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LES ACTES DES APÔTRES PIERRE ET PAUL

De
328 pages
En pratiquant une lecture critique du seul livre historique du Nouveau Testament, Les Actes des apôtres, Jacques Chocheyras à mis en lumière l'élaboration de cet ouvrage composite : une histoire de l'apostolat de Paul remaniée au bénéfice de l'histoire de l'Eglise ; un recueil de traditions sur Pierre arrangées pour faire du " prince des apôtres " le pendant de " l'apôtre des Gentils ". Il pense avoir dégagé sous une vérité qui semblait bien établie, l'authenticité des faits : la mort de Pierre dans sa prison de Jérusalem et l'histoire de sa tombe romaine.
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Jacques CHOCHEYRAS

LES ACTES DES APÔTRES PIERRE ET PAUL
Histoire, tradition et légende

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1179-0

A mesfils

Les Actes des Apôtres Pierre et Paul Histoire, tradition et légende
Avant-l)rOpOS

Au moment de publier ce livre, il me faut d'abord préciser à quel genre il appartient et à quel public il a été destiné. A la première question, je répondrai que c'est un ouvrage de philologie et de critique historique, non d'exégèse et de théologie. Si, pour le sujet, il pourrait paraître se placer dans la lignée de mes précédents travaux sur les saints qu'Emile Mme a appelés "les compagnons du Christ", il en diffère pourtant puisqu'il s'agit ici avant tout d'analyser un texte du Nouveau Testament, avec les apocryphes qui s'y rattachent, et d'autres textes qui les éclairent. D'autre part, le terme "actes" des apôtres Pierre et Paul peut recouvrir plusieurs notions d'un ordre différent: d'abord, au sens propre, l'activité apostolique de ceux-ci, telle qu'elle peut ressortir des Actes des Apôtres dédiés à "Théophile", mais aussi des lettres de Paul et de celles attribuées à Pierre; ensuite, avec des majuscules, l'ouvrage lui-même qui, dans le Nouveau Testament, suit l'évangile de Luc et précède les lettres de Paul; enfin les Actes apocryphes de ces deux apôtres. Ce sont ces trois aspects du mot "actes" qui font l'objet de cette étude, celle des deux denùers l'étant au bénéfice du premier. Quant aux autres textes, il pourra s'agir de Pères apostoliques comme Clément de Rome, Irénée de Lyon et Justin martyr, ou d'un historien comme Flavius Josèphe. Mon propos est de faire lme lecture critique du texte des Actes des Apôtres, en utilisant largement les travaux de mes prédécesseurs en la matière, depuis Loisy jusqu'à Boismard et Lamouille ou Nodet et Taylor, en passant par un de mes premiers maîtres de grec, Edouard Delebecque. Cela afin de dégager - si c'est possible - comme l'indique mon sous-titre, l'lùstoire et la tradition de la légende. Pour Paul, j'ai eu évidemment

recours, comme tout le monde, aux indications que renferment ses lettres (y compris certaines de celles qui ont été nùses sous son nom par ses disciples), mais en révisant parfois, comme par exemple dans l'EpUre aux Galates, les dOlUlées chronologiques qu'impliquent ces indications. Sur les circonstances de sa disparition, de même, j'ai interprété de façon complètement nouvelle certaines données fournies par Flavius Josèphe concernant sa propre Vie. S'agissant de Piene, si mon but n'était pas de retracer le parcours du disciple à travers les évangiles, j'ai dCiparfois avoir recours à eux, notamment ceux de Luc et de Jean, pour étayer une démonstration. En revanche, en ce qui conceme son sort après les Actes des Apôtres - destinée si riche en développements futurs - j'ai bien entendu fait entrer en ligne de compte les Actes de Pierre. Mais, à partir d'lUle renùse en question du témoignage de Clément sur Pierre et de Justin sur Simon le Magicien, j'ai fait lUlerelectllfe de la position traditionnelle sur le martyre de Pierre à Rome. C'est là que se situe le nœud méthodologique de mon entreprise: montrer comment (pourquoi ne se pose pas) a pu s'accréditer une telle affirmation, admise aujourd'hui tant par certains exégètes protestants que par les catholiques. Le plan de cette étude est le suivant: un chapitre qui sert d'introduction est consacré à la problématique du texte des Actes, oÙje m'oppose à la vogue actuelle du "texte occidental" et oÙje pose le problème beaucoup plus important des deux principaux niveaux de rédaction. Je puis alors passer à l'histoire de Paul dans le témoignage ayant servi de noyau primitif des Actes. Vient ensuite la légende dorée de Pierre, visiblement constituée de traditions d'origines diverses, qui vont du merveilleux le plus naïf au symbolisme le plus émouvant, et peuvent ainsi nous faire entrevoir la réalité des faits. La suite logique est l'lùstoire de la légende de Pierre apôtre et martyr de Rome. Je conclus par une analyse pmdente de la différence - voire de la divergence - entre les messages respectifs des deux apôtres. La deuxième question concemant ce livre est celle du public auquel il est destiné. A l'origine, il s'agissait dans mon esprit, compte tenu de la personnalité de ses dédicataires, de viser un public cultivé, possédant sur les rayons de sa bibliothèque la Bible de Jérusalem ou la Traduction Oecuménique de la Bible et ouvert sur un domaine scientifique d'intérêt mùversel. C'est la raison pour laquelle je me suis efforcé d'adopter lUl style aussi clair et une formulation aussi explicite que possible. C'est aussi pourquoi j'ai décidé de résoudre toutes les abréviations usuelles en matière de citations bibliques, qui font parfois penser à des formules

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algébriques. Dans illl second temps, toutefois, mon étude (qui a commencé par la disparition de Pierre) s'est peu à peu affranchie de sa visée première pour s'adresser directement aux chercheurs qualifiés dans ce domaine. D'où, évidemment, une plus grande densité, voire complexité d'écriture et, partant, peut-être de lecture. rai déjà été trop long pour illl simple avant-propos. Mais la nécessité s'imposait, par simple hOlUlêteté à l'égard des lecteurs, de situer cet ouvrage une fois celui-ci achevé. Ce qui est fait, grâce à Dieu. Grenoble, avril 2000.

