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L'Apôtre de la tempérance, ou Vie du P. Théobald Mathieu

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273 pages

A quelques lieues de Cashel, ancienne capitale du comté de Tipperary, au milieu d’un des plus beaux sites du Val d’Or, s’élève l’antique manoir de Thomastown. C’est là que naquit, le 10 octobre 1790, celui dont nous entreprenons de retracer la vie, Théobald Mathieu, le fondateur, l’apôtre de la Tempérance en Irlande.

La généalogie des Mathieu présente des obscurités non encore éclaircies par l’histoire ; l’une des branches de la famille possédait le magnifique château de Thomastown, légué depuis aux vicomtes de Chabot.

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Em. Peltier
L'Apôtre de la tempérance, ou Vie du P. Théobald Mathieu
Des Frères mineurs capucins de la province d'Irlande
CHAPITRE PREMIER
ENFANCE — ÉDUCATION
A quelques lieues de Cashel, ancienne capitale du comté de Tipperary, au milieu d’un des plus beaux sites duVal d’Or, s’élève l’antique manoir de Thomastown. C’est là que naquit, le 10 octobre 1790, celui dont nous entrepr enons de retracer la vie, Théobald Mathieu, le fondateur, l’apôtre de la Tempérance en Irlande. La généalogie des Mathieu présente des obscurités n on encore éclaircies par l’histoire ; l’une des branches de la famille possé dait le magnifique château de Thomastown, légué depuis aux vicomtes de Chabot. Le père de notre héros, Jacques Mathieu, fut adopté par Georges Mathieu, comte de Landaff, après la mort prématurée de ses parents et géra les vastes domaines du château durant les absences prolongées de son prote cteur. Il ne tarda pas à se marier avec une jeune fille douée d’une remarquable beauté et d’une piété éclairée et forte. Anne Whyte, fille de l’écuyer Georges Whyte, n’avait que seize ans lorsqu’elle s’unit à Jacques Mathieu. Elle donna naissance à douze enfan ts, qui répandirent la joie et l’animation au sein du nouveau foyer. Vers 1795, l’heureux père se voyait entouré d’une j eune famille qui se multipliait rapidement, il se détermina à quitter Thomastown et à prendre la direction de la vaste ferme de Ratheloheen. Cette ferme, pourvue d’une ha bitation de maître, se trouvait à proximité du château et pouvait largement suffire à l’entretien et à l’éducation des enfants. Toutefois, les relations entre Thomastown et Ratheloheen restèrent fréquentes et cordiales ; nous en trouverons bientôt la preuve. Théobald était le quatrième fils d’Anne Whyte. Natu rellement doux, aimable, il fit le charme et les délices de sa mère. Sans cesse à ses côtés, il renonçait aux jeux bruyants, et ses frères l’avaient surnommé leBenjamin.sa tendresse pour sa mère ne Toutefois l’empêchait pas de rendre à ses frères mille servic es : c’est ainsi qu’il aimait à leur préparer pour le retour de leurs expéditions enfantines quelque petit régal, dont il était heureux de faire les honneurs. Son caractère charmant lui valut l’estime et l’affection particulière de la jeune comtesse Élisabeth Mathieu, fille du comte de Landaff, estim e et affection qui ne se démentirent jamais et dont il ressentit plus d’une fois les effets. Bien que l’un des plus jeunes, Théobald eut toujours sur ses frères un ascendant qu’il serait difficile d’expliquer ; sa supériorité, acceptée sans murmure, tenait plus encore de son cœur que de son intelligence. Se défier à la course, manier les armes, jeux dont ses camarades étaient avides, lui étaient antipathiques ; jamais on ne l’eut décidé à tourmenter une créature vivante. Il fut, un jour, témoin de l’agonie d’un malheureux lièvre poursuivi par des chiens, et depuis lors il eut lu chasse en aversion. Un oiseau blessé ou c ouvert de sang lui faisait mal à voir, tant était grande son inclination à secourir et à s auver. Jamais non plus une parole injurieuse ou méprisante, jamais une expression équivoque ne tombèrent de ses lèvres ; déjà dans l’enfant il était facile de voir ce que serait l’homme. Le fait suivant, qui se passa au château de Thomast own où il allait souvent, prouve jusqu’où il poussait l’amour de l’ordre : Dans la salle à manger il vit devant le feu une pai re de bas de soie. Dans son indignation, Théobald les jeta dans le brasier, où ils furent rapidement consumés. On s’étonnait de leur disparition, quand Théobald, interrogé, répondit simplement : « Ils sont
