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L'Héritage chrétien en disgrâce

De
334 pages
Pour les auteurs de cet ouvrage, il n'est pas question de mettre le christianisme en accusation. Il ne s'agit pas non plus de faire seulement le constat d'un détachement à l'égard de l'institution de l'Eglise, voire de la pratique religieuse. Mais il s'agit d'analyser la réalité d'une destructuration de tout un système culturel reposant sur l'héritage chrétien. Cet ouvrage se veut une réflexion globale sur les principales interrogations de l'homme sur son origine, son identité et sa destinée.
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Guy Michelat, Julien Potel & Jacques Sutter
L'héritage chrétien en disgrâce
Postface de Paul Ladrière
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polytechnique
1026 Budapest 10214 Torino75005 Paris
HONGRIE ITALlEFRANCECollection Religion et Sciences Humaines
dirigée par François Houtart & Jean Remy
collaboration: M.-Pierre Goisis et Vasilis Saroglou
Déjà parus
Section 1. Faits religieux et société
Structuration psychique de l'expérience religieuse. La fonction
paternelle, Vassilis SAROGLOU
Le religieux des sociologues. Trajectoires personnelles et débats
scientifuques, Yves LAMBERT, Guy MICHELAT & Albert PIEITE (dir.)
Bouddhisme et Occident. La diffusion du bouddhisme tibétain en
France, Lionel OBADIA
Élie Gounelle, apôtre et inspirateur du christianisme social, Jacques
MARTIN
« Portes ouvertes» chez les religieuses, Julien PaTEL
Le Dieu unique et le récit de Jésus: analyse des mythes fondateurs,
SuzeIFuZEAU-BRAESCH
Le vodou haitien. Reflet d'une société bloquée, Fridolin SAINT-LoUIS
La révolution des Messies, Albert SOUED
Section 2. Sciences humaines et spiritualité
Essai sur Thérèse Martin, Thérèse MERCURY
L'évangile oublié, André BEAUGÉ
Le dessein temporel de Jésus, Jean LABBENS
Dieu à hauteur d'homme, Albert GAILLARD
Islamité et laïcité, Maxime JOINVILLE-ENNEZAT
Le mal au féminin, Yvonne GEBARA
Approches symboliques de la musique d'André Jolivet, Gérard
MOINDROT
Section 3 : AFSR
La globalisation du religieux, Jean-Pierre BASTIAN,Françoise
CHAMPION& Kathy ROUSSELET(dir.)
Le pentecôtisme à l'île de la Réunion. Refuge de la religiosité
populaire ou vecteur de modernité, Bernard BOUITIER
Jeunes musulmans de France et d'Allemagne. Les constructions
subjectives de l'identité, Nikola TIETZE
Colloques de l'AFSR dans d'autres collections de l'Harmattan:
Crépuscule des religions chez les jeunes ?Jeunes et religions en
France, Yves LAMBERT& Guy MICHELAT(dir.)
Gestions religieuses de la santé, Françoise LAUTMAN& Jacques
MAÎTRE ( dir.)
Religion et action dans l'espace public, Pierre BRÉCHON,Bruno
DURIEZ& Jacques ION (dir.)Sommaire
Présentation 7
Chapitre I
La culpabilité, un défi pour le devenir du fait religieux 17
Jacques SUTTER
Annexe: Un exemple explicatif de l'analyse factorielle 63
ChapitreII
L'univers des croyances 69
Guy MICHELA T
Annexes: Ce que croient les catholiques les plus fidèles 117
Les échelles d'attitudes 121
Chapitre III
Dieu et la Vierge Marie: arrêts sur images 125
Julien POTEL
Chapitre IV
Morts, après-mort et au-delà: des croyances perturbées 159
Julien POTEL
ChapitreV
Les ambitions de la science et les prétentions de la foi 193
Jacques SUTTER
273Annexe: La croyance est-elle hors de portée de l'observateur?
Chapitre VI
La laïcité comme cohabitation des différences 285
Jacques SUTTER
Pastface 333
Paul LADRIÈREPRÉSENTATION
Après avoir publié ensemble un ouvrage dans lequel il s'agissait
d'exploiter et d'analyser les résultats d'une enquête que nous avions conçue
et réalisée en 19861, nous avons pensé qu'une nouvelle démarche commune
permettrait de poursuivre un examen encore plus approfondi de la situation
religieuse. Ce sont les résultats de nos travaux et de nos réflexions que nous
proposons à présent2. Dans la précédente publication, l'objectif était alors de
découvrir les significations de la déclaration d'identité catholique, formulée
généralement dans les sondages de façon trop abstraite et trop homogénéi-
sante, déclaration qui reposait sur trop de non-dit3, laissant la place à des
interprétations non contrôlées. Or, l'analyse de cette enquête avait permis de
délimiter une minorité de catholiques intégrés, c'est-à-dire ayant une adhé-
sion cohérente dans l'ensemble des dimensions du religieux, alors que, pour
la majorité de la population, le fait de se dire catholique n'avait plus de
contenu explicite dans le champ religieux. La dynamique de cette évolution
conduit assurément à une situation paradoxale: alors que le catholicisme
demeure la religion déclarée dominante, il devient minoritaire du point de
vue du catholicisme réel. Plus encore, on assiste à un éclatement du champ
religieux lui-même et au glissement vers une culture pour laquelle le reli-
gieux n'est plus la référence de légitimation et l'explication de l'univers. Les
Français «catholiques », dans leur grande majorité, sont devenus des
1 Guy MICHELAT, Julien POTEL,Jacques SUITER et Jacques MAÎTRE,Les Français
sont-ils encore catholiques? Autour d'un sondage d'opinion, Paris, éd. du Cerf, 1991,
colI. Sciences humaines et religion, 332 p. Sondage SOFRES-Le Monde, La Vie,
France-Inter, « L'identité catholique en 1986 », 8-13 septembre 1986.
2 Guy Michelat est directeur de recherche émérite CNRS (CEVIPOF), Julien Potel,
chercheur en sociologie, Jacques Sutter directeur de recherche honoraire CNRS.
3 Que peut signifier une identité « catholique» ? Selon quels critères établir une défi-
nition : le baptême, une éducation religieuse, la pratique, une profession de foi? Ces
critères peuvent être conjugués, en lien ou non avec une orthodoxie, un système de
valeurs, un milieu familial, des intérêts économiques, ces différentes dimensions
pouvant s'articuler ou s'exclure selon des systèmes d'emboîtement hétérogènes,
appartenant à des registres de différente nature: institutionnel, cognitif, expérientiel,
socioculturel, socio-économique, éthique. Se fier à la seule déclaration d'identité
catholique ne peut absolument pas rendre compte de cette complexité et dès lors,
interdit tout discernement.8 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
4,«héritiers sans testament» c'est-à-dire privés du système explicatif des
croyances et des symboles transmis en héritage. Précisément, plus que les
pratiques en récession, ce sont les croyances qui, dans cette enquête, sont
apparues comme ayant le plus de poids et de sens dans la trajectoire de cette
évolution.
Cheminement d'une recherche
Les résultats de l'enquête précédente nous ont amenés à élargir le
champ de nos investigations, nous conduisant à envisager une nouvelle
enquête, réalisée en 19945. ;Les thèmes de recherche se sont diversifiés et,
avec l'ambition de clarifier une situation de crise, ont couvert un plus vaste
territoire. Notre recherche, en effet, porte sur les nombreuses connotations du
croire qui existent tant sur le rapport de la société à ses mythes, à sa néces-
saire représentation d'elle-même, que sur celui de l'individu à son existence
et à son identité au sein de la société. Pour atteindre cet objectif, le question-
nement propose une exploration portant sur la vie, la naissance, la mort,
l'amour, la réussite sociale, la santé, la maladie, la beauté et les menaces de la
nature, l'origine et la fin du monde, le mal, le rôle de la science, la culpa-
bilité, le mot « Dieu », etc. Ce questionnement est apparu assez innovant dans
le corpus des enquêtes par sondage. En France, en tout cas jusque dans les
années 1980, les questions formulées étaient structurées sur la base d'une
dogmatique définie et contrôlée par l'Église catholique, en prenant comme
référence les croyances spécifiques du Credo. Pour établir une évaluation de
la réalité présente, il n'est plus possible de s'enfermer dans les limites exclu-
sives de ce champ. D'une part, les croyances religieuses, liées à une ortho-
doxie, sont elles-mêmes nécessairement renvoyées à des espaces culturels et
symboliques qui les qualifient socialement, mais aussi les débordent au point
de les rendre problématiques et de les faire éclater. D'autre part, ces mêmes
croyances sont de plus en plus concurrencées par d'autres formes du croire
qu'il convient aussi de prendre en compte. Il nous est donc apparu indispen-
sable de sortir du cadre des confessions, des religions instituées, voire du
champ clos des religions, pour aborder les problèmes de significations, y
compris des significations religieuses. Notre questionnement tente ainsi de
déterminer la posture de l'homme face à lui-même et à l'univers, en laissant
4Expression utilisée par René LE CORRE,« L'athéisme », in L'état des religions dans
le monde, Michel CLÉVENOT éd., Paris, La Découverte/Le Cerf, 1987, p. 496.
5 Enquête par sondage exécutée par l'institut CSA, du 17 au 21 janvier 1994, pour Le
Monde, La Vie, L'Actualité religieuse dans le monde, et Le Forum des Communautés
Chrétiennes auprès d'un échantillon de 1014 personnes de 18 ans et plus. Tous les
résultats bruts par question ont été publiés dans L'Actualité religieuse dans le monde
(ARM) n° 122, 15 mai 1994. Cette enquête a déjà donné lieu à plusieurs articles.PRÉSENTATION 9
ouvertes toutes sortes d'interrogations. Toutefois, un certain nombre de ques-
tions portant sur les croyances et les pratiques directement religieuses ont été
prises en compte, pour permettre les comparaisons avec les enquêtes anté-
rieures. Mais il va de soi que, pour toutes ces questions, les alternatives de
réponses ne sont pas toutes définies religieusement. Par cette approche, il
s'agit de vérifier l'hypothèse d'une dérive culturelle par rapport à l'héritage
chrétien de l'Europe, conduisant en ces domaines à des ruptures aux consé-
quences imprévisibles. L'analyse de cette enquête constituera un pôle central,
mais non exclusif, de l'ouvrage que nous proposons.