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INTRODUCTION

Les Actes des Apôtres
Les Actes des Apôtres, considérés comme une suite de l'évangile de Luc, est le livre du Nouveau Testament qui, dans les Bibles, fait suite au dernier des quatre évangiles, celui de Jean. TIprécède les épîtres de Paul, qui sont pourtant chronologiquement les premiers écrits du Nouveau Testament. Il rapporte les événements qui se sont produits pamli les disciples du Christ depuis son Ascension jusqu'au séjour de Paul à Rome, c'est-à-dire environ de l'an 30 à l'an 60 de l'ère chrétienne. L'évangile de Luc, tel qu'il se définit dans son avant-propos, ressortissait au genre llistorique: Plusieurs ont entrepris de composer une histoire des événements qui se sont accomplis parmi nous, tels que nous les ont transmis ceux qui ont été dès le début témoins oculaires et qui sont devenus ministres de la parole; j'ai donc moi aussi Cru bon, après avoir diligemment enquêté sur toutes ces choses, depuis leur origine, de t'en rédiger, excellent Théophile, un exposé suivi, afin que tu reconnaisses la solidité des enseignements que tu as reçus (1, 1-4). Bien que le nom de Théopllile ait été porté par un grand-prêtre (de 37 à 41, voir ci-dessous), un des fils de Banne, ce nom ("ami de Dieu") peut représenter, par un artifice rhétorique, un disciple symbolique fictif. Les Actes (nous les appellerons ainsi par abréviation) se présentent explicitement. dans leur propre préface, comme la suite de l'évangile de Luc: Dans mon premier récit, Théophile, j'ai raconté la suite des actions et des enseignements de Jésus depuis le début jusqu'au jour où, après avoir donné par l'Esprit-Saint ses instructions aux apôtres qu'il avait choisis, il fut élevé (au ciel) (1, 1-2). Mais rien ne prouve, évidemment,

que cette continuation n'a pas été mise sur le compte de l'évangéliste par un autre auteur. Suit ce qu'on pourrait appeler lUI "résumé des chapitres précédents" (3-10) développant la fin de l'évangile de Luc (24, 36-53). L'ouvrage - dont la division en 28 chapitres ne remonte pas aux manuscrits - comporte deux volets: la première moitié environ est centrée autour de la figure de l'apôtre Pierre, la plupart du temps accompagné de Jean, et la seconde consacrée à la mission de l'apôtre Paul. On voit aussi apparaître dans la première partie l'apôtre Philippe, et dans la seconde Jacques, frère du Seigneur. La Bible de Maredsous définit exactement l'interprétation traditionnelle de ce diptyque: "Le livre des Actes, dans sa première partie, insiste avant tout sur l'influence du Saint-Esprit dans le développement de la première conllmmauté chrétienne. Dans la seconde partie, il s'attache à montrer comment Paul, suivant en cela l'exemple de Pierre, est le grand réalisateur de l'entrée en masse des païens dans
l'Eglise")

.

Au lecteur le moins prévenu, les sources des deux parties paraîtront appartenir à des registres bien différents. C'est aussi ce que l'on peut déduire d'une analyse pourtant plus descriptive que critique d'un spécialiste en la matière: "Luc a reçu lm double héritage: les traditions pétriniennes de la fondation et les traditions paulinielUles de la mission,a. "Les unes constituent de longs cycles qui ressemblent, par leur ampleur et leur allure, à la Passion de Jésus dans les Evangiles: elles traitent de procès et de martyre, dans le cas d'Etielme et de Paul. Les autres, plus courtes, ont'pris la forme de récits de conversion (Comeille, en Ac 1), de libération (celle de Pierre, en Ac 12), et de mimcles (le paralytique de la belle porte, Ac 3)"3. "Le mérite de Luc (...) est (...) d'avoir hissé à un niveau littéraire Ime tradition jusque là orale et populaire"4. C'est dire que les deux histoires, celle de Pierre et celle de Paul, procèdent, la première de la légende dorée, la seconde de l'historiographie et ont été mpprochées de force pour bâtir lm tableau édifiant des débuts du christianisme. "Tel
La Sainte Bible. Version complète d'après les textes original/x par les moines de Maredsous, Introduction, p. xxxv. Editions de Maredsous. Editions Zech et Fils. Braine-IeComte (Belgique). Achevé d'imprimer le 1er avril 1951. Les citations précédentes ont été f.'\ites dans cette traduction, parfois légèrement modifiée. 2 François Bovon, "La vie des apôtres: traditions bibliques et narrations apocryphes", dans François Bovon et autres auteurs, Les Actes apocryphes des apôtres. Christianisme et monde païen, Publications de la Faculté de Théologie de ('Université de Genève, na 4, Labor et Fides, Genève, 1981, p. 141-159, à la page 148. 3 Bovon, lac. cit;, p. 147. 4 Bovon, p. 148. I

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Clément de Rome ou Ignace d'Antioche, Luc ne veut perdre ni Pierre, lÙ Paul, quitte à laisser les autres apôtres dans l'ombre"5. La canonicité des Actes n'était d'ailleurs pas évidente. "Sa canonisation fut un acte ambigu qui révélait tout à la fois l'affection portée aux apôtres et la crainte ressentie devant lm trop-plein de légendes apostoliques"6. C'est à cette occasion, au lIe siècle, que fut sans doute dOlUléà l'ouvrage son titre, qui figure dans le "Canon de Muratori", lequel constitue "la plus ancienne liste des livres du Nouveau Testament"? Christian Grappe rappelle la part prise alors dans cette décision par Irénée: "En plaidant vigoureusement en faveur de l'appartenance des Actes au corpus néotestamentaire (Irénée de Lyon, Adversus haereses III, 12-14), en faisant valoir l'identité de leur témoignage et celui des épîtres pauliniennes et en soulignant que Paul, Pierre et les apôtres n'avaient qu'une seule et même prédication et étaient au bénéfice d'une même vocation, il a amplement contribué à ce que prévale le mouvement de rapprochement entre Pierre et Paul"g. On pourrait ajsément retourner le problème en faisant remarquer que la canonkité des Actes était nécessaire à un tel rapprochement (voire à un tel syncrétisme), et que c'est précisément la nécessité de ce rapprochement qui a pu provoquer lme seconde rédaction qui le légitimait. Christian Grappe ~oute d'ailleurs en note: "On rappellera que Marcion rejetait pour sa part cet ouvrage et lui avait, selon toute vraisemblance, substitué les Antithèses qui se proposaient de fonder non plus la concorde, mais la discorde entre Paul et les premiers apôtres (sur ce point, A. Harnack, Marcion, 1924, pp. 172-175, dont les vues viennent d'être reprises par c.K. Barett, in Context, pp. 31-32t

La tradition manuscrite des Actes des Apôtres La diffusion du texte des Actes au cours des siècles est attestée par l'existence de 612 manuscrits grecs offrant un texte complet (567 en
5 6 Bovon, p. 148-149.

Bovon, p. 149. ? Bovon, p. 149 et note 2. g Grappe, 1995, p. 137. 9 Ibid., note 64. L'ouvrage de Harnack a été réédité en 1960: Marcion: Das Evangelium yom fremden Gatt. Eine Monographie zur Geschichte der Grundtegung der katholischen Kirche. Neue Studien zu Marcion, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft. L'article de C.K. Barelt, "Acts et Christian Consensus" a été publié dans Context. Festkrift tit P.J. Borgen. Redigert av P.W. Bockl11an- R.E. Kristiansen (Relieff 24), Trykk, Tapir Trykk, 1987, pp. 19-33.

