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Le temps d'apprendre à vivre

De
354 pages
150 à 200 adolescents alsaciens ou lorrains : une Ecole normale d'instituteurs réfugiée dans une abbaye non loin de Limoges. Un abri que rejoignent des évadés de provinces annexées par le Reich, où se poursuivent les études, où se développent le soutien aux persécutés et la résistance au nazisme. La vigueur d'une jeunesse confrontée à la rupture avec les familles demeurées dans des provinces d'où leur parviennent de terrifiants échos. A partir de documents originaux, ce livre dresse de vivants portraits ainsi qu'un tableau très concret de la France du sud durant ces années noires.
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LE TEMPS D'APPRENDRE À VIVRE 1939-1945
Une école normale alsacienne réfugiée en zone libre

@ L'Hannattan, 2004 ISBN: 2-7475-5898-3 EAN : 9782747558983

Monique GRANDJONC

LE TEMPS D'APPRENDRE À VIVRE
1939-1945 Une école normale alsacienne réfugiée en zone libre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:
Suite cévenole / Cevennen-Zyklus, en collaboration avec Bernd BOHNER, photographe, Aix-en-Provence, Édisud, 1986. Vivre en ce pays. Saint-Martin de Brômes, Aix-en-Provence, Édisud, 1987. Prix de la SCDL (Société des gens de lettres) - Prix Sully-Olivier de Serres (ministère de l'Agriculture). Les Canourgues, mémoire vive. Singulière banlieue, Aix-en-Provence, sud, 1996. Édi-

Kyoto-Provence, en collaboration avec Yuko NISHIKAWA, édition française, Châteauneuf-les-Martigues, Wallada, 2000.

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L'Association AMENIOS (Association pour la Mémoire de l'École Normale d'Instituteurs d'Obernai-Solignac-Strasbourg) s'est constituée pour servir de support à l'élaboration de ce livre. Les documents originaux sur lesquels il se fonde ont tous été procurés à l'auteur par les membres de cette association dont la participation à la recherche a été capitale. Ce travail de mélnoire a obtenu le soutien matériel de la ville de Strasbourg, du départelnent du Bas-Rhin, de la Région Alsace et de la Fondation pour l'Entente Franco-Allemande.

Avant-propos

À l'origine de cet ouvrage, il y eut une rencontre: un homme, depuis des années retraité de l'enseignement, entreprit de me raconter sa scolarité à l'École Normale d'Instituteurs d'Obernai, en Alsace, puis la suite de ses études en Limousin où cet établissement avait été "replié" pendant la guerre 1939-1945. J'appris bientôt que le directeur de cette École avait laissé à ses héritiers la quasi-totalité des lettres que lui avaient adressées "ses garçons". Une partie de ce courrier était repartie dans les familles, mais il restait entre des mains sûres environ sept cents lettres, cartes, télégrammes et messages divers. En outre, le même directeur avait tenu tout au long de sa vie professionnelle un journal aussi méticuleux qu'instructif. Les normaliens, pratiquement tous internes, produisaient, à partir de leur Foyer, un journal scolaire qui remplissait toutes sortes de fonctions pédagogiques et humaines. La collection en est complète. À peine sortis de leur école, certains consignèrent dans des carnets personnels leur expérience de jeunes maîtres, de forestiers des Chantiers de jeunesse, de maquisards ou de soldats, d'étudiants, parfois d'amoureux ou de jeune marié... À tous ces documents de première main s'ajoute un recueil de témoignages (que je cite sous le titre Souvenirs 1995) rassemblés par d'anciens élèves - ici nommés Anciens pour faire bref - et des articles, récits et comptes-rendus rédigés par les uns ou les autres au cours de leur vie, textes restés manuscrits ou parus dans la presse locale. Enfin, de multiples rencontres et interviews, parfois prolongés par une correspondance, m'ont apporté un complément d'informations et des points de vue variés. Bien d'autres sources sont venues étayer la connaissance que je me construisais de cette époque, de ce groupe, des mentalités et des personnes auxquelles je me trouvais avoir à faire: circulaires,

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brochures, revues, écrits souvent polémiques d'alors ou de maintenant. .. et bien sûr les indispensables manuels d'histoire. L'Histoire: elle est omniprésente dans ce texte. Celui-ci entretient avec elle un rapport nécessaire, mais complexe et que je dirais oblique. D'abord mes sources ne seront vérifiables que dans la mesure où mes interlocuteurs lèveront leur exigence d'anonymat. Ensuite, si j'ai veillé à observer exactitude et fidélité, mes ambitions ne sont pas de rigueur méthodologique. Je me suis faite mémorialiste de mémoires, ce qui, le lecteur en conviendra, oblige à se tenir sur le fil entre la réalité des faits et leur traduction passionnée, le balancier inclinant tantôt vers la chronique et tantôt vers l'émotion. À partir d'échos tenaces à la fois apparentés et divergents, je m'efforce de dresser une sorte d'inventaire inventif, pratiquant une investigation dans le droit fil de l'étymologie grecque d'Histoire, Imwp étant le témoin, celui qui cherche une certaine vérité. Ainsi ce livre a sa propre logique. De la mémoire individuelle ou collective, il a la démarche éclatée, bousculant chronologie et linéarité. TI revendique son cheminement hasardeux, ses haltes apparemment arbitraires. Comment pourrait-il courir droit alors qu'il s'attache à suivre des personnes déracinées qui mûrissent et s'engagent en des temps troublés et périlleux? Mon ambition est d'aider un corps de silence à accoucher d'un passé très présent, de sorte qu'il enrichisse le lien entre les générations, le lien de chacun d'entre nous avec ce qu'il connaît du prix de la liberté.

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D'un horizon à l'autre

Une école dans la tourmente
Une bourgade Solignac, un nom chantant, celui d'une bourgade blottie au bord d'une rivière qui fait jouer ses reflets et ses humeurs dans le creux d'un vallon. Nous sommes en Limousin, pays de forêts et de cours d'eaux, de prairies et de moulins à aubes, de ponts anciens et de routes sinuant entre les cultures selon le cadastre et les dénivellations que pouvaient affronter les attelages bovins. Région d'antique tradition religieuse comme en témoignent de magnifiques églises romanes et les haltes des lieux-dits sur le chemin de Compostelle, mais qui fut largement déchristianisée au début du vingtième siècle. Bourgade qui fut industrielle aussi: pendant près d'un siècle, une manufacture de porcelaine occupa toute la main d'œuvre masculine et féminine disponible plus des Limougeauds, jusqu'à 400 ouvriers. Le bourg ne se rernit que très difficilement de la fermeture de cette manufacture, dont il restait en 1940 un bâtiment entier de l'abbaye rempli de machines, de tessons et de poussières. Dans cette commune et la voisine, au début du vingtième siècle, de petits ateliers de scierie, de bonneterie, de conserves mais surtout des cultures pauvres: seigle, pommes de terre, pâturages et de nombreux jardins vivriers auxquels s'ajouteront, pendant la guerre, des "jardins communautaires SNCF", certains propres à devenir terrains de parachutage! De l'élevage aussi, essentiellement ovin, quelques vaches pour le lait et, jusqu'au milieu du siècle, pour la traction des charrues et chariots. Un ou deux porcs dans chaque ferme. Aujourd'hui encore, le village et son voisin, Le Vigen, sont desservis par une gare située, comme souvent dans les campagnes, à

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mi-chemin des deux agglomérations. C'est la grande ligne Limoges-Toulouse, mais peu de trains s'arrêtent dans la minuscule gare de campagne, en haut de la colline. On dit que cette station est due à l'insistance d'un grand propriétaire terrien du cru. En réalité, cet arrêt-omnibus existe depuis la création de la ligne, vers 1880. À dix kilomètres au sud de Limoges, Solignac présente ses habitations et de rares commerces comme blottis autour des immenses bâtiments d'une abbaye aux spectaculaires toits de tuiles dominant les constructions environnantes, avec une abbatiale démesurée en cette vallée isolée. Solignac en 2000 est devenu commune "rurbaine", ses habitants travaillant à Limoges ou vivant d'une retraite, tirant un revenu d'appoint d'un tourisme vert à l'écart des grands circuits du Périgord, de l'Auvergne ou de l'Aquitaine. On pêche toujours dans La Briance, la jolie rivière restée ou redevenue propre, affirme-t-on, et les amateurs de champignons sont nombreux à l'automne... Les images du Solignac actuel se superposent à celles qu'ont transmises les Alsaciens et les Lorrains qui vécurent là les années de guerre. Beaucoup ont écrit des descriptions élégiaques, dans lesquelles l'étonnement reste perceptible, d'autres conservent des photos et quantité de dessins, d'une époque où l'apprentissage obligatoire des arts graphiques formait le regard et la plume. Sur le parvis de l'abbatiale, à côté de la grande porte "Pax", ainsi nommée grâce à l'inscription dans la pierre de l'arcade, une plaque apposée sur le mur de clôture nous informe:
En cette abbaye, les élèves-maîtres de l'École Normale d'Obernai (Bas-

