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Laïcités comparées entre les Etats-Unis et l'Europe

168 pages
Les Etats-Unis bénéficient d'un modèle de laïcité (secularism) bien vivant que les Américains considèrent comme largement supérieur au modèle français. Si nos élus ne jurent pas sur la Bible, nos écoles privées en revanche profitent de l'argent public, situation parfaitement impensable aux Etats-Unis... Un article traite de la réforme de l'assurance-maladie et un autre porte un regard historique sur la nature du conservatisme américain.
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N° 
23
POLITIQUE POLITIQUE
AMÉRICAINE AMÉRICAINE
N° 23N° 23 /2014
/2014
Bien loin de la représentation commune des
ÉtatsUnis comme une nation religieuse où les Églises
imposeraient leurs rituels jusqu’au sommet de l’État,
ce numéro de Politique Américaine souligne au
contraire que les États-Unis bénéfi cient d’un modèle
de laïcité (secularism) bien vivant et que les Américains
considèrent comme largement supérieur au modèle
français. Si nos élus ne jurent pas sur la Bible, nos
écoles privées en revanche profi tent constamment de
la manne de l’argent public, une situation parfaitement Laïcités
impensable aux États-Unis. Les quatre articles de
ce numéro spécial reviennent sur ces perspectives comparées entre
transatlantiques tout en traitant des mutations plus
générales de l’espace confessionnel américain et des les États-Unis tensions récentes autour de l’islam aux États-Unis. Avec :
Le dossier « Laïcités comparées » est complété par
Amandine Barb un article sur la mise en œuvre de la plus grande et l’Europe
réforme sociale de la décennie, celle de l’assurance-Daniel Béland
maladie (healthcare) décidée en 2010, et notamment
David Farber France, États-Unis : Incompréhensions laïquesles obstacles locaux et constitutionnels. Enfi n, la
Nadia Marzouki dernière contribution porte un regard historique et Le mouvement anticharia en Amérique
théorique sur la nature du conservatisme américain, Ronan Mc Crea La n du conservatisme américain ?
dans un contexte où l’interrogation sur son avenir
Andrea Pin
revient régulièrement depuis le choc de 2008 et la
Alex Waddan montée des Tea Parties.
ISBN : 978-2-343-04359-3
17,50 €
POLITIQUE
Laïcités comparées entre les États-Unis et l’Europe
AMÉRICAINEPOLITIQUE
AMÉRICAINE
Directeurs de la publication
et rédacteurs en chef
alexandra de hoop scheffer
françois vergniolle de chantal
Comité de rédaction
Daniel béland , Université de la Saskatchewan Anne-Lorraine Bujon de L’estang ,
Institut des hautes études sur la justice Frédérick Douzet , Université de Paris VIII
Denis Lacorne , Centre d’études et de recherches internationales (CERI Sciences-Po),
Vincent Michelot , Institut d’études politiques de Lyon, ulien Zarifian , Université
de Cergy-Pontoise
Conseil scientifique Joseph S. NYE, professeur de relations
internaAkhil Reed AMAR, professeur de droit et de tionales, John F. Kennedy School of Government,
science politique, Faculté de droit, Université Yale Université Harvard
Suzanne BERGER, professeur de science politique, Robert B. REICH, professeur d’économie
poliM.I.T., Massachusetts Institute of Technology tique, Université de Californie, Berkeley
Bruce CAIN, professeur de science politique, Andrew RUDALEVIGE, professeur de science
Université Stanford, Californie politique, Bowdoin College
James W. CEASER, professeur de science politique, Larry J. SABATO, professeur de science politique,
Université de Virginie Université de Virginie
Jack CITRIN, professeur de science politique, Saskia SASSEN, professeur de sociologie, Université
Institute for Governmental Studies, Université de de Columbia
Californie, Berkeley Steven SKOWRONEK, professeur de science
poliJohn D. DONAHUE, professeur de science poli- tique, Université Yale
tique, John F. Kennedy School of Government, Anne-Marie SLAUGHTER, professeur de
relaUniversité Harvard tions internationales, Woodrow Wilson School
Francis FUKUYAMA, professeur de relations of Public and International Afairs, Université
internationales, School of Advanced International Princeton
Studies, Université Johns Hopkins Rogers SMITH, professeur de science politique,
Charles O. JONES, professeur émérite de science Université de Pennsylvanie
politique, Université de Wisconsin-Madison Ezra SULEIMAN, professeur de science politique,
Robert O. KEOHANE, professeur de relations Université Princeton
internationales, Université Duke Serge SUR, professeur des universités, Université de
Charles A. KUPCHAN, professeur de relations Paris- Panthéon-Assas
internationales, Université Georgetown Bruno TERTRAIS, maître de recherches,
David R. MAYHEW, professeur de science poli- Fondation pour la Recherche Stratégique
tique, Université Yale Margaret WEIR, professeur de science politique et
Sidney MILKIS, professeur de science politique, de sociologie, Université de Californie, Berkeley.
Miller Center, Université de Virginie
+PA_23.indb 1 06/10/2014 23:12:35
t t?
