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JUIFS ET CHRÉTIENS

De
470 pages
Pourquoi existe-t-il des Juifs et des Chrétiens ?
-L'enseignement de Jésus s'opposait-il au judaïsme ?
Les Evangiles rapportent-ils avec fidélité les propos de Jésus ?
Jésus voulait-il bâtir sa propre Eglise ?
Le peuple judéen antique est-il responsable de la Passion ?
L'Eglise post-christique a-t-elle été fidèle à Jésus ?
Ces réflexions sur le Judaïsme et le Christianisme pour s'efforcer d'aboutir à des relations enfin apaisées.
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Deux hommes prophétisaient dans le camp… Josué dit à Moïse : mon Maître Moïse, empêche-les ! Moïse lui répondit :… qui fera que tout le peuple de Dieu soit composé de prophètes, et que l’Eternel fasse reposer son esprit sur eux (Nb 11=28-29) ? Que mon Enseignement descende comme la pluie, que ma Parole perle comme la rosée (Dt 32=2). «Quand l’homme est parvenu aux tourniquets de la nuit, tous les dogmes du monde lui semblent merveilleusement semblables et décolorés». Rudyard Kipling

SOMMAIRE
PROLOGUE : POURQUOI CE LIVRE
15

PREMIERE PARTIE : L’ESSENCE DU JUDAÏSME. SURVOL DE LA TERRE D’ISRAEL ANTIQUE 19 CHAPITRE PREMIER : LES OUTILS DE LA PENSEE JUIVE
TORA ECRITE ET TORA ORALE

Les sources La révélation gravée La révélation déclamée : la loi orale

21 25 26

CHAPITRE 2 : PROMENADE DANS LES ALLEES DU BIG BANG
Au commencement : parole et étude L’unicité de Dieu L’Homme avant l’Homme La Création avant la Création La Création, un contrat Pluie, Rosée, Résurrection et Ecologie Le Temps : passé et futur 33 36 39 41 42 44 46

CHAPITRE 3 : ECCE HOMO : NAISSANCE DE L’HUMANITE
La création de l’Homme Le Talmud, proclamation antiraciste Signification de l’Élection 51 53 55

CHAPITRE 4 : DIEU L’HOMME ET LE MAL. LA FAUTE
L’origine du mal La souffrance Du Rififi au Paradis : la Faute Inculpation et instruction Le Jugement : sanction et pardon
7

59 62 63 68 69

CHAPITRE 5 : LA LOI
Nature de la Loi Les composantes éthiques de la Loi Pourquoi la Loi La vision rigoriste de la Loi La souplesse dans l’application de la Loi Les sacrifices Le sacrifice ou ligature d’Isaac Pourquoi des sacrifices Le sang 77 81 83 87 88 91 93 97 102

CHAPITRE 6 : LE MESSIANISME, L’AME ET LA MORT
La Parole prophétique Le Messianisme dans l’Enseignement Quels temps messianiques Quels élus Quand ? Qui ? Que retenir de toutes ces opinions ? Le Messianisme dans la Cabale Mourir puis vivre : la survie de l’âme 107 111 113 114 114 115 116 116 117

REFLEXION DE MI-PARCOURS : L’ESSENCE DU JUDAÏSME CHAPITRE 7 : HIC AND NUNC : ICI ET MAINTENANT
Géographie et économie Les grands événements politiques Les Séleucides ; le choc des cultures ; la révolte des Maccabées Une dynastie paradoxale : les Hasmonéens Rome et ses hommes liges : d’Antipater à Hérode Les procurateurs de Rome La catastrophe finale Enseignements du malheur
8

121

125 128 128 134 135 138 141 147

CHAPITRE 8 : LES HOMMES DANS LA TOURMENTE
Sadducéens et Pharisiens Les Sadducéens Les Pharisiens Les Esséniens Le creuset Les écrits apocalyptiques 151 152 153 155 158 158

DEUXIEME PARTIE PARCOURS DEUTERO-TESTAMENTAIRE CHAPITRE 9 : LES SOURCES CHAPITRE 10 : LES PREMIERS CHAPITRES DE MATHIEU
Joseph et l’Esprit Saint «Alma» ou «Betoula» ? Marie, jeune femme ou vierge ? La Visitation L’annonce aux bergers, la présentation de Jésus au Temple La naissance de Jean le Baptiste Le ministère de Jean ; le baptême Le baptême de Jésus

161

163

169 173 179 179 181 188

CHAPITRE 11 : LE DEBUT DU MINISTERE DE JESUS
La tentation Prédication en Galilée L’imminence du Royaume L’appel des disciples Les Evangélistes et la judéité de Jésus Les guérisons miraculeuses 193 196 198 200 205 207

CHAPITRE 12 : LES BEATITUDES. LA LUMIERE. LA LOI. L’ADULTERE. LE DIVORCE. LE TALION. AMOUR OU HAINE
Les Béatitudes Pauvres et riches
9

211 213

La lumière Jésus et la Loi L’adultère Le divorce La loi du Talion Tendre la joue ; la charité Amour ou haine des ennemis

216 216 219 221 223 224 225

CHAPITRE 13 : PRIERE ET PARABOLE
La prière Comment prier ? Peut-on prier seul ? Que prier ? Parabole des oiseaux et des lys des champs ; la famille
CHAPITRE

229 231 232 233 235

14 : ETHIQUE, JUGEMENT, JUGES ET AVOCATS MATHIEU, CHAPITRES 7 À 11
239 240 240 242 244 245 246

Ethique La porte étroite, la maison Le centurion de Capharnaüm Jugement : rémission des péchés et condamnation par le Fils de l’homme Avocats et plaidoyers Encore des plaidoyers Sévérité et miséricorde
CHAPITRE

15 : LES MIRACLES
249 251 253 254 256 258

Les miracles de l’élément liquide Les miracles alimentaires Les multiplications des pains Les noces de Cana Les ressuscitations Le temps de la banalité des miracles Réflexions sur les miracles

10

CHAPITRE 16 : L’AFFIRMATION DE L’ESSENCE DIVINE DE
JESUS

Jésus «Fils de Dieu» Jésus fils de Marie Jésus puissance céleste Sur cette pierre La Transfiguration Jésus maître du cosmos Le Talmud et Jésus L’Evangile de Jean
CHAPITRE

261 264 266 267 270 273 276 279

17 : NOUVELLES PARABOLES.
281 282 283 285 286

NOUVELLES CONTROVERSES AVEC LES PHARISIENS

Le semeur ; le grain de sénevé L’ivraie Le scandale Les ouvriers de la onzième heure En vérité, je vous le dis

CHAPITRE 18 : L’ENTREE A JERUSALEM
L’ânesse et son ânon Les foules suivant Jésus Jésus à Jérusalem : Jérusalem, Jérusalem ! Les marchands du Temple Le figuier Conflits doctrinaux avec les Sadducéens et les Pharisiens : Les Sadducéens Les Pharisiens L’annonce de la destruction du Temple 287 290 292 293 295 296 296 306

CHAPITRE 19 : LES PREMICES DE LA PASSION
L’onction et l’annonce de la trahison Réflexions sur Judas La Cène L’Eucharistie 11 309 310 313 315

Gethsémani. Réflexions sur le libre-arbitre et l’intégrisme L’arrestation
CHAPITRE

320 326

20 : LE PROCES
329 334 335 336 338 342 345

La comparution chez Caïphe Le blasphème Le droit talmudique de la peine capitale La comparution devant le Sanhédrin Le procès romain Barabbas et les foules vociférantes Réflexions finales sur le procès
CHAPITRE

21 : CRUCIFIXION ET RESURRECTION
347 350 352 352 354

La crucifixion La mise au tombeau La résurrection Le récit Ressuscitation et Ascension dans la Bible hébraïque
CHAPITRE

22 : QUELQUES REFLEXIONS SUR LES EVANGILES
359 362 364

Différentes lectures Les quatre récits Une analyse de Mathieu par sujets
CHAPITRE

23 : L’EGLISE DE JERUSALEM. LES PREMIERS
367 370 372 372

CONFLITS. LES DEBUTS DU PROSELYTISME

L’Eglise de Jérusalem L’affaire d’Etienne Persécutions La fondation des communautés pagano-chrétiennes

12

24 : PAUL MISSIONNAIRE. LA FIN DE L’EGLISE DE JERUSALEM. LA CRISTALLISATION DES FACTEURS DE
CHAPITRE DIVORCE

Présentation de Paul L’homme : essai d’analyse psychologique La jeunesse ; le caractère La Loi, voilà l’ennemie Paul, persécuteur et renégat Paul, néophyte et Maître La théologie Paulinienne La résurrection La théologie de la croix Péché, justification, grâce et rédemption Les conflits d’Antioche Paul et les Juifs

375 377 377 378 380 381 382 382 383 384 387 389

CHAPITRE 25 : MORT ET SURVIE DE PAUL. LES FACTEURS DU DIVORCE JUDEO-CHRETIEN. PAUL ET JESUS
Mort et survie de Paul Les facteurs du divorce Ce qui est absent des Epitres de Paul Paul et Jésus Les facteurs culturels du divorce 391 392 394 395 396

TROISIEME PARTIE. SAUT VERS LE TROISIEME MILLENAIRE 399 CHAPITRE 26 : LES DIVORCES : LES ETAPES DU DIVORCE JUDEO-CHRETIEN. LE DIVORCE «CHRISTIANO-CHRISTIQUE».
Les étapes du divorce judéo-chrétien : La phase d’interpénétration Compétition et confrontation Le Christianisme foisonnant L’étape de domination : le Christianisme, religion d’Etat 13 401 401 404 406 407

Les conciles et les credos Le divorce pouvait-il être évité ? Le divorce «christiano-christique» L’origine de l’intolérance chrétienne

409 411 413 419

CHAPITRE 27 JUIFS ET CHRETIENS AU TROISIEME MILLENAIRE

Les efforts de l’après-Choah Etat des lieux La structuration du Judaïsme contemporain La crise du Judaïsme traditionaliste Judaïsme rabbinique et esprit de réforme Le Judaïsme libéral Juifs et Chrétiens Chrétiens et juifs Pourquoi dialoguer

423 425 430 434 437 439 442 449 451 457 459 461 467

CONCLUSION POSTFACE
GLOSSAIRE INDEX ALPHABETIQUE BIBLIOGRAPHIE

Note : en quelques occasions, nous insérerons de courtes explications au milieu de citations. Elles seront entre parenthèses et en plus petits caractères que le reste du texte.

