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L'alliance et l'exil

De
218 pages
Penser le signifiant juif, c'est poser la question du Divin simultanément à celle de l'histoire. D'un divin de la promesse d'avenir et de l'antisémitisme. Comment accueillir l'idée que le peuple juif est celui de la révélation sinaïtique, l'héritier des promesses divines au cours des générations bibliques et lire l'antisémitisme sans perdre la raison? Le souci de questionner le vécu juif traverse ce livre. Or interroger l'impossibilité de ce vécu, c'est énoncer une Alliance avec le Divin qui se maintient en exil, par delà et au sein même de l'histoire.
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L'Alliance et l'exil Collection Judaïsmes
dirigée par Ariane Kalfa
Dans la même collection
Claude VIGEE, Vision et silence dans la poétique juive, Essai, préface
d'Ariane KALFA, 1999.
Félix PEREZ, Ce n'est pas moi, c'est l'autre, Essai sur la philosophie
d'Emmanuel Lévinas, (2 volumes), 2000.
Jack HANDELI, La Tour Blanche d'Auschwitz, traduction Danielle
Vainunska, préface d'Elie Wiesel, 2001.
Danielle STORPER PEREZ, Chroniques du religieux à Jérusalem, 2002.
Francis BAILLY, Mosaïsme et société, 2003.
Ariane KALFA, Contre l'idole, La Genèse, 2003. judaïsmes-
COLLECTION DIRIGEE PAR ARIANE KALFA
Ariane Kalfa
L'Alliance et l'exil
Pré face d'Erie Wiesel-
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan !tafia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Degli Artisti 15
75005 Paris 1026 Budapest 10124 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
DU MEME AUTEUR
La Force du refus, Philosopher après Auschwitz, Paris, L'Harmattan,
1995.
Elie Wiesel, En hommage, (sous sa direction et celle de Michaël de
Saint Cheron), Paris, Cerf, 1998.
Contre l 'idole, La Genèse, Paris, L'Harmattan, 2003.
Pour Edmond .Tabès, Paris, L'Harmattan, 2004.
L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-6543-2
EAN : 9782747565431 À la mémoire de Bernard Picard Préface
Les réflexions d'Ariane Kalfa sur L'Alliance et l'Exil ne
manqueront pas, par l'ampleur de son savoir, d'interpeller tout lecteur
qui s'intéresse au destin complexe du peuple d'Israël.
Si j'hésite à les commenter, c'est pour des raisons d'ordre
déontologique. Proche de l'auteur et concerné par sa thématique, il me
semble être trop présent dans son ouvrage. Serait-ce une raison de
garder le silence ?
Ce que j'ai dit au sujet de son mémoire universitaire d'habilitation,
je pourrais le répéter par rapport à cette recherche aussi : en pleine
possession de ses dons analytiques, elle y démontre une vaste
connaissance de sources bibliques, talmudiques et laïques. Les sources
qu'elle explore, elle sait s'en servir. On la lit de bout en bout avec un
sentiment d'admiration mêlée de re-connaissance.
L'Alliance et l'Exil, d'apparence contradictoires, restent parmi les
mystères fondateurs de l'Histoire d'Israël. Comment les concevoir
après Auschwitz ? S'agirait-il de négations, de ruptures et de
retrouvailles à l'échelle de Dieu qui, lié par la même Alliance, est Lui-
même en exil ?
Naturellement, la théodicée qui a fasciné théologiens et philosophes
depuis toujours, préoccupe aussi Ariane Kalfa. Comment comprendre
le rôle du Seigneur, ou du moins Sa présence dans l'univers de la
Shoah ? Puisque Dieu est Dieu, n'est-Il pas partout ? Et puisqu'Il est
partout, Sa force ne serait-elle pas suffisamment tangible pour sauver
les enfants et les vieillards, et les innocents, en empêchant la Mort
d'agir ?
Et la prière là-dedans ? Et la foi ? Et la fin des temps ? Et la
promesse messianique ? A la limite, le peuple juif serait-il condamné,
ou élu, à rester toujours en exil, « en terre sainte comme en
diaspora » ? Mais alors, quel devrait être son rapport à l'autre ? À quel
prix l'universalité ?