Rhin) ont trollvé refuge de 1939 à 1945. L'avenue de la gare porte le nom de route d'Obernai et celle qui, à Strasbourg, conduit à l'IUFM (Institut ayant succédé aux écoles normales d'instituteurs), s'appelle Rue de Solignac. Façon d'inscrire dans la topographie l'histoire d'un rude mariage de raison qui devint au fil des mois un mariage de jeunesse et d'amour. La gare n'est plus aujourd'hui qu'une maisonnette déserte, sans personnel ni guichet, et le contrôleur du TER -le très moderne train express régional - se montre intrigué par une voyageuse qui désire descendre" dans ce bled perdu". Les choses étaient très différentes en cette nuit de novembre où les wagons déversèrent sur le quai cent trente-deux garçons entre 15 et 20 ans, enveloppés dans leur pèlerine, abrutis de fatigue, de faim et de sommeil. Pour la plupart, sur ce "bout du monde" au

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milieu des bois suite, ils eurent allers-retours à en "zone sud", d'abord, il leur restait près de pluie insistante

s'achevait le premier voyage de leur vie. Par la souvent l'occasion d'emprunter le train pour des Limoges et parfois vers de lointaines destinations voire pour l'Espagne et l'Afrique du nord... Mais fallait rejoindre leur destination: "l' ex-abbaye". TI deux kilomètres à faire, à pied bien sûr, dans la et la nuit noire. À Obernai

La brochure Souvenirs 1995 raconte l'exode de l'École Normale catholique d'instituteurs d'Obernai vers le Limousin. Il faut d'abord rappeler ce qu'était cette institution ainsi que les circonstances particulières de son transfert dans le Sud-Ouest. En 1873, soit au début de la longue période où l'Alsace et la Moselle furent possession allemande et où l'on inventa, pour désigner les trois départements perdus par la France le mot "Alsace-Lorraine", fut créée à Lauterbourg une école préparatoire à l'École des instituteurs qui lui succéda l'année suivante sous le nom de Lehrerseminar avant d'être transférée à Obernai. Dans cette ville existait un vaste bâtiment neuf, primitivement destiné au séchage du tabac, "la manufacture". L'État allemand en devint propriétaire, ainsi que des terrains environnants, et entreprit des travaux de transformation, de sorte que l'École Normale catholique put s'y installer en 1876. On planta des haies, des arbres fruitiers, un grand potager, on construisit gymnase et remise, l'électricité fut installée vingt ans plus tard... Une école annexe se remplit "d'enfants de familles pauvres exonérées de la taxe d'écolage" car l'enseignement n'était pas gratuit sous le régime prussien, et on devait recourir au tirage au sort parmi de nombreux postulants! Enfin, une école préparatoire au concours d'entrée à l'École Normale assurait deux ans de préparation intensive à des candidats de quinze ans déjà sévèrement sélectionnés. Ces garçons, obligatoirement internes et boursiers comme les normaliens qu'ils étaient appelés à devenir, étaient une cinquantaine à la fin du dix-neuvième siècle. Pendant la première guerre, les bâtiments servirent d'hôpital militaire allemand. En 1919, l'école rouvrit avec plus de cent élèves mais seulement quatre professeurs! On fit venir de "l'Intérieur" soit le reste de la France

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une vingtaine

de jeunes

gens capables d'enseigner le français, langue absente des écoles depuis près de cinquante ans! Un décret de 1921 supprima le

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droit d'écolage et doubla le salaire des enseignants qui devint alors très supérieur à celui de leurs parents ouvriers ou artisans, sans parler des agriculteurs. Les candidats affluèrent. On vit les premières querelles entre partisans et opposants des écoles confessionnelles. En effet, les Allemands n'avaient pas aboli ce qu'on appelle le "statut concordataire" : un concordat, signé par Bonaparte et le Pape en 1801, réglait les rapports entre les Églises et l'État, la loi Falloux de 1850 consolidait l'emprise des religions reconnues - catholicisme, protestantisme luthérien et réformé, judaïsme. Ce statut particulier ne fut pas remis en question quand le régime prussien introduisit l'obligation scolaire dès 1871, soit dix ans avant la France de Jules Ferry, ni quand l'Alsace redevint française en 1918. Sous divers régimes et après maintes péripéties et des succès remarquables, l'École trouva, en 1928, un nouveau directeur en la personne d'Édouard Cœurdevey qui allait la marquer de son empreinte, en assurer la survie pendant la deuxième guerre mondiale, puis la renaissance à Strasbourg même. Le séminaire
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Comment vivait-on à l'École d'Obernai? Le régime y était des plus stricts, aussi bien pour l'internat que pour les études. Lever à six heures, toilette à l'eau froide, rangements, étude. Au réfectoire, les cadets, dits "prépistes" étaient servis les derniers. "Les normaliens, c'était des sauvages", dit un Ancien entré encore enfant en classe préparatoire. Les gamins développaient leur propre stratégie. Les sorties étaient "libres" deux après-midi par semaine pour les aînés, mais il leur était interdit d'aller au café ainsi qu'au cinéma. Les plus jeunes n'avaient droit qu'aux promenades encadrées par les surveillants. Les punitions étaient de vigoureuses réprimandes publiques et... des heures de jardinage! Tous les quinze jours, les jeunes garçons pouvaient rentrer chez eux, à pied, en train, à vélo. Deux fois par an, juste avant la guerre, les grands élèves obtinrent la permission d'aller au cinéma, le directeur et l'aumônier ayant donné leur accord au programme. TIva sans dire que l'École n'était pas mixte. Elle ne recrutait que des garçons, et catholiques. Les enseignants étaient tous des hommes et pratiquants. Les écoles normales protestantes étaient dans d'autres villes, les garçons d'un côté, les jeunes filles de l'autre (elles étaient moins nombreuses car les filles allaient "chez les sœurs" et n'envisageaient pas souvent une profession). Tous les écoliers du "public" recevaient obligatoirement cinq à six

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heures de "religion" par semaine, plus une heure de catéchisme, assurées par l'instituteur ou l'institutrice, dans la confession déclarée de leurs parents, et en français, même si les prêtres célébraient les offices en latin et prêchaient en alsacien ou en "allemand populaire" ! TIfallait donc former les maîtres en conséquence. Toutefois, à partir de 1936, une dérogation permit aux enfants ne relevant d'aucune des quatre religions officielles de recevoir, à la place des cours de religion, des leçons de morale, assurées par une autre personne que l'instituteur. D'où le surnom de "morales" donné à ces moutons noirs! En outre, l'école admettait parmi ses étudiants et par convention des Frères d'une congrégation enseignante tenant des écoles privées ainsi qu'un établissement réservé à des adolescents en délicatesse avec la justice ou handicapés, "les Frères de Matzenheim". Ces jeunes hommes, destinés à une vie de dévouement religieux et pédagogique, se montraient particulièrement pieux et assidus. Quoi qu'il en soit, d'examen en examen, de concours en concours, tous étaient confrontés à une somme de travail, de devoirs, de leçons et d'exercices difficile à imaginer de nos jours. À quoi les aînés devaient ajouter, le jeudi, la PMS, préparation militaire non obligatoire mais effectuée par tous et qui, entre parenthèses, s'avérera précieuse dans la Résistance... Les élèves, pour la plupart, rivalisaient de zèle, depuis leurs premiers pas scolaires, à six ans, studieux et avides d'apprendre, conscients de porter avec leurs propres chances les espoirs de leur famille et ceux d'un instituteur qui les avait "poussés", encouragés et soutenus. Des hommes désormais à la retraite parlent avec une reconnaissance définitive de ces enseignants qui leur donnèrent leur chance dans les années trente. Eux-mêmes le firent pour d'autres enfants, certaines femmes et des hommes maintenant brillants, dont ils suivent avec fierté la promotion intellectuelle et sociale. Une des plus grandes joies d'un métier souvent ingrat... La musique En plus de l'omniprésence de la religion, ces écoles normales confessionnelles présentaient une autre particularité remarquable: l'enseignement de la musique y était des plus sérieux. Dans les locaux d'Obernai, les jeunes gens disposaient de quatre orgues et d'un certain nombre de pianos. Neuf pianos, dont un instrument de concert, feront le voyage jusqu'en HauteVienne. TIfallut laisser les autres, en particulier celui de madame

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Cœurdevey. De nombreux talents s'épanouirent et, pour certains, s'exercent encore. Les Anciens parlent avec bonheur de tel ou tel de leurs camarades de classe, de "promotion", musiciens remarquables, des extraordinaires récitals donnés à l'École par les élèves. Un jeune engagé dans l'armée de libération, à l'automne 1944, courra les églises des villages reconquis pour y jouer de l'orgue ou de l'harmonium à sa guise... Enfin, le chant choral était une tradition soigneusement cultivée et qui procurait à tous des joies inoubliables. Dès 1922, l'École avait remporté un concours régional des sociétés de chant et de musique, avec prix d'excellence, sous la direction de M. Louis, un professeur resté célèbre. Édouard Cœurdevey, qui chantait faux mais adorait la musique, son épouse étant de surcroît musicienne de grande classe, eut à cœur d'inviter à l'École de prestigieux musiciens, par exemple les violonistes Ginette Neveu ou Vandelle et son quatuor. Ce directeur procura aux étudiants des professeurs de musique exceptionnels, ceci dès Obernai mais aussi à Solignac où le pianiste et musicologue Marcel Couraud enseigna quelques mois avant de prendre un poste à Limoges. Un professeur de musique de vingtdeux ans lui succéda et dirigea un concert de chant choral que Radio-Limoges retransmit le 5 mars 1943 depuis l'abbatiale - en taisant toutefois l'origine alsacienne ou lorraine des choristes. Prudence! Dès 1940, les chœurs à quatre voix mirent à leur répertoire Lo Brianço (cette chanson, œuvre d'un compositeur local du siècle précédent, dont le texte en dialecte limousin transcrit de façon quasi-phonétique doit être imaginé assaisonné de l'accent de l'Est, fut reprise avec émotion lors des retrouvailles de 1982). Les élèves comptèrent dans leurs rangs au moins trois pianistes très doués et autant de violonistes virtuoses, un organiste et des chefs de chœur compétents. Certains le restent à près de quatre-vingts ans... Les fêtes du Foyer, des événements mémorables dans la vie de l'École telle que l'avait réorganisée son nouveau directeur, étaient de grands moments musicaux ainsi que de création théâtrale, avec des compositions originales des élèves eux-mêmes, que ce soit des textes dramatiques, des mises en scène, des lectures poétiques ou des chants. Ces manifestations prendront une importance accrue au cours de "l'exil" à Solignac. Les Anciens en restent fiers, à juste titre.