14

PROLOGUE :
POURQUOI CE LIVRE
Quelle complexité que celle de l’Etre ! En son essence mystérieuse se fondent les racines familiales et culturelles, l’éducation et l’apprentissage, l’environnement et la profession, l’expérience vécue et les aspirations spirituelles. Ces fils innombrables, entremêlés, tissés, évoquent la superposition des bandelettes d’une momie. Pour appréhender le mystère intime de l’âme il faut savoir dérouler tous ces tissus entrecroisés. Procéder ainsi chez un Juif d’aujourd’hui n’est pas sans analogie avec la fouille d’un archéologue dans le sol de Jérusalem. Il est un moment où, nécessairement, la pelle rencontre des mottes de cendre, mémoire figée de l’incendie romain de 70. Ainsi le déroulement des bandelettes finitil par dévoiler, profondément enfouie, une plaie mal cicatrisée : sur ses bords stagne encore un peu du sang des massacres des croisades ; et quelques cendres de l’Inquisition maculent les brûlures de la Choah. Certes, cette tragédie ultime est l’œuvre d’un dictateur démoniaque : mais elle n’eut pu se dérouler sans l’effet de siècles «d’enseignement du mépris» (Jules Isaac) - ni, hélas, sans le silence de Dieu. Libérée de ses bandelettes, l’âme juive pleine de douleur et d’angoisse crie ; elle interpelle le monde et son Créateur ; elle veut comprendre comment la vibrante prédication d’un des siens, nourri d’Ecriture, anxieux de renforcer le dialogue de son peuple avec Dieu, a pu engendrer une déchirure si longtemps abyssale. Elle voudrait saisir comment le mépris et la haine ont pu germer du frémissement eschatologique de ce Juif nommé Jésus, qui annonçait l’instauration, après les soubresauts du Jugement, d’un Royaume nouveau d’amour universel où il siégerait à la droite du trône céleste1. Tenter de répondre à ces questions, explorer et comprendre, si c’est possible, le divorce judéo-chrétien antique, tel est l’objet premier de notre réflexion.
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1. Mt 9=4 ; Jn 15=9-13

15

Le dessèchement des racines religieuses, mais aussi l’écran de l’automatisme cultuel ont conduit bien des Juifs et bien des Chrétiens à méconnaître et l’essence du Judaïsme et l’origine du Christianisme. Leur permettre de mieux appréhender leur patrimoine spirituel en cheminant avec nous à travers les Ecritures est une autre ambition. Ni la passion, ni la cuirasse d’un endoctrinement, ni la bienheureuse cécité de la Foi absolue ne sauraient accompagner une telle entreprise. Or l’appartenance à une religion relève rarement d’un choix raisonné. On est (deux mots qui peuvent se lire : on naît) le plus souvent juif, chrétien, musulman, animiste, bouddhiste, que sais-je encore, parce que tels sont ou tels étaient ses parents. Dans les conversions, l’émotion prime sur la raison. Le glissement vers une spiritualité se produit en règle non d’une spiritualité rejetée vers une spiritualité nouvelle, mais du néant vers une découverte. Bien rares sont les convertis possédant de leur religion familiale une connaissance réelle, ou, si cette connaissance existe, une connaissance autre que formelle : dénuée justement de spiritualité. Il faut donc à l’explorateur du divorce judéo-chrétien la capacité de s’extraire de son propre environnement religieux. Il doit savoir se dépouiller de ses vêtements spirituels pour revêtir un scaphandre spatial et temporel, propre à lui faire découvrir l’horizon de Sirius et le temps zéro. Et si, de Sirius, l’explorateur a l’illusion de voir le monde, son regard s’éteint lorsqu’il scrute le ciel : «Mes pensées ne sont pas vos pensées», avertit la Transcendance divine à travers la bouche du prophète Isaïe (Is 55=8). Tentons néanmoins notre exploration, à l’instar de Moïse qui, devant le buisson ardent, inventa l’observation scientifique : il remarqua que le buisson était en feu et pourtant ne se consumait pas. Moïse se dit : je veux m’approcher, je veux examiner ce grand spectacle, pourquoi ce buisson ne se consume pas (Ex 3=2-1)2.
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2. Pour citer la Bible hébraïque, je me suis servi de la traduction dite du rabbinat Français (Colbo, Paris ; Sinaï, Tel Aviv). Lorsque cette traduction m’a paru s’éloigner, dans un souci de style, du texte premier, je me suis rapproché du texte hébraïque en contrôlant ma propre version par celle d’André Chouraqui, particulièrement littérale, comme l’a voulu son auteur (André Chouraqui, La Bible, Desclée de Brouwer 1989). Je me suis aussi servi, notamment pour le «Deuxième Testament», de la Bible de Jérusalem, Desclée 1998 (suite page suivante).

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LES ETAPES D’UNE REFLEXION
Considérons donc ces flammes ardentes que rien jusqu’ici n’a su éteindre. Leur combustion rougeoyante fait naître, comme des volutes de fumée, des questions entrecroisées. Pour étudier les relations du Christianisme naissant avec le Judaïsme antique, il nous faut d’abord considérer ce dernier. Etait-il, à l’époque de Jésus, une simple réminiscence sclérosée ou une spiritualité en pleine évolution ? Nous nous pencherons donc sur les textes juifs de l’époque, qui a été celle de l’élaboration du Talmud, pour tenter d’analyser la pensée juive, «ce trou noir de la pensée occidentale» (Raphaël Drai). Dès lors nous devrions pouvoir répondre à cette interrogation : Jésus a-t-il été un novateur absolu ? Son enseignement était-il radicalement incompatible avec le Judaïsme ? Ou au contraire était-il inséré dans une judéité abandonnée, reniée même plus tard par ses disciples et ses successeurs ? Tout événement s’inscrit sur une terre et dans un temps : la géographie et les forces incontournables de l’Histoire collective encadrent l’action individuelle. Nous tenterons donc d’esquisser un tableau de ce qu’étaient à l’époque de Jésus la terre d’Israël et ses habitants : une terre déchirée par des occupations étrangères successives et des pouvoirs locaux tyranniques ; une population exploitée, opprimée, brimée dans son expression religieuse alors même que l’observance mosaïque et la fidélité à l’institution du Temple de Jérusalem cristallisaient le sentiment national ; une population d’autant plus anxieuse d’espérance messianique que les malheurs l’écrasaient. L’oppression d’un peuple fier a toujours les mêmes
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2. (suite). Pour les citations bibliques incluses dans les textes talmudiques, j’ai respecté la formulation des Maîtres du Talmud qui s’éloignent parfois volontairement de la signification originale. Les citations du Talmud proviennent, pour celui de Babylone (Babli), de l’édition en français de Steinsaltz (Ramsay, Paris), du «Steinsaltz» en anglais, ou de l’édition anglaise de Soncino. Pour le Talmud de Jérusalem (Jeruchalmi – Jer), je me suis servi de la traduction en français, déjà ancienne, de Moïse Schwab (Maisonneuve et Larose, Paris). J’ai suivi pour les citations bibliques les abréviations usuelles : Gn = Genèse, Ex= Exode, Lév= Lévitique, Nb= Nombres, Mt= Mathieu, Mc= Marc, Lc=Luc, Jn= Jean, etc. Les citations du Talmud sont précédées de la mention «Babli» ou «Jer». Selon l’usage, les recueils midrachiques sont identifiés par le livre Biblique qu’ils commentent, suivi de la mention «R» (Raba). Ainsi l’abréviation «Dt R» désigne-elle «Deutéronome Raba».

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effets : des soubresauts de résistance nationale et spirituelle, des rébellions violentes inéluctablement écrasées par la puissance dominante du temps, en l’occurrence Rome. C’est sur cette scène instable, agitée, potentiellement explosive que se déroule la prédication de Jésus. L’étape suivante de notre étude sera la lecture du Deuxième Testament à la lumière des textes juifs, de façon à reconnaître ce qui, dans la prédication christique, répondait à la tradition, et pouvait donc rencontrer l’adhésion du peuple d’Israël de l’époque ; ou ce qui, au contraire, pouvait susciter méfiance et rejet. Nous examinerons ensuite la naissance et la constitution de l’Eglise primitive, judéo-chrétienne d’abord, puis pagano-chrétienne3 : La prédication christique et la vie de l’Eglise primitive pouvaient-elles s’insérer dans une synergie judéo-chrétienne durable, ou bien, au contraire, un divorce précoce était-il inévitable ? Ces éléments de réflexion sur le Judaïsme et le Christianisme devraient nous permettre de jeter un regard plus aigu sur la Synagogue et L’Eglise du troisième millénaire : ce millénaire qui pourrait, qui devrait être, après tant de siècles d’horreurs, celui de relations apaisées, enrichies, peut-être fraternelles.

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3. Les «Judéo-chrétiens» sont les adeptes de Jésus recrutés parmi les Juifs de l’époque, essentiellement en terre d’Israël ; le terme de «Pagano-chrétiens» désigne les convertis d’origine païenne, essentiellement dans la sphère culturelle grecque.

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PREMIERE PARTIE
L’ESSENCE DU JUDAISME
SURVOL DE L’ISRAEL ANTIQUE

CHAPITRE 1

LES OUTILS DE LA PENSEE JUIVE : TORA ECRITE ET TORA ORALE
LES SOURCES

Plutôt que d’entreprendre une énumération scolaire des éléments essentiels de la pensée juive, nous entrerons de plein pied dans son royaume en utilisant ses concepts et ses outils. Nous lirons ainsi ensemble le début du premier livre de la Bible hébraïque, la Genèse ; mais cette lecture ne sera pas une lecture brute, figée, bornée au texte. Ce sera une lecture talmudique, ancrée dans le texte, mais dansant sur la mélodie des connotations intratestamentaires, et prenant son souffle dans les commentaires des sages, lecteurs pénétrants d’il y a bien des siècles. Nous nous intéresserons en effet à la pensée juive de l’antiquité, celle de l’époque christique, plutôt qu’à ses développements ultérieurs. Car le texte biblique est ancien. Pour les traditionalistes, il a été intégralement révélé à Moïse au Sinaï, en lettres gravées sur des tables de pierre (Ex 32=15-16 ; Ex 34=1) ; pour les commentateurs la révélation a été plus signifiante encore : Rabbi Simon ben Laqich enseigne : le rouleau que Dieu a donné à Moïse était de feu blanc et son écriture de feu noir. Il était de feu, sculpté de feu, formé de feu et donné en feu comme il est dit : à Sa main droite était une Loi de feu (Dt 33=2 ; Cant R. 5,11=6). Un autre Récit dit : les Tables (de la Loi) étaient de nature miraculeuse : elles étaient de pierre dure, et pourtant elles s’enroulaient (Cant R 5,14=1). Pourquoi ces Récits ? Ils expriment les relations de l’Homme avec Dieu à travers la Loi, la Tora : le feu symbolise la sainteté inaccessible de la Transcendance, pourtant offerte à l’homme à travers la Tora. La pierre signifie l’éternité de la Tora, véritable pilier de la Création, comme nous le verrons plus loin ; mais l’enroulement de cette pierre éternelle et dure exprime l’adaptation de la Loi à la lourde essence terrestre de l’homme.