brûlés. — Brûlés ! et c’est toi qui les a mis au fe u, petit audacieux ? — Le salon n’était pas leur place, répondit tranquillement l’enfant. — Théobald a raison, reprit Elisabeth ; ce n’était pas leur place. » Théobald grandissait, choyé de tous, aimé des pauvres qui le regardaient comme un jeune saint. Son ascendant sur ses frères se révéla it de toute façon. Un petit ruisseau fournissait l’eau nécessaire ; mais en été ce ruiss eau demeurait presque à sec, inconvénient qui attira l’attention de Théobald. Un jour, on put le voir à la tête de ses frères, tous plus grands que lui, travaillant activ ement de la bêche et de la pioche à creuser le lit du ruisseau pour faciliter l’écoulem ent. Depuis lors il ne pouvait voir un filet d’eau sans chercher le moyen de l’utiliser, tant étaient vives et profondes les impressions de la jeunesse dans cette nature aussi ardente qu’infatigable. Tout adulé qu’il fût dans la maison, Théobald n’en était pas moins courageux, et plus d’une fois il en donna la preuve. — Un gentilhomme, connu par ses actes de cruauté, vivait à quelques milles du logis. La croyance populaire en avait fait un monstre, ou plutôt un démon, et parmi les commères du village on se di sait tout bas « que le monstre en question avait une queue ». Au lieu d’épouvanter l’enfant, ces récits terrifiants éveillèrent sa curiosité au point qu’il résolut d’aller par lui -même s’assurer de la vérité. En conséquence, s’étant levé un matin de bonne heure, il sella son poney, franchit la distance qui séparait la ferme de la demeure du gentilhomme, et là, posté derrière un pan de mur, il resta plusieurs heures en observation, jusqu’à ce que, las d’une faction inutile et surtout talonné par la faim, il se déterminât à revenir sur ses pas sans avoir découvert ce qu’il cherchait ; mais, quelques jours plus tard , le hasard lui fit rencontrer ce gentilhomme, et lui fournit l’occasion de constater la conformité de son extérieur avec celui des autres hommes. Les premières années de Théobald se passèrent ainsi heureuses entre Ratheloheen et Thomastown, où il était toujours le bienvenu. To ut en lui faisait présager un de ces bienfaiteurs que Dieu, dans sa bonté, envoie de tem ps en temps aux hommes pour les aider à comprendre ce qu’Il est. Sa douceur, son dé sintéressement, sa tendre compassion pour les pauvres qui assiégeaient les abords de la demeure paternelle, son respect pour le nom de Dieu qu’il ne prononçait jam ais à la légère, tout dans cet enfant annonçait le prêtre de la famille. Ce prêtre, la bonne mère de Mathieu, comme toutes l es catholiques irlandaises, le désirait ardemment. Dans cet espoir, Georges, l’aîné des enfants, avait déjà reçu en don un superbe calice et les vêtements nécessaires ; mais, au grand regret de sa mère, il ne resta bientôt rien de cette vocation éphémère. Un jour, cette femme chrétienne présidait à la tabl e de famille ; regardant, non sans fierté, son petit bataillon de beaux garçons, elle s’écria : « N’est-ce pas dommage ! sur neuf garçons, je n’en aurai pas un qui sera prêtre. » Tous les yeux se fixèrent sur Georges, qui rougissait et baissait la tête, mais l e silence ne dura pas longtemps. Théobald bondit de sa chaise : « Mère, ne soyez pas triste ; c’est moi, moi, qui serai le prêtre ! » Sa mère, ravie, le serra dans ses bras, et depuis lors, sa consécration à l’Église fut regardée comme définitive. A partir de ce jour son influence sur ses frères grandit encore, influence dont ils n’eurent jamais qu’à se louer dans l’avenir. Théobald était dans sa douzième année quand sa prot ectrice, Élisabeth de Landaff, manifesta l’intention de le faire instruire dans un e école bien choisie, celle de Kilkenny. L’éloignement où il se trouva ne fit que redoubler la tendresse de l’enfant à l’égard de ses parents : les fêtes de Pâques arrivées, il ne put r ésister au désir de les voir. Trente ou quarante milles le séparaient de Ratheloheen, il le s fit à pied, sans en rien dire à personne, et quand sa mère le vit tout à coup se je ter dans ses bras, elle poussa un cri
