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Le dialogue islamo-chrétien en Centrafrique

De
168 pages
Pour éviter toutes sortes de manipulations du religieux par le politique, et surtout pour prévenir les risques d'un conflit interreligieux en République centrafricaine, cet ouvrage propose une médiation de l'humanité du Christ comme chemin du dialogue islamo-chrétien. Qu'est-ce que nous disons du Christ qui nous permette d'entrer en dialogue avec les autres croyants ?
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Le dialogue islamo-chrétien
en Centrafrique Le dialogue
COLLECTION islamo-chrétien
CROIRE ET SAVOIR
EN AFRIQUE Pour éviter toutes sortes de manipulations en Centrafriquedu religieux par le politique, et surtout pour
Justin Ndéma prévenir les risques d’un confl it interreligieux
en République centrafricaine, nous proposons
dans cet ouvrage une méditation de l’humanité
du Christ comme chemin du dialogue islamo- Justin Ndéma
chrétien. Qu’est-ce que nous disons du Christ
qui nous permette d’entrer en dialogue avec
les autres croyants ? Les actes posés par
Jésus comme Fils sont pour la plupart une
attestation de la proximité paternelle de Dieu
avec l’humanité. Jésus nous révèle désormais
Dieu comme un Père dont la sollicitude couvre
et porte toute l’humanité. La profondeur de
l’humain est le lieu par excellence de toute
rencontre et de tout dialogue entre les hommes
et avec Dieu. Autrement dit, l’expérience
véritable de Dieu, quête abyssale de toute
religion, se trouve exaltée dans la profondeur de
l’humain. À vrai dire, le bout du bout de l’humain
dit Dieu.
Justin Ndéma, prêtre dominicain,
de nationalité centrafricaine, est
Directeur des études, enseignant
de philosophie et de théologie
systématique au Grand séminaire de
BanguiBimbo. Ses recherches portent sur la
phénoménologie et le dialogue interreligieux.
ISBN : 978-2-343-04304-3
17
Justin Ndéma
Le dialogue islamo-chrétien en Centrafrique










Le dialogue islamo-chrétien
en Centrafrique


Collection « Croire et savoir »
dirigée par Benjamin SOMBEL SARR et Claver BOUNDJA


Cette collection veut être un lieu d’analyse du phénomène
religieux en Afrique dans ses articulations avec le social, le
politique et l’économique. L’analyse du phénomène religieux, ne
saurait occulter les impacts des conflits religieux dans la
désarticulation des sociétés africaines, ni ignorer par ailleurs
l’implication des religions dans la résolution des conflits sociaux
et politiques. L’approche religieuse plurielle de cette collection a
comme objectif d’une part, d’étudier les phénomènes religieux à
l’œuvre dans les sociétés africaines dans leurs articulations avec
les grandes questions de société, et d’autre part de procéder à une
étude scientifique et critique de la religion dans le contexte
africain. Elle essaiera de déceler dans la religion non ce qui
endort le peuple, mais les énergies créatrices et novatrices
capables de mettre l’Afrique debout. Ainsi veut-elle montrer que
si la religion peut être un frein au développement, elle est aussi
acteur de développement. Le relèvement de l’Afrique doit se
fonder sur des valeurs, et la religion est créatrice et fondatrice de
valeurs.


Déjà parus

Pierre-Paul MISSEHOUNGBE, Médias et laïcité au Sénégal,
2014.
Père Constant Atta KOUADIO, Foi chrétienne et souffrance
humaine. Santé, guérison et prospérité, 2014.
Jean-Népomucène BUNOKO, Et ce cadavre !, 2014.
Benjamin SOMBEL SARR, Théologie de la vie consacrée.
Questions d’inculturation, 2014.
Hippolyte D.A. AMOUZOUVI, La religion comme business en
Afrique. Le cas du Bénin, 2014.
Jean-Maurice GOA IBO, Spiritualité chrétienne et développement
en Afrique, 2014.
ABBAYE CŒUR IMMACULE DE MARIE DE KEUR MOUSSA, Actes
du colloque « Penser la veille Dakar » 10-12 avril 2013, 2013.
Justin Ndéma












