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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Femmes fellal.s.

Victor Guérin

La France catholique en Égypte

AVANT-PROPOS

J’ai publié, il y a quelques mois, un ouvrage intitulé ; La France, catholique en Tunisie, à Malte et en Tripolitaine1. Dans cet ouvrage, je me suis efforcé de montrer, après l’examen préalable des divers, établissements religieux protégés officiellement par la France dans ces trois contrées, que nous leur étions redevables d’une grande, partie de l’influence dont nous y jouissions ; qu’ils y propageaient notre langue, nos mœurs et nos bienfaits ;, qu’ils y faisaient aimer notre pavillon et que nous serions bien malavisés si, cédant aux suggestions d’une politique antireligieuse, nous allions abdiquer les traditions tant de fois séculaires de notre protectorat catholique, et cesser de couvrir de notre drapeau les établissements religieux, soit de charité, soit d’éducation, qui s’y abritent maintenant.

Ce travail une fois achevé, j’ai conçu la pensée de le poursuivre pour l’Égypte. En Égypte effectivement, même aujourd’hui, depuis l’occupation anglaise et notre retraite de 1882, si notre prestige, bien qu’amoindri nécessairement, se maintient toujours, nous le devons principalement à nos établissements catholiques, qui n’ont pas été découragés par la crise terrible qu’ils ont eu alors à traverser, et qui, après une fermeture momentanée, se sont rouverts tous et même se sont agrandis et multipliés. Actuellement ils sont plus florissants que jamais. Néanmoins, bien qu’ils honorent et relèvent singulièrement notre nation en Égypte, ils sont généralement peu connus en France. Combien peu nombreux, en effet, sont les Français qui parmi nous aient une idée exacte des services que rendent nos communautés religieuses en Égypte, non seulement à nos compatriotes, mais aux chrétiens de tous les rites et même aux musulmans, services qui, par contre-coup, nous attirent les sympathies générales et l’estime universelle !

L’idée m’est donc venue d’essayer, pour ma faible part, de les mettre en lumière. Cette idée s’est présentée à mon esprit et à ma conscience comme un véritable devoir à accomplir. Il m’a semblé qu’ayant été à plusieurs reprises en Égypte, ayant vu moi-même naître et grandir la plupart de ces établissements, je ne devais pas tarder davantage à les signaler à l’attention du public ; et, afin de mieux remplir le programme que je m’étais tracé, j’ai voulu cette année retourner une dernière fois à Alexandrie pour examiner de nouveau, soit dans cette ville, soit dans toute la basse Égypte, les établissements de ce genre que je connaissais déjà, ou voir pour la première fois ceux que je ne connaissais point encore. Dans la moyenne et la haute Égypte, en effet, les établissements religieux, beaucoup moins importants, du reste, qui s’y trouvent, sont sous le protectorat de l’Autriche. Durant deux mois consécutifs, je viens de parcourir dans ce but les principales villes de la basse Égypte, tout entier adonné à la mission spéciale que je m’étais imposée, et pour l’accomplissement de laquelle j’ai rencontré de la part de toutes les autorités consulaires françaises et de toutes les maisons d’éducation ou de charité que j’ai visitées, l’accueil le plus bienveillant et le concours le plus empressé. Tous les renseignements qui sont consignés ici ont été ainsi puisés à des sources sûres et authentiques.

Pour ce travail, comme pour celui que j’ai publié sur les établissements religieux de la Tunisie, de Malte et de la Tripolitaine, j’ai cru devoir me conformer à la même méthode, qui consiste à décrire préalablement, d’une manière très sommaire, chacune des villes où existent ces divers établissements, afin de ne pas séparer ces derniers du milieu où ils se trouvent. Une petite carte permettra, en outre, au lecteur de me suivre plus facilement dans mes développements et dans l’itinéraire que j’ai adopté.

