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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Jules Paquier

Le Protestantisme allemand

Luther, Kant, Nietzche

PRÉFACE

Dans ses Discours à la nation allemande, Fichte a distingué deux pensées : la pensée allemande et la pensée étrangère. La pensée étrangère, dit-il, est objective ; elle croit à une réalité extérieure, à quelque chose de définitif ; c’est là une borne qui l’arrête : elle est limitée, c’est une pensée morte. La pensée allemande, au contraire, croit au progrès indéfini, sous l’impulsion de la volonté : l’avenir est à elle1.

Fichte a raison : la vraie pensée allemande, là pensée protestante d’Outre-Rhin est d’une espèce particulière : elle met l’homme au centre de tout. L’histoire de la pensée anti-objective et anti-catholique depuis quatre siècles se résume en trois noms, et ces trois noms sont allemands : Luther, Kant, Nietzsche. En niant l’autorité doctrinale de l’Église, Luther a tué la vérité révélée ; en niant la valeur de la raison spéculative, Kant a tué la vérité théorique ; en rejetant pour le « surhomme » « la morale des esclaves », Nietzsche a tué la vérité morale. A la place d’une vérité révélée, d’une vérité théorique, d’une vérité morale s’appuyant sur Dieu et se terminant à Dieu, Luther, Kant, Nietzsche ont mis des concepts s’appuyant sur l’homme et se terminant à l’homme.

C’est ce que nous avons essayé d’esquisser dans les trois études qui suivent. Nous les avons données une première fois, sous forme de conférences2. On nous a demandé de les publier. Nous les reproduisons donc ici, avec quelques additions et modifications. Elles pourront aider à mieux saisir le caractère de la lutte formidable qui se déroule depuis neuf mois. Malgré que plusieurs en aient, c’est la lutte des deux pensées dont parlait Fichte en 1807, la lutte de deux conceptions de la vie : d’un côté, il y a la pensée allemande, pensée luthérienne et panthéiste, pensée subjectiviste, mère du modernisme, pensée travaillant à mettre l’homme à la place de Dieu ; de l’autre, il y a la pensée latine, ou mieux, la pensée humaine, la pensée universelle, pensée catholique, déiste, ou du moins objectiviste, c’est-à-dire pensée qui, amoureuse de la vérité, cherche à situer l’homme dans la sériedes êtres, et qui, dès lors, le mène logiquement à Dieu.

Un jour, on disait à l’abbé Maury : « Vous vous croyez donc si digne d’estime ! » Il répondit : « Très peu si je me considère ; beaucoup si je me compare. » Lorsque les Allemands et certains amis de l’Allemagne, qui, il est vrai, se font de plus en plus rares, viennent nous objecter : « Vous vous croyez donc si bons catholiques », nous pouvons répondre nous aussi : « Très peu si nous nous considérons ; beaucoup, si nous nous comparons. »

M. Aubert, professeur de physique au lycée Condorcet, a bien voulu relire cet opuscule pour la partie scientifique ; M. Maritain, professeur de philosophie à l’Institut catholique de Paris, l’a revu en entier, et surtout pour la partie philosophique ; toute cette année, il a fait sur l’Allemagne et la philosophie moderne un cours que nous avons suivi avec beaucoup d’intérêt et qui sera publié sous peu.

Paris, le 7 mai 1915.

J. PAQUIER.
Docteur ès lettres et en théologie ;
Docteur en philosophie de l’Académie
de Saint Thomas d’Aquin ;
Aumônier d’ambulances.

LUTHER1

Deux tendances de Luther. — I. Négation de la valeur morale et religieuse de l’activité humaine ; la justification sans les œuvres ; causes de cette théorie ; conséquences : autonomie de l’activité humaine ; tout ce qui existe porte en soi le droit à l’existence. — II. Revolte contre l’Eglise ; causes de cette révolte ; conséquences : l’homme placé au-dessus de la doctrine de Jésus-Christ ; mort de la vérité révélée. — Appendice : Luther, l’Allemagne et la guerre.

De loin, pour ceux que j’appellerais les profanes, Luther est connu à peu près uniquement comme l’ennemi de l’Eglise catholique, et par-dessus tout comme l’ennemi du Pape, le chef visible de l’Eglise.

Pourtant, cette négation de l’Eglise n’est venue qu’en second lieu et en grande partie pour permettre à une autre tendance de se manifester librement.

La première idée, ou pour parler plus exactement, la première tendance2 de Luther, tendance radicale, fondamentale, c’est la négation de la valeur morale de l’activité humaine. Ses historiens avaient toujours remarqué chez lui cette tendance ; toutefois, on a pu l’étudier et l’approfondir davantage depuis que l’on connaît une œuvre de sa jeunesse singulièrement instructive sur ce point : un Commentaire sur l’Epître aux Romains, qu’en 1515 et 1516, c’est-à-dire à l’âge de 32 ans, il fit aux étudiants de Wittenberg3. Puis, jusqu’à sa mort, il manifesta la même tendance dans de nombreux endroits de ses récits ; on la trouve tout particulièrement dans son Commentaire sur l’Epître aux Galates, qu’il publia en 1535, c’est-à-dire à l’âge de 51 ans, dans la pleine maturité de sa vie et de ses idées.

 

Le point de départ de Luther, l’idée qui le hantait par-dessus tout, c’est que nous n’avons pas la liberté.