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écriture cursive, 32 en onciale, plus 13 papyms)IO, les manuscrits en onciale, du Nouveau Testament, qui nous sont parvenus étant "des exemplaires officiels de bibliothèque"]] . En outre, subsistent de nombreux fragments, panni lesquels le papyms "Michigan", découvert avant 1927 dans une collection aux Etats-UnisI2. La tradition manuscrite des Actes est représentée par deux familles de manuscrits, chacun faisant partie d'ml livre (codex) écrit sur parchemin pouvant renfenner d'autres oeuvres du Nouveau Testament. Ces deux familles présentent une version lUIpeu différente, l'lme offrant un texte plus abondant que l'autre. La rédaction la plus brève, dite traditionnellement "texte alexandrin", a pour chefs de file les grands manuscrits suivants, écrits en onciale: Vaticanus (B) (appartenant à la Bibliothèque Vaticane), daté du milieu du IVe siècle, qui offre la meilleure transcription, et peut être éventuellement corrigé par son homologue, le Codex Sinaïticus aleph (du nom de la première lettre de l'alphabet hébreu), du IVe siècle, qui provient de la bibliothèque du monastère Ste-Catherine, dans le Sinaï; - le Codex Ephraemi (C), du nom du Père de l'Eglise saint EpllTem (au IVe siècle) auquel il mlTaÏtappartenu;

- le Codex

-le Codex A lexandrinus

(en abrégé A), copié à Alexandrie;

- quatre

manuscrits

principaux,

H, L, P74, et ,"; (manuscrit

du Mont

Athos)

offrent une recension plus récente et plus travaillée, dont S paraît être le chef de file, mais qui a pu conserver par endroits llle bonne lectllTe, provenant de son texte de base, qui est ancien. La rédaction la plus longue, appelée sans raison valable "occidentale'" a pour représentant principal le Codex Bezae (D), du Ve siècle, ayant appartenu à l'hmnaniste protestant Théodore de Bèze, au XVIe siècle. Il offre un texte en grec et en latin, le premier ayant été harmonisé SllTle second. Amputé de plusieurs de ses feuillets dans le cours du texte, il est à compléter par le codex Psi, du monastère du Mont Athos et par les traductions ou fragments de traductions latine, syriaque et copte de son textel3. Il a été utilisé par plusieurs Pères de l'Eglise, dont

-

-

Voir J.K. Elliot, "The Greek Manuscript Heritl\ge of the Books of Acts". FilolNT 9 (nO 17, 1996), p. 37-50. ]] Etienne Nodet et Justin Taylor, Essai sur les origines du christiani,vme, Les éditions du Cerf. Paris, 1998, p. 14, note 3. 12 Voir H. A Sanders, "A Papyrus Fragment of Acts in the Michigan Collection", The Harvard Theological Review, Janvier 1927. 13 a) P.-L Couchoud et R. Stahl, "Les deux auteurs des Actes des Apôtres", cJ.'U1Sremiers P écrits du christianisme (Annales d'histoire du christianisme, 1928), par G.-A Van den Bergh

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saint Irénée, qui en fait un usage fréquentl4. La meilleure édition du te>..tedes Actes reste celle de James Hardy Ropes, en 1926, qui donne en parallèle le texte de B et celui de D. Dans son introduction (p. ccxxxi), le savant anglais écrivait: Ainsi les faits semblent montrer que le texte occidental n'est pas de la main du même auteur que le texte non-occidental, et que c'est un texte réécrit, en général inférieur à l'autre texte (...). Le dessein du réviseur occidental était, comme le montre son œuvre, l'élaboration et l'amélioration littéraires, en suivant son propre goût, qui était différent de celui de l'auteur. Et il ajoute: Notre conclusion est donc que le texte "occidental" a été fait avant, et peut-être longtemps avant l'année J50, par un chrétien de langue grecque qui savait quelque peu l'hébreu, en Orient, peut-être en Syrie ou en Palestine. Il est possible que l'introduction du "nous" dans le texte "occidental" de 11, 27 donne quelque vraisemblance à l'hypothèse selon laquelle le lieu était Antiochel5. En 1982, l'helléniste Edouard Delebecque édite et traduit, sous le titre Les Actes des Apôtres, le texte "alexandrin", amendé, suivant la méthode dite éclectique, par les leçons du texte "occidental" qui lui paraissent meilleuresl6. En 1984, M.-E. Boismard et A. LamouiIIe, de l'Ecole Biblique et Archéologique de Jémsalem, déjà auteurs du tome III de la Synopse des Quatre Evangiles en françaisl7, publient Le Texte Occidental des Actes des Apôtres. Reconstitution et Réhabilitationl8. A cette fin, ils ont eu recours à des témoins secondaires, et en particulier, pour les chapitres 27

van Eysinga, Paul-Louis Couchoud, Robert Stahl, Paris, Les Editions Rieder, Amsterdam, Van Holkema & Warendorfs, 1930, p.163-215, aux pages 165-166. b) M.-E. Boismard et A Lamouille, Le.r Acte.r de.r deux Apôtres, (Etudes Biblique.5, Nouvelle Série. N° 12). Tome 1 (Introduction - Textes), Paris, Librairie Lecoffre, J. Gabalda et Cie éditeurs, 1990, p. 56-59. ) 4 Nodet et Taylor, op. cil., p. 13 et p. 3 et 4, note 3. 15 Dans Paul Tavardon, Le texte alexandrin et le texte occidental des Actes des Apôtres. Doublets et variantes de structure (Cahiers de la Revue Biblique, 37), Paris, Gabalda, J 997, p. 6. Notre traduction. On trouvera un très utile "Etat de la question" (un historique de la recherche en ce domaine), aux pages 1 à 42 de cet ouvrage. 16 Les Actes des Apôtres. Texte, traduction et note.r. Paris, Les Belles-Lettres, 1982. 17 Paris, Desclée de Brouwer, L'Evangile de Jean. Commentaire. Avec la collaboration de G. Rochais, J 977. Le tome lJ de la Synapse de.r Quatre Evangile.r en français, P.1TUen J 972, ét.'\it J'oeuvre de P. Benoît et M. E. Boismard. 18 Tome I: Introduction et textes. Tome II: Apparat critique, Index des caractéristiques stylistiques, Index des citations patristiques. Editions Recherches sur les Civilisations, Paris, 1984.

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et 28 (le voyage de Paul de Césarée à Rome), à deux manuscrits
éthiopiensl9.