CHAPITRE I

DESCRIPTION SOMMAIRE D’ALEXANDRIE

Depuis 1854, époque de mon premier voyage en Égypte, j’ai une dizaine de fois abordé à Alexandrie. l’ai vu cette grande cité s’accroître et s’embellir successivement sous divers khédives. Je l’ai vue ensuite, en 1882, quelques jours à peine après le bombardement qu’elle avait subi, le 11 juillet, après les massacres dont elle avait été le théâtre et les incendies qui avaient dévoré ses plus beaux quartiers. Elle présentait alors l’aspect de la dévastation la plus profonde. Dans beaucoup d’endroits je marchais entre deux grandes lignes de décombres confusément accumulés. Dans d’autres même la voie était tout à fait interceptée par les débris encore fumants des maisons renversées. De ces débris émergeaient de pans de murs encore debout, mais qui men açaient ruine et qui, de temps en temps, s’écroulaient avec un grand fracas. Au milieu de tout cela erraient quelques malheureux qui cherchaient anxieusement à reconnaître la place et les vestiges de leurs habitations et de leurs magasins réduits en cendres. Parmi eux on remarquait des négociants, naguère fort riches, qui contemplaient d’un regard stupéfait et consterné l’effondrement subit de leur fortune ensevelie sous un amas de pierres calcinées. La place dite des Consuls, qui était la plus remarquable de la ville et qu’admiraient justement les étrangers, avait été la plus maltraitée par le feu et par les hommes. Le palais du consulat de France, avec ses vastes dépendances, n’offrait plus à l’œil qu’une masse informe de matériaux pêle-mêle entassés, noircis et fumants. Sur cette place, autrefois si belle avec ses bassins et les magnifiques constructions qui la bordaient, s’élevait seule maintenant la statue de Méhémet-Aly, qui, du haut de son cheval de bronze, semblait assister, l’œil morne et impassible, au déclin de sa propre famille et aux désastres de son ancienne capitale.

En 1884, j’ai revu cette même ville ; elle commençait alors peu à peu à renaître de ses ruines. Cette année enfin j’ai pu y constater de nouvelles et plus amples restaurations. De superbes maisons ont remplacé celles que les obus des Anglais et surtout le pétrole des Arabes avait détruites, et, sauf dans quelques rues où les affreux désastres de 1882 attristent toujours les yeux des passants par des monceaux de matériaux et de gravois provenant d’habitations ou d’édifices démolis, les autres sont rebâties, et plusieurs rivalisent par leur régularité et leur élégance avec celles de nos principales cités de l’Europe.

Mais il est temps que le lecteur aborde avec moi à Alexandrie, après avoir d’abord jeté un rapide coup d’œil sur son passé.

Lorsque Alexandre se fut rendu maître de l’Égypte, l’an 332 avant Jésus-Christ, il résolut d’y fonder une ville qui deviendrait l’entrepôt du commerce de l’Orient et de l’Occident, et l’emplacement du bourg nommé Rhacôtis, situé sur la terre ferme, en face l’île de Pharos, lui parut merveilleusement propre pour son dessein. Par une de ces heureuses inspirations qui sont le privilège des hommes de génie, il comprit aussitôt que cette humble bourgade, habitée par des pêcheurs et par des bergers, pouvait devenir, s’il le voulait, grâce à sa position maritime, l’une des plus florissantes cités du monde et la nouvelle capitale de l’Égypte ; et de même que Memphis avait détrôné l’antique Thèbes de son rang, de même la ville dont il allait jeter les fondements, à laquelle il avait l’intention de laisser son nom, était destinée à acquérir en très peu de temps des développements immenses et à ravir à Memphis la prépondérance dont elle jouissait depuis tant de siècles. Il chargea du soin de tracer le plan et d’élever les principaux monuments de cette vaste cité l’habile architecte Dinocrate, que d’autres appellent Dinocharès. C’est le même qui rebâtit le fameux temple d’Éphèse, quand il eut été détruit par Ératostrate, le même aussi qui avait proposé un jour à Alexandre de tailler le mont Athos en une statue gigantesque, la plus colossale que jamais le génie de l’homme eût tenté d’exécuter, et qui le représenterait lui-même tenant dans une de ses mains une ville de 10 000 habitants et laissant échapper de l’autre un fleuve dans la mer. Tel est l’homme auquel Alexandre confia la direction des prodigieux travaux qu’il voulait accomplir.