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t
t tMaquette réalisée par Ata Ayati
Revue publiée en partenariat avec l’Institut des Amériques et avec le
soutien du Centre National du Livre et du German Marshall Fund
© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
difusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan@wandoo.fr
ISBN : 978-2-343-04359-3
EAN : 9782343043593
PA_23.indb 2 06/10/2014 23:12:35Sommaire
Éditorial ................................................................................................................... 5
Alexandra de Hoop Scheffer et François Vergniolle de Chantal
OTU OT OT T? MB DP
le discours américain sur la laïcité française ................................................... 9
Amandine Barb
Le mouvement contre le droit islamique et le droit
étranger aux États-Unis ....................................................................................... 33
Nadia Marzouki
Sécularisations en Amérique et en E
circonstances, infuences et récits ...................................................................... 55
Andrea Pin
JFUM UE FM F? BS OMBM JH OTM &V FDP
perspective comparative des principaux dilemmes ....................................... 73
Ronan McCrea
VARIA
Fédéralisme, logiques partisanes et mise en œuvre
de la réforme de l’assurance maladie aux États-Unis ..................................... 9 3
Daniel Béland et Alex Waddan
TFS FDP FB JT O?VSPD OQVTQP
à la recherche d’une idéologie ........................................................................... 111
David Farber
Compte-rendu d’ouvrages ................................................................................. 139
Abstracts ............................................................................................................... 155
UJRJPFVSFBQM?TUTOFPJ?BODPJBSQ?NNBNBUSPA_23.indb 3JJIOS-NF?-QPP*SUVBFPVORFJQUSOJUWB06/10/2014 23:12:35PA_23.indb 4 06/10/2014 23:12:35Éditorial
Alexandra de Hoop Scheffer
*et François Vergniolle de Chantal
L’une des diférences culturelles les plus marquées entre les États-Unis et
l’Europe est le rapport à la religion. Si le Vieux Continent se caractérise par
une sécularisation profonde des pratiques, il n’en va pas de même aux
ÉtatsUnis. À première vue, voilà un pays fort religieux : le Président jure fdélité
à la Constitution sur la Bible, termine ses discours sur l’État de l’Union par
« Que Dieu vous bénisse et que Dieu bénisse l’Amérique » ; le voyageur trouve
dans chaque chambre d’hôtel une Bible et a 95 % de chances de parler à un
Américain qui croit en Dieu ; enfn, il utilise des billets qui portent la devise « In
God We Trust ». Nulle surprise alors dans le constat que faisait Tocqueville en
son temps : « la religion, qui, chez les Américains, ne se mêle jamais directement
au gouvernement de la société, doit être pourtant considérée comme la première
1de leurs institutions politiques » . L’opposition est d’autant plus marquée si l’on
compare plus précisément la France aux États-Unis, car les diférences entre ces
deux pays reposent sur l’inversion des rôles respectifs de l’État et de la société
civile dans les deux modèles : d’un côté une laïcité revendiquée et exclusive, de
l’autre un « Wall of Separation » — l’expression est de l’un des Pères Fondateurs
de la nation, Tomas Jeferson, en 1802 – dont les fondements ont été creusés
edès la fn du XVIII siècle, et qui s’est bâti progressivement suite aux décisions
er 2de la Cour Suprême à propos du 1 Amendement de 1791 .
L’objet du dossier spécial de Politique Américaine n’est pas de revenir une
3nouvelle fois vers un fossé qui a été largement analysé depuis longtemps ,
mais de s’interroger sur les modèles de laïcités comparées entre les deux rives
* Alexandra de Hoop Scheffer est directrice du bureau parisien du German Marshall Fund of the
United States ; François Vergniolle de Chantal est professeur des Universités à l’Université Paris
Diderot.
1 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome I, Paris, Garnier Flammarion, 1980,
p. 398.
2 « Le Congrès ne fera aucune loi relativement à l’établissement d’une religion ou en interdisant
le libre exercice ; ou en restreignant la liberté de parole ou de presse ; ou le droit du peuple de
s’assembler paisiblement, et d’adresser des pétitions au gouvernement pour une réparation de
ses torts ».
3 On lira par exemple Denis Lacorne, De la religion en Amérique, Paris, Gallimard, coll. « Folio
eEssai », 2 éd. 2012, ou encore Isabelle Richet, La religion aux États-Unis, Paris, PUF, coll. « Que
Sais-Je ? », 2001, et Camille Froideveaux-Metterie, Politique et religion aux États-Unis, Paris, La
Découverte, coll. « Repères », 2009.
Politique Américaine n° 23 5
PA_23.indb 1 06/10/2014 23:12:35Laïcités comparées entre les États-Unis et l’Europe
de l’Atlantique et les perceptions mutuelles. Cette démarche comparative
permettra de rendre compte du modèle américain qui, bien loin de répondre
aux clichés de la « nation religieuse », constitue un modèle de laïcité (secularism),
certes très diférent du modèle français, mais dont la réalité est incontestable.
