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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

A. D. Gentili

L'Athéisme réfuté par la science

PRÉFACE

Depuis une vingtaine, d’années l’athéisme fait en France des progrès immenses ; cette maladie, la plus terrible de toutes, puisqu’elle s’attaque à l’âme, ne s’est encore développée et propagée que. dans une certaine classe demi-savante qui se dit lettrée ; mais malheur à la société si l’on vient à en infecter le peuple ! le moins qui puisse lui arriver, sera de tomber dans la barbarie : il est donc urgent d’engager contre l’athéisme une lutte énergique.

Un moment il m’a semblé téméraire, à moi, qui suis inconnu du public, de traiter un sujet sur lequel les grands maîtres avaient déjà fait paraître des publications dans ces derniers temps : toutefois, je. n’ai pas hésité, en voyant que ces grands esprits, absorbés probablement par des devoirs supérieurs, avaient suivi les errements du passé et ne s’étaient occupés, avec une éloquence irrésistible, il est vrai, que des points particuliers de la question les moins contestés de part et d’autre, c’est-à-dire de la partie philosophique et religieuse, et qu’ils avaient négligé une partie très-importante, la partie scientifique. Or, l’athéisme prétendant aujourd’hui s’appuyer exclusivement sur la science, c’est par la science qu’il faut surtout le combattre, en prouvant qu’elle lui est hostile ; aussi lui ai-je tout subordonné dans ce livre.

Dans son ouvrage intitulé : Dieu dans la nature, M.C. Flammarion a bien essayé de traiter quelques questions scientifiques se rapportant à ce sujet, mais il n’a fait que de la demi-science et par suite de la fausse science, puisqu’il dit de la question des générations spontanées qu’elle est restée indécise, et il ne parle pas des expériences chimiques, physiologiques et embryologiques qui l’ont fait rejeter ; il énonce à peine, et encore incomplétement, la théorie de Darwin sur l’origine des espèces, sans parler des nombreuses objections qu’elle soulève au point de vie scientifique et qui l’infirment ; il croit que l’homme peut avoir une origine simienne ; il ne se doute donc pas que deux savants ont tranché cette question dans le sens inverse : M. Gratiolet par l’anatomie et M. Max Müller par la science du langage ? enfin, il ne dit rien, à propos de l’idée de vie, des travaux récents de physiologie de MM. Cl. Bernard et’ Virchow qui la révèlent sous un jour tout nouveau. Toutes les autres questions scientifiques sur lesquelles prétend s’appuyer l’athéisme ne sont même pas énoncées. Je ne parle pas de l’ouvrage de M. Bertulus, intitulé : l’Athéisme, car. il n’a rien de scientifique et n’est rempli que d’anecdotes et de lieux communs médicaux qui n’ont le plus souvent aucun rapport avec la question de l’athéisme. Je sens donc que je suis sur un terrain tout à fait neuf. Aussi, ai-je voulu traiter toutes ces grandes questions radicales en les mettant à la portée de tout le monde, avec l’ordre et la rigueur scientifiques, pour que les athées ne pussent plus dire qu’elles. sont-encore indécises ou tranchées dans leur sens. J’espère que les arguments scientifiques sur lesquels je m’appuie ébranleront la conviction de ceux d’entre eux qui seront sincères.

 

Pour lutter donc, non plus, comme on l’a fait jusqu’à présent, par attaques isolées, avec de vieilles armes et sans plan défini, mais bien d’une manière écrasante, il fallait agir dans le domaine des idées comme on agit dans le domaine des faits ; organiser les forces morales, comme on organise les forces matérielles ; adopter des armes nouvelles en rapport avec les progrès de la science. En effet, on avait combattu jusqu’à présent le scepticisme voltairien qui s’attaquait par le ridicule au christianisme ; il faudra maintenant combattre par la science le scepticisme allemand aux formes pédantes et lourdes ; enfin, et surtout, il faudra suivre un plan bien arrêté d’avance et une tactique nouvelle.

