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La Morale sans Dieu

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320 pages

Si l’on doit en croire les partisans d’une opinion qui fait beaucoup de bruit de nos jours, et qui annonce avec éclat sa victoire imminente, l’avenir de l’humanité serait le règne dans le monde de la morale dite indépendante, c’est-à-dire constituée d’une manière exclusive de toute idée de Dieu et de la vie future. Ceux qui soutiennent cette doctrine essayent de l’appuyer à la fois sur l’histoire du passé et sur la connaissance qu’ils prétendent posséder de la nature humaine et de ses instincts.

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Auguste-Théodore-Paul de Broglie

La Morale sans Dieu

Ses principes et ses conséquences

PRÉFACE

Il y a des sophistes, écrivait, il y a vingt-cinq ans environ, le père Gratry. Cette parole est aussi vraie, sinon davantage, qu’elle l’était du temps de cet éminent défenseur de la vérité chrétienne : l’œuvre justement reprochée aux sophistes d’Athènes, et qui consistait à saper les principes de la conscience et les saines traditions morales, au moyen de discussions stériles et d’argumentations fallacieuses, se poursuit sans interruption sous nos yeux. Seulement, ce sont d’autres vérités de bon sens, d’autres principes traditionnels qui sont attaqués aujourd’hui.

Le terrain de la discussion est changé ; le flot destructeur a fait des progrès. Il y a vingt-cinq ans, c’étaient la religion révélée et la philosophie spiritualiste qui étaient principalement attaquées par cette critique audacieuse autant que déloyale. Maintenant c’est contre la notion du bien, contre le principe du devoir, contre les nobles idées d’honneur et de vertu, qui seules élèvent l’homme au-dessus de la brute, qu’est dirigée cette critique sophistique.

Réfuter ces systèmes dangereux et coupables, montrer qu’ils sont aussi contraires aux vrais intérêts de l’humanité qu’à ses traditions immémoriales, leur retirer l’appui que leurs auteurs prétendent trouver dans certaines données hypothétiques faussement décorées du nom de science, tel est le but de ce travail.

Il n’est pas adressé seulement, ni même principalement aux philosophes de profession, ni aux logiciens et aux psychologues, mais à tous les honnêtes gens, à tous ceux qui croient que la vertu est le premier des biens et que ce bien doit être conservé au prix de tous les sacrifices. Il est adressé spécialement aux pères de famille et aux législateurs, à ceux entre les mains desquels sont remis l’organisation et l’avenir des deux grandes sociétés d’ici-bas, la famille et l’État. J’ai évité le langage technique des écoles modernes, j’ai laissé de côté les discussions trop subtiles et trop arides, les abus de la logique et les expériences portant sur des cas exceptionnels et monstrueux. J’ai cherché à m’appuyer sur les grands faits, sur l’évidence de l’histoire et sur l’évidence de la conscience.

L’ouvrage se compose de deux parties destinées chacune à combattre l’une des formes de la morale séparée de toute religion.

La première forme, la morale indépendante, consiste à détacher la morale de l’idée de Dieu sans altérer, ou en altérant le moins possible la morale traditionnelle. Les partisans de ce système prétendent conserver le caractère absolu du devoir et les principaux préceptes de l’Évangile, en leur enlevant l’appui de toute religion, aussi bien de la religion naturelle que de la religion révélée. Ils diraient volontiers : Rien ne sera changé en morale, il n’y aura que Dieu et l’Évangile de moins.

J’espère avoir montré dans la première partie de cet ouvrage que ce système, outre qu’il est contraire aux traditions séculaires de l’humanité, est une tentative chimérique, et qu’il est impossible d’effacer l’idée de Dieu, de supprimer l’Évangile et de conserver en même temps l’ancienne morale.