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Pour les paléographes l’élaboration de la Tora est moins poétique. Ce texte longtemps oral a été rédigé par pièces, nous disentils, au cours des siècles. Certains textes, comme le livre de Josué, datent de l’époque du Roi Salomon (env -900). La cristallisation de la plupart des éléments de la Bible hébraïque a été l’oeuvre des scribes exilés à Babylone après la destruction du Temple de Jérusalem par Nabuchodonosor, au 6è siècle avant l’ère commune ; mais c’est des siècles suivants que date leur rédaction définitive4. Un texte ancien est-il authentique ? Et s’il en existe plusieurs versions, laquelle est la bonne ? La confrontation des manuscrits est, pour le paléographe et l’exégète, l’outil principal de la vérification. Longtemps le texte biblique hébraïque le plus ancien a été celui trouvé dans une dépendance de l’antique synagogue du vieux Caire, Fostat. Il date du huitième siècle de l’ère commune : un vieux manuscrit, pourtant très jeune sur l’échelle paléographique. La grotte de Qmran a livré des rouleaux beaucoup plus anciens, puisqu’ils ont été cachés par la secte des Esséniens avant la fin sanglante de la guerre des Juifs contre les Romains, donc avant l’an 70 de notre ère. Dès lors les chercheurs ont pu confronter des versions diverses de textes bibliques réellement antiques. Ainsi les manuscrits de la Mer Morte comprennent-ils trois versions différentes du Pentateuque (les cinq livres de Moïse) : un Pentateuque Samaritain, composante unique des textes sacrés pour la secte Samaritaine, a été découvert à côté d’un texte «massorétique», c’est-à-dire traditionnel ; il s’y ajoute une traduction grecque dite des Septante, miroir plus ou moins fidèle d’une version hébraïque plus ancienne. Les plus vieux manuscrits retrouvés dans les grottes sont calligraphiés en caractères hébraïques antiques, fins et aigus ; ces caractères ont été abandonnés au sixième siècle avant l’ère commune. L’écriture des rouleaux plus récents est l’écriture dite carrée, rapportée de l’Exil à Babylone (sixième siècle), en usage encore aujourd’hui5. Ces quelques lignes résument les résultats de recherches longues et difficiles Elles reflètent mal l’immense travail de reconstitution
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4. Frank Moore Cross, «L’archétype du texte de la Bible hébraïque ; lumières sur la Bible émanées des grottes de la Mer Morte», dans : Hershel Shanks, L’aventure des Manuscrits de la mer Morte, Seuil, 1996. 5. Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme, Cerf / Robert Laffont, 1996.

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de parchemins fragmentés, de préservation de rouleaux prêts à se pulvériser, de déchiffrement d’écritures antiques, d’identification de textes parcellisés, d’analyses comparatives, de recension que les rouleaux ressuscités ont initié, tandis que leur étude minutieuse se poursuit. Les textes bibliques de Qmran sont très proches du texte massorétique, celui que nous trouvons aujourd’hui dans la Bible hébraïque du rayon de librairie. Ce texte a été définitivement fixé par le corps des scribes et des rabbins au cours de la période christique, notamment sous l’impulsion de Hillel l’Ancien (-70, +10), l’un des plus grands sages et des plus grands érudits du temps. Dès cette époque, qui a aussi été celle du bourgeonnement des études bibliques rabbiniques, le texte est définitivement figé : ni les lettres, ni les soupirs, ni les interlignes, ni les paragraphes, ni les signes de cantilation n’ont changé depuis. Il n’existe aucune différence entre les rouleaux des synagogues actuelles, partout dans le monde, et ceux de Qmran. Cette cristallisation est, avec la permanence millénaire du texte, la base de l’exégèse. Il n’y aurait pas, sans elle, de sens autre que littéral. Au contraire, les générations successives de lecteurs et de penseurs, de maîtres et d’élèves, se sont attachées à découvrir dans ces lignes et ces mots fixés depuis l’antiquité des couches superposées de sens et d’interprétation : le sens littéral, le sens allusif, le sens dévoilé par la recherche, et le sens ésotérique, dont les initiales en hébreu forment le mot PARDES qui est à l’origine du mot Paradis6. Les connotations, les correspondances trouvées par les commentateurs entre les mots et entre les versets de l’Ecriture, selon tous les plans de l’interprétation, sont pour le Judaïsme rabbinique l’expression de la Révélation instantanée et intégrale de la Bible hébraïque. Les exégètes critiques ont une opinion différente. Il ne faudrait pourtant pas croire que l’exégèse critique n’a débuté qu’avec la découverte des manuscrits de la Mer Morte. Comme nous le verrons plus loin, dès l’époque christique des écoles talmudiques se sont
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6. Talmud, Jeruch. Haguiga 2=1 ; Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme, ouvrage cité, entrée «Pardes».

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affrontées sur la validité, signifiante ou non, des contradictions du texte biblique. D’autre part les premiers Pères de l’Eglise, dans le souci de revenir à l’exactitude textuelle de l’Ecriture, dont la tradition chrétienne s’était éloignée en s’appuyant sur la traduction grecque dite des «Septante», sur laquelle nous reviendrons, s’étaient penchés sur le texte hébraïque de la Bible. Ainsi, entre 240 et 245, Origène a-t-il confronté le texte hébraïque et ses traductions en Araméen et en Grec. Au 12è siècle, Ibn Ezra a noté que certaines relations historiques du texte sont peu compatibles avec une rédaction exclusive par le seul Moïse. Ibn Ezra a aussi été le premier à reconnaître deux auteurs derrière le prophète Isaïe (le premier et le second Isaïe). D’autres commentateurs ont étudié des courants textuels autonomes entremêlés dans certains récits bibliques, comme celui de la Création. Spinoza à la fin du 17è siècle, Astruc, au siècle suivant, ont étudié ces courants textuels, le plus souvent identifiés par les noms prêtés à la Transcendance divine. Une autre discordance est linguistique : il existe dans la Genèse deux noms de lieu écrits en araméen, langue apparue bien après la période sinaïtique7. Au cours des deux derniers siècles l’exégèse critique a ainsi progressivement analysé puis décomposé l’extrême complexité du texte biblique, en reconnaissant à la rédaction de ses différentes parties un très large éventail temporel. Sans doute l’exégèse critique s’éloigne-t-elle du dogme de la Révélation scripturaire intégrale. Mais en même temps elle ne peut que renforcer, de la part du lecteur extérieur à la tradition religieuse, son respect pour le caractère antique de l’Ecriture hébraïque. Ainsi le texte de l’Ecriture hébraïque n’a-t-il pas varié en plus de vingt siècles ; les manuscrits de la Mer Morte lui servent de référence, comme le faisaient autrefois les rouleaux conservés au Temple de Jérusalem, avant sa destruction en 708.
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7. Edouard Dhorme, L’Ancien Testament. «Introduction», Bibliothèque de la Pleïade, 1953. Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme, Cerf / Robert Laffont, 1996, entrée «Bible». 8. Frank M. Cross, «L’archétype du texte de la Bible hébraïque», dans : Hershel Shanks, L’Aventure des manuscrits de la Mer Morte (Chapitre 11), Seuil 1996.

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C’est environ un siècle après cette destruction que le canon est fixé. Des écrits tardifs, comme le livre des Maccabées ou le livre d’Hénoch ont été rejetés9.
LA REVELATION GRAVEE

L’écrit devenu Ecriture, commandements et narration, constitue la Loi écrite, ou Loi tout court - la Tora de Moïse. Ce mot de Tora signifie «enseignement» ; il court en filigrane dans la pensée et la vie juives, et désigne d’abord les cinq livres de Moïse, auxquels se sont ajoutés les Prophètes et les Hagiographes, comme le livre de Job par exemple. L’ensemble de ces livres compose la Bible «prototestamentaire» ou Premier Testament, terme plus adapté aux relations judéo-chrétiennes actuelles que le terme d’antan, celui d’Ancien Testament. Testament, dans cette acception, signifie «Alliance». De verset en verset de chapitre en chapitre, d’Ecrit en Ecrit, le lecteur peut adopter, pour cheminer, une linéarité séquentielle logique. Mais en même temps, à travers toute l’Ecriture, de lettre en lettre, de mot en mot, d’expression en expression, de verset en verset, d’idée en idée, le lecteur érudit va aussi cheminer horizontalement, et pourquoi pas en oblique, ou encore selon des lignes courbes ou récurrentes : où qu’elle s’enracine, où qu’elle s’exprime dans ce vaste ensemble, la Parole reste une. Chacun des livres du canon a son individualité ; mais la Bible est pour le penseur juif, un corps immense, composé de tissus et de cellules en relation les uns avec les autres, associés et confrontés par l’étude : presque une seule phrase faite de milliers de mots. Plus encore, les mots euxmêmes, comme les cellules de l’organisme, peuvent faire l’objet d’un examen et d’une dissection propres : mots éclatés, mots privés d’une lettre, mots lus à l’envers. Dès le premier siècle, deux écoles se sont affrontées : pour celle de Rabbi Ismaël, les contradictions ou les erreurs apparentes du texte devaient être corrigées, de façon à faire émerger un sens logique. Pour l’école de Rabbi Akiba au contraire, un texte révélé ne peut contenir ni contradiction, ni erreur : toute anomalie textuel____________

9. Shanks, ouvrage cité ; Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme, ouvrage cité, entrée « Bible ». Solomon Grayzel, A History of the Jews, the Jewish Publication Society of North America, 1969.

