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Le respect de la personne humaine en Afrique

De
242 pages
Cinquante ans après sa promulgation, la Constitution pastorale "Gaudium et spes" est toujours traversée par un réel souffle prophétique et témoigne d'une intelligence admirable de la situation historique de l'humanité. Ce texte fait autorité autant pour sa vision de l'anthropologie chrétienne que pour sa conception des rapports de l'Église avec le monde. La présente réflexion porte sur la réception politique du document conciliaire en Afrique, c'est -à-dire la manière dont les membres de l'Église africaine ont pris à leur compte les défis sociopolitiques.
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EtudesLE RESPECT DE LA PERSONNE HUMAINE
EN AFRIQUE africaines
Série Politique
Réception politique de Gaudium et spes
Cinquante ans après sa promulgation, la Constitution
pastorale Gaudium et spes est toujours traversée par un réel
souffl e prophétique et témoigne d’une intelligence admirable
de la situation historique de l’humanité. Les grands thèmes
abordés demeurent essentiels pour le respect de la dignité
de la personne humaine. Ce texte fait autorité autant pour sa Roger M A A
vision de l’anthropologie chrétienne que pour sa conception
des rapports de l’Église avec le monde.
La présente réfl exion porte sur la réception politique du
document conciliaire en Afrique, c’est-à-dire la manière dont LE RESPECT
les membres de l’Église africaine ont pris à leur compte
les défi s sociopolitiques. En effet, engagés aux côtés des DE LA PERSONNE HUMAINE
populations, les chrétiens africains tâchent de proposer des
réponses éthiquement responsables pour le respect de la EN AFRIQUE
dignité de chaque personne.
Réception politique de Gaudium et spes
Roger MAWUTO AFAN est titulaire d’un doctorat
à l’Université de Fribourg (Suisse) où il a été
professeur assistant. Enseignant-chercheur en
éthique et théologie morale, il est membre de
l’association des théologiens pour l’étude de la
morale (ATEM). Il est enseignant à l’Institut de
formation théologique de Rennes (France). Il a déjà publié
chez L’Harmattan Les masques du pouvoir politique en Afrique
(2010), et Éléments de psychologie politique africaine (2014).
ISBN : 978-2-343-06731-5
24,50 €
LE RESPECT DE LA PERSONNE HUMAINE EN AFRIQUE
Roger M A
Réception politique de Gaudium et spesLe respect de la personne humaine en Afrique
Réception politique de Gaudium et spes Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours
les essais généraux qui ont fait son succès, mais se déclinera
désormais également par séries thématiques : droit, économie,
politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
ANGOULA (Jean-Claude), L’Église et l’État au Sénégal, Acteurs de
développement ?, 2015.
MOUCKAGA (Hugues), OWAYE (Jean-François) WANYAKA
(Virginie), Démocratie et/ou démocrature en Afrique Noire ?, 2015.
TOPPÉ (Gilbert), Éducation aux archives. Théorie, pratique et
valorization, 2015.
WOUAKO TCHALEU (Joseph), Augustin Frederic Kodock, L’homme
politique camerounais (1933-2011), 2015.
NDIONE (Marcel Samba), Prophéties et politique au Sénégal.
Prédicateurs sereer (saltigi) et acteurs politiques, 2015.
TANDJIGORA (Abdou Karim), Inégalités de développement au Sénégal,
2015.
AUDIBERT (Martine) et KONDJI KONDJI (Dominique) dir., Le
développement sanitaire en Afrique francophone. Enjeux et perspectives, 2015.
NGAMKAM (Gaston), Le contrat de transport routier de marchandises
sous la bannière de l’OHADA et à la lumière de la CMR européenne, 2015.
SIMBAGOYE (Athanase), Compétences langagières et apprentissage à
l’université du Burundi, 2015
WEMBOLUA OTSHUDI KENGE (Henri), Réflexions sur la
déclaration universelle des droits de l’homme, valeur, contenu et importance vus
d’Afrique, 2015.
Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.frRoger Mawuto Afan












