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La raison polythéiste

De
176 pages
A n'en point douter, la pensée contemporaine consacre l'éclatement des valeurs. A tous les carrefours du social s'installe une raison polythéiste désobéissant au programme monolithique du rationalisme scientifique, et dont l'engouement actuel pour l'astrologie est le superbe et significatif exemple.
En tant qu'indicateur paradigmatique du polythéisme, l'on se rend compte, aussi surprenant que cela puisse paraître, que l'astrologie rejoint la dynamique qu'affiche une épistémologie en phase de dessiner un nouveau statut de la factualité.
A cet égard, les interrogations portant sur le "fait" quantique de la physique des particules offrent des pistes intellectuelles faisant éclater notre définition de l'objet, mais aussi de la conscience... Et, par voie de conséquence, de ce que le sociologue appelle la réalité sociale.
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LA RAISON

POLYTHÉISTE

Essai de sociologie quantique

Collection « Logiques Sociales»
Dernières parutions: Gilles Barouch (préface de Michel Crozier), La décision en miettes. Systèmes de pensée et d'action à l'œuvre dans la gestion des milieux naturels, 1989. Pierre Jean Benghozi, Le cinéma entre l'art et l'argent, 1989. Daniel Bizeul, Civiliser ou bannir? Les nomades dans la société française, 1989. Centre Lyonnais d'Études Féministes, Chronique d'une passion. Le Mouvement de Libération des Femmes à Lyon, 1989. Alain Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat. L'encadrement capitaliste, 1989. D. Allan Michaud, L'avenir de la société alternative, 1989. Christian de Montlibert, Crise économique et conflits sociaux, 1989. Louis Moreau de BeHaing, Sociologie de l'autorité, 1990. Marianne Binst, Du Mandarin au manager hospitalier, 1990. Didier Nordon, L'intellectuel et sa croyance, 1990. Françoise Crézé, Repartir travailler, 1990. Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991. C. Dourlens, J.-P. GaHand, J. Theys, P.-A. Vidal-Naquet, Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Étude sur le roman sentimental contemporain, 1991.

@ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-0968-7

Sylvie JOUBERT

LA RAISON , POL YTHEISTE
Essai de sociologie quantique

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

PRÉFACE
Par Gilbert DURAND

« ... ce n'est pas pour rien si ces valeurs

sont particulièrement bien représentées
dans les jeunes générations. Mais de proche en proche cette juvénilité fait tache d'huile. »
Au creux Michel des Apparences, MAFFESOLl, Plon, 1990.

Comment refuser de préfacer un livre si juvénile dans son intelligence des problèmes, si joyeusement imprudent dans ses comparatismes et dans ses solutions? Sylvie Joubert est bien l'antithèse tant vivante et tant éveillée de cet «homme qui s'endort» à force de se bercer de « oui» épistémologiques que nous dénonçait déjà Alain. Elle prend hardiment le parti d'une « sociologie du non », radicalement opposée à l'héritage positiviste - encore si pesant en nos Sorbonnes ! - pour lequel la Sociologie, on le sait, est au faîte de la croisée d'ogive scientifique mais décintrée de tout ce qui a construit sa clé de voûte: psychologie, éthologie, ethnologie, esthétique, langages, sociétal, « pays réel» et vie quotidienne. Sociologie si distinguée, si aseptisée qu'elle s'évanouit dans l'insignifiance par anémie et hypoglycémie universitairement provoquée. Ici l'on nous réveille en une sorte de fanfare, de « Chant du Départ» sociologique. On exige d'abord du sociologue qu'il soit cultivé, qu'il prenne à pleine conscience la culture de son temps Littré ou de Carolus-Duran - la culture « post-moderne » qui constitue notre modernité la plus actuelle, la tête dans l'aristocratisme raréfié des physiques, des logiques, des épistémologies dont la « mécanique» quantique constitue le scandaleux parasi je puis dire! - sur la terre des quodigme ; mais les pieds tidiennetés les plus irrationnelles, les plus syncrétiques, les plus
~