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le possède un sens. Au commentateur de le trouver et de l’éclaircir. Les thèses de cette école ont finalement prévalu jusqu’à l’avènement de l’exégèse critique. Aujourd’hui encore, elles demeurent le fondement de l’étude talmudique de la Bible. Il ne s’agit pas, par une lecture multifocale, éclatée, de créer de nouveaux Ecrits, ni de forger des citations composites. Cette biologie expérimentale du Texte ne fait appel ni à la greffe, ni au clonage. Au contraire, la fidélité au texte est totale ; ce qu’appelle le lecteur, par des comparaisons, des similitudes des dissonances, c’est l’étincelle jaillissant du choc des mots et des lettres, susceptible d’éclairer un sens obscur, une parole cachée, un secret dormant10. Ainsi travaille le marteau du géologue - et voici que l’Ecriture se caractérise elle-même : est-ce que, dit l’Eternel, Ma Parole ne ressemble pas au feu, au marteau qui fait voler la roche en éclats? (Jér 23=29). Le choc du marteau va dégager du sens immédiat un sens caché, voire un sens ésotérique. Deux millénaires de réflexion n’ont pas épuisé la richesse d’un texte qu’à chaque génération le lecteur peut redécouvrir. Tout en se fondant sur la tradition du commentaire et de l’interprétation il peut faire naître entre les lignes les questions et les réponses de son époque et de son expérience propres. A cette Ecriture apparemment si accessible dès que s’ouvre le Livre, s’ajoute ce qu’il est convenu d’appeler la Loi Orale.
LA REVELATION DECLAMEE

: LA LOI ORALE

Cette Loi Orale comprend d’abord la «Michna», la «répétition», répétition pour l’étude et la mémorisation. La Michna est le résultat d’une recherche biblique initiée par les scribes au retour de l’exil à Babylone11. Elle représente un corpus de lois rédigé en hébreu avec une concision extrême. A ce corpus originel sont venus s’ajouter des commentaires (la «Guemara», l’achèvement) issus des débats des académies rabbiniques. La Guemara est d’abord composée de discussions sur des points juridiques litigieux, la décision finale devenant elle-même une loi
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10. Raphaël Drai, La Pensée juive et l’Interrogation divine. Exégèse et épistémologie, PUF, Paris, 1996. 11. David Banon, La Lecture infinie. Les voies de l’interprétation midrachique. Seui, Paris, 1987.

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du corpus des lois dites rabbiniques, par opposition aux lois formulées d’emblée dans la Tora écrite. Des récits, des discussions éthiques ou philosophiques, souvent exprimées en paraboles, accompagnent les sections juridiques. L’ensemble de ces textes forme le Talmud, nom issu de la racine hébraïque LMD, «apprendre». Bien des exégètes traduisent «Talmud» par «Enseignement». Cet enseignement s’exprime au long des nombreux volumes des Talmud de Jérusalem et de Babylone. Celui de Babylone est plus long et plus riche. Il s’ajoute à ces traités des recueils de «Midrachim». Un Midrach, de la racine DR-CH, rechercher, est un récit signifiant, fondé sur un commentaire d’écrit biblique. Ce mot de recherche, DEROCH en hébreu, apparaît pour la première fois appliqué à l’étude de la Tora dans le livre d’Ezra (Ezr 7=10), lorsqu’est retrouvé, au retour de Babylone, le chemin de l’Etude11. Pourquoi le besoin d’une loi orale s’est-il fait sentir au-delà de la Révélation écrite ? Parce que l’énoncé brut d’une loi n’en permet pas l’application juste et rigoureuse. Nous savons bien que, dans nos démocraties, la loi votée par le Parlement est inopérante aussi longtemps que les décrets d’application n’en ont pas été publiés. Ainsi la Tora prescrit-elle (Lév 19=9) : quand vous moissonnerez… tu laisseras la moisson inachevée au coin de ton champ, et tu ne ramasseras pas la glanure de ta moisson. Et encore (Dt 24=1 9) : quand tu feras la moisson de ton champ, si tu as oublié dans ce champ une javelle, ne retourne pas la prendre, mais qu’elle reste pour l’étranger, l’orphelin ou la veuve. Que signifie au juste une moisson inachevée ? Faut-il abandonner un dixième ou un centième de la surface ? La même proportion pour le champ du petit paysan, et pour le céréalier de la Beauce ? Que veut dire au juste le coin d’un champ ? En effet, tous les champs ne sont pas rectangulaires ; le glaneur peut voir un grand coin là où le paysan n’en voit qu’un petit ; et s’il s’agit de deux pièces de cultures contiguës, l’agriculteur doit-il concéder 4 ou 8 coins ? Tous ces points si facilement litigieux sont examinés par les sages de l’Enseignement, discutés, catégorisés, fixés avec le souci du détail d’un code civil (Traité Péa). La loi du Talion, si primitive et si cruelle dans son énoncé brut : oeil pour oeil, dent pour dent (Lév 24=20), est en fait dans la loi
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orale un code de médecine légale, annoncé d’ailleurs par un passage de la Loi écrite (Ex 21=18-19) ; ce code fait la part du préjudice physique, du préjudice moral, de la souffrance, de l’incapacité temporaire ou permanente (traité Ketouvot ; traité Maqot, en particulier Jeruch Maq 8=1 ; traité Baba Qama). La Loi orale assure ainsi à la victime une compensation pécuniaire adaptée à son préjudice, et non pas une vengeance. Ses dispositions pourraient être appliquées sans changement par les experts des tribunaux d’aujourd’hui. Cet exemple montre combien, sans le pinceau de lumière de la loi orale, la lecture brute de l’Ecriture peut-être aveugle et trompeuse. Ecrit, le Talmud occupe des dizaines de volumes. Sa mise en forme orale, en araméen, la langue véhiculaire du temps, a fait l’objet des travaux de nombreuses académies rabbiniques de -200 environ à 700 environ, dans le nord d’Israël pour le Talmud de Jérusalem (Jeruchalmi, «Jer»), et en Babylonie pour le Talmud de Babylone («Babli») A l’origine elle était bien orale, cette loi, et seulement orale. L’étudier, la considérer de façon synthétique pour en confronter des passages d’où naîtraient raisonnements et conclusions supposait des capacités de mémoire que nous ne savons plus acquérir ; elles étaient pourtant communes encore au début du siècle. J’ai connu un simple quincailler, formé au «Gymnase» alsacien d’avant 1914. A 80 ans il était encore capable de réciter en latin l’intégralité de l’Enéide. Dans le peuple juif, l’étude était durement entreprise dès l’enfance, aussi bien dans l’antiquité que dans les millénaires qui ont suivi. Selon l’Enseignement, la Tora s’apprend dès l’âge de 6 ans ; à cet âge, la lecture et l’écriture de l’hébreu biblique doivent être déjà maîtrisées en plus de la langue vernaculaire. A dix ans, l’enfant étudie la Michna ; à 12 ans, ses maîtres lui font aborder les commentaires, c’est-à-dire la Guemara, avec sévérité (ce sont les propres termes du Talmud, Babli Ket 56 a). Ce nouveau degré d’études suppose la connaissance et de l’hébreu et de l’araméen : ainsi l’enfant maîtrise-t-il très tôt trois langues au moins. Cette tradition s’est maintenue dans tous les ghettos de la diaspora, alors que les populations d’alentour étaient illettrées. Elle se perpétue de nos jours dans toutes les familles observantes. Un Juif sorti de ce moule
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connaît par coeur la Bible hébraïque et peut identifier dans l’instant tout verset cité devant lui. Grâce à cette formation, les académies rabbiniques disposaient d’encyclopédies vivantes ; c’étaient des scribes recrutés moins pour leurs qualités intellectuelles que pour leur capacité de mémorisation. On les consultait en cas de doute ou de défaillance de mémoire ; et, comme d’un livre ou d’un Cédérom, surgissait le Psaume, le passage d’Isaïe, le traité précédent du Talmud un instant effacés ; c’est seulement bien plus tard, dans le contexte fragile de la Diaspora, dont les académies rabbiniques risquaient de disparaître, que les Sages décidèrent de mettre par écrit cet immense thésaurus de connaissances et de spéculations. Elaboré pendant plusieurs siècles, mis par écrit de façon tardive, le Talmud reste un texte dynamique dont la vie se poursuit aujourd’hui entre Maîtres et élèves, partout dans le monde. Pour certains traditionalistes, loin d’être une lente accumulation sapientiale, il relève de la Révélation, au même titre que la Tora. Ainsi les sages nous disent-ils : quand Moïse brisa les Tables de la Loi (après l’épisode du Veau d’or), Dieu lui dit : ne les regrette pas. Sur les nouvelles il y a aussi les lois, la recherche et la narration (Tora, Midrach et Agadot). Sur les premières il n’y avait que les dix commandements. La révélation de la Loi orale est aussi explicitée par le passage suivant : R. Levi bar Hama a dit au nom de R. Simon b. Laqich : à qui se rapportent les termes du verset : JE te donnerai les Tables de pierre, la Tora et les commandements que j’ai écrits pour les enseigner (Ex 24=12) ? Les Tables, ce sont les Paroles (les dix Commandements) ; la Tora, c’est le Pentateuque ; «que J’ai écrits», ce sont les Prophètes et les Hagiographes ; «pour les enseigner», c’est le Talmud (Babli Ber. 5a). Les sages nous disent encore : qui étudie les Ecrits et pas la Loi orale, celui-là se trouve en dehors de la sphère de la connaissance (Lév R. 3=7), propos illustré, comme nous l’avions souligné, par l’interprétation littérale, et fausse, de la loi du Talion. Le Talmud ne constitue pas un enseignement scolastique. Son principe même est celui de la discussion libre. Un des Maîtres, ou un des étudiants rappelait les opinions d’autres Maîtres, posait des questions, et dès lors l’échange s’engageait ; commentaires, citations, questions, arguments et contre-arguments s’échangeaient
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comme des balles de tennis, s’articulaient sur des incidentes et se confrontaient jusqu’à ce que toutes les possibilités, toutes les hypothèses, toutes les interprétations aient été passées en revue. Enfin une conclusion était acquise à la majorité, certaines questions pouvant rester en suspens. La transcription des propos de tous les protagonistes des générations successives, le rappel de certaines de leurs qualités propres, d’événements parfois miraculeux de leur vie personnelle ou de leur vie d’enseignants rend très vivante la lecture des textes foisonnants du Talmud. Cette lecture se fait en principe à plusieurs, entre Maîtres ou entre Maîtres et élèves. L’enseignement est questions et réponses, questions sur les réponses, et même questions sur les questions. Dans la sollicitation des textes, ce qui n’est pas écrit et qui logiquement devrait l’être doit interpeller autant que ce qui est énoncé. L’interrogation est mère de la logique finale. Pour germer, la vérité doit être ébranlée, secouée, raffermie enfin. Masquée par les murs d’un dogme elle ne saurait se manifester. Voici, en illustration de ces principes, l’histoire de deux sages : Rech Laqich mourut. Qui enverrons-nous pour consoler Rabbi Yohanan (son interlocuteur habituel) se demandèrent les Rabbins? Ils décidèrent que ce serait R. Eléazar ben Pedath dont le savoir était plein de finesse. R. Eléazar s’assit auprès de lui. Il approuvait tout ce que disait R. Yohanan (qui lui dit) : tu crois pouvoir te mesurer à Rech Laqich ? Lorsque je présentais une affirmation, il me proposait vingt-quatre objections, auxquelles je devais fournir vingt-quatre réponses, et nos échanges étaient féconds. Toi tu ne fais que me dire : telle baraïta (passage non inclus dans le corpus définitif de l’Enseignement) s’accorde bien avec tes propos, comme si je ne savais pas que mes affirmations sont fondées (Babli Baba Metsia 84a)12. Les paraboles du Talmud, ses raisonnements, ses récits doivent être lus à plusieurs niveaux. Se demander pourquoi telle discussion est rapportée peut être aussi éclairant que la discussion elle-même. Le Talmud, nous l’avons dit, a été lentement élaboré et tardivement écrit. Peut-on dès lors en faire usage pour tenter de juger si l’Enseignement de l’Evangile répond à cet Enseignement-là ? Ce problème est en discussion depuis longtemps, mais finalement importe peu. D’abord parce que l’essentiel de la pensée talmudique
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12. Cité par Marc Alain Ouaknin, Le Livre brûlé, Seuil 1994

