, Universel Ignace de Loyola I, 2008.

Vincent TROVATO, Le concept de l'être-au-monde
Heidegger, 2008. Bertrand DEJARDIN, Nietzsche, 2008. L'art et la vie. Éthique et esthétique

chez
chez

Christian MERV AUD et Jean-Marie SEILLAN (Textes rassemblés par), Philosophie des Lumières et valeurs chrétiennes. Hommage à Marie-Hélène Cotoni, 2008. Bertrand DEJARDIN, L'art et la raison. Éthique et esthétique chez Hegel, 2008. Guillaume PENISSON, Le vivant et l'épistémologie des concepts, 2008.

Bruno Munier

Idéologies,

religions

et libertés individuelles

L' Harmattan

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005

Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04458-6 EAN : 9782296044586

Merci à mon épouse, Francine, pour sa tendresse,
son constant soutien et son amour.

AVANT-PROPOS

Derrière le thème de la liberté se posent de sempiternelles interrogations, comme celles concernant la relation unissant l'individu au groupe ou encore celles touchant aux idéologies, leur rôle et la puissance de leur fonction normative, sans oublier l'éternel question de la place de l'homme et de son rôle au sein de l'univers. Mille fois analysée, objet de très nombreuses constructions théoriques (souvent contradictoires), déchaînant ici et là les passions et ce depuis l'aube des temps, la problématique de la liberté s'est invitée à chaque étape (pour ne pas dire à chaque instant) de l'histoire désormais bien longue des civilisations. Elle se pose aujourd'hui encore, mais avec une acuité sans doute jamais égalée si l'on considère les défis que doit affronter l'humanité à l'aube de ces temps nouveaux, alors que la globalisation des enjeux et une course technologique effrénée engendrent des conséquences économiques, sociales, politiques ou écologiques redoutables. Ce monde en mutation rapide surprend bien sûr et inquiète par la soudaineté et l'ampleur d'un mouvement qui nous affecte tous, et la perte de certains repères qui en découle encourage parfois (trop souvent) un retour vers les traditions et les dogmes religieux... Bien évidemment, de telles évolutions ne peuvent qu'avoir de très profondes conséquences sur l'organisation ou le fonctionnement des communautés humaines ainsi que sur la place ou le rôle qu'y prend l'homme, la liberté d'action qui lui est accordée ou encore (et surtout!) sa faculté à prendre des initiatives. En fin de compte, il y va tout simplement de la capacité de l'espèce à s'adapter au monde nouveau qui s'ouvre à elle. D'où l'urgence à vaincre les vieux démons qui cherchent à la paralyser! -9-

Au-delà des multiples schémas et systèmes organisationnels qui en préciseront d'ailleurs le sens et les modalités régissant les principes fonctionnels et l'étendue de sa réalité, le concept de liberté se retrouve bien évidemment au cœur de toute articulation sociale. De la place et du rôle que l'on accorde à la personne en tant qu'individu au sein du corps social dépendra sa faculté à agir et à entreprendre, ici encouragée à s'épanouir, là au contraire étouffée par un système volontairement sclérosant, effrayée à l'idée qu'une initiative incontrôlée ou non planifiée n'entraîne des changements inattendus. Trop souvent, la peur de l'inconnu et la volonté de maîtriser le destin d'une communauté ont conduit à limiter la liberté d'expression, de création et d'action, contraignant et freinant ainsi son évolution, voire celle de l'humanité tout entière. Au lieu de considérer que l'unité et l'harmonie du groupe reposent sur «l'égalité devant la liberté », encourageant alors le dynamisme social, l'on posera « l'égalité contre la liberté », gommant les particularismes au profit d'un absolu théorique finalement contraire à l'intérêt des individus comme des sociétés qu'ils composent.

* Dès les premières civilisations, chaque époque vit fleurir de nouvelles approches, idées et doctrines s'efforçant de porter des réponses sur le sens, l'existence et le rôle de l'homme au sein de l'univers ou de la communauté. Prenant généralement, de surcroît, une dimension religieuse, ces idéologies présentent un intérêt d'autant plus important que, s'érigeant en principes fondateurs et organisationnels, elles ont conditionné l'évolution des sociétés des origines à nos jours. Et considérant que leur rayonnement (comme leur responsabilité structurante sur les communautés) s'étendit souvent bien au-delà des civilisations qui les ont vus naître, il nous faut être conscient de ce que nous en sommes finalement, tous, d'une manière ou d'une autre, les dépositaires sinon les héritiers directs. Les sociétés sont en effet le produit d'une histoire qui, loin d'être linéaire, est au contraire généralement complexe et faite de métissages; d'où la difficulté à en comprendre tout le sens, vu la multiplicité et la profondeur des héritages dont elles ne sont finalement que le produit. Le passé forge le temps présent et survit à travers lui. C'est pourquoi il serait illusoire - 10 -

d'imaginer comprendre le monde au sein duquel nous évoluons quotidiennement -et que nous croyons par conséquent connaître- sans prendre en compte notre plus haute histoire pour en discerner l'impact et la manière dont elle nous conditionne encore: « Gnôthi seauton »1 !

Notre monde moderne, supposément rationnel et matérialiste, est ainsi pénétré d'anciennes traditions et de vieilles croyances, superstitions et religions qui continuent de le modeler aux côtés de nouvelles idéologies, alors même qu'on les croyait à jamais disparues. Tenaces, elles poursuivent une existence bien réelle, quoique plus discrète qu'aux temps de leur plus grande gloire, et n'attendent que l'occasion d'une pleine résurrection. En fait, le plus extraordinaire n'est pas à proprement dit leur survivance, mais plutôt leur pugnacité, leur détermination à ne jamais céder devant la puissance d'une pensée rationnelle ravivée par les Lumières et la révolution industrielle, même s'il leur faut agir à mots couverts et au prix parfois de substantielles mutations. Elles savent que des temps plus propices pour elles peuvent à nouveau survenir, des moments où l'angoissante incertitude appellera au réconfort d'un refuge dont seul l'irrationnel et le mythe peuvent donner illusion. Car l'homme est ainsi fait qu'à l'objective réalité il préfère souvent les fausses vérités contées par d'habiles prêcheurs d'absolu. Erasme (1469-1536) notait d'ailleurs à ce sujet: « Avec quel plaisir, avec quelle avidité le peuple n'écoute-t-il pas toutes ces histoires incroyables de spectres, d'esprits, de revenants, d'enfer et tous les autres prodiges de cette espèce! Plus le narrateur s'écarte de la vraisemblance, plus il est sûr d'en imposer à ses auditeurs, et de chatouiller agréablement leurs oreilles avides. Il ne faut pourtant pas croire que toutes ces choses n'aboutissent qu'à désennuyer ceux qui les disent ou qui les écoutent; elles ont une utilité plus solide, elles servent

1 rVwSt O"EaU16v connais-toi toi-même») était inscrit en lettres d'or sur le (<< fronton du temple de Delphes, là même où les Anciens venaient consulter l'oracle d'Apollon transcrit par la Pythie. - Il -

à faire bouillir la marmite des prêtres et des mOInes» (Érasme, Éloge de lafolie)2.