Le dossier s’ouvre avec un article d’Amandine Barb, actuellement chercheuse
à la Humboldt Universität de Berlin, sur les perceptions américaines de la
laïcité française. Comme elle l’explique, il existe dans les milieux intellectuels
et universitaires américains un préjugé extrêmement critique contre la
façon dont les autorités françaises ont construit une « laïcité de l’exclusion »,
qui explique que la France fgure régulièrement sur les rapports ofciels du
gouvernement américain rapportant les entorses à la liberté religieuse dans le
monde. L’opposition faite aux États-Unis est généralement entre la pratique
«  libérale-pluraliste  » ou «  philo-cléricale  » américaine – qui garantit la
neutralité de l´État à l´égard de la religion, tout en acceptant sa présence et son
expression dans l´espace public – et la séparation Église/État française qui « met
à distance » les appartenances religieuses. Elle documente ainsi les diférents
aspects de ce préjugé américain sur la France, qui semble être un vrai flon
pour grand nombre d’intellectuels d’outre-Atlantique, tout en soulignant que
cette opposition binaire passe volontiers sous silence les « accommodements »
fexibles qui caractérisent en pratique les liens entre religion et État en France,
notamment vis-à-vis de la communauté musulmane. Le deuxième article traite
justement de la façon dont les musulmans sont traités aux États-Unis. Nadia
Marzouki, chargée de recherches à l’École des Hautes Études en Sciences
Sociales (EHESS), s’intéresse au récent mouvement « anti-Charia » et
« antidroit étranger » aux États-Unis, dont l’enjeu semble être une restriction de la
liberté religieuse des musulmans. Elle note cependant qu’en dépit d’un certain
nombre de victoires au niveau des États fédérés – notamment au Sud et dans les
Plaines –, d’un fnancement substantiel et d’une certaine visibilité médiatique,
le mouvement se heurte aux Cours fédérales qui annulent régulièrement les
décisions locales. Jusqu’à présent, le mouvement semble plus être le symptôme
de craintes issues de quinze ans de guerre contre le terrorisme, qu’un acteur
important sur la scène politique nationale.
Les deux autres articles portent sur les développements européens en
comparaison avec les États-Unis. Andrea Pin, de l’Université de Padoue,
adopte une perspective d’histoire du droit pour évaluer les parcours européens
et américain dans leur gestion des liens entre religion et État. Il montre en
particulier le paradoxe de la situation européenne. Dans un contexte où les
sociétés d’Europe de l’Ouest sont très largement séculaires – ce qui les rend
d’ailleurs exceptionnelles à l’échelle internationale, comme le notait Jürgen
Habermas –, la Cour Européenne chargée de mettre en œuvre la Convention
Européenne des Droits de l’Homme – dont l’Article 9 porte sur la liberté
6 Politique Américaine n° 23
PA_23.indb 2 06/10/2014 23:12:35A. de Hoop Scheffer et F. Vergniolle de Chantal
4 erde conscience, de pensée et de religion , ce qui en fait l’équivalent du 1
Amendement de la constitution américaine – a une jurisprudence relativement
modeste, qui laisse aux États une très grande marge de manœuvre. Les sociétés
séculaires européennes sont ainsi encadrées par des lois nationales qui intègrent
volontiers des valeurs, des symboles, voire des pratiques religieuses  : les
Allemands se déclarant chrétiens payent un « impôt sur l’Église » (Kirchensteuer),
l’Angleterre a une Église ofcielle, la France subventionne volontiers les écoles
privées avec de l’argent public, l’Italie autorise les crucifx dans les écoles, tandis
que les pays d’Europe de l’Est ont, eux, une attitude encore plus traditionnelle
envers l’Église et la religion. Tout ceci est strictement interdit aux
ÉtatsUnis, précisément, comme l’écrit Andrea Pin, car la société est extrêmement
marquée par la religion. Fréquemment sollicitée, la Cour Suprême est ainsi
intervenue à plusieurs reprises pour défnir un cadre légal séculier qui est bien
plus exigeant que ce qui existe sur le Vieux continent : en Amérique, il n’y a
ni impôt sur les Églises, ni Église ofcielle, ni fnancement public des écoles
privées, ni signes religieux ostensibles dans les écoles publiques. Certes, la Cour
plus conservatrice des dernières décennies a ouvert quelques brèches dans le
er« Mur de séparation » que constitue le 1 Amendement, mais sans revenir sur
l’essentiel de la séparation entre les Églises et l’État. Le dernier article traite des
défs juridiques à la laïcité européenne dans un contexte de diversité toujours
accrue. Ronan McCrea, du University College à Londres, se penche lui aussi
sur la jurisprudence de la Cour Européenne. Il note la relative prudence de
la jurisprudence européenne, même si le paradigme français de la séparation
constitue encore un modèle de référence, comme en témoigne la décision de
juillet 2014, SAS v. France (43835/11), acceptant la loi française de 2010 contre
le voile intégral. Il souligne aussi le relatif manque de dialogue juridique entre
les deux rives de l’Atlantique sur cette question des rapports entre l’État et la
religion. Si les diférences de cadre juridique et les divergences de parcours
historique expliquent une grande part de cette absence d’échanges, Ronan
McCrea souligne aussi l’impact de l’immigration. Selon lui, l’immigration
en Europe est beaucoup plus diverse religieusement que celle qui va vers les
États-Unis. Dans ces conditions, la Cour Européenne doit gérer un pluralisme
religieux d’autant plus explosif qu’il touche à l’autre grand problème de société
sur le Vieux Continent.