La seconde forme de la morale sans Dieu, la morale évolutioniste est tout autrement radicale. Elle consiste à supprimer, non seulement la base religieuse de l’ancienne morale, mais cette morale tout entière et à la remplacer par une prétendue morale scientifique excluant comme de vieux préjugés l’idée du devoir aussi bien que celle de Dieu, l’idée de l’obligation aussi bien que celle de la sanction. La pensée de ces nouveaux docteurs peut être formulée ainsi : Tout doit être changé en morale. La science doit remplacer toute foi, aussi bien la foi philosophique que la foi religieuse. L’homme, par suite du progrès des lumières, sera dispensé d’être vertueux ; l’expérience lui tiendra lieu de conscience.

Contre cette nouvelle forme de l’erreur, il serait oiseux d’en appeler à la. tradition. Les auteurs de ce système prétendent ouvertement en savoir plus que les sages des siècles passés et proposent leurs inventions d’hier pour remplacer les idées qui ont dirigé le genre humain dans sa poursuite de l’idéal, et pour lesquelles les martyrs du devoir ont sacrifié leur vie.

Il serait mutile également, en discutant avec eux, d’entreprendre de prouver que les préceptes anciens de la morale et l’idée du devoir ne sont pas conciliables avec leur doctrine. Ils en conviennent eux-mêmes ; c’est précisément le changement des idées anciennes qui est le but de leurs efforts ; la variabilité et la contingence de la morale est leur thèse favorite.

Mais il est possible de réfuter ce système en en développant les conséquences et en montrant que les principes sur lesquels on a voulu le fonder sont faux.

Il est possible de prouver que si la vieille morale ne saurait se passer de l’idée de Dieu, une société civilisée à un degré quelconque ne saurait se passer de la vieille morale, que le changement de l’axe du monde moral que proposent si hardiment les théoriciens de l’évolution aurait, s’il était réalisable, des conséquences analogues à celles qu’entraînerait le déplacement brusque de l’axe de la terre, que les édifices sociaux s’écrouleraient et qu’une barbarie, pire que l’état actuel des peuples les plus sauvages, suivrait nécessairement la diffusion universelle des nouvelles doctrines.

Il est possible également de prouver, en remontant plus haut que l’histoire, et en cherchant dans la nature humaine impartialement étudiée les traces de son origine divine, que l’homme a toujours été et sera toujours ce qu’il est, un être raisonnable, libre et moral, et que la notion du devoir et l’idée du bien ne sauraient être le produit du développement progressif des instincts des animaux.

C’est cette double démonstration que j’ai essayé de faire et que je soumets au jugement du bon sens général et de la conscience publique,

PREMIÈRE PARTIE

LA MORALE INDÉPENDANTE

CHAPITRE I

PRINCIPE RELIGIEUX DE LA MORALE DE L’ANTIQUITÉ

Si l’on doit en croire les partisans d’une opinion qui fait beaucoup de bruit de nos jours, et qui annonce avec éclat sa victoire imminente, l’avenir de l’humanité serait le règne dans le monde de la morale dite indépendante, c’est-à-dire constituée d’une manière exclusive de toute idée de Dieu et de la vie future. Ceux qui soutiennent cette doctrine essayent de l’appuyer à la fois sur l’histoire du passé et sur la connaissance qu’ils prétendent posséder de la nature humaine et de ses instincts.

Ils invoquent le témoignage de l’antiquité : en même temps, ils se flattent de deviner et d’annoncer l’avenir du genre humain. Ils prédisent la ruine totale des traditions chrétiennes, auxquelles devrait être substituée une nouvelle morale qu’ils appellent morale scientifique.

Quelle est la valeur de ces prétentions ? Quel est le témoignage véritable de l’histoire sur cette grande question du principe de la morale ? Que serait, si elle s’établissait, la morale sans Dieu ? C’est ce que nous allons examiner avec impartialité en exposant d’abord la thèse soutenue par ces prétendus réformateurs du monde, et en essayant ensuite d’en discuter la valeur.

Distinguons d’abord deux théories historiques différentes l’une de l’autre et qui aboutissent au même terme, c’est-à-dire qui font de l’athéisme et du matérialisme l’avenir nécessaire de l’humanité.

