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La pensée chrétienne face à la mondialisation néolibérale

De
284 pages
La mondialisation constitue un défi pour l'homme d'aujourd'hui et interroge la foi et la praxis chrétiennes. Face à l'effondrement des systèmes idéologiques, la pensée chrétienne peut en retour aider l'homme à mieux vivre dans l'espace-temps mondial et contribuer à une critique de la mondialisation libérale, à partir des Ecritures et de l'enseignement social de l'Eglise. L'Eglise a sans doute une occasion historique à saisir, en accompagnant le combat de toutes celles et ceux qui veulent humaniser la mondialisation.
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La pensée chrétienne Loïc Laîné
face à la mondialisation néolibérale
La croix, le globe et le marché
La mondialisation constitue un déf pour l’homme du début du
exxi siècle, et interroge la foi et la praxis chrétiennes. En retour, la
pensée chrétienne a quelque chose à dire dans ce phénomène,
et peut apporter sa contribution propre pour aider l’homme à
mieux vivre dans l’espace-temps mondial. Face à l’effondrement
des systèmes idéologiques et à la perte de tous repères éthiques, La pensée chrétienne qui laissent l’homme comme frappé de sidération, la pensée
chrétienne contribue à une critique de la mondialisation libérale,
une critique nourrie des Écritures et de l’enseignement social face à la mondialisation de l’Église.
L’Église a sans doute une occasion historique à saisir. Son néolibéralemessage économique et social peut entrer en résonance
profonde avec les interrogations de nos contemporains. Elle
peut contribuer à mobiliser toutes les énergies de la réfexion et
La croix, le globe et le marché de l’action pour envisager une remise en cause en profondeur
de nos modes de vie, de nos façons d’habiter le monde et de
vivre ensemble, pour accompagner le combat de toutes celles
et ceux qui veulent construire une alternative à la mondialisation
libérale, de toutes celles et ceux qui veulent humaniser la
mondialisation.
Loïc Laîné, né en 1959, est professeur agrégé en économie et
gestion, et diacre permanent du diocèse de Nantes. Il enseigne
le commerce international et le commerce équitable. Le présent
ouvrage constitue le texte de son mémoire de licence canonique en
théologie (Université catholique de l’Ouest).
ISBN : 978-2-296-99757-8
28 e
La pensée chrétienne face à la mondialisation néolibérale
Loïc Laîné
La croix, le globe et le marché





La pensée chrétienne
face à la mondialisation néolibérale
Loïc La n





La pensée chrétienne
face à la mondialisation néolibérale

La croix, le globe et le marché














??Ouvrages du même auteur :

La Mondialisation, Paroles de Chrétiens. Diocèse de Nantes, Service de
Formation (collectif), Nantes, janvier 2009.
























© L'Harmattan, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99757-8
EAN : 9782296997578 Remerciements


Merci d'abord à Fred Poché pour ses précieux conseils de
lecture, qui m'ont permis d'élargir le champ de ma réflexion,
pour sa relecture attentive du travail, et ses encouragements
constants et amicaux dans ma recherche.

Merci également à Armand Guézingar, pour ses remarques,
qui m'ont permis quelques ajustements bien utiles, et à Thomas
Alféri, pour sa lecture de mon travail.

Un merci très spécial à Jean-Yves Calvez, qui à l'occasion
d'une conversation amicale dans la petite église de Larche (04),
il y a quelques années, m'avait chaleureusement encouragé à
poursuivre des études en éthique économique et sociale, et
proposé sa disponibilité.

Merci à Ignace Berten et Cécile Renouard, pour leurs
indications bibliographiques et leurs encouragements.

Merci à Bernard Hervouët, pour son soutien, à François
Renaud, et à tous les membres du groupe Économie Paroles de
Chrétiens, du diocèse de Nantes, avec qui j'ai commencé
l'aventure de la réflexion sur la mondialisation.

Merci à tous les publics rencontrés à l'occasion des
interventions réalisées aux quatre coins du diocèse de Nantes,
qui m'ont permis d'affiner la réflexion.