Le respect de la personne humaine
en Afrique



Réception politique de Gaudium et spes







































































*





























Du même auteur
La participation démocratique en Afrique. Éthique politique et engagement
chrétien, Fribourg (Suisse)-Paris, Editions Universitaires-Editions du Cerf, 2001.
Vie consacrée en Afrique. Engagement et fidélité du religieux, Abidjan, UCAO,
2006.
Les masques du pouvoir politique en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2010.
Éléments de psychologie politique africaine. Rite initiatique et socialisation
politique, Paris, L’Harmattan, 2014.
© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06731-5
EAN : 9782343067315

















« Assurément, tous les hommes ne sont pas égaux
quant à leur capacité physique, qui est variée, ni quant à
leurs forces intellectuelles et morales qui sont diverses.
Mais toute forme de discrimination touchant les droits
fondamentaux de la personne, qu’elle soit sociale ou
culturelle, qu’elle soit fondée sur le sexe, la race, la
couleur de la peau, la condition sociale, la langue ou la
religion, doit être dépassée et éliminée. » (Vatican II,
Gaudium et spes 29, 2)







AVANT-PROPOS



Il est manifeste que depuis les années 1990, l’Afrique tout
entière traverse une crise sociopolitique particulièrement
grave. Aujourd’hui encore, quand on lit ou écoute les
informations sur l’actualité en Afrique, on est frappé par
l’emploi très large du concept de crise. Ce terme revient
avec une telle fréquence qu’il laisse peu de gens
indifférents ; il est employé avec abondance quels que
soient le pays concerné et les populations considérées. Du
mot grec krisis, la crise indique le choix, le discernement,
le jugement ou la force qui distingue et sépare ; et par
conséquent, appartiennent explicitement ou implicitement
à son champ, la lutte, la compétition et la remise en
question. Mais krisis signifie également le résultat final de
ces phénomènes ; le résultat est favorable pour les uns et
défavorable pour les autres. Dans tous les cas une crise
1entraîne presque toujours une déchirure, une rupture .

1 N. El-Haggar (dir.), Pendant la crise, les crises continuent, Paris,
L’Harmattan, 2015. 10 Le respect de la personne humaine en Afrique
Ainsi, soumis à la crise, le contexte social africain est
constellé d’une suite ininterrompue de points de rupture
qui mobilisent beaucoup d’efforts.
Mais on ne doit jamais perdre de vue que
l’existence d’une crise est la preuve que la justice seule ne
suffit pas à réguler le vivre ensemble. Toutefois il n’est
pas question de mettre en cause la justice en soi. Selon
Aristote, « tant du point de vue de la vie politique que
pour la vie entière, nous aurons besoin de lois ; la foule en
effet obéit à la nécessité plus qu’à la raison, et aux
2châtiments plus qu’à l’amour . » Par ailleurs, le
philosophe de l’Antiquité reconnaît que la loi, à cause de
son caractère forcément général, ne peut prévaloir sur tous
les cas particuliers.
La cause du blocage politique de l’Afrique est donc
à situer essentiellement au niveau du comportement des
acteurs. Car les constitutions et les lois sont souvent
claires, étant donné qu’elles sont généralement le plagiat
de celles des pays de vieilles pratiques démocratiques ;
mais elles ne s’appliquent pas par elles-mêmes et sont
victimes de la mauvaise foi de ceux qui doivent les mettre
en œuvre.
Pourtant, l’importance première de la justice dans
la vie sociale est caractéristique de l’avènement de la
démocratie moderne. En effet, dans la mesure où la loi
reconnaît et fonde l’égalité de tous les citoyens, la justice
devient essentiellement sauvegarde de l’égalité, établissant
un lien explicite entre le légal et l’égal, l’un assurant
l’autre. La pensée occidentale a hérité de la tradition
romano-hellénistique d’une définition de la justice telle
qu’elle est reprise par saint Thomas d’Aquin et qui
demeure une référence permanente : « La justice est la
volonté ferme et durable de reconnaître (et de pourvoir) à
2 Aristote, Éthique à Nicomaque, V, II, 11.