e joie en le serrant sur son cœur ; cette joie le d édommagea de sa fatigue et lui laissa un souvenir qui plus d’un demi-siècle après durait encore. Rien n’est plus touchant que le témoignage des compagnons d’études de Théobald sur les premières années de sa vie. Sir Richard Sullivan, membre du Parlement, écrivait plus tard : « Il n’y avait pas un seul écolier qui fût plus populaire ni plus aimé des maî tres et des élèves que Théobald Mathieu. Sa mère eut souvent lieu de s’en réjouir, en recevant des bulletins qui lui annonçaient les progrès que son fils préféré faisait dans les études. Théobald n’était pas un élève hors ligne, mais c’était un élève appliqué, studieux et bien doué sous le rapport des capacités naturelles. » Un écrivain de laRevue de Dublinajoute de nouveaux détails à ce tableau : « L’auteur de cet article, dit-il, a été intimement lié avec le P. Mathieu dès sa première enfance et peut dire avec vérité qu’il n’a jamais c onnu personne qui fût aussi généralement aimé que celui qui, aujourd’hui, « est la règle même de tous ceux qui ont accepté sa règle ». Incapable de colère ou de resse ntiment, complètement dégagé de tout égoïsme, toujours disposé à partager avec les autres ce qu’il possédait, il était aimable dans ses manières. Plus prompt à sourire qu’à parler, n’ayant de l’aversion que pour les plaisirs bruyants, il leur préférait une paisible promenade aux bords de la rivière ou entre les haies verdoyantes, avec deux ou trois amis choisis. Il était cependant si porté à l’enjouement qu’à la première rencontre pla isante, le sourire qui se jouait d’ordinaire sur ses lèvres se transformait en joyeu x éclats de rire. Tel était Théobald Mathieu, et c’est ainsi qu’il croissait en âge, ent ouré de l’estime de tous ceux qui le connaissaient. Enfant encore, il ne semblait déjà plus vivre pour lui-même, et, sans qu’il s’en aperçût, il exerçait autour de lui une influence dont ne se rendaient pas compte ceux même qui la subissaient. » Le collège de Kilkenny était un établissement de se cond ordre, dans lequel on ne faisait que se préparer à des cours plus élevés. Théobald le quitta le 10 septembre 1807 et alla se faire inscrire parmi les élèves ecclésiastiques de Maynooth. D’après toutes les apparences, le jeune Mathieu ne devait sortir de ce séminaire que revêtu du caractère sacré du sacerdoce, mais un inc ident, qui a quelque lieu de nous surprendre, l’obligea bientôt à quitter précipitamment ce nouveau séjour. Les fondateurs de l’école, sachant combien la solitude est la mère de la réflexion et la condition essentielle du succès dans les études, avaient absolument interdit aux élèves de se visiter dans leur chambre. Quelque légitime q ue fût cette défense, Théobald n’en comprit pas toute la portée, et n’écoutant que son penchant à faire plaisir, il réunit un jour plusieurs amis chez lui pour leur servir une de ces collations dont il savait si bien faire les apprêts. Cette infraction grave aux règlements fut connue et , sans retard, les supérieurs procédèrent à une enquête. Théobald, ne doutant pas que l’issue ne lui devint funeste, préféra quitter l’école de lui-même et éviter ainsi de tomber sous le coup d’un arrêt d’expulsion qui aurait pu laisser planer quelque nu age sur sa réputation et peut-être compromettre en partie son avenir. Il se retira don c volontairement dans le courant de l’année 1808. Nous le retrouverons plus tard dans ce même établissement ; mais cette fois il y sera accueilli par de bruyants applaudissements et y rec evra une ovation telle que jamais élève n’en a obtenu de pareille. La Providence semble en avoir ainsi disposé afin de lui faciliter la vocation religieuse et de faire de lui l’apôtre et le réformateur de son peuple.