Merci à Isabelle, mon épouse, et à Jonathan, Claire-Marie,
et Louve, pour leur patience chaque fois que leur père et grand-
père était occupé sur son ordinateur... Introduction

« Le récit des Temps Modernes se lit comme un long
commentaire à la phrase : 'In hoc signo vinces' – il ne s'agit plus
à présent du signum crucis, mais du signum globi. Le signe du
globe l'emporte sur celui de la Croix – dans cette phrase est
contenue l'histoire. Tant que la croix et le globe se situaient au
même niveau, l'issue de l'histoire pouvait paraître incertaine.
Avec la fin de la manœuvre de dépassement qui relègue la croix à
la deuxième place se referme le champ sur lequel le phénomène
“histoire” a pu se dérouler.»
Peter Sloterdijk, Le palais de cristal,
Maren Sell Editeurs, 2006, p. 232.

Faut-il ajouter un épisode supplémentaire à la rivalité évoquée
par le philosophe allemand entre le signum globi et le signum
crucis ? Après avoir assisté au dépassement de la croix par le
globe, assistons-nous aujourd'hui à la victoire finale du marché ?
La victoire du signum mercati constituerait alors la marque
propre de l'entrée de l'humanité dans la post-modernité. Une ère
caractérisée par la fragmentation de l'individu et des sociétés,
dominée par l'utilitarisme et l'individualisme, où l'économie
e mondiale est livrée aux seules forces du marché. En ce 21 siècle
commençant, les missionnaires de la croix, compagnons (et
complices ?) des conquérants du globe, après avoir été bousculés
par les promoteurs de la raison et de la science, seraient
définitivement vaincus par les traders du commerce et de la
finance mondialisés. La religion doublement millénaire aurait
1d'ailleurs fait son temps : les nouveaux évangélistes du marché
lui ont déjà largement substitué le credo néolibéral. « There is no
alternative », aurait déclaré Margaret Thatcher, pour signifier le
caractère nécessaire et bénéfique du modèle de capitalisme
mondialisé. Toute autre direction serait vouée à l'échec...
Pourtant, le contexte de crises multiples que nous traversons,
financières, économiques, alimentaires, écologiques, marque déjà

1 Keith DIXON, Les évangélistes du marché, Raisons d'agir, 1998.
9 les limites du modèle, confronté à l'explosion des inégalités
sociales et à la finitude des ressources de la planète. La victoire
du signum mercati est-elle le dernier mot de l'histoire, ou peut- on
considérer que la voix des disciples du Verbe peut encore être
entendue dans le contexte d'un monde globalisé en crise ?

L'objet de cet ouvrage est précisément de rendre compte d'un
discours, celui développé par les penseurs chrétiens, théologiens
et représentants du Magistère. Ils ont su se saisir du défi que
constitue la mondialisation pour leurs contemporains, défi qui
interroge la foi et la praxis chrétiennes. En retour, la pensée
chrétienne a quelque chose à dire dans ce contexte, et peut
apporter sa contribution propre pour aider l'homme à mieux vivre
dans l'espace-temps mondial. Face à l'effondrement des systèmes
idéologiques, à la perte de tous repères éthiques qui est largement
pointée comme responsable de la crise majeure que connaît le
monde aujourd’hui, la pensée chrétienne peut apporter un regard
spécifique sur les phénomènes. Avec d'autres, elle peut contribuer
à chercher des solutions pour rendre la mondialisation plus
humaine, et ouvrir des perspectives pour un nouveau vivre
2ensemble au temps du monde fini .
Depuis les années 80, l'enseignement social de l'Église a su se
renouveler. Jean-Paul II, dans ses encycliques sociales, n'a pas
hésité à tenir un discours très critique sur le capitalisme et ses
dérives ultra-libérales. Des laïcs se sont engagés visiblement sur
le terrain de l'économique et du social, et les mouvements
d'Église et ONG catholiques se sont positionnés, aux côtés
d'autres associations, dans le combat contre la mondialisation
libérale. La contribution des mouvements se réclamant plus ou
moins explicitement du christianisme, et singulièrement du
catholicisme, a été importante dans les Forums sociaux
mondiaux. D'autres mouvements catholiques, sans s'associer au
courant altermondialiste, ont su au nom des principes de
l'Évangile et de l'enseignement social porter un regard très
critique sur les effets négatifs de la mondialisation, tout en