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"Repliés" UDéplacements de personnes"

Ce fut un déplacement de personnes sans précédent: le 1erseptembre 1939, jour de la déclaration de guerre, en vingt-quatre heures, plus de 300000 Alsaciens furent évacués par train vers le Sud-Ouest.

Ainsi s'ouvre le numéro spécial, "L'évacuation", de la revue Saisons d'Alsace, paru à l'automne 1989. Il s'agissait de combler, au moins partiellement, les lacunes de l'histoire, cinquante ans après les faits. La mobilisation générale fut bien décrétée le 1er septembre, mais la guerre déclarée seulement le 3 au soir. C'est dans l'intervalle entre ces deux dates que fut évacuée, selon des plans dressés de longue date dans le plus grand secret, toute la population d'une zone de cinq à quinze kilomètres de profondeur, le long du Rhin, de la frontière Suisse au Luxembourg. Des Alsaciens et donc des Lorrains. Le nombre des personnes rassemblées obligatoirement puis mises dans des trains inconfortables, pour un voyage de plusieurs jours et vers des destinations inconnues d'elles, reste difficile à évaluer. Presque tous les Strasbourgeois et plus de 200 000 Lorrains partirent ainsi, en deux jours, au son du tocsin et avec trente kilos de bagages. À ces évacués officiels, il faut ajouter un demi-millier de Mosellans et autant d'Alsaciens qui étaient déjà partis Uvolontairement", en particulier les familles allemandes antinazies réfugiées en Alsace ou Moselle depuis cinq ou six ans, les juifs et les tziganes. Une autre vague suivra l'attaque allemande, en mai 1940, plus de cent mille personnes supplémentaires, quittant cette fois les communes non évacuées d'office. D'autres seront chassées par les Nazis plus tard, ou encore s'évaderont des territoires annexés de fait... Saisons d'Alsace énumère près de six cents communes évacuées au cours de la guerre, dont une trentaine vidées de leurs habitants à deux reprises, à la fin de 1940 puis au début 1945, lors des combats de la libération. En 1940 manquaient aussi en Alsace 120000 hommes mobilisés dans l'armée française, dont plusieurs enseignants de l'École Normale d'Obernai et trois maîtres de l'école annexe, plus une dizaine d'élèves-maîtres. Le département de Haute-Vienne accueille à lui seul 80 000 personnes venant de Strasbourg, Haguenau et Wissembourg. Dans cette population, de nombreux élèves de l'École Normale d'Obernai attendent une rentrée incertaine. Certains se font sur-Ie-champ ouvriers agricoles, remplaçant les paysans mobilisés, adoptant par la force des

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choses les archaïques méthodes locales pendant que mères et sœurs s'initient à la cuisine dans l'âtre, à la lessive dans la rivière, au remplissage des paillasses. Des garçons commencent un apprentissage, de maçon ou de garçon-livreur, n'importe quoi plutôt que le désœuvrement et l'angoisse. Et il faut gagner sa vie, ne plus compter sur les bourses. Combien de temps durera cette situation ? On pense encore que la guerre sera vite gagnée, du moins on l'espère... Les militaires prisonniers des Allemands furent les premiers à revenir en Alsace et en Moselle, renvoyés d'autorité dans leur région-frontière d'origine comme Allemands de race habitant hors de la patrie, Volksdeutcher. Des officiers et un certain nombre de juifs préférèrent rester dans les Oflags ou Stalags, à l'abri des conventions internationales sur les prisonniers de guerre. Entre le mois d'août et la fin de l'année 1940, des milliers d'Alsaciens évacués vers le sud de la France rentrèrent chez eux. Ce fut le cas des élèves et professeurs de l'École Normale protestante de Strasbourg, repliée à Périgueux. Ce retour se fit à la demande de ces normaliens et de leurs professeurs répondant aux consignes impératives de Vichy et des occupants. Cependant un grand nombre de réfugiés resta dans "la France de l'Intérieur". Ces "repliés", auxquels se joignirent bientôt les refoulés et expulsés (notamment après une célèbre déclaration du Gauleiter Bürckel, chef de l'administration civile de Sarre-Palatinat englobant la Moselle en novembre 40 : "De même que le Reich a rapatrié ses Allemands, de même la France va rapatrier ceux qui se sont confessés Français"...) et par la suite les évadés, s'organisèrent comme ils purent. Ils furent souvent à l'origine des premiers réseaux de Résistance en zone dite non occupée. L'histoire est maintenant mieux connue de ces IIPRAF", Patriotes Réfractaires à l'Annexion de Fait de l'Alsace et de la Moselle. Ces personnes, au total près d'un demi-million, réclamèrent par la suite un statut, une reconnaissance. Ce n'est qu'en 1998 qu'elles reçurent par décret présidentiel un insigne et une carte spécifiques. Ajoutons, pour en finir avec ce chapitre du déracinement collectif, que plusieurs dizaines de milliers ne "rentrèrent" pas dans les départements de l'est quand la paix fut revenue: ils avaient pris goût à d'autres cultures, à d'autres paysages, à d'autres formes de liberté, ils avaient trouvé un travail et fondé une famille ailleurs. En outre, les nouvelles qui arrivaient du pays n'étaient pas très réjouissantes: ruines, pénuries et marché noir, deuils, règlements de compte, mésententes... Beaucoup ne croyaient plus que leur

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place soit forcément là-bas. Rêver de leur pays natal de loin, y retourner à l'occasion suffirait à leur bonheur. Des anciens élèves d'Obernai-Solignac firent ce choix. Septembre décisif Les évacuations de septembre 1939, décidées par le Haut-Commandement français, visaient à vider la zone la plus exposée le long du Rhin. La ville d'Obernai n'était pas concernée et, dans un premier temps, elle vit affluer une cohorte misérable de réfugiés venant des faubourgs strasbourgeois. En principe, l'École aurait pu rester dans les locaux de l'ancienne manufacture et le sort des élèves comme des professeurs peut être imaginé: les Nazis auraient à coup sûr supprimé cette école confessionnelle comme ils l'ont fait de toutes les autres, les apprentis-enseignants envoyés en pays de Bade, et les jeunes gens auraient subi le destin de leurs frères, otages du totalitarisme. Mais il se trouve que tous les bâtiments scolaires comportant un internat furent occupés pendant l'été 1939 par l'armée française. Un groupe sanitaire s'installa de la fin août au 7 septembre dans l'École Normale. D'autres militaires lui succéderont pour la durée de la "drôle de guerre". Le Directeur note dans son journal de bord à la mi-septembre: "Un sergent arrogant, impertinent, remanie la maison" et il constate de nombreuses dégradations. Des troupes françaises se comportent assez souvent en Alsace d'une façon qui scandalise les habitants restés là: un numéro de L'Illustration d'avril 1940 chante la gloire de "L'armée romaine en Alsace", de ses efforts pour maintenir l'agriculture ou la petite industrie en l'absence obligée des gens du lieu. Une réalité bien différente filtrera vite: le rapport de G.R. Clément, un responsable de la banque de France, seul fonctionnaire demeuré à Strasbourg jusqu'à son arrestation en septembre 1944, est éloquent sur ce point comme sur bien d'autres:
Dans les villages évacués, les habitants repliés qui sont revenus chercher des effets chauds ont trop souvent le poignant spectacle de leurs maisons pillées, parfois mises à sac par les unités françaises... La plupart des officiers ne pensaient qu'à bien manger et à bien boire... C'était pour les soldats l'époque des parties de ballon et de la collecte des postes de radio, du braconnage du gibier et de la chasse au grand jour sans souci des propriétés. C'était, dans certains éléments de l'armée, un violent désir de jouissance, avant la bagarre qu'on sentait proche et à laquelle on se préparai t mal.