-

qui n'est

plus celle d'Albert

de Dion,

de Philippe

Lebon,

de

7

polythéistes dont ici, l'astrologie est le scandaleux paradigme. Sylvie Joubert n'a pas peur d'installer l'observatoire sociologique sur ces deux exemplaires scandales. Car ni l'épistémologie de notre modernité ni le tissu social qui la supporte n'ont obéi au programme véritablement scolastique que leur assignaient les Pères Fondateurs de la Sociologie. A savoir, d'un côté l'avancement monolithique et sans heurts d'une Science assise à jamais sur la mécanique galiléenne, la logique d'Aristote, la géométrie d'Euclide et de Descartes, l'horloge de Newton et la Philosophie de l'Histoire de Comte ou de Marx; d'un autre côté, le totalitaire monothéisme laïcisé et le vertuiste progrès qui devaient en résulter pour le benêt Souverain Bien d'une Humanité composée d'individus égaux, blancs, adultes et civilisés... ! Tout, absolument tout devait démentir ce double programme si iréniste du modernisme. Quel gros livre de sarcasmes pourraiton écrire à l'égard de ceux qui se sont imperturbablement trompés, de la « der des der» aux « lendemains qui chantent» ! Comme on aimerait emmener de force comme jadis le firent les O.1.'s pour les populations autochtones des environs de Buchenwald - nos bien pensants marxo-Iéninistes ou lénino-maoïstes, etc. - devant les charniers de Timisoara, de Phnom Penh, de Katyn' et hélas, de tant et tant d'autres fosses hideuses des illusions progressistes... Tous les « Chemins lumineux» hélas mènent à la « nuit et au brouillard»... Notre juvénile Sociologue trouve le champ singulièrement libre, à travers la vallée de Josaphat parsemée des ossements de nos Dinosaures (comme aime le dire l'ami Nicolescu, « Diplodocus» préfère Rémy Chauvin) scientistes défunts et des gravats du Mur de Berlin où se lamente la diaspora de nos sociologues pronostiqueurs et politiciens. Aussi se lance-t-elle à l'assaut des deux Bastilles en ruine. Ou mieux que l'assaut, car la victoire est déjà acquise: « La victoire en chantant... », elle occupe paisiblement le terrain avec systèmes et données sociologiques démystifiés de toute factualité positiviste, bilan de la Refonte Épistémologique et de l'observation du Symptôme polythéiste. Tels sont les titres des deux premières parties de cet essai. Ils nous réveillent du « Sommeil dogmatique» (comme disait l'autre !) de tant et tant de pédants et lamentables sociologues, superbement ignares de la scientificité de leur temps, du « quantum d'action », du « principe d'incertitude », du « CPT d'invariance », dù « bootstrap» ou de « l'objet fractal »..., méprisant souverainement leur concierge qui lit dans le marc de café, aveugles sur le chiffre d'affaires (déclaré au fisc) que représentent divinations et astrologie, très voisin de celui de la Régie Renault... Sylvie Joubert résolument n'ignore rien, n'a pas d'œillères non plus que du mépris. Conformément à la maxime webérienne, 8

qu'elle cite, elle se met « au service de la science et non du devoir

être méthodologique ».

.

Dans cette Première Partie: «Refonte épistémologique », l'auteur nous montre qu'il est bien documenté sur l'épistémologie contemporaine, celle des Morin, des Bunge, des Resweber, etc. Cette réflexion conduit à dégager d'une part les nouveaux « critères de vérité» d'une objectivité devenue complexe, systémique, « fluctuante », etc., nécessitant obligatoirement les secours de l'interdisciplinarité; d'autre part l'auteur découvre avec perspicacité qu'une telle « refonte» révèle une résurgence formelle
au moins

-

et faisant

fi de la sacro sainte

hypostase

du « post

hoc... » - des « Pressions romantiques du Savoir» : analogie, recours à l'aisthesis, à la Gemüt, retour au sociétal « en chair et en os », etc. Une te1le épistémologie « refondue» au moule de la scientificité physicienne éclatée en transdisciplinarité permet de déblayer le terrain concret, positif - et non positiviste - du phénomène social dans ses vérités libérées des aveuglements des « méthodolâtres » et de rencontre à tous les carrefours du parcours social « Le Symptôme polythéiste ». Une fois de plus encore, l'auteur « n'y va pas par quatre chemins », puisqu'il place comme indicateur paradigmatique du polythéisme, repéré jadis par Weber, « l'engouement actuel» pour... l'astrologie! « L'enthousiasme dont (cette dernière). est l'enjeu provient en grande partie de la richesse du polythéisme des valeurs qui lui sert d'alphabet. » Et le blasphème à l'égard de l'unidimensionnalité scientiste moderne est enfin proféré: « L'astrologie tombe en congruence totale avec la dynamique qu'affiche l'épistémologie contemporaine. » Que de crises cardiaques en perspective dans les sacristies rationalistes! «Tyrans, descendez au cercueil... » Double bénéfice heuristique que nous propose le phénomène social « astrologie» : affirmation du fameux éclatement des valeurs, mais aussi résurgences par-delà les « devoir être », d'une religiosité « naturelle» accueillant les antagonismes « où la vie humaine est prise pour ce qu'e1le est» que typifie le recours aux divinités plurie1les et conflictuelles du paganisme. Avec beaucoup de finesse l'auteur nous montre comment le modèle astrologique « parallèlement à son ignorance de Dieu... restitue grâce à une sensibilité mythologique une intention religieuse s'abreuvant d'une puissance figurative de l'image... ». La modélisation sociologique à partir du paradigme astrologique permet dans le chapitre initial de la Deuxième Partie (chapitre JII) l'esquisse d'une «logique sociale» modelée par le « Tiers inclus» qui fait porter à l'auteur un diagnostic fatal très proche de celui de D. Hervieu Léger - sur le christianisme et sa prothèse historique: le rationalisme classique. La même réflexion s'extrapole au politique, au médical, au physicisme post9