Ce livre a ce triple but, et j’espère que, si on lui prête quelque attention, on ne redoutera plus l’athéisme ; car, il enseigne à le reconnaître sous toutes ses formes et dans sa triste laideur, et fait ressortir jusqu’à l’évidence que les athées, qui disent posséder là vérité, sont comme ces pauvres hallucinés qui se croient en pleine santé, même au moment de leurs plus étranges hallucinations. De plus, j’espère que les peuples fascinés et hésitants, comprenant enfin l’importance et la gravité d’un mal dont ils seraient les premières victimes, s’il prenait de profondes racines, secoue-. ront leur torpeur et chercheront à le prévenir par l’hygiène de la liberté. Il me-semble, en effet, que puisqu’on prend tant de précau-. tions, peut-être illusoires, contre le choléra, on devrait en prendre aussi contre l’athéisme, ce choléra moral qui obscurcit l’âme, la glace, la flétrit et la tue.

L’assimilation de l’athéisme à une véritable maladie m’a. permis de l’examiner sous toutes ses faces et avec l’ordre et la rigueur scientifiques : l’âme étant une et indivisible, n’a pas comme le corps plusieurs maladies ; elle ne peut en avoir qu’une, laquelle aura plus ou moins d’intensité et s’attaquera à l’âme tout entière.

On sait que les maladies du corps revêtent des formes différentes, selon le pays où elles se présentent et l’époque où on les examine ; malgré cela, la science faisant un travail de synthèse après les premiers travaux d’analyse, finit par reconnaître ce qu’il y a de radical et d’immuable sous ces formes différentes passagères, et les ramène toutes à un type unique : c’est à un semblable travail que je me suis livré sur l’athéisme. Après avoir examiné ses différentes formes dans l’espace et le temps (École critique, Panthéisme, Idéalisme, Naturalisme, Positivisme, Morale indépendante, Réalisme, Fatalisme), je les ai soumises à un travail de synthèse qui m’a permis de les réduire à un type unique, l’athéisme, dont j’ai pu reconnaître la nature propre et étudier les causes. Celles-ci sont : l’une, déterminante la révolte de la raison contre Dieu ou la foi, engendrant l’orgueil ou l’esprit de domination, la légèreté d’esprit ou l’esprit sophistique et l’esprit de sybaritisme, et se traduisant par le rationalisme en philosophie et par le protestantisme en religion ; l’autre, prédisposante : le scandale que causent les faux adorateurs de l’idée de christianisme, de gouvernement et de société ; c’est-à-dire les partisans du despotisme qui engendre la corruption, les pharisiens hypocrites qui n’ont rien de chrétien puisqu’ils ne prennent de l’Évangile que la lettre et qu’ils sont ennemis du progrès moderne, œuvre du christianisme, enfin les riches et les puissants ; égoïstes, rapaces et voluptueux. Après avoir étudié ses symptômes généraux et particuliers sous ces différentes faces de l’âme, la raison, le bon sens, la morale, l’art et la vie, j’ai pu indiquer le moyen de le prévenir, qui n’est autre que la liberté : la liberté de l’Église et de l’État, par leur séparation ; la liberté de la Papauté ou son indépendance ; la liberté de la presse, la liberté des réunions publiques, et la liberté de l’enseignement supérieur. En un mot, il faut laisser leur libre activité à la vérité, à la charité et à la justice, pour qu’elles accomplissent leur œuvre de progrès dans la société.

L’étude des symptômes n’est que la réfutation de l’athéisme par tous les moyens les plus efficaces ; je l’ai réfuté :

1° Par la science, en montrant que le positivisme détruit la science et par suite le progrès, et en prouvant que sur toutes les questions importantes, la science l’anéantit ;

2° Par le bon sens, en montrant que sur les’ grandes questions du surnaturel, de Dieu, de l’âme, de la liberté, de la vie future, etc., le bon sens suffit à lui seul pour anéantir l’athéisme qui nie et confond tout en mutilant l’âme et qu’il lui est en complète opposition ; puis en mettant à nu les idées de ses principaux représentants, pour montrer leur inanité ;

3° Par la morale, en faisant voir que sa morale indépendante n’est que la corruption ou la négation de la morale ;

4° Par l’art, en faisant ressortir lé réalisme ou plutôt le cynisme des athées dans l’art ; enfin, j’ai établi que l’athéisme ne comprend pas l’idée de vie, dont il est la négation.