La crédulité des uns fait bien évidemment le bonheur de ceux qui savent l'utiliser, et c'est à l'évidence pour ces derniers le plus sûr moyen d'assurer leur influence et la puissance du dogme. Depuis toujours, croyance et politique vont de pair; le pouvoir et la religion sont de très anciens amants qui jouent à se secourir pour parfaire leur assise mutuelle et asseoir leur autorité. Couple machiavélique, certes, mais au combien efficace! Jouant de la crédulité du commun, la compagne du pouvoir (qu'elle soit vraie religion ou religion séculière3) prodigue à son amant la légitimité dont il aura besoin, demandant en retour la puissance de l'autorité temporelle qui lui est nécessaire. Leur union prend des formes multiples, et si l'ultime étreinte trouve son apogée dans les délices de la théocratie, les frontières qui les départagent restent généralement troubles, quel que soit par ailleurs le degré ou l'intensité de leur imprégnation. Cette réflexion générale vaut aussi pour la plupart des régimes, même ceux qui se prétendent laïques! Cette aimable complicité trouve sa raison d'être dans ce que les deux parties contribuent à formuler (chacune à sa manière, mais de façon complémentaire) le cadre normatif permettant de « formater» les sociétés à leur convenance, grâce à la déclinaison de schémas organisationnels et fonctionnels qui s'imposeront à l'ensemble des individus faisant partie de la communauté.

Exerçant ainsi une fonction structurante (qui les amène à prétendre à une certaine légitimité naturelle, du fait de leur caractère supposément indispensable à l' organisation sociale), les idéologies sont aussi les principales sources de contraintes imposées aux hommes (par les hommes I). Cela signifie-t-il pour autant que les idéologies soient nécessairement liberticides ? Après tout, la liberté n'est pas synonyme d'anarchie ou d'absence de règles. En fait, il est même évident qu'elle ne saurait s'imposer sans l'existence de règles (autrement dit, un
2 Érasme, Éloge de la folie, (trad. Thibault de Laveaux), Mille et une nuits, Paris, 2006, pp. 84-85.
3

Raymond Aron popularisa cette expressiondans une série de deux articlespubliés

en 1944 dans la revue France libre, qu'il dirigea. - 12 -

« contrat» régissant les relations entre la somme des parties afin de protéger les droits et les acquis de chacune) ; toutefois, la liberté ne peut fleurir que protégée des égarements engendrés par les truismes ou par les vérités préétablies. Elle est donc parfaitement antithétique à l'irrationnel comme à l'arbitraire, se construisant au contraire sur le socle de la raison positive et de l'état de droit, car incapable de souffrir ce qui limite ou contraint indûment l'opinion et le droit d'expression, l'initiative ou l'innovation. A contrario, il faut bien l'avouer, l'action des idéologies (définies comme des systèmes de pensée déterministes fondés sur une logique reposant sur un absolu) consiste à établir un carcan normatif dont le but est, finalement, de « contenir» les hommes dans des marges arbitrairement prescrites au nom d'une raison ou d'un principe supérieur, lequel dépasse et s'impose à l'individu indépendamment de toute autre considération.

Il y a donc une évidente contradiction entre ces idéologies et le concept même de liberté, quelles que soient d'ailleurs leurs prétentions et affirmations. Néanmoins, toutes ou presque la revendiquent, tels ces philosophes, idéologues et autres penseurs qui, malgré leurs divergences et les principes qui les opposent, s'en firent l'écho. Nombreux l'érigèrent d'ailleurs comme un absolu, ce qui constitue, il est vrai, le plus sûr moyen pour ne jamais l'atteindre. Croyants et impies,' gauchistes et droitiers, collectivistes ou individualistes, tous s'en réclament par-delà leurs divergences. De tout temps on l'a louée et encensée, en son nom on s'est battu et l'on a emprisonné hommes, femmes et enfants, jusqu'à commettre les pires atrocités. Les régimes les plus autoritaires en ont fait l'apologie, justifiant même les actes et principes les plus liberticides par la nécessité de la préserver et de la défendre! L'histoire offre en réalité peu d'exemples de cas où l'on a vraiment et sincèrement tenté de l'ériger comme véritable pilier de l'organisation sociale, politique et économique. Est-ce à dire que la chose est loin d'être facile, voire que ce ne saurait être qu'un beau mais inaccessible rêve?

*

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«'Qu'est-ce que la liberté 7' me demandes-tu. N'être esclave de rien: d'aucune nécessité, d'aucun hasard; et traiter à armes égales avec la Fortune» (Sénèque, Lettres à Lucilius, LI)4.

Si la liberté s'oppose a priori à la notion de contrainte (d'où l'antipathie que lui vouent les adorateurs d'absolu et autres suppôts de la pensée unique), cela ne signifie toutefois pas l'absence de contraintes, pas plus que l'exclusion de la nécessité; bien au contraire, la liberté se traduit par la capacité à se positionner et à réagir vis-à-vis de celles-ci. Il s'agit en fait d'une force offrant la possibilité de résister à la résignation, le refus de se borner simplement à subir: cela étant, elle participe plus de l'action (ou du choix) que de la simple passivité; c'est pourquoi il n'est pas de liberté sans contraintes! C'est donc une notion forcément relative, car seul l'absolu présuppose l'absence totale de contrainte (ce qui constitue une perspective à la fois irréelle et déraisonnable). Ainsi se définit-elle dans le rapport aux autres et aux choses, ce qui en fait une notion au caractère sociologique et politique évident. Néanmoins, elle se rapporte et concerne en premier lieu l'individu, qui en constitue la dimension essentielle: l'oublier reviendrait à l'assassiner. La liberté du groupe, considéré comme entité communautaire, se doit en effet de respecter la liberté de chacun de ceux qui le composent; l'on ne saurait donc prétendre la défendre' tout en méprisant l'individu! Mais c'est pourtant là que voudraient l'enfermer ses adversaires, soit qu'ils restent convaincus de ce que la contradiction entre intérêt collectif et intérêt individuel est fondamentale et irrémédiable, soit qu'ils n'attachent tout simplement aucune attention véritable à l'homme considéré sous l'angle de son individualité, au regard des spécificités propres à chacun. La doctrine platonicienne ou les religions révélées, qui contribuèrent à façonner nos sociétés contemporaines, conduisirent au dénigrement systématique de l'individualisme, n'y voulant voir qu'un égocentrisme asocial, inévitablement pathogène. Les idéologies collectivistes modernes ont à leur tour ajouté leur contribution personnelle, poursuivant le travail de leurs aînées en reléguant avec le succès qu'on sait l'individu au rang de simple
4}\1'image de cette sentence, les «Lettres à Lucilius », rédigées au cours des dernières années de sa vie, trahissent l'évidente influence d'Épicure sur la pensée du philosophe stoïcien: Sénèque, Lettres à Lucilius, (trad. Pierre Miscevic), Pocket, Paris, 1990, p.96.