modernes qui ne peuvent plus être ce qu'ils étaient. Sur le plan du politique le modèle ici choisi - et bien qu'il soit, par la vertu de la marginalisation qu'il subit, du côté des « contre-pouvoirs », permet d'entrevoir bien des solutions « holistes » (systémiques, synergiques, synarchiques, écologiques, etc.) inconsciemment à l'œuvre dans les attitudes politiques post-modernes auxquelles avait été déjà sensible G. Burdeau. L'auteur, avec brio, fait éclater les instances de ces attributs scientifiques dans les dix catégories « planétaires» modélisées par l'astrologie. Ces catégories « planétaires» plurielles constituent une grille d'instances interprétatives, de « parties prenantes» - « actancielles» dirait Greimas ou Yves l)urand - elles sont reprises avec bonheur dans l'analyse d'un « fait sociologique» : une salle de concert. Pluralisation des « raisons» qui évoque pour moi les déterminismes pluriels des Kabbalistes, de Warren Kenton ou Zév ben Shimon Halevi - dont se moque, tout à fait à tort, Umberto Eco. Dans la partie ultime de son travail, trop modestement intitulé à mon goût, Les enjeux d'une sociologie quantique, car il s'agit en fait d'une philosophie et de l'axiomatique conceptuelle qui soustendent la « sociologie quantique », Sylvie Joubert parachève allègrement la subversion du monothéisme philosophique héritier du dualisme aristotélicien et de la « Raison Pure» kantienne en une sorte de « Critique de la Raison Impure» où pour mieux dire de façon imagée nous référant au dernier livre de Michel Maffesoli - une « Critique de la Raison Baroque ». Et d'abord on s'ingénie à liquider les '« formes a priori de la sensibilité », héritage de l'Idéal Classique, c'est-à-dire le vide homogène de l'espace euclidien et le temps linéaire newtonien. L'espace de la « sociologie quantique », frère de la volute baroque, tout comme l'espace à courbure positive de la Relativité se modelant au contact des masses qu'il inclut, « puise sa propre définition dans la proxémie des rôles qu'il englobe ». Soutenu par les expériences de Roger Mucchielli et par l'enquête, hors de notre ethnocentrisme d'Alain Berque sur le Japon, l'on expérimente ici un espace fait de « tubes de force pluriels ». L'auteur perçoit qu'il faut troquer la « personne» individuelle (soulignons que ce que Michel Maffesoli appelle « personne» se référant à l'éthymologie persona, s'oppose aussi à la monade individuelle) égalitaire, fondée sur l'auxiliaire « être» aristotélicien, contre les relations attributives et la relativité des « rôles» dont le modèle épistémologique lui aussi « nous vient d'ailleurs... ». Pour le temps, la même « reconsidération » (sic) est à effectuer comme l'avaient entrevu - de façons très différentes l'une de l'autre car ne ressortissant pas d'un même théma - et la « durée concrète» bergsonienne et les discontinuités (les « multiples sommets») d'intensité de la rêverie bachelardienne. Le temps du sociologue post-moderne est pluridimensionnel, incluant 10