9 Ariane Kalfa soulève de nombreuses questions tirées de
l'expérience juive contemporaine aussi bien que de la mémoire
collective ancienne. Ses propos sur le langage et ses limites sont
brillants et instructifs. Elle cite entre autres Shammaï et Hillel, Rashi et
Rabi Hayyim de Volozhyn, Vladimir Jankélévitch et Hegel, Hegel et
Weber ; elle interpelle Hannah Arendt et ses ambiguïtés. Son regard
sur les poèmes lancinants de Paul Celan et son interprétation des
leçons d'Emmanuel Levinas sont admirables de perspicacité, de
lucidité et de pénétration.
Bref, c'est un livre important. Écrit avec ferveur et intelligence, il
communique une flamme rare, celle qui se cache dans l'espace
séparant les lettres sacrées pour en faire des liens.
Elie WIESEL
10 Première partie
L'Exil et la Shoah 1
Le Point d'appui
C'est son inscription dans l'histoire qui bouleverse le peuple juif.
Et ce sont les modalités de cette inscription qui le confondent. En
effet, si l'antisémitisme est inhérent à l'histoire et à la culture
occidentales, il n'en demeure pas moins que le peuple juif perdure.
En dépit des haines et des violences, des pogroms et autres
massacres, en dépit de la Shoah, le peuple juif survit. Peuple au
destin exceptionnel. Peuple de prédilection. Peuple à nul autre
pareil.
Cependant, cette histoire ne questionne pas uniquement les Juifs.
Elle questionne également les nations. Si l'antisémitisme a connu sa
plus haute figure à Auschwitz, c'est là simultanément que l'expérience
extrême du mal absolu a eu lieu. Et c'est l'idée même d'humanité
qui heurte les consciences, idée qui pose aux nations la question de
la responsabilité. Et jamais plus qu'aujourd'hui, la conscience
intellectuelle n'a dû rejoindre de manière aussi décisive, la conscience
morale.
Où prendre son point d'appui pour résister à l'adversité des
antisémites, à celle de l'existence, à celle de l'histoire ? Comment et
pourquoi le peuple juif a-t-il persisté dans la judaïté, si le prix à
payer fut souvent celui de sa vie ? Pourquoi maintenir une Alliance
si elle est inséparable d'une inscription malheureuse dans l'histoire ?
La tradition juive, l'héritage des textes hébraïques ne sont-ils pas
antinomiques avec les événements historiques ? Si le peuple juif est
« le peuple élu », celui qui s'est élu afin d'accomplir un dessein
singulier, si le peuple juif est un peuple de prédilection, s'il est celui
qui a élu un Dieu unique et irreprésentable, innommable et jaloux,
qui veille sur la part de l'autre, sur l'étranger, la veuve et l'orphelin,
si le Dieu des Juifs est le Dieu de la conscience morale, comment
expliquer que ce peuple dépositaire de la Loi, connaisse une telle
histoire ?
Paradoxe inhérent au devenir du peuple juif : son Alliance serait
incompatible avec le lieu de son inscription historique, et c'est là son
exil. En effet, l'exil du peuple juif, c'est son impossibilité même de
vivre sans être fondamentalement remis en cause, et ce, à chaque
13 génération. Certes de manière différente, mais toujours sans pouvoir
accéder à une certaine quiétude. C'est pourquoi le peuple juif est
partout en exil, en terre sainte comme en diaspora.
Outre le déchirement inhérent à cet exil, comment expliquer que le
peuple juif n'ait pas renoncé à son héritage spirituel ? Comme si
« ce peuple qui demeure solitaire parmi les nations » tenait plus à
son héritage, à son message qu'à lui-même.
L'identité juive est divisée en deux : celle qui se revendique d'un
héritage « religieux » et l'autre qui s'engage dans un « judaïsme
culturel » et laïc, identité pour laquelle le judaïsme est une
« civilisation ». Ici et là, il s'agit d'une même lutte : les porteurs de
ces deux identités, chacun à leur manière, tiennent à leur Etre-juif.
La philosophie occidentale du vingtième siècle et la tradition
juive. C'est à partir de cette scission entre l'histoire du vingtième
siècle et l'héritage spirituel, qu'il faudrait repenser l'appartenance à
la judaïté. Il ne s'agit pas d'être le produit des déterminismes
historiques.