2 AZAM, Geneviève, Le temps du monde fini, Les liens qui libèrent,
Paris, 2010.
10 soulignant ses apports, et en émettant des propositions
intéressantes pour la rendre plus humaine.
Avec un groupe de chrétiens du diocèse de Nantes, nous
avons commencé à travailler sur cette question. Ce travail a
3abouti à la publication en janvier 2009 d’un petit ouvrage . Cette
publication a été l'occasion de nombreux échanges dans les
paroisses et mouvements de Loire-Atlantique. Ils m'ont permis de
vérifier l'attente d'éléments de réflexion solides, éclairés par
l'Évangile et l'enseignement de l'Église, de la part de militants
engagés au nom de leur foi dans la vie de leur paroisse, dans des
mouvements d'Action catholique, des associations caritatives, des
organisations syndicales ou politiques... Le plus souvent, nous
sortions tous renforcés de ces échanges, et confortés dans la
conviction que nos engagements en faveur d'une société plus
humaine n'étaient pas inutiles, mais au contraire confirmés et
soutenus par l'Église.
C'est donc nourri de la richesse de tous ces échanges que j'ai
souhaité poursuivre la réflexion en honorant proprement la
dimension théologique. L'occasion m'en a été donnée par une
recherche en théologie conduite à l'Université catholique de
l'Ouest, à Angers. Le présent ouvrage est le fruit de ce travail. Il
s'agit d'un travail de théologie contextuelle, c'est à dire une
réflexion théologique qui, sans prétendre à l'universalité de
l'approche classique ou dogmatique, s'inscrit délibérément dans
un contexte, une situation historique, sociale, économique,
culturelle, écologique... L'approche contextuelle, assez peu
pratiquée en France, mais mieux connue dans les pays anglo-
saxons, ou dans les pays du Sud, « considère que les
changements historiques ont une grande importance » et que
« les particularités du contexte constituent un ingrédient actif de
4la praxis théologique. » Un auteur comme Douglas J. Hall estime
que les grands théologiens se sont penchés sur l'Évangile à partir
d'une perspective définie par les conditions d'existence dans
lesquelles ils se trouvaient, ce qui a permis à leur théologie

3 Diocèse de Nantes, Service de Formation (coll.), La
Mondialisation, Paroles de Chrétiens, Nantes, janvier 2009.
4 HALL, Douglas J, On contextuality in Christian Theology, Toronto
Journal of Theology, 1 (1), 1985, p. 5.
11 d'offrir des réponses pertinentes aux questions de leurs
5contemporains . L'approche contextuelle en théologie prend donc
acte du fait que l'existence chrétienne est toujours enracinée : la
foi est imbriquée dans la vie, et la réflexion théologique doit en
conséquence se mesurer aux conditions concrètes et historiques
de la vie des gens.

Quel est donc le contexte qui marque les conditions
d'existence de nos contemporains ? Incontestablement, le
phénomène que nous appelons mondialisation constitue l'un des
changements historiques majeurs que nous traversons.
Comment se situe la pensée chrétienne dans ce contexte ?
Notre hypothèse est qu'elle contribue à une critique de la
mondialisation libérale, critique nourrie des Écritures et de
l’enseignement social de l'Église. L'Église a sans doute là une
occasion historique à saisir. Son message économique et social
peut entrer en résonance profonde avec les interrogations de nos
contemporains, dans le contexte de profonde remise en cause
qu'engendrent les crises économiques et écologiques, qui sont
toutes deux, comme le disait déjà Jean-Paul II, avant tout des
crises morales. En s'engageant dans ce débat, l'Église peut
d'abord rendre un service indispensable à l'humanité, bien dans
l'esprit du concile Vatican II. Elle peut y saisir également
l'opportunité de trouver une place légitime à intervenir dans le
débat public. Relever ce défi est d'autant plus urgent que cette
place est contestée par certaines interprétations restrictives de la
laïcité, conjuguées à une volonté propre à la pensée dominante de
confiner le religieux à la stricte sphère privée. « Jamais, depuis
des décennies, et sans doute des siècles, elle n’a eu une telle
occasion de relancer son discours pour être la première à porter
au cœur des hommes une espérance de grande alternative
6sociale. » Il y a là un enjeu majeur pour la réflexion théologique,
en dialogue avec l'apport des philosophes et des économistes,
ainsi que des personnes engagées sur le terrain des réalités
économiques et sociales.