Avant-propos 11

3chacun (selon) son droit . » Cette définition signifie tout
d’abord que le droit précède la justice, c’est-à-dire qu’est
premier le fait qu’il existe quelqu’un d’autre à l’égard de
qui il est nécessaire de reconnaître quelque chose comme
« sien ». L’agir juste vient en second, ordonné à une
réalité donnée. L’autre, chaque être humain, a un droit à
faire valoir ; avant toute discussion pour savoir ce qui est
juste dans un cas concret, il est fondamental de reconnaître
à autrui un droit inaliénable. Celui-ci n’est d’aucune
manière institué ; il est simplement reconnu.
Ainsi la problématique de la justice, intimement
liée à la notion de droit, telle qu’elle apparaît dans le
contexte contemporain, exige l’intégration de trois
domaines.
- La justice comme valeur est l’objet d’estime de la
part de la personne et de la société ; elle contribue à
orienter la vie personnelle dans le vivre ensemble et donne
des normes à la conduite humaine. Comme valeur, la
justice est fondée sur le droit et le réseau d’institutions
visant à la reconnaître en pratique et à la promouvoir. A ce
titre, elle s’articule à trois autres valeurs majeures qui
introduisent une tension dans tout projet ou modèle de
société juste : la liberté, l’égalité et la participation.
La liberté apparaît comme une dimension
constitutive de l’humanité de l’homme. Elle est radicale,
mais non absolue, autoposition de soi et de l’existence
comme projet. Cette existence libre s’actualise dans des
actes sensés dont la succession n’est pas absolument
déterminée mais relève d’une décision personnelle et d’un
pouvoir originaire. Mais l’extériorité apparaît comme une
résistance au déploiement de l’activité libre ; ainsi toute
intervention qui touche négativement à la subjectivité

3 Cf. Les Institutes (533), de l’empereur Justinien (traduction de Henry
Hullot), Lamort, Behmer, 1806, tome 1, p. 26.









12 Le respect de la personne humaine en Afrique
prend la figure d’une contrainte ou d’une limitation
susceptible d’aliéner la personne en ce qui la constitue
comme un être libre. Ce constat est à la base des théories
« libérales » qui placent au premier plan la valeur de la
liberté individuelle. Elles ne concèdent à l’État que le
minimum indispensable de réglementation pour que la vie
en société ne soit pas bloquée ou détruite par l’arbitraire,
l’anarchie ou la violence. Paradoxalement, poussée à
l’extrême, cette position fonde un individualisme qui
méconnaît la signification anthropologique de la liberté.
Celle-ci, en effet, ne prend effectivement sens que par
l’action dans le monde, en relation avec d’autres libertés.
En s’ouvrant à la présence d’autrui, l’homme le reconnaît
dans son altérité, en même temps qu’il éprouve sa dignité
d’être libre comme soi, au travers de relations et
d’institutions justes.
C’est dans la mesure où se développe une
connaissance mutuelle et sont partagées des valeurs
communes, que la justesse du jugement (prudence) et la
justice du comportement définissent les progrès de la
liberté. L’œuvre de justice, objectivement structurante,
sauve la liberté d’un repli sur soi étouffant et stérile. En ce
sens, les actes de justice constituent le véritable chemin de
la liberté. Ainsi, maintenir fermement les valeurs de
justice et de liberté exprime la double exigence suivante :
exigence d’objectivité qui s’ouvre à la réalité de l’autre
avec le souci d’établir des institutions nécessaires au bien
commun ; et exigence de subjectivité se fondant sur
l’autonomie personnelle qui veut que chacun soit l’acteur
responsable de sa propre vie et de sa croissance en
humanité. Justice et liberté sont donc appelées à entrer en
convergence, sinon la justice absolue figerait la société
dans un ordre totalitaire, et la liberté sans limite conduirait
dans la contingence éparpillée de la réalité sociale et des