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numéro, infime et insignifiante partie du Tout. Mais si le solde de ces multiples tentatives visant à émasculer tout individualisme est éloquent, il se résume cependant très généralement à un appauvrissement intellectuel, économique et culturel, tant sur plan individuel que collectif.

Une communauté ne peut en effet s'épanouir sans offrir à chacun des individus qui la composent la possibilité de se révéler pleinement. L'innovation, la recherche, la connaissance objective des forces et des réalités qui nous entourent, comme la nécessaire ouverture d'esprit qui l'accompagne, exigent que l'on sache freiner les contraintes inutiles qui emprisonnent l'intelligence.

Parce qu'elle veut que l'on considère l'homme et non le principe, parce qu'elle s'intéresse à la personne autant qu'à l'espèce, la liberté n'est pas un vain mot ni un concept creux mais le seul gage de notre succès voire de la survie de cette humanité au demeurant si fragile, malgré ses certitudes. Elle se situe au cœur de toute démarche et de toute réflexion humanistes. Présupposant l'acte, ou tout au moins le choix qui y conduit, il lui faut impérativement connaître les conditions objectives dans lesquelles s'opérera celui-ci autant que les contraintes auxquelles il faudra répondre. Il n'est donc point de Liberté possible sans le secours de la raison! Précisons, si besoin est, que cette « raison» à laquelle nous faisons référence ne peut évidemment être autre que la «raison positive », qui exige de percevoir le plus objectivement possible la réalité à laquelle on est confronté pour en déceler les forces, en évaluer les enjeux et proposer des réponses adaptées et bien évidemment favorables.

L'humanité (comme d'ailleurs la planète qui l'héberge) est au seuil d'une période éminemment critique. Les mutations climatiques, le bouleversement des équilibres écologiques résultant de l'activité humaine et l'appauvrissement de la biodiversité qui en résulte, l'explosion démographique et ses conséquences tant écologiques, économiques que politiques et sécuritaires, le choc énergétique à venir engendré par l'épuisement des ressources naturelles et la hausse d'une consommation que l'appétit des économies à forte croissance n'a pas - 15 -

fini d'alimenter, sans parler des risques engendrés par la diffusion d'armes et de technologies toujours plus performantes... bref, autant de nouveaux enjeux, tous plus complexes et surtout plus périlleux les uns que les autres auxquels nous devrons apporter des réponses cohérentes, efficaces et donc nécessairement libérées de l'emprise des passions. Il faudra composer avec des puissances que nous ne pourrons pas toujours prétendre maîtriser, ni même comprendre ou connaître parfaitement, mais que nous devrons pourtant regarder en face et sans préjugés ni tabous d'aucune sorte. En d'autres termes, il faut désormais que l'espèce arrive à maturité pour surpasser ses craintes et résister aux charmes dangereux et désuets de l'irrationnel.

*

Conscient de la nécessité de porter un regard épuré sur la réalité sensible qui nous entoure, le présent ouvrage n'a d'autres ambitions que de proposer une analyse critique des fondements idéologiques et culturels qui forment l'héritage de nos sociétés contemporaines au regard des mutations qui affectent la planète et des enjeux qui en découlent. Il ne s'agit que d'identifier les prismes archaïques qui brouillent la compréhension que nous avons de l'univers, cela afin de tenter d'en expurger toute nocivité latente. Ce texte n'a donc aucune prétention philosophique autre que de proposer une évaluation critique de l'impact des principales doctrines idéologiques, particulièrement les religions. De même qu'au-delà du survol obligé d'une histoire extraordinairement longue et riche (dont la connaissance reste nécessaire pour appréhender les réalités présentes), il n'est bien évidemment pas question de rivaliser avec les très nombreux travaux qui ont déjà souligné l'essentiel de ce qu'il nous faut connaître sur notre passé commun. Qui plus est, bien que conscient de ce qu'il eût été anthropologiquement parlant nécessaire de considérer « aussi» les rapports que nourrissent les sociétés et religions «traditionnelles» (animisme, chamanisme...) avec la liberté de l'individu, l'objectif de la présente étude nous a contraints à concentrer notre regard sur les fondements constitutifs essentiels ou dominants de la pensée contemporaine. D'où le choix de se porter sur les systèmes

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idéologiques qui ont le plus clairement et directement contribué à façonner notre univers conceptuel et mental.

Cette étude s'appuie au demeurant sur de très nombreux ouvrages parmi les plus éloquents, les plus marquants, les plus célèbres ou les plus symptomatiques de la manière dont on a pensé la liberté à travers l'histoire et les peuples, textes dont il est d'ailleurs amplement fait usage par le biais de citations choisies. Il n'est cependant pas question de nous complaire à présenter une galerie de portraits n'ayant d'autre raison d'être que d'habiller ou enjoliver notre propos (Doctus cum libro I). Il s'agit en réalité de « donner la parole» à des auteurs et de présenter des œuvres qui constituent la matière première de notre analyse, afin de l'étayer et de permettre au lecteur de s'assurer de l'authenticité et de la justesse des idées rapportées. Nous avons certes conscience que le choix et l'emplacement des extraits cités répondent aux besoins de la « démonstration» (comme l'aurait dit Aristote) ; le procédé n'est pas sans failles et, de toute façon, aucune analyse, aucun auteur, ne peut prétendre à l'objectivité absolue. Mais les pensées dominantes et le Savoir orthodoxe sont tellement ancrés en chacun de nous que certaines interprétations ou analyses apparemment trop hétérodoxes nécessitent, pour être crédibles, que l'on se rapporte directement aux sources et qu'on les cite. Ce qui n'empêchera pas les doctrinaires d'affirmer qu'il ne s'agit là que de falsifications malhabiles de la «vérité» exprimée dont ils se prétendent bien évidemment les incontestables détenteurs.

Une dernière précision, enfin, quant à certains propos qui pourraient choquer le lecteur par leur dureté ou leur apparente acrimonie: il est souvent difficile d'aborder des questions fondamentales, qui touchent inévitablement l'intimité intellectuelle, morale et ontologique de chacun, sans heurter les convictions. Aussi, parce qu'il veut dénoncer les excès du dogme religieux et autres systèmes de pensée doctrinaires, le présent ouvrage ne manquera certainement pas à la règle. Il n'est pourtant nullement question de blesser inutilement et gratuitement quelque sensibilité idéologique ou religieuse que ce soit; notre propos ne vise en fait qu'à souligner le caractère liberticide qui se cache derrière des prétentions faussement humanistes assurant faire l'apologie de cette liberté qu'elles ne cessent en réalité de combattre.
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PROLÉGOMÈNES

Liberté et société

La liberté est souvent pensée comme une évidence, se rattachant aux origines mêmes de l'humanité et constituant un élément intrinsèque à l'espèce. Elle se voit ainsi attribuer un caractère universel, comme le proclame à juste titre la déclaration universelle de 1948 : «Tous les êtres humains dignité et en droits. Ils conscience et doivent agir un esprit de fraternité» droits de l'homme, art. 1)5. naissent libres et égaux en sont doués de raison et de les uns envers les autres dans (Déclaration universelle des

Mais alors comment expliquer les difficultés et les contraintes qui la limitent, la briment et, trop souvent, la musèlent avec plus ou moins d'amplitude? Pourquoi ce qui constituerait l'essence même de l'humanité, voire de la nature elle-même (comme l'affirmait déjà Lucrèce, contemporain du grand et liberticide César, dans son œuvre
5 Déclaration universelle des droits de I 'homme (10 décembre 1948), ONU, NY : http://www.un.org/french/aboutunJdudh.htm.

