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Le Bouddhisme

De
160 pages

Il ne faudrait pas s’exagérer l’originalité du bouddhisme au point de méconnaître les liens de dérivation qui l’unissent au passé, comme si Çakya-Mouni avait complètement rompu avec son temps et répudié les idées dominantes à l’époque et dans le milieu où il a fait son apparition. Son système au contraire offrait avec les doctrines et l’ascétisme du brahmanisme des points de contact assez nombreux et assez saillants pour qu’on se demande comment il a pu s’en détacher pour se constituer en société distincte.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Jean-Baptiste Thomas

Le Bouddhisme

AVERTISSEMENT

Outre les preuves directes qui ont pour objet de démontrer la divinité du christianisme par les faits surnaturels de sa préparation, de son établissement et de son histoire, il en est d’autres qui, sans posséder la valeur absolue des premières, apportent néanmoins un précieux appoint à la démonstration évangélique dont elles complètent et corroborent les conclusions. Telle est en particulier celle qui résulte de l’histoire et de l’étude des religions non révélées mises en regard de la religion chrétienne. La matière est trop vaste pour que nous ayons la prétention de l’épuiser. Le champ de nos recherches est plus circonscrit, c’est celui où nos adversaires déclarent avoir trouvé le berceau du christianisme, l’Inde. Et encore parmi les cultes d’origine indienne, nous attacherons-nous de préférence à celui qui semble offrir le plus d’analogies avec les doctrines et les institutions chrétiennes, nous voulons parler du bouddhisme. Notre travail se divise naturellement en deux parties consacrées, la première, à l’exposition du bouddhisme en lui-même, la seconde à la question des rapports du bouddhisme et du christianisme.

INTRODUCTION

§ I

Ce n’est pas un des phénomènes les moins curieux du temps présent que la faveur dont jouit le bouddhisme dans certains milieux philosophiques et littéraires. Nous ne parlons pas de l’intérêt légitime qui s’attache à l’étude d’une religion professée par un cinquième de la population du globe ni des remarquables travaux des savants modernes sur les origines, les enseignements et les institutions du bouddhisme. Personne n’en contestera l’importance pour l’histoire des religions, ni les sérieux résultats obtenus jusqu’à ce jour, malgré les doutes, les obscurités, qui planent encore sur certains points, même sur des points essentiels.

L’engouement des néo-bouddhistes ne s’arrête pas au côté scientifique de la question. Leur infatuation va jusqu’à dresser au fondateur du système un piédestal où le Christ lui-même ne saurait at- „ teindre ; ils veulent ramener les dogmes, la morale et les institutions du christianisme à Çakya-Mouni1 comme à la source où Jésus aurait puisé, directement ou indirectement, les éléments de sa doctrine. Quelques-uns vont plus loin encore ; le bouddhisme, à les en croire, serait la religion par excellence, la seule qui réponde aux besoins de l’esprit et du cœur de l’homme et aux aspirations des temps modernes. Il y a plus ; c’est le culte bouddhiste, ses rites et ses cérémonies qu’ils essaient d’acclimater parmi nous, et ce projet bizarre a reçu un commencement d’exécution.2

Projet bizarre, avons-nous dit, mais pas si étonnant qu’on pourrait croire, si on en juge par de mouvement qui entraîne de nombreux esprits vers les sciences occultes et les mystères cachés des religions orientales. C’est un fait remarquable en effet que cet empressement de la théosophie moderne à chercher ses origines dans les vieux cultes de l’Inde et particulièrement dans le bouddhisme. Il s’agit, bien entendu, d’un bouddhisme ésotérique, transmis par une tradition secrète, dans une suite non interrompue d’initiés, au sein dès vallées profondes de l’Himalaya3. Cette disposition d’esprit tient à plusieurs causes, les unes générales, d’autres particulières au temps présent. Une curiosité malsaine, l’amour du merveilleux, l’attrait du mystère, la satisfaction d’être ou de se croire en possession d’une science supérieure inconnue au vulgaire, voilà sans compter le charlatanisme, ce qui, dans le passé comme de nos jours, a largement contribué à la vogue de l’occultisme. Parmi les causes particulières à notre époque, signalons celle que nous intitulerions volontiers la banqueroute du rationalisme, et sous le nom de rationalisme nous voulons désigner la prétention de tout ramener à la raison comme au principe de toute vérité, de toute vie, de toute lumière. Le rationalisme a eu beau faire appel à tous nos moyens naturels de connaître, il n’a pas tenu, il ne pouvait tenir ses promesses, ni combler le vide qu’il avait creusé au fond de l’âme humaine. Il voulait emprisonner la pensée, tantôt dans l’ordre des idées pures, tantôt dans le cercle étroit de l’expérience, en fermant toute issue vers le monde surnaturel et divin. Mais il ne pouvait comprimer l’invincible élan qui pousse l’âme à sortir d’elle-même et du monde qui l’entoure, pour chercher au delà ce qu’elle ne trouve point dans son propre fond, ce que la science ne lui apprend pas, le secret de son origine et de ses destinées.

