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Le roi juif

De
200 pages
Ce livre intéressera toute personne curieuse d'une pensée novatrice confrontant culture grecque et culture juive. Alors que l'invention de la démocratie est traditionnellement portée au crédit de la philosophie athénienne, il démontre que le statut de citoyen trouve également son origine dans la conception originale de la notion de roi chère au judaïsme.
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LE ROI JUIF

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus

Nicole ALBAGLI, Descartes et les fondements de l'anthropologie, 2007. Christophe LAUDOU, La mythologie de la parole, 2007. Dominique CHATEAU, Sémiotique et esthétique de l'image, 2007. Ramsès BOA THIEMELE, Nietzsche et Cheikh Anta Diop, 2007. Arno MÜNSTER, Sartre et la morale, 2007. Aubin DECKEYSER, Michel Foucault.L 'actualité de la vérité, 2007. Miklos VETO (sous la dir.), Historia philosophiae, 2007. Georg W. BERTRAM, Robin CELIKA TES, Christophe LA1JDOU, David LAUER (coord.), Socialité et reconnaissance, 2007. Michèle AUMONT, Ignace de Loyola. Seul et contre tous, 2007. Xavier ZUBIRl, Intelligence et logos (Inteligencia y logos) trad Philibert SECRETAN, 2007. Pierre V. ZIMA, La déconstruction. Une critique, 2007. Jacques CROIZER, De la mesure, 2007. Paul DUBOUCHET, Pour une sémiotique du droit international, 2007. Marly BULCAO, Bachelard: Un regard brésilien, 2007. Christian SAVE S, Eloge de la dérision: une dimension de la conscience historique, 2007

SYLVIE COIRAULT-NEUBURGER

LE ROI JUIF
,

Justice et raison d'Etat dans la Bible et le Talmud

L'HARMATTAN

2007 5-7 rue de l'École Polytechnique; Paris 5e www.librairieharmattan.com harmattan I@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

@ L'Harmattan

ISBN: 978-2-296-03185-2 EAN : 9782296031852

Pour Jacques

« Celui qui a pitié des gens cruels finira par être cruel à l'égard des gens miséricordieux »
Midrash Kohelet Rabba 7

« C'est cela que Saul voulait dire: ou bien il descendait de Peretz, ou bien il descendait de Zerah. S'il descendait de Peretz: il serait roi, car un roi se fraie un chemin par une rupture [peretz) que personne ne peut arrêter. S'il descendait seulement de Zérah [= famille, souche} il serait seulement un homme important. »
Traité Yebamoth 76b

« En voyant les rois d'Israël, on dit: "Béni soit celui qui a donné une part de sa gloire à ceux qui le craignent. » En voyant des rois non juifs, on dit : « Béni soit celui qui a donné une part de sa gloire à ses créatures. » Rabbi Johanan dit: « Un homme devrait toujours s'efforcer de courir à la rencontre d'un roi israélite; et non seulement d'un roi d'Israël mais aussi d'un roi de n'importe quelle autre nation, de telle sorte que s'il en estjugé digne, il sera capable de distinguer entre les rois d'Israël et les rois des autres nations. » Talmud, Traité Berakhot 58a « Rabbi Sheshet était aveugle. Une fois le peuple sortit pour voir le roi, et rabbi Shesheth se leva et alla avec eux. Un certain Sadducéen vint à sa rencontre et lui dit: «Les cruches entières vont à la rivière, mais où vont les cruches cassées?» Il répliqua: «Je vais te montrer que j'en sais plus que toi.» La première troupe passa et une clameur s'éleva. Le Sadducéen dit: « Le roi vient ». « Il ne vient pas », répliqua Rabbi Shesheth. Une seconde troupe passa et quand une clameur s'éleva, le Sadducéen dit: « Maintenant le roi vient ». Rabbi Shesheth répliqua: « Le roi ne vient pas ». Une troisième troupe passa et il y eut le silence. Alors Rabbi Shesheth dit: « C'est maintenant que le roi vient. » Le Sadducéen lui dit: «Comment l'as-tu su?» Il répliqua: «Parce que la royauté terrestre est comme la royauté céleste. Car il est écrit: va te tenir sur la montagne devant le Seigneur. Et vois, le Seigneur passa et un vent grand et puissant balaya les montagnes, et cassa en morceaux les rochers devant le Seigneur; mais le Seigneur n'était pas dans le vent; et après le vent un tremblement de terre; mais le Seigneur n'était pas dans le tremblement de terre; et après le tremblement de terre un incendie; mais le Seigneur n'était pas dans l'incendie; et après le feu une voix de fin silence [qol demama daqa].» Quand le roi vint, Rabbi Shesheth dit la bénédiction sur lui. Le Sadducéen lui dit: «Toi, tu dis la bénédiction sur quelqu'un que tu ne vois pas? »
Traité Berakhot 58a