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s’est cristallisé oralement pendant les deux siècles qui ont précédé le Christianisme. Les grands maîtres, ceux qui dominent les discussions talmudiques, Hillel, Chammaï, Gamaliel, dirigeaient leurs académies immédiatement avant ou pendant la période christique. Tout indique, dans la prédication christique, que leur enseignement n’était pas étranger à Jésus. Ensuite parce que la rédaction définitive des Evangiles a été relativement tardive. Pendant un certain temps, au premier siècle en tout cas, elle a été contemporaine de la rédaction du Talmud. La loi orale, nous le verrons, permet souvent de mieux comprendre les Evangiles. Inversement, les Evangiles décrivent parfois des usages juifs de l’époque christique mal connus malgré les précisions de la loi orale ; ainsi, par exemple, celui de ne donner son nom au nouveau-né qu’à la circoncision, comme l’on fait les parents de Jean le Baptiste (Lc 1=59-64)13. Cet usage persiste aujourd’hui parmi certains Juifs sepharades. Une étude de la pensée juive actuelle serait incomplète sans une référence appuyée à la Cabale. L’ésotérisme n’est pas absent du Talmud ; nous aurons l’occasion de le rencontrer. Mais le plein développement de cette construction spirituelle est trop tardif pour que les ouvrages qui l’illustrent, comme le Zohar, le Livre de la Splendeur, soient inclus dans cette évocation des outils de la pensée juive : notre regard est avant tout focalisé sur l’Antiquité. Abordons donc l’étude, d’abord du Judaïsme, puis, au cours d’une deuxième étape, celle des Evangiles, lus à la lumière de la pensée juive. Mais quelle entreprise ! R Yohanan ben Zakaï dit sur son lit de mort : si tous les cieux étaient des parchemins, tous les arbres des plumes, et toutes les mers de l’encre, ils ne suffiraient pas pour écrire toute la sagesse que j’ai apprise de mes Maîtres. Et pourtant je n’ai pas acquis plus de sagesse qu’une mouche buvant dans l’océan (Jer. Soferim 16=41b). Hélas ! L’auteur sait bien qu’il est, à l’aune de R. b Zakaï, non comme une mouche, mais comme un microbe ; s’il a bu dans l’océan de la sagesse, c’est tout au plus une molécule ; même pas... un atome, un atome d’hydrogène, gaz léger et volatil. La sagesse est pour lui un horizon plus qu’un environnement.
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13. David Flusser, Jewish sources in early Christianity, Mod Books, Tel Aviv 1993.

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CHAPITRE 2

PROMENADE DANS LES ALLEES DU BIG BANG
Les textes sont des braises qui livrent la flamme dont le souffle du lecteur est capable – Armand Abecassis.

AU COMMENCEMENT : PAROLE ET ETUDE
Au commencement, Dieu avait créé le ciel et la terre. Or la terre n’était que solitude et chaos. Des ténèbres couvraient la face de l’abîme, et le souffle de Dieu planait sur la face des eaux… (Gen 1=1-2). Le premier mot du livre de la Genèse est en hébreu : BEREICHIT, au commencement. Sa première lettre un donc un B. Pourquoi pas un A, interroge la tradition orale ? Des sages disent : parce que la lettre B est aussi la première lettre du mot bénédiction, BERARA, alors que la lettre A est la première lettre du mot ARIRA, malédiction. Dieu a dit, enseignent-ils : ainsi créerai-Je le monde par la lettre B (l’initiale de bénédiction) et peut-être le Monde subsistera-t-il ainsi (Jer Hagiga 2=1). Deux notions apparaissent ainsi d’emblée. La première est le pouvoir solide, autonome des mots proférés. Dans l’Ecriture, ils n’appartiennent jamais à ce qu’en dérision politique on appelle les paroles verbales. Le patriarche Isaac, le fils d’Abraham, est aveugle. Quand il réalise qu’à la suite d’une ruse de son fils puîné Jacob, il lui a accordé la bénédiction destinée à son aîné Esaü, il ne PEUT revenir en arrière ; modifier ou annuler la parole proférée est impossible : Isaac fut saisi d’une frayeur extrême. Il dit : quel est donc cet autre ?… Je l’ai béni, et il restera béni (Gen 27=33 seq.). Le même concept émerge du curieux épisode de Bilam, le prophète pressenti par le roi Balak (Nb 22= 2-7) pour maudire Israël : viens donc, maudis-moi ce peuple… car je le sais, celui que tu bénis est béni, et celui que tu maudis est maudit. Mais jamais Bilam ne par33

viendra à articuler des paroles de malédiction ; il se défend auprès de son mandataire : la parole que Dieu mettra dans ma bouche, c’est celle-là que je dois dire. Et plus loin : comment maudirais-je celui que Dieu n’a pas maudit... (Nb 22=38 ; 23=8) ? Une fois articulée, la bénédiction ou la malédiction sont dotées d’une existence propre. Le bénisseur ou l’imprécateur n’ont que l’illusion d’être des acteurs à part entière : bénédiction et malédiction émanent de la Transcendance à travers leur bouche. Un deuxième concept émerge des tout premiers commentaires de l’Enseignement oral sur la Genèse : celui de la fragilité de la Création ; l’usage de la lettre B à la place de la lettre A permet d’espérer seulement que le monde subsistera. L’avenir de la création est lié à ce qu’en feront les hommes : ainsi la perversité humaine a-telle conduit au Déluge. Un autre commentaire le confirme : si vous n’aviez pas accepté Ma Tora, j’aurais ramené le monde au vide et à la désolation (Ruth R 1=1). La création est à peine esquissée, l’homme n’est encore pas apparu et déjà apparaît un partenariat humain déterminant, dont dépend l’avenir universel. D’autres sages avancent, pour expliquer le choix de la lettre B comme lettre première, la configuration de cette lettre hébraïque B, le Bet, telle quelle apparaît ci-dessous :

En se rappelant, comme l’indique la flèche, que l’hébreu se lit de droite à gauche, on voit que la première lettre de la première ligne est ouverte vers la suite de la ligne, mais fermée vers le haut, vers le bas, et surtout, c’est cela qui compte, vers ce qui est avant avant la lettre : ce qui est avant le commencement. Voici comment les sages interprètent cette fermeture vers le passé (pour autant que la Création connaisse un passé), et cette ouverture vers l’avenir : R. Eléazar dit au nom de R. Sirah : ce qui est trop merveilleux pour toi, et dont tu ne connais pas toute la profondeur au delà du Cheol14, ne cherche pas à le scruter. Réserve-toi pour réfléchir à ce qui t’est accessible, car tu ne saurais arriver aux
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14. Dans le Pentateuque, le Cheol désigne le séjour souterrain des morts.

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mystères cachés… Il est dit : qu’elles deviennent muettes, les lèvres menteuses qui parlent avec insolence contre le juste, avec orgueil et mépris (Ps 31=19). Ce verset est une allusion à celui qui a l’orgueil de vouloir commenter le récit de la Création. Cette mise en garde se poursuit : R. Yona a dit au nom de R. Levi : le Monde, a été créé par la lettre B. Comme elle est fermée de trois côtés et ouverte d’un seul, de même on ne doit pas scruter ce qui est au-dessus du ciel, ce qui est en dessous de la terre... mais seulement à partir de la Création du Monde (Jeruch. Hagiga 2=1). L’Etude est aussi nécessaire que le pain ; elle doit être permanente, journalière : tout homme, qui a en lui une connaissance, c’est comme si le Temple avait été reconstruit de son temps (Babli Ber. 33a). L’étude est un devoir pour chacun, mais pas l’étude mystique, ou du moins pas sans des Maîtres capables de guider l’élève ; la Cabale prend en effet son élan à la fin du premier siècle, tout en ayant des racines plus anciennes15. Rabbi Eléazar, que nous venons d’évoquer, était le fils d’un de ses plus grands initiateurs, Rabbi Simon ben Yohaï, que nous retrouverons. Ces sérieuses mises en garde contre le mysticisme sans préparation et sans barrière reflète de terribles expériences. L’Enseignement rapporte ainsi l’initiation mystique de quatre sages : l’un mourut. Un autre devint fou. Le troisième, R. Elisha, perdit la foi et abandonna toute observance, alors qu’il était l’un des plus brillants docteurs de la Loi de sa génération. Seul R. Akiba sortit intact et enrichi de cette nouvelle expérience (Babli Hag. 14b; Cant R. 1, 4=1). Akiba est né environ quarante ans après la crucifixion de Jésus : la Cabale naissante appartient donc à la période christique. Voici, à propos d’un verset du Cantique des Cantiques, une description de l’étude : charmantes sont tes joues ornées de rangs de perles (dit le Cantique des Cantiques, 1=10). Les perles représentent les connotations entre les cinq livres et les Prophètes. Alors que Bazzaï enseignait le feu jouait autour de lui. Ils allèrent le dire à R. Akiba, qui vint… Etais-tu en train de traiter de la Merkaba ? (Il s’agit du char de la vision d’Ezéchiel, qui forme l’un des volets de l’étude mystique, l’autre étant la Création ; or dans la tradition orale, l’étude mystique est souvent environnée de flammes miraculeuses). Non, je relisais seulement les mots de la Tora l’un avec
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15. G. Scholem, Les grands courants de la Mystique juive, Payot, 1994 ; A. Safran, La Cabale, Payot 1972 ; A. Steinsaltz, La Rose aux treize Pétales, Albin Michel 1996.