Néanmoins, il ne s'agit pas plus de renoncer à cette part de soi
qui est bien plus qu'un simple héritage ou qu'une simple acuité de
la conscience. Cette part qui, parce qu'elle octroie à la vie une
certaine sainteté, parce qu'elle considère que l'impératif « tu ne
tueras point » est à l'origine de l'humain, cette part qui, parce
qu'elle privilégie la relation à l'autre, engage un rapport au monde
spécifique.
La Genèse, les premiers mots, les premières lettres indiquent le
Réshit, ce commencement que sont les prémices. Et le Midrash de
dire : « C'est par les prémices qu'Eloquim créa les cieux et la
terre ». Par les prémices ou par le prélèvement destiné à l'autre. Part
de pâte prélevée et brûlée (halah), dîme ainsi que les prémices elles-
mêmes, offrandes, primeurs, dont il faudra se séparer, les apporter
au Temple, les offrir au Très Haut et aux gardiens de la Sainteté.
Il s'agit ici de la préséance d'autrui, de son privilège qui consiste
à lui attribuer une prérogative qui lui est due de tout temps,
14 avantage qui précède mon existence et qui fonde ma présence au
monde. La Création du monde a eu lieu grâce à un dessaisissement,
à un renoncement, à ce qui est prélevé puis réservé à l'autre. Elle se
maintient grâce à ce qui est laissé, abandonné, cédé puis octroyé
aux garants de la spiritualité ou encore aux démunis ou enfin au
Divin.
Dieu, lui-même, selon la tradition lourianique s'est retiré, s'est
contracté, a exercé sur lui un rétrécissement, une rétraction
(tsimtsoum) pour laisser place à la Création. Mais l'homme,
également, laisse place au Divin, à un Divin transcendant qui
enjoint par la bouche de Moïse : « Tu ne tueras point ».
Cet impératif précède tout commandement qui enjoint d'aimer le
prochain ou le lointain. Il signifie que la part minimale à respecter
pour demeurer un être humain consiste dans le respect de la vie. Vie
qui n'appartient à personne. Car la vie n'est pas une propriété. Et il
revient à chacun de la préserver.
Pour le Juif, il s'agit d'être à l'écoute de la voix mosaïque dont il
est le destinataire privilégié, l'héritier et le garant. Être en reste avec
le langage, mais veiller à prêter l'oreille à cette voix, à ce chant qui
traduit l'expérience du monde, et à travers elle, les choix
d'existence de certains êtres.
Ainsi, le Juif devra-t-il être le gardien de certaines questions,
celles qui concernent sa capacité à être à l'écoute des questions.
Or, qu'est-ce que l'âme si ce n'est cette possibilité de prêter
l'oreille à une voix ? Une âme, cela s'acquiert, petit à petit, en
s'éprouvant dans la tentative d'élaborer une pensée dont le souffle
est vie et justesse. Une âme, cela s'acquiert patiemment, dans la
conscience que l'idée procède du don, dans ce qu'elle engage,
s'engageant elle-même, et engageant toujours celui qui la donne et
celui qui l'accueille.
Rendre compte de ce don jusqu'au dessein ferme et tenace de le
transmettre. Présent qui n'est autre qu'un « présent », qu'un don, et
qui, jamais ne s'acquitte. Ainsi, faut-il dans un premier temps,
s'effacer derrière ce don, derrière la parole, pour accéder, à ce point
d'appui à partir duquel il faudrait tenter d'être à l'écoute de la voix,
15 non des mots, mais de cette voix qui ouvre le discours et qui se pose
comme origine.
Ensuite, cette voix se transforme en un dialogue, entre et avec
certains auteurs. Entre et avec certains Sages. Écriture qui suppose
et qui suscite toujours la continuité de la parole et sa reprise.
Nous avons choisi d'entendre la voix mosaïque afin de
comprendre ce en quoi consiste l'Etre-juif. Nous avons également
fait appel à ceux qui furent les témoins de leur temps, ceux dont la
pensée a pour unique souci la quête de l'humanité de l'homme.
Ceux pour lesquels être contemporain d'une époque, c'est être
responsable de cette époque.
En effet, c'est de la singularité de certains auteurs (Elfe Wiesel,
Paul Celan, Hannah Arendt) qu'il a fallu déchiffrer la voix, ce lieu
où le timbre suffit à la transmission d'un savoir et à l'élévation
d'une âme.