Introduction:

le roi idéal est-il l'absence

de roi?

Dieu n'est pas d'accord au départ pour que son peuple ait un roi humain, d'une part parce que cela semblerait montrer que ce peuple ne se contente pas du roi divin, et d'autre part parce que Dieu se fait une piètre idée des rois: avides d'argent et de pouvoir, ils veulent pressurer le peuple avec des impôts et des corvées I. Pour limiter les dégâts, Dieu a dit à Moïse: si un jour vous avez un roi, il faudra limiter le nombre de chevaux2, de femmes et d'argene, auxquels il aura droit! Alors, on pourrait se dire que le développement de la figure du Messie, roi de plus en plus idéal et... de plus en plus au futur, est un encouragement pour les Juifs à se gouverner sans rois, d'autant qu'à part David et quelques rares individus, les rois de la Bible ont tous viré à l'idolâtrie. Du coup, le roi divin et l'idée du roi-messie ont servi chez les Juifs, avec la sortie d'Egypte, à se soucier avant tout de liberté, d'autonomie, et d'égalité. Cependant, le roi réel a parfois servi, dans les sociétés humaines, à détruire les féodalités avant qu'une démocratie plus ou moins parfaite

1

2 Deut. 17,16. 3 Deut. 17,17. Pas plus de 18 femmes... Quant à l'argent, c'est la somme nécessaire pour payer son armée (Mishna Sanhedrin 2,4).

I Samuel8.

7

Le roi juif s'installe enfin4. Si dans la Bible et le Talmud le roi est si souvent associé à la recherche sur l'idée de justice, c'est qu'il est le dernier recours contre les privilèges, et que ses qualités de juge sont les derniers recours contre les faux témoignages et la corruption. En ce sens, le roi peut bien trouver sa place, à côté de la pratique religieuse et de l'organisation lévitique en catégories binaires ou ternaires (le pur-l'impur, le sacré-le profane, les cohanim-Ies lévites-les Israélites), dans un projet de rédemption-libération pour un peuple soucieux de trouver (ou retrouver) un Etat juste et indépendant. Cette insistance sur l'amour de la liberté et l'espoir de justice et d'indépendance est marquée dans le Traité Shabbat du Talmud de Babylone (ISla): «(A) Rabbi Simon ben Eleazar dit: «...et tes années te conduisent au moment où tu diras: «Je n'ai pas de plaisir en elles (Ecc. 12,3) : ceci se réfère aux jours du Messie, dans lesquels il n'y a ni mérite ni fautes. » (B) Cela diffère de ce que dit Samuel: « La seule différence entre ce monde et les jours du Messie est la servitude par rapport aux nations du monde. Car il est dit : « Car il ne cessera pas d'y avoir des pauvres sur la terre [d'Israël]» (Deut. 15,11) ». Samuel aurait pu choisir un passage voisin de ce dernier passage (Deut. 15,4 et 7-8), où il est dit que sur la Terre promise il faut faire effort pour débarrasser chaque homme de la pauvreté. Mais là, il veut dire que le plus important est la libération de la servitude. De son côté, Rabbi Simon ben Eleazar veut dire que le plus important est la justice: si chacun est juste, alors on ne pensera plus à féliciter celui qui le sera, car tous le seront. C'est pourquoi non seulement il n'y aurait plus alors de culpabilité, mais il n'y aurait plus non plus de mérite exceptionnel à être juste. Samuel a une idée beaucoup plus exigeante ici de la justice, car pour lui il ne suffit pas que chacun soit juste, il faudrait aussi que la société elle-même soit juste, et pour cela il faudrait qu'il n'y ait plus de pauvres. A cette idée qui lui paraît sans doute irréalisable on pourrait opposer la Torah, qui dans sa juxtaposition paradoxale de Deut. 5 (<< n'y aura plus de pauvres» Il
4 Alexis de Tocqueville au XIXe siècle faisait cette analyse de l'histoire, mais pour déplorer cette disparition de la féodalité, et espérer qu'à la République succèderait un jour proche le fédéralisme, comme une sorte de néo-féodalité. 8

