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Le sourire du père

De
162 pages
64 ans après la Libération, l'auteur est partie fouiller les Archives à Lille, Roubaix et Lewarde à la découverte de l'action héroïque de l'ingénieur en chef des mines de charbon du Nord-Pas-de-Calais. Elle n'a jamais oublié l'instant où, à six ans, sur le balcon de l'Hôtel de ville de Béthune, elle vit son père se tenir à côté d'un inconnu, le général de Gaulle. Malmenée par la vie, elle n'a jamais pu élucider le mystère de cette apparition jusqu'au jour où elle se lança dans cette quête de vérité.
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Collection
Récits
May DUHAMEAUXLEFRESNE
64 ans après la Libération, l’auteur est partie fouiller les
Archives à Lille, Roubaix et Lewarde à la découverte de
l’action de l’ingénieur en chef des mines de charbon du
Nord-Pas-de-Calais. Elle n’a jamais oublié l’instant où,
à six ans, sur le balcon de l’Hôtel de ville de Béthune, elle vit
son père se tenir à côté d’un inconnu, le général de Gaulle.
Malmenée par la vie, elle n’a jamais pu élucider le mystère
de cette apparition jusqu’au jour où elle se lança dans cette Le sourire
quête de vérité.
du père
May Duhameaux-Lefresne est née en 1938. Privée de son père et de
Un souvenir d’enfance à la Libérationson histoire, elle découvre à 70 ans son action dans les années 40.
Collection
Récits
ISBN : 978-2-343-05471-1
16,50 €
May DUHAMEAUXLEFRESNE
Le sourire du père







LE SOURIRE DU PÈRE
Rue des Écoles

Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.


Déjà parus

Brousse (Odette-Claire), Sortir de chez soi, 2014.
Beuchée (Laurent), Un regard de Haute-Bretagne, 2014.
Lemaître (Vincent), Risques salés, 2014.
Micaleff (André), Heimat, 2014.
Michelson (Léda), Les corps acides, 2014.
Leclerc du Sablon (Françoise), Derrière la seizième porte, 2014.
Nicole-Le Hors (Jacqueline), La croix ou la bannière, 2014.
De l’Estourbeillon (Hubert), La Cité des hauteurs, 2014.
Coutarel (Colette), Promenade romantique à Pôle Emploi, 2014.
Baillet (Dominique), L’absence, 2014.
Zelwer (Charles), Face au miroir sans reflet, 2014.
Flouzat (Denise), Le journal d’E, 2014.





Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr May DUHAMEAUX-LEFRESNE





LE SOURIRE DU PÈRE



Un souvenir d’enfance
à la Libération















































© L’Harmattan, 2015

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05471-1
EAN : 9782343054711
*
Je descendais presque chaque matin, dès l’aube, au
chevet de ma rivière. En chemin, sur le petit pont double de
bois l’enjambant en deux temps elle et son île, et laissant
entrevoir entre ses poutres usées l’écoulement du flux
tumultueux qui cascadait de pierre en pierre tel un torrent
montagnard, je ne pouvais éviter de laisser dériver mes
pensées de la fuite des eaux à la fuite des heures, inéluctable,
entraînant dans sa course la disparition de chaque
spectateur un jour apparu. Entourant le village, ses boucles
miroitantes lui servaient de frontières. Elles avaient bien
défendu au Moyen-âge les abbesses recluses en leurs murs
derrière leur tour de guet. Elles défendaient encore, avec la
route étroite et bosselée qui les longeait, aux multiples dos
d’âne, un peu de tranquillité.
Ce matin-là, passé le petit pont, je vis une oie blanche
voguer vers l’ombre de son arche, au gré des flots,
tranquille. Je quittai la route pour m’en approcher, me
laissant glisser à flanc de colline dans les traces de pas
laissées dans la boue séchée le long des rives par les grandes
bottes en caoutchouc des pêcheurs. Il n’avait pas plu depuis
plusieurs jours. Je prenais garde aux saillantes racines
s’enchevêtrant entre les herbes. J’avais la hantise de la chute
et, à mon âge, de demeurer immobilisée, de perdre ma très
précieuse autonomie et d’être reléguée dans une maison
médicale, condamnée à la compagnie forcée de vieilles
dames bavant d’éternels radotages. Qu’il devait être dur de
supporter ces autorités de tutelle dont le nombre se
multipliait avec l’accroissement de la longévité. J’avais tant
connu de ces dames, que j’écoutais alors, en médecin
attentif, se soulager sur moi de leur misère de femmes
supportant mal la solitude, devenues veuves trop tard. Quel
marché florissant ce troisième, ce quatrième âge ! Ma boîte
à lettres, chaque jour, se remplissait de tous les contrats
d’obsèques, les assurances contre la dépendance et le
handicap. Je savais comment j’en finirais si je devais
dépendre de tous ces vautours. J’écrirais une lettre pour
expliquer ma décision, une lettre que je laisserais ouverte
sur ma table de nuit. Je m’endormirais, les lunettes sur le
nez comme ma sœur de l’exode, pour mieux voir, peut-être,
ce qui allait se passer… J’aurais lâché sur le drap le livre
tenu entre les mains. Les Pensées de Pascal, un
SaintExupéry, un James Joyce, Baudelaire ou… Je ne l’avais pas
encore choisi car j’avais la chance, malgré toutes mes
douleurs physiques, d’être totalement autonome. Des
interventions chirurgicales, je devrais en subir si j’étais
raisonnable, mais ayant longtemps pratiqué la médecine, je
me méfiais des chirurgiens. Leur bistouri répare, oui, mais
en lésant aussi les tissus sains. Non, je ne les laisserai pas
décider pour moi, tant que j’aurai ma tête, mes bras mes
jambes pour me porter jusqu’au lit de ma rivière. Je
regardai entre les proéminences des os carpiens de ma main
gauche s’épanouir les fleurs de cimetière, inexorablement.
Me faisaient un peu pitié ces femmes qui les masquent de
crème blanchissante comme elles tartinent leur visage de
crème régénérante. Espèrent-elles pouvoir ainsi éviter ce
lent écoulement de l’âge comme celui des flots à mes pieds ?
Ma rivière, telle l’antique Athéna ou son symbole, la
chouette, me scrutait. Que venais-je donc chercher auprès
d’elle chaque matin, dans le silence de l’aube témoignant du
8 sommeil des oiseaux, des ragondins, des canards, en intruse
de l’espèce humaine trop encline à saccager par plaisir ou
intérêt ces paysages préservés depuis des siècles. Je me
faisais discrète. En ce musée de la nature, je ne touchais à
rien. Je ne parlais pas. Je ne chantais pas. Je me contentais
de contempler, d’écouter, de lire les pages d’un livre secret.
J’avais appris à apprécier la solitude, ses silences permettant
à mon esprit de me parler.
J’entendis résonner derrière moi, sur le goudron, les
sabots d’un cheval. Je me tournais pour le chercher du
regard. De l’autre côté du moulin et de l’Abbaye Royale se
trouve un centre équestre. Pendant deux ans, j’avais
pratiqué comme une religion l’art de chevaucher, un rêve
de fiancée, une poésie, découvrir des petits secrets derrière
les murs des jardins fleuris, toutes ces cachettes, hissée sur
l’échine capricieuse d’un étalon n’ayant rien perdu de sa
noblesse, malgré son apparente domesticité. Mon père avait
dû précipitamment s’initier à ce sport à dix-huit ans pour
intégrer Polytechnique, un devoir envers son père qui, après