Car, il est des timbres de voix qui enseignent à marcher, qui
permettent de poser un pas devant l'autre sur le sol, sans qu'il se
dérobe sous nos pieds. La Halakhah, comme le dit la tradition
talmudique, la Loi qui désigne la marche et son éthique. Et il est
une Halakhah qui enjoint de ne point quitter un ami sans lui
indiquer le chemin (« Al yipater Adam méhavéro éla mitokh devar
Halakhah », (Bérakhot, 31a)).
Ces auteurs, chacun à leur façon, indiquent le chemin. Ils
rappellent qu' « il y a encore des chants à chanter au-delà des
hommes » comme l'écrit Paul Celan.
Nous avons tenté, en partant de la singularité de ces auteurs, d'y
faire résonner un écho. Singularité des auteurs qui s'adresse à notre
propre singularité.
Mais aussi singularité de notre vingtième siècle et de l'événement
Auschwitz : la catastrophe de l'histoire des hommes qui prend dès
lors un autre visage. Jamais auparavant, l'humanité n'a connu un tel
échec. Cet échec devant lequel la philosophie abdique dans un
premier temps, jetant le concept, la culture et la civilisation dans le
mutisme, impose l'urgence du retour et de la critique.
16 Jamais le mal n'a subi une telle gradation, non pas quantitative
mais qualitative, non pas le mal mais la méchanceté gratuite des
hommes, non pas la méchanceté gratuite des hommes, mais un saut
dans la barbarie la plus vile, jamais donc la barbarie la plus vile ne
s'est inscrite de la sorte dans l'histoire des hommes.
Cette barbarie, ayant eu lieu, entrave toute réconciliation possible
avec le monde dans lequel nous vivons. Et il est légitime d'éprouver
de la honte à l'idée d'appartenir à notre mondanité. Avoir honte du
monde tel qu'il est. Avoir honte d'appartenir au genre humain...
Néanmoins, l'appartenance à un peuple dont la teneur de son
héritage consiste en une morale, en un monothéisme qui prône la
Loi « pour l'autre », pour la paix et la coexistence humaine, est-elle
compatible avec l'histoire du monde et le monde tel qu'il est ?
Cette appartenance ne fabrique-t-elle pas un statut de « paria » ?
Paria, non pas simplement de la société, mais paria du monde et de
l'histoire.
Que produit ce statut de paria ? Sans doute une certaine forme de
chaleur humaine et de fraternité. Hannah Arendt écrit :
« L'humanité sous la forme de la fraternité (...) est le grand privilège
des peuples parias ; c'est l'avantage que les parias de ce monde
peuvent avoir sur les autres toujours et en toute circonstance (...).
Dans cette humanité (...) tout se passe comme si, sous la pression de
la persécution, les persécutés s'étaient rapprochés au point que
l'espace que nous avons appelé monde (...) a tout simplement
disparu. Et cela provoque une chaleur dans les relations humaines,
qui peut frapper ceux qui ont fait l'expérience de tels groupes,
comme un phénomène quasi physique. (...) Dans son plein
développement, (cette chaleur) peut engendrer une bonté dont les
hommes ne sont par ailleurs guère capables. Souvent, c'est aussi la
source d'une vitalité, d'une joie au simple fait d'être en vie, qui
suggère assez que la vie n'est à sa plénitude que chez ceux qui sont,
du point de vue du monde, les humiliés et les offensés. »
Cette analyse arendtienne quasi-sociologique du paria rend-elle
compte pour autant de l'attachement du Juif à son Livre, à son Dieu
17 et à son Alliance ? Ou encore, rend-elle compte de l'attachement
du Juif au simple fait d'être juif, par-delà les caprices et les
tragédies de l'histoire ?
Dans le traité Erouvin, Shammaï et I lillel sont en « dispute » comme
à l'accoutumée. L'objet de leur dispute : la création de l'homme. Ils
se demandent si la création de l'homme est positive : « Il eût mieux
valu que l'homme ne fut point créé, mais puisqu'il fut créé, qu'il
s'adonne à l'examen des actions » (Erouvin, 13b). Ou encore qu'il
s'applique à « redresser ce qui a été courbé » contrairement à ce que
pensait l'Ecclésiaste...