CHAPITRE II
NOVICIAT — DÉBUTS DANS LE MINISTÈRE
On voyait alors circuler dans les rues de Kilkenny deux pauvres religieux, deux enfants de saint François, de l’austère réforme des Capucin s, missionnaires et apôtres du peuple ; ils défendaient, comme l’avaient fait tant de leurs prédécesseurs, les catholiques persécutés, et donnaient à tous l’exemple d’une gra nde pauvreté et du plus héroïque désintéressement. Attiré par l’attrait de ces vertu s sévères, Théobald résolut de s’associer à eux et de partager leur obscur dévouement. Fidèle à l’appel de la grâce, il se rendit au novic iat de Dublin et se forma à l’esprit et aux vertus de l’Ordre sous la conduite du R.P. Célestin Corcoran, maître habile et digne de servir de guide à un tel disciple. Il revêtit le s livrées séraphiques, fit sa profession religieuse et après avoir poursuivi le cours de ses études philosophiques et théologiques avec toute l’ardeur que nous lui connaissons, il gr avit les différents degrés qui le séparaient du sacerdoce. Mgr Murray, archevêque de Dublin, étendit sur lui sa main sacrée et lui imprima le caractère sacerdotal. C’était le Samedi Saint de l’année 1814. L’heureuse mère, Anne Mathieu, était présente à cet te cérémonie, objet de tant de pieux désirs, et son cœur s’épanchait en intarissables effusions d’actions de grâces. En souvenir, elle offrit à son fils un précieux calice . Théobald le reçut et le conserva avec une affection extrême. Plus tard il y fit graver ce s mots : « Priez pour les âmes de Jacques et Anne Mathieu de Thomastown », voulant qu e leur mémoire vénérée l’accompagnât chaque jour au saint autel. Dans son premier sermon, il eut à commenter cette parole de l’Évangile : « Il est plus dificile à un riche d’entrer dans le royaume du ciel qu’à un chameau de passer par le trou de l’aiguille. » Scully, un de ses auditeurs et un des hommes les plus riches du Tipperary, fut vivement frappé du discours et de la physionomie attrayante du jeune prêtre. Quand, après le sermon, il se retrouva à table avec lui, Scully, aussi corpulent que riche, dit au P. Mathieu : « Je vous suis reconnaissant, mon Père, d’avoir tant travaillé à me faire passer par le trou d’une aiguille ! » A peine investi des pouvoirs sacerdotaux, le jeune religieux fut envoyé au couvent de Kilkenny. Son arrivée fut un heureux événement pour cette petite communauté, et la modeste église du couvent vit bientôt affluer des flots pressés de fidèles appartenant à toutes les conditions. Les pauvres, comme il arrive presque toujours, devi nèrent les premiers les qualités éminentes du nouvel arrivé, et par leurs éloges ent housiastes attirèrent vers lui les personnes de la classe aisée et lui gagnèrent leur estime et leur confiance. Encore dans la première fleur de la jeunesse, doué d’une beauté qui avait quelque chose d’angélique, plein d’humilité et de distinction dans les manières, il exerçait une telle influence sur ceux qui l’approchaient que nul ne songeait à se soustraire à des charmes si saints et si doux. A toutes ces qualités extérie ures il joignait un esprit élevé, un jugement droit et sain, un zèle aussi sage qu’infatigable. C’était surtout au confessionnal qu’il exerçait une influence incontestable. Renfermé du matin au soir dans un étroit réduit, il recevait sa ns interruption les confidences des uns, les aveux humiliants des autres, fortifiant les fai bles, pleurant avec les pécheurs, et montrant à tous la voie du salut. Déjà, cependant, on pouvait pressentir en lui le grand orateur. Une voix faible et grêle semblait devoir le priver à jamais de tous succès s érieux dans la chaire chrétienne, et