LE DIALOGUE ISLAMO-CHRETIEN
EN CENTRAFRIQUE














































































































À mon regretté père Jean-Paul Ndéma,
et à toutes les victimes de la crise centrafricaine

























© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04304-3
EAN : 9782343043043
INTRODUCTION
Pour éviter toutes sortes de manipulations du religieux par le
politique, et surtout pour prévenir les risques d’un conflit
interreligieux en République centrafricaine, nous proposons dans
cet ouvrage une méditation de l’humanité du Christ comme
chemin du dialogue islamo-chrétien. Qu’est-ce que nous disons
du Christ qui nous permette d’entrer en dialogue avec les autres
croyants ? Les actes posés par Jésus comme Fils sont pour la
plupart une attestation de la proximité paternelle de Dieu avec
l’humanité. Jésus nous révèle désormais Dieu comme un Père
dont la sollicitude couvre et porte toute l’humanité. La
profondeur de l’humain est le lieu par excellence de toute
rencontre et de tout dialogue entre les hommes et avec Dieu.
Autrement dit, l’expérience véritable de Dieu, quête abyssale de
toute religion, se trouve exaltée dans la profondeur de l’humain.
À vrai dire, le bout du bout de l’humain dit Dieu. Notre réflexion
est menée dans l’horizon théologique du pluralisme religieux.
Le pluralisme religieux, en effet, tend à devenir aujourd’hui
e l’horizon de la théologie du XXI siècle et il nous invite à revisiter
toute la théologie chrétienne. C’est la réponse à une situation
historique de pluralisme actuel incontestable et c’est aussi la
conséquence d’une intuition maîtresse du concile Vatican II qui,
pour la première fois dans l’histoire du Magistère, a porté un
1jugement positif sur les religions non chrétiennes . La rencontre
d’Assise du 27 octobre 1986 a été considérée comme le tournant
décisif de cette démarche.
Nos motivations sont liées à cette exigence de dialogue entre
le christianisme et les autres religions, au cœur de la crise
socioreligieuse actuelle en Centrafrique. Cette crise véhicule un
mélange du religieux et du politique, qui demande une
clarification. Un regard chrétien, pour faire la part des choses,
devrait proposer une théologie des religions aux fondements
équilibrés, capable de dire la vérité de chaque religion.

1GEFFRE Claude, De Babel à Pentecôte. Essais de théologie
interreligieuse, CF 247, Paris, Cerf, 2006, p. 41.
7
En fait, le christianisme, dans le champ des religions, semble
se placer en situation d’exception dans la mesure où son message
se réfère à une médiation historique qui coïncide avec l’irruption
de l’Absolu même qui est Dieu. Aucune autre religion n’a la
prétention de se réclamer d’un fondateur qui n’est pas seulement
un prophète ou un médiateur envoyé par Dieu, mais le Fils même
de Dieu. Cela constitue une difficulté permanente dans le
dialogue entre les chrétiens et les membres des autres religions.
La théologie des religions soulève un sérieux problème
théologique. En effet, comment affirmer l’universalité de
JésusChrist comme unique médiateur entre Dieu et les hommes, dans
le christianisme, sans toutefois priver les autres religions de leur
valeur salutaire ? Qui est celui que nous confessons comme
l’Unique Seigneur et Sauveur, dont la médiation et l’expérience
humaine comme Fils Unique engagent désormais toute
l’humanité ? Ne peut-on voir dans la profondeur humaine un lieu
théologique du dialogue initié par l’Esprit Saint ?
La réponse à cette préoccupation nous permettra de voir,
qu’en théologie du pluralisme religieux, deux exigences
s’imposent à nous, à savoir : annoncer le Christ comme unique
médiateur et reconnaître ce qui est vrai et saint dans les autres
religions. Notre hypothèse mettra en relation ces deux exigences
fondamentales apparemment opposées, afin de mettre en exergue
la profondeur humaine et christique comme véritable lieu du
dialogue entre les religions. L’horizon trinitaire nous aidera à
comprendre que c’est l’Esprit de Jésus qui nous fait découvrir la
profondeur de notre humanité devenue le lieu de l’inhabitation
2de Dieu . L'inhabitation de Dieu dans le croyant introduit en lui
le dialogue intra-trinitaire et rend possible qu'il y prenne part, en
laissant l'Esprit lui donner de dire au Père la parole même que
son Fils Unique lui adresse, c'est-à-dire de participer à sa relation