En 1986,Edouard Delebecque,suivant l'édition de Ropes,publie Les deux Actes des Apôtre:?o,en l'occurrence les traductions paral1èlesde ce qu'il appelle le texte court ("alexandrin") et le texte long ("occidental"),
sur des pages en regard l'une de l'autre. Il précise ainsi sa position cklllS

son introduction: Le présent trmJail étant, non d'exégèse, mais de philologie, a pour fondement des observations faites exclusivement à partir du texte grec des deux versions confrontée:?l. Comme Boismard et Lamouille, il pense qu'il faut "rélmbiliter" le texte long. Rappelant ses vingt articles précédents portant sur différents points du texte, il poursuit Sans idée, préconçue, chaque étude séparée conduisait à la même conclusion: il faut réhabiliter le texte loni2. Mais pour lui le texte long n'est que la réécriture du texte court. par le même auteur, Luc. Ce qui lui permet de concilier tradition et lecture critique du texte: On ne perdra jamais de vue que le texte occidental n'a pas d'existence indépendante. JI n'existe que lié au texte court, celui du texte des Actes écrits par Luc, auquel il se superpose. JI forme l/n tout avec lui. Sans lui, il n'est rien, sinon des mots et quelquefois des phrases, plus SOl/vent des bribes de phrase23.

Texte "occidental" "reconstitué" contre texte "alexandrin" En 1990, Boismard et Lamouillc publient les trois tomes d'une étude intitulée Les Actes des deux apôtreS24, par laquelle ils pensent démontrer l'antériorité, et par conséquent la supériorité du texte occidental tel qu'ils l'ont reconstitué. Avec une grande lucidité et autant d'hOlmêteté, ils recoilllaissentck1llS avant-propos: La reconstitution que nous avons leur faite du texte Occidental des Actes n'est parfois que conjecturale. Par ailleurs, les analyses littéraires auxquelles nOl/S nous sommes livrés restent des hypothèses, comme toutes les analyses de ce genre. Certains
19 20 Boismard et Lamouille, 1990, p. 58.

Etudes Biblique.! (Nouvelle Série) n06, Paris, Gabalda, 1986. 21 Page 21. 22 Ibid. 23 Chapitre 12,p. 373. 24 Op. cit. Préface du fro Jean-Luc Vesco, O.P.. Directeur de l'Ecole Biblique
Archéologique de Jérusalem. Tome 1lI: Analyse.~ littéraires. Tome I: Introduction

et

- Textes. Tome II: Le sens des récits.

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ne manqueront pas de penser que, finalement, tout notre travail n'offre qu'une série d'hypothèses fondées sur des conjectures! Nous avouons faire partie de ceux-là. Par "analyses littéraires", il faut d'ailleurs entendre une critique textuelle fondée le plus souvent sur des analyses linguistiques et stylistiques. Ils ajoutent: Nous sommes cependant persuadés que, indépendamment des analyses littéraires, notre commentaire offre un grand nombre d'aperçus christologiques ou ecclésiologiques nouveaux qui pourront intéresser même ceux qui refusent les résultats de ces analyse;s. Certes, mais dans la mesure 01'1 ceux-ci sont fondés sur celleslà, il importe d'abord de revenir à la question première: de quel texte doiton partir? En présence de deux textes, l'Wl comportant un élément que l'autre ne contient pas, il est logiquement impossible de détenniner à priori s'il y a eu addition dans le premier cas ou suppression dans le second. Et, dans une longue suite de cas de ce type, de savoir quand il y a eu addition et quand suppression: c'est une suite aléatoire. On en est donc réduit à faire intervenir des critères externes. Or, quand on procède ainsi, "de l'un à l'autre les arguments se retournent comme dans Wl sablier,,26. Prenons l'exemple de la première des trois apparentes "omissions" du texte "alexandrin" expliquées par Ropes comme accidentelles27, Actes, 20, 15. Paul et ses compagnons se sont arrêtés à Mitylène, port de l'île de Lesbos. Traduction par Boismard et Lamouille du texte "alexandrin" (fA), à gauche, et du texte "occidental" "reconstitué" (f0), à droite.
Et de là. avant fait voile. le (jour) suivant nous arrivâmes en f..'\ce de Chios; le soir, Et de là. avant tàit voile. le (iour) suivant nous arrivâmes en f..'\ce de Chi os; le surlendemain,

nous nous diril!.eâmes vers Samos

nous nous did geâmes vers Samos et, étant restés à Trogvlion.

le (jour) suivant. nous vînmes à Milet.

le (jour) suivant nous vînmes à Milet28.

Tout d'abord, il faut noter que la comparaison est faussée par le choix de la lecture "le soir" (tè hespéra) de préférence à "le surlendemain", littéralement "l'autre" (jour) (tè hétéra); par la traduction du participe
25 26 Pages X et XI.

Paul-Louis Couchoud, à propos de "La première édition de saint Paul", op. cil., p. 7-33. à la page 10. 27 Op. cil.. p. 194. note 15. Dans Tavardon, op. cit.. p. 6. note 21. 28 Op. cil.. tome J. p.J44.

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présent meinantes, "restant", par un participe passé, "étant restés"; par l'utilisation, au début et à la fin, de la même expression "le Gour) suivant" comme dans la traduction latine (sequenti die), pour traduire deux mots grecs différents; par le fait de laisser dans la traduction du texte "alexandrin" lU1eligne blanche entre "Samos" et "le Gour) suivant", ce qui constitue lU1epétition de principe, à savoir qu'il y a là lU1manque par rapport au texte "occidental". Nous reprendrons donc la traduction du texte grec comme suit: Texte court ("alexandrin"): Et de là, ayant mis à la voile, le lendemain nous arrivâmes à la hauteur de Chio. Le surlendemain, nous cinglâmes vers Samos, et le jour suivant nous arrivâmes à Milet. Texte long ("occidental", manuscrit D): (...) nous cinglâmes vers .S'amos et, restant à Trogylion, lejour suivant nous arrivâmes à Milet. il est évident que Ropes élude le problème en supposant que "restant à Trogylion" est "tombé par accident,t29. Il y a bel et bien, soit omission volontaire du texte court, soit addition volontaire du texte long. Il faut choisir. Or, on ne voit pas la raison d'une omission. Nous rejoignons là, à propos de ce point particulier, cette conclusion partielle de Delebecque: Et puisqu'il ny a pas seulement du bon grec conservé, mais du bon grec ajouté, il semble évident que le texte occidental ne peut être que le second, dans le temps, de la rédaction. S'il était le premier, pourquoi Luc l'aurait-il supprimé?30. D'autre part, on ne voit pas la raison d'lm arrêt - dont la durée n'est pas indiquée - à Trogylion, port de Samos, escale qui rompt la régularité des traversées à la longueur à peu près équivalente Mitylène-Chio, ChioSamos et Samos-Milet. En revanche, on comprend le souci probable d'lU1 réviseur d'utiliser sa connaissance de la région pour enrichir le texte d'lU1e précision géographique: "Selon le TO, le bateau attendit, peut-être en raison des vents contraires, à Trogyllium, le promontoire qui fait saillie hors de la côte d'Asie au sud-est de Samos dont il est séparé par un détroit d'environ 1 km de large"31.