4 Le texte de l’Article 9 est divisé en deux parties : « 1. Toute personne a droit à la liberté de
pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de
conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou
collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et
l’accomplissement des rites. 2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet
d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans
une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la
morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
Politique Américaine n° 23 7
PA_23.indb 3BSJ06/10/2014 23:12:35
?EJUP M?t?Laïcités comparées entre les États-Unis et l’Europe
Le numéro comporte aussi un article sur la mise en œuvre de la réforme de
l’assurance-maladie (healthcare) par Daniel Béland, professeur à l’Université
de la Saskatchewan (Canada) et Alex Waddan, Senior Lecturer à l’Université
de Leicester (Grande-Bretagne). En dépit de la violence du débat public lors de
son adoption au printemps 2010, la réforme est non seulement modeste dans
son contenu – il s’agit d’une simple rationalisation du marché privé –, mais
aussi lente dans sa mise en œuvre, qui doit se poursuivre jusqu’en 2019. Les
républicains, incapables de freiner l’adoption de la loi elle-même, s’eforcent
désormais de nuire à sa mise en œuvre. L’efet combiné de la décision de la Cour
suprême en 2012 concernant cette loi et de la fragmentation institutionnelle du
fédéralisme américain a fourni une occasion aux gouverneurs républicains et
à leurs alliés d’afecter négativement la mise en œuvre d’aspects cruciaux de la
réforme. Enfn, l’historien David Farber , de l’Université Temple (Philadelphie),
retrace l’évolution contemporaine du conservatisme – depuis le New Deal – tout
en mettant en avant une thèse précise sur la nature du renouveau conservateur.
Selon lui, le conservatisme moderne est largement le résultat d’une lente
« agrégation » qui s’est constituée de façon contingente. S’il existe maintenant
des idées centrales au conservatisme, celles-ci se sont lentement mises en
place sur plusieurs décennies. Lors de l’élection de 2008, le consensus pour de
nombreux observateurs était celui de la crise du conservatisme qui ne venait
pas uniquement de subir une défaite électorale, mais aussi une répudiation
philosophique dans le contexte de la crise fnancière et bancaire. La thèse ici
défendue par David Farber s’inscrit en faux contre ce consensus dans la mesure
où le conservatisme, bien loin d’être sclérosé, y est décrit comme capable de
faire face à nouveau à sa crise d’identité actuelle.

8 Politique Américaine n° 23
PA_23.indb 4 06/10/2014 23:12:35Incompréhensions transatlantiques :
le discours américain sur la laïcité
française
*Amandine Barb
Résumé : Cet article analyse le discours tations dominantes de la laïcité française
américain sur la laïcité française et montre aux États-Unis reflètent aussi, en miroir, les
comment cette dernière, souvent jugée trop spécificités et les ambiguïtés de l´approche
« radicale » outre-Atlantique, a historique- américaine de gestion du religieux.
ment fonctionné comme un contre-modèle
à l´idéal américain de la séparation Église/
eÉtat. Au début du XXI siècle, les
représen« Ajoutons à cela que les Américains, même s’ils ne pratiquent aucune
religion, se déclarent rarement athées, que la séparation des Églises
et de l’État les a mis à l’abri du cléricalisme et de l’anticléricalisme et
qu’ils jugent sévèrement ces Français sceptiques, qui de temps en temps,
1votent des lois laïques et antireligieuses ».
Cet article analyse le modèle américain de séparation entre l´Église et l´État
au travers d´une approche comparative croisée avec la France. Il s´agit, non
pas de décrire l´évolution parallèle des rapports entre la religion et l´État
dans ces deux pays, mais d´étudier, plus particulièrement, les représentations
dominantes de la laïcité française aux États-Unis et ce qu´elles révèlent, en
miroir, de la conception américaine de la séparation Église/État au début du
eXXI siècle.
Parmi les rares États au monde à avoir inscrit le principe de laïcité dans
2leur Constitution, la France et les États-Unis se sont souvent mutuellement
* Docteur de l’IEP de Paris et chercheuse post-doctorale à l´Université Humboldt de Berlin.