5 Voir BAUM, Gregory, La théologie contextuelle de Douglas Hall,
Laval théologique et philosophique, vol. 46, n° 2, 1990, p. 149-165.
6 DEUSSY, Patrick, Marx est mort, Jésus revient, Paris, Bourin
Editeur 2003, p. 226.
12
Comment se saisir de la question ?
Il convient d'abord de définir ce que nous entendons par
mondialisation. Le terme est apparu dans la langue française au
début des années 80, dans des travaux économiques et
géopolitiques. Il désigne l'élargissement du champ d'activité des
agents économiques (entreprises, banques, Bourses) du cadre
national à la dimension mondiale. Il s'agit d'un « phénomène qui
tend à accroître l'interdépendance des économies dans un
système de marché à dimension mondiale. Elle affecte la sphère
réelle de l'économie, c'est-à-dire la production et la
consommation des biens et des services, de même que la sphère
7financière (monnaies et capitaux). » Cette définition est un peu
trop restrictive, puisqu'elle insiste sur la dimension économique
du phénomène. Dans cet ouvrage, la mondialisation sera
analysée non seulement comme un nouveau stade du
développement du système économique mondial, mais surtout
comme un processus beaucoup plus vaste, comprenant le nt des techniques d’information, de communication,
de production et de transport. Ce processus déborde très
largement le seul cadre des activités économiques et sociales,
pour concerner l'ensemble des dimensions de la vie de nos
contemporains. Il n'y a donc pas une mondialisation
(économique), mais des mondialisations, culturelles, religieuses,
écologiques... Les anglo-saxons parlent de globalization, terme à
connotation essentiellement économique. En français, on utilise
deux termes : globalisation désigne la dimension surtout
économique du phénomène, et mondialisation exprime une
compréhension plus spatiale. C'est cette signification qui sera
privilégiée.
La façon dont se développe le processus actuel est bien
caractérisée : c’est une mondialisation libérale. Elle est portée par
un système philosophique, idéologique, et politique, le
néolibéralisme. Il a imposé ses valeurs propres, et supprimé les
obstacles aux échanges commerciaux et financiers, pour donner

7 Encyclopédie Larousse, article mondialisation,
http://www.larousse.fr/encyclopedie/nom-commun-
nom/mondialisation/71051.
13 priorité au commerce sur toutes les autres considérations. Ce
processus n’est donc pas seulement économique : il s’agit aussi
d’une réorganisation éthique. « C’est ce type particulier de
mondialisation – la mondialisation libérale – qui est contestée
8dans des lieux devenus symboles : Seattle, Porto Alegre… ».
J'analyserai le nouveau contexte créé par la mondialisation
libérale en regardant la réalité du monde d’aujourd’hui. Que nous
arrive-t-il ? L’homme contemporain est souvent déboussolé par
les bouleversements intervenus au tournant du millénaire. Il peut
rester sidéré face à un monde globalisé qu’il ne sait plus lire. Ces
bouleversements concernent le plan politique, le plan
économique, le plan financier, le plan écologique, mais aussi à
bien des égards le plan culturel, le lien social, la place de
l’individu dans la société. « Il n’y a plus de centralité, il n’y a
plus de finalité […] Le socle commun à toutes ces pertes de sens
reste celui de la mondialisation.9» A partir de la réflexion de
quelques philosophes et politologues, nous essaierons de mieux
ecomprendre ce qui a changé dans ce monde du début du 21
siècle, et qui interpelle le chrétien..
Dans la seconde étape de la réflexion, nous chercherons donc
à comprendre comment la réflexion théologique s'est développée
dans ce cadre nouveau constitué par l'espace-temps mondial.
Certains auteurs, appartenant à des courants théologiques divers,
se sont risqués à prendre en compte ce contexte nouveau pour se
saisir des questions qu'il posait à la foi chrétienne. Ils ont aussi
essayé d'éclairer le processus et les changements qui
l'accompagnent à partir de la tradition chrétienne. Cette réflexion
a souvent été nourrie par un engagement de proximité avec les
réalités économiques et sociales, et notamment le souci des plus
pauvres. « Seuls des gens insérés dans la pratique peuvent penser
et réfléchir théologiquement ; la théologie se situe à
l’intersection de la foi chrétienne et de la pensée, de la culture,
des sentiments, des comportements des gens à un moment
historique déterminé… Pour moi, faire de la théologie, c’est