Introduction

(4)- « Il y aura touj ours des pauvres» (11)) veut sans doute dire que la pauvreté, dans une société qui est libre et où chacun est libre, et libre d'entreprendre, peut arriver accidentellement: incendie, échec d'une entreprise, etc., mais qu'alors chacun, et l'Etat, doit s'employer à sortir ce pauvre au plus vite de sa situation de pauvreté. Sinon comment concilier absence totale de risque et liberté? Le plus important ici, dit Samuel, doit être la liberté, la société doit être plutôt libre et indépendante que parfaitement juste, c'est-à-dire pour lui parfaitement dépourvue de pauvreté. Ce que montre le curieux voyage de David hors de Jérusalem jusqu'à bahourim (le nom du lieu veut dire: «les élus »)5, et retour, c'est que sans le concours de tout un peuple qui peut à la fois toucher le roi, l'encourager, voire dans un cas l'insulter et lui jeter des pierres, sans le concours de tout un peuple donc, de plain pied avec le roi, la royauté de l'Etat ne peut s'instaurer: l'indépendance de l'Etat va avec l'indépendance du roi, qui lui vient de l'activité libre de son peuple, et même des étrangers: David leur fait une place d'honneur dans son armée6. Ainsi, le roi juif n'est pas là pour détruire la liberté individuelle, mais pour renforcer la responsabilité de chacun dans la survie collective du peuple et de l'Etat. L'ambition de traiter ici de politique en prenant à la fois la Bible et le Talmud est délicate à mener à bien, car si, dans le Pentateuque du moins, la politique se conduit selon le charisme et l'appel constant aux interventions divines, il est vrai sans qu'il y ait encore de roi juif, dans la Mishna au contraire la seule façon de faire de la politique qui soit valorisée consiste en une autorité qui gouverne, et qui est gouvernée, selon des lois, d'une façon ordonnée et rationnelle. Mais le roi n'est-il pas justement celui qui permet la résolution de situations inédites, celui qui fait accéder peu à peu à la politique, et à la compréhension que dans un véritable Etat il faut sortir du tribalisme et du culte du chef pour accéder à la justice et à la liberté articulées ensemble dans le respect de chacun, et pour organiser la société en réseaux d'un filet assez solide pour résister aux
5ISam.15,14-20,3. 6 l Sam. 15, 19-22.
9

Le roi juif modifications du temps et de l'espace? Le mot hébreu pour désigner un tel «filet» est edah (;'11:17): égalité de tous, décisions par l'assemblée, qui choisit ses leaders; l' edah peut se déplacer et transcende la géographie, mais pour fonctionner dans toute sa complétude elle nécessite un Etat dans la terre d'Israël; l'edah ne produit pas ses lois au hasard: elle a une constitution (son modèle est les Dix Paroles)7. Dans cette structure décentralisée, « la diffusion du pouvoir n'est pas une affaire de grâce (dépendant des lubies -ou de la faiblesse- d'une autorité centrale), mais une affaire de droit. »8

Source: article de Daniel J. Elazar, « Judaism and Politics II>>,p. 2051 de The Encyclopedia of Judaism, vol. 111,2e edition, Ed. Jacob Neusner, Alan J. AveryPeck, and William Scott Green, Brill, Leiden-Boston, 2005. 8 Ibid. p. 2053. 10