La première théorie, celle qui se rattache aux principes posés par Auguste Comte, enseigne qu’il y a dans l’histoire du monde une évolution nécessaire. La morale païenne, la morale chrétienne et la morale indépendante seraient les trois moments de cette évolution. Ce seraient les trois degrés d’un progrès continu, les trois phases d’un développement fatal de l’humanité. La troisième, définitive et parfaite, serait le couronnement des deux autres.

Les partisans de cette théorie ne contestent pas l’immense supériorité de la morale chrétienne sur la morale païenne. Ils reconnaissent que l’établissement du christianisme a été un très grand progrès moral et social, mais ils attendent un nouveau progrès, une nouvelle émancipation de la raison et de la conscience humaine. Auguste Comte, conformément à ce principe, a voué à l’exécration, comme ennemis du progrès, à la fois Julien l’Apostat et Napoléon Ier, le premier pour avoir tenté de restaurer le paganisme, le second pour avoir essayé de ramener les esprits vers la religion de Jésus-Christ.

Selon une autre théorie plus directement hostile au christianisme, et qui fait le fond de certains opuscules qui professent cyniquement l’athéisme absolu1, la morale païenne serait, quant aux principes, à peu près semblable à la morale indépendante, c’est-à-dire séparée de l’idée religieuse ; elle serait, d’autre part, quant à ses prescriptions pratiques, identique à la morale chrétienne, sinon supérieure. Le christianisme, bien loin d’être un progrès, n’aurait apporté à l’humanité que le joug d’une idée oppressive, celle d’un Dieu créateur et souverain maître, et l’intolérance qui en est la suite. La destruction de cette tyrannie ne ferait que remettre l’humanité dans l’heureuse liberté de penser dont elle jouissait au temps de l’antique philosophie, sans lui faire perdre aucun de ses principes vitaux, et sans changer la règle morale qui gouverne la vie humaine.

Les partisans de ces deux théories se retrouvent d’ailleurs d’accord pour affirmer que nous allons prochainement assister à une révolution dans les principes qui gouvernent la conscience analogue à celle qui s’est produite au commencement de notre ère, mais plus profonde et plus radicale encore. Selon la pensée des uns et des autres, l’humanité serait appelée, pour la seconde fois, dans le cours de son orageuse destinée, à brûler ce qu’elle avait adoré jusque-là, à faire table rase de son passé, à rejeter ses traditions antiques, et à reconstruire sur des fondements nouveaux le grand assemblage d’intérêts, de sentiments, de croyances et de doctrines qui réunit les hommes d’une même époque en une seule société.

Ce qui donne à cette question historique et philosophique un intérêt si actuel, c’est que cette grande révolution n’est pas seulement prévue, annoncée, saluée d’avance avec enthousiasme par les adeptes de ces doctrines nouvelles, mais qu’ils s’efforcent dès à présent de mettre leur pensée à exécution et de commencer pratiquement cette profonde transformation de la société. A l’exemple des premiers empereurs chrétiens, de Constantin et de ses successeurs, qui ont lentement sapé le polythéisme par des lois de plus en plus favorables à la religion nouvelle jusqu’au jour où il a été possible à Théodose de fermer les temples et d’interdire le culte des idoles, les sectateurs de cette doctrine contraire à toute idée de Dieu et de la vie future s’efforcent d’effacer graduellement des lois, des usages et surtout de l’instruction des enfants, tout ce qui rappelle les croyances qu’ils détestent et qu’ils voudraient voir anéantir. C’est un plan systématique qui s’accomplit avec une lenteur calculée, mais sans jamais s’arrêter ni s’écarter de la route tracée à l’avance.

Il est donc éminemment utile de soumettre à la critique du bon sens et de la conscience droite, éclairée par l’histoire véritable, cette théorie qui fait de l’athéisme le terme du progrès de l’humanité et cette tentative audacieuse de changer les bases séculaires de la morale.