cependant bien peu de prédicateurs ont su, comme lu i, atteindre toutes les fibres du cœur et les mouvoir puissamment. C’est qu’il avait la qualité oratoire reine de toutes les autres, c’est-à-dire une conviction sincère et prof onde. Sa présence dans la chaire ressemblait à une sorte d’apparition angélique, elle en produisait presque les effets. Sa parole, devenue plus tard puissante et forte par l’ exercice, avait toute l’ardeur de la flamme et embrasait son auditoire. Au milieu de ses brillants succès, un incident inattendu vint arracher le P. Mathieu à l’amour du peuple de Kilkenny. Les circonstances qu i accompagnèrent ce départ méritent d’être rapportées en détail. L’Église catholique d’Irlande se relevait à peine d ’une persécution dont l’origine remontait aux premiers jours de la Réforme, cette persécution avait lourdement pesé sur les Ordres religieux. Ceux-ci avaient à souffrir des lois dictées par la haine violente des protestants et de la contrainte alors imposée par l es évêques catholiques.. Quand ces pauvres religieux, traqués partout, cherchaient asile dans les diocèses, pour y construire quelque humble chapelle, quelque modeste couvent, d es entraves de toute nature s’opposaient à leur chère et si utile mission. Parmi ces Ordres, un des plus humbles, des plus méritants était l’Ordre choisi par le P. Mathieu, celui des Capucins dont tout moyen de subsistance était, comme pour le reste du clergé, la contribution volontaire du peuple. C’ était donc le peuple qui fournissait à tout, à la construction et à la réparation des églises comme à l’entretien des prêtres et des religieux, et cette charge lui était lourde, pu isqu’alors le nombre des catholiques ne dépassait pas un million et demi.. Quand, après tant de persécutions, les tyrans cessèrent enfin d’opprimer ouvertement l’Eglise, la prudence semblait exiger que les évêqu es catholiques se contentassent du nombre de prêtres strictement nécessaire. Aussi ils étaient loin alors d’encourager les Ordres réguliers à s’établir là où déjà le clergé séculier trouvait tant de difficulté à vivre. Lorsque le P. Mathieu commença à remplir les sainte s fonctions du ministère sacré, l’évêché de Kilkenny était administré par Mgr Marum , de pieuse mémoire. C’était un homme consciencieux et de haute vertu, mais d’une r igidité excessive pour tout ce qui touchait à la discipline ecclésiastique. Il avait défendu, sous les peines les plus sévères, à tous les Réguliers résidant dans son diocèse, de distribuer la sainte communion dans leurs chapelles durant le temps pascal. On ne sait comment il arriva que le P. Math ieu fut accusé d’avoir violé cette défense. L’évêque acceptant le rapport, sans examin er sur quel fondement il reposait, n’hésita pas à sévir contre l’homme de Dieu. Un samedi soir, le religieux se trouvait, selon l’h abitude, assiégé dans son confessionnal par une foule nombreuse de pénitents. Tout à coup un ecclésiastique se présente et lui remet, devant toute l’assistance, un pli sur lequel on lisait le mot :urgent. Le Père le lit ; puis, d’une voix pleine de gravité et de calme, il dit à ceux qui l’entouraient et que cet incident rendait anxieux : « Allez trouver vos autres prêtres ; je n’ai plus le droit d’entendre vos. confessions. » L’évêque ne tarda pas à découvrir qu’il avait frappé un innocent et qu’il avait agi, dans cette affaire, avec une précipitation regrettable. Désolé de cette erreur, il offrit au jeune confesseur des excuses et toute la réparation désirable. Mais le bruit ayant couru dans la ville qu’il avait été frappé d’une sentence d’interdiction, le religieux crut que son influence était désormais trop gravement compromise et il résolut de passer dans le diocèse de Cork, où les Capucins occupaient, comme à Kilkenny, un modeste couvent. Placée à l’écart du bruit et du mouvement des affaires, il y avait alors à Cork une petite