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L’obélisque marqué Ici près d’un Alexandrie. de même que été transporté hors de l’Égypte.

Strabon, dans le livre XVII de sa Géographie, nous donne une description assez détaillée de cette grande et belle ville, qui de son temps était devenue, par sa magnificence et par son étendue, l’émule de Rome. Cet auteur vante sa situation avantageuse entre la mer au nord et le lac Maréotis au sud. On ne pouvait y pénétrer par terre que par deux isthmes étroits et faciles à défendre ; du côté de la mer, elle était couverte par l’île de Pharos, rattachée au continent au moyen d’une chaussée que sa longueur de sept stades avait fait surnommer Heptastade, et qui constituait deux grands ports. La ville avait la forme d’une chlamyde macédonienne, et si les anciens varient sur les dimensions qu’ils lui assignent, ils s’accordent néanmoins tous à dire que ces dimensions étaient très considérables. En adoptant sur ce point les données de Strabon, qui par les détails circonstanciés qu’il nous fournit sur Alexandrie, dont il nous parle comme témoin occulaire, et par l’exactitude ordinaire de ses renseignements, semble plus particulièrement mériter notre confiance, et en évaluant le stade à cent quatre-vingt-cinq mètres, cette ville aurait eu, dans ce cas, cinq mille cinq cent cinquante mètres de long, quatorze cent quatre-vingts mètres de large, treize mille huit cent soizante-dix mètres de pourtour et quarante et un mille six cent vingt-cinq mètres de superficie. Dans ce calcul ne sont pas comprises l’île de Pharos ainsi que la chaussée de l’Heptastade. Si on les y comprenait, on trouverait facilement que le chiffre de cent stades, indiqué par Diodore pour le périmètre de la ville, et même celui de Pline, qui est plus élevé encore, puisqu’il est de quinze milles romains ou de cent vingt stades, ne sont pas trop exagérés. Il est à remarquer que cette circonférence de quinze mille pas, assignée par Pline à l’enceinte d’Alexandrie, est la même que celle qu’avait Rome à l’époque où Aurélien l’entoura de murs. Il n’est donc pas étonnant que les anciens aient souvent avancé qu’Alexandrie pouvait le disputer en étendue à Rome même.

L’île de Pharos, avant d’être reliée au continent par une digue de sept stades et de devenir une presqu’île, nous est signalée la première fois par Homère, lorsque ce poète fait dire à Ménélas (Odyssée, livre IV, vers 354-359) :

« Il est une île au sein de la mer agitée, en face l’Égypte ; on l’appelle Pharos. Elle en est éloignée d’autant de chemin qu’en peut parcourir en un jour un vaisseau qui a un bon vent en poupe. L’île a un excellent port. »

Ce passage d’Homère a soulevé de grandes controverses parmi les géographes et les écrivains modernes. On s’est fondé plus d’une fois sur ces vers du poète grec pour affirmer les progrès énormes de l’exhaussement du Delta ; mais, comme l’a remarqué avec beaucoup de justesse l’ingénieur en chef Gratien Le Père, l’un des membres de la commission d’Égypte, dans son Mémoire sur Alexandrie, la distance de l’île de Pharos à la terre ferme a toujours été la même. En effet, la péninsule sur laquelle a été bâtie Alexandrie s’étend l’espace de dix myriamètres environ dans la direction du sud-sud-ouest, et présente dans cette longueur une sorte de chaîne continue qui n’est qu’une roche calcaire généralement élevée de cinq à dix mètres et même davantage encore au-dessus de la mer. Cette péninsule n’est donc pas un présent du Nil comme le Delta, et par conséquent ce serait se tromper étrangement que de s’imaginer que la faible distance de sept stades qui, à l’époque d’Alexandre, séparait l’île de Pharos du continent égyptien était, du temps d’Homère, égale à celle que peut parcourir en un jour un navire poussé par un vent favorable.

Une explication assez plausible en apparence de ce passage, proposée déjà par quelques critiques, est la suivante : les mots grecs Alγύπτoυ πρoπάρoιθς signifieraient non pas : vis-à-vis le rivage égyptien, mais vis-à-vis l’ Égyptus, nom que le Nil portait alors, ainsi que le prouvent les vers 477 et 581 du même chant.