Pouvons-nous « redresser ce qui a été courbé » ? Non, il est de
l'irréparable, irréparable devant lequel nous sommes impuissants.
Et plus nous pensons à ce passé, moins nous parvenons à nous en
accommoder. Plus encore, plus nous y pensons, plus nous refusons
de nous y accommoder. Car, il est de l'irréductible. Et nous aurions
souhaité refaire l'histoire. Plus que n'importe quel révisionniste ou
négationniste. Une histoire des hommes où jamais Auschwitz
n'aurait eu lieu, où jamais six millions de Juifs n'auraient été
massacrés pour le simple fait qu'ils sont nés, une histoire où la
culture yiddish aurait persisté dans son existence, une histoire où le
peuple juif ne serait pas brisé par sa mémoire.
Six millions de Juifs assassinés, six millions de mondes avec leur
histoire, leur langue, leur nom sans avenir.
Six millions de fois la même ipséité de l'être anéantie
uniquement parce qu'ils étaient ce qu'ils étaient : des Juifs. « Le
crime d'être juif est un crime inexpiable » disait Vladimir
Jankélévitch. C'est pourquoi, notamment, la tentative d'éradiquer le
peuple juif revient perpétuellement dans l'histoire.
Or, l'extermination des Juifs n'est pas seulement un crime
perpétré contre l'humanité de l'homme, elle est un crime parricide
perpétré contre les représentants d'une Loi monothéiste, d'une Loi
juive monothéiste, qui représente un progrès inestimable dans
l'histoire de la conscience humaine et qui a donné lieu aux autres
religions monothéistes.
L'extermination des Juifs est un crime perpétré contre les
dépositaires de la Loi morale dont l'objet est essentiellement de
18 préserver la subjectivité, l'altérité et la coexistence humaine. Il n'est
pas de subjectivité sans altérité, pas de « je » sans « tu » : tel est le
message du judaïsme. Et dire « tu », pour le judaïsme, c'est penser
« tu ne tueras point ». Or, le désir de meurtre étant communément
partagé, il est de l'intolérable dans cet interdit, plus que dans tout
autre interdit. Et nous rencontrons ce désir de meurtre notamment
dans le fait de considérer l'autre du point de vue de l'utilisation, de
la manipulation, de l'intérêt ou du profit, en un mot de la réification.
Il peut sembler logique de vouloir tuer le peuple dont la pensée
repose sur cet interdit. Peuple à la nuque raide qui a légiféré cette
loi.
Assassiner les Juifs, c'est assassiner les dépositaires d'un héritage
qui consiste non pas simplement dans un mode de pensée, mais
également dans un mode d'action. Action qui opte pour l'amour de
la vie et pour le respect de ce qu'il y a de plus vivant dans chaque
être.
L'extermination des Juifs est un crime contre l'idée d'un Dieu
unique, d'une espèce humaine une et indivisible et contre la morale.
Elle est une abjection puisque le judaïsme étant la religion-mère,
c'est de l'atteinte du « symbolique » dont il s'agit — selon la
terminologie psychanalytique lacanienne.
Cela signifie que les Juifs doivent perdurer pour que l'humanité
persiste, ou tout au moins leur message, leur culture, puisqu'ils sont
les garants de la Loi. Or, l'espèce humaine aime jouer avec sa
propre mort. C'est pourquoi ordinairement, elle convertit, assassine
ou extermine les Juifs.
Auschwitz est alors un crime contre l'existence elle-même,
concept de l'existence que les nazis ont néantisé. Depuis
Auschwitz, nous savons que des hommes peuvent être transformés
en cadavres vivants. Nous savons ce qu'est l'anéantissement. Nous
sommes conscients que concernant le Juif, l'être n'a pas lieu d'être.
Comme si le Juif devait toujours s'excuser d'exister, comme s'il
devait sans cesse se réapproprier ce qui est donné à tous en partage
avec la naissance.
Et rien n'est comparable à la Shoah, ni Hiroshima, ni les
goulags, ni les autres génocides. Ce n'est pas là la tentative de
19 mesurer la souffrance pour laquelle il n'existe de mesure, mais c'est
prendre conscience que cette guerre est un prétexte à une haine
ancestrale à un « enseignement du mépris » dispensé contre un
peuple auquel on ne pardonnera jamais son pseudo-déïcide, pseudo-
crime occultant la vraie question qui est celle de son élection.