Avant de présenter notre parcours, il n'est pas inutile de répondre
d'abord à certaines objections qui ont déjà été formulées lors de la parution
de notre précédent ouvrage de 1991 ou qui réapparaissent périodiquement
dans certaines prises de position. En tout premier lieu, il importe de faire état
de la critique formulée à l'encontre des sondages eux-mêmes, comme
méthode d'investigation. Ces enquêtes ne manquent pas de détracteurs, et les
attaques sont d'autant plus vives que les acteurs sociaux sont confrontés à des
résultats qui ne sont pas favorables à leurs propres convictions6. La littérature
en ce domaine est abondante et nécessiterait une longue discussion. Nous
nous contenterons de formuler quelques remarques. Pour éviter tout malen-
tendu, il convient d'abord de préciser que nous n'accordons pas aux sondages
une place démesurée, exclusive et envahissante. La prérogative des
est dans leur spécificité, non dans l'exhaustivité. Nous n'en dénonçons pas
moins toute prise de position non éclairée qui ne voit dans les sondages qu'un
instrument manipulé. On ne retient le plus souvent, en effet, que la quantifi-
cation des phénomènes limitée à l'énoncé de quelques pourcentages, le
caractère aléatoire de leurs prévisions à l'occasion de consultations électo-
rales ou bien leur utilisation à des fins essentiellement argumentatives et
selon un traitement journalistique. En tout état de cause, il faut faire la diffé-
rence entre les résultats de sondage publiés par la presse - dont le souci est de
donner une image fragmentaire de l'opinion à un moment donné - et
l'exploitation scientifique d'enquêtes ayant pour objectif l'analyse des méca-
nismes des opinions et des attitudes.
6On peut glaner quelquestitres d'articles dans différentspériodiques: « Les sondages
en question» ; «La sondomanie en question» ; «Les menteurs» en parlant des son-
dés; «Statistiques, sondages et mensonge»; «Une manipulation de l'opinion» ;
«Le sondé se rebiffe»; «Haro sur les sondages?»; «La loi obsolète des son-
dages» ; «La dictature des sondages» ; «L'âge d'or des sondagesest-il révolu? » ;
«Les sondages religieux en accusation ». On pourrait multiplier ce genre de propo-
sitions liminaires en forme de réquisitoire. Celles-ci ont été relevées de 1972 à 1997
dans Le Monde, La Croix, La Vie, Télérama, Ouest France.10 L 'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
Une autre objection, plus ponctuelle, tient à la date de notre enquête:
1994. Assurément, nous ne travaillons pas dans une perspective de la courte
durée, en pensant que la situation d'hier est nécessairement caduque au-
jourd'hui, et qu'il faut s'en tenir à l'instant présent. Au contraire nous pen-
sons que, dans le domaine des attitudes, les évolutions sont progressives.
L'élaboration et la présentation d'une recherche ne sont pas assignées au
simple commentaire de quelques données chiffrées, prises au j our le jour, et
ne sont pas vouées à l'effet d'un scoop, mais au progrès de la connaissance
des structures sous-jacentes. Or, les phénomènes sociaux et culturels pren-
nent sens dans une histoire, nécessitent une approche critique et documentée,
et ne se limitent pas à l'humeur du moment. Pour plus de précision, nous
formulerons quelques observations:
- L'enquête de 1994 repose sur un questionnement étendu, couvrant
les thèmes essentiels censés expliquer 1'homme et son univers. Il aurait été
préjudiciable, pour notre information et notre réflexion, de ne pas aller au-
delà de la seule présentation médiatique, d'autant que nous avions aussi
l'avantage de disposer des données de base permettant une exploitation
approfondie. Il fallait donc ne pas laisser s'échapper toutes les informations
que nous pouvions en extraire. Du reste, pour corroborer l'actuelle validité
des résultats de cette enquête, nous pouvons évoquer certaines questions que
nous avions alors formulées et qui ont été reprises dans des enquêtes ulté-
rieures, comme, par exemple, l'importance de la foi dans la vie, le niveau de
croyance subjective, la qualification morale de certaines conduites humaines,
l'attitude devant la science. Les réponses à ces quelques questions
n'infirment en rien les résultats de 1994 ; elles vont tout à fait dans le même
sens, et même ne font que creuser le déficit observé7.
- D'ailleurs, nous ne nous sommes pas enfermés dans la seule enquête
de 1994. Nous avons eu recours couramment à d'autres enquêtes, lorsque
celles-ci étaient susceptibles d'enrichir l'information ou de préciser les
inflexions marquant les évolutions ultérieures. Ainsi, avons-nous pris en
compte des enquêtes qui ont été réalisées après 1994 jusqu'à l'an 2000.
- De plus, nous ne travaillons pas sur des pourcentages isolés, dont la
marge de variation peut être importante, mais sur des structures de réponses.
7 Des publicationsrécentes,tout en confirmantla diminutionde l'appartenance et des
pratiques religieuses, font apparaître en France, surtout chez les jeunes, entre 1981 et
1999, un accroissement sensible des croyances concernant l'après-mort, dont nous
distinguions déjà les prémices même chez une partie des sans-religion (cf. Yves
LAMBERT, « Religion: développement du hors piste et de la randonnée », dans Pierre
BRÉCHON (dir.), Les valeurs des Français. Évolutions de 1980 à 2000, Paris, Armand
Colin, 2000, p. 129-153 et «Religion, l'Europe à un tournant », Futuribles, 277,
juillet- août 2002, p. 129-159.PRÉSENTATION Il
Or les évolutions de celles-ci sont lentes; les organisations d'attitudes ne
changent pas en quelques années, même si les pondérations se modifient
quelque peu. Deux ou trois points de plus ou de moins, ici ou là, lorsqu'ils
existent, ne changent pas, pour l'essentiel, les configurations d'ensemble.
- Nous devons ajouter que si l'enquête de 1994 demeure un axe
essentiel de notre réflexion, elle n'est pas le seul élément de nos analyses.
Elle a été reprise, interprétée et commentée, dans une analyse de tout un
contexte, prenant en compte tant les faits sociaux que les discours produits.
De ce point de vue aussi, ce qui est abordé ici n'est pas une histoire ancienne,
mais bien la situation présente, sans cesse réactualisée.
- Enfin, notre souci de fournir un produit sérieux et contrôlé nous
imposait, vu l'importance de tous les sujets abordés, d'engager un travail
long et collectif. Chacun de nos textes a été lu par les trois cosignataires
(ainsi que par des chercheurs extérieurs à l'équipe), discuté, critiqué au cours
d'échanges communs réguliers. Si cette méthode de travail demande du
temps, elle a permis de remettre de nombreuses fois notre ouvrage sur le
métier et, nous l'espérons, d'améliorer tant le fond que la forme de chacun de
nos chapitres.
Contenu thématique de l'ouvrage
Ces précisions apportées, il faut en venir à la trame de cet ouvrage. Il ne
pouvait être question d'examiner tous les thèmes qui ont été abordés dans
notre questionnement. Cela aurait été démesuré et, sans doute aussi, aurait été
source de dispersion. Ceux qui ont été retenus l'ont été en raison de leur
importance au regard de l'interrogation centrale concernant la désintégration
du système chrétien. En d'autres termes, nous avions à nous concentrer sur
l'analyse de la dérive d'une civilisation par rapport à son enracinement dans
une histoire chrétienne. Notre recherche est ainsi définie par l'examen des
mutations structurelles de notre société, impliquant une déstructuration des
systèmes de croyances et des normes éthiques, ainsi qu'un ébranlement de la
référence identitaire, du système de sociabilité et du statut de l'individu. Dans
cette perspective, certaines questions nous sont apparues plus pertinentes que
d'autres et correspondaient davantage aux interrogations de l'homme sur son
existence et son destin, et sur les fondements de la vie sociale. C'est donc
dans cet espace que s'est inscrite notre démarche, avec en interface la
dimension religieuse. Dans cette perspective, nous pouvons énoncer les prin-
cipales questions qui nous paraissent se situer dans cet espace avec le plus de
pertinence et qui définissent les étapes de notre parcours:
La culpabilité et le fait religieux. La culpabilité est un paramètre essentiel
intervenant dans la structuration de la conscience religieuse devant Dieu; elle12 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
se définit aujourd'hui comme un défi pour le devenir du fait religieux. En
s'interrogeant sur les rapports de l'homme à la transgression, sur les notions
de bien et de mal, Jacques Sutter analyse la perte d'emprise des croyances et
de la notion même de péché, dans leurs confrontations à une conception non
religieuse de la culpabilité et du mal. Cela conduit à mettre en évidence le
processus d'autonomisation de l'éthique libérée de la religion.
L'univers des croyances. Depuis une quarantaine d'années on assiste à un
bouleversement du paysage religieux de la France. Il importait donc
d'examiner l'état actuel de l'univers des croyances de notre société, dans un
contexte où les croyances sont de plus en plus brouillées et où la science n'est
pas perçue comme ayant des frontières étanches. L'analyse que propose Guy
Michelat se développe dans un espace triangulaire, dans l'interaction entre
croyances religieuses traditionnelles, croyances parallèles - para-religieuses
ou para -scientifiques - et attitudes à l'égard de la science. Quelles formes
spécifiques affectent les combinaisons observées entre ces trois ordres
d'éléments? De quoi dépendent-elles? Que signifient-elles?
Les représentations de Dieu et de Marie. On serait sans doute malavisé de
refouler les interrogations de l'homme sur son existence. De quoi dépend
notre vie? De notre volonté, de notre inconscient, de Dieu, de forces supé-
rieures, de la société? C'est toute la question des lieux d'influence et de
décision, orientant et prescrivant la destinée de l'homme. A l'évidence, la
réponse religieuse - ou métaphysique - nous amène au thème de « Dieu », un
Dieu en interrogation. Quelle est son existence? Quelle en est son image?
Dans cette perspective, Julien Patel s'est attaché à l'analyse des représen-
tations de Dieu, des définitions de «Dieu », et, corrélativement, des repré-
sentations de la Vierge Marie.
La mort et l'au-delà. La mort et l'au-delà représentent un autre thème central
et structurant dans le dispositif religieux. Malgré la progression d'une
approche non religieuse de la mort, c'est tout de même en ce domaine que les
croyances s'affirment le plus fortement. Julien Patel aborde ce thème en
analysant les croyances et les représentations touchant à la mort, en lien avec
les attitudes de l'Église catholique, avec les changements dans la société,
avec le rôle des sciences et de la raison. Comment comprendre les turbu-
lences qui affectent cette assise primordiale de la dimension religieuse?
La confrontation science et foi. Le rapport de la science et de la foi est à lui
seul une immense interrogation, conditionnant les explications de l'homme et
du monde. La question est souvent posée en termes d'opposition et
d'exclusion. Est-on vraiment devant deux visions du monde antagonistes et
irréconciliables? Jacques Sutter aborde cet important sujet, en analysant lePRÉSENTATION 13
statut de la foi et de la science par rapport à la connaissance et à la vérité de
l'homme. L'astrophysique, prise comme un des lieux de la confrontation, sert
de fil conducteur à l'analyse. Mais d'autres domaines scientifiques sont
inventoriés de ce point de vue. En réalité, le rapport science et foi est un
rapport médiatisé, à travers la métaphysique, l'éthique, l'expérience person-
nelle de la conscience du sujet et les mutations qui affectent ces espaces
affectent aussi la confrontation de la foi et de la science.