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L'ancien combattant Cœurdevey savait ce qu'on peut attendre d'une soldatesque désœuvrée. Il fallait mettre le plus vite possible les personnes et les biens à l'abri: les archives dans son village jurassien natal, Verne, les meubles dans le Sud-Ouest. Et les élèves? Les administrations sises à Strasbourg déménageaient, il ne restait plus qu'à en faire autant. Mais pour aller où ? Et avec quels moyens? Curieusement, alors que d'autres institutions connaissaient leur point de chute et les modalités de leur transfert, rien n'était prévu pour celle-ci. Au directeur d'aviser. Il le fit, sans plus attendre, à sa façon: se débrouiller puis mettre habilement la hiérarchie défaillante devant le fait accompli.
HLe jour fatidique" L'École Normale et l'École Préparatoireferont la rentrée scolaire 19391940 à l'ex-abbaye de Solignac - Haute-Vienne - le 6 novembre 1939, dix kilomètres au sud de Limoges, gare de la ligne LimogesBrive. Vous êtes prié de vous rendre à Obernai oÙ un wagon spécial est prévu pour vous amener avec vos camarades à Solignac sous la conduite de monsieur l'abbé Bengel, le 3 novembre 1939 avant 14 heures. Vous vous munirez:
-

Du trousseauordinaireprescrit.

- D'un matelas et de deux paires de drap marqués à votre numéro, d'une couverture. - De deux jours de vivres.

Le lieu indiqué et cette dernière obligation mis à part, rien que de très ordinaire! Une note cependant: les prescriptions sont "facultatives pour les élèves évacués ou repliés", soit ceux qui se trouvent déjà dans la région de Limoges ou Périgueux, évacués d'Alsace avec les leurs. Cette convocation, en date du 25 octobre, arriva dans les mains de 132 élèves, à la fois stupéfaits et soulagés. On allait pouvoir continuer ses études, mais où diable était Solignac? TIallait falloir s'équiper, quitter sa famille, les horizons familiers et, grande nouveauté, voyager en train bien au-delà de Strasbourg ou du village d'à côté! Les voyages d'étude ou de fin d'année se faisaient en groupe et en car, soigneusement encadrés. Ce voyage promettait d'être différent de bout en bout. Ille fut. Tous les Anciens se souviennent de ce long trajet qui a changé leur vie. Deux pages de Souvenirs 1995 en font un récit condensé: Le jour fatidique, attendu et redouté, du vendredi 3 novembre 1939
était arrivé. Jefis mes adieux à ma Inère que je ne devais plus revoir et

je pris place à côté de mon père. Le break était tiré par un cheval

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d'emprunt que la réquisition avait épargné en raison de son âge. Plusieurs wagons nous attendaient en gare d'Obernai, wagons de trains omnibus à banquettes de bois. Un normalien de troisième année faisait office de chef d'équipe dans chaque compartiment. À 19 heures, le train s'ébranle en direction de Strasbourg. Nous arrivons à Épinal le lendemain à quatre heures du nlatin. Chaque gare importante avait une cantine pour les soldats en transit et à chaque arrêt prolongé nous avions droit à une boisson chaude. Il y eut beaucoup de longs arrêts, précisément pour laisser la priorité aux convois militaires. Nous passons notre deuxième nuit en gare de Moulins, à côté d'un convoi de bovins dont les meuglements bercent notre sommeil. C'est à une heure du matin, dans la nuit du dimanche au lundi, que notre longue colonne gagne, au terme d'une marche de près de deux kilomètres, l'abbaye de Solignac. Monsieur le Directeur nous accueille dans un long couloir ogival pour les souhaits de bienvenue... et nous envoie nous coucher! Nous gagnons rapidement une grande salle aux murs crépis et aux poutres apparentes, 90 lits dans ce dortoir, 35 dans un autre. Des lits en fer alignés côte à côte. Comme les bagages n'ont pas suivi, c'est à moitié habillés que nous passons la première nuit sur les paillasses, avec notre manteau pour seule couverture.

Beaucoup de détails personnels ajoutent leur pittoresque à ce résumé. Comment un gosse de quinze ans, passablement effrayé, fut confié par sa mère elle aussi très inquiète à un grand de dixhuit ans. Comment on acheta Clochelnerle chez un marchand de journaux lors d'un arrêt. Comment, en gare de Moulins et ne pouvant dormir à cause d'un convoi de bovins à l'arrêt, un normalien violoniste fit danser ses camarades sur une plateforme, nonobstant le concert des vaches sur la voie d'à côté... Le lendemain, ce fut la découverte de cette immense abbaye médiévale, de sa magnifique abbatiale, de son clocher-mur maladroit, édifié à la place de celui qu'un orage ancien abattit, de son magnifique parc et du petit village autour. En Limousin I/Une gageure" Par quel hasard, quel décret de la Providence, ou pour être concret, par quels concours de circonstances l'école d'Obernai se réfugia-t-elle à Solignac? La chose est racontée par Édouard Cœurdevey lui-même, au jour le jour, dans son registre de bord. Le 8 septembre, à Strasbourg, l'Inspecteur d'Académie charge tout simplement le Directeur de l'École Normale d'Obernai de s'occuper lui-même du transfert de son établissement vers "une

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localité du Sud-Ouest". Bien. L'homme prend le train pour Périgueux, où doit être replié le secrétariat de l'académie. Pendant plusieurs semaines, il cherche en vain des locaux disponibles. Des dizaines de milliers de réfugiés ont envahi la région. Y aurait-il un hôtel disponible à Biarritz? Un collège vide à Sarlat? Espoirs déçus. TIfrappe à la porte du sous-préfet, puis du préfet du BasRhin, de celui de Dordogne. TImanque l'évêque de Strasbourg replié lui aussi, s'adresse au rectorat... Puis rencontre à la Cathédrale un de ses amis, un ancien élève d'Obernai, Frère Médard. Celui-ci lui présente un industriel alsacien réfugié dans un village de Haute-Vienne appelé Solignac où un château serait en attente d'affectation. On se rend à Solignac dans la voiture de cette nouvelle connaissance (E. Cœurdevey n'a jamais eu de voiture et n'a jamais conduit de sa vie. Le cas n'était pas rare alors). Pas de château à louer, mais une immense abbaye, appartenant à un propriétaire privé et que les deux hommes visitent sous la conduite de la gérante. L'abbaye accueille l'été des colonies de vacances, parfois des "intellectuels fatigués". On projetait d'y installer un musée de la porcelaine. Aucun confort mais tout de même l'eau et l'électricité, ce qui n'était pas courant dans ces campagnes du Limousin, contrairement à celles, prospères, d'Alsace. Une cuisine, les cent-vingt lits de la colonie de vacances, pas de salles de classe mais la possibilité d'en aménager et d'inappréciables avantages: la proximité de Limoges et "l'immense paix bénédictine", l'autonomie dans des bâtiments à ne partager avec personne. Aussitôt Édouard Cœurdevey rend visite à la propriétaire, qui serait d'accord sous condition: il faut au moins une mission, le visiteur étant venu à titre privé I Retour à Périgueux, rapport à l'académie. "Vous êtes épatant, lui dit le secrétaire. vous nous apportez un projet tout fait l'' Mais l'autorisation d'un nouveau préfet, celui de HauteVienne, est nécessaire. Celui-ci "se dérobe", écrit notre pèlerin obstiné, qui doit encore piaffer d'impatience quelques jours. TIen profite pour régler quantités de détails, anticipant sur une décision qui tarde: engager un ménage de cuisiniers, un menuisier en vue des travaux à effectuer. Le mardi 16 octobre, en voiture, il se rend à Limoges. Le lendemain, à Solignac, il esquisse des projets avec un architecte. Le 19 octobre, enfin, il est "admis" à rencontrer le préfet de Haute-Vienne. Celui-ci le reçoit très froidement jusqu'à ce que les deux hommes découvrent qu'ils étaient ensemble à Verdun, lieutenant Ducombeau et adjudant Cœurdevey, dans la sixième compagnie! Tout change alors et, la nuit

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suivante, la tension nerveuse le tenant éveillé, Cœurdevey rédige la convention que signe la propriétaire de l'abbaye et qu'il envoie aussitôt au Recteur. Il décide audacieusement que la rentrée se fera le 6 novembre. "Une gageure. Elle a été tenue" écrit-il. Et voilà tout. Tout reste à faire. Le déménagement Tâche la plus urgente: retrouver sa famille, en congé dans le Jura, et l'informer. Édouard Cœurdevey ne peut espérer que son épouse, citadine et plutôt fragile, appréciera la perspective d'aller habiter un village perdu, une maison immense dépourvue de tout chauffage, au confort des plus rudimentaires... TI faut ensuite courir à Obernai pour préparer et mettre en œuvre le déménagement. Ce n'est pas une petite affaire et elle nécessite encore maintes et maintes démarches à Strasbourg et ailleurs. De retour à Obernai le lundi 23 octobre, il est reçu ainsi que sa femme par un inspecteur primaire déjà installé dans leur logement! E. Cœurdevey va voir le sous-préfet d'Erstein, puis celui de Molsheim pour obtenir des wagons. À Lutzelhouse, la préfecture lui promet sept ou huit wagons. Le 3 novembre partiront deux wagons et deux fourgons à bagages. TI faut maintenant rassembler, trier, tout préparer pour l'embarquement le lundi suivant. Aucune aide si ce n'est celle de l'aumônier. Le chef de gare veut faire respecter le couvre-feu de la défense passive, ce qui abrège les journées de travail. Un seul élève auxiliaire, "le brave M." vient prêter main forte. Une précoce tourmente de neige ajoute aux difficultés. Le lundi 30 octobre, au petit jour, on charge neuf pianos dans un wagon, avec cette fois l'aide des soldats du train, d'une équipe "d'aéropostiers" et de quatorze élèves. Journée harassante. Des soldats et des enfants pour faire des wagons! note-t-iL Il faut encore s'occuper d'un porc, régler le téléphone, s'expliquer avec le maire, payer à boire aux soldats qui, du coup, ne reparaîtront que l'après-midi! Le lendemain, dernières vérifications, l'abbé Bengel, aumônier de l'établissement, se chargeant de faire suivre d'autres bagages et surtout d'acheminer les élèves la semaine suivante. "Adieux fiévreux" à deux tombes chères. Retour à Verne pour emballer "les affaires personnelles" . Le mardi 3 novembre, sous une pluie noire, départ "knapp" de la famille, la mère, lui et les quatre enfants, pour Solignac où le groupe arrivera le dimanche 5 novembre, à sept heures du matin... Juste pour assister à la messe de huit heures!