des « boucles »,des rebroussements de « dissimultanéités » édifiés par la panoplie de «petits rythmes », soustendu par la « nécessité de l'éternel )) qu'exprime la référence aux entités figuratives du polythéisme. Oe ces « formes a priori )} si éloignées de celles de Kant se déduit une sorte « d'analytique transcendantale }) qui, ici, devient « trans-sociale ». Avec Heidegger et Habermas, « reconsidérant» la rationalité, cette nouvelle « analytique )), bien loin de se modeler sur la logique diurne de Socrate ou d'Aristote se pose comme' fondée sur le « compromis }), la fusion nocturne, le « passage )}, la « reliance )} chère à Maffesoli, la « médiance )) (A. Berque), la « mutation» (J. Ouvignaud). Cette ombre portée de notre modernité post-moderne gauchit, pour ainsi dire, les cinq critères sociaux qui, chez R. Nisbet, définissaient la « tradition Les « catégories }) de cette « raison» sociologique culent le « passage», la « reliance }), etc., sont:
sociologique )).

qui arti-

- La pensée synthétique qui « naît de l'agonie des séparatismes », disloque donc les monolithismes idéologiques des « courants contemporains }) (l'auteur en repère 12) qui dès lors fusionnent, se dénaturent en perdant leur monopole: « fondements épars de la pensée contemporaine... ». - La pensée du complexe qui en résulte et que nous avions déjà rencontrée dans la « refonte» épistémologique. Cette catégorie qui peut en réclamer de Bachelard, mais aussi de J. de Rosnay et de G. Canguilhem n'est autre qu'un trait de nonséparabilité, qu'une « interaction polythéiste )} et fonde un organicisme, voire un vitalisme à contre-courant des schémas mécanistes. - Oe l'identité « floue» et de sa non-localisation résulte l'impossibilité de réduire le déterminisme à une unidimensionnalité causale. O'où une pensée de synchronicité que Jung et les jungiens, tels Michel Cazenave, ont bien explorée. Les choses ne
résultent pas d'une cause déterminante unique

-

G. Gurvitch,

trop oublié, partait déjà en guerre contre le « facteur dominant» - mais du tissage en réseau des motivations, de leur implication dans une « forme }) causative (O. Bohm, G. Simmel). - La pensée que l'auteur appelle humanitaire - et que je préfère appeler « anthropologique» pour éviter toute confusion
moralisatrice

-

qui signale

les retrouvailles

avec ce qu'Edgar

Morin déplorait être un «paradigme perdu)): la nature humaine, non plus fondée sur une ethnocentrique et colonialiste raison, mais sur l'empathie universelle de l'imaginaire du Sapiens. Un humanisme « figuratif)} en quelque sorte.

Il

Enfin à ces « catégories s'en ajoute une cinquième: la pensée relativiste parce que «phasée» que l'auteur illustre par l'empire successif de Némésis « vengeance divine» poursuivant sous nos yeux Hybris l'insolente démesure d'un étroit rationalisme iconoclaste. Renversement total des valeurs! C'est Hybris qui est dénoncée comme aveuglement totalitaire et c'est Némésis qui - par une sorte de dénégation: démesurer la démesure! - devient la justificatio de nos recherches. Une telle « Critique de la Raison Impure », c'est-à-dire d'un raisonnement qui « est en train de s'adapter au divers et à l'hétéroclite », dessine un nouveau statut de la factualité. Le modèle de ce nouveau « fait» nous est métaphoriquement donné par l'image (car c'est une notion imagée !) du bootstrap tel que la définit son créateur G. Cheew. Un « fait» quantique est « interactionnel » il ne peut pas être défini par une identité substantielle et « localisée» dans les coordonnées euclido-cartésiennes. Il baigne dans une « implication» (D. Bohm) globale (holiste) ; il est secondement systémique puisque ne répondant plus au « tiers exclu », il inclut les tensions, les « conflits» des sousensembles contradictoriels, il est passible des logiques de l'antagonisme (J. Lupasco), il est un « équilibre conflictuel» (M. Maffesoli), il est « âme tigrée »... ; un « fait» quantique est indéterministe parce qu'il résulte d'aléas en nombre infini qui lui donnent un caractère pour le moins probabilitaire, ou comme le dit Alain Aspect il possède une « probabilité conditionnelle ». Enfin ajoutons à ces qualités physiciennes l'élément qui inclut tout fait, même le plus abstrait et mathématisé, dans l'imaginaire humain: le fait est poétique, puisque en son originalité irréductible, il est source d'émerveillement créatif. Le dire scientifique n'a plus peur de nos jours de passer par les métaphores. Comme l'écrit en un beau titre l'astrophyscien H. Reeves, notre science est à « L'heure de s'enivrer », ou comme le dit le physicien D. Bohm la pensée scientifique est « Danse de l'Esprit» (Seveyrat édit.). Et il faut conclure avec notre vaillante sociologue: « ... même si les discours officiels s'emploient encore à jouer de la raison pure, les discours les plus performants sont déjà, et seront quels que soient les domaines ceux capables de faire jouer la raison polythéiste... cet éveil dés-ordonné à l'éclatement des valeurs... ». Éveil, c'est un des mots clés de cet entraînant essai et sur lequel insiste l'ultime leçon pédagogique du livre: « ... cet éveil indique par ailleurs qu'il est peut-être préférable de douter de la bonne direction que de mourir d'ennui ». Éveil c'est bien l'attitude heuristique de toute juvénile recherche en 1990. Et l'on ne s'ennuie guère en lisant cet essai! Dans le domaine qui est le sien, la sociologie - une sociologie « ouverte» et baignée de culture - Sylvie Joubert prend rang avec vigueur dans les rangs 12