chapelle que desservait un Capucin de grand mérite, le célèbre P. O‘Leary. Partout reconnu comme savant et admiré comme écrivain, champion intrépide de la foi religieuse et, en même temps, avocat éclairé de la tolérance e ntre les fidèles de différentes croyances, le P. O’Leary avait obtenu des partis op posés les témoignages les plus flatteurs et les moins suspects. Un de ses admirate urs disait de lui : « Si je ne le connaissais pour prêtre catholique, je le prendrais, d’après ses écrits, pour un philosophe du siècle d’Augustin. Il est pauvre en tout, si ce n’est en génie et en philosophie. » Sir Lucius O‘Brien n’approuvait pas les Ordres régulier s, niais il parlait avec estime du P. O’Leary ; par égard pour cet illustre membre, lord Saint-George tolérait l’Ordre entier ; et plus d’une fois, son influence au Parlement protége a les Réguliers contre de nouvelles vexations. — Sa charité n’était pas moins grande que son intelligence ; à voir le nombre de pauvres secourus par lui chaque semaine, on n’au rait jamais cru que les aumônes des fidèles qui fréquentaient son humble chapelle composassent son unique revenu. Dans une de ses lettres publiques, où il venait de combattre vigoureusement pour la liberté religieuse, il se dépeint comme un pauvre frère enseveli entre des étables et des dépôts de sel, exacte description et de sa résidence et du théâtre de son action. Ce fut dans cette habitation plus que modeste, que le jeune prêtre recommença ses travaux de missionnaire. Au moment de son arrivée, il eut pour associé et Supérieur le P. Donovan, dont il est utile de dire quelques mots. Homme d’une piété profonde, mais rude dans ses manières, avec une pointe marquée d’originalité, le P. Donovan fut élevé en France. Il était devenu le chapelain d’une noble famille qui parvint à s’enfuir au moment où la Révolution précipitait l’autel dans la boue et faisait du trône même un échafaud. — Chargé, en l’absence de ses maîtres, de la garde de l’hôtel et des valeurs qu’il contenait, le P. Do novan ne tarda pas à être mis au rang des proscrits comme ayant servi la noblesse et comme appartenant à l’Église. Sous le règne de la Terreur, une longue procession de victimes traversait en charrette les rues de Paris, aux acclamations sinistres d’une populace ivre de sang. La troupe qui escortait les prisonniers avait peine à les défendr e contre les insultes de cette foule déchaînée et toujours grossissante. Dans l’un des tombereaux se trouvaient le P. Donova n qui, toute la nuit, avait administré les sacrements à ses compagnons d’infortune et les avait préparé à la mort. Ils s’approchaient de l’échafaud quand tout à coup la vue du prêtre souleva, dans cette horde sauvage, un rugissement de bêtes féroces. Se croyant à sa dernière heure, le P. Donovan se disposait à mourir en chrétien, quand un officier à cheval, écartant la foule, cria d’une voix retentissante : « Y a-t-il ici des Irlandais ? — Il y en a sept », répondit le P. Donovan. « Alors ne craignez rien », et aux pauvres victimes , cette voix parut celle d’un ange. L’autorité de l’officier fit mettre en liberté ses sept compatriotes ; le travail de la guillotine fut tel ce jour-là, que les hideux spectateurs de c ette scène furent amplement dédommagés. Cette délivrance inespérée et l’impression produite sur lui par la vue de tant de malheureux condamnés à paraître, sans préparation, devant le tribunal suprême, firent prendre au P. Donovan la résolution de se consacrer au ministère des condamnés à mort. Son vœu fut exaucé ; car peu de temps après s on retour en Irlande, il fut nommé chapelain de la prison de Cork. Dans ces temps difficiles, où des fautes, aujourd’h ui considérées comme légères, étaient punies de mort, où l’agitation des esprits en provoquait souvent de graves, l’occasion de recourir au ministère miséricordieux du prêtre n’était que trop fréquente. Quarante-huit heures seulement s’écoulaient entre l’arrêt tombé des lèvres du juge et