1 Jean-Baptiste Duroselle, La France et les Etats-Unis : des origines à nos jours, Paris, Le Seuil, 1976,
p. 264.
er2 Dans le cas français, l’Article 1 de la Constitution du 4 octobre 1958, repris du préambule de
celle du 27 octobre 1946, affirme, suivant le principe de la loi de séparation de 1905, que la
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité
devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte
ertoutes les croyances ». Aux États-Unis, le 1 Amendement de la Déclaration des Droits (Bill of
Politique Américaine n° 23 9
PA_23.indb 1 06/10/2014 23:12:36Laïcités comparées entre les États-Unis et l’Europe
infuencés, au cours de leur histoire, dans leur approche de la question
religieuse. Il convient par exemple de rappeler, à cet égard, l´admiration de
eTomas Jeferson pour Voltaire et ses écrits sur la tolérance, et celle, au XIX
siècle, du libre-penseur Ferdinand Buisson, bras droit de Jules Ferry, pour
les écoles publiques américaines, dont il louait le fait qu´elles ne servent qu`à
3« faire des citoyens », « sans distinction d’opinions, de culte, d’origine » Mais,
comme le note Stanley Hofmann, les États-Unis et la France représentent
4aussi deux «  universalismes en confit  », et, plus particulièrement, deux
approches distinctes et parfois en tension du paradigme laïque. Généralement
5considérée de tendance « libérale-pluraliste », ou « philo-cléricale » dans
6le cas des États-Unis, en ce qu´elle garantit la neutralité de l´État à l´égard
de la religion, tout en acceptant sa présence et son expression dans l´espace
public, la séparation Église/État se caractérise en France par une « mise à
7distance » des appartenances religieuses, qui va de pair avec une division plus
8stricte des sphères privée et publique. Malgré ces diférences, les politiques
Rights), adopté en 1791, prévoit que « Le Congrès ne fera aucune loi qui touche à
l´établisersement d´une religion ou qui en interdise le libre exercice ». Depuis les années 1940, le 1
Amendement s´applique aussi bien à l´État fédéral qu´aux États fédérés (Cantwell v. Connecticut,
1940; Everson v. Board of Education, 1947). L´adjectif « laïque », même s´il est le plus souvent
utilisé dans le contexte français et se traduit difficilement dans d´autres langues, se justifie ici
erpour caractériser l´État américain, puisqu´en vertu du 1 Amendement et de la jurisprudence de
la Cour suprême, il est tenu d´être neutre, aussi bien entre les religions qu´entre la religion et la
non-religion, et il doit garantir la liberté religieuse de tous les citoyens (voir notamment les arrêts
Engel v. Vitale (1962) et McCreary v. ACLU, 2005). Comme l´écrit Elizabeth Zoller, « la question
importante n´est évidemment pas le mot, mais l´idée qu´il représente » et, dès lors, les « clauses
erreligieuses [du 1 Amendement] peuvent être lues en miroir des dispositions françaises relatives
à la laïcité ». (Elizabeth Zoller, “Laïcité in the United States or the Separation of Church and State
in a Pluralist Society”, Indiana Journal of Global Legal Studies, vol. 13, n°2, 2006, p. 561-563).
3 Aristide Briand cite également l’exemple des États-Unis dans son rapport parlementaire de 1905
sur la séparation des Églises et de l’État. Après avoir noté que de nombreux États européens se
trouvaient encore dans les phases « théocratiques ou quasi théocratiques » et de « demi-laïcité »,
le député socialiste écrit que « (…) dans plusieurs grandes républiques américaines apparaît le
troisième terme de l’évolution. L’État est alors réellement neutre et laïque ; l’égalité et
l’indépendance des cultes sont reconnues ; les Églises sont séparées de l’État ». (…). L’égalité des divers
cultes est aussi complète que leur liberté (…) ». Briand regrette néanmoins qu´« (…) aux
ÉtatsUnis, le désir de ne refuser aucune concession au sentiment religieux l’ait emporté sur le respect
dû aux principes démocratiques ». Voir Aristide Briand, « Rapport fait au nom de la Commission
relative à la séparation des Églises et de l’État », présenté à la Chambre des Députés le 4 mars
1905.
4 Stanley Hoffmann, « Deux universalismes en conflit », La Revue Tocqueville, vol. 21, n ° 1, 2000.
5 Jocelyn Maclure, Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience, Paris, La Découverte, 2010.
6 Denis Lacorne, « La séparation de l´Église et de l´État aux États-Unis. Les paradoxes d´une laïcité
philo-cléricale », Le Débat, n° 127, 2003, p. 57-71.
7 JTaylor, op.cit., p. 46.
8 Pour une tentative de typologie comparative des modèles français et américains de
séparation entre l´Eglise et l´Etat, voir également Ahmet Kuru, Secularism and State Policies Towards
Religion : The United States, France and Turkey, New York, Cambridge University Press, 2009;
Blandine Chélini-Pont, Jeremy Gunn, Dieu en France et aux États-Unis. Quand les mythes font
foi, Paris, Berg International Editeurs, 2005.