2 Le terme « inhabitation » s'applique au fait d'habiter en un autre, et,
pour la théologie chrétienne, à la manière dont Dieu habite en l'âme. Il
peut désigner tout à la fois le fait de venir, d'être envoyé et d'habiter en
l'être humain, et c'est l'ensemble de ces actions qui constitue le champ
de l'inhabitation trinitaire. Voir à ce sujet LECUIT Jean-Baptiste, Quand
Dieu habite en l'homme. Pour une approche dialogale de l'inhabitation
trinitaire, CF 271, Paris, Cerf, 2010, p. 10-17.
8
filiale. Une vraie spiritualité théologale du dialogue
interreligieux s’inaugure ici dans ce travail de recherche.
Comment comprendre alors le chemin spirituel qui s'ouvre
devant le disciple qui est conduit par l’Esprit Saint ? La voie à
suivre consiste à privilégier la relation dialogale de la foi et de
l'amour, relation indépassable que nous n'avons pas à produire à
partir de nous-mêmes, mais à recevoir comme intériorisée en
nous par l'Esprit.
La méthode que nous suivons dans ce travail est
herméneutico-phénoménologique. D’abord, il s’agit d’une
théologie herméneutique qui consiste en un va-et-vient progressif
et continu, entre l’expérience contextuelle actuelle et le
témoignage de l’expérience fondatrice dont la tradition fait
mémoire ; Vice-versa. Il est question d’une interprétation
chrétienne, car on se trouve en « lieu » chrétien, où Jésus-Christ
est le centre. Ensuite, le contexte renvoie, non de façon théorique
aux données objectives de l’histoire des religions, mais
concrètement au vécu de la rencontre entre chrétiens et les
membres des autres traditions religieuses, tous personnellement
engagés dans leur foi. Cette démarche phénoménologique
engage donc le sujet croyant sur un terrain dialogal. Dans cette
démarche, il est certain que le donné de la foi et le contexte vécu
du pluralisme religieux doivent se rencontrer. Notre méthode se
veut à la fois déductive et inductive. Elle est déductive dans la
mesure où nous partirons des affirmations fondamentales, des
principes généraux pour aboutir à leurs applications concrètes
dans le contexte actuel. Elle est aussi inductive, car elle prend
comme point départ, la réalité dans sa manifestation existentielle,
telle qu’elle est vécue, afin d’ouvrir des pistes pour une vraie
spiritualité théologale du dialogue interreligieux.
Notre travail comporte cinq chapitres. Le premier chapitre
présentera la crise socio-religieuse actuelle en Centrafrique. Le
deuxième chapitre fera l’état de la question du dialogue
interreligieux. Le troisième chapitre, à travers la restitution de
l’ouvrage de Claude Geffré, De Babel à Pentecôte, montrera le
grand apport de ce théologien à la question de la méditation du
Christ. Les bases jetées par celui-ci nous permettront
d’approfondir la dimension humaine du dialogue comme lieu de
la rencontre avec Dieu grâce à l’action de l’Esprit de Jésus. Le
9
quatrième chapitre ouvrira un horizon trinitaire pour une
spiritualité théologale de la rencontre des religions. Nous verrons
ici que l’action de l’Esprit Saint dans la vie du Christ permet une
meilleure compréhension de l’humanité de Jésus qui s’est uni à
toute l'humanité, au-delà des religions, grâce à l’événement
pascal. Le cinquième chapitre tentera un travail d’inculturation.
Nous essayerons de mener une réflexion systématique sur la
question de la double appartenance comme une exigence de
l’inculturation, en lien avec la problématique de la médiation du
Christ.