La laïcité en danger? Dans le prolongement de ce face-à-face de la science
et de la foi, il était difficile de passer sous silence, dans le cadre de la société
française, le thème prégnant de la laïcité. Ce thème, en effet, représente une
concrétisation symptomatique de ce conflit majeur, à condition de ne pas
s'enfermer dans ce que l'on a appelé le conflit des « deux France », mais de
prendre en considération les antagonismes sous-jacents concernant les visions
du monde axées soit sur la transcendance, soit sur la non-transcendance. Dans
cette perspective, Jacques Sutter a analysé les processus mêmes menant à la
laïcité, ses racines, son histoire. Faut-il aujourd'hui poser l'hypothèse d'une
obsolescence de la laïcité?
Postface. Pour se donner la mesure d'un regard extérieur, nous avons de-
mandé à Paul Ladrière8 de bien vouloir réagir aux analyses de cet ouvrage.
Nous le remercions vivement de l'effort consenti, notre démarche n'étant pas
son domaine d'exploration. Précisément, la confrontation des méthodes d'ap-
proche, la sienne et la nôtre, quelles qu'en soient les différences, permet de
découvrir une commune pensée au niveau de la rationalité.
La simple énonciation de tous ces thèmes témoigne de leur actualité et
de leur complexité. Étant donnée la nature des questions abordées - discu-
tées, voire controversées - nous ne pouvions pas nous cacher la difficulté du
parcours. Certains des chemins empruntés étaient à peine défrichés, et il
fallait nous avancer sans rompre les points d'équilibre. Quoi qu'il en soit du
traitement qui en a été fait, on ne saurait douter que les questions soulevées
soient des questions « saillantes », des questions essentielles pour I'homme
d'aujourd'hui face à son existence, sa destinée, sa quête de sens.
L'interrogation était là, fondamentale et inévitable, et justifiait notre démar-
che. Les observations préalables que nous avions faites en ce sens sur la base
des faits sociaux et des évolutions culturelles nous avaient conduits à élaborer
et à réaliser l'enquête de 1994. Les résultats acquis ont fourni une mine
d'informations livrées à l'exploitation scientifique, permettant de répondre à
certaines de nos interrogations. Ainsi, nous sommes conduits non seulement à
8
Paul Ladrière est Directeur de recherche honoraire (CNRS).14 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
prendre acte d'un effondrement du système de référence rattaché à notre
histoire chrétienne, mais à faire la démonstration de la disgrâce d'un héritage
et à en discerner les conséquences sur la vie en société et sur le devenir du
fait religieux. Chemin faisant, nous aurons à rechercher les points d'ancrage
possibles pour de nouvelles restructurations.
Plaidoirie apologétique ou interrogation critique?
L'ouvrage que nous proposons pourrait bien s'inscrire en prolongement
d'un livre récent de René Rémond, interrogé par Marc Leboucher : Le chris-
tianisme en accusation9. Cette publication est une véritable interpellation,
lucide et courageuse, concernant l'état et l'avenir d'une civilisation reposant
sur le christianisme. En tout état de cause, s'agit-il vraiment d'une accu-
sation ? L'accusé, de toute façon, ne manque pas d'avocats. Le tout est de
savoir quelle est la pertinence des arguments de la défense. Peut-on raisonna-
blement établir un bilan équilibré dans une balance qui distribuerait à part
égale le solde positif et le solde négatif? Certes, on ne peut douter de
l'ambivalence des faits sociaux; c'est vrai pour tous les domaines de la
réalité sociale. Mais ce constat de principe ne peut tenir lieu d'une analyse
des phénomènes produits à la barre de la plaidoirie. On aurait, d'une part,
l'évidence d'une récession affectant les pratiques, les croyances, l'institution.
A cet égard, on ne peut mettre en doute la régression de nombreux indi-
cateurs du fait religieux. Mais, d'autre part, ce déficit serait compensé;
d'autres signes positifs contrebalanceraient les phénomènes de récession.
Cette position de la défense appelle la discussion. Sans vouloir nous aven-
turer trop avant, nous prendrons quelques exemples. Ainsi on parle de retour
du religieux. Cette conviction n'est pas nouvelle; mais elle s'exprime au-
jourd'hui comme une réplique à la crise actuelle. Le religieux, à force de
s'enfuir, ne cesse de revenir. Mais, en fait, qui parle de retour? Sous quelle
forme? En fonction de quel objet et selon quel amalgame? A partir de
quelles analyses?
On mettra également en avant les grands rassemblements de masse
comme, par exemple, les Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ). Là
encore, il faudrait y regarder de plus près, pour ne pas avoir à miser sur une
illusion. D'abord le phénomène de masse, pour réel qu'il soit, est une peu un
trompe l'œil. Ces rassemblements se constituent comme des agrégats de
groupes très diversifiés, très hétérogènes. Que représente chacun des groupes
ainsi assemblés? En quoi, par exemple, et dans quelle mesure la délégation
des jeunes Français aux JMJ est-elle représentative de l'ensemble des jeunes
9
René RÉMOND, Marc LEBOUCHER,Le christianisme en accusation. Entretiens avec
Marc Leboucher, Paris, Desclée de Brouwer, octobre 2000, 160 p.PRÉSENTATION 15
?10Français de leur catégorie d'âge En outre, ce sont précisément les jeunes
qui s'éloignent de la religion et qui rendent le plus manifeste la cassure.
Notre ouvrage analyse ce phénomène de générations. Certes, cela justifie la
.préoccupationdes responsables et leur souci d'y porter remède. La solution
que représentent les manifestations de masse est-elle à même d'atteindre cet
objectif? Ces rassemblements touchent non seulement les fidèles au sens
strict, mais aussi celles et ceux qui sont encore dans le cercle de l'emprise.
Elles prennent alors place dans une stratégie de reconquête, qui appelle
subordination du monde et de l'histoire au message évangélique et à
l'institution de l'Église. Il s'agit de produire de l'identité catholique, en réac-
tivant la mémoire d'un passé chrétien et en réveillant un sentiment
d'appartenance. Pourtant, ces manifestations ne sont pas en soi génératrices
de communautés et d'ailleurs, cela ne produit pas les effets attendus, une fois
éteints les feux de l'actualité. Certes, vis-à-vis de l'extérieur, ces rassem-
blements sont censés contribuer à la revalorisation de la position sociale de
l'Église; ils sont une manifestation de force. Les médias qui s'en font l'écho
répercutent, amplifient ces mises en scène du religieux. Mais ils le font en
créant l'événement de façon très artificielle et dans la fugacité de l'actualité.
Il est peu probable que la recomposition d'une identité puisse se jouer à ce
niveau-là. Les lieux d'affrontement et de fracture occupent de tout autres
espaces. Ce n'est plus seulement un combat interne aux Églises, fut-ce par
intellectuels interposés, mais une interpellation sans précédent d'une civili-
sation tendant à se définir en dehors de la transmission de l'héritage chrétien.
Il ne s'agit pas d'accuser, ni de plaider sans analyse et sans intégrer le doute
de l'homme sur ces propres croyances11.
10Commentant l'une de ces manifestations, les JMJ de Paris, Danièle HERVIEU- LÉGER
ne manquait pas de souligner la fragilité de cette représentativité: «Leur succès est
lié au fait que ces rassemblements font éprouver à une minorité de jeunes bien socia-
lisés dans l'Église le sentiment qu'ils sont une masse. Les JMJ de Paris montreront
donc une jeunesse catholique nombreuse, fervente et consciente d'elle-même. Mais
l'ambition même de la rassembler, en un seul lieu, signifie paradoxalement qu'elle est
une minorité au sein d'une jeunesse massivement étrangère à l'événement », Le
Monde, 17-18 août 1997, p.7.
11La question de l'avenir du christianisme est aujourd'hui à l'ordre du jour; témoins,
un certain nombre de publications récentes autour de ce thème. Citons notamment:
Hippolyte SIMON,Vers une France païenne ?, Paris, éd. Cana, 1999 ; Albert ROUET,
La chance d'un christianisme fragile. Entretiens avec Yves de Gentil-Baichis, Paris,
Bayard, 2001 ; Maurice BELLET, La quatrième hypothèse: sur l'avenir du christia-
nisme, Paris, Descléee de Brouwer, 2001 ; Denis PELLETIER, La crise catholique.
Religion, société politique (1965-1978), Paris, éd. Payot, 2002 ; René RÉMOND, Jean
DELUMEAU, Marcel GAUCHER, Danièle HERVIEu-LÉGER, Paul V ALADIER, entretiens
avec Yves de Gentil-Baillis, Paris, Bayard, 2002, colI. Questions en débat. Sans avoir16 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
Le sociologue n'a pas à s'introduire sur un terrain qui n'est pas le sien.
Il peut néanmoins formuler quelques interrogations. Peut-on restaurer un
système de croyances héritées, en tablant sur la valeur du patrimoine que
nous a légué l'histoire? Est-il possible - et sous quelle forme - de redonner
une valeur symbolique à tout un système de croyances héritées? Sinon, quel
peut en être son avenir? Si le sens global de l'univers, celui des rapports aux
origines et à la destinée de l'homme ont pris d'autres significations que celles
qui se sont inscrites dans l'héritage chrétien, quelles voies d'accès peut-on
aménager pour redécouvrir des formes plausibles d'une symbolisation, pro-
pres à réveiller les croyances comme système de légitimation? Face à un
mouvement de déstructuration de l'univers religieux, que devient le fait reli-
gieux lui-même? N'est-il pas voué à la confusion ou à la dilution? Peut-il
être encore générateur de consensus et conserver son rôle d'intégration
sociale? Nous n'avons pas à répondre à chacune de ces interrogations. Mais
le dossier de cet ouvrage constitue un espace d'analyse propre à baliser
l'itinéraire et à aider la réflexion. C'est en tout cas le sens de notre démarche.
ici à poursuivre une interrogation sur les différentes analyses proposées, interrogation
amorcée avec Le christianisme en accusation, nous prenons acte du débat ainsi ins-
tauré et nous y apportons notre contribution.Chapitre I
LA CULPABILITÉ, UN DÉFI POUR
LE DEVENIR DU FAIT RELIGIEUX*
Jacques SUITER
Il est bien difficile de ne pas parler de culpabilité, lorsqu'on évoque le
fait religieux dans notre culture. Celui-ci, en effet, a structurellement partie
liée avec la faute ou le péché. Pour s'en convaincre, s'il en était besoin, il
suffit de se reporter aux textes sacrés de l'Écriture. Dès l'abord, le livre de la
Genèse, notamment avec le récit de la chute d'Adam et Ève et le mythe du
paradis perdu, doit être considéré sans conteste comme un récit fondateur.
Évoquant le péché d'origine dans la séquence d'un ouvrage portant sur le
sentiment de culpabilité, Marc Oraison parle «d'un fait réel massif et pri-
mordial de toute l'histoire humaine »1. Il semble impensable aujourd'hui, en
ce domaine, de souscrire à l'affirmation d'un « fait réel» - l'auteur d'ailleurs
parle lui-même de récit populaire - sauf à considérer comme un fait réel la
prise en compte du péché originel comme donnée marquant fortement
* Pour ce chapitre, ainsi que pour les chapitres 5 et 6, sous ma signature, outre
l'apport de notre travail commun, j'ai bénéficié des observations et des suggestions de
Jean-Marie Bergeret, Philippe Cibois, Constant Hamès, Paul Ladrière, Paul Loubet.