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Au creux de la nuit"

Les élèves sont annoncés pour 19 heures. Ils ne seront là qu'au creux de la nuit. Commence pour le Directeur la noria des démarches à Limoges et Périgueux. Dans la semaine qui suit, les wagons de bagages arrivent les uns après les autres, toujours sous la pluie, et il faut trouver le moyen de transporter leur contenu, en particulier les pianos, de la gare à l'abbaye. Enfin arrive un premier professeur, une femme. Les élèves sont là depuis une semaine, si fatigués que l'un d'eux s'endort dans les Ilcabinets". Ces cabinets seront un cauchemar constant: un seul "lieu d'aisance" pour la famille du Directeur, tout le personnel et plusieurs dizaines d'élèves! Plus tard, il y en aura huit, toujours à déboucher... Le Directeur, après moult recommandations, en viendra à donner une prime aux vidangeurs! TI faut d'urgence aménager des classes. Un deuxième enseignant arrive, une deuxième "dame-professeur" car les hommes son mobilisés, sauf l'abbé qui est réformé. Déjà des élèves malades, que le médecin local, le bon docteur Bigas qui aura fort à faire avec ce soudain afflux de patients, dirige sur l'hôpital de Limoges. Le vendredi 24 novembre arrive une troisième enseignante. On va pouvoir inaugurer le réfectoire, l'intendant mobilisé étant remplacé pour plusieurs mois par madame Cœurdevey et l'électricien ayant enfin mis des ampoules. Le pittoresque laboratoire fait de bric et de broc,
aménagé au bout du parc dans l'ancienne orangerie, sol bétonné, murs décrépits, portes disjointes et branlantes, poêle fumeux et matériel fan-

taisiste est décrit avec humour dans le journal de l'École, La Cigogne du printemps 45 par l'enseignante qui assura plus de cinq ans son fonctionnement. Et comment occuper tous ces jeunes garçons en attendant que des locaux permettent la reprise des cours? Sur ce deuxième point, la solution s'imposera vite: chaque classe à son tour sera de corvée de pierres pour aider les maçons, de corvée de bois pour rentrer les provisions de combustible -le Directeur et l'économe se sont mis en quête de poêles - corvée de terrassement pour amener l'eau au local qui servira de laboratoire, corvée de récolte pour amasser dans les combles les châtaignes restant dans les bois après la cueillette... Heureusement, deux religieuses qui s'occupaient à l'abbaye des colonies de vacances acceptent de prendre soin du linge et de tenir lieu d'infirmières. Les garçons adorent l'une d'elles, rebaptisée par eux IIsœur Marie-Trottinette", pour son dévouement, sa gentillesse quasi-maternelle et

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aussi son franc-parler. Une femme du village assure les lessives dans La Briance, seule et par tous les temps, obligée quelquefois de casser la glace pour rincer. Cette femme, Marie Arnoux, particulièrement courageuse, mérite de rester dans les mémoires: à genoux au bord de l'eau, sur son bachou, le battoir à côté d'elle. Monsieur Cœurdevey lui fera un très beau certificat de travail en 1945 et elle fut des retrouvailles en 1982. La propriétaire condescend parfois à prêter un ouvrier, souvent elle se montre moins conciliante... Enfin, le 7 décembre, des draps et un emploi du temps sont distribués: réveil fixé à cinq heures et demie! La vie reprend son cours: les aînés empruntent le chemin de Limoges, calot sur la tête, pour la préparation militaire, la sœur distribue enfin des couvertures vertes, on reçoit de la ville du vin et des pommes de terre. Le 16 décembre, grande surprise: dix élèves boursiers de Colmar arrivent pour se joindre aux normaliens d'Obernai. Leur école préparatoire avait tout simplement été oubliée dans le charivari du "repliement". TI faut se soucier de Noël: pourra-t-on partir vers l'Alsace pour les congés? Les élèves auront-ils des bons de transport? Comment organiser un arbre de Noël pour les restants avec le peu dont on dispose? TIY aura un repas généreux, avec des cigarettes et des pommes! Qui a maraudé les mandarines? Une lettre anonyme dénonce la conduite de quelques élèves au village. Une aubade impertinente et plutôt gaillarde à la gendarmerie manque tourner mal... Bref, une certaine routine s'installe en apparence, soutenue à bout de bras et à chaque instant par l'ingéniosité du Directeur, son dévouement et sa rigueur tempérée par une indulgence bien cachée. Vu de Solignac 1
HLa jeunesse, vous savez... "

Imaginez-vous cela! Cent trente jeunes gens dans un village de 600 habitants! Nous avions déjà vu arriver quelques familles de réfugiés. La plupart étaient du côté de Limoges, à Saint-Junien. Mais tous ces garçons d'un coup, on n'y comprenait rien. J'étais encore une enfant à l'époque, nous étions tous un peu méfiants mais dévorés de curiosité. Combien de temps allaient-ils rester dans notre vieille abbaye inconfortable ? Qu'allaient-ils y faire et de quoi vivraient-ils? Ils toucheraient sans doute l'allocation de réfugié, cinq francs par jour, doublée l'année suivante, qui paraissait mirobolante aux villageois, mais dont il était aisé de voir qu'elle ne permettait de vivre que si l'on avait à côté d'autres revenus, un jardin, une basse-cour... Et cette langue

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À VNRE

bizarre qu'ils parlaient entre eux, leur façon que nous trouvions bien étrange de prononcer un français assez différent du nôtre. Les malveillants les surnommaient "les ya-ya". Bien vite on a vu qu'ils étaient sportifs, musiciens, dégourdis, avides de naIler des relations avec la jeunesse du pays. Nos familles étaient réticentes, certaines ont "bouclé les filles" pour la durée de la guerre! Mais pour d'autres... Voyezvous, un gendre fonctionnaire, même Alsacien ou Lorrain, quoi de mieux, du moins s'il est sérieux! Et sérieux, ils étaient bien obligés, surveillés comme ils l'étaient. Enfin... Presque tous. Il y eut au total peu de flirts, peut-être cinq ou six. On chuchote qu'un normalien fut "exclu" trois mois pour l'amour d'une jeune fille parmi nous. En fait, il resta simplement caché à l'abbaye. On peut supposer que "le Patron" ferma les yeux: exclure un étudiant alsacien était le condamner à toutes sortes de périls, surtout s'il n'avait aucun parent à proximité. En outre, ce jeune homme était des plus doués, de ceux qu'une école a tout intérêt à retenir. Plus tard, il renoncera à l'enseignement et épousera la Solignacoise qui était aux dires de tous "la grâce même". Nous, les plus jeunes adolescentes, nous fréquentions l'ouvroir des sœurs, sur la place. Deux pièces juste à côté servaient de classes à une partie de ces étudiants. Alors, la jeunesse, vous savez bien... Et puis il y avait ces cérémonies extraordinaires à l'abbatiale, le dimanche. Personne n'allait plus à la messe depuis longtemps, certains n'étaient même pas baptisés, et tout d'un coup ces chants à quatre voix, l'orgue sous lafile de coupoles, c'était fantastique... Dans un premier temps, le club de foot du village a été battu à plate couture par les normaliens. Alors les clubs ont fusionné en une seule équipe soIignacoise qui s'est mise à gagner des coupes, dont celle de la Haute-Vienne. Et toutes ces fêtes, les spectacles, les processions de la Fête-Dieu, les représentations sur la belle terrasse de l'abbaye, les baignades dans la Briance, les tendres a-parte... Les bals étaient interdits par Vichy, mais... Évidemment les garçons du village n'appréciaient guère la concurrence. Il y avait quand même quelques sacrés loustics dans la troupe de ces normaliens, les "Obernai" comme on les appelait. À la fin de 1942, les choses sont devenues très difficiles. La vie avait cessé d'être insouciante. Il fallait faire terriblement attention. Mais vous savez cela. Regards croisés