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remarquable: De Rerum Natura6), pourquoi, donc, ce principe apparemment immanent ne s'imposerait-il pas partout, à tous et en tout temps? Pourquoi de telles exceptions à la règle? Question d'autant plus prégnante qu'au cours de l'histoire des civilisations les périodes fastes où la liberté individuelle fut effectivement érigée en principe (traduit dans les faits et sanctionné par la Loi) sont finalement d'une extrême rareté. De nos jours, encore, elle reste trop souvent bafouée, humiliée, violée, ignorée aux quatre coins de la planète.

Ce constat et les interrogations qu'il suscite appellent évidemment certaines précautions quant à la conceptualisation de la liberté pour ne pas tomber dans le piège d'une définition absolue et restrictive par trop irrationnelle, qu'il serait conséquemment impossible à traduire dans les faits. La liberté absolue (comme tout absolu) n'existe évidemment pas si l'on considère l'univers comme une somme d'éléments nécessairement interactifs, engendrant d'inévitables et mutuelles contraintes. Réalité finie, l'homme est indubitablement victime de ses propres limites autant que de celles qui lui sont imposées de l'extérieur, qu'elles soient d'ordre naturel et/ou sociétal. Pour certains, ce simple constat suffirait à présenter la liberté comme pure illusion, niant ainsi son principe même; tout ne serait que destinée, et le libre arbitre se verrait réduit comme peau de chagrin. Un tel raisonnement aurait à coup sûr de redoutables conséquences, car il est bien évidemment impossible de soutenir quoi que ce soit, fûtce une idée, dont on nierait par ailleurs la réalité. C'est pourquoi toute conception ou idéologie déterministe de l'univers ou de l'homme s'inscrit fatalement dans une logique liberticide ; s'appuyant en effet sur le principe de l'asservissement à une quelconque transcendance, une telle logique ne peut en fin de compte qu'encourager des projets et ambitions à caractère totalitaire, servant et se servant de la légitimité prodiguée par l'absolu.

Pour d'autres, fort heureusement, les limites qui s'imposent à l'Homme (endogènes comme exogènes) ne réduisent pour autant pas
6 Dans son œuvre en six livres intitulée De Rerum Natura (sur laquelle nous reviendrons plus amplement d'ici quelques pages) Lucrèce, disciple d'Épicure et de Démocrite, affirme la liberté en toute chose, régissant toute action, de l'atome à I'homme. - 20 -

la liberté à une simple utopie; bien au contraire! D'Aristote à Spinoza, de brillants penseurs insistèrent en effet sur le principe de l'action libératrice, affirmant que l'existence de contraintes, par ailleurs bien réelles, n'est pas antinomique avec la liberté de l'homme, celle-ci exigeant cependant une nécessaire prise de conscience, par chacun, de sa propre réalité comme de ce qui l'entoure, et la volonté ou la capacité à agir. La liberté n'est plus alors présentée comme un idéal aux formes à la fois passives et abstraites mais devient action; cela étant, elle s'impose alors comme le propre de tous et de tout. Sur les pas de Démocrite7, disons ici que la liberté habite l'univers dont elle est en quelque sorte le principe réactif, véritable moteur du mouvement qui le caractérise. Et parce que cette logique est en tout point contraire aux idéologies affirmant un déterminisme, l'on comprendra l'hostilité plus que latente que lui vouent les adeptes de ces dernières. Cependant, si la liberté constitue le fondement essentiel de toute chose et de tout être, comment expliquer l'apparente impotence que traduit son incapacité à s'imposer à l'ensemble de l'espèce? Si l'homme naît effectivement «libre », pourquoi tant d'efforts depuis la nuit des temps pour la combattre et réfréner tout penchant à son endroit, jusqu'à parfois tenter purement et simplement de l'éradiquer? Pourquoi, au-delà même des gouvernements ou des régimes politiques, des communautés entières, voire des civilisations, l'ont perçue avec défiance, quand ce n'était pas avec une franche hostilité? La réponse à ces questions exige au préalable une définition, même sommaire, de ce que sont les sociétés humaines, pour en comprendre les principes et les mécanismes. Loin de se résumer à de simples groupes d'individus constituant des conglomérats aléatoires, une société est au contraire une réalité systémique, possédant sa propre dynamique et son propre sens, étant naturellement plus ou moins hermétique et surtout invariablement régie par un ensemble de règles et de normes. Celles-ci n'ont d'ailleurs d'autre finalité que d'assurer
7da métaphysique du hasard initiée par Démocrite est l'une des deux grandes possibilités d'explication des choses. Elle a toutefois sur sa concurrente, la métaphysique providentialiste, la supériorité de s'appuyer sur une notion rationnelle: le hasard» : Marcel Conche, "La métaphysique du hasard", Le Portique, (Revue de philosophie et de sciences humaines), nog , Strasbourg, 2002 : http://leportique.revues.org/ document 180.html.

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sa pérennité en garantissant l'organisation et le fonctionnement économiques, sociaux et politiques de la communauté, au bénéfice (supposé) de chacune de ses parties. Quels que soient son niveau d'évolution et ses caractéristiques propres, toute société, de la plus archaïque à la plus «sophistiquée », est en effet nécessairement organisée, structurée autour de règles plus ou moins précises et contraignantes. La question essentielle est donc de savoir jusqu'où la vie communautaire doit contraindre (et restreindre) les libertés individuelles, ou encore comment concilier le principe inaliénable de celles-ci avec la règle collective.

Le thème de notre propos invite en fait à poser la question pour le moins essentielle de la relation unissant l'individu au groupe, et des exigences qui peuvent ou doivent en découler. Si le contrat social génère inévitablement des obligations s'imposant à chacun (théoriquement acceptées par l'ensemble des parties), faut-il pour autant décourager l'initiative personnelle sous prétexte d'assurer la cohésion du groupe et, ce faisant, restreindre la liberté d'expression et de pensée? Ce serait alors nier les droits fondamentaux et les principes constitutifs essentiels de la démocratie. Ce serait aussi priver le corps social des bienfaits assurés par la production et l'innovation individuelles, oubliant que la richesse ne peut naître que de l'expression plurielle. L'affirmation du singulier et des spécificités propres à chacun, l'originalité qui bien sûr en découlera (moteurs de l'innovation), comme tout ce qui fait la particularité de chaque être, loin d'affaiblir l'unité collective stimulent au contraire son dynamisme et, conséquemment, sa résistance. Le singulier n'est pas opposé au pluriel, ni le multiple à l'unité; au contraire, ils y participent! Et si tel est le cas, rien ne justifie alors que la relation sociale s'impose au détriment de la liberté de chacun. A contrario, l'uniformisation ou le monolithisme sont sources d'appauvrissement et sont de ce fait débilitants. Pourtant, l'histoire des sociétés témoigne d'une lourde tendance au rejet plus ou moins manifeste de tout pluralisme, et les règles comme les idéologies qui les soutiennent se sont généralement faites les apôtres d'une logique encourageant l'uniformisation des pensées et des comportements, voulant sceller l'unité communautaire sous l'autorité d'une doctrine unique et exclusive.