10
Chapitre 1
La crise socio-religieuse actuelle
Un conflit d’abord politico-militaire
La République centrafricaine, située au cœur de l’Afrique,
2couvre une vaste superficie de 623 000 km . Elle est entourée du
Congo Brazzaville, du Congo démocratique, du Soudan et du
Soudan du Sud, du Cameroun et du Tchad. Ce pays enclavé est
bien aussi riche de sa diversité naturelle (flore, faune) que de sa
pluralité ethnique et religieuse. La République centrafricaine est
un pays à majorité chrétienne (+85%), suivie de musulmans
(8%), puis de la Religion traditionnelle (5%) et d’athées (2%).
Depuis plusieurs décennies, on note une parfaite harmonie entre
le christianisme et les autres confessions de foi, et plus
particulièrement une heureuse proximité avec l’Islam. Il y a
seulement encore quelques mois, cette fraternelle et sincère
relation entre chrétiens et musulmans faisait école, et cela était
cité en exemple positif pour un vrai dialogue islamo-chrétien.
À côté de cette entente interreligieuse, se déroule une autre
histoire de la République centrafricaine, l’histoire de la vie
politique. Depuis son accession à l’indépendance, en effet, ce
pays n’a jamais connu de stabilité en tant que telle. Son histoire
a été souvent celle des coups d’état, des mutineries, des
conquêtes ou des reconquêtes du pouvoir perdu. Pour atteindre
leur objectif, celui d’occuper le palais, certains politiciens
n’hésitent pas à se servir de la religion.
Il est important de souligner que depuis les indépendances, le
pouvoir est beaucoup plus concentré dans la partie sud à majorité
chrétienne. Le sud, dont Bangui la capitale, jadis appelée Bangui
la coquette, abrite presque toutes les institutions de la
République. Cette situation a créé une frustration chez les
ressortissants du Nord qui voient leur région presque abandonnée
à elle-même et se voyant ainsi obligés de se jeter entre les mains
des voisins mitoyens du Nord, à majorité musulmane (Tchad,
Soudan). En sourdine, un malaise doublé d’un sentiment
d’injustice et d’abandon va grandissant. Ce constat
inévitablement légitime va être récupéré par le politique.
11
Plusieurs groupes de rébellions venus pour la plupart du Nord et
soutenus par des mercenaires tchadiens et soudanais, profitant de
la léthargie au sommet de l’État et de la résignation de
l’administration, vont marcher sur Bangui, renversant ainsi le
président François Bozizé le 24 mars 2013.
Une fois s’accaparés du pouvoir de Bangui, très vite les
rebelles réunis dans une coalition hétéroclite, à majorité
musulmane, vont commencer à s’en prendre aux églises
chrétiennes, aux chrétiens eux-mêmes ainsi qu’à beaucoup de
leurs biens. Face à un État chancelant et vacillant, victime
d’intérêts égoïstes et claniques, le nouveau régime ne cache plus
son intention asseoir un régime théocratique. La violence va être
ainsi employée pour faire plier ceux et celles qui ont une autre
vision, voire une autre confession de foi. Face à cette brutale
entreprise de la Séléka, un groupe va naître : les Anti-balaka
(Anti-machette). Ce groupe est l’émanation des victimes des
atrocités de la bande des mercenaires installés au pouvoir depuis
quelques mois. Les Anti-balaka sont nés de la cendre et de la