8 LAVIGNE Jean-Claude ; BERTEN, Ignace, Mondialisation et
universalisme, Bruxelles, Lumen Vitae, 2003, p. 5.
9 LAÏDI, Zaki, Un monde privé de sens, Paris, Fayard, 1994, p. 20-22.
14 écrire une lettre d’amour au Dieu auquel je crois et au peuple
10auquel j’appartiens. »
La seconde partie de l'ouvrage consistera donc à regarder
l’état de la réflexion théologique autour de la mondialisation, à la
fois dans la théologie des pays du Nord, mais aussi en nous
confrontant aux écrits de quelques théologiens latino-américains
et africains.
La troisième étape de la réflexion portera sur les évolutions de
l'enseignement social de l'Église sur la question qui nous
préoccupe. Si cet enseignement ne prétend pas proposer une
troisième voie, un modèle économique proprement catholique, il
a pris nettement ses distances avec les deux modèles qui ont
e dominé la réflexion et les pratiques économiques pendant le 20
siècle. L'Église a d'abord condamné le socialisme marxiste,
incompatible avec la vision chrétienne de l’homme et de la
société. Le Magistère romain n'a pas non plus ménagé le
libéralisme, et sa critique s'est faite de plus en plus sévère à partir
de Paul VI et surtout de Jean-Paul II, libéré de la pression
communiste après la chute du modèle soviétique. C'est dans ce
contexte qu'un discours très critique a pu se développer sur les
effets pervers de la mondialisation libérale, à la fois dans les
encycliques sociales de Jean-Paul II, et dans les prises de position
des épiscopats locaux à partir des années 80. La troisième partie
exposera donc comment l'enseignement de l'Église a pris en
compte le phénomène de globalisation. On peut y trouver des
points d'appui très précieux pour lire les phénomènes, et porter
sur eux un regard critique. On constatera également que les res
novae apportées par les bouleversements du contexte contribuent
à une évolution de la réflexion magistérielle.
Le contexte d'un monde en crise continuant à se modifier très
rapidement, ce champ a encore besoin d'être approfondi par un
travail de réflexion en morale sociale. Le chantier est largement
ouvert, car la réflexion théologique et l'enseignement magistériel
doivent s'adapter régulièrement, dans un mouvement d'interaction
et de nourriture réciproque avec la praxis quotidienne.

10 GUTTIERREZ, Gustavo, Forum social mondial de Porto Alegre,
2003, Lyon, DIAL, Dossier 2645.
15


Première partie

Sortir de la sidération


« Sous des airs avenants et démocratiques,
et dès lors qu’il s’agit de vendre ou d’acheter,
toute considération morale traditionnelle
ou transcendantale tend à s’effacer.
eComme les idéologies qui l’ont précédé au 20 siècle,
le néolibéralisme veut créer un homme nouveau. »

Dany Robert Dufour,
Le Divin Marché,
Denoël, 2007


« Ce sont des aveugles qui guident des aveugles !
Or si un aveugle guide un aveugle,
tous les deux tomberont dans un trou. »

Évangile selon Saint Matthieu,
Chapitre 15, v.14


« Je suis persuadé que des citoyens informés seront plus
susceptibles d'exercer un certain contrôle pour limiter les abus
des intérêts particuliers, financiers et industriels, qui ont tant
dominé la mondialisation, et que les simples citoyens des pays
industrialisés avancés et ceux du monde en développement
ont un intérêt commun à faire "marcher" la mondialisation »

Joseph E. Stiglitz,
Un autre monde est possible,
Fayard, 2006

La mondialisation n'est pas un phénomène récent. Pour
certains, l'année 1492 sonne le début de cette mondialisation.
Elle a été précédée, du point de vue scientifique, par
l'arrondissement d'une planète que l'on croyait plate. Sans
remonter aussi loin, d'autres situent le commencement du
phénomène après la Seconde Guerre mondiale, quand les
sociétés occidentales ont commencé à opter pour une ouverture
des frontières, dans le cadre des accords du GATT. Sur le plan
économique, cette politique d'abaissement des barrières
douanières a permis un accroissement rapide des échanges
internationaux, qui a accompagné la croissance pendant la
période des Trente Glorieuses. Certains économistes font
d'ailleurs observer que ce phénomène d'ouverture des frontières
n'a en fait constitué qu'un rattrapage par rapport au niveau
d'échanges connu avant la Première Guerre mondiale, et
préfèrent parler de seconde mondialisation pour désigner le
phénomène contemporain.
Quoi qu'il en soit, tous les spécialistes s'accordent pour
parler d'une accélération du phénomène à partir du milieu des
années 80, et situer là une rupture dans l'imaginaire collectif.
C'est d'ailleurs à partir de la fin de cette décennie qu'on a
commencé vraiment à employer le terme mondialisation (ou
globalisation pour les anglo-saxons), pour désigner le
phénomène. Zaki Laïdi parle pour le caractériser d'entrée dans
le Temps Mondial.
Nous ne pouvons réduire notre approche de la
mondialisation à une lecture seulement économique, sociale et
même culturelle du phénomène. Une telle approche ne suffit pas
à comprendre ce qui arrive à notre contemporain : il a perdu ses
cadres de référence. La mondialisation a brisé les repères dans
lesquels il évolue. Ceci est vérifié dans de nombreux domaines,
touchant à la façon même de percevoir le monde, de le
concevoir, de s'y situer et de s'y représenter. Pour Zaki Laïdi, la
mondialisation est avant tout une phénoménologie du monde,
qu'il définit « comme l'entrée symbolique du monde dans
11l'intimité sociale et culturelle de chaque société. » Notre