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Symbolisme et Évolution

Le «réflexe communautaire» est une donnée essentielle pour l'espèce, constituant tout bonnement la seule option permettant, dès l'origine (soit bien avant l'apparition d'Homo sapiens sapiens), d'assurer la survie et le développement de ces fragiles bipèdes. L'homme est un animal à la fois social et grégaire, par nécessité. La vie communautaire offre en effet de nombreux atouts pour compenser ses faiblesses initiales. Outre l'efficacité d'une défense collective rendue nécessaire en terrain hostile (les premiers hominiens étant apparemment contraints, du fait de changements climatiques, de quitter progressivement la protection des grandes forêts pour avancer à découvert en des zones moins boisées), la « sagesse de groupe» 8, ou savoir collectif, élargit le champ de connaissances au-delà de ce qu'un individu isolé pouvait acquérir seul, stimulant ainsi la capacité de résistance aux pressions extérieures. La vie de groupe encourage aussi le partage de la nourriture (échange), fonction socialisante par essence permettant tout à la fois d'assurer la survie des plus faibles et d'enrichir le régime alimentaire de chacun, exigeant au préalable une stricte répartition des tâches (division du travail) selon le sexe et les aptitudes de chacun9. Et cela devient d'autant plus nécessaire que le régime alimentaire évoluera vers une consommation plus grande de gibier. Aliment à haute valeur protéinique contribuant activement au développement individuel et collectif, la viande (originellement fruit du dépeçage de charognes probablement autant que de la chasse) impose en effet aux membres les plus vigoureux de partir à sa recherche, les autres restant à proximité des végétaux qu'ils cueillent; et comme les aléas de cette chasse ne pouvaient assurer régularité ou abondance, il était d'autant plus important de maintenir et organiser la relation de partage avec les autres membres du groupe. L'échange

8 Richard E. Leakey, Roger Lewin, Les origines de I 'homme, Flammarion, 1985, p.64 (édition originale: 1977). 9 La diversification alimentaire fondée sur un régime végétal et carné fut probablement initiée par le plus ancien représentant du genre Homo: Homo habilis. - 23 -

devint ainsi une donnée et une caractéristique essentielles du genre Homo10.

Pourtant la grégarité n'est pas exclusive à l'homme: d'autres animaux vivent en communautés organisées et hiérarchisées: les loups et les singes anthropoïdes (pongidés), par exemple (même si la fonction de partage et la division du travail s'opèrent de manière plus nuancée, moins systématique). Plus encore, la capacité à penser ou même la faculté à concevoir une relation de cause à effet ne sont pas exclusivement humaines, mais sont partagées par de nombreuses espèces, chez les mammifères supérieurs notamment (un chien ou un éléphant identifieront et comprendront très vite la source et la nature d'une agression; ils garderont encore la mémoire de ce qui constitua une menace ou au contraire un plaisir...). En fait, bien plus que l'évolution physiologique la plus apparente qui, par l'adoption de la station verticale, libéra le genre Homo des servitudes liées à la locomotion horizontale, transformant par le fait les membres supérieurs en outils de préhension, ce qui nous distingue pour l'essentiel du reste du règne animal c'est tout bonnement la pensée symbolique. Résultat de complexes mutations métaboliques et morphologiques qui permirent, in fine, l'élargissement considérable du volume crânien et du cortex (condition elle-même indispensable au développement intellectuel), cette capacité d'abstraction découvrait un potentiel jusqu'alors inégalé. Déjà, pithécanthropes et autres archanthropes Il (dont le style de vie ne devait pas être très différent de celui de certains grands singes quant à l'organisation sociale ou au fonctionnement affectif et relationnel) se démarquaient des autres espèces animales par leur capacité à produire et reproduire des instruments, témoignant ainsi d'une faculté à la préméditation et à l'anticipation, voire à la programmation 12.

"IOJl semble

en effet que l'alimentation

camée (régime omnivore)

remonte

aux

origines de la lignée Homo, les australopithèques demeurant végétariens; Richard Leakey, Les origines de I 'homme, op.cit., pp. 118-119 et chapitre VII, pp 149-179. Il Anthropiens du pléistocène moyen rapportés à Homo erectus. 12 Les singes anthropoïdes savent le cas échéant utiliser une pierre ou un bâton comme outil; cependant, ils n'en développent pas l'industrie (même de manière rudimentaire), à la différence des hominidés qui, très tôt, apprirent à fabriquer et, surtout, à reproduire les outils qui leur étaient nécessaires. - 24 -

L'abstraction, la conceptualisation et la faculté symbolique engendrèrent de fait une augmentation significative des capacités de perception du monde environnant, stimulant la cognition et multipliant le potentiel créatif. Ce faisant, elles encouragèrent le développement et la sophistication des méthodes de communication entre les membres d'un même groupe, augmentant par voie de conséquence les synergies possibles. En d'autres termes, le perfectionnement des méthodes de concertation permit de décupler la faculté d'anticiper un événement et de programmer une action coordonnée, amplifiant du même coup l'efficacité du geste collectif. En stimulant les «combinaisons créatrices », la symbolisation contribua donc à renforcer la capacité donnée au genre Homo de contrôler et de maîtriser son environnement par le perfectionnement des gestes posés collectivement, ce qui permit de multiplier ses chances de survie, d'organiser son expansion et d'assurer sa domination progressive sur l'ensemble de la planète. D'où la remarque du célèbre biochimiste, prix Nobel de physiologie et de médecine (1965) : «Le développement de la performance spécifique de l'homme, le langage symbolique, événement unique dans la biosphère, ouvrait la voie à une autre évolution, créatrice d'un nouveau règne, celui de la culture, des idées, de la, connaissance» (Jacques Monod, Le hasard et . Ia necesslte ) 13. ' Si la paléoanthropologie reste une discipline en constante évolution (conditionnée, entre autres, par la découverte de nouveaux fossiles, les progrès des sciences et de la génétique), si le lignage exact qui nous relie à nos ancêtres les plus lointains demeure encore imparfaitement établi, si les modalités qui concoururent à déterminer les mutations affectant l'espèce et ses origines sont encore souvent incertaines, le schéma évolutionniste reste cependant le seul modèle conceptuel rationnel reposant sur des considérations positives et scientifiques. Ce fut suite aux travaux d'Erasmus Darwin (1731-1802) et de JeanBaptiste Lamarck (1744-1829), entre autres, que Charles Darwin (1809-1882) mit en évidence le principe de l'évolution naturelle des espèces, révolutionnant en cela l'entendement que l'on avait
13

Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, Editions du Seuil, Paris, 1970, p.144. - 25 -

jusqu'alors des choses de ce monde, surtout quant à la responsabilité (voire à l'existence) d'un démiurge: «L'opinion défendue jusque tout récemment par la plupart des naturalistes, opinion que je partageais moimême autrefois, c'est-à-dire que chaque espèce a été l'objet d'une création indépendante, est absolument erronnée. Je suis pleinement convaincu que les espèces ne sont pas immuables; [-] je suis convaincu, enfin, que la sélection naturelle a joué le rôle principal dans la modification des espèces, bien que d'autres agents y aient aussi participé» (Charles Darwin, L'Origine des espèces)14.