Chacune des parties de cette étude forme ainsi un tout indépendant, et de plus, toutes les parties se reliant entré elles, elles constituent un tout unique, de sorte que chaque lecteur, selon sa tournure d’esprit ou ses études antérieures, après avoir été frappé plus fortement par telle ou telle partie, finira par céder à la force irrésistible de l’ensemble.

A un autre point de vue, cet ouvrage est divisé en deux parties ; la première, purement scientifique, s’adresse plus spécialement aux sceptiques, et la seconde ; philosophique, religieuse et artistique, s’adresse plus spécialement à- ceux qui croient.

En résumé, il y a de neuf dans ce livre :

1° Lès armes nouvelles qui m’ont été suggérées par la science actuelle ;

2° L’organisation dé l’attaqué et de la défense, par la formation de cadres élastiques qui permettront à l’avenir de poursuivre l’erreur sous quelque forme qu’elle se présente, de sorte que la forme de la réfutation, comme l’erreur qu’elle doit poursuivre, pliera aux circonstances et sera changeante, mais le fond, c’est-à-dire le plan de l’attaque sera immuable, de tous les temps et de tous les lieux, comme la vérité elle-même ;

3° Enfin, l’idée féconde qui, me faisant considérer l’athéisme comme une véritable maladie morale, m’a permis de joindre les membres épars. de cet être monstrueux, de l’organiser, et de lui donner pour ainsi dire un corps ; je’ ne dis pas une âme. C’est alors que je me suis trouvé en. présence d’un être mort-né, engendrant dans l’homme l’erreur, la flétrissure de l’âme, le cynisme et le mal, et dans la société, le despotisme ou l’anarchie, c’est-à-dire là barbarie. Je ne doute pas que la simple vue de cette triste laideur n’inspire un dégoût salutaire et ne ramène à la vérité d’une manière autrement puissante que tous les raisonnements abstraits et géométriques, si fatigants et si stériles, de la philosophie spiritualiste officielle pour laquelle, par conséquent, je ne puis pas avoir le moindre respect, quoique j’en aie énormément pour la raison et pour la science qu’elle engendre.

Les esprits me paraissent on ne peut mieux préparés à accepter la lutte. Le spiritualisme officiel, qui correspond à cet état de l’âme qui. n’est ni la santé, ni la maladie, n’a heureuse ment, à l’heure qu’il est, que très-peu d’adhé rents, malgré les illusions que l’on nourrit sur son compte dans un certain milieu ; mais ces illusions s’évanouiront quand j’aurai montré sa décadence imminente. En effet, des philosophes spiritualistes qui se trouvent sous l’influence du préjugé rationaliste, on peut dire que, s’ils sont logiques, ce sont de futurs athées en voie d’éclosion, qui se sont seulement un peu attardés dans la voie de leurs devanciers ; en même temps que ceux, rares il est vrai, dont l’esprit a été assez puissant pour secouer ce préjugé, se sont élevés jusqu’au christianisme. D’un autre côté, les récentes élections pour la députation ont montré que ces partis mixtes, qui correspondent en politique à la philosophie spiritualiste ou à la vérité partielle, tous ces partis issus de l’égoïsme, ont cessé d’exister, pour faire place au socialisme, qui, de quelque manière qu’on l’interprète, chrétien ou athée, est aujourd’hui leur plus grand énnemi ; de sorte que ce spiritualisme qui s’était toujours interposé entre les deux ennemis redoutables pour amortir leur choc, voyant devant lui, d’un côté l’erreur radicale, de l’autre côté, la vérité radicale, a perdu toute existence et il ne lui reste plus qu’une vie factice ou officielle, ou plutôt il s’efface et disparaît en se fondant dans l’un ou l’autre de ces deux camps ennemis. C’est là le grand événement de notre temps, qui permet la lutte et qui prépare le succès, puisque, le rationalisme officiel disparaissant, la liberté d’action des deux antagonistes ne sera plus gênée.