Je vais examiner d’abord s’il est vrai qu’il y ait entre la morale antique et la morale indépendante identité de principes, si l’humanité a jamais pu vivre sans croire que la loi de la conscience dépend d’un principe supérieur et divin. Je chercherai ensuite à apprécier cette morale de l’antiquité, à voir ce qu’elle contenait de bon, quelles étaient ses imperfections et ses lacunes, el à mesurer la grandeur de la transformation sociale produite par la prédication des apôtres.

Enfin, éclairé par l’histoire du passé, j’étudierai la morale indépendante en elle-même, et j’examinerai ce qu’il faut penser de cette nouvelle transformation morale que nos adversaires préparent, si elle est possible, et dans ce cas, quelles en seraient les conséquences.

I

Quels étaient les principes fondamentaux de la morale de l’antiquité ? Sur quelles bases reposaient les croyances morales des différents peuples avant l’apparition de l’Évangile ?

Il est impossible de répondre par une formule unique et par une définition simple à une aussi vaste question.

Autres étaient, autres du moins pouvaient être, les croyances des peuples de l’extrême Orient et celles de la Grèce et de Rome. Autres ont pu être celles des premiers hommes, vivant encore à l’étal pastoral, et celles des sociétés savantes et civilisées. Autres peuvent et doivent souvent être dans une même société celles du peuple, et celles des hommes qui ont reçu une éducation complète. Autres peuvent être, encore dans une même société, celles des philosophes de profession, celles des prêtres et des historiens.

Une réponse unique, générale, absolue et simple est donc impossible. Mais ce que nous pouvons faire, c’est de choisir, parmi les peuples anciens et parmi les diverses époques de leur histoire, certains faits plus frappants et plus importants que les autres, et de tirer de ces enseignements partiels une réponse approximative qui sera amplement suffisante pour nous permettre d’apprécier les relations entre la morale antique et celle qu’on veut établir aujourd’hui.

Je vais parcourir d’abord les grandes religions de l’Orient, celles de la Chine, de l’Inde, de la Perse et de l’Égypte. J’examinerai ensuite celles de la Grèce et de Rome à l’époque de leur splendeur, je chercherai enfin si la philosophie grecque, qui, dans les époques plus récentes, a remplacé les religions antiques dans le rôle d’éclairer et de gouverner les consciences, a réellement appliqué le principe de la nouvelle morale exclusive de toute idée religieuse.

Le résultat de ce rapide voyage à travers les diverses régions du monde et les diverses époques de l’histoire est assez important pour qu’il vaille la peine de l’entreprendre.

II

Commençons par la Chine, ce pays essentiellement traditionnel et stationnaire, dont les annales tout à fait authentiques remontent jusqu’à plusieurs siècles avant l’ère chrétienne2.

Le principe reconnu de la morale, c’est la volonté et l’ordre d’un être supérieur à l’homme. Cet être, c’est le Ciel, Dieu suprême auquel l’empereur de la Chine, qui se déclare son fils, doit faire à certaines époques de solennels sacrifices. Le ciel, aux yeux des Chinois, n’est pas simplement la voûte visible qui termine l’atmosphère, c’est un pouvoir moral, c’est un être vivant qui veut le bien et le récompense, qui défend le mal et le punit. Les Chinois considèrent la voûte du ciel, tantôt comme le corps, tantôt comme le vêtement de cet Être suprême. Les superstitions chinoises, tout étranges et puériles qu’elles soient, sont la preuve de cette croyance. Lorsqu’ils voient une-éclipse ou quelque météore extraordinaire, ils se disent : le Ciel est irrité contre les fautes des hommes, et se hâtent de chercher des moyens d’expiation.