7

I Le roi juif: l'humilité contre l'arrogance

10 L'humilité

du déplacé

20 Savoir attendre,

ou la fin de l'arrogance

L'humilité du déplacé
L'humilité est-elle une vertu, et une vertu royale? Le roi peutil à la fois satisfaire au désir des Juifs d'avoir un roi «comme les autres peuples» CI Sam. 8,5), et se présenter comme un homme aussi humble voire plus que les autres? Peut-on gagner à la guerre et gagner le pouvoir en étant humble, ou le contraire? Le roi Saül, le premier roi, a du mal à trouver sa place. Saül était le plus beau des hommes: «[Kich] avait un fils, nommé Saül, jeune et beau, que nul enfant d'Israël ne surpassait en beauté, et qui dépassait de l'épaule tout le reste du peuple. » La beauté semble ici un des critères de choix. Pourtant, peut-on faire confiance à un bel homme? Dans le traité du Talmud Taanit (7a), Rachi explique que l'humilité est impossible à un homme de belle prestance. Peut-être est-ce parce que le retrait qu'implique l'intériorité est impossible à qui est fasciné par son apparence extérieure. Rachi dit: « Le mode de vie des sages consiste à se tourmenter d'inquiétude pour l'étude de la Thora, et ils ne lavent pas leur vêtement. » Pourtant les choses ne sont pas si simples: dans une vision, l'un des prophètes arrive devant Dieu avec des habits souillés, et Dieu dit: Que ses habits lui soient ôtés! Et il se retrouve bien habillé ce qui là paraît bien une purification et une nécessitë. Et puis aussi Rabbi y ohanan était célèbre pour sa beauté: c'est même celle-ci qui attira le
9 Zacharie 3, 1-6.

13

Le roi juif brigand Rech Lakich et lui fit embrasser la Thora et devenir un grand rabbin. Enfin, si Saül devint roi, c'est malgré les sentiments négatifs que Dieu exprima à l'égard des rois, qui pressurent d'ordinaire leur peuple (I Sam. 8, 11-18), et donc Dieu n'y consent que pour faire plaisir au peuple, et donc aussi il lui donne un roi fait pour lui plaire, pour plaire à des ignorants: Le traité Taanit 7 affirme que les ignorants croient que la sagesse va avec la beauté, alors que selon lui c'est l'inverse: « [...] comme le montre l'histoire de la fille de César qui interpella un jour Rabbi Yoshoua ben Hanania en ces termes: Quoi! Une sagesse aussi splendide dans un récipient aussi hideux! [=dans un corps aussi laid] » La beauté doit être à l'intérieur, comme le montre cette citation du Traité Méguila 8b: «Que la beauté (yafoto) de Yafet soit dans les tentes de Chern I0 . Mais si Saül risque d'être orgueilleux parce qu'il est beau, très grand et très fort, il se présente au départ comme un homme humble et surpris de ce qui lui arrive. Et surtout il devient un sans-famille, ce qui paraît encore plus le condamner à l'humilité du « déplacé ». Saül, comme David, pour devenir roi, quitte sa famille, comme aussi les prophètes, notamment Elisée qui demande à Elie le temps de dire adieu à sa famille, ce qui d'ailleurs ne lui est pas vraiment accordé Il. Samuel lui-même, le prophète qui oint les premiers rois, a été mis tout enfant par ses parents au Temple12. Saül inaugure la royauté en devenant un sans-père, ce qui va avec une forme d'humiliation semble-t-il: «Tous ceux qui le connaissaient de longue date, le voyant prophétiser avec ces hommes inspirés, se dirent l'un à l'autre: « Qu'est-ce qui est arrivé au fils de Kich? Eh quoi! Saül est-il aussi parmi les prophètes» Quelqu'un des assistants répondit: «Et qui donc est leur père? » - De là est venu l'expression proverbiale: « Est-ce que Saül est parmi les »]3 Saül partage ici avec les prophètes, apparemment, prophètes?
10Sem, les « Sémites ». Il l Rois 19, 19-21. 12 I Samuel 22-27. 13 l Sam. 10, 11-12. 14