Je tiens à les en remercier vivement. J'associe à ces remerciements Hélène Sutter, mon
épouse, pour sa précieuse collaboration.
1 Marc ORAISON, Psychologie et sens du péché, Paris, Desclée de Brouwer, colI. Foi
vivante, 1968, p. 73. Sur cette histoire du péché originel, « tenue par le christianisme
pour l'assise de son dogme cardinal de la Rédemption », on se reportera avec le plus
grand intérêt à l'ouvrage de Jean BOTIÉRO,Naissance de Dieu. La Bible et
(1èreéd., 1986). Il s'agit, àl'historien, Paris, éd. Gallimard, colI. Folio-histoire 1998
partir des analyses de l'auteur, d'apprécier ce récit, oeuvre du Yahviste, comme
l'explication mythique d'une impuissance native de l'homme à éradiquer sa pro-
pension au mal, face à un Dieu créateur qui dépasse toutes les pensées humaines. Cf.
p. 266-291.18 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
l'histoire de notre civilisation, et non - du moins directement - «toute humaine ». Sous cet angle, on ne saurait nier l'importance initia-
tique accordée au texte de la Genèse.
Sans prétendre faire oeuvre d'exégèse par une approche complexe et
je merigoureuse - mais non sans avoir consulté les analyses des spécialistes -
contenterai, par un simple survol du texte, de tracer le scénario de ce récit
d'origine: l'explication de la femme au serpent: «Du fruit de l'arbre qui est
au milieu du jardin, Dieu a dit: Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez
pas, sous peine de mort» (Gen. 3,3) ; l'intervention rusée du serpent: «Dieu
sait que, le jour où vous mangerez de ce fruit, vos yeux s'ouvriront et vous
serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal» (Gen. 3,5) ; et les
conséquences après la faute: «Leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils
connurent qu'ils étaient nus» (Gen. 3,7). Et Dieu, personnage de la scène,
intervient pour sanctionner: exclusion du paradis terrestre, lieu de
l'innocence et symbole de l'excellence de la création, enfantement dans la
douleur, travail au dur labeur. On notera qu'ici se trouvent condensés les
principaux éléments de la condition humaine. En fait, ce qui pourrait faire
l'objet d'un constat de réalité -l'homme tel qu'il est et qu'il a toujours été-
est réinterprété comme une sanction de la faute par un Dieu souverain. Ainsi,
en se laissant séduire par le serpent, symbole du démon selon la tradition, la
femme et l'homme attentent à la souveraineté de Dieu. En mangeant du fruit
défendu, le fruit de l'arbre de vie, symbole de l'immortalité, ils refusent la
finitude de leur état de créature. Ils revendiquent leur autonomie morale, en
usurpant le privilège que Dieu se réserve dans la connaissance du bien et du
mal; et tout particulièrement, ils découvrent en eux la fascination du mal. Et
ce péché, considéré comme péché d'orgueil, ou d' injustice, est intrinsè-
quement lié à la sexualité2.
Ce lien n'est pas évident pour toute une tradition chrétienne. Le péché
d'Adam et Ève n'aurait rien à voir avec le désir sexuel, ni avec l'acte sexuel.
Sans avoir à rentrer ici dans un pareil débat portant sur la sexualité comme
péché, je me contenterai de citer l'analyse faite par Yvon Brès. Pour élucider
ce conflit d'interprétation, cet auteur rapproche le texte de la Genèse de celui
de II Samuel 11,12, racontant l'histoire de David et Bethsabée, à laquelle est
associé le psaume 51 «Miserere mei Deus », et de celui de II Samuel, 13,
2 «L'Homme a donc acquis de ces impulsions troubles et vicieuses auxquelles il
pourraplus aisémentse laisseraller dorénavant.Voilà pourquoi « il a peur» de cette
présentation indécente, choquante et toujours prohibée dans la tradition sémitique,
particulièrement en Israël, qu'était la nudité: désormais ilIa ressent comme pouvant
porter au mal et honteuse... ». J. BOTIÉRO,op. cil. p. 27719LA CULPABILITÉ, UN DÉFI POUR LE DEVENIR RELIGIEUX
racontant l'histoire d'Ammon et Thamar. L'analyse comparée de ces textes
conduit à reconnaître dans le récit de la Genèse:
« ...un conflitassezbanal entre le désir sexuelet l'interdiction.Il y auraitdonc
bien, à la racine même du péché originel, une présence de la sexualité, et
l'opinion vulgaire qui interprète ce péché comme la découverte du sexe ne serait
pas aussi absurde que le pensent bien des théologiens»... «Le rôle de la sexua-
lité dans le péché originel est plus important que ne veulent bien le dire les
»3théologiens catholiques.
Je reviendrai ultérieurement sur ce thème au cours de l'analyse de notre
enquête de 1994. Pour en revenir à l'idée générale de péché, il faut ajouter
qu'il ne s'agit pas là seulement d'un récit primitif isolé, appartenant aux
textes vétéro-testamentaires. L'ensemble des textes sacrés se définit fort bien
dans cette perspective. Qu'il suffise d'évoquer toute une trajectoire, dans le
cadre des religions du salut, avec les thèmes du péché originel, de l'homme
pécheur, de la Rédemption et du Messie rédempteur, du pardon des péchés,
du jugement dernier et des fins dernières... Pour illustrer cette observation, je
ne retiendrai que deux passages extraits des épîtres de Paul. L'un, bien connu,
exprime l'histoire du salut dans le parallèle entre Adam et Jésus-Christ.
« Voilà pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le
monde, et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort a passé en tous les hommes
du fait que tous ont péché... » (Rom. 5,12 ). La phrase est restée incomplète,
mais l'idée se poursuit dans les phrases suivantes en parlant du « don conféré
par la grâce d'un seul homme, Jésus-Christ ». Et plus loin: «Comme par la
désobéissance d'un seul homme la multitude a été constituée pécheresse, ainsi
par l'obéissance d'un seul la multitude sera-t-elle juste» (Rom.
5,19). L'autre passage radicalise ces propos: « Celui qui n'avait pas connu le
péché, il l'a fait péché pour nous, afin qu'en lui nous devenions justice de
Dieu» (2 Cor. 5, 21)4. Après cette présentation succincte, il n'est pas ques-
tion d'engager plus avant une analyse scripturaire critique des textes5. Ces
3 Yvon BRÈS,La souffrance et le tragique. Essais sur le judéo-christianisme, les
tragiques, Platon et Freud, Paris, PUF, 1992, p. 34 et 36. Cette citation n'est qu'un
raccourci en forme de conclusion; pour suivre l'argumentaire, on se reportera avec
intérêt à l'ouvrage. Ceci étant, l'auteur n'en rejette pas moins tout réductionnisme
psychanalytique. Il démontre seulement le rôle de la sexualité aux origines de la
doctrine judéo-chrétienne du péché.
4 La traduction des textes bibliques cités dans ces paragraphes est celle de la Bible de
Jérusalem.
5 Quelle que soit la diversité des interprétations de certains de ces passages, sur les-
quels les spécialistes discutent, le sens général de ces textes correspond tout à fait à
l'interrogation posée au départ de ce chapitre.20 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
citations, en effet, n'ont pas d'autres prétentions que de mettre en évidence
les allégations considérant le péché comme étant une réalité déterminante de
notre histoire, essentiellement dans la perspective du christianisme, et de
signifier tout à la fois le caractère constitutif de la faute dans l'élaboration du
fait religieux propre à notre culture. C'est d'ailleurs bien dans cette pers-
pective que s'inscrivent les positions officielles de l'Église catholique. Les
textes à l'appui de cette vision des choses pourraient être cités en abondance.
J'en citerai l'un d'eux particulièrement explicite:
« Le péché est présent dans I'histoire de I'homme: il serait vain de tenter de
l'ignorer ou de donner à cette obscure réalité d'autres noms. Pour essayer de
comprendre ce qu'est le péché, il faut d'abord reconnaître le lien profond de
l'homme avec Dieu, car en dehors de ce rapport, le mal du péché n'est pas
démasqué dans sa véritable identité de refus et d'opposition face à Dieu, tout en
6
continuant de peser sur la vie de I'homme et sur l'histoire.»
On ne saurait douter, par ailleurs, que la culpabilité, comme phénomène
humain, relève fondamentalement de notre inconscient. Si l'on tient à
déchiffrer et à interpréter toute la réalité humaine, c'est une dimension qu'il
serait, pour le moins, imprudent de se dissimuler. Pour se donner un premier
support de réflexion au sujet de cette culpabilité évaluée au niveau de
l'inconscient, je proposerai cette explication donnée par un expert en la
matière:
«Nous connaissons deux origines au sentiment de culpabilité: l'une est
l'angoisse devantl'autorité, l'autre, postérieure,est l'angoisse devantle Surmoi.
La premièrecontraintI'homme à renoncerà satisfaireses pulsions.La seconde,
étant donné l'impossibilité de cacher au Surmoi la persistance des désirs
défendus, pousse en outre le sujet à se punir. »7
Cette culpabilité s'est inscrite de fait dans notre histoire comme partie
intégrante du phénomène religieux. L'expérience chrétienne du péché a
rejoint l'expérience psychologique de la culpabilité. On peut le comprendre
d'autant mieux qu'à défaut d'une explication rationnelle suffisamment plau-
sible en ce domaine, la religion s'est emparée de la détresse existentielle de
l'homme pour lui donner du sens, en proposant, et en imposant, une expli-
cation à des questions sans réponse. J. Bottéro, rendant compte de l'univers
6 Catéchisme de l'Église catholique, Paris, Centurion/CerflFleurus- Marne, 1998,
(1èreÉdition définitive avec guide de lecture, n° 386 éd. Marne/Plon, 1992). Les textes
de cette publication seront cités dans notre ouvrage conformément à leur présentation
en paragraphes numérotés.