L’idée d’une rétribution future faisait-elle partie des croyances de la Chine antique ? Cela est moins certain, et les auteurs sont partagés. Néanmoins, le culte des ancêtres, le soin si grand attaché à la sépulture des cadavres, le désir manifesté par les habitants de cette contrée d’être enterrés dans leur patrie, sont des signes d’une croyance au moins vague à. la survivance des défunts. Les livres chinois nous assurent que l’homme est puni dans sa postérité, que le juste a des fils pieux et heureux, que le méchant voit sa race disparaître. Mais, selon les idées antiques, le châtiment de la postérité retombe sur le chef de la famille même du défunt. Celui dont la race disparaît est privé des honneurs du culte domestique, et il n’est pas possible de douter que les anciens ne crussent que le défunt souffrait de cette privation. C’était donc, au moins indirectement, une rétribution après la mort. En tout cas, nous sommes bien loin de la morale indépendante3.

Le témoignage de l’Inde est plus frappant encore. Ici, c’est l’idée d’une autre vie et d’un autre monde qui s’empare des esprits avec tant de force qu’elle fait presque oublier le monde actuel où nous vivons.

La branche de l’antique race des Aryas qui s’est établie sur les bords de l’Indus et du Gange se distingue des autres branches de la même race, de celles qui sont venues coloniser, sous le nom d’Hellenes et de Latins, les bords de la Méditerranée, et de celles qui se sont poussées l’une l’autre à travers les forêts de l’Europe encore sauvage, Celles, Germains et Slaves, par un caractère éminemment religieux.

Ces peuples, nous dit le grand indianiste Max Müller, sont absorbés dans les luttes de la pensée ; leur passé, c’est le problème de la création ; leur avenir, c’est le problème de l’existence future ; et le présent, qui devrait fournir la solution des deux problèmes, semble n’avoir jamais attiré leur attention ni éveillé leurs facultés. Il n’y a jamais eu de nation croyant si fermement à un autre monde et si peu préoccupée de celui-ci.

Dans un peuple si religieux, la morale ne saurait avoir le caractère purement humain et terrestre que nos modernes philosophes veulent lui donner. Elle vient d’en haut, elle vient d’une puissance supérieure, et elle a pour sanction les récompenses et les châtiments d’une ou de plusieurs existences futures.

Cette union de la morale et de la religion se rencontre à toutes les époques de l’Inde.

Quinze siècles avant l’ère chrétienne, lorsque les Aryas, descendant des montagnes de l’Asie centrale et ignorant encore la mer, chantaient des hymnes à leurs dieux, ils adoraient le Dieu du ciel, Varuna, et lui adressaient cette belle prière d’un accent biblique4.

« Comment puis-je m’élever jusqu’à Varuna ? Voudra-t-il accepter mon offrande sans déplaisir ? Je m’adresse à Varuna, désirant connaître mes péchés. Je vais interroger les sages. Les sages me disent tous la même chose : C’est Varuna qui est irrité contre toi. »

Écoutez encore ces paroles qui rappellent le catéchisme du chrétien5.

« Le grand maître de ces mondes voit, comme s’il était tout près : ce que deux personnes disent tout bas, assises l’une près de l’autre, Varuna le sait, et il est là le troisième. Celui qui s’enfuirait par-delà le ciel n’échapperait pas pour cela au roi Varuna. L’homme qui a commis l’injustice tombera dans les filets meurtriers de Varuna, qui sont tendus sept par sept et en triple rang. »

Voici maintenant un hymne qui permet de juger de la croyance des Aryas à l’immortalité de l’âme. C’est un hymne au dieu Soma : cette divinité, selon le singulier mélange de fétichisme et d’idées élevées qui caractérise cette religion, s’identifie avec la libation du sacrifice. Mais elle est aussi considérée comme identique à l’ambroisie, à cette nourriture mystérieuse qui, selon les antiques traditions, produisait l’immortalité6.

« Là où est l’éternelle lumière dans la région du soleil, dans ce monde immortel, impérissable, fais-moi habiter, dieu Soma.

Là où se trouve l’endroit secret du ciel, où sont les puissantes eaux, où la vie est libre, dans le troisième ciel, où les mondes sont radieux, là, rends-moi immortel.