ruine des villages pillés et incendiés dans un État effondré. Ces
derniers vont donc s’organiser en groupes d’auto-défense pour
faire face à la violence aveugle des hommes aux gâchettes
faciles.
Instauration d’un régime théocratique par la terreur de la
Séléka
Dans un courrier circulant en Centrafrique dans les mois qui
ont suivi le coup de force du 24 mars 2013, mais datant du 17
février 2012, Michel Djotodja, celui-là même qui a pris la tête de
l’hétéroclite rébellion de la Séléka (Alliance en sango), va
solliciter une aide à la Conférence de l’Organisation Islamique
de Djeddah en Arabie Saoudite. L’auteur dudit courrier n’avait
pas caché son intention d’accélérer le processus d’islamisation
de la Centrafrique. Cette intention va être bientôt mise en
application avec l’arrivée de la rébellion séléka au pouvoir. Sur
leur passage, ces mercenaires venus du Nord, plus précisément
du Tchad et du Soudan, n’ont pas hésité un seul instant à
pratiquer la politique de la terre brûlée. Ils s’en sont pris à tout ce
qui est édifice et bien chrétien. En plus de la grande destruction
12
orchestrée, il faut noter une volonté manifeste de réduire au
silence tout ce qui n’est pas « musulman ». Beaucoup de faits ont
prouvé à suffisance cette volonté d’utiliser la violence comme
seul moyen asseoir un régime théocratique en République
centrafricaine, pourtant laïque dans ses lois fondamentales.
Dans plusieurs villes et villages de la Centrafrique, les
chrétiens vont payer le lourd tribut. Des églises sont vandalisées
et profanées, des édifices chrétiens pillés et incendiés, des
maisons des non-musulmans brûlées, des filles violées, des
hommes égorgés, des femmes enceintes éventrées, des familles
entières décimées. L’atrocité de ces violences est telle qu’elle
dépasse l’entendement de tout être humain. Ces violences sont
aussi accompagnées d’une volonté manifeste d’effacer toute
l’histoire de la République centrafricaine accusée de n’être que
chrétienne et de réécrire ainsi une nouvelle page d’histoire avec
l’étoile montante dans la demi-lune.
Pour réaliser ce projet, la nébuleuse Séléka va s’attaquer aussi
aux édifices publics et aux institutions de la République,
détruisant ainsi tout ce qui relève de l’administration. Presque
toutes les mairies de la Centrafrique ont été mises à sec,
vandalisées et parfois incendiées. Tout se passe comme si on
voulait effacer ce long passé centrafricain, effacer cette belle
histoire d’une coexistence jadis harmonieuse et fraternelle entre
chrétiens et musulmans ; bref, effacer la mémoire de tout un
peuple. Ces atrocités d’une rare violence subies, accompagnées
d’un sentiment d’humiliation par les mercenaires étrangers, ont
commencé à faire germer chez la plupart des Centrafricains
nonproches de la Séléka, les grains de la vengeance qui se
répandaient dans les cœurs et dans les esprits à travers
3l’expression « lawa lawa» en sango , ce qui signifie tôt ou tard,
faisant ainsi allusion à l’heure de la vengeance à venir. Lors de
la rentrée pastorale de l’Archidiocèse, l’Archevêque
Métropolitain de Bangui attirait déjà l’attention des dirigeants
politiques d’alors : « Il faut redouter la colère du pauvre et du
spolié ».