7 Sigmund FREUD,Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1930, p. 84. Rappelons
que le Surmoi est cette instance d'autorité intériorisée dans le Moi, et qui observe,
critique et interdit.LA CULPABILITÉ, UN DÉFI POUR LE DEVENIR RELIGIEUX 21
mythique à propos de l'examen du texte de la Genèse, est sur ce point tout à
fait explicite:
« Incapables encore d'accéder à la pensée abstraite et scientifique, et livrés à la
seule force de leur imagination, sans disposer, pour éclairer leurs doutes,
d'autres données que concrètes, individualisées et fictives, les auteurs des
mythes s'en sont servis pour calculer et construire des situations imaginaires
qu'ils ont adaptées aux propres données de leurs problèmes. L'histoire qu'ils
racontent, ils ne prétendent pas le moins du monde l'avoir «constatée », de
visu, ou par ouï-dire, comme ferait l'auteur d'un authentique rapport histo-
rique: ils pensent seulement que, sans elle, ou quelque chose d'approchant, la
question posée demeurerait sans réponse. »8
Ainsi, grâce à la religion, l'homme serait guidé dans ce combat contre le
mal et, préservé de lui-même, il devrait alors pouvoir surmonter les tensions
conflictuelles inhérentes à sa condition humaine. Qu'en est-il donc de ces
tensions? Pour en signifier succinctement la nature, on peut retenir, entre
autres explications, l'énoncé de quelques étapes dans l'itinéraire de la crois-
sance de l'homme: l'état fusionnel originel, la distinction du Moi et du non-
Moi, l'accès à l'autonomie du «je », sujet libre d'actions et de relations cons-
cientes. Ce processus dynamique, affecté par la précarité et la finitude de
l'existence humaine, et conditionné par les contraintes venant du monde
extérieur, n'est pas exempt de cassure; il est souvent chaotique et exposé à la
régression. De toute façon, si, pour effectuer cet itinéraire, visant à accomplir
l'homme dans toute sa plénitude, les comportements humains doivent être
qualifiés et mesurés à l'aune de la responsabilité personnelle, ce n'est pas
seulement en se référant à la stricte autonomie d'un sujet conscient, mais bien
en s'inscrivant dans un processus de confrontation à la loi, dont les règles et
les interdits, tout extérieurs qu'ils soient, renvoient, par leur genèse et leur
intériorisation, à la structuration du sujet. Cette loi - loi naturelle, loi divine
ou loi humaine9 - s'impose de fait, à la faveur d'un assujettissement intério-
risé, comme une donnée dictée par une instance supérieure à l'homme, néces-
sitant le recours à l'autorité. Cela délimite le terrain sur lequel se met en place
un espace religieux. De fait, définie dans le champ de la religion, cette auto-
8 J. BOTIÉRO, op. cit., p. 285.
9 Ce n'est pas ici le lieu d'analyser les liens structurels qui existent entre ces lois. Tel
n'est pas directement notre sujet. Il n'empêche que toute approche en ces domaines ne
peut faire l'économie d'un examen sérieux des structures de ces liens. Qu'il suffise de
mentionner le rôle de la théologie naturelle comme condition de possibilité d'une
théologie de la révélation, ou le rôle de cette culture morale héritée du christianisme
dans l'élaboration des lois humaines. A cet égard, toucher aux fondements religieux
de la loi, c'est compromettre tout un système. Jean-Paul II ne manque pas de le
rappeler avec insistance.22 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
rité supérieure, spécifiée par son extériorité et son inaccessibilité, et à l'abri
de toute contingence, s'est imposée sous le nom de Dieu ou quelque autre
nom apparenté. Elle est devenue aussi la source, le modèle et la garante de
toute autorité. C'est bien dans la perspective de cette conception religieuse,
fondée sur la toute-puissance et la souveraineté de Dieu, que la culpabilité se
définit comme péché. Il semble aujourd'hui difficile d'enfermer la
dans cette seule perspective. C'est en tout cas l'objet central de notre interro-
gation. Comme il s'agit là de la base de référence pour l'analyse critique qui
va suivre, il n'est pas sans intérêt de préciser le sens que prend cette interpré-
tation religieuse de la culpabilité; à cet effet, je citerai un texte de J. -M.
Pohier, théologien et psychologue:
« Une situationde culpabilitéqui ne se situe pas par rapportà Dieu a I'homme
comme centre de référence: c'est l'homme qui est le centre de gravité de cette
expérience. Dans la situation de culpabilité entraînée par le péché, c'est Dieu
qui est le centre de gravité et le pôle de référence; ce n'est pas d'abord par rap-
port à lui-même ni à l'idée qu'il se fait de lui-même que l'homme y est cou-
»10pable, mais par rapport à Dieu et à l'idée que Dieu se fait de l'homme.
On a donc affaire à une vision globale dans laquelle les conduites hu-
maines sont nécessairement articulées à la foi religieuse. Dès lors, le domaine
éthique auquel on est ici renvoyé sera étayé et conditionné par un certain
nombre de croyances qui assureront sa propre légitimation. Tant que cet uni-
vers religieux - croyances/comportements - constitue un champ homogène
dont les éléments sont complémentaires et bien articulés, la structure ainsi
définie assure équilibre et stabilité à l'ensemble. Pour peu qu'il y ait écla-
tement, dispersion et précarisation des diverses parties de cette structure, c'est
tout le système qui perd de sa cohérence et se voit compromis. Il y a là, dans
cette éventuelle déstructuration, un ferment essentiel de mutation. Corrélati-
vement, pour peu que l'homme devienne le centre de référence de sa propre
situation de culpabilité, il se produit un renversement de perspective, lourd de
conséquences pour le devenir du fait religieux. Quoi qu'il en soit, on ne sau-
rait envisager l'avenir des religions, sans tenir compte des évolutions qui
interviennent dans les rapports de I'homme à la transgression, selon les
notions du mal et du bien, et qui transforment profondément les conceptions
de l'éthique, inhérentes au champ religieux. Sur toutes ces questions concer-
nant le thème de la culpabilité, il s'avère nécessaire d'établir un constat,
propre à nourrir la réflexion. Tel est l'objectif du présent chapitrell.
10
Jean-Marie PORIER, Psychologie et théologie, Paris, Cerf, coll. Cogitatio fidei,
1967,p.318
11
Cet objectif autour de la culpabilité se situe bien dans le cadre d'un « défi », terme
employé, de façon tout à fait appropriée, dans le titre de ce chapitre. Ce vocable, enLA CULPABILITÉ, UN DÉFI POUR LE DEVENIR RELIGIEUX 23
L'exploitation d'une enquête
Pour aborder un tel sujet, je m'appuierai sur les données recueillies dans
notre enquête de 1994. De cette enquête, ont été regroupées un certain
nombre de questions qui toutes ont un rapport avec la culpabilité; elles repré-
sentent un sous-ensemble inédit, conséquent et substantiel. De fait, seront
traitées ici 22 questions, comportant 146 modalités de réponse. On en mesu-
rera tout l'intérêt en les énonçant sous plusieurs rubriques. C'est d'abord
l'appréciation d'un certain nombre de conduites touchant d'une part, à la
sexualité - vie en couple sans être marié, infidélité conjugale, homosexualité,
avortement - d'autre part, à la vie civique - fraude fiscale, vol dans un grand
magasin, excès de vitesse en voiture; pour ces différentes réalités, il était
demandé s'il s'agissait d'une faute morale, d'une erreur, d'un péché, d'une
affaire personnelle ou des conditions de vie. Peut s'y rattacher le sida comme
châtiment de Dieu. Ensuite, on a affaire à des questions représentant des pré-
supposés ou des principes explicatifs des conduites: les tendances mauvaises
dès la naissance, la pertinence de l'idée de péché, le rachat des péchés,
l'explication du mal, la nécessité d'avoir une religion pour bien se conduire,
le recours à la conscience ou à l'Église pour prendre les grandes décisions
dans la vie. Une troisième série de questions concerne les croyances chré-
tiennes: jugement dernier, pardon des péchés, enfer, démon. S' y ajoutent
quelques questions complémentaires permettant de cadrer dans le champ
religieux l'ensemble de ce questionnement: l'importance de la foi dans la vie,
le niveau d'attitude de croyance, la pratique religieuse, et l'âge. Ce question-
nement est assez large pour être suffisamment significatif du champ éthique
dans son articulation avec le champ religieux. Il s'agit bien de mesurer ce
qu'il en advient des normes et des valeurs élaborées dans le creuset du chris-
tianisme, mais plus encore, ce qu'il en advient de la culpabilité de l'homme
pécheur, culpabilité considérée comme un espace obligé ayant focalisé
l'histoire chrétienne. Or l'exploration des résultats observés sur ces différents
thèmes laisse entrevoir l'avenir d'une dissolution d'un héritage. C'est ce qu'il
convient de démontrer.
Pour mener à bien l'objectif qui vient d'être défini, on ne saurait se
contenter d'un regard furtif, sur la base de quelques statistiques. Il convient
d'emprunter plusieurs voies d'exploration, tant sur les leçons de l'histoire, sur
effet,dérivé du terme « fier », puis « défier », a évolué; « au XXe s., il prend aussi le
obstacle que doit surmonter une civilisation dans son évolution" (v.1965) »,sens d' "
cf. LE ROBERT.Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction
d'Alain REY, au mot «fier », p. 794. C'est ainsi qu'on voudra bien l'entendre pour
signifier le sens même de notre analyse.24 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
l'état et l'avancée des connaissances autour de la culpabilité, que sur
l'expression de l'opinion publique. Il y a donc lieu de prendre l'analyse des
données de l'enquête de 1994 comme un indicateur, comme un miroir de
l'évolution de notre société, en les resituant dans le contexte d'une réflexion
plus générale. Cela nécessitera une approche théorique, mettant notamment
en perspective le péché, le mal et la culpabilité. En ce qui concerne l'enquête
elle-même, l'exploitation des résultats statistiques exigera, outre un décryp-
tage sémantique des questions, indispensable pour ne pas biaiser
l'interprétation, la mise en œuvre de plusieurs techniques complémentaires,
essentiellement les tris croisés et l'analyse factorielle, à même d'assurer
l'indépendance et la rigueur de l'analyse. Je n'entrerai pas ici dans un examen
approfondi de ce travail statistique, notamment dans la technique complexe
de l'analyse factorielle. Pour le lecteur désireux d'aller plus avant et de mieux
comprendre les significations statistiques liées à l'usage de cet instrument, je
renverrai à l'annexe placée à la fin de ce chapitre12.
LA PRÉPONDÉRANCE DESCROYANCES
L'analyse factorielle du corpus des questions ci-dessus énoncées met
particulièrement en évidence le poids essentiel des croyances chrétiennes
dans la signification générale. Cette observation se justifie par la présence des
modalités de réponse définies par les croyances dans la contribution au Khi-
deux total, présenté sous la forme du Phi-deux13.Cette se vérifie
12Cf. en annexe le texte explicatif sur L'analyse factorielle. Pour travailler avec cette
technique et cette procédure, j'ai utilisé la méthode mise au point par Philippe Cibois,
et pris comme instrument son logiciel, Tri-Deux. On se reportera avec intérêt à
quelques-uns uns de ses ouvrages: Philippe CrnoIs, L'analyse factorielle. Analyse en
composantes principales et analyse des correspondances, Paris, PUF, colI. Que sais-
je ?, 1983. Du même auteur, L'analyse des données en sociologie, Paris, PUF, coll.
Le sociologue, 1984. Également, «La méthode Tri-deux », Informatique et sciences
humaines, 70-71, septembre-décembre, Paris, ERESS, 1986. Ph. Cibois est parti de
l'analyse factorielle des correspondances mise au point dans les années soixante par
J.-P. Benzécri ; cf. notamment par J.-P. BENZÉCRI, L'analyse des données, Paris,
Dunod, 1973.