On veut se débarrasser du surnaturel, et l’esprit affamé de mystère se jette dans le merveilleux ; on recule, au nom des droits de la raison, devant les saintes et lumineuse obscurités de la foi, et l’on va se plonger dans les ténèbres bien autrement impénétrables de l’occultisme. Ce fait, qui n’est pas nouveau, vérifie une fois de plus l’expérience de tous les temps ; ce n’est pas la science, c’est la superstition qui gagne au déclin de la croyance religieuse. Notre siècle n’a pas plus que les autres échappé à la loi commune ; le rationalisme qui se vante d’avoir affranchi pour toujours la science du joug de la foi est réduit à s’humilier devant le retour offensif du mysticisme oriental.

§ II

D’où vient au bouddhisme le regain de faveur que lui réservait cette fin de siècle ? On ne l’attribuera pas sans doute au charme de sa littérature, l’une des plus riches par de nombre de ses productions, et des plus pauvres comme valeur esthétique. Sans parler des innombrables et fastidieuses répétitions qui font du style bouddhique, selon M. Barth4, le plus insupportable de tous les styles, il faut à l’érudit un courage plus qu’ordinaire pour retrouver le fond de la doctrine sous cet amas d’absurdes légendes et d’élucubrations incohérentes où la science et la poésie n’ont rien à voir.

Est-ce la pureté relative de sa morale qui a valu au bouddhisme cet essai tardif de réhabilitation ! Sans doute il l’emporte de ce chef sur la plupart des cultes payens et, nous pouvons ajouter, sur la plupart des systèmes philosophiques. Et pourtant que de graves réserves à faire ! Sans vouloir anticiper sur les développements ultérieurs que réclame la question, disons seulement que la morale bouddhiste, dé. pourvue de base, de règle fixe et de sanction finale, reste, de l’aveu même de ses plus chauds admirateurs, bien au-dessous de la religion d’amour et de dévouement que Jésus-Christ est venu apporter au monde. La morale bouddhiste n’a qu’un but, n’a qu’un objet, la suppression de la douleur et de ses causes. L’idée du devoir inconditionnel lui est étrangère. Si elle défend le mal, ou du moins certains actes mauvais, c’est parce que le mal est cause de souffrance et met obstacle à ce quiétisme absolu qui constitue, selon Bouddha, le souverain bien de l’homme. C’est une morale utilitaire, quoique d’un égoïsme plus raffiné. Non, ce n’est pas le besoin d’un idéal plus pur, plus élevé, qui fera rétrograder le monde du Christ à Çakya-Mouni.

Ce n’est pas davantage l’ascétisme de Bouddha ni sa doctrine d’universel renoncement qui grossira parmi nous, surtout à cette époque de sensualisme, le nombre de ses sectateurs. Nulle part on ne voit poindre chez les néo-bouddhistes un désir bien vif d’aller s’enterrer dans un couvent de bonzes, pour s’y livrer aux austérités de la mortification. Pourquoi d’ailleurs chercher si loin ce qu’on peut trouver, et beaucoup mieux, près de soi, chez les Trappistes, par exemple, chez les Chartreux et tant d’autres. Voilà des modèles de mortification et de renoncement qui laissent bien loin derrière eux les lamas du Thibet, et les bonzes de Birmanie ou de Ceylan,