Texte "occidental" "reconstitué" contrc textc "alcxandrin" (suite) Quoi qu'il en soit, il faut constater la fortune du texte "reconstitué" par Boismard et Lamouille, aujourd'hui reconnu sans discussion comme
29
30 31

Loc. cit Chapitre III: Qualité de la langue grecque dans le texte occidental,

p. 212.

Taylor, tome VI (voir ci-dessous), p. 93.

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primitif par nombre de commentateurs et, en t~lt qoe tel, adopté comme base de travail pour des études ultérieures. C'est évidemment le cas - en général sinon dans le détail du Père Justin Taylor, professeur à l'Ecole Biblique de Jérusalem, auteur des tomes V et VI (le tome IV n'est pas encore paru à l'heure où nous écrivons) des Actes des deux Apôtres, traitant des problèmes historiques et géographiques posés par les Actes12. En 1998 (préface de mai 1997), avec la collaboration de son collègue Etienne Nodet, il s'appuiera, dans leur ouvrage commun Essai sur les origines du christianisme33, sur le texte "occidental" (voir p. 13-20). Au même moment (mai 1997) paraît l'étude de Paul Tavardon, préfacée par M.-E. Boismard, intitulée Le texte alexandrin et le texte occidental des Actes des Apôtres. Doublets et variantes de structure34. Dans cet ouvrage, qui porte Imiquement sur "la geste de Pierre,,35 (à savoir les douze premiers chapitres des Actes, plus le chapitre XIV), l'auteur espère démontrer définitivement l'antériorité et la supériorité du texte "occidental" "reconstitué", et ce, grâce à l'étude comparative de ce

-

qu'il appelle ses "doublets"

la simplicité au sens étymologique - du texte "alexandrin", laquelle résulterait d'tme révision. Tout esprit non prévenu estimerait au contraire, nous semble-t-il, que c'est la simplicité du texie court qui a été altérée par un réviseur maladroit pratiqUc1lltla réduplication. Voici d'ailleurs le cas choisi par l'auteur, qui doit, dans son dessein, servir d'exemple de sa méthode pour le reste de sa démonstration. Il s'agit de la guérison par Pierre d'Wl infirme, par le regard, à la Belle Porte du Temple (Actes, 3, 3 et 4): "Le texte occidental. (oo.)Actes 3:3 Celui-ci avant regardé fixement de ses veux, voyant Pierre et Jean entrer, leur demandait l'aumône.
Tome V, par Justin Taylor, S.M. Avec un excursus par M.-£. Boi.rmard. Commentaire historique (Act. 9, 1 -18, 22). Tome VI. Commentaire historique (Act. 18, 23 - 28,31). 33 Etienne Nodet et Justin Taylor. Ecole Biblique de Jérusalem. Essai sur les origines du christianisme. Une secte éclatée. Collection Initiations Bibliques. Les Editions du Cerf, Paris, 1998. "La: version anglaise de ce livre doit paraître en 1998 aux éditions Liturgical Press, Collegeville (Min., Etats-Unis), sous Ie titre: The Origins of Christianity: An Exploration" (p. vi). 34 Op. cit. Compte rendu de Jenny Read-Heimerdinger dans Novum Testamentum XLI; 4 ~october 1999), p. 392-395. 5 En parallèle avec "la geste de Paul". L'expression est de Boismard et Lamouille dans leur Introduction générale: "Pour plus de clarté, nous allons répartir la matière des Actes en deux grands ensembles: d'une part ce que nous appellerons "la ge~'te de Pierre", allant de I, 6 à 12, 25, mais en excluant le récit de la conversion de Paul (9, 1-30) que nous rattacherons à "la geste de Paul", laquelle s'étend de 13, I à 28,31" (p. 3). 32

- avec

-

- ses doublons,

ou redoublements

d'expression

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Actes 3:4 Pierre l'ayant regardé avec Jean, dit: Regarde-nous fixement,,36. Il s'agit de la traduction de Bûismard et LamouilIe37, qui comporte la même particularité que dans l'exemple précédent: ici, l'emploi du même verbe français, "regarder", pour traduire deux verbes grecs différents, ce qui est d'autant plus gênant que c'est sur la différence de sens de ces verbes que portera toute la discussion. C'est pourquoi nous préférerions traduire, par exemple: "Celui-ci, ayant fixé les yeux (sur eux), voyant Pierre et Jean entrer, leur demandait l'aumône. Pierre, l'ayant regardé avec Jean, (lui) dit: Fixe (les yeux sur) nous". "Le texte alexandrin. Actes 3:3 lui voyant Pierre et Jean allant entrer dans le Temple demandait à recevoir l'aumône. Actes 3:4 Pierre l'ayant regardé fixement, avec Jean dit: Regarde-nous"38. On voit la différence entre texte "occidental" et texte "alexandrin": dans le premier cas, c'est l'infirme qlÙ fixe des yeux les apôtres et à qui Pierre demande la même chose, après l'avoir regardé. Dans le deuxième cas, c'est Pierre qui fixe des yeux l'infirme et qui lui demande de les regarder, Jean et lui. Quelle est la démarche la plus naturelle? Il nous semble que c'est la deuxième. L'auteur, lui, estime le contraire (c'est nous qui soulignons): Dans le TO, le sacré a pour centre de gravité les deux apôtres eux-mêmes. Mais tout change ffiJecle TA, le sacré est maintenant dans l'infinne ou plutôt dans ce qui va s'accomplir à travers l'infirme. C'est l'Esprit qui parle par l'infirme, si bien que Pierre et Jean peuvent le regarder de la même manière qu'ils fixaient Jésus au moment de l'Ascension ou encore qu'Etienne regarde le Fils de l'Homme à la droite de Dieu39. Le lecteur est un peu étonné. D'abord, ce que l'auteur dit du "TO" et du "TA" est exactement l'inverse de la réalité, comme tout le monde peut en juger. Ensuite, si l'intensité et la fixité du regard expriment le sacré et l'Esprit, il est évidemment du côté de Pierre et non du côté de l'aveugle qui va, lui, le recevoir au lieu de l'aumône attendue. C'est ce que dit clairement le texte "alexandrin", que le texte "occidentéù" "reconstitué" bouleverse complètement. En conclusion, la question du texte "occidental" (lequel, rappelons-le, a été, selon Ropes, probablement établi avant 150 par un chrétien de la communauté d'Antioche) est un faux problème, à la fois sur le fond - il
36 37 38 39 Tavardon, Boismard Tavardon, Tavardon, p. 47. et Lamouille, p. 48. p. 49. p. 144.