11 LAÏDI, Zaki, La mondialisation comme phénoménologie du monde,
Projet, n°262, été 2000, p. 44.
21 rapport au temps, qui semble s'accélérer, et à l'espace, qui
semble se rétrécir, se trouve totalement bouleversé. « Nous
serions ainsi passés avec la mutation culturelle que nous vivons
d’une spatialisation du temps à une temporalisation de
12l’espace. » C'est un véritable changement de paradigme que
traversent nos sociétés.
Il est donc utile, en ouverture de notre réflexion, de situer les
bouleversements introduits par la mondialisation dans le cadre
de vie des hommes et des sociétés. Ce sera fait à travers quatre
chapitres : nous étudierons successivement les changements
dans les rapports au temps (1), à l'espace (2), à la démocratie et
au politique (3), et enfin au sens (4).

12 BOUTINET, Jean-Pierre, Vers une société des agendas, une
mutation des temporalités, PUF, 2004, p. 201.
22 Chapitre 1
Un rapport au temps bouleversé


La première rupture ouverte par la mondialisation concerne
le rapport de l'homme contemporain avec le temps, compris
dans ses différentes dimensions. Elle se traduit d'abord par une
fracture de l'espace-temps, marquée par l'entrée dans le temps
mondial (1). Cette synchronisation du temps mondial
s'accompagne d'un sentiment général d'accélération du temps :
aussi bien au niveau individuel que sur le plan collectif, les
événements semblent s'accélérer; le temps paraît aller plus vite
(2), au point de réactualiser l'idée d'une accélération de l'histoire
(3). Autre élément caractéristique, une logique temporelle qui
privilégie l'immédiateté, le présent, au détriment du sentiment
temporel, du temps qui passe, du passé comme de l'avenir. On
parle de triomphe du court-termisme ou de société de
l'immédiateté (4). Cette priorité absolue donnée à un présent
devenu autarcique provoque enfin une perte de l'horizon
temporel, du sens de l'histoire, donc un rapport nouveau à la
temporalité (5).

1. La fracture de l'espace-temps et le temps mondial
La mondialisation bouleverse notre rapport au temps. La
révolution numérique et le développement des échanges ont
modifié nos modèles culturels et sociaux, au point que « le
13cosmopolite prend le pas sur l’uniformisation. » Jean-Claude
Guillebaud évoque ce qu'il appelle la fracture de l'espace-
temps, qu'il considère comme une « révolution sans équivalent
dans l'histoire humaine qui modifie, de l'intérieur, les catégories
de l'espace et du temps. Elles deviennent friables,
14problématiques, insaisissables. » Les cultures humaines se
caractérisent fondamentalement par leur rapport spécifique avec
le lieu et le temps. Territoire et temporalité apparaissent comme