En 1524, le grand humaniste du début du XVIe siècle, Erasme, pressé de toutes parts, se décide enfin à entrer en lutte avec lui ; il fait un traité en faveur de la liberté humaine. Luther répond par son traité du Serf Arbitre. C’est celui de ses ouvrages dont il se montrera toujours le plus satisfait. Or le titre suffit à en indiquer le contenu : nous ne sommes pas libres.

Pourquoi cette absence de liberté ? Avant tout, à cause de la chute originelle. Par cette chute, dit la doctrine catholique, l’homme a perdu la vie surnaturelle ainsi qu’un ensemble de dons que Dieu lui avait départis ; il est devenu faible, mais il est resté homme, avec ses énergies constitutives4. Pour Luther, au contraire, la chute originelle a enlevé à l’homme tout ce qu’il y avait de bon en lui, par conséquent toute possibilité d’activité pour le bien, même toute activité propre de la volonté. Par suite de cette chute, nous sommes complètement mauvais ; disons mieux, nous sommes complètement pourris. Notre activité n’a plus de valeur morale ; elle n’a plus rien de vraiment humain.

Dieu pourtant s’occupe encore de l’humanité : il a envoyé son Fils pour racheter le monde. Certaines âmes seront donc justifiées. Mais comment le seront-elles ? C’est ici que nous trouvons le point caractéristique, et, en même temps, le point le plus extraordinaire de la doctrine de Luther.

Les œuvres, c’est-à-dire l’activité humaine, n’ont rien à faire avec la religion et la justification : elles n’ont même plus de règle de morale pour les diriger. Nous sommes péché, nous sommes courbés vers la terre : la concupiscence est absolument invincible ; nous continuerons de pécher. Les bonnes œuvres : piété filiale, justice et charité envers nos semblables, actes d’humilité, de mortification, de détachement des biens de la terre, actes d’amour de Dieu, tout cela est impossible, inutile, nuisible même : impossible, car notre penchant au mal le souille et le rend mauvais ; inutile et même nuisible, car l’accomplissement de ces œuvres nous porte à nous appuyer orgueilleusement sur nous-mêmes, et à ne pas reporter à Dieu toute la gloire qui lui est due.

Mais, sur cette corruption, Dieu peut mettre un manteau, je veux dire les mérites de Jésus-Christ. Et comment l’homme obtiendra-t-il de Dieu ce manteau, cette attribution des mérites de Jésus-Christ ? Par la foi en Dieu et en Jésus-Christ, ou, pour parler plus exactement, par la confiance en Dieu et en Jésus-Christ.

De là le nom du système ; La Justification par la Foi sans les Œuvres.

Voilà la grande nouveauté, la grande découverte qui mettait Luther au comble de la joie. Pour célébrer cette découverte, il a des pages d’un lyrisme étrange. Avec ce rejet des œuvres, il en avait donc fini avec le joug de la loi et les tourments de la conscience. Voilà l’Evangile, c’est-à-dire la Bonne Nouvelle qu’il venait annoncer au nom de Dieu. Depuis des siècles, cette vérité était restée cachée. A la pauvre humanité, Luther venait apprendre à s’envoler par la confiance, par le sentiment, dans une douce rêverie, jusqu’au pied du trône de Dieu.

 

Evidemment, devant cet exposé d’un système plus qu’étrange chez un Réformateur de la religion et de la morale, tout lecteur se dira et aura le droit de se dire : « Voilà des affirmations. Et les preuves ? »

Eh bien, les preuves, l’on pourrait en apporter des heures durant.

Je vais me borner à quelques citations caractéristiques.

En 1520, il écrit le livre de la Captivité de Babylone, l’un de ses « grands écrits réformateurs ». Il y dit : « Tu vois combien le chrétien est riche : même en le voulant, il ne peut perdre son bonheur par les plus grands péchés, à moins qu’il ne refuse de croire. A part l’incrédulité, il n’y a pas de péché qui puisse le damner. Si la foi retourne aux promesses que Dieu a faites au baptisé, ou qu’elle ne s’en écarte pas, tous les péchés sont absorbés en un instant par elle, ou plutôt par la véracité divine ; car quand tu confesses Dieu et que tu t’abandonnes avec confiance à ses promesses, il ne peut se renier lui-même5. »

Aussi, il n’y a qu’un péché : le manque de foi ou plutôt le manque de confiance en Dieu.

En 1521, il est cité à. comparaître devant la diète de Worms. Il est condamné par l’Empire ; dès lors, l’entourage de son protecteur, le prince électeur Frédéric de Saxe, décide de le séquestrer : par là, on le soustraira aux poursuites de la loi, et, autre profit, on fera croire que ce sont les « papistes » qui l’ont tué. On l’enferme donc au château féodal de la Wartbourg.

De là, le 1er août 1521, il écrivait à son ami Mélanchthon : « Sois pécheur et pèche fortement, mais confie-toi et réjouis-toi plus fortement dans le Christ, vainqueur du péché, de la mort et du monde. Tant que nous serons ici-bas, il faut que le péché existe... Il nous suffit de reconnaître l’Agneau qui porte les péchés du monde6 ; alors le péché ne pourra nous détacher de lui, ferions-nous mille paillardises en un jour, ou y commettrions-nous autant d’homicides7.

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