Avant-propos 13

existences individuelles (éclatement de la société,
atomisation des individus).
La valeur d’égalité vise, de façon générale, à ce
que toutes les personnes, dans une société, soient traitées
de la même manière. L’enjeu majeur est la réciprocité de
la reconnaissance du droit. Avant la détermination de ce
qui peut être dû à telle ou telle personne comme
constituant un droit, il y a pour tout être humain, du seul
fait qu’il est humain, le droit fondamental à avoir des
droits, c’est-à-dire, le droit à la justice : le droit de n’être
pas traité comme une chose, mais bien comme une
personne (être individuel, rationnel et conscient de soi).
Toute perte d’un droit particulier n’aura de sens et de
légitimité que comme sanction liée aux conséquences
d’une conduite mauvaise (approbation ou condamnation).
La justice des uns se définit alors face au droit des autres
et réciproquement. C’est ce droit aux droits qui est, dans
son principe, égal chez tous les hommes, et c’est de ce
caractère à la fois anthropologique et éthique que découle
l’exigence d’égalité (stricte ou proportionnelle) dans la
justice (contributive, commutative ou distributive).
La valeur de participation, au-delà du droit lié à
l’appartenance à un groupe, désigne le fait décisif d’avoir
part et de prendre effectivement part à la vie sociale.
Notamment, la participation démocratique est un moyen
permettant à des personnes ou à des groupes divers
d’améliorer leur position et de poursuivre l’établissement
d’un consensus social. Seules les plus libres discussions
d’intérêt, dans un ensemble où s’opposent différentes
personnes ou associations, pourraient éviter que le pouvoir
ne se concentre dans les mains d’un petit nombre de
personnes, et permettre aussi bien la formation que la
croissance de générations nouvelles pour une société
libérée de la peur et de l’oppression. La démocratie peut









14 Le respect de la personne humaine en Afrique
donc tirer profit d’une forte participation à condition que
les couches inférieures de la population soient bien
représentées aux instances de décision et qu’elles soient
préparées par une éducation leur permettant de saisir
l’intérêt que représente, pour elles et pour la communauté,
4l’acte de participer .
Ainsi, la principale œuvre de justice se manifeste
dans l’établissement des lois (la constitution et toutes les
formes de législation) pour articuler entre elles la liberté,
l’égalité et la participation de chaque personne dans des
institutions bonnes et efficaces. La justice vise donc un
ordre légitime, c’est-à-dire fondé en droit (sens juridique),
consacré par une loi (sens de la légalité) et reconnu
conforme au droit de chacun (sens éthique), en particulier
aux droits humains fondamentaux. La légitimité en ce sens
dit autre chose et plus que la simple légalité.
- La justice comme vertu concerne les dispositions
intérieures ainsi que la qualité de l’agir d’une personne ;
elle relève des relations interpersonnelles et sociales
(coopérations), essentiellement dans les domaines
économique et politique (problèmes des transitions). La
vertu comme disposition de l’homme à agir dans le sens
du bien est le fruit d’une décision volontaire et ferme. Elle
s’enracine dans la connaissance lucide d’un but à atteindre
ainsi que dans la volonté délibérée d’y parvenir par des
moyens adéquats. La vertu de justice se diversifie suivant
les types de relations établies dans la société humaine. Il y
va de la réalisation de l’existence personnelle (processus
de personnalisation) et sociale (processus de socialisation).

4 Je me permets de renvoyer à mon ouvrage M. R. Afan, La
participation démocratique en Afrique. Éthique politique et
engagement chrétien, Fribourg/Paris-Éditions Universitaires/Éditions
du Cerf, 2001.