l’exécution ; effrayante rapidité qui obligeait Je prêtre à veiller constamment sur le prisonnier et à ne pas le quitter pendant la nuit q ui précédait son entrée dans l’éternité. L’usage était de transporter le condamné de la prison à une place en dehors de la ville, où la potence qui l’attendait était dressée. Que de fois le chapelain de la prison, en assistant ainsi les condamnés, dut se représenter le jour où lui-même traversait les rues de Paris en charrette, suivi de cette longue file de tombereaux, où tant de victimes jeunes et innocentes, tant de braves et de nobles, marchaient à la mort aux cris d’une populac e frémissante et cruelle ! Du moins les circonstances n’étaient plus les mêmes ; un sil ence respectueux régnait dans l’assistance, et au lieu de la haine, une compassion profonde se lisait dans tous les yeux. Un vêtement de soie noire était dans ces occasions funèbres le costume invariable du P. Donovan ; portait-il, au contraire, de la toile, on savait que le recours en grâce était admis. Par un reste d’amour-propre, ces malheureux, dont l a dernière heure était proche, tenaient à être décemment vêtus pour mourir ; et la générosité bien connue de leur chapelain était leur ressource infaillible. Leur donner une de ses chemises, en demander pour eux à ses amis, semblait tout naturel au P. Donovan. Pour cette raison et d’autres, il ne lui était pas facile de conserver pour son usage les vêtements nécessaires. Par ces petits sacrifices, le chapelain adoucissait les derniers moments de ses pénitents, et lorsque le souvenir de leur famille ajoutait son amertume aux terreurs de la mort, le bon Père savait les rassurer en leur promettant de veiller sur elle. Sa parole, on le savait, n’était jamais donnée en vain. « Félicitez-moi, dit un jour le P. Donovan à une da me de sa connaissance. Je vais avoir pour compagnon un jeune prêtre des plus aimables. — Vous serez bon pour lui, Père Donovan », répondit la dame d’un air de doute. Peut-être avait-elle quelque raison de croire que ce religieux, si bon qu’il fût, n’était pas précisément un agneau. « Sûrement je serai bon pour lui, et pourquoi pas ? » répliqua le P. Donovan. En effet, jamais le P. Mathieu — car c’était son arrivée qui lui causait tant de joie — n’eut à se plaindre de l’humeur de son vieux Supérieur. Mais ce n’était pas chose facile de trouver au nouv eau-venu un gite à peu près convenable dans cette masure misérable qui servait de couvent aux Capucins de Cork. Il se composait de deux petites chambres et d’un petit cabinet. Une de ces chambres était celle du P. Donovan ; l’autre, naturellement, servirait de réduit au nouvel arrivé. Mais comment la meubler ? Elle avait bien un bois de lit ; seulement il était vide — ni draps ni couvertures. — Pour dire la vérité, il serait fort possible que draps et couvertures eussent pris le chemin de quelque taudis dans le voisinage, à la suite de confidences faites au religieux à la rude apparence, mais au cœur compati ssant. Il ne pouvait être question d’en acheter, les ressources faisant défaut. Un voisin bienveillant se trouva donc heureux de les prêter, et même il eût volontiers prêté davantage pour un pareil usage. Le lit était trouvé. Mais le dîner ! Une idée vint au P. Donovan : « Venez avec moi, mon enfant ; nous allons visiter la ville et ses beauté s ! » Et après l’avoir promené quelque temps : « Entrons ici, j’ai quelqu’un à y voir et je vous présenterai. » La maison était celle d’une famille aussi riche qu’hospitalière. Après l’ avoir présenté, le bon vieillard dit au nouveau venu : « Attendez-moi ici, ne vous éloignez pas ; je vais revenir... » Et ce disant, il part, laissant le jeune Capucin assez embarrassé de sa personne en présence de ces étrangers, si bienveillants qu’ils fussent. L’heure s’écoule ; pas de P. Donovan et la confusion du jeune prêtre augmente. Personne ne le surpassait en délicatesse et il était à la torture quand le dîner fut annoncé. Comme il se levait pour partir : « Vous allez dîner
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