avoir été admissible à l’écrit, avait été refusé lors de la visite
médicale pour une surdité de l’oreille gauche. Mon père
avait réparé cet outrage en décrochant la brillante seconde
place de sa promotion, sur la fin de la guerre où il eut le
temps d’être mobilisé trois semaines. Puis ce fut le beau
défilé du 14 juillet 1919 derrière les trois maréchaux
flambant neuf sur leur cheval blanc. Jeune provincial,
transpirant sous son bicorne, comme ses camarades il
tourna un visage de marbre vers le Président de la
République et Georges Clémenceau, le « Tigre », selon
l’enseignement strict du protocole. Son père dut alors lui
apparaître en esprit, impassible ou fier. Son frère suivit ses
traces et l’humiliante plaie du père, trente ans plus tôt, fut
doublement cicatrisée.
Les sabots se turent. Je me surpris à découvrir que leur
silence me laissait là, bien seule, immobile. Orpheline.
9 La silhouette d’étain d’un volatile effleura sans bruit la
surface fluide. Je m’assis avec soulagement près de ma
rivière. Un apaisement, une nécessité aussi, de me trouver
en cet endroit à cette heure. Je me sentais happée par elle,
comme reliée par un fil invisible se tendant un peu plus à
chacun de mes pas. La veille, j’avais gardé ma petite-fille
Charlotte. Cette petite, pétillante de naïveté et de joie de
vivre, m’avait assaillie de questions sur ma vie à son âge.
D’avoir évoqué avec elle ces heures sombres, l’éboulement
de la maison de mon enfance, je sentais le besoin de me
délester de ces douloureux souvenirs, de la mélancolie qui
m’étreignait, dans laquelle surnageait la peur, l’angoisse.
J’entendais derrière le clapotis de l’eau le martèlement des
bottes, le passage des avions, le bombardement de la
maison… Mon père alors était toujours sur la brèche, il
avait vite repéré les petits cachous se détacher des avions,
hurlé à ma mère, « Odette attrape la petite. » M’attrapant
lui-même, nous avions dégringolé dans le noir l’escalier du
sous-sol en une course effrénée vers cet abri blindé où tous
se précipitaient en priant la Sainte Vierge qu’il résiste.
Je me frottai instinctivement la tête, en mémoire des
vitres du soupirail qui me tombèrent sur le front ce jour-là,
les larmes aux yeux de ressentir à nouveau dans mon corps
la sécurité irradiant de mon père lorsqu’il me prenait ainsi
dans ses bras. Pourtant, je savais maintenant que notre
maison d’alors se trouvait à deux cents mètres de la gare,
cible privilégiée des avions libérateurs qui avaient provoqué
autant de terreur, avec les sirènes hurlantes et les bombes
qu’elles annonçaient, que les avions allemands de la
première année de guerre, les stukas de la stupeur.
Être dans ses bras, c’était comme être entre les mains du
bon Dieu. Je lui vouais une profonde admiration, sans bien
savoir pourquoi. « Ton père, c’était un Saint. » Tous ceux
qui l’avaient côtoyé parlaient de lui ainsi. Même ma mère le
disait, « Comment peut-on vivre avec un Saint ? » Plus
10 j’avançais en âge, plus sa présence rassurante me manquait,
comme un vide autour de moi, épaissi par l’impression
tenace de ne pas l’avoir vraiment connu, d’être passée à
côté de lui. Je l’avais négligé, presque ignoré, sur la fin de
ses jours. Il était remarié, j’avais une vie active très dense,
chaque minute était comptée, entre mon métier de médecin
et mes garçons à élever…
Il parlait peu. Un taiseux. Un homme d’apparence
secrète. Un roc, rongé par quelque chose d’invisible et de
sourd, telle une falaise abîmée par le sel d’une mer retirée
depuis des siècles. En 1978, peu de temps avant sa mort, se
sachant condamné sans doute mais n’en ayant rien dit, il
m’avait tendu fébrilement un petit fascicule retraçant sa vie
professionnelle, Trente années au service de la Mine. Je l’avais lu
avec le respect d’un explorateur découvrant un inédit,
comme j’aurais lu le récit autobiographique d’un Paul
Émile Victor ou d’un Haroun Tazieff, sans bien réaliser
qu’il s’agissait de mon père. Les mines avaient été fermées,
inondées… Là-haut le pays minier était mort, il l’était pour
moi aussi. En quittant le Nord, j’avais enterré cette année
1944, ma maison de Douai effondrée sous les bombes, et ce
pays.
Je l’avais lu sans le lire, en laissant décongeler le saumon
à l’aneth de chez Picard que j’allais servir le soir pour le
dîner des enfants. Ils avaient alors onze et treize ans. Je les
élevais seule, éreintée par l’angoisse de ne pouvoir assumer
toutes les tâches d’une vie laborieuse de six heures du matin
jusqu’à minuit, du temps où ils dépendaient de moi.
Ereintée par l’angoisse de tomber malade, car seul mon
travail permettait de leur offrir tout, et ce plus qu’une mère
divorcée souhaite offrir, espérant compenser leur chagrin, le
premier chagrin d’amour des êtres que j’aimais le plus au