Avant-propos 15

Ainsi s’établit une dialectique entre droits et devoirs,
constitutive du sens humain de la justice.
Il y a également la justice du juge chargé
d’appliquer et de faire appliquer la loi établie dans la
société. Il est le médiateur entre, d’une part un système de
dispositions législatives, et d’autre part des personnes dont
les activités relèvent du champ des lois. Sa fonction
s’exerce à l’égard des personnes (physiques ou morales),
en leur attribuant ou les privant de l’existence de certains
droits dans l’ordre civil, pénal, économique etc., en
fonction de leurs actes ou requêtes. Enfin, on peut
distinguer la justice du citoyen qui s’exprime par le
civisme. Le citoyen s’efforce d’agir selon l’intention du
législateur, reconnaissant la loi comme force structurante
de la société au service du bien commun. La justice doit
donc rendre un jugement exact sur la solidarité et la
coopération humaine, attentive au rôle que chacun joue
dans la vie sociale, selon la position qu’il occupe.
- La justice comme œuvre de la raison établit les
principes, les normes, les règles et les lois qui rendent
opérationnels le contenu ainsi que les modalités
d’existence des droits et devoirs de l’homme, du citoyen,
de l’acteur économique etc. Ainsi pour appliquer la
justice, il faut mettre en œuvre tous les moyens de
connaissance et d’action dont disposent les sociétés : la
science économique est nécessaire pour analyser et
organiser le monde de la production et de l’échange des
biens et des services nécessaires à une vie décente ; les
sciences politiques et juridiques ont à donner à la société
l’ordre d’un droit qui sauvegarde la dignité humaine ; les
sciences sociales formalisent la connaissance de la
culture ; l’éthique donne aux membres de la société le sens
et l’orientation vers leur accomplissement effectif par la
contribution de chacun au bien commun, l’accès égal et









16 Le respect de la personne humaine en Afrique
proportionnel de tous aux biens sociaux. Toute approche
rationnelle de la justice sociale doit prendre en compte ces
quatre domaines essentiels de la réflexion.
Manifestement, la justice dit une qualité des
relations humaines dans la société et entre les sociétés ;
elle désigne une valeur qui se fonde sur un droit
immédiatement attaché à l’existence et à la dignité de
l’autre et de la communauté dans laquelle il est engagé.
Reconnaissant ce droit, la justice est appelée à le faire
respecter et à le promouvoir pour chacun quel qu’il soit.
Par conséquent, le droit de l’homme, motif premier de
l’exigence de justice est complexe. Il s’exprime avant tout
en termes de liberté comme dimension constitutive de
l’être humain et comme radicale possibilité de choix et
d’initiative dans l’activité et les projets des personnes
comme des groupes humains. Dans la vie sociale, au pôle
du droit des personnes se joint celui de la finalisation des
liens qui s’établissent entre elles. Ceux-ci sont motivés par
la satisfaction des besoins vitaux et le désir de la
communication comme voie de l’accomplissement
proprement humain. C’est là un bien commun dont se
trouve lestée la vie en société, en même temps qu’il rend
possible la réalisation de soi. En ce sens, la justice a
comme principal objectif le bien commun, puisqu’il est la
condition pour chacun des membres de la société de
s’épanouir en satisfaisant ses besoins essentiels et en
réalisant ses projets. Ainsi le vivre ensemble exige
l’articulation entre, d’une part garantir le plein
épanouissement de la liberté de chacun, avec les
différences de besoins, d’intérêts, d’initiatives et
d’implications singulières, et d’autre part l’exigence
d’égalité qui paraît non moins significative de la
reconnaissance des droits et devoirs de l’homme.







INTRODUCTION



L’Organisation des Nations Unies (ONU) affirme dans le
préambule de la Déclaration universelle des droits de
1l´homme que « la reconnaissance de la dignité inhérente à
tous les membres de la famille humaine et de leurs droits
égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté,
de la justice et de la paix dans le monde». Quelques
années plus tard, le concile Vatican II vote la Déclaration
2Dignitatis humanæ avec une affirmation forte : « La
dignité de la personne humaine est, en notre temps, l'objet
d’une conscience toujours plus vive ; toujours plus
nombreux sont ceux qui revendiquent pour l’homme la
possibilité d’agir en vertu de ses propres options et en
toute libre responsabilité ; non pas sous la pression d’une
contrainte, mais guidé par la conscience de son devoir. De

1 Organisation des Nation Unies, Déclaration universelle des droits de
l’homme, le 10 décembre 1948.
2 Cf. Concile Vatican II, Déclaration sur la liberté religieuse
« Dignitatis humanae », Rome, le 7 décembre 1965.