La théorie évolutionniste repose sur trois fondements essentiels: l'existence de variations intraspécifiques (mutations), la spéciation (apparition de nouvelles espèces) et, « last but not least », la sélection naturelle (toutes les variations ou « innovations» génétiques ne sont pas viables; seules perdurent les mieux adaptées aux contraintes exogènes). Mutations et adaptations se combinent ainsi, assurant le succès et la pérennité de certaines espèces face aux transformations de l'environnement au sein duquel elles évoluent et aux nouvelles contraintes qui en résultent. C'est la loi de la nature, qui fait trôner parmi toutes les facultés et qualités le principe d'adaptation15.
14

Charles Darwin, L'Origine des espèces, Flammarion, Paris, 1992 (édition

originale: 1859), p.50. 15 Demeure toutefois une opposition conceptuelle dans l'interprétation des changements morphologiques, notamment quant à l'évolution des hominiens jusqu'au stade actuel. Les tenants d'une vision évolutionniste « gradiste » (processus graduel et lent) s'opposent aux tenants de l'approche «cladistique» (les étapes évolutives se produisent chacune rapidement, en une seule fois, introduisant une classification phylogénétique: les membres d'une même branche partagent les mêmes ancêtres); Dominique Grimaud-Hervé, François MarchaI, Le deuxième homme en Afrique: Homo ergaster, Homo erectus, Artcom' /Errance (Guides de la Préhistoire Mondiale), Paris, 2002, pp.31-36. Les analyses de l'ADN récemment effectuées pour retracer les origines de 1'homme moderne semblent toutefois confirmer la thèse cladistique en faisant remonter tous les hommes contemporains à une ancêtre commune, l' « Eve mitochondriale », voici environ 150 000 ans; cf. : James Shreeve, «The greatest Journey», National Geographic, N.G. Society, Washington DC, mars 2006, pp. 63-69. - 26 -

Mais l'avènement du monde des idées et du langage symbolique, en introduisant ce «règne de la culture» identifié plus haut, devait progressivement, quoique inexorablement, ébranler le rapport de I'homme avec son environnement, bouleversant du même coup le processus de sélection. Dès lors, la survie ne reposait plus sur les capacités d'adaptation physiologique (trop lente à l'échelle de l'évolution sociologique) mais dépendait essentiellement des facultés fonctionnelles et réactives du groupe, de sa capacité à satisfaire les besoins de subsistance de l'ensemble de ses membres comme à les protéger des agressions extérieures. Comme l'exprime si bien le célèbre paléoanthropologue britannique: «Unique en son genre, notre culture transcende notre biologie» (Richard Leakey, Les origines de l'homme) 16. L'évolution d'Homo sapiens sapiens, animal social par excellence, était dès lors liée au perfectionnement de l'organisation du groupe auquel il appartient et dans lequel il évolue.

Par ailleurs, l'affirmation d'une vie communautaire organisée devait aussi permettre de mieux répondre à « l'exigence de découvrir un sens et un ordre préétablis dans ce qui existe », encourageant ainsi «la recherche d'une communication avec des entités et des énergies immatérielles et invisibles» 17 considérées comme transcendantes. Progressivement, les systèmes ontologiques (qui cherchent à « donner un sens» à notre univers), comme les constructions métaphysiques qui en résultaient, contribuèrent à conforter l'unité et la cohésion sociales au sein de groupes toujours plus importants, accompagnant la formation des premières communautés sédentaires dans ce nouvel âge de l'humanité. Les doctrines émergeantes n'eurent dès lors de cesse de s'affirmer, travaillant à préciser le dogme et les rites autour desquels les populations furent appelées à se fédérer. Participant ce faisant au développement identitaire de chaque communauté, ces doctrines allaient aussi contribuer à sceller l'obédience des peuples en imposant peu à peu le respect absolu envers le dogme en vigueur et l'autorité de
16 Richard E. Leakey, Roger Lewin, Les origines de I 'homme, op.cit., p.17. 17 Emmanuel Anati, « Les religions préhistoriques », in Frédérique Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier, Encyclopédie des religions (Tl), Bayard éditions, 2000, p.15. - 27 -

ses prêcheurs. Elles devenaient ainsi plus normatives à mesure que se précisait leur fonction structurante.

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Division du travail et contrat social

Parce qu'elles s'appuient sur une communication symbolique, les communautés humaines exigent un niveau d'organisation relativement complexe permettant d'assurer et de pérenniser la compréhension et la transmission des idées qui président à la vie collective et la gouvernent. Aussi archaïque soit-elle, une société requerra et s'appuiera fatalement sur l'existence de règles dont la raison d'être sera de garantir son bon fonctionnement et de conforter les assises sur lesquelles elle est établie: ainsi faudra-t-il organiser l'enseignement des techniques et des valeurs communes au groupe, assurer la soumission des parties à l'autorité responsable de son développement, et conforter ce faisant unité et cohésion. Tout système social est constitué d'éléments de nature plus ou moins diverse qui interagissent constamment, de manière plus ou moins complexe (si la nature des relations liant les parties peut varier, elles se caractérisent aussi par leur caractère multidimensionnel : économique, culturel, politique...) et selon des règles fonctionnelles plus ou moins précises. Ces dernières peuvent certes évoluer et se transformer au gré de contraintes endogènes (liées à l'évolution du système engendrée par sa propre dynamique, ou à celle de ses composants) ou exogènes; mais tout corps social (comme d'ailleurs tout corps vivant) doit s'appuyer sur un fonctionnement « organisé» régissant les relations qui unissent ses parties constituantes, sous peine de disparaître.

Cependant, si une communauté est inévitablement régie par des règles fonctionnelles plus ou moins précises s'imposant à l'ensemble des parties constituantes, cela ne peut se faire qu'au prix d'une certaine aliénation des libertés individuelles. L'essence même du groupe, son existence et sa survie ne reposent que sur l'alchimie complexe des relations unissant à lui chacun de ses membres. Bien entendu, chaque société est particulière et se définit (trop) souvent par opposition aux autres; ses caractéristiques fonctionnelles et structurelles s'appuient sur les spécificités historiques (et donc culturelles) qui lui sont

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propres, ces dernières trouvant leur explication dans les défis particuliers (environnementaux, géoéconomiques et politiques) auxquels il lui aura fallu répondre. Ainsi, la relation qui unit l'individu et le groupe (le contrat social) varie inévitablement ici et là; les contraintes s'imposent donc diversement au citoyen (ou au sujet) d'une société à l'autre.