Ce qui ne permet pas de douter que la vérité triomphera de l’erreur, c’est l’immense mouvement religieux qui, parallèlement à la marche de l’athéisme, s’accomplit en France depuis le commencement du siècle et se traduit sous toutes les formes : en politique, par le concordat de Napoléon et par l’application sociale du grand principe chrétien de justice et d’égalité ; en poésie, sous une forme populaire, par le Génie du christianisme de Chateaubriand ; en philosophie, par les tendances chrétiennes que révèlent Maine de Biran dans son Journal intime qui nous le montre vrai, et complet, et Jouffroy, vers les dernières années de sa vie ; en théologie, en prenant une forme fougueuse, et populaire sous la plume de de Maistre. Enfin, aujourd’hui, animé par le souffle ardent de la liberté, ce mouvement religieux est destiné à faire les progrès les plus. rapides. Dans, ces derniers temps de. grands esprits ont retrouvé la foi après avoir passé par le doute et même par le scepticisme, de sorte qu’ils inspireront toute confiance, puisqu’ils sont non-seulement savants, mais encore désintéressés dans la question ; ceux-ci, animés de ce feu sacré de prosélytisme, propre aux Français et qui en fait de vrais, apôtres, brûlant de communiquer leurs idées aux peuples, vont propager la vérité avec une intensité extraordinaire en s’aidant des moyens rapides que leur offre le progrès matériel moderne.

Les deux ennemis sont donc en présence, et le moment est suprême. Comme tout, aujourd’hui, dans la politique, dans la science et dans la littérature, a pour but, de près ou de loin, la religion, la lutte va s’engager non-seulement par les idées, mais encore par les armes. Aujourd’hui, les gouvernements, après avoir organisé toutes leurs forces militaires pour faire la guerre dans un but égoïste, sont silencieux et recueillis comme à la veille de ces grands événements qui font date dans l’histoire. Mais il y a aussi les peuples ; ceux-ci ne voient pas d’une manière bien claire le vrai mobile auquel ils obéissent, mais ils sont poussés par un instinct providentiel à épurer dans le sacrifice et le sang l’Europe pourrie par le matérialisme et la jouissance, et à faire triompher enfin le christianisme et la liberté.

Je suis heureux et fier de voir à la tête du progrès la France, ce soldat de Dieu, qui peut être dévoyée un moment, mais qui ne tarde pas à rentrer dans sa mission chrétienne et civilisatrice.

Parce que l’on compte sur l’intervention de la Providence, ce n’est pas une raison pour abdiquer sa liberté en désertant la lutte, puisque, pour attirer ses bienfaits, le meilleur moyen consiste à les mériter par le combat et par l’effort dans la recherche de la vérité. C’est ainsi que j’ai été amené à publier ce livre qui s’adresse également aux deux ennemis ; il montre aux athées qu’ils ne sont tels que parce que tout en connaissant les faits de la science, ils n’ont pas élevé assez haut leur esprit ou plutôt ils ne l’ont pas assez humilié pour acquérir la lumière nécessaire pour leur donner leur vraie interprétation, en même temps qu’il expose aux chrétiens les faits de la science qu’ils ont trop négligés et sur lesquels ils doivent désormais s’appuyer, puisqu’ils ont déjà la lumière qui les éclaire pour leur donner un sens divin. Les faits, sans la lumière, qui doit les éclairer, n’ont pas. de sens ; la lumière, sans les faits qui doivent lui servir de substratum, n’est plus vivifiante et n’a pas le don de frapper les esprits inquiets qui raisonnent ; mais les faits, rapprochés de la lumière, acquièrent tout à coup une force de conviction qui, j’espère, frappera les chrétiens et les athées.

.. Que les hypocrites et les personnes hautaines devant Dieu et si humbles devant les hommes, ne viennent pas m’accuser d’avoir parlé d’une manière irrévérencieuse de certains, prétendus philosophes et savants ; je respecte les personnes et je ne m’attaque qu’à leurs pernicieuses, doctrines. D’ailleurs, quand on est sincère et convaincu, on doit faire son devoir sans se, laisser influencer par de mesquines considérations, surtout quand on a pris l’habitude d’être bien humble devant Dieu ou la vérité, cet aliment de la science, mais fier et indépendant devant les hommes.