Aucun surveillant n'est venu nous tirer du lit le huit novembre au matin, mais lefroid, lafaim et une intense curiosité: nous n'avons fait qu'apercevoir, dans la fatigue de la nuit et la faiblesse de l'éclairage cette abbaye que nous allons habiter. Le dortoir nous paraît immense, celui des plus jeunes est installé dans un vaste couloir. Nous allons découvrir le réfectoire, au rez-de-chaussée, dans line salle voÛtée, majestueuse et glaciale, la salle capitulaire qui servira aussi de salle des fêtes, oÙ nOllS nous asseyons par tablées de huit. Il faut d'abord faire "sa toilette" ou faire semblant, torse nu, au-dessus de deux cuves

allongéesdans lesquellesquelquesrobinetsversent de l'eaufroide, puis

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N

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carré" puisque nous avons dormi dans nos manteaux). Enfin, /lIe jus", un erzatz de café servi dans nos quarts defer blanc. Plus tard, la Croix Rouge suisse, /lcette bonne sœur de l'Europe" dixit le Directeur qui sut la solliciter et l'apitoyer, nous fournira en chocolat... Balayer les couloirs, une demi-heure d'étude avant le cours de huit heures sera notre train-train ordinaire, excepté les jeudi et dimanche où le programme est différent, articulé autour de la messe. Ce premier matin, découverte des bâtiments, de l'abbatiale qui sert d'église paroissiale, une splendeur de style roman byzantin, du treizième siècle, à l'acoustique magnifique où notre chorale pourra déployer ses chants à quatre voix et son répertoire grégorien. Nous apprenons avec amusement que cette abbaye, devenue notre maison, fut fondée en l'an 632 par saint Éloi lui-même, et que ce héros d'une chansonnette fut le célèbre orfevre du roi Dagobert brocardé dans une comptine populaire. Grâce à lui, diton, Limoges devint capitale européenne pour la fabrication des émaux, des reliquaires, de précieux objets de culte ou d'apparat. Capitale aussi pour la musique d'Église et de cour, ce dont on se souvient chaque fois que l'abbatiale de Solignac abrite des choristes sous les magnifiques coupoles. Chanter, nous savons et nous aimons. Rien de tel pour lutter contre le mal du pays. Nous sommes logés dans des bâtiments conventuels vieux de trois siècles, aux murs si épais qU'U11 bureau tient dans l'embrasure d'une fenêtre... Voici le village et ses ressources: coiffeur, cordonnier, boulangerie et surtout les deux cafés! Nous comprenons très vite que nous serons beaucoup plus libres qu'à Obernai: sortir clandestinement de l'abbaye sera chose aisée quand nous saurons pour quoi le faire. Ce qui ne tardera pas. Un poteau extérieur contre la muraille aidera aux escapades. Il n'y aura pas autour de nous tout une parentèle et une petite ville cancanière pour nous surveiller, exigeant que nous soyons toujours et en tout exemplaires. Et nous constatons bientôt que la jeunesse locale semble jouir d'une agréable liberté. Nous nous proposons d'adopter cette aisance pour notre compte. Voici cette belle prairie où nous pourrons jouer au foot avant que lefoin ne pousse, la rivière toute proche oÙ les baignades nous attendront au printemps. Enfin, aller à la ville n'a rien d'impossible. Si les horaires de train sont malcommodes, dix kilomètres à pied ne sont pas pour nous effrayer... Le Patron reste le Patron, mais il est appelé à s'absenter souvent, vous comprenez, pour toutes sortes de démarches. Quant aux surveillants, il n'yen a pas pour le moment. Un homme du village doit être engagé. Après, on verra bien! Pour ce qui est de la pratique religieuse, les Limousins n'auront sÛrenzent rien à nous reprocher. La dévotion ne semble pas être leur fort! Dans la semaine, les wagons arrivent et nous sommes très occupés à descendre au village leur chargelnent, à récupérer nos grandes 11lalles de bois à couvercle bonzbé, en y laissant les souvenirs et les livres sulfureux que le Patron n'a pas à connaître, à installer nos affaires personnelles, à monter les malles au grenier. Le dinzanche 12, enfin, messe

défaire les lits (le premierjour, il n'y a rien à défaire ni à plier au

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À VNRE

puis sortie libre. Quinze jours encore de flottement et d'un travail de manœuvre, de pourvoyeur en pierres et châtaignes, de vidangeurs, terrassiers ou maçons. Les épreuves écrites et orales du Brevet Supérieur ailleurs! - et le - ne rien négliger, même si cet examen est supprimé 2 décembre, la scolarité reprend enfin. Mais les corvées de bois et de
pierre continuent. Les
U

corvées

de chiottes"

et autres

nettoyages

aussi.

Nous commençons à ne plus trouver cela très amusant, le grand froid se mettant de la partie. Cependant, nous voici revenus aux études. Le laboratoire est en place, la bibliothèque aussi. Les pianos nous attendent. Les professeurs, sept hommes et trois femmes, sont à leur poste. Trois enseignants seulement, parmi les plus anciens, ont décidé U et de rentrer en Alsace au cours de de quitter ce pays de sauvages" l'été 1940. Ils pourront bien vite regretter leur choix! Les professeurs sont tant bien que mal logés dans le village, nourris à midi dans celle des deux auberges que nOllS, les garçons, éviterons soigneusement.

*

5' adapter, continuer
Étudier
HQuel grand programme" Les cours reprennent là où on les avait laissés en juillet 1939. Mais avec d'autres enseignants, des exigences encore accrues: plus les temps sont durs, plus il est nécessaire de miser sur le travail. Certains en prendront à leur aise, aussi bien parmi les enseignants que parmi les étudiants. Quelques garçons, au contraire, se rendent malades à force d'étude, de lectures nocturnes, de travaux personnels - et de sous-alimentation chronique alors qu'ils grandissent. Sur la valeur des enseignants, les avis divergent aujourd'hui encore parmi les Anciens. L'un écrit: Je ne les ai jamais aimés. Ils ne nous apprenaient rien. Les études pour moi ont commencé bien après, et dans des matières qu'ils n'avaient pas abordées, donc qu'ils n'avaient pu me faire détester! Pour un autre, tous les enseignants donnèrent le meilleur d'eux-mêmes, et leurs cours furent pour certains définitivement formateurs. Ici, on cite un professeur de mathématiques de vingt-trois ans, ancien élève d'Obernai, frais émoulu de ses études et pédagogue des plus exigeants. Un professeur de français et de dessin à peine majeur, lui aussi ancien élève, musicien, acteur et metteur en scène remarquablement doué. Un professeur de mathématiques et de physique, plus âgé, formé dans une université allemande et qui, grâce à son allemand impeccable et son courage hautain, sauvera la vie de quelques élèves mis au pied du mur par des SS en juin 1944. Un professeur d'histoire, ambitieux, admiré mais peu aimé semble-t-il. Parmi "les dames" I avec lesquelles "le Patron" eut du mal à s'entendre -la situation était pour lui inédite - un professeur de français sorti de l'école normale supérieure de Fontenay, Provençale fort jolie, disent les Anciens. C'est notre préférée. Un beau

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LE TEMPS D'APPRENDRE

À VIVRE

souvenir. Une heure par semaine, elle nous lit de longs extraits de romans contemporains, anglais de préférence. Ces lectures sont agrémentées d'un accent uméridional" car elle est de Valence. TIy eut autour de cette jeune femme bien des jalousies, des intrigues et des racontars, comme il se doit! Une enseignante de sciences naturelles plutôt fantaisiste, surexcitée mais souriante et dévouée, quelque peu chahutée à l'opposé d'une Lorraine rigide, plutôt austère, qui enseignait les maths et tenait la bibliothèque... Tous avaient plusieurs spécialités, y compris l'aumônier - allemand et religionet le Directeur, celui-ci remplaçant au pied levé et à sa façon fort peu universitaire les professeurs absents. Par ailleurs, il enseignait la pédagogie, la sociologie et redistribuait savoir et conseils dans ses incroyables "speech" du dimanche matin. S'il y eut toujours des élèves pour préférer un cours à un autre, la plupart se figuraient plus ou moins consciemment bénéficier d'un enseignement au rabais: l'aristocratie des études était réservée, croyaient-ils, aux jeunes bourgeois des lycées, qui préparaient le baccalauréat, ce sésame pour l'université, avaient droit à une deuxième langue vivante et surtout apprenaient le latin et la philosophie! En octobre 1944, dans son journal, un instituteur revient sur ses années de formation à Obernai-Solignac:
Si j'ai peut-être assez de connaissances, voire un peu d'érudition, il me manque des bases solides: je suis un "prÙnaire" qui ne peut se mesurer avec un "supérieur" car Ines études cOlnprennent d'immenses lacunes: la connaissance des langues mortes et vivantes, lacunes importantes dans le domaine de la philosophie. J'ignore César et Virgile, Homère, Kant, Nietzsche, Schopenhauer... Cela travaille en moi impétueusement. J'ai l'impression que tout est irrémédiablement perdu, et pourtant il faudra que je m'y remette sérieusement plus tard. Quel grand programme!