13 Groupe de travail international sur la mondialisation, Pascal
Morand (dir.), Mondialisation, Changeons de posture, La Documentation
Française, 2006, p. 48.
14 GUILLEBAUD, Jean-Claude, Le commencement d'un monde, Paris,
Seuil 2008, p. 173.
23 des composantes propres à chaque culture, donc des points de
repère pour les individus. « Nous habitions, depuis l'origine, un
espace-temps commun à l'espèce humaine, mais que chaque
15peuple aménageait à sa façon. » Or la mondialisation se traduit
par un changement de paradigme, puisque le brusque brassage
des individus et des cultures, l'introduction d'un nomadisme réel
et immatériel (NTIC, cyber-espace) ont rompu les liens
traditionnels avec notre espace-temps. Ils mettent aussi
brutalement en coexistence des espaces-temps différenciés.
« L'espace-temps vécu par les humains connaît aujourd'hui une
manière de transmutation alchimique. Ni la texture du temps, ni
celle de l'espace ne sont plus celles d'hier. […] Le principe du
flux remplace celui du stock ; l'errance détrône la
16permanence. » Le philosophe Michel Serres considère que la
e 17fin du 20 siècle a sonné la fin du néolithique . Nous sommes
entrés dans le temps mondial.
Le concept de temps mondial vient de l'historien allemand
Wolfram Eberhardt, qui l'a appliqué à une étude sur la Chine et
e 18 le Japon au 19 siècle. Il a été popularisé par Zaki Laïdi Il
correspond à un moment « où toutes les conséquences
géopolitiques et culturelles de l’après guerre froide
s’enchaînent avec l’accélération des processus de
mondialisation économique, sociale et culturelle. » Le concept
ne peut donc être réduit ni au temps de l’après guerre froide, ni
au temps de la mondialisation. Il s'agit plutôt de « l’interaction
de ces deux grands processus.»
Le temps mondial se comprend comme un tournant
planétaire, une série d'événements à la faveur desquels
émergent de nouvelles manières de voir le monde, de le penser,
donnant ainsi aux individus le sentiment d'entrer dans une ère
nouvelle. Il est donc avant tout vécu comme rupture dans

15 GUILLEBAUD, Jean-Claude, Le commencement d'un monde, Ibid.,
p. 174.
16 GUILLEBAUD, Jean-Claude, t d'un monde, Ibid.,
p. 174.
17 SERRES, Michel, Temps des crises, Paris, Éditions le Pommier,
octobre 2009.
18 LAÏDI, Zaki, Le temps mondial, Enchaînements, disjonctions et
médiations, Les cahiers du CERI n°14, 1996, p. 4-6.
24 l'imaginaire, « un imaginaire aux dimensions planétaires.» La
rupture est provoquée par une conjoncture historique précise. Il
se « construit autour de représentations fortes qui prétendent
avoir un retentissement planétaire. » Les médias jouent un rôle
important dans la propagation de cet imaginaire collectif, en
permettant de « concentrer la signification dans un espace
court tout en le répandant à l’échelle du monde.» On note ici
l'importance de la dimension imaginaire et collective de ce
sentiment de rupture dans la perception d'elles-mêmes qu'ont les
sociétés humaines.
Laïdi, reprenant une expression de Husserl, comprend le
temps mondial comme « une sorte de “conscience-temps”
planétaire. » Le monde paraît avoir changé, les situations qui se
présentent aux individus et aux sociétés semblent inédites. Il
s'agit d'un moment privilégié « où les sociétés humaines
nourrissent le sentiment collectif de renégocier, sur le mode de
l’accélération, leur rapport au temps et à l’espace. » Le temps
mondial constitue précisément ce moment de rupture vécu dans
l'imaginaire collectif. « Ce qu'il dégage avant tout, c'est l'idée
qu'il existe une nouvelle dynamique du monde faite
d'enchaînements de faits et de situations inédites qui incitent à
croire et à penser collectivement que rien ne sera plus comme
19avant. » Les trois 'événements' qui ont favorisé ce changement
d'époque, cette entrée dans le Temps Mondial seraient la chute
du Mur de Berlin, le développement d'Internet, et les attentats
du 11 septembre 2001. Un autre élément de ce temps mondial
serait la synchronisation des activités humaines sur une planète
désormais globalisée. C'est précisément ce qui manifesterait,
20selon Peter Sloterdijk , l'entrée de notre époque dans la
21posthistoire .