Reste l’élément métaphysique du bouddhisme, si toutefois cette expression peut s’appliquer à un système dont le caractère propre est une aversion décidée pour la métaphysique et tout ce qui s’y rattache. Une seule chose, d’ordre exclusivement pratique, préoccupe Çakya-Mouni, le fait de la douleur, ses causes, ses remèdes ; tout le reste à ses yeux est sans valeur. Or la douleur, ses causes et les moyens de s’en affranchir appartiennent uniquement, selon lui, au monde phénoménal ; la science de l’être en soi, en la supposant accessible à l’esprit humain, ne ferait pas avancer d’un pas la solution du problème. Que se cache-t-il sous les phénomènes fugitifs, si divers, si multiples, dont la succession non interrompue forme la trame de l’existence ? Nous n’en savons rien, répond Çakya-Mouni, et que nous importe ? Nous n’apercevons que la surface ; le fond, c’est-à-dire l’être en soi, s’il n’est pas une chimère, nous échappera toujours. Y a-t-il en nous un sujet pensant, disctinct de ce corps périssable et destiné à lui survivre ? Question insoluble et oiseuse. L’homme est un composé dont la désagrégation par la mort peut donner naissance à un composé analogue, mais sans plus de consistance ni de réalité substantielle que le premier, C’est ce que les bouddhistes appellent la théorie de la transmigration ou des renaissances.

Remarquons à ce sujet que Bouddha, peu soucieux de se mettre d’accord avec lui-même, déroge sur ce point à ses propres principes. Prenant l’homme et le monde tels qu’ils se révèlent à lui par l’expérience, il ne cherche pas à pénétrer plus avant et met systématiquement de côté toute question relative à l’essence des choses. Mais qu’est-ce donc que la théorie des renaissances successives, avant comme après l’existence actuelle, sinon une hypothèse impossible à vérifier par l’expérience.

Quant à l’existence d’un Dieu supérieur au monde, cause créatrice et fin dernière, Bouddha évite avec soin de se prononcer sur ce grave sujet, il passe à côté du problème sans même y faire allusion. Les résultats incertains et contradictoires de là spéculation brahmanique n’étaient pas pour l’encourager à la recherche d’une cause première. Plutôt que de s’engager à la suite de ses devanciers dans une voie qui lui paraissait sans issue, il aima mieux se renfermer dans les limites de l’observation et y puiser les règles pratiques qui résument toute sa morale et nous pouvons ajouter, toute sa doctrine.

Cette doctrine sans base, sans couronnement, ne satisfait ni l’esprit ni le cœur, mais n’est-ce pas à ses lacunes même qu’elle doit la popularité malsaine dont elle jouit ? Le silence voulu de Bouddha sur les questions vitales de la destinée humaine devait trouver faveur auprès de ces esprits, si nombreux à notre époque, chez qui le scepticisme a fait table rase de toute croyance. Quelques-uns, il est vrai, ont senti le besoin de combler le vide métaphysique du système. On connaît les spéculations fantaisistes où s’égarent les néo-bouddhistes ; la réserve de Bouddha leur laissait le champ libre, et l’imagination aidant, ils ont bâti sur ce fond mouvant des systèmes étranges, combinaisons arbitraires où la vraie science chercherait vainement à s’orienter. Il est vrai encore que l’athéisme bouddhique répugne à la saine raison ; mais le matérialiste en juge autrement ; il est des hommes que la négation d’un Dieu créateur et Providence met parfaitement à l’aise et pour qui l’athéisme est une recommandation plutôt qu’un grief.

L’enseignement de Bouddha sur la valeur et la portée de la connaissance humaine a trouvé un écho dans une école célèbre qui a exercé une influence considérable, bien qu’aujourd’hui fort amoindrie, sur le développement de la pensée contemporaine. Nous voulons parler du positivisme, plus spécialement désigné en Angleterre sous le nom d’agnosticisme, lequel caractérise plus nettement l’esprit du système. Prendre son point de départ exclusif dans l’observation des faits, internes et externes, les classer d’après leurs similitudes et leurs différences, étudier leurs causes, ou plus exactement, leur ordre de succession, enfin généraliser les résultats de l’expérience, tel est le champ ouvert à l’activité de notre esprit. Quant au domaine de la soi-disant métaphysique, s’il existe quelque part, essence et substance, vérités nécessaires et universelles, idéal supérieur à la réalité contingente, tout cela c’est l’inconnu, plus que cela, c’est l’inconnaissable, pour employer le terme favori des agnostiques. La métaphysique, si elle n’est pas une chimère, est un monde fermé, inaccessible à l’esprit humain, et dont par suite on ne peut rien nier ni affirmer. Ne croirait-on pas entendre Bouddha lui-même ? Salomon l’a dit, et ce qui était vrai de son temps l’est encore aujourd’hui : rien de nouveau sous le soleil.