Comme la journée de navigation était évaluée par les anciens à cinq cents stades ou soixante milles romains, c’est-à-dire à un peu plus de quatre-vingt-douze kilomètres, l’embouchure du Nil où aurait abordé Ménélas aurait dû, à cette époque, être éloignée de l’île de Pharos d’une distance semblable.

Le Père toutefois se pose ici une objection sérieuse : « Comment, en ce cas, dit-il, Homère ; en parlant de l’île de Pharos, aurait-il oublié de mentionner en même temps cette longue péninsule qui était située vis-à-vis, et à sept stades seulement de distance ? » Cet ingénieur incline donc à penser que l’île de Pharos, mentionnée par le poète grec, fut plus tard submergée et est distincte de celle qui nous occupe en ce moment, ou bien que ce n’est là qu’une fiction poétique.

Sans discuter plus longuement cette question, examinons maintenant l’île en elle-même.

Strabon nous la décrit avec la plus grande exactitude, lorsqu’il nous la représente comme oblongue, voisine du continent, qui forme auprès d’elle un port à double ouverture par l’effet des sinuosités du rivage, offrant à la vue deux caps avancés dans la mer, entre lesquels gît cette île, dont le grand axe parallèle à la côte était comme un môle naturel opposé aux vagues du large. On s’aperçoit tout de suite, d’après cette disposition, qu’il n’y avait plus qu’à établir dans la mer une ligne de séparation intérieure pour former deux excellents ports, l’un à l’ouest, l’autre à l’est.

Quinte-Curce dit même (livre IV, ch. XXXII), tant la forme et la situation de l’île étaient avantageuses, qu’Alexandre avait d’abord résolu d’y bâtir sa nouvelle ville ; mais qu’ayant observé que la surface de cette île ne pouvait pas contenir un assez grand établissement, il choisit l’emplacement où se trouve maintenant Alexandrie.

Au nord et à quelque distance de l’île s’étend une ligne de récifs contre lesquels la mer se brise avec violence. On y remarque aussi une baie actuellement à moitié comblée, qui ne peut être que le petit port des pirates Pharites et qu’avoisine le cap oriental, à l’extrémité duquel est un fort moderne. Il consiste dans une enceinte fortifiée renfermant une tour carrée que flanquent quatre tourelles et que domine un donjon qui portait autrefois une lanterne où l’on allumait des feux de nuit. Ce fort, construit par les musulmans en partie avec des blocs antiques, a beaucoup souffert lors du bombardement des Anglais en 1882. On y communique au moyen d’une digue étroite, bâtie sur des récifs à fleur d’eau et qui paraît avoir succédé à une autre plus ancienne. C’est à l’extrémité de cette digue, et sur l’emplacement du fort moderne, que s’élevait la fameuse tour qui passait pour l’une des sept merveilles du monde, et qui devait son nom de phare à sa position dans l’île de Pharos. Admirablement construite avec de belles pierres blanches, elle se composait de nombreux étages et éclairait au loin les navigateurs sur la mer. Elle avait eu pour architecte Sostrate de Cnide. Encore debout au XIVe siècle de notre ère, elle était renversée au XVe, et remplacée alors par un autre phare de dimension bien moindre qui lui-même, de nos jours, l’a été par celui que Méhémet-Aly a fait bâtir à l’entrée du port vieux ou port occidental, le seul qui soit actuellement fréquenté depuis l’abandon du port neuf ou oriental.

L’île du Phare formait une sorte de faubourg d’Alexandrie Strabon nous apprend que César, pendant la guerre qu’il livra aux Alexandrins, et dans laquelle cette île prit parti pour ses rois, la ravagea complètement. On y remarque surtout maintenant le palais que Méhémet-Aly y a fait construire. Ce palais néanmoins n’offre extérieurement rien de monumental. Il ressemble à une immense caserne d’une architecture médiocre et d’un style très ordinaire. Intérieurement, le luxe de l’Orient s’y joint à celui de l’Europe ; les parquets surtout y sont d’une beauté singulière. La plupart des meubles et des lustres qui décorent les salles et les appartements ont été fabriqués soit en France, soit en Angleterre. Des jardins l’entourent du côté où il est accessible au public ; mais sa façade principale est tournée vers le bassin de l’arsenal. Des casernes l’avoisinent, et une grande place s’étend en avant.