EXPOSITION GÉNÉRALE DE L’ATHÉISME

§ 1. — L’athéisme d’aujourd’hui est renouvelé des anciens

Dès que l’homme devient sceptique, quelles que soient les voies tortueuses, variables à l’infini, dans lesquelles son esprit se jette, il se trouve engagé dans une véritable impasse ; il s’agite dans le vide, et il n’y a plus pour lui. que ténèbres et erreurs, car il a éteint son unique flambeau.

Pour tout esprit sceptique qui est logique, il n’y a que deux chemins à suivre dans l’examen et l’étude de l’Être : ou bien il n’existera pour lui que la matière, principe de sa propre substance et sa cause à elle-même, et ce système s’appelle le naturalisme ; ou bien il niera l’existence de l’esprit ou de la matière comme êtres réels, et il n’admettra qu’une substance unique, universelle, qui se révèle dans l’espace et le temps. Ce système s’appelle le panthéisme, et voici sa formule : Dieu est tout, ou bien : Tout est Dieu.

Au fond, ces deux systèmes sont également athées ; mais les panthéistes ne veulent pas l’avouer franchement, comme on le faisait au siècle dernier, et, par hypocrisie, ils conservent le nom de Dieu, tout en détruisant l’Être.

Ce ne sont donc là que les différentes formes d’un même système, appelé athéisme en religion, naturalisme, matérialisme, idéalisme, empirisme, panthéisme en philosophie, positivisme en science, morale indépendante en morale, réalisme en art, despotisme ou anarchie en politique, et fatalisme en histoire.

Les aberrations d’esprit qui mènent à ces erreurs sont aussi vieilles que l’homme, et de même qu’un trouble du corps, une fièvre, par exemple, est aujourd’hui ce qu’elle était autrefois, ce qu’elle sera toujours, de même le trouble d’esprit causé par le manque de foi est aujourd’hui ce qu’il était dans l’antiquité, ce qu’il sera tant qu’il sera ; quels que soient, d’ailleurs, le point de l’espace ou du temps où il se présente, l’individu qui en est atteint, et le nom qu’on lui donne.

Sans remonter au panthéisme indien des brahmanes et des bouddhistes, en Grèce, Démocrite (né vers l’an 470 av. J.-C.) et Parménide (né vers l’an 535 av. J.-C.) soutenaient les erreurs si désolantes du panthéisme et du naturalisme panthéiste qu’on propage aujourd’hui en Allemagne et en France. Qu’ont ajouté à leurs conceptions nos philosophes modernes ? Absolument rien ; les anciens ne donnaient pas, il est vrai, à ces systèmes des noms si prétentieux et si savants ; c’étaient tout simplement les Ioniens et les Éléates, et surtout ils avaient l’art de ne pas délayer comme eux leurs idées dans un océan de mots. Nos philosophes insinuent, en cachant la source où ils ont puisé, qu’ils ont inventé non-seulement des mots nouveaux, mais encore des idées nouvelles, et Dieu sait quelles idées ; mais ils ont beau travestir l’athéisme en lui donnant un masque et des vieux habits qu’ils façonnent à la moderne, et en lui faisant tenir un langage insidieux et trompeur, l’observation la plus superficielle suffit pour le démasquer. Ils ont donc mis en œuvre les procédés que le mal emploie toujours pour tromper ou corrompre ; soit qu’il s’insinue sous la forme du serpent, de la courtisane, de l’espion ou du sophiste, il porte toujours le masque et il prend l’accent d’un langage hypocrite pour cacher son fonds pervers et repoussant. Quelle excuse peut-il donc y avoir pour ces gens qui, de parti pris, ferment leur âme à la chaleur et à la lumière que le christianisme répand autour d’eux d’une manière si intense qu’elle frappe l’esprit et le cœur même des plus endurcis ? Les Grecs avaient au moins pour excuse, au point de vue du fond, l’absence de cette lumière chrétienne qui peut seule empêcher de confondre le Créateur et la créature et de les fondre soit dans l’unité de substance idéale, soit dans l’unité de substance matérielle ; et, au point de vue de la forme, ils avaient cet air de simplicité et de distinction qui font que, tout en les plaignant de n’avoir pas eu la lumière chrétienne, on les aime encore et on les lit avec plaisir : mais ces prétendus philosophes d’aujourd’hui, avec leur langage présomptueux et vulgaire, quoique recherché, ne sont vraiment pas faits pour inspirer de l’attachement.