13Pour l'aspect technique de ces termes, on se reportera, si nécessaire, à la présen-
tation qui est faite dans l'annexe de ce chapitre. Il convient de préciser, que
l'ensemble du tableau sur lequel on travaille ici, croisant entre elles les 146 modalités
du corpus, présente des liaisons de dépendance significative entre modalités. Le Phi-
deux total de ce tableau, c'est-à-dire son Khi-deux total divisé par l'effectif global, est
d'une valeur élevée pour cet ensemble, soit 0.347, et manifeste donc une forte liaison.LA CULPABILITÉ, UN DÉFI POUR LE DEVENIR RELIGIEUX 25
pour chacun des facteurs, selon leur valeur propre, à savoir leur part de Phi-
deux. Pour le premier facteur, à savoir le premier tableau issu du tableau des
écarts, cette valeur propre est de 0,118, valeur relativement importante14.
Représentant 34% du Phi-deux total, ce premier facteur nous apporte un
maximum d'informations sur la signification du tableau des écarts. Or ce
facteur se définit essentiellement par les modalités de croyances, croyances
attestées, puis croyances refusées. S'intercalent les modalités expliquant par
le péché, l'homosexualité, l'avortement, l'infidélité conjugale, le vol, la
fraude fiscale... Mais, pour ces dernières modalités, les pourcentages sont très
faibles, ce qui explique leur participation au premier facteur. Le deuxième
facteur, représentant 9,6% du Phi-deux total, confirme cette situation, en se
définissant presque uniquement par les croyances, mais cette fois, ce sont les
croyances de moyenne intensité - plutôt pas d'accord, un peu d'accord - et
les refusées qui apportent leur contribution à la signification glo-
bale. Le troisième facteur, représentant 4% du Phi-deux total, est plus diver-
sifié. À côté des croyances moyennes, plutôt négatives, et de l'explication des
conduites par le péché, apparaît l'explication par la faute. Mais ici, on joue
encore sur de très petits effectifs. Il reste que les croyances constituent le
socle sur lequel va reposer tout l'édifice, là où devrait prendre consistance la
notion de péché. Dans la contribution à la signification globale, sur le plan
factoriel, l'appréciation des conduites morales ne vient qu'après.
Qu'en est-il donc de ces croyances? Le tableau 1 permet de définir les
niveaux d'adhésion à ces croyances dans l'ensemble de la population..
Tableau 1. Croyances ayant un rapport avec la culpabilité (% ~)
SansTout à fait Plutôt Plutôt pas Pas du tt
Croyances
réponsed'accord d'accord d'accord d'accord
Pardon des péchés 26 25 7 38 5
Jugement dernier 20 18 Il 44 7
15Démon 19 Il 49 6
Enfer 16 16 13 49 6
Seules ont été retenues les croyances ayant un rapport direct avec le
thème de ce chapitre, à savoir la culpabilité: le pardon des péchés, réalisant
la réconciliation après la chute; le jugement dernier, rendant justice du bien
et du mal; le démon, représentant l'esprit du mal, instigateur du péché;
l'enfer, instaurant la sanction radicale du péché.
Étant donné la fiabilité de ce corpus, il y a donc tout intérêt à procéder à son analyse
factorielle pour dégager des significations.
14On peut considérer que, pour la valeur propre d'un facteur, à savoir sa part de Phi-
deux, la valeur de 0,1 indique une bonne liaison.26 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
Ce tableau a été établi en respectant la hiérarchie de ces croyances,
allant du pardon des péchés à l'enfer, et ce, dans un ordre décroissant pour les
réponses d'acquiescement, et dans un ordre croissant pour les réponses de
désaccord. Le pardon des péchés est, en l'occurrence, la croyance la plus
attestée, avec un taux de 51%, en totalisant tout à fait et plutôt d'accord.
Toutefois, il convient d'éviter toute conclusion hâtive sur le taux d'adhésion
non négligeable à cette croyance, car l'analyse des résultats conduit à traiter à
part la modalité tout à fait d'accord. On peut le démontrer avec évidence en
examinant les tris croisés et les profils de ces modalités.
En effet, ceux qui affirment ainsi leur accord total au pardon des péchés
sont, pour 59% d'entre eux, des croyants convaincus (moyenne générale,
23%). De même, 81% d'entre eux accordent une très grande ou une assez
grande importance à la foi dans la vie (moyenne générale, 31%). Par contre,
ceux qui sont plutôt d'accord avec cette croyance affirment, pour 19%
d'entre eux, être des croyants convaincus, et pour 17% d'entre eux, accorder
de l'importance à la foi dans la vie15.Ces pourcentages parlent d'eux-mêmes.
En fait, cette réponse moyenne, côté positif, a une configuration similaire à la
modalité de plutôt pas d'accord, à quelques nuances près. Pour
confirmer ces observations faites à partir de réponses croisées, il
suffira de se référer au profil de chacune de ces modalités, défini par leur
proximité aux autres modalités16. Les liaisons significatives qui s'établissent
entre modalités sont techniquement définies par le Pourcentage de l'Écart
Maximum (PEM)17. Selon cette définition, la modalité tout à fait d'accord
15Le croisement de ces deux modalités de réponse concernant la croyance au pardon
des péchés est fait ici de façon ponctuelle, en vue de la démonstration, avec quelques
modalités de réponse à deux questions tests concernant l'attitude de croyance et
l'importance de la foi. Ces deux questions seront reprises plus loin de façon plus
explicite avec l'analyse des autres croyances.
16Dans un tableau, chaque modalité de réponse est croisée avec toutes les autres
modalités de réponse; dans le cas de notre corpus, il y en a 146. Grâce à l'analyse
factorielle, il est possible de repérer et de mesurer, en fonction des écarts à
l'indépendance, les attractions positives ou les répulsions de cette modalité avec les
autres. Les liaisons significatives qui s'établissent ainsi donnent le profil de cette
modalité. Cela permet de définir et d'expliquer cette modalité par toutes les autres.
17
Il s'agit d'un coefficient permettant de juger de l'intensité de la dépendance entre
deux modalités. Le minimum de liaison correspondant à l'indépendance, la question
est de trouver à quoi correspond pour une case d'un tableau la liaison maximum.
Cette opération «consiste à mettre dans cette case l'effectif le plus fort possible qui
soit compatible avec les marges du tableau et à calculer l'écart à l'indépendance
maximum qu'il y aurait dans ce cas. La force de la liaison sera simplement calculée en
examinant le rapport entre l'écart à l'indépendance observé et l'écart maximum àLA CULPABILITÉ, UN DÉFI POUR LE DEVENIR RELIGIEUX 27
avec le pardon des péchés est en liaison positive avec toutes les modalités
exprimant un total accord avec l'ensemble des critères de pleine adhésion, et
cela, de façon quasiment exhaustive. Ce qui correspond à la situation la plus
orthodoxe. Cela ne concerne en fait que 26% des personnes interrogées. Tel
n'est absolument pas le cas pour la modalité de réponse plutôt d'accord.
Aucune des modalités présentes en lien avec tout à fait d'accord n'entre dans
ce profil. Par contre, on note: les croyances moyennes, positives et négatives,
l'incertitude de la croyance ou la croyance par tradition, le peu d'importance
de la foi, la pratique occasionnelle et festive, plutôt d'accord ou plutôt pas
d'accord avec l'idée de péché... Dès lors, vouloir démontrer l'importance,
même toute relative, de cette croyance, en cumulant les deux modalités de
réponse à teneur positive, ne résiste pas à l'analyse. Il en résulte que la cou-
pure doit s'établir après tout à fait d'accord, ce qui donne la véritable mesure
et la portée réelle de cette croyance. Ceci étant, une dernière observation
s'impose: quelque 30% de ceux qui croient tout à fait au pardon des péchés
affirment que l'idée de péché n'a pas de signification pour eux. Sur la base de
ces constats, on ne peut que s'interdire toute interprétation simpliste, non
fondée sur l'analyse critique des données.
Les trois autres croyances prises en compte sont nettement minoritaires
dans l'ensemble de la population. Avant d'en préciser la teneur, il semble
utile de formuler une remarque générale. Du fait même de la nature de ces
croyances, de caractère plutôt négatif pour la destinée de la personne, on est
amené à s'interroger sur ce qui est déterminant dans l'attestation ou le refus.
Sans doute, l'appartenance ou l'attachement à un groupe ou à une Église
contribuent à faire adopter, plus ou moins, valeurs et croyances de ce groupe
ou de cette Église. C'est une façon de s'identifier, autant que de manifester
une conviction. Mais, par delà les formulations institutionnelles, et en deçà
des croyances elles-mêmes, il y a, pour le sujet interpellé, des harmoniques
aux résonances positives ou négatives qui entraînent adhésion ou refus. Dans
le pardon des péchés, il yale pardon; on reçoit et on est gratifié d'une
remise de peine, au regard de la faute; pour presque un tiers de ceux qui se
disent en plein accord avec la croyance, on a constaté que l'idée du péché ne
s'impose pas. Peut-être est-ce là, dans la relation au pardon, l'explication
principale d'une relative adhésion. Avec le jugement dernier, le démon ou
l'indépendance. Ce rapport étant mis en pourcentage, on parlera donc de Pourcentage
de l'Écart Maximum ou PEM ». Philippe CIBOIS,«Le PEM, Pourcentage de l'Écart
Maximum: un indice de liaison entre modalités d'un tableau de contingence »,
Bulletin de méthodologie sociologique, 40, septembre 1993, p. 43-63 ; texte cité,
p. 45.28 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
l'enfer, on est davantage confronté à une situation négative, une situation de
mise en accusation, de soumission à des forces maléfiques, ou de rejet défi-
nitif dans les ténèbres. Si cette sémantique a quelque pertinence, ce serait
alors plus l'idée et la symbolique suscitées par les mots, que les objets eux-
mêmes signifiés par ces mots, qui recueilleraient essentiellement assentiment
ou rejet. Cela conduit à s'interroger sur la signification des croyances,
notamment sur leur pertinence comme expression de réalités objectives pré-
supposées.
Reprenons les trois croyances énoncées à l'instant. L'exploitation des
données - tris croisés, profils des modalités de réponse dans l'analyse fac-
torielle - fait apparaître une grande similitude de structure entre ces
croyances, à savoir une opposition très nette entre les extrêmes - tout à fait
d'accord et pas du tout d'accord - et une configuration semblable, orientée
vers l'hésitation et le doute, pour les réponses moyennes - plutôt d'accord et
plutôt pas d'accord - et ce avec des valeurstrès proches.Pour s'en convain-
cre, il suffira dans un premier temps d'établir les liaisons entre ces croyances
et l'idée de péché, thème retenu de préférence à d'autres en raison de sa cen-
tralité. La question, utilisée ici pour apprécier les croyances, est définie par la
proposition: «L'idée de péché ne signifie pas grand chose pour moi ». Cette
formulation pourrait prêter à confusion en raison de sa forme négative; la
réponse affirmative tout à fait d'accord vaut négation du péché. En réalité, si
l'on s'en tient à l'ensemble des tris croisés avec cette question, on peut affir-
mer que les personnes interrogées ont répondu correctement. Cette question
sera traitée pour elle-même ultérieurement. A présent, on se reportera au
tableau 2, dans lequel seules sont prises en compte les oppositions extrêmes
concernant les croyances.