C’est sur cette place qu’en 1854 je fus témoin d’un spectacle alors nouveau pour moi et qui m’émut profondément, mais qui ne paraissait nullement surprendre la population indigène. Au moment où je sortais du palais, que je venais de visiter, je vis arriver trois cents malheureux fellahs enchaînés deux à deux à une sorte de joug en bois. Deux lignes de soldats armés les escortaient. « Ce sont sans doute des galériens, dis-je à un cavas présent. — Non, me répondit-il, ce sont des recrues militaires, » Ces infortunés marchaient la tête basse et vêtus à peine d’affreux haillons ; la misère et l’abattement étaient empreints sur leurs traits. Derrière eux suivaient, les larmes aux yeux, des femmes, des enfants, des vieillards. Quand ils furent arrivés au milieu de la place, à un signal donné, ils s’accroupirent en rond. Un officier vint les compter et les examiner, les divisa en plusieurs catégories et inscrivit leurs noms sur un registre ; puis il donna l’ordre de les conduire dans les casernes qui les attendaient. Il y eut alors de la part de cette troupe de femmes, d’enfants et de vieillards qui les avaient accompagnés jusque-là un concert de gémissements et de sanglots à fendre l’âme. Un roulement de tambour étouffa ces cris, et bientôt les portes de deux casernes s’ouvrirent et se fermèrent sur les pauvres fellahs, qui, avant d’entrer, jetaient un dernier regard sur leurs mères, leurs sœurs, leurs femmes, leurs pères et leurs enfants que des soldats tenaient à distance. Jamais je n’avais vu de désespoir pareil. Je m’éloignai de cette scène affligeante, qui m’avait profondément attristé, et rencontrant un Français de ma connaissance établi depuis quelque temps à Alexandrie, je lui fis part de l’impression pénible que je venais d’éprouver, et je m’élevai avec force contre la barbarie d’un pareil mode de recrutement. « Comment ! lui dis-je, ces malheureux ont été surpris pendant la nuit par une bande de soldats armés qui ont investi leur village, ont saisi au hasard dans les ténèbres trois cents hommes et les ont ensuite amenés ici, garrottés comme des malfaiteurs, à travers les rues de la ville, sans tenir compte des raisons qui devaient faire exempter les uns du service, et par contre y astreindre les autres. J’ai remarqué parmi eux des hommes d’âges très différents ; il en est la moitié peut-être qui sont mariés et pères de famille. Que vont devenir leurs femmes et leurs enfants ? Ne pourrait-on pas établir en Égypte, comme dans les pays civilisés d’Europe, un mode de recrutement moins barbare ?

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Palais de Méhémet-Aly à Alexandrie.