Le roijuif: l'humilité contre l'arrogance d'être un homme de rien, au sens où c'est comme s'il n'avait pas de famille. Pour nous qui en Europe somme habitués à considérer que la famille et l'esprit de famille c'est éminemment la famille royale, cela peut passer inaperçu et incompris. Or, c'est très important. La place du roi est une place improbable, hors famille. Et ce n'est pourtant pas exactement la «place» errante du prophète. Quelle est alors cette place? David, lui, est rejeté par sa propre famille: lorsqu'il cherche à obtenir de se battre contre Goliath, son frère le prend à parti violemment: »Eliav, son frère aîné, l'entendant parler à ces hommes, se mit en colère contre David et dit: « Pourquoi es-tu descendu ici, et à qui as-tu confié ces quelques brebis dans le désert? Je connais ton caractère volontaire et vicieux, car c'est pour voir la guerre que tu es venu! »14 ... Et David lui dit quelque chose, et puis le texte dit: « Le quittant alors... »15 : David quitte sa famille pour ne plus la revoir semble-t-il. Il est vrai cependant que ce qui l'encourage à se battre avec Goliath est qu'on a promis une exemption de charge pour toute la famille du guerrier s'il est vainqueur. La prophétie est bien associée pour le roi à I'humilité, voire à l'obscénité de celui qui n'a plus rien à cacher: le roi Saül s'est dénudé, par humilité, en l Sam. 19,23-24: «[...] Il alla prophétisant jusqu'à son arrivée à Naïot, près de Rama. Là, il se dépouilla, lui aussi, de ses vêtements, prophétisa aussi devant Samuel, et resta ainsi, dévêtu, tout le jour et toute la nuit. De là ce dicton: « Saül aussi est donc parmi les prophètes! »« On peut supposer que ce dicton avait le sens de souligner un contraste: quoi, quelqu'un de l'élite se montre en même temps un marginal! La population ne semble pas ici porter en grande estime les prophètes. David aussi, aux yeux de sa femme Mikhal, saute de façon totalement indécente et ridicule, mais c'est elle qui a tort. La joie de David qui danse devant l'arche qui entre à Jérusalem est ce passage de II Samuel 6 qui est évoqué par la fête de Simkhat Torah. Certains pourraient dire: s'il y a un roi, il doit se faire craindre et s'interdire les
14 15

I Sam. 17,28. Ibid, 30.

15

Le roi juif comportements qui diminueraient cette crainte. David a-t-il le droit de se montrer ainsi, au risque de montrer sa nudité tel un prophète? Les commentaires disent que David portait alors un ephod de lin. Or, dans les écoles de prophètes, les hommes sont vêtus d'un éphod de lin, et David donc se comporte en tant que prophète. Certains sont tentés d'ajouter: «et non en tant que roi»: mais est-il sûr qu'il faille opposer les deux, après ce que nous avons vu pour Saül? David comme Saül montrent que le roi juif, pour être roi juif et non roi « goy», doit totalement s'humilier, totalement s'effacer. Quand David perd son fils Absalon, on lui dit d'arrêter de pleurer son fils, car il est le roi, et que le peuple s'est battu pour lui contre la rébellion conduite par Absalon: le peuple a besoin que David montre de la joie et de la reconnaissance pour cette victoire. Et David s'efface en tant que père et descend se montrer au milieu de la joie populaire: «Alors le roi fut tout bouleversé, il monta dans le donjon de la porte et se mit à pleurer. [...] La victoire de ce jour se transforme en deuil pour tout le peuple [...]. Et le peuple, ce jour-là, rentra furtivement à la ville, comme se glisse une troupe honteuse, mise en déroute dans une bataille[...] Joab entra chez le roi et lui dit [...] tu as déclaré aujourd'hui que tu n'as point d'officiers, point de serviteurs, et je vois bien à présent que si Absalon était vivant et que nous tous fussions morts, tu trouverais cela bon. Et maintenant, debout! Montre-toi! [...] Le roi se leva et prit place à la porte. On fit savoir à tout le peuple que le roi était assis à la porte; et tout le peuple se présenta alors devant le roi. » (II Samuel19, 1 sqq.) Nous voyons là l'abnégation nécessaire du roi, qui là encore se retrouve sans-famille, à moins d'être gravement en faute en tant que roi. Ici, l'intérêt de l'Etat c'est que le peuple se réjouisse avec son roi, et c'est l'intérêt de l'Etat qui a primé. Cette démarche de perte d'existence permet la fécondité dans la fonction royale. Pour ne pas l'avoir compris, Mikhal deviendra stérile et sera reléguée loin du roi et de la fonction de reine. Salomon aussi est sur la même ligne que David, après Saül, si comme le disent certains, sa foi absolue lui fit déclarer: «Je n'existe pas, seul Dieu existe. »