Politique Américaine n° 2310
PA_23.indb 2 06/10/2014 23:12:36A. Barb
françaises de la laïcité ont été régulièrement commentées et analysées au
cours des deux dernières décennies aux États-Unis, où elles ont contribué à
nourrir et à exacerber les discussions sur la liberté religieuse, la gestion de
la diversité confessionnelle et les droits des minorités, au centre des débats
publics américains depuis le début des années 1990 et plusieurs décisions
controversées de la Cour Suprême concernant notamment les limites du droit
er 9au libre exercice de la religion garanti par le 1 Amendement. Dans ce contexte,
les lois adoptées à la même période par le gouvernement français pour adapter
son propre modèle laïque aux transformations du paysage confessionnel,
particulièrement celles relatives aux signes religieux ostentatoires dans les
écoles (2004) et au port du voile intégral dans l’espace public (2010), ont eu
un fort retentissement outre-Atlantique. De manière générale, il ressort de la
réception critique de ces législations aux États-Unis - de la part des autorités
publiques, des médias, des groupes religieux, mais aussi des défenseurs de la
séparation entre l´Église et l´État ou des universitaires - l´image dominante
d´un État français « injuste », sinon discriminatoire, à l´encontre des minorités
confessionnelles, défavorisées par la persistance d´un certain « républicanisme
10conservateur  » et par une conception « autoritaire » et « illibérale » des
rapports entre l´Église et l´État. La laïcité française apparaît ainsi comme un
modèle antagoniste à la séparation américaine.
Parce qu´une « image transnationale » - la représentation collective d’une
communauté étrangère - « sert d’abord à se regarder dans le miroir déformant
d’une autre société » et renvoie souvent à une « auto-représentation de soi, de
11ses valeurs et de son identité », l´objectif d´une telle comparaison croisée
entre les deux pays n´est donc pas de comprendre ce que les discours
américains - souvent faussés - sur la laïcité française révèlent des caractéristiques de
cette dernière, mais bien ce qu´ils refètent, en miroir, de la manière dont les
Américains conçoivent l´idéal de la séparation dans leur propre pays,
notamment à l´égard des principes de neutralité de l´État et de liberté de religion.
Analyser les représentations dominantes de la laïcité française aux États-Unis
à travers la façon dont les débats hexagonaux autour de la séparation Église/
État ont été commentés et discutés outre-Atlantique peut ainsi contribuer à
éclairer - et à interroger - l´approche américaine de gestion du religieux au
edébut du XXI siècle.
9 Voir p. 8 de cet article pour une analyse plus détaillée de ces débats.
10 Cécile Laborde, « Républicanisme critique vs. Républicanisme conservateur : repenser les
accommodements raisonnables », Critique Internationale, n ° 44, mars 2009, p. 19-33.
11 Pierre Guerlain, Miroirs transatlantiques, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 269.
Politique Américaine n° 23 11
TDFOOTPSNBMBOS?BSTOUPBPA_23.indb 3U06/10/2014 23:12:36
BM B?D JU?G O?BJ TF?t? *OD NQS?IF JP TU JRV T??MFEJ VSTB JDBJOT VSMLaïcités comparées entre les États-Unis et l’Europe
Perspectives historiques
Si, de manière générale, les Européens ont beaucoup écrit, depuis le
e 12XVIII siècle, sur l´apparent « exceptionnalisme » religieux des États-Unis,
la question des rapports entre l´Église et l´État en France a très tôt suscité
un intérêt particulier aux États-Unis, également confrontés, après la guerre
d´Indépendance, au problème du statut institutionnel à accorder à la religion.
Dès cette période, l´image dominante de la France, telle qu´elle apparaît au
travers des observations américaines, est celle d´un pays « anticlérical », sinon
« athée », où la volonté des autorités publiques de contrôler la religion a pris le
pas sur la défense de la liberté de conscience - une situation jugée incompatible,
outre-Atlantique, avec l´idéal de la tolérance et avec la nécessaire préservation
d´un certain « esprit de religion », vertu civique essentielle au maintien de
l´« esprit républicain ». La France s´impose ainsi progressivement, aux yeux
des Américains, comme un «  contre-modèle  » sur la question religieuse,
régulièrement mis en avant afn de discréditer des conceptions trop radicales
de la séparation entre l´Église et l´État.
13« Que faire d´une République de 30 millions d´athées ? »
Pendant la période révolutionnaire, alors que l’Église catholique fut en
partie placée sous contrôle de l´État français et que ses privilèges furent abolis
(Constitution Civile du Clergé, 1790), les observateurs américains, efrayés
par les conséquences de la Terreur, s’inquiétaient déjà de ce qu’ils percevaient
comme l’infuence grandissante de l´irréligion de l’autre côté de l’Atlantique.
erBien que les délégués réunis à Philadelphie puis les élus du 1 Congrès aient
eux-mêmes décidé de garantir, avec la Constitution de 1787 et le Bill of Rights de
1791, une complète indépendance de l´État (fédéral) à l’égard des institutions
confessionnelles, « l´hostilité déclarée des révolutionnaires français à l´encontre
de la religion » n´en apparaissait pas moins « largement douteuse aux yeux
14des Américains », qui, à l’instar de leur second Président, John Adams,
s´interrogeaient sur le devenir d´« une République de 30 millions d’athées ».
Mercy Otis Warren, femme de lettres, épouse du délégué du Massachusetts
James Warren, proche de Tomas Jeferson et de John Adams, s’inquiétait
ouvertement, par exemple, du climat d´« infdélité religieuse » qui semblait
s’être établi en France pendant cette période et qui représentait, selon elle,
12 Pour une analyse des discours européens sur la religion aux États-Unis depuis le XVIIIe siècle,
voir Thomas A. Howard, God and the Atlantic. America, Europe and the Religious Divide, New
York, Oxford University Press, 2011.