Tableau 2. « L'idée de péché ne signitie pas grand chose pour moi»
selon les Croyances aux tins dernières (% ~)
L'idée de péché neI I
signifie pas gran,d
chose pour mOl Ens.
I I
56 9 833 I 8I Tt à fait d'accord I
18Plutôt I 24 I 19 21 18I
Plutôt pas d'acc. I 18 I 21 Il 23 24I
48 4750 9I Pas du tout d'acc. I 21 I
Le tableau parle de lui-même, en opposant les extrêmes dans un dégradé
d'une parfaite logique. L'adhésion sans réserve à ces croyances -le tout à fait
d'accord - est liée très fortement à l'idée de péché: si 8 ou 9% sont en
accord total avec la non-signifiance de l'idée de péché; par contre, 50%,
48%, 47%, et même 71 % si on ajoute logiquement plutôt pas d'accord,
attestent l'idée de péché. A l'inverse, le rejet absolu de ces croyancesLA CULPABILITÉ, UN DÉFI POUR LE DEVENIR RELIGIEUX 29
concorde avec la non-signifiance de l'idée de péché; ce qui est le cas pour
plus de la moitié, et même pour les trois quarts de ces non croyants, si l'on
prend également en compte la modalité plutôt d'accord. Or, ici, ce cumul est
tout à fait justifié par le profil de cette dernière modalité moyenne, impli-
quant, entre autres, parmi les liaisons significatives: le mal expliqué par la
sexualité, le recours à la seule conscience, la pratique occasionnelle, le peu
d'importance de la foi, le plutôt pas d'accord avec les croyances... Par ail-
leurs, on aura noté que l'on peut être tout à fait d'accord avec ces croyances,
tout en adoptant cette modalité plutôt d'accord avec la non-signifiance de
l'idée de péché. Si l'on prend l'exemple du jugement dernier, 19% sont dans
ce cas; ce qui est loin d'être négligeable. Même si le refus de l'idée de péché
est ici atténué - il s'agit d'une réponse moyenne - on n'en est pas moins,
profil à l'appui, sur le versant de la négation. C'est dire que la prise en
compte signifiante de l'idée de péché accuse l'érosion de façon évidente à
l'intérieur même de la totale adhésion aux croyances. Mais comme on
observe une profonde adéquation entre l'adhésion à ces croyances et l'idée de
péché, l'affaiblissement de cette référence au péché pourrait bien être le
symptôme d'une maladie touchant la conviction, et entraîner progressivement
un déficit encore plus important des croyances elles-mêmes. Quoi qu'il en
soit, passé le seuil de la totale conviction, on entre dans un espace
d'incertitude et de précarité.
On pourrait en rester là au sujet des croyances. Mais il semble inté-
ressant de pousser quelque peu leur analyse, en les croisant avec les questions
concernant les attitudes de croyance et l'importance de la foi. Ces deux ques-
tions18,n'entrant pas directement dans le calcul de l'analyse factorielle, sont
des questions plus générales, englobantes et pertinentes, et qui rendent mani-
feste la grande discrimination qui existe entre les modalités de réponse des
croyances. On en a déjà eu un aperçu avec le pardon des péchés. C'est tout
aussi évident avec le jugement dernier, le démon et l'enfer
Pour donner la bonne mesure de ces croyances spécifiques et mieux en
discerner la signification, leur croisement avec les questions-tests - croyance
subjective et importance de la foi - est particulièrement instructif (Tableaux
3 et 4).
18En voici les propositions: « Vous-même,vous considérez-vouscommeun croyant
convaincu, un croyant par tradition, un croyant incertain, un sceptique, un in-
croyant? » ; «Pour vous la foi tient-elle dans votre vie de tous les jours une très
grande importance, une assez grande importance, peu d'importance, aucune im-
portance? »30 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
)Tableau 3. Croyance subjective selon les croyances aux tins dernières (% ~
Jugement dernier Démon En er
Croyant Ens. Tt à fait Pas du tt Tt à fait Pas du tt Tt à fait Pas du tt
d'accord d'accord d'accord d'accord d'accord d'accord
Convaincu 23 58 1064 7 57 9
Par tradition 24 22 13 26 18 25 16
Incertain 17 12 13 12 14 12 14
Sceptique 15 2 24 4 21 3 22
Incroyant 20 41 1 37 1 36-
)Tableau 4. Importance de la foi dans la vie selon les croyances aux tins dernières (% ~
Importance JUf?ement dernier Démon En er
De la foi Ens. Tt à fait Pas du tt Tt à fait Pas du tt Tt à fait Pas du tt
d'accord d'accord d'accord d'accord d'accord d'accord
Très grande 15 46 4 40 7 41 7
Assez 26 39 12 40 14 44 14
Peu 29 15 24 18 28 13 27
Aucune 29 1 58 1 51 1 51
En regard des moyennes affichées, les pourcentages de chacune des
réponses extrêmes pour chacune des croyances font apparaître des écarts
considérables, et en proportion totalement inversée. Il n'est pas nécessaire de
faire une longue démonstration pour constater que l'on a logiquement des
oppositions significatives entre les extrêmes, mais s'exprimant ici de façon
très intense, entre ceux qui attestent, et qui sont nettement ancrés dans une
orthodoxie, et ceux qui dénient, et qui sont nettement orientés vers un univers
de non-croyance. Entre ces deux pôles antagonistes, très affirmés et très
compacts, on a une zone plus fluctuante de réponses moyennes touchant aux
croyal!ces. Certes, cette fluctuation, cette absence de consistance, correspond
à la nature même de ces réponses moyennes. On se contentera donc
d'observer qu'elles ne vont pas particulièrement dans le sens de l'attestation;
en tout cas, elles sont très divergentes par rapport aux réponses de la pleine
adhésion. Il suffira de donner quelques chiffres à l'appui de cette affirmation.
Ainsi, parmi ceux qui croient oui un peu au jugement dernier, 24% se
disent croyants convaincus; 12% disent accorder une très grande importance
à la foi. Pour la croyance au démon, ces taux sont respectivement: 22% et
13% ; et pour la à l'enfer, 24% et 15%. Cela correspond aux taux
des moyennes générales, indice d'un déficit, particulièrement sensible en
comparaison avec les taux de la pleine adhésion. De plus, pour estimer
correctement ces réponses moyennes aux croyances, il faut examiner leurs
profils, marqués par une absence de cohésion et de compacité, à la différence
des réponses extrêmes, et noter qu'elles ne concernent, en fait, qu'une mino-
rité de la population.LA CULPABILITÉ, UN DÉFI POUR LE DEVENIR RELIGIEUX 31
En tout état de cause, suite à cette analyse, il apparaît peu judicieux, ici,
d'interpréter de façon dichotomique l'ensemble des résultats. On est trop
accoutumé à lire des présentations de données d'enquête sur la base d'un pôle
positif et d'un pôle négatif, établis le plus souvent par le cumul des modalités
de réponse tout à fait ou plutôt d'accord d'une part, et plutôt pas ou pas du
tout d'accord d'autre part. On ne peut définir une telle opposition a priori.
C'est sans doute une facilité, mais qui n'est pas forcément la traduction fidèle
de la réalité statistique. En ce qui concerne les données présentes, la segmen-
tation qui s'impose relève davantage d'une tripartition, avec, d'un côté, les
attestataires de pleine conviction, attachés à l'orthodoxie, et minoritaires, et
de l'autre côté, les dénégateurs prenant place résolument hors du système de
croyances, et dans l'espace de l'entre-deux, espace fluctuant entre le positif et
le négatif, les incertains et les sceptiques, voire les traditionnels, atteints par
le doute et la perplexité, et entraînés vers une dérive19. Cette mise en pers-
pective, en tout cas, correspond tout à fait à l'analyse qui vient d'être faite des
données de l'enquête concernant les croyances. Dès lors, le socle sur lequel
repose l'édifice - à savoir les croyances générées par de la culpabilité - se
révèle instable et fragile. L'interrogation ne peut donc que rebondir. Tout
particulièrement, sur la base de ces croyances ainsi profilées, que devient le
rapport au péché?
LE PÉCHÉ EN DÉSHÉRENCE
Le mot «déshérence» renvoie à un héritage sans héritiers, créant une
situation de vacance d'un patrimoine transmis par succession ou, s'il s'agit
d'un héritage culturel, transmis par tradition. Ainsi en est-il pour l'héritage
chrétien, imposant notamment la notion de péché comme un élément consti-
tutif. Dans cette perspective, parler de déshérence à propos du péché, c'est à
la fois discerner une dévalorisation, un abandon de cette doctrine signifiante
et pressentir une absence d'héritiers pour en assurer la continuité. Pour jus-
tifier ce diagnostic, il faut examiner les évolutions présentes, en procédant par
étapes, soit: un état des lieux concernant la conception de l'homme déchu,
l'examen de l'idée même de péché comme principe, la notion du mal hors du
champ religieux. Il restera ensuite à examiner la qualification d'un certain
19Il faut prendre ce terme dans son sens étymologique, à savoir détourner de son
cours, en s'éloignant de la rive, pour une autre direction. En l'occurrence, il s'agit de
reconnaître le christianisme comme un héritage, mais dont les héritiers seraient sans
testament, conduits à décliner, souvent avec des mots semblables, une autre gram-
maire, un autre langage.32 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
nombre de conduites au regard de la culpabilité et, bien sûr, du péché. Telle
sera notre démarche.
L 'homme déchu du Paradis perdu
Il convient de se rappeler tout d'abord à quel point la notion de péché a
occupé et occupe toujours l'espace religieux chrétien, imprégnant de façon
déterminante toute responsabilité morale. Dans la droite ligne des textes de la
Genèse, cités en liminaire de ce chapitre, la pensée officielle de l'Église
exprime avec insistance une position doctrinale affirmant l'évidence de la
nature pécheresse de l'homme. De nombreux textes du Catéchisme catholique
abondent dans ce sens. C'est ainsi que, dans cette publication à portée univer-
selle, on dénombre plus d'une centaine de rubriques référencées ayant pour
thème explicite le péché20.
Pour rester dans le cadre de notre réflexion, je me contenterai de résu-
mer ici les traits essentiels d'un processus de culpabilité définie comme
péché, et signifiant une certaine conception générale de I'homme. D'emblée,
on est situé face à la réalité historique de l'homme pécheur: «L'Écriture et la
Tradition de l'Église ne cessent de rappeler la présence et ['universalité du
»21péché dans ['histoire de l'homme. Dieu a créé l'homme dans l'excellence
de sa nature, mais libre et responsable de ses actes. Par le biais de cette clause
restrictive, on estime pouvoir échapper à la contradiction, et éviter toute inco-
hérence dans cette logique de la création. Si, en effet, la propension de
l'homme au mal ne tient pas à l'imperfection de l'acte créateur, elle ne peut
être que le fruit d'un mauvais usage de la liberté:
« La liberté de l'homme est finie et faillible. De fait, l'homme a failli. Libre-
ment, il a péché. En refusant le projet d'amour de Dieu, il s'est trompé lui-
même; il est devenu esclave du péché. Cette aliénation première en a engendré
une multitude d'autres. L'histoire de l'humanité, depuis ses origines, témoigne
des malheurs et des oppressions nés du cœur de l'homme, par suite d'un mau-
»22vais usage de la liberté.