 — Vous avez raison, me répondit-il ; cela serait à souhaiter, et plus d’une fois le gouvernement a tenté de réformer un système aussi brutal ; mais jusqu’à présent il a presque toujours échoué, et comme maintenant, à cause de la guerre de Crimée, il a besoin d’hommes, il en prend où et comme il peut. Les fellahs ont une horreur invincible pour l’état militaire. Malgré leur misère, ils aiment le sol qu’ils cultivent pour d’autres, leur hutte de terre et les palmiers qui les ont vus naître. Pour les en arracher, il faut à tout prix employer la force. Si on annonçait par avance, comme chez nous, qu’on va, dans telle localité, procéder tel jour au recrutement, tous les hommes valides de cette localité prendraient la fuite et se retireraient momentanément dans le désert : c’est ce qui est arrivé plusieurs fois. Ne leur parlez pas de l’honneur du drapeau, de l’amour de la patrie, de la gloire militaire. Pour ces pauvres gens, attachés à la glèbe de père en fils et gémissant sous le joug d’un servage héréditaire, ce sont des mots vides de sens. Ils n’en font pas moins d’assez bons soldats, et, quand ils sont bien commandés, ils se battent avec plus de bravoure qu’on ne pourrait le supposer d’abord. Sobres et endurcis à la fatigue dès l’âge le plus tendre, ils se plient assez bien aux évolutions militaires. Une fois enrégimentés, ils finissent par oublier leur cabane et même les objets de leur attachement. Comme les liens de la famille sont beaucoup moins resserrés parmi les musulmans que parmi les chrétiens, à cause du divorce et de toute les conséquences qu’il entraîne, au bout de peu de temps leurs femmes contractent d’autres unions et ne songent pas plus à eux qu’ils ne songent à elles. S’ils retournent eux-mêmes dans leur village, ils reviendront peut-être avec d’autres affections et se construiront sans peine une autre hutte avec le limon du Nil et quelques branches de palmier entrelacées. Quant à leurs bras, le gouvernement ne les laissera pas oisifs, en les appliquant au travail de la terre, et sans rien posséder ils ne mourront pas néanmoins de faim dans une contrée où la nature est si libérale de ses dons, et où l’homme peut se contenter de si peu pour vivre. »

Depuis 1854, le même spectacle a plusieurs fois frappé mes yeux dans diverses contrées de l’Orient. Toujours il m’a vivement affligé ; mais, je dois le dire, il a fini par moins m’indigner contre l’autorité qui commandait et qui faisait exécuter de pareilles mesures. En effet, ce n’est point à elle seule qu’il faut s’en prendre d’un semblable état de choses et des iniquités sans nombre auxquelles il donne lieu, mais bien aux vices mêmes d’organisations inhérents à toute société musulmane. Les masses d’hommes que l’influence civilisatrice de la religion chrétienne n’a point pénétrées, et qui vivent en dehors de la bienfaisante atmosphère qu’elle répand nécessairement autour d’elle, sont comme fatalement condamnés à des abus de pouvoir et à des excès de servitude qui deviennent pour elle comme une loi normale et qui ne sont, au contraire, qu’exceptionnels pour les peuples chrétiens. Le seul moyen de civiliser l’Orient et d’y remédier insensiblement aux misères physiques et morales que l’on y rencontre de toutes parts, c’est d’y implanter peu à peu les germes féconds du christianisme. Je sais bien que plusieurs écrivains ont émis un avis contraire à celui que j’exprime en ce moment. Je lis, par exemple, dans les Lettres sur l’Égypte par M.J. Barthélemy Saint-Hilaire (Avertissement, p. 7) les lignes suivantes :

« L’Orient n’a point à se faire chrétien, et je crois que ce serait un bien mauvais service à lui rendre que de le pousser à répudier sa foi religieuse. Elle ne s’oppose point à ses progrès, quoi qu’en puisse penser le préjugé vulgaire. Le Coran, bien compris, peut suffire, et la grande unité de Dieu, qui y plane partout, le met en une communauté bien assez féconde avec le christianisme. Mais ce que l’Orient doit changer radicalement, ce sont ses mœurs déplorables, qui ne tiennent pas à la religion mahométane et qui l’avaient précédée malheureusement de plusieurs siècles. Il est vrai que si le mahométisme n’a point fait ces mœurs, il n’a point eu la force de les modifier. C’est à la civilisation européenne d’être plus heureuse et plus forte, si elle le peut. »