18 Le respect de la personne humaine en Afrique
même requièrent-ils que soit juridiquement délimité
l’exercice de l’autorité des pouvoirs publics, afin que le
champ d’une franche liberté, qu’il s’agisse des personnes
ou des associations, ne soit pas trop étroitement
3circonscrit . » L’Église met ainsi en évidence la
transcendance de l’existence humaine, la qualité de
personne comme fondement des « droits de l’homme », et
dans la foi, la reconnaissance que chaque être humain est
créé par Dieu, à son image et à sa ressemblance (Gn 1,
2628). C’est grâce à ces attributs que l’homme est appelé à
gérer dans la liberté et de façon responsable, ses relations
avec ses semblables, ainsi que le monde dans lequel et par
lequel il entretient son existence. L’Église demande le
respect d’un principe fondamental : la dignité appartient
de façon égale à chaque être humain et ne dépend ni du
projet parental, ni de la condition sociale ou de la
formation culturelle, ni du stade de la croissance
4physique . L’Église est parvenue à ces conclusions en
s’appuyant aussi bien sur des données de la raison que sur
la lumière de la foi. L’exposé philosophique et
théologique des Pères conciliaires sur la condition
humaine est présenté par l’Église dans la Constitution
5pastorale Gaudium et spes .
La Constitution pastorale est traversée par un réel
souffle prophétique et témoigne d’une intelligence
admirable de la nouveauté de la situation historique de

3 « Dignitatis humanae » 1.
4 Cf. Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction « Dignitas
personae » sur certaines questions de bioéthique, Rome, le 8
septembre 2008, 37.
5 Concile Vatican II, Constitution pastorale sur l’Église dans le
monde de ce temps « Gaudium et spes », Rome, le 7 décembre 1965.









Introduction 19

6l’humanité . Les grands thèmes qui sont abordés dans le
document demeurent essentiels pour la doctrine sociale de
l’Église aujourd’hui. Le fait que la Constitution pastorale
Gaudium et spes est citée de très nombreuses fois comme
référence, montre que, pour le magistère de l’Église, ce
texte fait autorité autant pour sa profonde vision de
l’anthropologie chrétienne que pour sa conception des
rapports de l’Église avec le monde. C’est cette
Constitution, davantage que tous les autres documents du
concile Vatican II, qui a le mieux traduit et exprimé le
souhait d’aggiornamento du saint pape Jean XXIII.
C’est à la lumière de l’Évangile, dans un dialogue
bienveillant avec l’homme contemporain et en se sentant
solidaire de ses aspirations et de ses interrogations, que le
Concile a présenté à tous les hommes sa vision sur
l’homme. Il faut noter que la Constitution pastorale
Gaudium et spes est adressée non seulement aux
catholiques mais aussi aux chrétiens non catholiques, aux
incroyants, aux hommes de bonne volonté comme à ceux
7qui s’opposent à l’Église , alors que par définition, les
8textes d’un Concile sont destinés aux fils de l’Église .
L’anthropologie chrétienne de Gaudium et spes est bien
cette lumière venant du Christ pour éclairer le mystère de
la condition humaine et dans le même mouvement révéler
le sens de l’existence humaine.

6 Par exemple Gaudium et Spes 56,3.4 ; 58,2.3 ; 59 ; 61,1 ; 62,4.6.7 ;
63,1.3.4 ; 64 ; 66,2 ; 67,3 ; 72 ; 74 ; 75 ; 76 ; 79,2.3.4 ; 80 ; 81 ;
82,2.4 ; 85,3 ; 88 et 93.
7 Ibidem, 92.
8 C’est le pape Jean XXIII qui, pour la première fois, a adressé son
message non seulement aux fidèles catholiques, aux chrétiens et aux
croyants, mais aussi à tous les hommes de bonne volonté. Cf.
Encyclique Pacem in terris (11 avril 1963), Documentation
Catholique 1398 (1963) 513-546.