13 Lettre de John Adams au Dr. Price, 19 avril 1790. Cité in Charles Downer Hazen, Contemporary
American Opinion of the French Revolution, Baltimore, John Hopkins Press, 1897, p. 266.
14 Idem.
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une véritable menace pour les ambitions révolutionnaires. Dans son History
of the Rise, Progress and Termination of the American Revolution, elle écrit
notamment qu´ « en aucun cas, il ne peut être afrmé, que (…) l´apparition
récente d´un mépris total pour la religion en France, [est] le résultat des
aspirations démocratiques de la nation. (…). (…) les opinions abominables de
15certains de leurs philosophes ne peuvent être trop détestées ». En écho à la
comparaison faite quelques décennies plus tard par Alexis de Tocqueville entre
les États-Unis, religieux, mais « libres et éclairés », et la France, menacée par une
16« incrédulité » grandissante et en proie à « l’abrutissement et à l’ignorance »,
Otis Warren oppose les Américains, attachés aux « principes les plus purs de la
moralité, de la religion et de la liberté civile », aux Français, « disciples infdèles
de Voltaire, D’Alembert et Diderot », qui ont « renié le Dieu de la Nature » et la
« Providence Divine ». Insistant sur l´utilité civique de la religion, elle enjoint ses
lecteurs de cultiver leur foi, afn d´éviter que la jeune République américaine
ne sombre dans les mêmes travers que la France, « [où] l´esprit républicain
17[est] déshonoré par la démoralisation du peuple et par un nuage d´infdélité ».
À l´instar de Mercy Otis Warren, le journaliste et écrivain Noah Webster
afrmait également, dans un ouvrage sur la Révolution française publié en
1794, que la France est « une nation démoralisée », où « (…) le parti au pouvoir
(…), a déclaré la guerre au christianisme » et a établi « l´athéisme » en tant que
18religion ofcielle. Noah Webster juge que l’attitude du gouvernement français
n’est en rien comparable aux choix faits par les Constituants américains, qui,
même s’ils ont refusé d’établir une Église ofcielle, n´ont pas pour autant tenté
de détruire « l’esprit de religion » pour le remplacer par un « culte de la raison ».
À cet égard, l’épisode de la candidature de Tomas Jeferson à l’élection
présidentielle de 1800 témoigne aussi plus concrètement, pendant cette période,
de la prédominance dans les représentations collectives américaines de l’image
d’une France irréligieuse, dont l´infuence aux États-Unis doit être combattue.
Le déisme de Jeferson et son séjour en France comme ambassadeur de 1785 à
1789 furent en efet régulièrement mis en avant par ses opposants fédéralistes
dans le but de le discréditer aux yeux des électeurs. Le délégué de Virginie fut
décrié comme un « jacobin », un admirateur de la Révolution française, dont
19lui et ses partisans, les « francophiles décadents, irréligieux et immoraux »,
15 Mercy Otis Warren, History of the Rise, Progress and Termination of the American Revolution,
Boston, Manning and Loring, 1805.
16 Alexis De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol. 1, Paris, Michel Lévy Frères, 1864,
p. 221.
17 Mercy Otis Warren, op.cit., p. 683.
18 Noah Webster, The Revolution in France Considered in Respect to its Progress and Effects. By an
American, New York, George Bunce & Co., 1794.
19 Cité in W. M. Verhoeven, Beth Dolan Kautz, Revolutions and Watersheds: Transatlantic Dialogues,
1775-1815, Atlanta, Rodopi, 1999, p. 80.
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BM B?D JU?G O?BJ TF?t? *OD NQS?IF JP TU JRV T??MFEJ VSTB JDBJOT VSMLaïcités comparées entre les États-Unis et l’Europe
20souhaitent exporter l’idéologie «  athée  » outre-Atlantique. Alexander
Hamilton, qui soutenait le candidat fédéraliste John Adams, mettait également
en garde ses compatriotes contre « le pro consul d´un Directoire despotique »,
qui, s’il venait à être élu Président, pourrait imposer aux États-Unis les mêmes
politiques qu’en France, où, s’alarme Hamilton, « l´existence même de Dieu
21a été remise en cause et, dans certains cas, niée ». Il s’agit donc de contenir
22« les torrents de l´athéisme que l´insurrection française a laissé s´échapper »
et d´éviter ainsi que l´« esprit de religion » ne soit corrompu et, avec lui, les
fondements de la République américaine.