Les ex-normaliens perdirent ce complexe d'infériorité lorsqu'ils eurent à fréquenter des lycéens, dès 1941 pour certains, dans une classe préparatoire supérieure à Périgueux, et plus encore quand leurs propres enfants suivirent ces études "nobles". Ils eurent alors l'occasion d'apprécier à posteriori la valeur de leur propre formation... À l'abbaye comme à Obernai, le Directeur et tous les professeurs avaient des surnoms, comme il se doit, plus ou moins humoristiques ou cruels. On jouait parfois aux enseignants des tours pendables qui exposaient à de dures réprimandes directoriales. La journée du Père Cent autorisait l'irrévérence et un défoulement relatif dans la caricature des enseignants et surveillants. Il y eut aussi une sorte de rébellion adolescente

5' ADAPTER,

CONTINUER

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pour tâcher d'obtenir des bons de transport afin d'aller passer en Alsace les congés de Pâques 1940. On osa crier "démission!" comme si la décision dépendait du Directeur de l'École, qui d'ailleurs trouva une solution. Bref, la vie presque ordinaire d'une école qui ne l'était guère et dans des circonstances inédites.
HUne soif insatiable"

Les normaliens étaient vivement incités à se construire une culture, certes canalisée mais d'un éclectisme et d'une ampleur dont ils n'avaient pas eux-mêmes conscience. Il n'y avait dans la maison qu'un seul et unique poste de radio. S'il diffusait par exemple une Journée du Soulierde Satin, les grands élèves se réunissaient autour de l'appareil (de même au début de la guerre, pour les discours de Daladier, des évêques ou de Pétain, à vraidire. Mais le Directeur interdit rapidement l'écoute de ce genre d'émissions). Les concerts ou spectacles donnés à Limoges étaient régulièrement fréquentés. Les cinémas aussi, quoique pas toujours ouvertement. Un document rédigé récemment par un Ancien à partir de ses cahiers d'écoliers énumère les films qu'il vit entre 1941 et 1945. Cinquante-huit titres! assortis d'une appréciation, du nom des principaux interprètes, des actrices surtout, du nom de la salle: cinéma rural à Solignac même, Capitole, Carnot, Olympia ou Rex à Limoges. Les titres les plus appréciés sont soulignés de deux traits; Premier rendez-vous avec Danielle Darrieux: magnifique. La duchesse de Langeais avec Edwige Feuillère ou Mademoiselle Bonaparte, avec la même: magnifique et sublime - GoupiMains Rouges: drame campagnard, très bien" - La lutte victorieuse avec Emil Jannings (nous sommes en 43, des titres allemands apparaissent) L'assassinat du Père Noël, avec Raymond Rouleau et Renée Faure: très beau, passionnant... Le 24 février 1944, au cinéma Rex de Limoges, Les Visiteurs du soir: film-symbole. Parfai t... Remarquons tout de même que ce fou de cinéma était, certes élève de l'École Normale, mais pas interne. TI habitait avec ses parents "repliés" au village. Entre parenthèses, cette longue liste détaillée illustre la production du cinéma français pendant la guerre, sous l'égide ou non de la firme allemande Continental, sa présence jusque dans les circuits ruraux ou de province. Notre amateur de spectacles (il avait seize ou dix-sept ans), ne s'en tient pas là: il nous fournit aussi la liste des représentations ou concerts auxquels il eut le bonheur d'assister durant la même

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période. Au cirque-théâtre ou à l'opéra de Limoges, à la salle Berlioz de cette ville et à Solignac même, dans le réfectoire de l'abbaye ou la salle des fêtes du bourg. Une bonne vingtaine de manifestations. L'Arlésienne, le Cid, Iphigénie... Mais aussi un concert de Jacques Thibaud, en mai 43. Le Barbier de Séville, Carmen ou la Traviata en décembre 45... Sans doute ce garçon avait-il des parents cultivés? Le père était un gendarme du Haut-Rhin, replié à Solignac. Disposait-t-il d'un véhicule pour que le fils soit pareillement assidu aux spectacles? Les horaires des transports publics étaient tels que ses camarades comme le Directeur et parfois ses enfants faisaient au moins l'un des deux trajets à pieds. Se montraient-ils moins fidèles spectateurs que leur camarade privilégié? Rien n'est moins sûr, tant l'appétit de culture

-

et de

sorties - était pressant. La liste des lectures nous est fournie par un aîné. TIa vingt ans, quelques essais littéraires derrière lui. En 1941, il est interne à l'École normale de Périgueux. TIsuit, dans une classe "littéraire" - et mixte, cinq garçons et quatre filles! - une préparation au concours d'entrée à l'École Normale Supérieure de Saint-Cloud. TI écrit à son ancien directeur: Vous me demandez les livres de ma bibliothèque. La liste est trop longue pour que je vous en dise tous les titres: "livres de nourriture", "livres de distraction", "livres de documentation". Une Bible Crampon, Les Confessions, La Cité de Dieu de saint Augustin. Pascal, Épictète, Bergson, Lavelle, Amiel, Péguy, sont les auteurs qu'il range dans la première catégorie. Parmi les romans - "une place infime" - Terre des hommes, Le Bouquet de roses rouges d'Isabelle Rivière, La vie des martyrs, de Duhamel. Et puis L'oiseau bleu de Maeterlinck, des ouvrages de la célèbre série des Pasquier. Claudel, Charles Morgan, Alain Fournier, Daudet... et quelques livres d'art. Également quelques ouvrages classés "documentation" parmi lesquels L'Amour et l'Occident et la petite collection Présences. TIy a bien d'autres titres, ajoute-t-il, mais il faut compter avec les goûts de chacun et cette liste n'est pas exemplaire. On peut aussi supposer qu'elle était quelque peu différente de la bibliothèque réelle de ce jeune homme rangé. h'Livres mes amis" Ce brillant étudiant ne doit pas être considéré comme représentatif, pas plus que son cadet amateur de spectacles. Cependant, la lecture tenait une place énorme dans la vie de l'école. Celle-ci

S'ADAPTER,

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disposait d'une bibliothèque bien fournie, mais évidemment orientée, rassemblant les livres amenés d'Obernai, ceux hérités d'une École Normale de Colmar et d'une École Primaire Supérieure de Saint-Avold. Certains titres connurent un grand succès, par exemple deux ouvrages de madame Daniélou, L/éducation selon l/esprit et Le visage de lafamille. Également ceux où il était question de la "psychologie féminine" ou du mariage, comme Le chant de la fleur rouge/ traduit du finlandais, le plus beau roman d'amour que je connaisse, écrit le Directeur lui-même. Le Foyer était en outre abonné à quelques "revues stimulantes". Dans un tout autre genre, des livres circulaient sous le manteau, évoquant "le jardin flétri" ou décrivant des "prémices charnels". Dans le registre du Directeur, le 9 novembre 39 : Lavé la tête à E. pour ses lectures. Une autre fois: "Fouille et trouve L'appel de la chair et Les multiples fiancées". En cachette aussi, Au service de l'amour qui était, certes, éducatif mais comportait quelques dessins jugés tout à fait inconvenants. Cette petite lutte ne cessera jamais. Les Anciens s'en souviennent très précisément! Un journal de guerre écrit pendant l'hiver 1944-1945 revient sans arrêt sur la passion durable de la lecture qui aimante la vie jusque dans des conditions extrêmes: Ô livres, Ines amis, vous me manquez terriblement... Mes livres n'ont -ils pas été le meilleur de moimême, amis fidèles à qui je dois tant d11euresexquises. Que j/ai hâte de vous retrouver pour vous posséder tout entiers. Dans une caserne, puis sur le front des Ardennes, dans la neige, la boue, cet ancien normalien trouve le moyen de lire encore et toujours, lectures bien diverses dues aux circonstances, il est vrai, mais avec quelle soif insatiable je m'y suis jeté! En février 1945, dans un village du Luxembourg: Je fais la connaissance d'un abbé sympathique très féru de littérature française. J'ai le plaisir de fouiller dans sa bibliothèque et je me trouve heureux, léger, sans souci. Dans ce document, qui couvre exactement huit mois d'une campagne désespérée, une quarantaine d'auteurs et une vingtaine de titres sont cités, certaines lectures analysées. Des souvenirs, mais aussi des livres dénichés au hasard. Sans parler de la musique et les airs d'opéras écoutés sur de mauvais disques au hasard des cantonnements ou veillant dans la mémoire de ce soldat harassé. Presque soixante ans plus tard, cet Ancien comme la plupart de ses camarades d'étude possède une bibliothèque abondante. Il est aussi de ceux qui écrivent tous les jours.

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LE TEMPS D' APPRENDRE

À VIVRE

Inventer

#Tout faire nous-mêmes" Les jeunes gens étaient donc majoritairement de zélés spectateurs ou lecteurs. TIs étaient aussi, et même d'abord, musiciens, chanteurs, choristes, dessinateurs, compositeurs, poètes et dramaturges, acteurs et metteurs en scène. Il fallait tout faire nousmêmes dit un Ancien qui en reste enthousiaste. Apprentis, certes, mais souvent de grand talent, et très exercés. Toujours encouragés, quelles que soient leurs lacunes ou les difficultés matérielles, jamais bridés dans leurs audaces - à condition toutefois qu'elles ne mettent pas la sécurité de l'École en danger (une représentation d'Antigone fut interdite par le rectorat en 1943). Pendant l'été 1940, les cours furent prolongés le plus longtemps possible. Les élèves restés sur place donnèrent maintes lectures, récitations, concerts, représentations sommaires. La liste en est longue et variée... Les Fêtes du Foyer, de Noël, de Fin d'année, le "Père Cent" ou, dans un autre registre, la Semaine Sainte et la Passion, la Fête-Dieu ou des "fêtes civiles" comme le 11 novembre, le premier mai - devenu un temps, en l'honneur du Maréchal, la SaintPhilippe ajoutée à la fête du travail! - ou encore la Fête des Mères, autant d'occasions de monter les talents individuels ou collectifs. Pendant quelques années, la vie culturelle locale fut véritablement effervescente. Des chants en dialecte limousin figurèrent très vite au programme des chœurs. La presse rendit compte de la première fête du Foyer à Solignac le 12 janvier 1941 :
Invité à cette fête, j'y ai retrouvé l'Alsace... avec son âme ardente, son patriotisme fougueux et nuancé, sa discipline et son sens de l'effort, sa volonté indomptable et son sens affiné de la musique et de la poésie... Tout cela dans l'exécution d'une si1nplefête d'école, dans la salle capitzÛaire d'une abbaye multiséculaire. Le journaliste raconte ensuite en détaille déroulement de la fête: un orchestre de vingt instruments' une chorale de quarante voix, un dialogue de Musset, une évocation historique, HLesDéracinés", composition haute en couleur et en émotion d'un élève évoquant le drame qui déchire leur chère province, enfin une représentation remarquablement enlevée du Docteur Knock, de Jules Romains. Le journaliste enthousiaste conclut: On sentait bien que ce résultat était dû à l'effort collectif, adlnirablement discipliné et désintéressé de tout un foyer oÙ règne une tenue, une ardeur, une générosité de haute qualité. La jeune génération sera digne de ses aînés.