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s'agit de deux recensions ou, si l'on veut, de deux versions du même texte - et sur l'objet même de la discussion: sa prétendue antériorité et supériorité sur le texte "alexandrin", en fait celui du Codex Vaticanus, qui a toute chance, selon Boismard et Lamouille, d'avoir été composé "dans la demière décade du premier siècle", peut-être à Rome40. Mais il se peut fort bien qu'en distinguant les différents niveaux de rédaction qu'ils repèrent dans le texte des Actes (à savoir "Document P", "Act l'', "Act II'' et "Act III"), Boismard et Lamouille, en marge de leur démonstration de l'antériorité et de la supériorité du "texte occidental reconstitué", aient en fait obtenu illl résultat plus important que celui qu'ils recherchaient. Leur analyse stratifiée du texte, présentée horizontalement, est en effet précieuse, beaucoup plus que leur disposition du texte entre "TA" (colonne de gauche) et "TO" (colonne de droite), en ce que cette stratification peut parfois utilement recouper ceUe d'une autre analyse. Toutefois, l'identité de formes linguistiques ou stylistiques pour l'attribution de tel passage à tel ou tel niveau de rédaction ne saurait constituer à elle seule un critère toujours pertinent de l'identité de rédacteur, dans la mesure ou ne sont pas pris en compte les phénomènes de citation implicite, de réminiscence ou d'imitation consciente ou inconsciente, ouvertement pratiquée ou non (problème du pastiche). Tout récemment, les Pères Philippe Bossuyt et Jean Radennakers, de la Société de Jésus, ont fait paraître en deux volumes séparés une traduction et lm épais commentaire du texte traditionnel ("alexandrin") des Actei1. Dans le premier volume, sont placées en bas de page "les variantes les plus importantes du texte occidental", d'après Delebecque et d'après Boismard et LamouilIe. La traduction est Ime "transposition littérale". La présentation est originale: "Ce texte qlle nOllSproposons, nous le livrons dans Ime composition typographique destinée à rendre plus sensible la composition lucanienne, avec ses articulations essentielles,,42. Le moins qu'on puisse dire, c'est que cette présentation ne facilite malheureusement pas la lecture du texte. Le commentaire (tome II) se présente comme lUle "lecture continue" d'orientation théologique et pastorale. L'introduction (p. 9-95), très documentée, fait le point des études antérieures sur le sujet. A cette occasion est abordé le problème de la structure des Actes: "Tout
40 41 Boismard et Lamouille, Introduction générale, p. 50 et 51.

Philippe Bossuyt S. J. et Jean Radermakers, Témoins de la parole de la Grâce. Lecture de.f Actes des Apôtre.f. I. Texte (115 p.). 2. Lecture continue (781 p.). Editions de l'Institut d'Etudes Théologiques, 60 rue du Collège Saint-Michel, 42 Tome t, Avant-propos, p. 5 et 6. B-1150, Bruxelles, 1995.

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en considémnt le texte tmnsmis par l'Eglise comme un tout organique, nous ne devons pourtant pas minimiser l'éclairage que le texte lui-même projette sur sa genèse,,43. C'est ainsi que sont analysés très soigneusement tous les travaux importants et récents sur la question, ce qui, pour notre propos, constitue la partie la plus intéressante de cette introduction. En ce qui concerne l'ouvrage de Boismard et Lamouille, sont cités les principaux comptes rendus et commentaires critiques qui en ont été faits jusque là (p. 16, notes 21 et 23, et p. 17, note 24), en particulier celui de A.D. Clarke, vol. 1: Ancient Literary Setting, Grand Rapids (MI), Eerdrnans, 1993, p. 415-444, selon lequel "les additions du TO constituent non pas une révision du TA, mais sallS doute son premier commentaire", une opinion intéressante. En définitive, comme l'écrit Jerome Murphy-O'Connor dans l'introduction de son récent ouvrage Paul. A critical Life: "Les prÇ>grèsde la critique textuelle signifient qu'il n'est plus acceptable de passer sans commentaire ni justification du texte occidental au texte alexandrin et vice-versa,,44. C'est bien notre opinion, et c'est pourquoi nous nous en tiendrons, sauf cas exceptionnel, au texte dit "alexandrin".

Les deux principaux niveaux de rédaction du texte "alexandrin" La question du texte "occidental" "reconstitué" a surtout l'inconvénient d'occulter celle, beaucoup plus importante, mais oubliée, de la dualité de rédaction du texte "alexandrin". Cette question, en effet, a été posée et débattue depuis longtemps par le mouvement des exégètes, dit "moderniste", au début du XXe siècle45. C'est en 1920 que le plus connu, Alfred Loisy, publie son grand commentaire des Actes des Apôtres46. Dans cet ouvrage, "il a posé et résolu la question suivante: le livre des Actes est-il de deux auteurs dont le second a complété et corrigé le premier? Cette question n'est pas à proprement parler celle des sources,,47. A cette date, Alfred Loisy est
43 44 Tome II, p. 13-14.

Jerome Murphy-O'Connor, Paul. A critical Life, Oxford, New York, Oxford University Press, 1996, p. VI. Notre traduction. 45 Sur le mouvement moderniste, voir C.J.T. Talar, (Re)reading, Reception and Rhetoric. Approaches to Roman Catholic Modernism, Peter L1ng, New-York, Bern, Berlin, Frankfurt/M., Paris, Wien, 1999. 46 Paris, Nourry. 47 Couchoud et Stahl, "Les deux auteurs des Actes des Apôtre.I", lac. cit. (Paris, Rieder, 1930), p. 163.