§ 2. — École critique

Examinons donc les conceptions de ces grands esprits, et voyons à quoi elles se réduisent quand on les a dépouillées de cet orgueilleux fatras de mots savants et inutiles et qu’on les a montrées dans toute leur nudité. Si la vérité est d’autant plus belle qu’elle apparaît plus simplement et pour ainsi dire toute nue, il n’en est pas de même de ces erreurs ; l’impression qu’un esprit observateur en éprouvera sera un mélange de pitié et de dégoût ; les Français surtout, qui ont tant de bon sens et qui sont si impressionnables pour ce qui choque la raison et a l’air prétentieux ; riront bien en voyant ce que cachent d’ignorance et de folie ces airs de science et d’érudition.

Si l’on veut bien ne pas remonter à l’Inde ou à la Grèce (puisque les sceptiques d’aujourd’hui cachent cette origine de leurs systèmes), on peut dire que Kant, en Allemagne, dans sa Critique de la raison pure, a commencé à émettre d’une manière très-abstraite ces erreurs qui constituent la philosophie critique et le positivisme, en avançant que la raison ne peut rien saisir au delà du. phénomène. Kant avait raison d’avancer cela, au point de vue chrétien, ce qui peut paraître un peu paradoxal ; malheureusement, il n’a pas été compris. Cette impuissance de la raison, dont il parle, est bien réelle, et elle doit condamner la métaphysique ou la philosophie spiritualiste classique, mais non le christianisme, car celui-ci se fonde surtout sur la foi dont les droits sont tout à fait réservés et d’un ordre supérieur à ceux de la raison. Pascal, cet esprit si éminent et si lucide, n’a pas dit autre chose en avançant qu’on ne peut pas prouver l’existence de Dieu, mais que le plus simple est d’y croire. Si l’on avait été logique, on aurait donc dû dire que Kant démolissait la vérité partielle de la métaphysique, pour ne laisser subsister que le scepticisme et le christianisme ; c’est là l’œuvre et le mérite de Kant, et, au point de vue chrétien, on ne doit pas s’en plaindre, car il vaut mieux avoir affaire à des ennemis francs et surtout logiques qu’à des protées insaisissables ; l’esprit se trouve à son aise quand il n’a qu’à choisir entre la vérité radicale et l’erreur radicale ; alors il n’y a plus d’hésitation possible : il faut qu’il se décide pour l’une ou pour l’autre. Je fais le procès à la philosophie spiritualiste, mais non à la raison qu’on a tort de croire la véritable mère de cette philosophie. La raison engendre la science qui s’appuie sur des faits matériels contrôlés par l’expérience et non la philosophie spiritualiste, de même que la foi engendre la religion qui s’appuie sur les faits histo riques et sur la révélation. On doit donc avoir le plus grand respect pour la science et pour la religion, parce qu’elles ont une base et qu’elles existent réellement ; mais on ne peut pas en avoir pour la philosophie spiritualiste, puisqu’elle n’a aucune base, ni terrestre, ni céleste, et, par suite, pas d’existence : elle erre dans les ténèbres à la recherche de chimères, toutes les fois qu’elle n’empiète pas sur la science ou sur la religion.

Certains théologiens croient faire des avances à la raison en prônant la philosophie spiritualiste et en la réclamant comme une alliée. Ils se trompent ; ils feraient bien mieux, s’ils veulent marquer à la raison un respect et un amour réels et intelligents qui leur attireraient la sympathie générale, de repousser cette prétendue alliée si froide, si stérile et si chimérique, pour ne plus s’appuyer que sur la science, unique œuvre sérieuse de la raison, et ils consommeraient ainsi la véritable alliance de la raison et de la foi, de la science et de la religion. Je recommande cette réflexion, d’une importance radicale, aux spiritualistes et aux chrétiens, parce que, par sa rigueur mathématique, elle résume tout ce que l’on peut dire à ce sujet et tout ce que j’en dis moi-même dans le courant de cet ouvrage.