A l'image des autres espèces, l'activité humaine se concentre en priorité sur la satisfaction des besoins primaires: assurer la survie en cherchant à s'alimenter, en améliorant les conditions de vie et la situation sanitaire, et en tentant de se défendre contre toutes sortes d'agressions d'origine diverse. Chaque communauté répondra ainsi aux mêmes impératifs, adaptant ses stratégies aux enjeux qu'il lui faut affronter, aux spécificités de son environnement, aux caractéristiques qui lui sont propres, ce qui explique qu'il existe peu de «recettes miracles» applicables partout et par tous en termes identiques. Logiquement, parce que les fonctions économiques et sécuritaires constituent l'essence même de toute société, elles en détermineront conséquemment l'organisation et le mode de fonctionnement.

Poussés par l'impérieuse nécessité de chercher à améliorer leurs conditions de vie, les hommes transformèrent peu à peu, mais irrémédiablement, les sociétés au sein desquelles ils évoluent. Au cours des siècles et des millénaires, l'innovation technologique et scientifique, concourant à renforcer l'efficacité du travail et bouleversant les rapports qu'entretient l'homme avec son environnement, entraîna une évolution progressive du mode de travail et la spécialisation toujours plus grande des activités. L'invention de l'agriculture, voici environ 10 000 ans, devait considérablement et brusquement conforter cette tendance. Véritable révolution dans I'histoire de I'humanité, elle stimula le processus de sédentarisation qui, du fait de l'extrême spécialisation qui en résultait, permit le développement spectaculaire de la production ainsi que de l'échange. Se consacrant dès lors exclusivement à ses champs, l'agriculteur avait besoin du forgeron pour fabriquer les outils indispensables à la récolte, et ce dernier devait se procurer les matériaux nécessaires à son ouvrage auprès des marchands qui mettaient à sa disposition les minerais extraits de gisements plus ou moins éloignés, tandis que - 30 -

prêtres et gardiens s'efforçaient de préserver la cohésion, l'unité et l'intégrité de la collectivité. Plus stables et productives, les communautés s'épanouirent alors, grandirent et s'affirmèrent.

Si la spécialisation des fonctions économiques stimule efficacement l'échange (et renforce l'interdépendance unissant les hommes), elle présuppose inévitablement une réelle organisation du travail, condition sine qua non du bon fonctionnement de l'économie. Pionnier de la science économique moderne, Adam Smith (17231790) affirmait déjà en introduction de son œuvre majeure le rôle déterminant de la division du travail pour une société, sa production et son organisation: «Les plus grandes améliorations dans la puissance productive du travail, et la plus grande partie de l'habileté, de l'adresse, de l'intelligence avec laquelle il est dirigé ou appliqué, sont dues, à ce qu'il semble, à la Division du travail» (Adam Smith, La richesse des nations)18. Inéluctablement, l'organisation économique s'affirmera comme le principal facteur présidant à l'organisation sociale et politique: audelà du simple partage des tâches, la division du travail déterminera en effet la structure hiérarchique de la société, fixant ainsi l'organisation et le fonctionnement politiques.

Cela ne signifie certes pas que l'économique prime sur toute autre fonction, comme l'affirmèrent sans doute un peu rapidement nombre de penseurs, marxistes notamment; une société est, en fait, un tout éminemment complexe que l'on ne saurait réduire, même à des fins analytiques, à une seule et simple fonction, fût-elle essentielle! Une telle utopie ne pourrait qu'entraîner de fâcheuses erreurs aux conséquences tragiques. A l'image des sociétés qu'il crée où les différentes fonctions ou activités s'interpénètrent constamment dans un maelstrom sans fin, l'homme n'est pas unidimensionnel; Homo œconomicus au sens strict n'a jamais existé, et ses relations avec ses proches ou avec l'ensemble de la communauté sont en réalité aussi
18 Adam Smith, La richesse des nations, Tl, Flammarion, Paris, 1991, p.71.

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diverses et multiples que complexes. Comme l'affirmait déjà Aristote, toute société est aussi (nécessairement) politique, les rapports entre les membres du groupe étant subordonnés au respect de règles structurantes (hiérarchiques, symboliques et fonctionnelles) qui conditionnent les modalités affectant la prise de décision et son exécution. Bien évidemment, la répartition des responsabilités décisionnelles varie selon I'héritage historique et culturel et les exigences sécuritaires (qui influencent le rôle et l'importance de l'armée), économiques, sociologiques (la réalité d'un État à dominante urbaine, comme le furent les cités grecques, n'est en rien comparable à celle d'un État essentiellement rural comme la Chine impériale I). En déterminant la place (le poids) et les responsabilités de chaque catégorie d'individus ou groupes sociaux, l'ordre politique conditionne la relation liant l'homme et la communauté et fixe les obligations ainsi que les limites qui affecteront la liberté de chacun. Quelles que soient leurs différences, toutes les sociétés imposent des règles de vie collective qui définissent et conditionnent le rapport entre la liberté individuelle et les obligations communautaires; la vie en société est à ce prix.

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Individualisme et sociétés

Si les sociétés reposent, toutes, sur une organisation fonctionnelle s'imposant à chacun des membres qui la composent, contraignant et limitant du même coup l'action individuelle, faut-il pour autant conclure que leur destinée est inévitablement et intrinsèquement contraire au principe de liberté ou à l'expression individuelle? En d'autres termes, l'existence d'une communauté organisée est-elle, en soi, nécessairement liberticide ?

La formulation même de la question exige prudence et réflexion, car s'il est a priori évident que toute vie communautaire impose des règles de conduite, cela dans l'intérêt même du groupe et de son existence (afin de contenir notamment les forces centrifuges), cela ne signifie toutefois pas l'inévitable aliénation des parties constitutives. Dans le cas contraire, l'on ne ferait qu'encourager les tendances et les réflexes les plus répressifs et les plus hostiles à toute liberté et à toute forme d'expression particulière. Et ceux qui se plaisent à dénoncer l'individualisme des temps modernes comme une plaie qu'il faudrait idéalement éradiquer feraient aussi bien de méditer sur ce principe: la liberté ne peut exister hors l'individu. La liberté ne saurait en effet se borner à la seule dimension collective (à savoir le groupe considéré comme entité pleine, entière et suffisante) et au jeu des relations qui unissent une communauté à une autre, principe qui se rapproche plutôt de la notion de souveraineté. Elle doit au contraire se rapporter à chacun des membres qui composent le groupe en lui permettant de s'exprimer, et cela dans leur intérêt particulier comme dans l'intérêt général. En réalité, individualisme et liberté sont intimement liés et nier l'un conduit immanquablement à rejeter l'autre.

«L'individualisme est d'origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions

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s'égalisent» (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en
Amérique, II,2,11)19.