Où il y a bonheur et délices, où résident les plaisirs et la joie, où sont accomplis les plus chers de nos désirs, là, rends-moi immortel. »

Les justes, suivant, ces antiques croyances, vont dans un lieu de délices, dans une région lumineuse. Yama, le chef de la race humaine, le premier qui a passé par la mort, est roi de cet empire ; : autour de lui, les âmes des bons se rassemblent sous un arbre mystérieux pour y vivre dansune paix parfaite. Quant aux méchants, ils sont jetés dans un gouffre profond ; là sont précipités ceux qui n’obéissent à aucune loi, ceux qui n’offrent pas de sacrifices, ceux qui violent les commandements de Varuna, ceux qui trompent leur prochain. Telles étaient les anciennes croyances de l’Inde.

Ces croyances se sont modifiées avec le temps, mais sans que la morale ait perdu son caractère religieux, sans que l’idée de la rétribution future se soit affaiblie. Au contraire, nous trouvons, quelques siècles après le temps où furent chantés pour la première fois ces hymnes mystérieux, une religion nouvelle, celle des Brahmanes. La base de cette religion, c’est la loi révélée du Véda, loi divine, infaillible, éternelle, dont l’interprétation est confiée au sacerdoce brahmanique.

La sanction de cette loi, c’est une série indéfinie d’existences successives, dans lesquelles les moindres fautes sont expiées par de terribles châtiments. L’âme coupable est condamnée à entrer dans des corps d’animaux ou dans des corps humains, mais dans une condition humiliante et douloureuse. Encore ne sont-ce que les moindres fautes qui sont punies de cette manière. Pour les fautes graves, les âmes renaissent dans des lieux de torture, dans des enfers superposés l’un à l’autre où elles subissent des supplices effrayants pendant de longs siècles ; ou bien encore elles sont condamnées à errer pendant des milliers d’années dans l’atmosphère, en subissant les tortures de la faim.

Cinq siècles avant l’ère chrétienne, un homme s’est levé dans l’Inde, s’est déclaré sauveur du monde et a cherché à renverser la terrible religion des brahmanes.

Çâkya-Mouni ou le Bouddha était athée. Il ne reconnaissait pas de créateur, et considérait les dieux révérés par les brahmanes comme des génies d’ordre inférieur. Sa religion a été une réaction contre le sacerdoce brahmanique. Il semble donc que toutes les circonstances se soient réunies pour porter le fondateur de cette nouvelle religion à enseigner une morale indépendante de toute idée religieuse, une morale purement humaine, semblable à celle que l’on veut établir aujourd’hui.

Eh bien, tout au contraire, il n’y a pas de morale plus dogmatique, plus religieuse dans son essence, que la morale fondée par cet athée. Cette morale ne dépend pas, il est vrai, des dieux brahmaniques, mais elle a pour principe une loi nécessaire et fatale, supérieure à l’homme, supérieure au Bouddha lui-même. Selon cette loi, toutes les fautes doivent être rigoureusement punies dans des existences successives. Le Bouddha a supprimé la béatitude future et l’a réduite au nirvâna, c’est-à-dire à un repos voisin de l’anéantissement, mais il a conservé la métempsycose comme châtiment des âmes, et a maintenu sans l’atténuer la doctrine des enfers du brahmanisme. Aussi la préoccupation exclusive du bouddhiste est elle d’éviter les châtiments futurs : c’est le mobile principal qui le pousse à faires de bonnes actions.

Nous possédons les monuments les plus authentiques relativement à cette persuasion des bouddhistes. Ce sont les inscriptions du grand roi Açoka-Piyadasi, conquérant de l’Inde, que l’on a nommé le Constantin du bouddhisme.