Du temps de Kant, il s’est formé en Allemagne une école de théologiens protestants, dont les chefs Strauss, Baur, Ewald, ont imaginé une théologie étrange qu’ils appellent scientifique, et de laquelle ils bannissent le surnaturel, tout en croyant satisfaire le besoin religieux de l’âme ; ils affectent de grands airs de science et ils se posent en vrais sages entre les orthodoxes qui, disent-ils, ont le tort d’admettre ce que la science repousse, les miracles, et les rationalistes étroits qui ne comprennent pas tout ce qu’il y a de poétique et de sentimental sous les symboles religieux : ce sont des rationalistes romantiques.

En France, M. Renan a pris ou fait semblant de prendre ces idées au sérieux en niant comme eux le miracle et le surnaturel ; mais voyons ce que pense de ce scepticisme un homme de génie et de forte érudition. « Une disposition d’esprit plus nuisible encore peut-être que la. crédulité, c’est une arrogante incrédulité qui rejette les faits sans daigner les approfondir1. » Ces philosophes critiques, car c’est ainsi qu’on les nomme, ont une curiosité sans choix ; pour eux, il n’y a pas de vérités, mais des opinions ; ils ont inventé une loi universelle qui régirait tout le monde moral, la loi du devenir ; pour eux, tous les faits de l’histoire sont empreints de fatalité, de sorte qu’ils sont tolérants pour tout ; ce sont les apôtres du despotisme ; ils ont aboli la conscience, de sorte qu’ils sont arrivés à cette conclusion révoltante, que la moralité et l’immoralité sont tout un et ne sont que de vains mots. Abordons maintenant l’étude de ces systèmes.

§ 3. — Panthéisme

Spinoza avait dit : Dieu est tout, le monde et l’homme ne sont que des modes de la substance infinie. Ce système mène au mysticisme ; tout ce qui est visible n’est que néant et s’identifie avec Dieu.

Schelling imagina la fusion du monde et de Dieu d’une façon opposée, et Hégel eut l’adresse de sacrifier Dieu au monde ; il renversa la formule de Spinoza et dit : Tout est Dieu. Cette nouvelle formule plut beaucoup à notre société qui, dans son orgueil et ne vivant que par la vie extérieure, dut se dire : En voilà un au moins qui me connaît.

Hégel avait pris, en effet, l’homme par son point le plus sensible, l’orgueil et la vanité ; mais il laissa trop voir du côté de la liberté humaine le collier du mâtin de la fable, sous ses belles promesses de grandeur pour l’homme ; nous verrons plus loin que les hégéliens français ont été encore plus adroits. Pour Hégel, il n’y a de réalité et de substance que dans le monde. Dieu considéré en lui-même n’est que l’absolu, l’abstrait, une pure idée, une loi, un processus, un devenir, un non-être, une négation, un néant. Je ne veux pas aller plus loin pour ne pas m’égarer dans cet inextricable fourré d’erreurs et de folies, et, à ce sujet, je rappellerai ce que Henri Heyne qui, quoique Allemand, avait de l’esprit, racontait de Hégel. « Il n’y a qu’un individu qui m’ait compris, lui disait un jour Hégel, et encore, reprit-il aussitôt, je n’en suis pas sûr, » et Henri Heyne ajoute qu’il croit que cet individu, c’est Hégel lui-même. Cette opinion de Henri Heyne sur Hégel et le panthéisme me rappelle ce que Voltaire, qui avait encore plus d’esprit et de bon sens que Henri Heyne, pensait de la métaphysique. « Quand, dit-il, deux philososophes discutent et que chacun d’eux comprend ce qu’il dit, sans cependant pouvoir se faire comprendre, ils font de la métaphysique, et quand ils ne comprennent ni l’un ni l’autre ce qu’ils disent, ils font de la haute métaphysique. » Ainsi le scepticisme et la philosophie officielle sont jugés par le bon sens, et c’est à propos de la légèreté avec laquelle on accepte sans examen ces systèmes, que Mgr l’évêque d’Orléans, ce grand lutteur du catholicisme, s’écrie : « Quand donc les esprits sérieux parmi nous apprendront-ils à ouvrir les yeux sur les vrais dangers de la société et à n’être pas dupes des sophismes et de la tromperie des mots ? Quand saura-t-on se demander compte de ce qu’on lit ? Quand donc, devant une phrase inintelligible ou captieuse et une affirmation tranchante, saura-t-on s’arrêter et, fermant le livre, se demander à soi-même : Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’y a-t-il au fond ? L’auteur se comprend-il lui-même ? Il affirme, il nie ; mais la preuve, la preuve, où est-elle2 ? »