19 LAÏDI, Zaki, Le temps mondial comme événement planétaire, in
LAIDI, Zaki (dir.), Le temps mondial. Bruxelles, Complexe, Faire sens,
janvier 1997, p. 11.
20 SLOTERDIJK, Peter, Le palais de cristal, Paris, Maren Sell
Editeurs, 2006, p. 200.
21 Le concept de posthistoire est relié à celui de fin de l'histoire, idée
développée, à partir de la philosophie de l'histoire de HEGEL, par des auteurs
comme Alexandre KOJEVE, Éric WEIL ou Francis FUKUYAMA. Le concept
de posthistoire répond à celui de préhistoire, et a été proposé pour désigner
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2. Un sentiment d'accélération du temps
La mondialisation s'accompagne d'un sentiment généralisé
e d'accélération du temps. L'homme du 21 siècle apparaît comme
un homme pressé dans un monde qui lui semble aller de plus en
plus vite. « Le temps n'est plus celui de l'Histoire mais du
chronomètre. Il nous étourdit, il file toujours entre nos doigts,
au point que sa brièveté nous angoisse ; il s'éparpille en mille
22fragments. » Gil Delannoi présente notre contemporain comme
un tachysanthrope , un homo velox ou homo rapidus. « Un type
humain à préciser. Performant dans la rapidité, adapté à la
vitesse, véloce, tachynome et tachynomiste. Et peut-être
23déformé par la vitesse, obsédé, affaibli. Déconstruit ? »
Notre contemporain, surtout s'il vit au Nord et à l'Ouest de la
planète, est donc d'abord un homme pressé. Alors que son
espérance de vie a considérablement augmenté par rapport à
celle de ses ancêtres proches, le tachysanthrope semble marqué
par le désir d'aller toujours plus vite, et de faire de plus en plus
de choses. Cet homme pressé asservi à la montre et suspendu
aux nouvelles, n'est pourtant pas né avec le troisième millénaire.
eIl apparaît avec le 19 siècle. « En effet, le nouveau modèle
anthropologique qui se fait jour n'est autre que celui du
travailleur au sens de Junger ou de l'animal laborans, dans la
terminologie d'Hannah Arendt. Le projet de totale
mobilmachung, la mobilisation totale des énergies pour les
mettre au service de la volonté de puissance, s'accomplit selon
24eux à l'époque moderne. »

l'entrée dans une période où le facteur décisif de l'évolution humaine n'est plus
d'abord l'organisation sociale de la production, mais des inventions toujours
nouvelles (règne de la technologie et des bio-technologies), qui bouleversent à
un rythme soutenu l'humanité. Nous n'entrerons pas ici dans le débat
concernant ce concept.
22 GUILLEBAUD, Jean-Claude, L'histoire désertée. Le Nouvel
Observateur n° 2536, p. 50.
23 DELANNOI, Gil, Maître et esclave de la vitesse : le
tachysanthrope, in Le Monde à l'ère de la vitesse, Esprit n°345, juin 2008,
p. 160.
24 GRAS Alain, Le désir d'ubiquité de l'homme pressé et le devoir de
vitesse, Quaderni, Année 1999, Volume 39, Numéro 1, p. 42.
26 Comment expliquer ce sentiment de brusque accélération du
temps ? Bien sûr, la lenteur et la vitesse sont des notions
relatives et multiformes, liées à l’histoire des techniques ou à
celle des représentations. Sur le plan des techniques,
l'explication la plus évidente est le progrès phénoménal des
moyens de transport et de communication. Ils permettent à la
fois des déplacements très rapides d'un bout à l'autre de la
planète, et une interconnexion généralisée du monde, via
l'Internet, les téléphones portables et la télévision par satellite.
Les distances paraissent plus courtes, et l'homme hésite moins
que par le passé à entreprendre de longs déplacements, qui se
font beaucoup plus vite. Le paradoxe de cette situation est que
le temps consacré à ces trajets s'est globalement allongé.
Beaucoup de nos contemporains sont ainsi constamment entre
deux trains, entre deux avions, quand ils ne passent pas une
bonne partie de leur temps de vie dans les bouchons ou dans les
transports en commun. Bref, la vitesse des déplacements s'est
accélérée, mais le temps qui leur est consacré s'est aussi
allongé. Et ce temps est pris sur d'autres temps de la vie
quotidienne, que ce soit le temps de la vie professionnelle ou de
la vie personnelle, ce qui provoque le sentiment que nous
n'avons pas le temps. « A la métaphore traditionnelle du temps
qui passe et s'écoule a succédé depuis peu celle d'un temps qui
se comprime et s'accélère, un temps qui nous échappe sans
25cesse et dont le manque nous obsède. »
Sur le plan du temps professionnel, le paradoxe n'est pas
emoins étonnant : l'homme du début du 21 siècle, au moins dans
les sociétés développées, a connu une amélioration de ses
conditions de travail, en même temps qu'une réduction du temps
passé au travail. Pourtant, là aussi, il a souvent le sentiment que
le temps s'accélère, qu'on lui en demande toujours plus et de
plus en plus vite. Sans aller jusqu'à évoquer les phénomènes de
stress connus dans certaines entreprises, on ne peut que
souligner ce sentiment assez généralisé d'un travail qui mange
le temps. Pour quelles raisons ? Elles sont nombreuses :
l'évolution des méthodes de travail, avec l'introduction

25 AUBERT, Nicole, Le Culte de l'Urgence, Paris, Flammarion, mars
e 2003, 4 de couverture.
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