Ce monarque, après avoir persécuté les bouddhistes, embrassa la religion nouvelle et commença à la propager avec un grand zèle. Voici ses propres paroles, gravées sur la pierre, qui sont parvenues jusqu’à nous :

« Le roi Piyadasi ne juge pas que la-gloire et la renommée apportent grand profit, excepté cette gloire et cette renommée qu’il recherche, à savoir que, dans le présent et l’avenir, le peuple pratique l’obéissance à la religion, qu’il observe les devoirs de la religion. Tous les efforts que fait le roi Piyadasi, tous sont en vue de la vie future. La pratique de la loi n’est pas liée au temps, elle assure pour l’autre monde une infinie moisson de mérites7. »

Un autre édit du même roi est destiné à assurer aux condamnés à mort le temps et les instructions nécessaires pour se préparer à la mort et pour éviter les châtiments futurs8.

Ces inscriptions, déchiffrées en notre siècle, ne semblent-elles pas être une sorte de protestation venant de l’antiquité païenne contre les violations inouïes des droits de la conscience dont nous sommes témoins aujourd’hui ? En tout cas, ce n’est pas à la cour du roi Açoka, que nos modernes docteurs pourraient espérer faire triompher leurs idées. Voici d’autre part ce qu’un livre bouddhiste de Ceylan dit au sujet des sceptiques :

« Si un homme dit : Il n’y a pas de récompenses futures pour les bonnes œuvres, il n’y a pas d’existence après celle-ci, la loi du Bouddha n’est pas bonne, cet homme est un sceptique.

Le sceptique sera puni de l’une de ces. deux manières. Il renaîtra dans un corps d’animal ou dans l’enfer. Il y a cinq grands crimes, mais le scepticisme est plus grand que tous les autres.

A la fin d’une révolution de l’univers, ceux qui ont commis un des cinq grands crimes pourront être délivrés, mais, quant au sceptique, son supplice est éternel9. »

Si de l’Inde nous passons en Perse, nous trouvons la même doctrine exprimée d’une manière plus claire èt plus précise encore.

L’Avesta, livre sacré des Iraniens, est une révélation d’Ormuzd, Dieu créateur et principe de la morale. Il faut être pur pour ressembler à Ormuzd et pour lui plaire. Ormuzd est le vengeur du crime, il récompense la vertu. L’idée de la vie future existe aussi dans ces livres sacrés sous une forme particulièrement touchante. Voici ce que nous y lisons10 :

« Zoroastre demanda un jour à Ormuzd : « Esprit très saint, Créateur du monde visible, Être pur, lorsqu’un juste vient à mourir, où son âme séjourne-t-elle cette nuit même ? »

« Ormuzd répond : « Elle se pose près de la tête du cadavre, répétant les prières du salut pendant trois nuits »

« Lorsque la troisième nuit est écoulée, et que la lumière commence à paraître, l’âme de l’homme juste se trouve enveloppée d’un vent parfumé, et, au milieu de ces parfums, sa propre nature lui apparaît sous la figure d’une belle fille.

L’âme du juste lui adresse la parole et lui demande : Qui es-tu, ô la plus belle jeune fille que j’aie jamais vue ? » Alors sa nature lui répond : « Je suis tes bonnes pensées, tes bonnes paroles, tes bonnes actions. C’est toi qui m’as rendue, moi aimable déjà, plus aimable encore, moi belle déjà, plus belle encore, désirable, plus désirable encore. »

« L’âme du juste s’avance et fait un premier pas, elle se pose dans le lieu appelé bonnes pensées ; elle fait un second pas, se pose dans le lieu appelé bonnes paroles ; elle fait un troisième pas, et se pose dans le lieu appelé bonnes actions ; elle fait un quatrième pas, et se pose dans le lieu des lumières sans commencement. »

En quittant la Perse, nous entrons dans la Chaldée, là Babylonie, et les autres pays voisins de l’Euphrate. Les religions anciennes de ces pays sont encore peu connues. Voici cependant quelques textes, extraits des anciens monuments assyriens, que l’on ne lira pas sans étonnement :

« O Seigneur, mes fautes sont nombreuses, mes péchés sont grands, et la colère de Dieu m’a frappé de maladie, de langueur et de douleurs. O Seigneur, n’abandonnez pas votre serviteur dans les eaux du grand orage, saisissez sa main. Ces péchés que j’ai commis, couvrez-les en justice. »

Citons, à côté de celte sorte de psaume de la pénitence, un texte plus singulier encore sur la mort du juste.