20 Le respect de la personne humaine en Afrique
Puisque la dignité de la personne humaine
constitue le fondement de l’humanisme chrétien, c’est
donc par là qu’il faut commencer afin de saisir les
implications du caractère social de l’homme et son activité
dans l’univers. L’homme est considéré surtout du point de
vue de sa finalité humaine et divine. Car l’homme existe
pour s’accomplir selon la vocation qui est la sienne, à la
fois humaine et divine : « L’Église, pour sa part, qui a reçu
la mission de manifester le mystère de Dieu, de ce Dieu
qui est la fin ultime de l’homme, révèle en même temps à
l’homme le sens de sa propre existence, c’est-à-dire sa
9vérité essentielle . »
La présente réflexion porte sur la « réception » de
Gaudium et spes en Afrique. Selon Y. Congar, la
« réception » d’un document conciliaire désigne « le
processus par lequel un corps ecclésial fait sienne, en
vérité, une détermination qu’il ne s’est pas donné
luimême, en reconnaissant dans la mesure promulguée une
règle qui convient à sa vie. Il y a, dans la réception, bien
autre chose que ce que les scholastiques entendent par
obéissance […] La réception comporte un apport propre
du consentement, éventuellement du jugement, où
s’exprime la vie du corps qui exerce des ressources
10spirituelles originales . » Il sera question en particulier de

9 Gaudium et spes 41, 1.
10 Y. Congar, Église et papauté, Paris, Cerf, 1994, p. 230. Voir aussi
du même auteur « La « réception » comme réalité ecclésiologique »,
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 56 (1972)
369403. Sur la réception du concile Vatican II, lire G. Alberigo, J.-P.
Jossua (éd.), La réception de Vatican II, Paris, Cerf, 1985 ; Ch.
Théobald, La réception du Concile Vatican II, Paris, Cerf, 2009 ; et
plusieurs ouvrages de Gilles Routhier, notamment : La réception d’un
concile, Paris, Cerf, 1993 ; Vatican II. Herméneutique et réception,
Fides, Saint-Laurent (Québec), 2006 ; Cinquante ans après Vatican II,
que reste-t-il à mettre en œuvre ?, Paris, Cerf, 2014.









Introduction 21

la réception du document conciliaire dans le domaine
politique. Mais il convient de ne pas perdre de vue le fait
que le phénomène politique est fait de la vie des femmes
et des hommes enracinés dans une culture particulière. Et,
quelles que soient les réticences qu’elles peuvent susciter,
les pratiques culturelles traditionnelles africaines
constituent des facteurs non négligeables dans une
perspective d’éthique politique africaine : il existe un
ensemble de valeurs structurantes et constitutives de
l’existence de l’Africain qui ne peut être relégué dans le
pur domaine de l’esthétique subjective. Par exemple, pour
l’Africain également, l’idée de la liberté, de la dignité de
chaque homme, est primordiale.
Néanmoins, lorsqu’on cherche à fonder la finalité
de cette démarche, on doit observer, pour les dépasser, les
approches « profanes » des thèmes comme ceux de
l’homme, de la communauté et du politique. En ce qui
concerne l’homme, le concile Vatican II affirme la
position unique et centrale de chaque personne et souligne
que « tout sur la terre doit être ordonné à l’homme comme
11à son centre et à son sommet . » Mais il faut observer que
la réalité humaine n’est jamais donnée comme accomplie ;
car l’homme est divisé en lui-même et est incapable de
vaincre par sa propre force, effectivement et
12définitivement, les assauts du mal . En outre, l’effort
porté sur la notion de communauté est insuffisant pour
mobiliser la fin ultime de la lutte humaine ; car ni les
structures traditionnelles et postcoloniales africaines ni les
valeurs organisationnelles dont la démocratie est porteuse,
ne sauraient représenter la finalité ultime d’une action