monde. J’avais rangé ce Trente années avec les archives de
mon enfance, sans jamais y retourner. Lui, en me l’offrant,
s’apprêtait peut-être à m’ouvrir les portes de son cœur.
11 Empêtrée dans ma vie, je n’avais pas pris le temps de me
poser pour l’écouter. Instant fragile… cette recherche de
complicité que je n’avais su ni reconnaître, ni saisir, cette
brèche dans sa carapace ne s’était jamais plus ouverte.
Comme je m’en voulais aujourd’hui.
Je suivis des yeux un rameau feuillu arraché à un saule
quelque-part en amont de la cascade, puis je plongeai mon
regard dans le plus profond des flots glauques, laissant leur
surface animée de vaguelettes balayer mes tristes pensées.
Il me sembla y voir déambuler une ombre, une ombre
épaisse, dense de présence et d’attirance. Une ombre terne
et vivante, une ombre troublante semblant me dire,
Regarde-moi, m’appelant à elle. Elle capta mon regard,
puis s’évanouit furtivement en aval. Les eaux glauques de
l’Yerres, sous l’effet d’une main invisible, reprirent leur
glissement sous-marin vers l’embouchure de la Seine, qui les
emmènerait à l’océan.
Je rentrai à la « Mayson » troublée, agitée, habitée par
cette ombre improbable qui ne cessait de repasser sous mes
yeux. Je mis une sonate sur le poste, et m’endormis dans
mon fauteuil. Malgré cette berceuse, tous les rêves ne furent
pas doux. Les bottes résonnaient sur les pavés de Douai, la
peur s’insinuait en moi… une terreur qui ne disparaissait
que lorsque mon père rentrait le soir et me soulevait de
terre pour me prendre dans ses bras. Entre rêve et
divagation éveillée, dans une conscience nébuleuse, les
images défilaient derrière mes paupières. Ma mère me
tenait par une main, ma petite-sœur, par l’autre. Nous
étions au milieu de la foule, un après-midi de grand soleil,
sur la place de Béthune. Nous levions le nez vers le balcon
de l’Hôtel de Ville, vers notre papa immobile, distingué,
fascinant, et peut-être fasciné lui-même, aux côtés d’un très
grand Monsieur qui parlait avec l’assurance d’un chef
triomphant, et de deux autres personnages. Gonflées
12 d’orgueil à six et quatre ans, nous sûmes, de ce jour, sans en
tirer vanité, que nous n’étions pas les filles de n’importe qui.
J’ouvris les yeux en sursaut. Non, ce n’était pas un rêve.
De cela, je me souvenais parfaitement, l’intervention du
Général de Gaulle. Il était venu remercier solennellement
les mineurs de fond pour leur belle Résistance, aux côtés du
préfet et du Maire de Béthune, et c’est à mon père qu’il
s’adressa en premier lieu. Un tel honneur, public, officiel,
signifiait-il que mon père y avait pris part ? Jamais il n’avait
dit quoique ce fût qui ait pu me laisser entrevoir cela.
Avaitil voulu me faire connaître cette époque de sa vie en me
donnant son petit livret ?
Je fermai de nouveau les yeux, à demi agitée, à demi
inconsciente, et l’après-midi se termina, ballotée entre les
bras rassurants de mon père et le vrombissement des avions
meurtriers.
Après le dîner, je m’attardai devant le buffet du salon.
Aux côtés des œuvres complètes de Saint-Exupéry, la photo
de la collection de l’École Polytechnique où, à dix-huit ans,
on le voit, debout, droit, fier, dans la tenue militaire qu’il
portait chaque jour, l’image sous laquelle il m’apparaissait
toujours lorsque je pensais à lui, la seule photo que j’aie de
lui. Puis je fouillai dans mes tiroirs, en quête d’un peu
d’ordre et de je ne sais quoi. Je ne suis pas une fée du logis.
J’entasse beaucoup de choses, de revues, de livres, de petits
objets inutiles, de boîtes vides qui pourraient se révéler
utiles. Je me dis qu’étant seule depuis si longtemps, je
devrais y mettre un peu d’ordre. Personne ne le ferait pour
moi. Je pris quelques revues de médecine, et me décidai à
les descendre au garage.
Des piles de revues non classées à l’équilibre précaire,
des cartons non identifiés, des boîtes et des boîtes vides,
quelques jouets d’enfants délaissés, s’y entassaient,
décourageant toute tentative de déambulation ou de
rangement. Je ne pouvais poser mes revues sur aucun
13 empilement sans risquer de voir l’ensemble dégringoler à
terre. Seule la vieille malle pouvait encore recevoir quelques
vieilleries, mais cela m’empêcherait désormais d’accéder à
son contenu. Je déposai le tout dans l’escalier et revins
l’ouvrir. J’en sortis des photographies de mes enfants petits,
mon diplôme de médecin… Je n’aurais pas dû commencer
par là. Rien à jeter, je n’y conservais que ce que j’avais de
plus cher à mes yeux. Mon plumier d’écolière en bois peint.
Ce coffret incrusté de nacre venu du Maroc, le dernier
cadeau de mon père. Je le sortis avec tendresse de la malle.
Ce que j’ai de plus précieux, cela me vient de lui. Je le
retournai entre mes mains, caressai de la pulpe des doigts sa
douceur nacrée, et l’ouvris.