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l’autre, avec, ceux des Prophètes, et ceux des Prophètes avec ceux des Ecrits – et les mots se réjouissaient comme quand ils furent donnés au Sinaï en feu, comme lors de leur prononciation originale (Cant R. 10=1-2) : la Révélation des lettres et des mots se réactualise chaque jour dans l’étude. Dans la pensée juive, et surtout la Cabale, les lettres ne sont pas seulement les vecteurs techniques du Verbe : elles participent à l’organisation de l’Univers, elles sont l’Univers, elles relèvent de Dieu. La vision de Bazzaï déborde donc du simple cadre de l’étude scripturaire.
L’UNICITE DE DIEU

Reprenons notre lecture : au commencement, Dieu avait créé le ciel et la terre (Gen 1=1). Dès ce premier verset, Dieu, Acteur exclusif, entre en scène. Dans le texte hébraïque original, le mot Dieu, Elohim, est le troisième de la première ligne. Abécassis16 insiste sur la profonde différence existant entre le récit de Genèse et d’autres présentations antiques de la Création, comme celle de Gilgamesh : ces autres récits font intervenir des conflits entre des Dieux multiples, qui se battent, s’accouplent, s’entre-tuent. Dès le premier verset de la Genèse Biblique, Dieu se manifeste ; et il se manifeste d’emblée comme Entité Une. Le récit de la Genèse est un récit divin : c’est une Transcendance qui oeuvre ; et c’est une manifestation de Transcendance unique et sans partage. Ainsi, dès son début, «au commencement», la Genèse nous plonge-t-elle au cœur de la spiritualité et de la pensée juive ; cette pensée s’enracine dans le concept de l’unicité divine qui parcourt comme une flèche l’entier de l’Ecriture. Tout Juif privilégié d’une relation avec son Créateur récite quatre fois par jour ce verset, en se couvrant les yeux, pour qu’il résonne dans l’intériorité de l’âme : écoute Israël, l’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est Un (Dt 6=4). C’est là le premier de tous les commandements nous dira Jésus (Mc 12=29). Voici encore quelques professions d’Unicité : avant Moi, aucun Dieu n’est apparu, et après Moi il n’en y aura pas : Je suis, Je suis l’Eternel. En dehors de Moi il n’y a pas de Sauveur. C’est Moi qui ai révélé, sauvé et fait entendre, vous êtes Mes témoins (Is 43=1012). Et encore : ainsi parle l’Eternel Roi d’Israël : Je suis le
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16. A. Abécassis, La Pensée juive, Tome 1, le Livre de Poche, 1987.

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Premier et le Dernier, à part Moi il n’y a pas de Dieu (Is 44=6 ; Is 48=12). Et : C’est Moi qui suis Dieu, moi seul (Dt 32=39. En vérité, ces citations ne sont pas tout à fait exactes : en hébreu le concept de Dieu est très souvent exprimé par les 4 lettres IHVH (le «Tétragramme»), que la culture occidentale a transcrites en forgeant par vocalisation le nom de JEHOVAH ou de IAHVE ; mais le Tétragramme est par essence imprononçable et non prononcé. Seul le Grand Prêtre en connaissait, par transmission directe de pontife à pontife, la phonétique sacrée ; il prononçait le Tétragramme seul, dans le Saint des Saints du Temple de Jérusalem, au moment de la plus grande solennité de l’année, le jour du Pardon, Kippour. Cette expression orale s’est effacée sans retour avec le double écroulement du Temple et de l’institution sacerdotale en 70. Ainsi a pris fin le « pouvoir sacré de prendre part à l’énergie propre du Nom » 17. Le silence du tétragramme imprononçable contribue à la notion de Transcendance absolue ; le Nom divin est exprimé dans les traductions bibliques françaises de vocation juive par des mots parallèles, comme «Eternel» ; le Tétragramme est lu en hébreu par transfert sur le vocable «Adonaï», Seigneur. Le vocable «Elohim», dérivé de la racine «El», le divin, retrouvé dans «l’Allah» musulman, est souvent utilisé dans l’Ecriture. Mais il peut revêtir d’autres significations que celle de Transcendance ; par exemple, quand Dieu fixe à Moïse et Aaron leur mission auprès du Pharaon (Ex 7=1), il s’exprime ainsi : regarde, Je fais de toi un Elohim à l’égard de Pharaon, et Aaron ton frère sera ton prophète. Le mot Elohim signifie alors plutôt «puissant». C’est ainsi qu’est traduit habituellement le passage de Daniel (3=25) où ce dernier est qualifié, en araméen, de BAR ELOHIN : fils de puissants. D’autres vocables expriment des attributs de la Transcendance, comme la puissance : «Chaddaï» ; l’expression « Eternel Tsevaot », Dieu des Armées se réfère aux armées célestes. Des circonlocutions sont courantes, comme «le Saint Béni soit-il», ou encore le «Maître de l’Univers». Mais dans toute l’Ecriture originelle hébraïque, le mot «Dieu», sous sa forme tétragrammatique, se lit mais ne s’entend pas. Nommer, c’est limiter, et la Transcendance est sans borne. Dieu assigne à l’homme la mission de nommer les animaux : l’homme
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17. D. Sibony, Les Trois Monothéismes, Seuil 1992.

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imposera des noms à tous les animaux qui paissent, aux oiseaux du ciel, et à toutes les bêtes sauvages (Gen 2=20). En donnant un nom aux animaux, l’homme se voit accorder un pouvoir sur eux. Comment l’homme pourrait-il posséder un pouvoir sur la Transcendance ? La prononciation du Tétragramme, accordée à Moïse au Sinaï, ne pouvait être qu’une faculté transitoire. Nommer, c’est définir, et qui saurait définir Dieu ? Définir, c’est enfermer dans un concept, et qui saurait enfermer Dieu ? Voici un texte consacré aux attributs divins en tant que modes de dénomination : Moïse établit pour la Amida (la prière solennelle des bénédictions, qui se récite debout) la formule : Dieu, le grand, le fort, le redoutable. Jérémie (le prophète de la destruction du premier Temple) ne disait pas «le redoutable» ; il disait «le fort», qui convient pour Celui qui assiste en silence à la ruine de Sa Maison. Pourquoi ne l’appelait-il pas «le redoutable» ? Parce qu’il n’y a de redoutable que le Sanctuaire, comme il est dit (Ps 68=36) : Tu apparais redoutable, Eternel, du fond de Ton sanctuaire. Daniel disait : Dieu, «le grand et le redoutable» ; il ne disait pas «le fort» : quand Ses fils sont enchaînés, où est Sa puissance ? C’est quand les hommes de la Grande Synagogue (Ezra et Néhémie, au retour de l’exil à Babylone ayant suivi la destruction du premier Temple, au – 6è siècle) sont arrivés, et qu’on a rétabli les splendeurs du culte dans leur éclat primitif, que l’on a repris la formule «Dieu, le grand, le fort, le redoutable». Mais comment le mortel ose-t-il donner une limite aux attributs divins ? Les prophètes, répond R. Isaac ben Eléazar, savent que l’Eternel est un Dieu de vérité, et ils ne le flattent pas en le qualifiant ainsi (Jer Ber 7=4). Ce texte illustre l’attitude juive devant le caractère essentiellement indéfinissable de la Transcendance. Mais il aborde aussi l’angoisse et l’incompréhension de l’Homme devant ces terribles périodes d’absence divine pendant lesquelles le malheur ravage la Création : Dieu «tourne ou voile Sa face». Cette interrogation angoissée face à la cruauté du destin est comme une rivière souterraine coulant dans les profondeurs de la Loi orale ; elle en rejaillit constamment comme autant de résurgences. Nous la retrouverons. Notons, avant de poursuivre, l’audace théologique des Sages, qui osent discuter de la légitimité des attributs de Dieu selon Ses
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actes. Cette audace est fréquente dans le Talmud. Si ses Maîtres se sentent liés par la Loi dans leur mode de vie, leurs décisions juridiques, dans leur quête d’une sanctification journalière digne de leur Créateur, leur liberté herméneutique est presque totale ; nous le constaterons souvent.
L’HOMME AVANT L’HOMME