Mais comment concilier la vogue éphémère du bouddhisme avec la conception pessimiste de la vie qui est son caractère distinctif ? L’étonnement cesse si l’on considère que le pessimisme est la maladie des cœurs blasés, le signe particulier des époques de décadence. L’âme énervée par l’abus des jouissances, sans force pour réagir contre l’entraînement des passions, se persuada volontiers que la lutte est inutile, qu’il n’y a rien à faire. Pourquoi lutter en effet si le monde est fatalement livré à l’empire du mal, si, comme le prétendent les pessimistes, à la suite de Bouddha, la vie est irrémédiablement mauvaise, et ne nous promet le repos que dans l’anéantissement. Doctrine désolante, dira-t-on ; oui, mais très commode, car elle dispense de l’effort en montrant l’inanité de la résistance ; c’est la philosophie de la désespérance, mais aussi la justification du vice et l’apologie de l’inaction. Ces doctrines énervantes devaient rencontrer de l’écho au sein d’une société ! dévoyée où les rayons de la lumière supérieure ont cessé de luire et qui, désabusée mais impuissante, se débat dans le vide sans espoir d’en sortir.

§ III

On demandera si la notion du bouddhisme telle que nous venons de l’esquisser repose sur des documents authentiques, irréfragables. N’oublions pas que le bouddhisme est depuis plus de vingt siècles la religion de plusieurs centaines de millions d’hommes ; il ne s’agit pas seulement de quelques esprits moroses et chagrins que le dégoût de la vie et la satiété de la jouissance prédisposent à la doctrine du néant : ce sont des peuples entiers dont Bouddha reste aujourd’hui et restera sans doute longtemps encore l’oracle obéi et respecté. Mais le bouddhisme populaire est-il l’héritier légitime du bouddhisme primitif ? Ce dernier, dans le cours des âges, peut-être même dès l’origine, n’a-t-il pas dû se prêter à des concessions plus ou moins contraires à la pensée du fondateur, mais nécessaires à la diffusion de sa doctrine ? Où bien n’a-t-on pas attribué à Bouddha des erreurs dont il n’est pas responsable, soit qu’on ait mal compris ses enseignements, soit que l’on ait exagéré les conséquences de ses principes ?

Trois causes, entre autres, contribuèrent à créer cette difficulté qui, non résolue, frapperait de suspicion nos conclusions en apparence les mieux établies : premièrement, les spéculations métaphysiques qui, dans la suite, sont venues se greffer sur le fond originel, au risque d’en altérer la simplicité première ; en second lieu les éléments religieux de provenances diverses, auxquels le bouddhisme a dû s’accommoder pour se produire et s’implanter à l’état de croyance populaire, enfin les doutes sur la valeur des documents et l’autorité des sources où l’on prétend puiser la notion vraie du bouddhisme primitif.

Bouddha, nous l’avons dit, laisse de côté les questions de métaphysique et de théologie. Mais on a beau tenir pour non avenus les problèmes de l’origine et de la fin des choses, ils se dressent, ils s’imposent quoi qu’on fasse pour les écarter. L’homme veut savoir d’où il vient et où il va, il veut savoir si le principe qui pense en lui est le foyer d’une vie permanente, immortelle, ou seulement une lueur éphémère destinée à s’éteindre bientôt dans le néant. Bouddha pose des points d’interrogation qu’il laisse sans réponse, dédaignant de la chercher ou désespérant de la trouver. Mais des points d’interrogation sur des questions aussi vitales ne sauraient satisfaire l’inquiète curiosité de l’esprit humain, curiosité ou pour mieux dire, la soif de connaître qui a sa racine dans les aspirations les plus indestructibles de notre nature morale. Il faut nous attendre à voir la spéculation philosophique s’infiltrer dans le bouddhisme : ous le prétexte d’en combler les lacunes5.