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Cet article paraît dans La Croix du 24 janvier 1941. Ce journal national avait "replié" sa rédaction à Limoges et gardait de ce fait un ton relativement plus libre que les publications parisiennes. Les rédacteurs cultivaient l'art réjouissant des sous-entendus. L'évocation historique que le journaliste intitule "Les déracinés" était en réalité "le Noël des séparés", jeu dramatique de Louis Simon, qu'un critique nommé Claude Roy exécute dans le Candide du 11 mars 1942 : Un mouvement de jeunesse comme le scoutisme a-t-il le droit de proposer à ses adhérents un texte aussi pitoyable? La fête du Foyer de l'année suivante offrit des chœurs, des solos, des morceaux de piano à quatre mains mais aussi une exposition de dessins, et une" dégustation" à l'entracte entre deux pièces de théâtre. La fête de Noël 1941,donnée au profit du Secours National, ajouta au programme une tombola mémorable: Vente aux enchères américaines de paquets de tabac très disputés et d'une magnifique aquarelle de notre ami monsieur Schultz- Wettel, adjugée 900 francs, et des lots inhabituels offerts par la généreuse population de Solignac: de beaux choux, des carottes, des pommes de terre, des bouteilles. La préparation de la représentation d'Antigone dura toute l'année scolaire 41-42 : le Directeur et le Foyer prévoyaient 150 choristes et figurants, six acteurs à recru ter ou choisir, des costumes à trouver ou à confectionner, des invités à recevoir, héberger et nourrir, un budget... La déception fut immense quand cette représentation se trouva interdite... La revanche vint en janvier 45: le Foyer s'est surpassé! L'Avare fut interprété avec, dans les rôlesféminins, trois jeunes filles du village. Le professeur de musique se révéla dans le rôle d'Harpagon "un acteur-né" et même le menuisier fut enrôlé. Les invités étaient, outre tous les villageois, "monsieur le préfet et monsieur l'Inspecteur d'Académie. Enfin, par une innovation fortuite qui fera rêver les jeunes et les anciens, nous avons eu l'honneur de compter parmi nos invités une douzaine de normaliennes de Limoges. Jugez si nous pouvons être fiers! TIY eut enfin, avant le départ de l'École pour l'Alsace, une représentation de la Passion dont parlent encore avec éblouissement les vieilles personnes du bourg qui, comme beaucoup de Solignacois, y tinrent leur partie. Ce fut, dans la cour de l'abbaye, une sorte de son et lumière bien avant l'heure!

Poésie
Je voudrais faire ici spécialement mention de l'activité poétique à l'École. Le Directeur était lui-même attaché à cette pratique. TI

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LE TEMPS D'APPRENDRE

À VIVRE

écrivit des litanies de vers dans les tranchées de la Grande Guerre et au moins un père d'élève lui donnait à lire sa production. "Ses garçons" ne le savaient sans doute pas, mais ils emboîtèrent le pas. Je rencontre un Ancien de près de quatre-vingts ans : il me confie le poème écrit alors qu'il avait dix-huit ans. Le Directeurorganise un concoursde poésie ouvert à tous. J'y participe. C'est mon premier et dernier essai dans ce domaine. Je remporte le premier prix, un stylo qui me servira longtemps. Je me souviens de lafin de ma petite contribution,écrite en vers très libres, intitulée Noë139 :
Minuit. La terrefrémissante Écoute les voix qui chantent Paix. Des hommes se meurent. Dans l'air triste on entend Des sanglots. L'Enfant Pleure.

Je félicite un autre retraité pour un sonnet de lui reproduit dans un numéro ancien de La Cigogne, le journal scolaire du Foyer de l'École. Il me répond: Oh, on écrivait tous des choses comme ça. Ce sonnet, il m'est venu d'un coup, un soir pendant la corvée de pluches. Un autre homme rencontré par moi dans ses écrits de jeunesse, me raconte aujourd'hui qu'il a composé toute sa vie, en français, en alsacien et en allemand Quand il était enfant, on chantait tous les soirs dans sa famille ouvrière. Je lis des textes datés des années quarante signés de son nom, et voilà que la même personne me dit: La poésie, c'est quand ça me tombe dessus. Écrire a toujours été mon plaisir. Modeste façon de dire que la beauté du verbe fut pour lui, à Solignac, malgré Solignac et après Solignac, à la fois "naturelle" et cultivée, de sorte qu'elle pouvait vous accompagner toute la vie. Une troisième personne écrit régulièrement, à la gloire de ses anciens camarades, à celle de l'accueillant Limousin, comme tout simplement au bonheur de vivre -et d'écrire. La Cigogne fournit quelques éclats de cette poésie juvénile, parfois appliquée ou maladroite le plus souvent techniquement impeccable et simplement émouvante. Relativement peu de ces textes. Pour éviter les jalousies? Une Invocation et un Credo de l'exilé au printemps 1942, un passage de "Les exilés", long poème de cent alexandrins, d'un ton hugolien, écrit en 1941 par un apprenti poète de dix-neuf ans: Toi qui n'es plus ici sur la terrede France/Qu'un fils déracinéavec sa plaie au cœur... Un sonnet inspiré par le ruines de Chalusset, un autre par La Briance font exception parmi les évocations élégiaques qui semblent, pour ces élèves, le

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critère de la poésie: "Heureux départs" pour l'école à Obernai, "là-bas" : J'ai dû fuir nos grands bois pleins de lierre et de mousse / notre montagne sainte et son village au bas. "Ma mère" : Te souvientil de ses mains fines / que le labeur avait creusées... etc. Plus tard viendront les poèmes en hommage aux jeunes morts de la guerre. Par exemple, à l'automne 1946, "À Sainte-Odile, Langage de nos morts" : Nous serons les hardis avant-gardes d'un peuple / Au royaume de Dieu / Et nous sommes entrés dans l'histoire et la mort... jusqu'aux poèmes de ce qu'on peut appeler la "Nostalgie-Limousin" qui s'écrivent encore. Ainsi, en 1993 : D'Obernai à Solignac dédié aux Solignacois : Bientôt ne seront plus les anciens d'Obernai / Qui six années durant peuplèrent l'abbaye... Dans nos cœurs tu palpites, chant de la //France aimée" / Où Limousin-Alsace ne sont qu'un seul pays (France aimée, une musique du Vosgien Bohly sur des paroles de Botrel, fit partie du répertoire à quatre voix des normaliens de 1939 à 1944).
NF reihei ts d ich ter"

Ouvrons avec précaution cette double page grand format d'un pauvre papier du temps des pénuries. Le hasard a mis entre nos mains Positions, hebdolnadaire de culture chrétienne, publié à Lyon, daté du 14 novembre 1942. Les étudiants de Solignac lisaient cette publication au Foyer. Passons sur la première page, les fins spirituelles de la santé et autres protestations feutrées contre le culte du corps et le scientisme. En pages 2 et 3, un article de Teilhard de Chardin, un éditorial de Criton citant longuement Étienne Gilson et Pierre Emmanuel. Nous retrouvons cet auteur dans la rubrique centrale, "Poètes d'aujourd'hui", en compagnie de Pierre-Jean Jouve, d'André Blanchard, de Loys Masson et d'une étude sur la musique soufie vantant, dans une traduction de Louis Massignon, l'idéal musical des Arabes. Le poème de P.-J. Jouve, "Gloire", publié d'abord à Alger dans la collection de la célèbre revue Fontaine, dut bouleverser plus d'un lecteur: Sois
heureux passager de l'horreur de la ville / ... Bientôt, avec l'ensanglanté

prophète / Tu te tiendras debout sur le sable de la mer. André Blanchard parle, lui, D'un souffle venu des bords où s'allume / L'aube éternelle qui se lève sur la mort. Enfin, un passage d'une traduction nouvelle de Jean de La Croix recommande: Ne te ravale pas! va de l'avant! Tant de grands noms sur si peu de lignes! La littérature allemande allait elle-même nous fournir des thèmes de circonstance, et des thèmes de choix, car il faut le reconnaître en toute