de ses maîtres et de ses pairs: G. Simmel, M. Maffesoli, J. Duvignaud, P. Sansot, F. Ferraroti, A. Moles, P. Bellasi, R. Ledrut, et aussi P. Tacussel, M. Xiberras, A. Berque, 1. Pennacchioni, A. Sauvageot... En un mot, Sylvie Joubert se range impétueusement - si je peux risquer cet oxymore ! - dans la mouvance de la Jeune Sociologie. En lisant enfin allègrement un tel livre on sent bien que: « de proche en proche cette juvénilité fait tache d'huile ». Grands Dieux, quelle envie se réveille alors en nous de rester jeune!

Gilbert

DURAND

13

A la mémoire de ma mère

INTRODUCTION

Max Weber dans son célèbre «Essai sur la théorie de la science» nous rend particulièrement attentifs aux changements d'atmosphère, et aux transformations potentielles des paradigmes utilisés dans nos réflexions. Dans le cas où les grands problèmes de la culture se sont déplacés plus loin, il est, nous ditil, urgent de préparer la science à modifier son paysage habituel et son appareil de concepts afin de l'adapter aux bifurcations culturelles et aux exigences cognitives qui président son temps. Justement, la post-modernité à bien des égards carrefour épistémologique, semble marquée par l'évanescence de nos certitudes. Nombreux sont les témoignages qui confirment toute l'importance de ce glissement culturel d'où émerge une épistémologie de synthèse laquelle, en consacrant la complémentarité des points de vue, laisse derrière elle un réductionnisme moribond. Dès lors, la difficulté consiste à chercher de «nouvelles» méthodes d'investigations qui permettent de « relier» diverses réalités en « ralliant» diverses formes de connaissances. Dans cette perspective de refonte épistémologique, la « tradition sociologique », pour reprendre une expression de Nisbet, tend elle aussi à modifier son paysage habituel et son appareil de concepts, à seule fin de mieux capter les multiples interconnexions, logiques et non logiques, rationnelles et non rationnelles, sociales et trans-sociales, qui s'expriment aujourd'hui avec suffisamment de véhémence pour que le sociologue accepte de remettre en question son absolu positivisme. En effet, il est notoire de constater l'ingérence du non-rationnel non seulement 15