3 Le Sango est la langue nationale parlée en République centrafricaine
sur toute l’étendue du territoire.
13
Cette situation de terreur va être la raison de la naissance
immédiate d’un groupe d’auto-défense, à majorité villageoise,
les Anti-balaka.
L’avènement des Anti-balaka
Le phénomène Anti-balaka est, en grande partie, l’ensemble
de ces hommes et ces femmes qui ont vu leurs villages incendiés,
leurs familles décimées et leurs biens emportés vers les voisins
du Nord. Face au vide sécuritaire laissé par l’effondrement de
l’État centrafricain, ces hommes et ces femmes vont donc
s’organiser en groupes d’auto-défense dans les zones notoires de
non-droit. En d’autres termes, les Anti-balaka sont considérés
comme l’émanation du peuple face à une situation de violence
intolérable et inacceptable. Pour mener la résistance, ces derniers
vont avoir recours à des croyances et pratiques ancestrales. Cette
pratique, convoquant les forces tutélaires, les rend ainsi
invulnérables et invisibles d’après leur croyance. Face aux séléka
dotés d’équipements ultra-modernes de guerre, les Anti-balaka
rustiques, eux, vont se servir de leurs fusils de chasse, de leurs
machettes destinées aux travaux champêtres et tout cela, placé
sous la protection de leurs amulettes arborées tout autour de leur
corps. Ces objets rendus puissants par la croyance et la
conviction de ces derniers vont leur donner une force de
persuasion et l’audace d’affronter les milices de la séléka.
Profitant de la réputation qui commençait à les précéder, les
Antibalaka vont petit à petit renverser la courbe de violence qui
penchait seulement vers l’étoile montante de la demi-lune. Il faut
noter tout de même qu’au départ, ces derniers ont gagné de la
sympathie et une audience presque nationale auprès de la
population longtemps terrorisée par la bande terroriste de la
Séléka. Face aux atermoiements de la communauté
internationale à mettre fin aux violences imposées par la Séléka
au pouvoir, une grande partie de la population centrafricaine va
voir dans le phénomène anti-balaka, un sursaut patriotique.
Quoique milice, lui aussi, le groupe des Anti-balaka profite d’une
légitimité nationale implicite devant mettre fin à l’affront subi
pendant les dix mois du règne de la terreur.
14
Le rang des Anti-balaka va bientôt être grossi par le ralliement
d’une partie de la Force Armée Centrafricaine (FACA).
Rappelons que l’homme fort de la Séléka avait entre-temps
dissout cette force nationale et considérait du coup l’hétéroclite
rébellion comme la seule force nationale. Face au chaos
persistant et devant les risques avérés d’un génocide en
Centrafrique, avec l’appui salutaire de la France, la résolution
2127 du 04 décembre 2013 de l’Organisation des Nations Unies
(ONU) va autoriser l’usage de la force pour désarmer les semeurs
de la mort sur toute l’étendue du territoire. Il faut noter aussi que
la réputation des Anti-balaka a été jusqu’ici minimisée par les
forces internationales en place, de même que leur capacité de
nuisance. Dès le lendemain de la résolution contraignante de
4l’ONU, la Sangaris va procéder systématiquement au désarment
des mercenaires de la Séléka. Ce désarment, fait avec
professionnalisme et succès, n’avait pas prévu la grande
inconnue : le statut des désarmés ! Une partie de la population va
donc s’en prendre directement aux ex-hommes forts de Bangui
et à certaines personnes accusées d’être proches d’eux par
conviction politique ou religieuse. Longtemps humiliée et
abusée, la population banguissoise est donc décidée à se faire
justice.
Au lendemain de la résolution de l’ONU, les Anti-balaka
soutenus par une partie de la FACA vont lancer un assaut sur
Bangui le 05 décembre 2013. Cette attaque a visé les Séléka et
aussi une partie de la communauté musulmane de Bangui,
estimée proche de ces derniers. Ce jour-là, on fait état de
nombreuses victimes dont les corps sans vie gisaient çà et là dans
certaines mosquées de la capitale. Des actes de vandalisme ont
été aussi perpétrés par les Anti-balaka sur de nombreuses
mosquées de Bangui et d’autres biens appartenant aux
musulmans. Mais très vite, l’assaut ayant été repoussé par les
hommes forts au pouvoir, Bangui va être plongé dans d’un climat
de violence macabre sans précédent. Après avoir repoussé les
assaillants, la Séléka va utiliser la manière forte contre presque

4 La Sangaris est la mission française placée sous le mandat des
Nations Unions devant appliquer la résolution 2127 pour désarmer
toutes les milices en Centrafrique.
15