14
*
Il faisait encore nuit noire lorsque je sortis, bien avant
l’aube, pour mon excursion matinale. J’avançais, agitée,
pressée, mais au pas, ne sachant où je posais le pied en
l’absence de clarté. Mes pensées ne cessaient de se
bousculer depuis la veille, depuis que j’avais touché mon
précieux trésor. Trente années au service de la Mine. Une
esquisse de mon père par lui-même, au travail. Une partie
de lui que j’avais toujours méconnue. L’étrange métier qu’il
exerça durant la guerre. J’étais comme étourdie, assaillie de
questions qui n’étaient pas venues quand il aurait encore pu
y répondre. Je ne cessais de me reprocher de n’avoir pas
compris à temps la valeur de ce livret. J’y lus une phrase
tout à fait surprenante, relatant un fait dont j’ignorais tout :
« La Société des Sciences a attribué la médaille d’or Léonard Danel
pour 1946 à M. Michel Duhameaux, Inspecteur général des Mines, en
hommage pour les services qu’il a rendus (...) et spécialement pour l’énergie
avec laquelle il a défendu la profession minière dans la période critique de
l’occupation allemande. »
Une médaille d’or par la Société des Sciences ? Que cela
pouvait-il bien signifier ? De quels hauts faits avait-il été
remercié et honoré ainsi ? Qu’avait-il fait pour cela ? Y
avait-il moyen de le savoir ?
Je restai longtemps ce matin-là, au bord de la rive...
Immobile, le regard vide, imperméable à la sérénité de ce
15