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professeur au Collège de France, après avoir été privé de sa chaire de professeur d'Ecriture sainte à l'Institut Catholique de Paris (1893) pour avoir mis en oeuvre dans son enseignement les méthodes de la philologie moderne. En 1925, il résumera ses conclusions dans l'introduction (p. 967) de sa traduction (littérale) des Actes, où les deux rédactions qu'il distingue sont soulignées par la typographie, mais où la division traditionnelle en chapitres et versets n'est pas indiquée48. Trois ans plus tard, le philologue Paul-Louis Couchoud, assisté de Robert Stahl, entreprend, sur la base des conclusions de Loisy, de délimiter plus exactement la part de chacun des deux auteurs. Il le fait dans un long article de cinquante pages publié dans les Annales d'histoire du christianisme49 sous le titre "Les deux auteurs des Actes des Apôtres". Alors que Loisy était de formation religieuse (il avait été ordonné prêtre en 1879, à 22 ans) et, à l'origine (en 1881), professeur d'hébreu, Couchoud est un laïc et un helléniste. Il pose donc les problèmes en termes de plùlologie classique, dans cet article comme dans les autres parus sous sa signature et recueillis deux ans plus tard en volume50: "La première édition de saint Paul" (p. 7-33); "Le style rythmé dans l'EpUre à Philémon" (p. 65-85); "L'évangile de Marc a été écrit en latin" (p. 85129); "Jésus Barrabas" (avec R. Stahl) (p. 139-163). C'est ainsi qu'il reprend le travail de Loisy en partant non pas de la substance du contenu pour aller vers sa forme (pour reprendre la distinction du linguiste Hejmslev), mais en procédant à l'inverse, c'est-àdire en substitlk1nt une démarche inductive à la démarche entachée de déductivité qui était celle de son devancier: "Le commentaire de Loisy est démonstratif. Oui, il y a bien, dans le livres des Actes, deux mains à l'œuvre, deux tissus cousus l'un à l'autre, deux rédactions juxtaposées (...). Tous les critiques doués de tact littéraire ont perçu une différence de style entre les deux grandes parties des Actes. Mais alors qu'ils ont cherché en général une coupure entre les douze (ou les quinze) premiers chapitres et la suite, Loisy a montré qu'il n'y a pas coupure, mais enchevêtrement (...). Les deux auteurs sont entrelacés comme la vigne à l'onneau. Pour les séparer doucement et sans brisure, Loisy a eu peut-être la main trop nerveuse. A force de vivre dans l'intimité des deux auteurs, il a chéri l'un
Les Actes des Apôtres, traduction nouvelle avec introduction et notes par A Loisy. Collection "Christianisme", Cahiers publiés sous la direction de P.-L. Couchoud. F. Rieder et Cie, Paris, 1925. 49 Paris, Rieder, 1928. 50 Paris et Amsterdam, Rieder et Van Holkema ~ Warendorfs, 1930 (voir ci-dessus, note 2). 48

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et pris l'autre en abomination. Et, par une pente facile, il a dOlUlé au premier tout ce qu'il trouvait de bon aloi, au second tout ce qu'il rejetait comme inepte et inventé. C'était confondre à nouveau le problème lùstorique et le problème purement littéraire,,51 . Ayant ainsi critiqué la méthode de Loisy, il passe ensuite à la définition de la sienne: "Nous nous efforcerons ici de découvrir de petits signes précis qui puissent servir à la discrimination. Ils seront tirés des usages particuliers de chaque auteur, dans les mots ou dans les idées. Ils feront l'effet de tests pour dénoncer l'une ou l'autre rédaction, à la manière dont en c1ùmie le papier de tournesol décèle acide ou base,,52. La dernière phrase définit clairement la volonté de rigueur scientifique dans la méthode à suivre. Quant à la précédente, on verra qu'il faut comprendre "dans les idées", qui paréÛt contrevenir à la dite rigueur, comme "dans les idées que les mots expriment". C'est cette méthode que nous suivrons, en en définissant les critères quand ils se présenteront, et c'est ce commentaire que nous utiliserons souvent, sans nous interdire d'avoir recours à celui de Loisy53 chaque fois qu'il nous paréÛtrapertinent, ainsi qu'à celui d'autres auteurs ou, en fin de compte, à notre propre analyse. D'autre part, rien ne s'oppose évidemment à ce que les deux rédactions principales ne reposent elles-mêmes sur plus d'un niveau rédactionnel. Nous n'oublierons pas, enfin, que l'analyse de Couchoud et Stahl est forcément linùtée par l'état de la recherche en 1928, date à laquelle ils écrivaient.

Le prologue des Actes des Apôtres Le début des Actes comporte un prologue d'une importance capitale pour la fixation, dans la tradition, du statut des apôtres. Mais c'est lUI passage très sensible, pour l'exégète, en raison des rapports étroits qu'il entretient avec la fin de l'évangile de Luc. Nous allons donc passer en revue les différentes analyses textuelles qui en ont été faites, et les commentaires qui en découlent. Voici d'abord la traduction que nous en proposons: Mon premier récit. ô Théophile. portait sur tous les actes accomplis
51 52 53 Ibid. p. 164-165. Ibid.. p. 165.

Non d'après son grand commentaire de 1920. mais d'après l'introduction (p. 9-67). la traduction littérale et les notes de son ouvrage plus récent Les Actes des Apôtres publié en 1925 (voir ci-dessus, note 3).

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par Jésus et ses enseignements jusqu'au jour où, après avoir par l'intermédiaire de l'Esprit-Saint donné ses instructions aux apôtres qu'il s'était choisis, il (leur) fut repri;4. C'est à eux aus~\'iqu'il s'était montré vivant, selon de nombreux témoignages, en apparaissant à leurs yeux au cours d'une période de quarante jours et en leur parlant du royaume de Dieu. Et au cours d'un repas avec eux, il leur enjoignit de ne pas s'éloigner de Jérusalem ("Hiéroso~ymes'')55, mais d'(y) attendre (que s'accomplît) la promesse du Père que, (dit-il) "vous ffi'ez entendue par ma bouche: que Jean a baptisé dans l'eau, mais que vous~vous serez baptisés dans l'Esprit-Saint, avant longtemps". On voit que le texte glisse insensiblement de l'avant-propos au récit. Ce que Loisy explique ainsi: "Le rédacteur a supprimé la seconde partie du prologue où l'auteur, après avoir résumé son premier livre, consacré à l'épiphanie terrestre de Jésus, disait l'objet du second,,56. "Luc y disait son intention de décrire l'œuvre apostolique, fondée sur la foi en Jésus ressuscité, jusqu'au tenue de la carrière de Paill, ou bien de Paul et de Pierre,,57. Effectivement, nous avons au début du texte lm mèn (mot explétif, mais l'équivalent, ici, de "d'une part" ou de "certes") qui reste en suspens faute du dé ("d'autre part") qu'il fait attendre. C'est lm argument linguistique en faveur de la thèse de Loisy, outre le fait que la mention du premier livre laisse présager celle du second. La suite primitive devait alors être constituée par la notice sur Etielme et les Juifs hellélùsés (les "hellénistes") de la diaspora qui étaient retourués à Jérusalem (chapitres 6 et 7), par le récit de la fondation de la communauté chrétielme d'Antioche (11, 19-27) et par l'lùstoire de Palù (chapitres 13 à 28)58. Un indice formel en est en effet fourni par l'emploi dans ce prologue, pour désigner Jérusalem, de la forme plurielle et à l'initiale "aspirée"
54