16

Le roi juif: I 'humilité contre l'arrogance Ainsi, le roi juif réalise en lui-même la fusion de l'infini et du fini, qui se marque dans la proximité de deux phrases de Michée, l'une exprimant la somptuosité royale, l'autre l'humilité royale: «Devant eux marche celui qui brise la clôture [peretz] ; ils la renversent, se précipitent par l'ouverture et sortent: le roi les précède et l'Eternel est à leur tête» (Michée 2,13) ; «Homme, on t'a dit ce qui est bien, ce que le Seigneur demande de toi: rien que de pratiquer la justice, d'aimer la bonté qui fait grâce et de marcher humblement avec ton Dieu. » (Michée 6, 8) En effet, on avait l'impression que Saül ne parvenait pas à trouver sa place: loin de sa famille, saisi de la «marginalité» prophétique, ayant du mal à agir sans contrarier le prophète Samuel, préoccupé par la place que prendrait David. Or, on voit maintenant quelle est la place (hamaqom) du roi juif: dans les pas de Dieu: « T;'1?~r:n7 n:J?37J~;'1(Michée 6,8). Miraculeusement le roi juif fait de » ses pas des pas finis et des pas infinis en même temps. On traduit par l'idée d'humilité ce qui est aussi bien une idée de grandeur: marcher avec Dieu : 37J~;'1 est le hiphil du verbe 37n qui signifie « être humble ». Le hiphil indique que le verbe «fait faire l'action»: ainsi, c'est l'humilité ici qui fait faire l'action, à savoir l'action de marcher avec Dieu, qui elle est plutôt du côté de la grandeur et de la gloire. Ainsi, contre toutes ces traditions grecques qui se moquent de la «démesure» (hubris) des rois du Moyen-orient, le roi juif est écartelé dans la démesure. Ce n'est pas pour rien que le règne de Saül suit une histoire d'écartèlement (un lévite voit sa concubine assassinée, et il coupe ne morceaux son corps, envoie ces morceaux dans les diverses tribus, et les rassemble toutes contre les Benjamites), et que ce règne se clôt par un écartèlement: celui du corps mort de Saül, dont l'enterrement rassemble dans le respect tout le peuple, et qu'enfin au milieu de ce règne Saül écartèle plusieurs bœufs de ses mains, sa force extraordinaire lui permettant ainsi de rassembler toutes les tribus porteuses d'un de ces morceaux. Cette fonction royale de dépeçage-rassemblement fut effectuée tous les jours dans la nuit, avec un chevreau, par les prêtres, dans le Temple, selon l'étonnante description du Traité Tamid de la Mishna. Le roi juif rassemble horizontalement le peuple et réunit verticalement 17

Le roi juif le fini et l'infini. Pour cela il lui faut l'humilité et l'abnégation de celui qui a perdu toute place, hors la trace des pas divins.