dans les affaires publiques, mais aussi dans les intérêts que la science porte aux phénomènes qu'elle étudie; un bon exemple de ceci nous est notamment fourni par la physique quantique qui semble bien être un des éléments clés d'une épistémologie de pointe dans la mesure où elle a depuis longtemps cessé de dissocier le réel de l'imaginaire, l'objectif du subjectif... le continu du discontinu, et l'onde de la particule! Or, la sociologie n'est pas étrangère à ce souci de synthèse, à ce dépassement des dichotomies désuettes, c'est là ce que nous avons voulu souligner en choisissant la métaphore de « sociologie quantique» : une telle métaphore n'a pas d'autre ambition que de montrer comment notre regard sociologique s'oriente progressivement vers une dynamique de type quantique, obligeant ainsi le sociologue à penser le non directement visible, sans que pour autant celuici fasse preuve d'irrationalité ou de superstition. A titre d'exemple, et après avoir initialement posé quelques éléments de la refonte épistémologique, nous avons choisi d'illustrer la modification paradigmatique en prenant le cas de l'astrologie comme phénomène social a priori typiquement non rationnel; partant de là, il s'agira pour nous de voir dans quelle mesure son émergence incontestable à l'heure actuelle reste non seulement indissociable, mais encore profondément liée, jumelée, aux questionnements rationnels posés par la post-modernité. Délaissant une analyse en terme de croyance, l'objet astrologique sera le révélateur populaire du changement que subit aujourd'hui notre façon de penser, ou de se penser... un peu comme si derrière son succès, apparemment anodin, on pouvait lire à contre jour un réajustement de la logique de la connaissance, dont la physique quantique a depuis longtemps pris conscIence. Il est en effet temps de clôre le débat sur la pertinence de l'astrologie, de cesser enfin d'opposer les « pour» aux « contre », parce que ceci est finalement de peu d'importance pour la compréhension des mécanismes sociaux. L'astrologie n'est ni un bon ni un mauvais phénomène social, elle est objet, tout simplement, un objet digne d'être approfondi avec tout le sérieux et l'attention que l'on accorde traditionnellement à certains territoires tels que la famille, la délinquance, le travail, l'éducation, etc. Probablement qu'il n'existe pas de phénomènes plus importants ou plus significatifs que d'autres, il n'existe que les priorités intellectuelles que l'homme se construit lui-même jusqu'au moment où ces mêmes priorités changent, touchées par l'érosion du temps, il n'y a pas plus de faits sociaux essentiels qu'anodins mais plutôt une multitude de cavités permettant au corps social de fonder ses stratégies, ses intérêts et ses émotions. Il ne suffit pas de dénombrer ces cavités, il faut y pénétrer le plus profondément possible, sachant que ce qui était méthodologique16

ment valable pour un repérage extérieur ne l'est plus à l'intérieur et, à l'image d'une spectroscopie inefficace pour l'exploration du spéléologue, le sociologue intérieur ne peut s'en tenir aux logiques visibles, repérables, vérifiables, lumineuses, il doit aussi être capable de prospecter l'opacité de ces terrains trans-sociaux, non rationnels, qui ne se laissent pas traverser par les lumières de la raison mais qui conservent une logique propre. L'astrologie est une de ces cavités et, à ce titre, elle mérite une attention toute sociologique, mais elle mérite mieux qu'un recensement ou une photographie extérieure sans relief, il faut gagner son fondement et puiser dans sa structure la raison de son succès actuel, un succès dont l'enjeu reste essentiellement épistémologique. Dans cette perspective, ce qu'elle suggère est bien une modification de l'équilibre entre rationnel et nonrationnel (déséquilibre diront certains), bon gré mal gré le fait est qu'elle introduit un recentrage de la pensée qui n'est ni objectif ni subjectif... qui est, et cela suffit! Seuls quelques récalcitrants de la pensée se posent encore la problématique du bien et du mal, ou encore celle d'une « vraie» ou d'une « fausse» sociologie: il s'agit dans le cas présent de capter le sens qu'une société se donne lorsqu'elle s'attache à son horoscope, à une médaille à l'effigie d'un signe ou au polythéisme planétaire qui structure l'astrologie. Notons que, dans la même optique, nous aurions pu prendre d'autres exemples tels que l'importance accordée par la société à la cartomancie ou à la voyance, car tous alimentent et confirment l'idée qu'existe un désir populaire de refonte épistémologique; nous nous cantonnerons pour des raisons évidemment pratiques à la seule « logique des astres », sachant qu'elle n'est qu'un prétexte parmi d'autres capable de conduire une réflexion sur le mouvement que subit aujourd'hui la « logique de la connaissance ». Comme son titre l'indique, cet ouvrage se présente comme un essai, c'est-à-dire comme une réflexion ne prétendant certes pas épuiser un sujet, mais plutôt comme une volonté d'ouverture du regard sociologique vers une logique trans-sociale dans laquelle il se peut que l'objet ne soit ni quantifiable, ni qualifiable, ni même observable par nos habituelles méthodes d'investigations : c'est le cas de l'astrologie qui introduit silencieusement un véritable paradigme polythéiste faisant de l'éclatement des valeurs un élément très important de notre culture qui dépasse largement le positionnement individuel d'adhésion ou de répulsion. Le polythéisme des valeurs qui s'en dégage donne le ton de la refonte épistémologique en général, et annonce sur un plan purement sociologique l'avènement d'une « sociologie quantique» propulsant une dynamique trans-sociale de type « bootstrap ». S'il existe quelque chose que nous appelons « réalité », il faut rester très prudent dans la définition que nous pouvons en don17