« Liez le malade au ciel, car il va être arraché de la terre. Cet homme brave, qui était si fort, sa force est perdue. Ce serviteur fidèle, la force ne lui revient pas. Dans sa forme mortelle, il est dangereusement malade. Mais la déesse Ischtar (Astarté ou Vénus), qui, dans sa demeure, est affligée à cause de lui, descend de la montagne, inconnue des hommes. Elle vient à la porte du malade. Le malade écoute. Qui est là qui vient ? C’est Ischtar, la fille du dieu Lem, c’est Mardouk, le fils de Bel. Ils s’approchent du lit du malade, ils lui appportent une coupe de leur trésor céleste ; ils y versent une liqueur brillante. Cet homme juste, puisse-t-il maintenant s’élever ! Puisse-t-il briller comme cette coupe ! Que son vêtement soit brillant comme le pur argent ; qu’il brille comme le cuivre, qu’il puisse monter jusqu’au soleil, le plus grand des dieux, et que le soleil, le plus grand des dieux, reçoive son âme dans ses saintes mains11. »

On a retrouvé également, parmi les antiques monuments découverts dans la ruine des grandes villes des bords de l’Euphrate, la représentation figurée de l’enfer et des supplices des méchants.

Les religions plus récentes de la Chaldée, de la Syrie et de l’Asie Mineure manifestent d’une autre manière l’idée fondamentale que la morale est unie à la religion. Dans ces cultes, en général très corrompus et très cruels, se retrouve l’idée d’une purification de l’âme, nécessaire pour arriver à la félicité céleste. Les baptêmes étranges, les rites mystérieux destinés à effacer les péchés, abondent dans ces religions, et c’est de là que ces cérémonies se sont répandues plus tard dans la Grèce et à Rome.

Nous arrivons enfin à la contrée dont l’histoire, appuyée sur ces monuments indestructibles, remonte aux certitudes plus haut que toute autre histoire, à l’Égypte.

Là, les relations entre la morale et la religion sont très étroites, l’idée de la vie future et de la rétribution qui doit suivre la mort sont évidentes, et le témoignage de l’antique civilisation des bords du Nil contre la morale nouvelle est écrasant. Partout on y rencontre l’idée de Dieu (nutar) ordonnant le bien, défendant le mal, récompensant le juste, punissant le méchant.

En voici quelques exemples :

Si un homme se comporte avec orgueil il sera humilié par Dieu qui lui donne la force.

Si vous êtes sage, élevez votre fils dans l’amour de Dieu.

Dieu aime l’obéissance et hait celui qui désobéit.

Que Dieu soit loué pour tous ses dons. Dieu connaît le méchant ; il punit le méchant et le frappe jusqu’au sang12.

On pourrait multiplier ces textes indéfiniment. Il en est en outre un monument plus frappant encore de la morale religieuse de l’Égypte, c’est le livre des morts, cette espèce de catéchisme que l’on trouve dans les tombes, et qui décrit le jugement devant le tribunal d’Osiris.

Le défunt doit comparaître devant ce Dieu et ses redoutables assesseurs : il doit proclamer devant ce juge qui voit le fond des coeurs la pureté de son âme, en répétant une longue formule qui contient la série des vertus qu’il a pratiquées et des fautes qu’il a évitées. Nulle part peut-être, sauf dans l’Évangile, on ne rencontre un ensemble plus parfait de préceptes de morale, et nulle part aussi la sanction rigoureuse du bien et du mal n’est plus clairement affirmée. Le défunt qui a été reconnu juste devient un dieu : identifié à Osiris, il monte dans la barque du soleil et s’en va dans les régions bienheureuses de l’Occident ; le coupable tombe dans les régions infernales, où il subit d’horribles supplices et se trouve livré entre les mains cruelles de démons et de monstres.

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