Relisons le premier verset de la Genèse : au commencement Dieu avait créé le ciel et la Terre. Or la Terre n’était que solitude et chaos. Des ténèbres couraient à la face de l’abîme, et le souffle de Dieu planait sur la face des eaux… Dieu dit : que la lumière soit ! Notons d’abord que le mot ROUAR, traduit ici par «souffle», désigne aussi l’Esprit : l’Esprit Saint en hébreu, c’est le ROUAR HAQADOCH. Passons maintenant la parole aux sages. Ils interrogent : comment Dieu créait-il ? Réponse : la Tora était l’outil du Créateur (Gen R.1=1). On peut, devant cette affirmation, céder d’abord à une réaction d’irritation : n’est-ce pas là une manifestation du «Tora-centrisme» des Rabbins ? Un a posteriori doit-il devenir un a priori ? Faut-il que la Tora, ossature première du Judaïsme, mais donnée au Sinaï, bien après les événements premiers, devienne consubstantielle à la Création ? La réponse est oui, car en reconnaissant la Loi comme outil de la Création, les sages de la Loi orale transforment complètement le récit de la Genèse, et bouleversent les rapports de l’Homme avec le Créateur. Lisons encore cette Tradition orale. Quand Dieu voulut donner la Tora aux hommes, nous dit-elle, les anges protestèrent : pourquoi eux et pas nous ? Dieu leur répondit : mangez-vous ? buvez-vous ? procréez-vous ? La Tora est pour les hommes (Ex R. 19=3). Mais alors, si la Tora est l’outil de la Création, et si sa vocation est humaine, cela signifie que dès l’amorce du processus créationnel, dès la création du premier gravier, de la première goutte d’eau, l’Homme fait partie du projet. Et il en fait partie, non comme un homme unique, Adam, non comme un couple unique, celui d’Adam et Eve, mais comme une descendance, un peuple, des peuples. Ce que d’aucuns appellent la Faute originelle, mais que l’Ecriture juive présente avec bien moins de rigueur,
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comme nous le verrons, est donc programmé d’emblée par le Créateur. L’émergence d’une descendance n’est pas un événement fortuit, lié à la dérive du libre-arbitre d’Eve et Adam ; c’est un projet divin premier. Ces passages concernant la relation de la Création à la Tora sont porteurs d’un autre message encore : aussi majestueux que soit le dessein de la Création, aussi puissant que soit le pouvoir du Créateur, ordonnateur des mers et des continents, son projet éthique revêt la même valeur que son projet géologique. Le concept de Loi, dont la Tora est prégnante, est un facteur d’ordre dans le désordre de l’Univers ravagé de cyclones, de tremblements de terre, d’avalanches, d’inondations, et bientôt de guerres et de massacres. L’ordre de la Tora s’oppose à l’entropie universelle. Mais si Dieu, Maître de l’Univers, se rapproche de la terre avec sa Tora, où est Son trône ? Le souffle de Dieu planait sur la face des eaux (Gen 1=2). Où Dieu siège-il ? interroge l’Enseignement. Sur la terre ? Au ciel ? Quand le tabernacle fut consacré (après la Révélation, et grâce aux talents de Betsalel- Ex 25), les anges furent tristes car ils pensaient que désormais Dieu allait habiter sur la terre. Mais Dieu répond : Ma demeure est au ciel (NbR 12=7). Moïse se demandait comment Dieu pouvait habiter le Temple (la tente d’assignation abritant l’Arche sainte), car il est dit : les Cieux, et les Cieux des Cieux ne peuvent Te contenir (1 Rois 8=27). Le Saint Béni soit-il lui dit : Je ne demande pas un sanctuaire on relation avec Mes capacités, mais avec celles des hommes (Nb R 12=3). Et : ne remplis-Je pas les cieux et la terre ? (Job 23=24); et encore : les cieux sont Mon trône et la terre est Mon marchepied (Is 66=1). Cette Transcendance si mystérieuse, si puissante, si pleine de pouvoirs absolus, dominant l’Univers entier, comment peut-elle se manifester face à la faiblesse humaine ? Lisons dans le livre des Rois la théophanie dont le prophète Elie a le privilège au Mont Horeb (1 Rois 19=11-12) : il y eut d’abord un vent de tempête si fort qu’il brisait les montagnes et fendait les rochers, mais l’Eternel n’y était pas. Après le vent une forte secousse : le Seigneur n’y était pas non plus. Après la secousse un feu ; le Seigneur n’était pas dans le feu. Puis après le feu un doux et subtil murmure. Aussitôt… Elie se couvrit le visage de son manteau… et une Voix lui arriva qui
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disait : que fais-tu là, Elie ?Ainsi l’Eternel est-il majesté et fracas face au Cosmos ; mais douce est sa Parole face à l’Homme.
LA CREATION AVANT LA CREATION

Reprenons notre lecture… Gen. 1=3 : Dieu dit : que la lumière soit. Et la lumière fut. Dieu considéra que la lumière était bonne. Et Il établit une distinction entre la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière «jour», et les ténèbres Il les appela «nuit». Il fut soir, il fut matin - un jour. Dieu dit : qu’un espace s’étende au milieu des eaux... le soir se fit, le matin se fit - second jour. R. Judah fils de R Siméon remarque : il est dit : ce fut le soir, et non : que le soir soit. Ceci nous apprend qu’une chronologie existait déjà auparavant. R. Abbahu dit : ceci prouve que le Saint béni soit-il poursuivit la création et la destruction de mondes, jusqu’à ce qu’il crée celui-ci, et déclare : celui-là Me plaît; les autres ne Me plaisaient pas (Gen R. 3=7). Et : R. Eliézer fils de R. José le Galiléen dit : 974 générations avant la création du Monde la Tora était déjà écrite et reposait dans le sein du Saint béni soit-il, chantant ses louanges avec ses anges. Nous lisons (Ps 105=8) : éternellement il garde le souvenir de son alliance, du pacte qu’il a promulgué pour mille générations». Ceci signifie que mille générations devaient passer avant la Révélation… comme Moïse appartient à la vingt-sixième génération depuis la Création, il y eut 974 générations avant (la Création) (Ab. Rabi Natan 31=29a). Nous ne retiendrons sans doute pas de ces passages qu’il n’y eut que vingt-six générations entre la création et Moïse ; mais certainement l’audace intellectuelle des rabbins, pour qui d’autres créations, et d’autres filiations humaines ont existé avant la Création relatée dans la Genèse. Pour la pensée juive, et même pour celle des rabbins de l’Antiquité, le concept d’âges géologiques successifs n’est pas une incongruité, pas plus qu’une certaine idée de l’évolution de la race humaine. Cette ouverture d’esprit, qui précède de si loin la paléologie et la géologie d’aujourd’hui, s’oppose à l’attitude intellectuelle de la «droite chrétienne» américaine : ce mouvement religieux et politique influent refuse aujourd’hui même, en s’appuyant sur la Bible, c’est à dire sur la Loi écrite non assistée de la Loi orale,
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l’enseignement de l’Evolution dans les écoles. La liberté de pensée scientifique est une tradition ancienne dans le Judaïsme. Un procès juif de Galilée est impensable. Poursuivons notre lecture. Gen 1 =9 : Dieu dit… : que le sol apparaisse. Dieu nomma le sol Terre... et Dieu considéra que c’était bien. Voici que Dieu, observent les sages, qualifie sa création en bien ; or dans l’épisode précédent, celui de la création de la nuit et du jour, cette qualification est absente. C’est, nous disent-ils que le second jour était aussi celui de la création de la Géhenne (Gen R. 4=6).
LA CREATION

: UN CONTRAT

Gen 1=11-12 : Dieu dit : Que ta terre produire des végétaux. Cela s’accomplit. La terre donna naissance aux végétaux : aux herbes qui développent leurs semences… aux arbres portant un fruit…Et Dieu considéra que c’était bien… Gen 2 =5 : or aucun produit des champs ne paraissait encore sur ta terre, et aucune herbe des champs ne poussait encore car l’Eternel-Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre, et d’homme, il n’y en avait par pour cultiver la terre. Nous venons de voir que selon la tradition orale, la Création est un processus répétitif, aléatoire même jusqu’à son adoption par le Créateur ; cette adoption n’est même pas définitive : elle est sujette à la révision divine comme dans l’événement du Déluge. Voici que la Création va nous apparaître comme un processus évolutif, mouvant, dynamique : quand le Créateur fait apparaître les plantes, interrogent les sages, est-ce sous forme de graine ? De plante adulte ? Printanière, estivale, automnale, en repos hivernal ? Chaque élément créé nécessite une maturation : la moutarde doit être adoucie, de même les lupines, et le blé doit être moulu (Ruth R. poème, 7). La conclusion est que la création n’est jamais terminée. De plus, pour survivre et se développer, la Création a besoin, et du Créateur, et de sa créature. Ainsi le règne végétal existe-t-il en potentialité dans le Récit du Commencement, mais il n’est encore pas véritablement apparu, car
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Dieu ne lui a encore pas accordé la pluie. Voici ce que déclarera plus tard l’Eternel au peuple d’Israël : car le pays où tu vas pour le conquérir ne ressemble pas au pays d’Egypte d’où vous êtes sortis ; là tu devais semer la graine et l’humecter avec le pied… Mais le pays que vous allez conquérir est un pays de montagnes et de vallées, abreuvé par les pluies du ciel ; un pays sur lequel veille l’Eternel ton Dieu, et qui est constamment sous l’œil de l’Eternel, depuis le commencement jusqu’à la fin… OR, SI VOUS ETES DOCILES AUX LOIS QUE JE VOUS IMPOSE CE JOUR, EN AIMANT L’ETERNEL, VOTRE DIEU, EN LE SERVANT DE TOUT VOTRE COEUR ET DE TOUTE VOTRE AME, JE DONNERAI A VOTRE PAYS LA PLUIE OPPORTUNE, PLUIE DE PRINTEMPS ET PLUIE D’AUTOMNE, et tu récolteras ton blé (Dt 11=10-16). Le développement de la végétation, pourtant déjà créée, repose ainsi sur l’exécution d’un contrat entre le Créateur et sa créature encore incréée, comme le soulignent les mots : d’homme il n’y en avait pas pour cultiver la terre (Gen 2=5). La notion d’un contrat entre Dieu et l’homme, entre l’homme et Dieu, en une sorte de résonance permanente, est fondamentale au Judaïsme. Puisque la Tora, la Loi, a été l’outil de la Création, ce contrat préexiste à la création de l’homme. Cette préexistence se manifeste ici à nouveau. Dans le domaine végétal, la Création ne peut devenir effective, réelle, qu’à partir du moment où il y aura un agriculteur. Mais l’agriculteur ne peut cultiver qu’en recevant de la pluie, présent de Dieu. Il doit ainsi se créer dans le cadre du contrat, de l’Alliance, un rebond constant entre la dynamique de l’homme et l’action de Dieu. La Création en devenir relève d’une symbiose entre créé et Créateur. La nécessité, l’espoir vital de la pluie font évidemment partie du vécu de l’habitant des régions désertiques, de même que l’admiration devant l’abondance de l’eau en Egypte. La pluie, dont l’arrêt serait une condamnation à mort, représente symboliquement la limite du pouvoir humain. Elle dépend entièrement du bon vouloir de la Transcendance. Cette symbolique de la pluie en tant que satellite de la puissance divine est ressentie avec tant de force que la promesse de l’eau est rappelée avec fidélité dans chacun des trois services religieux journaliers de la liturgie juive quotidienne, dont les racines sont antiques.