Son élection est loin d'être un dogme. Elle désigne le fait qu'une
tribu de bédouins a un jour parié sur un Dieu unique. À travers une
multiplicité de lois morales, ces hommes eurent l'assurance qu'une
individualité puisse s'édifier, et par-delà cette constitution, ils
eurent la conscience aiguë qu'un savoir qui n'est pas orienté vers le
bien est un savoir mutilé. « L'intelligence est une catégorie
morale » écrit Theodor W. Adorno. L'inquiétude de la Torah est
entièrement tournée vers cette intelligence.
Voilà ce que les nazis ont rêvé de détruire définitivement. Ils
n'ont pu mener à bien cette entreprise et il est fort à parier qu'aucun
nazisme à venir ne mettra fin au peuple juif. Cependant, les nazis
ont effectué la prouesse qui consiste à donner à la mort et à la vie un
autre visage, le haut fait qui consiste à les défigurer. En effet, jamais
la mort n'a été plus problématique que depuis Auschwitz. Jamais la
vie non plus.
C'est à partir de la figure du survivant que nous nous proposons
d'analyser cette question. C'est-à-dire, à partir de la dialectique
entre la mémoire et l'oubli, entre la parole et le mutisme, entre
l'espoir et le désespoir.
Et, s'il est une culpabilité pour le survivant, c'est en responsabilité
qu'elle doit se transformer. Et en premier lieu, pour l'essayiste et le
romancier, le poète et le philosophe.
Car Auschwitz n'est pas une question juive, ni la question des
Juifs, mais la question de l'humanité, la question que l'humanité
doit se poser à elle-même, mettant en question ce qu'est l'humain.
C'est dans ce sillage que nous poursuivons notre réflexion. En
questionnant l'oeuvre de l'écrivain (Elfe Wiesel), celle du poète
(Paul Celan) ainsi que celle des philosophes (notamment, Hannah
Arendt), sans jamais perdre de vue ce qu'Adorno appelle « l'amour du
possible ».
20 Les textes hébraïques et araméens sont, à leur manière, les
précurseurs de cet « amour du possible ». Idée essentielle de la
tradition rabbinique, cet amour est un devoir qui se prolonge au sein
de l'idée de messianité, au sein d'une conception spécifique de
l'humain et de l'Etre-juif, dans un rapport spécifique au bien et au
mal, au juste et au méchant.
Cette tradition répond à la voix humaine la plus profonde, celle
du refus de la servitude et de la violence, de l'injustice et de la
barbarie, en un mot du refus de l'idole. Et même s'il est impossible
de concrétiser cet appel dans le réel, nous devons par « amour du
possible » y rester fidèle.
C'est bien ce en quoi consiste l'Alliance en ce début du vingt-et-
unième siècle. Elle est, de part en part, résistance à l'atteinte de la
dignité humaine, opposition au nihilisme contemporain où la vie
humaine perd chaque jour un peu plus de son sens.
Toutefois, l'Alliance ne se résume pas simplement à une
réaction, à une négation, au refus d'un pseudo ordre établi. Elle
suppose deux protagonistes qui sont pour chacun d'eux des alliés,
partageant un même projet, un seul dessein. L'un des deux
protagonistes de l'Alliance est un Dieu Un. Monothéisme juif qui
désigne l'unité de l'espèce humaine et dont toutes les lois se
rejoignent au sein de cette exigence première : le juste rapport à
l'autre qui suppose le « tu ne tueras point ».
L'autre protagoniste est le peuple juif qui s'est engagé à devenir
un peuple de prédilection, à tisser du juste lien. Quête du lien qui le
relie à lui-même, aux autres, au monde... Ajustement de soi à soi
qui permettra de nouer du lien, avant même de s'inscrire au sein des
situations, du cours événementiel ou des prises de position.
Car, les textes enseignent que ce ne sont pas les situations qui
font l'homme mais l'homme qui fabrique les situations. Il revient
donc à l'homme de s'ajuster à lui-même, à ce qu'il désire être et
devenir, en se projetant dans un avenir où il serait plus juste.
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