§ 4. — Naturalisme panthéiste, positivisme, idéalisme, morale indépendante, réalisme

Comment peut-on admettre avec Hégel qu’une pure abstraction, une véritable négation, un non-être peut engendrer la réalité ? que le néant peut engendrer l’être ? C’est le dernier degré de la folie. Les Allemands ont eu de la peine à le reconnaître, mais enfin ils l’ont reconnu et ils reculent ; alors les Français, voyant le défaut de la cuirasse, ont cherché à y remédier et voici comment. Ils ont dit : Le monde existe, donc il est infini et éternel ; ou bien : Le monde a en lui seul le principe de son existence. C’est là ce qui les distingue de Hégel ; leur Dieu, c’est le monde. Ils ont rejeté l’idéalisme de Hégel, son principe abstrait et l’être identique au non-être qui se réalise dans le devenir éternel. Ils n’ont gardé que le devenir, c’est-à-dire le mouvement de la vie universelle, la loi du développement. des êtres, la suite éternelle des phénomènes ; leur système est le naturalisme. M. Vacherot dit : « La nature a en elle-même son principe de mouvement et de changement ; elle est la cause de tous ses effets3. » Les positivistes prétendent, eux, en d’autres termes, que le monde a dans ses lois immanentes le principe de sa vie et de son mouvement. M. Vacherot, dans son système, qu’on peut appeler l’idéalisme, en veut au Dieu personnel ; car, dit-il, l’idéal seul est parfait ; or, si Dieu n’a pas de personnalité, il n’est pas. Comme on le voit, c’est toujours l’athéisme, quel que soit le nom sous lequel on le cache.

En résumant enfin les idées de l’athéisme, pour les rendre plus intelligibles, nous voyons que les sceptiques sont obligés d’admettre : 1° une unité infinie et nécessaire ; 2° une force immanente qui réside dans le monde, qui n’en est pas distincte,. et dont le monde n’est que la manifestation ; 3° un ressort secret, un principe de vie « qui pousse incessamment l’être à exister de plus en plus, à revêtir toutes les formes du possible4. »

Ainsi, voilà trois hypothèses, au lieu de celle toute simple du Dieu créateur. Triste philosophie que celle qui croit arriver à la vérité, en se basant sur des hypothèses sans fondement, et en entassant erreurs sur erreurs ; elle s’en éloigne, au contraire, de même qu’en accumulant des quantités négatives on s’éloigne de l’unité au lieu de s’en rapprocher.

Ce sont là les idées théoriques de l’athéisme ; mais ce système a aussi enfanté une morale dite morale indépendante. Elle est en effet indépendante de Dieu, mais elle dépend du caprice individuel, de sorte qu’elle n’est que la destruction de la vraie morale. Dans ces derniers temps, l’athéisme a même inventé un nouveau genre d’art à sa convenance qu’il a appelé le réalisme, qui de son vrai nom devrait s’appeler le cynisme ; car il vise au laid et au réel, au lieu de viser au beau et à l’idéal, et il détruit ainsi l’art lui-même.

§ 5. — Fatalisme

Une fois lancés sur la pente de l’erreur, les sceptiques sont allés jusqu’au bout. Ils sont tombés dans le fatalisme, en niant le Dieu créateur ou la Providence et la liberté, et en restant aveugles devant l’ordre et l’harmonie qui règnent dans l’univers et dans l’histoire. Ils ont beau invoquer à l’appu de ce fatalisme les opinions de savants sceptiques, il nous sera facile de les convaincre d’erreur à l’aide de la science, comme à l’aide du bon sens. Les vérités scientifiques résultant toujours de l’expérience et de l’observation des faits sont écrasantes par leur évidence, et vraiment il est fâcheux qu’elles ne soient pas accessibles à tout le le monde, comme le sont les vérités qui dérivent du bon sens, car leur force de conviction est irrésistible.

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