11 Ibidem, 12, 1.
12 Cf. Ibidem, 13, 2.









22 Le respect de la personne humaine en Afrique
13éthique . Quant à la participation politique, elle conserve
sans doute son utilité dans l’explication des phénomènes
de changements ; mais elle ne donne pas toujours un
renseignement suffisant sur le sens réel des événements.
Étant donné les limites éventuelles de l’accomplissement
historique des réalités anthropologiques, sociales et
politiques, on est conduit à examiner des valeurs
fondamentales, capables de toujours motiver les raisons
profondes des changements sociopolitiques. En effet, il
faut faire recours à des normes qui, en raison de leur
transcendance, s’imposent à la fois aux diverses
organisations sociales, aux divers systèmes politiques et
aux différents acteurs, individuels ou collectifs. Ces
valeurs doivent viser l’horizon ultime de l’homme, afin
que tout acte humain lui soit rapporté pour prendre du
sens.
Le message biblique offre aux chrétiens
l’espérance qui, tout en leur assurant l’attente des biens
14eschatologiques par la force de l’Esprit, leur donne le
courage de travailler pour leur accomplissement personnel
et social. Dans l’Ancien testament, le Livre de l’Exode
montre que c’est un événement historique qui est à
l’origine de la confession de foi israélite, événement que
les chrétiens interprètent comme une histoire
15sainte : « Le discours de la foi en un Dieu qui intervient
dans l’histoire a comme base empirique une manière
humaine d’agir dans le monde et dans l’histoire des

13 J. Doré (dir.), Éthique, religion et foi, Paris, Beauchesne, 1985, p.
29.
14 Cf. J.-L. Leuba (dir.), Temps et eschatologie. Données bibliques et
problématique contemporaine, Paris, Cerf, 1994 ; P. Laubier (de),
L’eschatologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1998.
15 Cf. E. Schillebeeckx, L’histoire des hommes, récit de Dieu, Paris,
Cerf, 1992, p. 36.









Introduction 23

16hommes . » Dans le Nouveau testament, l’Évangile pose
un écart entre fin eschatologique et fin historique ; cette
dernière est le donné et le moyen par lesquels et en
lesquels la présence de Dieu est manifestée. Mais en
même temps, le message de l’Évangile enseigne qu’il
n’est pas possible de faire abstraction de l’option
prioritaire que Jésus a faite pour le Royaume de Dieu. Il y
a donc une distance à observer entre la mystique christique
17et l’engagement sur la scène politique . Certes le salut
divin se réalise dans la réalité mondaine de l’Histoire,
c’est-à-dire que partout, déjà dans ce monde, où le bien est
favorisé et le mal est combattu, l’avènement du royaume
de Dieu est hâté. Mais le salut demeure un don spécifique
accueilli dans l’action de grâce : les hommes s’approprient
le salut dans et par un amour efficace.
Dans le cadre d’une réflexion d’éthique politique,
la foi pourra être mobilisée comme une ressource
18importante . Car à travers sa personne et son
enseignement, Jésus a manifesté que Dieu a créé l’homme
libre et pour la liberté. Il s’agit de la liberté promise mais
en même temps déjà anticipée par Israël et pleinement
réalisée par la personne de Jésus ; c’est elle qui rend
compte de la corrélation entre les structures humaines et la
parole de Dieu.
Aussi la démocratie réclamée par les populations
africaines n’est pas simplement une collection de
procédures et d’institutions ; elle est d’abord et avant tout
la construction d’une forme particulière de société.
Comme telle, la démocratie en Afrique ne peut pas être
pensée en dehors de sa forme symbolique ; celle-ci

16 Ibidem, p. 36.
17 Ibidem, p. 37.
18 J.-B. Metz, La foi dans l’histoire et dans la société, Paris, Cerf,
1979.