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PLUIE, ROSEE, RESURRECTION ET ECOLOGIE

Si la pluie vient à manquer, la seule ressource encore dévolue à la culture est la rosée dont l’importance transparaît dans sa symbolique propre : elle représente la Chekina, la Majesté Divine. Terrible est l’arrêt du prophète Elie face aux iniquités d’Achab (l Rois 17=1) : par le Dieu vivant devant lequel je me tiens, il n’y aura ces années-ci ni pluie, ni rosée si ce n’est à ma parole. Le Talmud commente : le Très Haut dit à Elie : Va, et dégage-toi du voeu concernant la rosée, car les morts ne vivent que de rosée. Et comment saiton que les morts ne vivent que de rosée ? Car il est dit : les morts vivront… Levez -vous et chantez, habitants de la poussière, car Ta rosée est comme celle qui retombe sur l’herbe, et la terre rejettera ceux qui dorment dans la poussière (Is 26=19). C’est que, dit Rech Laqich, Dieu dit : J’ai juré de ne jamais priver mes enfants de rosée, comme il est dit : à toi la rosée de ma jeunesse (Ps 110=3-4) (Jer Ber 5=1)... Et il est dit après... : l’Eternel a juré et il ne se reprend jamais : Dieu te donnera la rosée des cieux (Ibid. 5=2). Alpha et oméga, aleph et tav (aleph et tav sont la première et la dernière lettre de l’alphabet hébreu) : du processus de la Création nous voici entraînés vers le temps de la résurrection. Le règne végétal symbolise en effet la résurrection, puisque la plante naît de la pourriture de la graine comme l’homme nouveau de ses restes. Et c’est aussi de la rosée, c’est à dire de la Majesté Divine, que surgit la plante. Puisque nous en sommes venus à parler de résurrection, je voudrais citer ici, à l’intention des lecteurs peu familiers des prophètes, le très beau passage de la vision d’Ezéchiel, l’un des monuments de la littérature universelle, malheureusement écarté de l’enseignement scolaire au nom de la laïcité : ainsi parle le Seigneur Dieu à ces ossements : voici que Je vais faire passer en vous un souffle et vous revivrez. Je mettrai sur vous des nerfs. Je ferai croître autour de vous de la chair, Je vous envelopperai d’une peau, puis Je mettrai en vous l’Esprit et vous vivrez, et vous reconnaîtrez que Je suis l’Eternel... Il se fit une rumeur comme je prophétisais, puis un frémissement, et les os se rapprochèrent en s’ajustant l’un à l’autre. Je vis qu’il y avait sur eux des nerfs, qu’une chair s’était développée, et qu’une peau s’était étendue dessus. Mais de souffle, il n’y en
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avait pas encore. IL me dit : fais appel à l’Esprit, fils de l’homme, fais appel à l’Esprit, fait appel, fils de l’homme, et dis à l’Esprit : ainsi parle le Seigneur-Dieu : des quatre coins, viens ô Esprit, souffle sur ces cadavres et qu’ils revivent... et l’Esprit les pénétra, ils vécurent, et ils se dressèrent sur leurs jambes... (Ez 37=5-10) Revenons-en à la végétation : elle est comme le règne animal, à la disposition de l’homme - mais dans le cadre d’un contrat comportant deux dispositions très caractéristiques de l’idée juive des relations de l’Homme avec Dieu, avec la Création, avec la vie : a) la joie est une mitsva (commandement) ; l’homme, sera tenu de rendre compte de ne pas avoir consommé ce que l’oeil a vu (Jer Quidd 4=12). b) il est dit (Ps 24=1) : à l’Eternel appartient toute la terre avec ce qu’elle renferme. Aussi, celui qui jouit de quoi que ce soit en ce monde avant d’avoir dit une bénédiction commet une, prévarication (Jer Ber 6=1 ; Babli Sanh 102a). Ainsi, consommer, jouir de la nature c’est satisfaire Dieu et l’honorer : une antinomie de l’ascèse. Mais consommer ne veut pas dire détruire. La Tora orale est écologique - et, dans ce passage d’orientation végétale, nous allons retrouver la résurrection : à propos du verset (Gen 1=29) : «Je vous donne toutes les herbes portant semence et tous les arbres portant des fruits», et à propos du verset (Cant 2=1) : «je suis le narcisse de Sharon, le lys de la vallée» R. Berekia dit : ce verset est dit par da nature sauvage. Dit la nature sauvage : je suis la nature sauvage et je suis aimée, car toutes les bonnes choses du monde sont cachées en moi, comme il est dit : Je planterai dans la nature, sauvage le cèdre et l’acacia (Is 41=19). Dieu les a placées en moi pour y être préservées et quand Dieu me les demandera je les rendrai intactes. D’autres disent : c’est la terre d’Israël qui parle : je suis aimée parce que j’abrite les morts, et quand Dieu me les demandera je les rendrai, comme il est dit : les morts vivront et les cadavres se redresseront (Is 26=19). D’autres disent : c’est la communauté d’Israël qui dit ce verset : je suis aimée, car je suis plongée dans les profondeurs de la Géhenne ; mais quand le Saint Béni soit-il me délivrera, je pleurerai de bonnes actions (Cant R. 2=11). L’exploitation agricole de la nature, dans le cadre d’un contrat d’alliance entre Dieu et l’Homme est à la base du système fiscal du temple de Jérusalem, avec ses différentes redevances sur les récoltes. La conception antique de l’écologie explique le principe
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du repos de la terre les années sabbatiques (tous les 7 ans) et jubilaires (après 7 fois 7 ans). La limite chronologique imposée au droit de propriété reflète l’identité du véritable propriétaire : la terre appartient à Dieu, non à l’homme à qui il en a donné l’usufruit. Ainsi Naboth soumis à de fortes pressions de la part du roi Achab et de son épouse Jézabel, qui finira par l’assassiner, ne peut lui vendre sa vigne : elle fait partie des terres données à sa tribu lors de l’accomplissement de la Promesse (1 Rois 21=1-4 ; 7-11)18.
LE TEMPS, PASSE ET FUTUR

Revenons à la lecture de la Genèse : que les corps lumineux apparaissent dans l’espace des cieux pour distinguer entre le jour et la nuit : ils serviront de signes pour les saisons, pour les jours, pour les années… et cela s’accomplit (Gen 1=14). La lecture du Psaume 90 permet cependant de distinguer ce temps astronomique, régnant dans le système solaire, et consécutif à la création du «grand luminaire», d’un temps plus général. Ce dernier est préexistant et régit l’Univers entier, que ce dernier soit matérialisé ou en gestation potentielle : avant que fussent créés la terre et le monde, de toute éternité Tu étais le Dieu puissant (Ps 90=2)19 20. La chronologie hébraïque débute à la Création. Notre année civile 2000 correspond à l’année biblique 5761. Mais les sages n’ont pas d’objection à compter des années de mois plutôt que de jours, ou même d’années : mille ans sont à Tes yeux comme la journée d’hier (Ps 90=4). La liberté de conceptualisation scientifique étant entière, personne ne se battra pour défendre un calendrier intégriste d’exactement 5761 années, environ 2700 seulement de la Création au roi David. Ce qui nous paraît signifiant c’est de compter à partir d’un événement cosmique et non d’un événement historique. En comptant à partir de la fondation de Rome, de la naissance de Jésus, ou de l’Hégire, les Romains, la Chrétienté et l’Islam introduisent dans l’histoire une césure : seul compte ce qui est advenu depuis l’événement fondateur. L’Histoire est alors amputée du passé ; elle cesse
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18. D. Sibony, Les Trois Monothéismes, Seuil 1992. 19. Armand Abécassis, La Pensée Juive, Tome 2, le Livre de Poche 1987. 20. Dans la pensée mystique juive le temps n’apparaît cependant qu’avec l’intention de la Création, au cours de la «concentration» de la pensée divine (A. Safran, La Cabale, Payot 1972).

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d’être un flux éternel. Coupé de sa source, le temps paraît s'écouler vers le futur seulement, dans un demi-espace temporel. Il n’y a plus qu’un temps, ou plutôt un demi-temps, celui des initiés, des vrais hommes, qui vivent les jours de Vérité. Ce qui s’est passé avant l’événement fondateur est qualitativement inférieur et mérite de se sédimenter lentement dans un oubli condescendant. Malheur à ceux qui ont vécu ces années négatives puisque marquées du signe moins. Comment peut-on être Persan ? Comment peut-on être antique ? Dans cette conception temporelle le temps peut même paraître s’écouler à rebours pour peu que l’événement fondateur, comme le supplice de la Croix, devienne plus important que le futur, en l’occurrence la Parousie. Le temps oscille alors entre l’événement fondateur et et la fin des temps sans revenir à sa racine. A contraire, un décompte cosmique depuis l’origine assure une continuité à l’Histoire, une fraternité des générations successives, une compréhension sociale et historique plongeant jusqu’aux racines de l’Humanité. C’est bien en vertu de cette conception continue de l’Histoire que l’hébraïsant se sent à l’aise pour « surfer » sur les vagues successives des Ecrits. La théophanie elle-même s’ancre dans l’histoire mais sans instaurer de césure. Le premier des dix commandements stipule (Ex 20=1) : Je suis l’Eternel ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage et non pas seulement : Je suis l’Eternel ton Dieu. Cet ancrage dans l’Histoire ne crée pas une borne frontière, mais plutôt un tremplin sur lequel le cours des choses s’accélère un instant, pendant une concentration des lignes de forces du destin. Quand Moïse, appelé par Dieu, fait part à son Créateur de ses appréhensions face à la lourdeur de sa mission, il L’interroge : s’ils (les enfants d’Israël), me demandent : quel est Son nom ? Que leur dirai-je ? Dieu répondit à Moïse (en traduisant littéralement) : «Je serai qui je serai» (Ex 3=14), ce qui est cette fois une théophanie ouverte vers l’avenir. Bien des traducteurs rendent cette expression par : «Je suis qui Je suis» ; ou encore «Je suis l’Etre invariable». La concision de l’hébreu permettrait d’exprimer directement l’idée d’une identité transcendante statique. Si le Bibliste utilise le futur, c’est à mon sens parce que ce temps exprime à lui seul la toute-puissance de Dieu : il renferme en effet l’entière potentialité des décisions divines pour l’Eternité.
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