18

Savoir attendre, ou la fin de l'arrogance
Le devoir d'un roi juif est de ne pas régenter, dans l'adversité, mais de servir, de ne pas rechercher les honneurs personnels, mais de se mettre au service de la nation. « Ari-zal écrit que le nom même de Yehouda, 71'171\ évoque symboliquement cette sainte mission puisqu'il renferme le Tétragramme. Hidouché Harim ajoute que la cinquième lettre ajoutée au Tétragramme dans le nom de Juda, le dalet, signifie littéralement pauvreté Cm,,), car le vrai roi -tel David et ses plus nobles descendants- ne prenait absolument rien pour lui-même. »16Le roi est celui qui donne, non celui qui prend. Mais aussi une hypothèse à vérifier est que le roi juif se distingue du roi non-juif par sa capacité à attendre. Dans le Livre d'Esther, le roi Assuérus se caractérise par des décisions « à chaud », des décisions instantanées, qui se suivent et se contredisent. C'est lorsque enfin il a un peu de temps, à cause d'une insomnie, qu'il prend le temps de réfléchir alors que sur le coup de la colère, il a, contre ses intentions premières, coupé sa relation avec le peuple et donné tout le pouvoir à un intermédiaire: Aman: on lui disait dans la nuit l'histoire de son règne, et notamment l'histoire d'un complot des eunuques, et on en vient à parler de celui qu avait eu vent du complot et l'avait dit au roi: Mardochée. Alors le roi réalise qu'il
16Daniel in La bible commentée, édition américaine originale: Hersh Goldwurm, et introduction: Nisson Scherman. E.F. Jean-Jacques Gugenheim. Ed. du Sceptre, 2001, Introduction, p. XXX. 19

Le roi juif s'est tellement pressé de se venger qu'il n'a pas pensé à récompenser Mardochée, celui qui l'avait prévenu à temps. Et grâce à ce laps de temps inattendu, supplémentaire, que fut cette insomnie du roi, l'histoire change, et elle change en bien pour les Juifs. Dans le Livre de Daniel aussi, le roi non juif Nabuchodonosor réagit au quart de tour, et parce que personne n'a tout de suite dit quel était son rêve, il commence sur le champ à faire exterminer tous les sages. Daniel, heureusement, réussit à le faire attendre, à obtenir un laps de temps supplémentaire, alors les sages ne sont plus exterminés. Daniel va réussir à raconter au roi son rêve et à l'interpréter. Aussitôt celui-ci, impulsivement encore, veut se mettre à genoux devant Daniel et lui rendre un culte. Danielle retient encore. Il devient gouverneur et chef des sages. Par la suite, voulant conjurer le sort du colosse aux pieds d'argile, Nabuchodonosor fait construire une statue en or. Là encore, le manque de délai est de rigueur: il dit17: «Celui qui ne tombera pas et ne se prosternera pas sera instantanément jeté dans une fournaise ardente. » Instantanément: NI1YiZr;,:!(à cette heure précise). «Là-dessus, à cause de l'ordre péremptoire du roi, et comme la fournaise était surchauffée ces hommes qui avaient conduit Chadrac, Médrac, et Abd-Nego, furent tués par une langue de feu.» 18 On commente leur mort en disant19 que leur mort est due à un manque de précaution qui lui-même est dû à la précipitation. Or les trois hommes qui devaient périr n'ont pas eux-mêmes péri dans les flammes, alors surgit de ce fait un laps de temps exceptionnel, un délai, qui conduit Nabuchodonosor à prendre le temps d'honorer le Dieu d'Israël, et de donner de nouveaux honneurs aux trois hommes. Le roi juif lui n'a pas besoin de miracles pour se donner des temps supplémentaires. David se réveillait la nuit, quand à minuit le vent faisait résonner sa harpe, nous dit le Talmud dans le Traité Berakhot, pour méditer et prier: il n'avait pas besoin d'être sujet à des insomnies pour cela. Lors de l'épisode de l'adultère, où nous le voyons surtout comme fautif, il attend qu'Urie revienne vers Bethsabée, il n'est pas du tout un roi impulsif qui veut sur le champ
17 Livre de Daniel, III, 6. 18 Ibid. III, 22. 19 Malbim, Metsoudot. 20