Ces paroles, j’en demande pardon au savant que je réfute ici, me semblent se contredire d’elles-mêmes. Comment ! vous reconnaissez que le mahométisme a été impuissant à corriger les mœurs de l’Orient, et, d’un autre côté, vous ne désirez pas qu’il fasse place au christianisme ! Vous attendez ce miracle de la civilisation européenne ; mais cette civilisation, en tant que moralisant les masses, n’est-elle point la fille du christianisme, et n’est-ce point la ruiner elle-même que de lui enlever cette base et se fondement indispensable ? Qu’on ne répète donc plus qu’il soit possible de civiliser l’Orient sans recourir à l’influence des idées chrétiennes. L’Europe pourra bien y établir ses chemins de fer, ses canaux, ses usines, ses fabriques ; mais, pour y réformer les mœurs, pour y régénérer réellement les peuples, qu’elle n’y prétende pas sans le secours du christianisme. Ce n’est point qu’il faille publiquement et partout y prêcher l’Évangile, ni surtout y employer la force pour seconder l’effort de nos missionnaires. Tout au contraire : le meilleur moyen, à mon avis, de civiliser l’Orient, c’est d’y faire précisément ce qu’y font nos congrégations religieuses, à savoir d’y préparer peu à peu, par l’éducation du peuple et des classes élevées et aussi par la charité et par le dévouement envers les malades et les indigents, l’esprit des masses à recevoir plus tard les précieux enseignements du christianisme.

Il est temps actuellement, après cette longue digression qui me paraît rentrer toutefois dans mon sujet, de revenir à l’île de Pharos et d’ajouter un mot sur la digue qui fut construite pour l’unir au continent.

Strabon nous apprend qu’à cause de sa longueur de sept stades, cette digue fut appelée Heptastade. Suivant Hirtius (de Bello civili, ch. CII), elle avait neuf cents pas, ce qui équivaut à peu près à la même étendue. On en attribue généralement la fondation, soit à Ptolémée Sôter, soit a Ptolémée Philadelphe. Très large sans doute à sa base, elle était plus étroite dans sa partie supérieure. C’était un chemin incessamment parcouru. Il était coupé par deux ouvertures ou deux canaux navigables que traversait un pont voûté sous lequel passaient les navires. Ce môle, par suite d’atterrissements continus, s’est élàrgi de plus en plus et est devenu, depuis la conquête des Turcs, le noyau de la ville musulmane. Avant la création d’une pareille jetée, Alexandrie n’avait qu’un port, celui que la nature elle-même avait formé entre le continent d’un côté et l’île de Pharos de l’autre. Aussitôt que l’Heptastade eut été terminé avec les deux ouvertures dont j’ai parlé, elle en eut deux, l’un à l’est, l’autre à l’ouest, communiquant ensemble au moyen de ces deux canaux. Le plus considérable des deux était alors le port Oriental, que les anciens appelaient le grand port, le second n’étant considéré que comme une dépendance et une sorte de succursale du premier. Occupons-nous donc d’abord de celui-ci, dont se servaient surtout les anciens, et autour duquel ils avaient construit leurs arsenaux, leurs principaux établissements et une foule d’édifices, notamment les palais des rois.

L’entrée en était très difficile, autrefois comme maintenant, mais l’intérieur en était très sûr, et le périmètre pouvait en être estimé à trente stades, évaluation qui n’est point éxagérée ; car si actuellement il est moins vaste, cela tient à l’élargissement progressif de l’Heptastade et à l’ensablement d’une partie de ses bords. Mais autant il était sûr et profond autrefois, autant il l’est peu de nos jours, et ce double changement, comme l’a parfaitement démontré M. Saint-Genis, ingénieur en chef des ponts et chaussées, dans son Mémoire sur Alexandrie, est dû à la même cause.

« Les vents du nord et du nord-est, dit-il, ont corrodé et élargi la passe, et ensablé avec ses débris l’intérieur du bassin en le laissant ouvert à toutes les agitations de la haute mer. Les rochers du promontoire Acrolochias, étant usés à leur partie supérieure, n’arrêtent plus la lame ; et l’entrée, quoique plus large qu’autrefois, du moins en apparence, n’en est pas plus facile : au contraire, elle n’est que plus trompeuse par la disparition de ces écueils qui existent toujours sous l’eau. Ce port, tourmenté par les vagues qui en labourent sans cesse le fond, est d’ailleurs encombré soit par les sables que les flots y amoncellent, soit par les pierres que les bâtiments stationnaires y ont jetées depuis des siècles pour se débarrasser de leur lest. Les gros navires n’y peuvent donc plus mouiller maintenant, et si les petits bâtiments peuvent encore y jeter l’ancre, ils y courent les plus grands périls quand la mer est tant soit peu agitée. »

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