231905 : « La loi des athées de France »
Cette image d´une société française hostile aux religions ressurgit au début
edu XX dans le discours public américain, au moment où est adoptée la loi
de 1905, qui instaure en France une séparation des Églises et de l’État. Alors
que, comme le montre Philip Hamburger, c’est précisément pendant cette
période, aux États-Unis, que l´emploi du terme « séparation » se généralise
er 24pour caractériser le principe du 1 Amendement, les évènements français,
qui sont régulièrement commentés dans les presses nationale et locale, ofrent
une nouvelle fois aux Américains l’occasion de réafrmer, par contraste, la
supériorité de leur propre conception, plus « tolérante » et « mesurée », des
rapports entre la religion et l´État. Quelques années avant l´adoption de la loi
de séparation, certains commentateurs s’étaient déjà ouvertement inquiétés
de la virulence anticatholique des libres penseurs français, ces « tyrans » qui
25entendaient faire de l’irréligion « un critère de (bonne) citoyenneté ». Les
préoccupations américaines étaient notamment liées, pendant cette période,
aux projets laïques d´Émile Combes, ministre radical de l´Instruction
Publique et des Cultes, puis Président du Conseil, et qui, en vertu d´une stricte
application des lois sur les associations et la liberté d´enseignement adoptées
en 1901 et 1904, avait obligé les congrégations religieuses à fermer plusieurs
milliers d´établissement scolaires dont elles avaient la charge. Pour les
observateurs américains, cette volonté du gouvernement français de contrôler
20 Voir James Horn, Jan Ellen Lewis, Peter S. Onuf, dir., The Revolution of 1800 : Democracy, Race
and the New Republic, Charlottesville, University of Virginia Press, 2002; Denis Lacorne, De la
eReligion en Amérique, Paris, Gallimard, 2 éd. 2012 (2007).
21 Cité in Frank Lambert, The Founding Fathers and the Place of Religion in America, Princeton,
Princeton University Press, 2003, p. 9.
22 Discours du Révérend W.H. Milburn, aumônier au Congrès fédéral. Cité in « Foreign Items »,
The New York Times, 14 octobre 1857.
23 Anonyme, « Letter To the Editor », The New York Times, 16 août 1906.
24 Philip Hamburger, The Separation of Church and State, Cambridge, Harvard University Press,
2002.
25 « France, Mr. Bodley’s Exhaustive and Striking Study of Present Conditions », The New York
Times, 19 mars 1898.
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et de restreindre l´infuence de l´Église catholique était dès lors apparue en
complète contradiction avec leur propre séparation, « pure » et « complète »,
l´Eglise et l´Etat étant en efet, selon eux, « entièrement indépendants » l´un
26de l´autre outre-Atlantique. Loin de rendre possible une telle autonomie
des sphères religieuse et étatique, le vote de la loi de 1905 a donc marqué, aux
yeux des Américains, le simple aboutissement des politiques anticatholiques
des années précédentes et l´institutionnalisation, en France, d’un sécularisme
agressif. Le correspondant à Paris du New York Times, par exemple, s’il
approuve l’ambition séparatiste du gouvernement français, écrit néanmoins
que « la loi (…) [est] un objet de confscation et de persécution. Elle priv [e] le
clergé de ses églises et de son salaire, (…), elle resserre encore un peu plus [s] es
liens avec l´État par une série de clauses drastiques faites de peines d´amendes
27et d´emprisonnement ». Au travers de leur analyse critique du cas français,
la plupart des observateurs américains, oubliant le fort anticatholicisme qui
28règne encore aux États-Unis pendant cette période, tendent une nouvelle
fois à idéaliser leur propre expérience de la séparation entre l´Église et l´État.
Le quotidien Te Sun explique ainsi à ses lecteurs que bien que la nouvelle
législation s’intitule « Loi de séparation des Églises et de l’État », « [ils] doivent
avoir conscience que la séparation en France ne signife pas ce que le divorce des
afaires de l´Église et de l´État signife ici. En Amérique, chaque dénomination
est libre (…). En France, la loi de séparation signife (…), non seulement que
le gouvernement continue à se mêler des afaires de l´Église, mais aussi qu´il
29resserre son emprise sur elles ». Le New York Times oppose également la portée
très large de la séparation américaine à celle, plus restreinte, de la loi française,
qui implique que « la religion est libre, à la seule condition que son exercice soit
compatible avec l´ordre public », ce qui a déjà conduit l´État français à s´attaquer
de manière « arbitraire » à l´Église catholique. Cette attitude à l´égard de la
religion n´apparaît donc pas comparable, selon le journal, avec les libertés de
30conscience et de culte « auxquelles nous sommes habitués dans notre pays ».
Seul le journal Blue Grass Blade, l´étendard de la libre pensée américaine au
edébut du XX siècle, salue, dans un texte intitulé « Vive la France », le courage
des autorités françaises, qui ont su se libérer de la tyrannie des prêtres : « La
France infdèle, la première à abolir l´esclavage, à abolir l´Église, la pire forme
31d´esclavage que le monde ait jamais connu ».
26 « Secular Schooling », The New York Times, 29 septembre 1902.
27 « France and the Church », The New York Times, 26 février 1905.
28 Voir John Higham, Strangers in the Land: Patterns of American Nativism, 1860-1925, New
Brunswick, Rutgers University Press, 2002.
29 « France’s Religious Strife », The Sun, 3 février 1907.
30 « The Religious Trouble in France », The New York Times, 4 février 1906.
31 « Vive la France », Blue Grass Blade, 23 décembre 1906.
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