20
Il faut ajouter qu'à chaque rubrique, il peut y avoir plusieurs renvois au texte. Ce
constat soulignant l'étendue de ce thème n'est pas exclusif. D'autres thèmes sont
abondamment traités, notamment, en regard de celui qui est ici abordé, ceux de
l'amour et du pardon. Encore faut-il faire l'effort de l'analyse avant d'en tirer les
conclusions. Le thème du péché, en effet, n'en est pas moins prégnant, et déterminant,
dans l'ensemble du parcours catéchistique.
21
Catéchisme de l'Église catholique, op. cil., na 401. Cf. également la citation renvoyant à
la note 6, Catéchisme, na 386. Les termes mis en italique sont ainsi présentés dans l'édition
du Catéchisme. Cette remarque vaut pour les citations qui en seront faites.
22
Catéchisme de l'Église catholique, op. cil., na 1739.LA CULPABILITÉ, UN DÉFI POUR LE DEVENIR RELIGIEUX 33
Pour ne pas se méprendre, il convient de préciser qu'il ne s'agit pas
d'abord d'un péché personnel, mais d'un état de nature, contracté dès la nais-
sance, en raison du péché originel de nos premiers parents, Adam et Ève:
«Ce péché affecte la nature humaine qu'ils vont transmettre dans un état
»23déchu. C'est un péché qui sera transmis par propagation à toute l'humanité.
Et le point culminant de cette doctrine nous renvoie, comme ultime justi-
fication, à tout un système de croyances: l'homme ne peut avoir conscience
de son état déchu, et s'en libérer, que par l'intervention salvifique de Dieu,
envoyant son fils Jésus-Christ comme nouvel Adam et Messie Rédempteur.
De tout ceci, il ressort, comme autant de présupposés, que la glorification de
Dieu est à la mesure même de la déchéance de l'homme et que l'homme
serait, par nature, un être religieux24.
Bien qu'il n'y ait pas lieu, ici, de débattre de cette énonciation théolo-
gique, ci-dessus condensée, du moins dans le champ même de la théologie, il
semble utile, pour éclairer l'analyse qui va suivre, de formuler quelques
remarques critiques. En effet, vu l'état actuel de nos connaissances sur
l'émergence et la croissance de l'espèce humaine, il semble difficile en ce
temps de notre histoire de ne pas s'interroger sur la pertinence et l'impact
d'une doctrine reposant sur une très ancienne tradition. A cet égard, une pre-
mière remarque s'impose: si la liberté de l'homme est « faible et faillible »,
c'est que l'excellence de la création n'est pas totale. L'homme n' a-t-il pas été
créé tel, c'est-à-dire «faible et faillible» dans sa liberté25 ? Sous un autre
angle et de façon plus raisonnée, Paul Ricœur s'interroge sur cette anomalie.
Le problème du mal, en effet, met en question
23Catéchisme de l'Église catholique, op. cil., na 404.
24
Il ne faut pas se méprendre sur le sens d'une interrogation autour de ce thème,
notamment lorsque l'on parle de péché. Dans la perspective religieuse, le péché n'est
pas à concevoir comme un acte en soi, une faute morale, une simple transgression
d'un interdit. Il est une notion intrinsèquement articulée à une posture devant Dieu et
à l'espérance d'une Rédemption. C'est un tout et c'est une façon d'énoncer la foi.
Dont acte à ce niveau. Mais la question posée est celle de la confrontation de cette
notion de péché avec l'ensemble des explications portant sur la condition existentielle
de l'homme dans sa relation à la vie et à la mort, et sur ce qui est considéré comme
une déchéance de 1'homme. Et là, l'explication religieuse ne peut pas être une
explication auto-suffisante et englobante; elle laisse beaucoup de zones d'ombre.
C'est ce dont il s'agit essentiellement dans l'analyse en cours.
25 Le Catéchisme de l'Église catholique ne se pose pas une telle question. Il se
contente de réaffirmer une réalité jugée incontournable, et, à partir de là, de tirer
toutes les conséquences qui en découlent pour le destin de l'homme. Catéchisme de
l'Église catholique, op. cil., na 396-401.34 L'HÉRITAGE CHRÉTIEN EN DISGRÂCE
«un mode de penser soumis à l'exigence de cohérence logique, c'est-à-dire à la
fois de non-contradiction et de totalité systématique... Comment peut-on
affirmer ensemble, sans contradiction, les trois propositions suivantes: Dieu est
tout-puissant; Dieu est absolument bon; pourtant, le mal existe. La théodicée
apparaît alors comme un combat en faveur de la cohérence, en réponse à
l'objection selon laquelle deux seulement de ces propositions sont compatibles,
»26mais jamais les trois ensemble.
Pour ne pas en rester à cette seule interpellation, il faudrait poursuivre
l'analyse de Paul Ricœur sur ce problème du mal. Ce parcours serait ici trop
démesuré, et mieux vaut se reporter au texte de l' auteur27. Toutefois, pour
aller plus avant sur le thème qui nous occupe, je ne puis m'empêcher de re-
produire un passage concernant le péché originel. L'auteur évoque cette doc-
trine à propos de la pensée augustinienne et de sa négation de la substantialité
du mal, avec son corollaire, à savoir une vision morale du mal, renvoyant non
plus à l'être, mais à l'acte, et dépendant ainsi du libre arbitre. La question
n'est plus: d'où vient le mal? - problème ainsi posé par la gnose - mais d'où
vient que nous fassions le mal? Ceci étant, si l'on veut alors expliquer la
souffrance par le péché, «il faut donner à celui-ci une dimension supra-indi-
viduelle: historique, voire générique; c'est à quoi répond la doctrine du
"péché originel" ou "péché de nature" ». Cette proposition dogmatique
« recueilleun aspect fondamentalde l'expérience du mal, à savoirl'expérience
à la fois individuelle et communautaire de l'impuissance de I'homme face à la
puissance démoniaque d'un mal déjà là, avant toute initiative mauvaise assi-
gnable à quelque intention délibérée. Mais cette énigme de la puissance du mal
déjà là est placée dans la fausse clarté d'une explication d'apparence rationnelle
: en conjoignant, dans le concept de péché de nature, deux notions hétérogènes,
celle d'une transmission biologique par voie de génération et celle d'une impu-
tation individuelle de culpabilité, le péché originel apparaît comme un faux-
concept qu'on peut assigner à une gnose anti-gnostique. Le contenu de la gnose
26Paul RICOEUR, Le mal. Un défi à la philosophie et à la théologie, Genève, Labor et
fides, 1996, p. 13. Allant dans le même sens, je citerai une interpellation identique:
«Nous n'aimons pas qu'on nous rappelle combien il est difficile de concilier - en
dépit des affirmations de la "Science chrétienne" - l'indéniable existence du mal avec
la toute-puissance et la souveraine bonté divines. Le Diable est encore le meilleur
subterfuge pour disculper Dieu. » Sigmund FREUD,Malaise dans la civilisation, op.
cit., p. 75.
27En plus de l'ouvrage déjà cité, on peut aussi se référer à d'autres oeuvres du même
auteur et dans lesquelles la question du mal est tout à fait central; entre autres: Paul
RICOEUR, Finitude et culpabilité, en deux parties, L'homme faillible et La symbolique
du mal, Paris, Aubier, 1960. De même, Lectures 3. Aux frontières de la philosophie,
Paris, Seuil, 1994.LA CULPABILITÉ, UN DÉFI POUR LE DEVENIR RELIGIEUX 35
est dénié, mais la forme de discours de la gnose est reconstitué, à savoir celui
»28
d'un mythe rationalisé.
Sous une autre forme de rationalité, on peut examiner la question du
péché originel dans sa compatibilité avec les connaissances scientifiques que
nous avons acquises. De ce point de vue, est-il possible que le sort tragique
de l'humanité ait été fixé définitivement par l'acte primitif d'un homme et
d'une femme à peine éveillés à leur humanité?
«Aujourd'hui, c'est vrai, note Jean Delumeau, nous sommes affrontés, dans le
domaine de la Préhistoire, à des acquis scientifiques aussi redoutables que la
rotation de la Terre autour du Soleil. Nous savons, que l'homme a au moins 2,5
millions d'années. Comment imaginer que les premiers hommes et les premières
femmes, inventant, dans des conditions difficiles, les premiers outils et les pre-
miers langages, construisant leurs premières cabanes, aient été dotés d'une
liberté telle qu'ils auraient commis une faute de dimension cosmique, pro-
voquant la colère de leur créateur et la damnation de leur postérité? Quelle était
»29leur capacité intellectuelle et morale de juger entre le bien et le mal?
Plus encore, que faut-il penser de l'image de Dieu qui se profile dans
l'économie d'une Rédemption, définie dans le prolongement d'une doctrine
de l'homme pécheur, conçu dans sa déchéance?
«Mes enquêtes historiques, note encore J. Delumeau, m'ont convaincu que
l'image du Dieu punisseur et vengeur a été un facteur décisif d'une déchristiani-
»30sation dont les racines sont anciennes et puissantes.
On devrait ajouter en corollaire: quelle image peut-on se faire de
l'homme? D'emblée, avec l'acte primordial du péché originel, l'homme est
livré à son destin dont le préalable est l'état déchu d'une nature humaine
28Paul RICOEUR, Le mal. Un défi à la philosophie et à la théologie, op. cit., p. 24-25.
29Un entretien avec Jean Delumeau, «Une nouvelle anthropologie chrétienne est à
construire sur une vision plus réaliste des débuts de l'humanité », Le Monde,
15/12/1992. Propos recueillis par H. Tincq. J. Delumeau, commentant ailleurs le livre
de J. Duquesne sur Jésus (Le Monde 23/12/94), et évoquant ce problème du péché
originel, renvoie lui-même à cette interview du Monde, et à d'autres ouvrages. Cf.
notamment sur ce thème: Jean DELUMEAU, Une histoire du paradis. Le jardin des
délices, Paris, Fayard, 1992. Histoire d'une perte, celle du Paradis perdu chassé de
1'Histoire.
30Id., J. Delumeau, interview du 15/12/92. Abondant dans le même sens, et précisant
quelque peu la réflexion, L'évènement du jeudi, du 1-7 octobre 1992, p. 57, rapporte
les propos recueillis auprès du même auteur: «Le nouveau catéchisme ne sera pas
crédible pour nos contemporains s'il ne s'affranchit pas de façon nette et ferme d'une
conception de la Rédemption fondée à la fois sur le mythe du paradis perdu et sur la
conviction que Dieu le Père, indigné par le péché d'Adam et Ève, a exigé la mort du
Fils pour satisfaire sa justice offensée. »