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INTRODUCTION
1.
Partons dun fait troublant. Tout discours sur lIslam comporte une dimension historique et cependant lhis toire, en tant que discipline, na jamais eu dans lensei gnement islamique un statut officiel défini. Tirant la leçon dune longue carrière de professeur, jai pu écrire que lhistoire est à la fois présente et absente en Islam, 1 absente parce que trop présente et peutêtre trop pesante . Déjà le livre de Shams alDîn alSakhâwî (m. 902/1497), qui a servi de base au travail de Franz 2 Rosenthal , est intituléalIlân bi altawbîkh liman dhamma ahl altârîkh(Avis de blâme à ceux qui savi sent de dire du mal des historiens). Il était donc de bon ton de critiquer ceux qui sadonnaient à la recherche his torique. Pour montrer que cette attitude nest nullement justifiée, lauteur ne trouve rien de mieux que dénumé rer les noms des gens honorables qui nont pas tenu compte dune désapprobation presque générale. Luvre de lhistorien est socialement mal vue, et pourtant rares sont ceux qui sen abstiennent.
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ISLAM ET HISTOIRE
Dans la préface de chaque ouvrage historique, nous voyons lauteur sexcuser de se laisser tenter par une dis cipline si peu digne dun honnête homme en essayant le plus sérieusement du monde de contourner lehadîth (parole du Prophète), ou prétendu tel, qui affirme que lenquête sur les origines lointaines est une entreprise vaine, ne profitant guère à celui qui sy adonne et ne dis 3 créditant en aucun cas celui qui sen détourne . Lhistoire serait donc le fruit dune curiosité malsaine, 4 habituelle chez les hommes désuvrés . Et que répon dent les défenseurs de cette discipline, qui ne mettent pas du reste en doute lauthenticité duhadîth? Que cest la science de la généalogie qui est blâmée (ansâb), non 5 lhistoire (akhbâr) . Il est de fait quil ny avait pas de chaire dhistoire proprement dite dans les grandes universités islamiques. On reconnaissait que lhistoire était utile à la jurispru dence, à la grammaire, à lexégèse, toutes disciplines jugées plus nobles, mais on préférait quelle fût ensei gnée à titre privé (tatawwu), dans une maison particu lière ou un collège excentrique. Pourtant face à ce dénigrement systématique se dresse limposant édifice de lhistoriographie qui nous frappe moins par la quantité, certes impressionnante, que par le rôle central quelle joue dans la formation de laSunna, la Tradition prophétique. Partout nous rencontrons les notions demathour,marouf,fasîh ce qui est rapporté des Anciens ou reporté à eux  et questce qui les fonde toutes sinon la chronique (khabar) ? La notion inclusive deilm, connaissance paradigmatique diraiton aujour dhui, ne sidentifietelle pas en dernière analyse à celle 6 de tradition authentique, donc à celle dhistoire .
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INTRODUCTION
Cest cette ambivalence fondamentale qui sera au centre de notre réflexion. Lhistoire en tant que disci pline est jugée partout et toujours secondaire, comparée à la théologie, au droit, à la grammaire, à la sagesse, etc., mais lhistoire en tant que chronologie, connaissance fondée des priorités temporelles (awwaliyât, sawâbiq), est précisément ce qui sépare science et opinion (ray). Le problème que nous aurons à affronter continuelle ment est le suivant : comment se faitil que la tradition, par définition inscrite dans le temps, finit inéluctable ment par se retourner contre ce qui la fonde pour le nier ? Cette question nest pas particulière à lIslam, comme elle ne concerne pas le passé uniquement. Elle remet en cause, partout et toujours, la situation de lhistorien dans la société. Lhistorien, en Islam comme ailleurs, est un invité à la fois inévitable et indésirable. Jamais il néchappe à la critique, je veux dire à la censure morale. Sil se tait, on le somme de parler, et quand il parle, on le prie de se taire. Ce point ne devrait pas échapper à notre attention, car il nest que lautre aspect, social et contemporain, de lantinomie dont nous avons parlé plus haut. Le passer sous silence reviendrait à remplacer la réflexion par lérudition. Cest bien du concept dhistoire que nous parlerons mais tel quil se réfléchit aujourdhui dans lesprit de celui qui pratique cette discipline. Cest bien lIslam que nous aurons en vue, mais tel que le découpe le chercheur contemporain dans le tissu de la chronique universelle qui ne cesse en cette fin de siècle de sélargir et de sap 7 profondir .
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