Bien que pour des raisons philosophiques et morales il déplorait ce que, d'une certaine manière, il considérait comme un travers20, Tocqueville n'en reconnaissait pas moins que l'individualisme constitue une partie intégrante ou une conséquence quasi inévitable de la démocratie. Parce que la définition même de cette dernière présuppose la nécessaire acceptation du pluralisme et l'organisation de la compétition (politique, par l'organisation d'élections, économique, grâce au marché, et sociale), l'on comprendra le rôle clef de l'individu, sans lequel les notions d'échange et de dynamique sociale seraient impossibles. Ainsi, selon le sens que l'on donne au concept d'individualisme, celui-ci peut aussi être perçu comme étant porteur de valeurs éminemment positives et favorables à l'intérêt général.

Puisque la pensée et l'action de chacun enrichissent le «tout collectif» (alimentant le mécanisme social et le processus d'innovation, au bénéfice de tous), l'individualisme, s'il ne s'exprime pas de manière anti-systémique et respecte le « contrat social », peut et doit conforter efficacement la collectivité et renforcer la démocratie. Bien évidemment, cela n'implique pas la possibilité de faire n'importe quoi, au gré de ses pulsions, sans retenue et en dépit des principes et normes communautaires existants. L'adage populaire et le bon sens rappellent d'ailleurs que la liberté de chacun s'arrête là où elle menace de nuire à autrui. La liberté est contraire à l'anarchie! Elle exige un certain nombre de conditions préalables, comme l'existence d'un environnement suffisamment sécuritaire, stable et sans arbitraire pour permettre et encourager l'initiative des particuliers. Sans règles
19 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (Livre II), Flammarion, Paris, 1981, p.125. 20 S'il n'assimile pas l'individualisme à l'égoïsme, Tocqueville insiste cependant sur le caractère négatif de l'individualisme: « L'individualisme est une expression récente qu'une idée nouvelle a fait naître. Nos pères ne connaissaient que l'égoïsme », «L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables» ; « Ainsi, non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains », in : Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (Livre II), ibid. pp. 125, 127.

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acceptées de tous, sans l'existence d'une société ordonnée et saine, la liberté ne serait plus que triste utopie, inévitablement bafouée au profit des plus puissants. Il est évident que dans un tel contexte, toute forme d'individualisme serait alors implacablement rejetée parce que constituant une menace potentielle envers l'intérêt de ceux qui président aux destinées de la communauté. Il n'y a donc pas de contradiction incontournable ni même d'opposition entre liberté et organisation, pas plus qu'il n'yen a entre individualisme et société; ces réalités sont en fait complémentaires et s'enrichissent mutuellement. C'est pourquoi, contrairement à ce que l'on croit trop souvent, une «société individualiste» n'est pas nécessairement une société « malade» ; ce peut être au contraire une véritable démocratie, qui révèle par là même sa vigueur et sa santé, pour autant bien sûr qu'elle sache gérer avec intelligence et pragmatisme les liens qui l'unissent à chacune de ses composantes. La démocratie est une subtile alchimie unissant droits individuels et collectifs: «Je crois que les hommes qui vivront dans les sociétés nouvelles feront souvent usage de leur raison individuelle; mais je suis loin de croire qu'ils en fassent souvent abus. Ceci tient à une cause généralement applicable à tous les pays démocratiques et qui, à la longue, doit y retenir dans des limites fixes, et quelquefois étroites, l'indépe'ndance individuelle de la pensée» (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II,1,1 )21.

L'homme a besoin du groupe pour survivre; il a besoin de sécurité et de liberté pour se révéler, que ce soit en tant qu'individu ou comme animal social. Cependant, toutes les conditions ne sont pas toujours réunies. S'il appartient à chaque société de préciser les normes qui permettront de définir et de garantir l'équilibre entre intérêt collectif et intérêt particulier, les contraintes tant endogènes qu'exogènes ont souvent tendance à favoriser un encadrement relativement strict et rigoureux de l'espace individuel à mesure qu'elles s'affirment, allant jusqu'à restreindre plus ou moins totalement celui-ci. L'histoire a clairement démontré que, conformistes par nature, les communautés et
21 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (Livre II), op.cit., p.14.

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leurs leaders considèrent souvent l'initiative personnelle comme indubitablement nocive, hostile à ce qu'il est convenu d'appeler « l'intérêt général».

Pour qu'il en soit autrement, il faut accepter l'homme dans toutes ses dimensions, dans toute sa réalité propre et singulière, et le considérer avec toutes ses richesses potentielles. Parce que le processus d'individualisation présuppose que chacun soit perçu comme étant, a priori, une personne responsable, le regard du groupe devient en effet essentiel. En retour, la vision qu'auront les individus de la société sera, elle aussi, fonction de la manière dont celle-ci considérera et traitera ces derniers. Ainsi, dans une communauté démocratique et respectueuse des droits et libertés de chacun, la société comme l'État ne sont plus sacralisés, ni considérés comme transcendants; ils sont tout simplement restitués. Les hommes qui composent une telle communauté ne sont plus de simples sujets (par définition contraints à une totale et irréfléchie soumission envers un « ordre supérieur» qui s'impose en soi, pour soi, et leur échappe) mais s'affirment comme de véritables citoyens, libres de s'exprimer et d'agir au gré de leurs idées comme de leurs besoins. Bien évidemment tout cela doit s'opérer dans le respect des normes communautaires qui, loin d'être intangibles, devront au contraire savoir évoluer et s'adapter à la réalité ambiante. Mais pour en arriver là il faut au préalable des conditions et un contexte favorables, susceptibles de garantir la sécurité individuelle comme la sécurité collective (sans laquelle la première serait impensable). Le statut de l'individu est naturellement fonction des contraintes qu'impose la société comme de celles qui s'imposent à elle, lesquelles déterminent les fondements et principes fonctionnels de l'État.

Bien que constituant une condition nécessaire, la paix, seule, n'est pas suffisante pour encourager véritablement et durablement l'expression individuelle au sein du groupe. Il faut un environnement économique et institutionnel (politique et administratif) propice, facilitant et stimulant l'initiative (commerce et innovation) et offrant de réelles perspectives de croissance comme de développement. Dans un tel contexte seulement, chacun pourra espérer améliorer ses conditions personnelles d'existence, agissant alors en conséquence. - 36 -

Malheureusement, au cours de l'histoire, les contraintes (qu'elles soient politiques, économiques, culturelles ou extérieures) ont le plus souvent découragé toute possibilité d'individualisation, les marges de manœuvre et d'expression étant en effet contenues dans un cadre généralement très rigide. Tout au long de l'histoire précédant l'époque moderne, seule la Grèce fit véritablement exception; et encore, de manière bien imparfaite. Entre les VIe et IVe siècles en effet, la paix, la démocratie (bien qu'incomplète puisque réduite aux seuls hommes libres) et le développement du commerce permirent aux Hellènes d'agir, de s'affirmer et de réfléchir dans une relative liberté sur le monde et l'univers dans lesquels ils vivaient. Mais il s'agit, on l'a dit, d'une réelle exception; partout ailleurs, et même en Occident, la norme fut, jusque très récemment, tout autre.

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