Nous traduisons ainsi le verbe analambanô, composé du verbe "prendre" dont le pré verbe ana- indique, lorsqu'il est employé comme préposition, soit un mouvement du bas vers le haut ou de l'intérieur vers l'extérieur, soit, comme parfois le préverbe re- en français, le retour à une situation antérieure ("ouvrir une parenthèse et la refermer"), soit, plus rarement, un mouvement d'avant en arrière. Le sens ici poulTait être celui qu'a le verbe quand il est employé pour dire: "prendre dans ses bras un petit enf.,nt" (déposé à terre) ou "faire monter" ~sur un navire, par exemple). 5 Nous adoptons la transcription de Couchoud et Stahl (voir ci-dessous), l'aspiration du début et le pluriel de la forme grecque. 56 Loisy, p. 71, note 1. 57 Loisy, Introduction, p. 22. 58 Couchoud et Stahl, p. 167-169. qui notent ainsi

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Hiérosoluma, qui ne revient ensuite qu'au cours de l'histoire des hellénistes (8, 1; 11, 22 et 27) et tout au long de celle de Paul (chapitres 13 à 28). Partout ailleurs, nous rencontrons la forme Iérousalem. C'est Couchoud et Stahl qui le font remarquer: "C'est le seul exemple de la forme Hiérosolymes dans les sept premiers chapitres du livre". Et ils en tirent une conclusion: "II fait écho à un passage qui se trouve à la fin de l'évangile de Luc, XXIV, 49: (Jésus ressuscité aux apôtres): 'Quant à vous, restez dans la vil/e' (...). La forme Hiéroso/ymes suggère que l'histoire de Paul devait faire suite à celle de Jésus,,59. Nous y reviendrons au début de l'histoire de Pierre. Ce qui est certain, en attendant, c'est que "l'histoire de Paul s'articulait, comme Loisy l'a bien vu, à la notice sur Etienne et les hellénistes de Hiérosolymes et à la fondation de la communauté d'Antioche. Les chapitres VI, VII, VIII et XI gardent les fragments de ce récit introductif,60.

59 60

Ibid., p. 169. Ibid., p. 168.

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L'histoire des "hellénistes",

d'Etienne et de Philippe

L'histoire des sept Le début du chapitre 6 des Actes (versets 1 à 7) est consacré à l'institution des diacres, la fm et le chapitre 7 tout entier à l'arrestation et au martyre du diacre Etienne. Les diacres, d'abord: Or, en ces jours-là, les disciples se multipliant, il s'éleva un murmure des Hellénistes contre les Hébreux, sur le fait que les veuves de chez eux n'étaient pas prises en considération dans le service (diakonia) (du secours) quotidien (6, 1). Nous savons, d'après la littérature juive des Ille et IVe siécles (Talmud et Midrash), qu'il existait effectivement en Palestine au temps de Jésus deux types de secours réguliers, l'un hebdomadaire et pécuniaire pour les indigents locaux, l'autre quotidien et alimentaire pour les non-résidents. Mais aucun lien ne relie cet usage à l'existence à Jérusalem de deux communautés chrétiennes. La deuxième partie de la phrase est donc une fausse explication donnée de la première. Dans quel but? Celui d'expliquer la création des diacres (diakonoi, "serviteurs"): Alors les Douze, ayant convoqué l'assemblée des disciples, dirent: ''Il ne convient pas que nous, abandonnant la parole de Dieu, fassions le service des tables. Cherchez donc, frères, parmi vous, sept hommes de bonne réputation, remplis d'Esprit et de sagesse, que nous préposerons à cet office. Quant à nous, nous resterons attachés au service de la prière et de la parole. Et la proposition fut agréée de toute l'assemblée (1, 2-4). Dès 1925, Loisy fournissait une explication à l'invention de cette "division du travail" avant la lettre: "Le mythe d'institution des "ministres des tables", c'est-à-dire des diacres, dissimule lUlfait capital dans l'histoire du christianisme primitif: le recrutement de croyants hellénistes, c'est-àdire de Juifs parlant grec et qui n'avaient pas tout à fait le même esprit que les premiers croyants, dits Hébreux, qui parlaient araméen; pour

l'intelligence même de la fiction rédactionnelle, on doit supposer que les hellénistes ont formé bientôt un groupe distinct, dirigé par les Sept, et que c'est ce groupe seulement qui, compromis par l'initiative d'Etienne, a dû se disperser, ce qui eut pour conséquence la propagation du christianisme en dehors de Judée. Le grand essor de [a prédication chrétienne en dehors de la Palestine n'est pas venu des Douze: voilà ce que le rédacteur s'efforce maintenant de dissimuler, et d'autre fictions seront coordonnées à ce point de départ"l. Quant à ['existence même, d'après ce passage, de deux communautés chrétiennes distinctes, dès l'origine, à Jérusalem, c'est ce qu'acceptent aujourd'hui la plupart des critiques, qui pensent que, pamù les disciples du Christ, les hellénistes étaient plus progressistes et furent les premiers à se séparer du judaïsme traditionnel, si bien qu'ils font le lien avec Paul et sa conception du christiaIùsme2. Le rédacteur camouflerait donc ce conflit idéologique en revendication d'égalité de traitement social, en utilisant - mal à propos - pour ce faire une institution typiquement juive, celle des secours populaires, en usage à son époque. Le récit des Actes se poursuit ainsi: Et ils choisirent Etienne, homme rempli de foi et d'Esprit-Saint, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, prosél;yte d'Antioche, qu'ils présentèrent aux apÔtres, lesquels, ayant prié, leur imposèrent les mains. Et la parole de Dieu se répandait, et le nombre des disciples à Iérousalem se multipliait fortement, y compris une grande foule de prêtres qui prêtaient l'oreille à la foi (6, 5-7). Loisy a bien mis en relief [a transposition aIlachronique d'une orgaIùsation contemporaine du rédacteur: "La liste des Sept peut être authentique, mais non leur ordination pour le diaconat. Le rédacteur, maintenant l'tll1ion des deux groupes, hébreu et helléniste, dans une seule communauté, représente [es Douze comme constituant le corps presbytéral qui administre le spiIituel de la conlluunauté, tandis que les Sept figurent les diacres, préposés au temporel: type de l'organisation qui ne tarda pas, en effet, à être celle des communautés chrétiennes,,3. On peut remarquer d'ailleurs de nombreux signes de l'altération, par le rédacteur, de la notice originale relative aux hellénistes: - 6,2: "Alors les Douze, ayant convoqué l'assemblée des disciples, dirent:
1 2 Loisy, p. 109, note l, et p. 110. Voir Niels Hyldhal, The His/ory of Early Christianily, Peter L~ng, Frankfurt am Main; Berlin, Bern; New York; Paris; Wien, 1997, p. 174 et les auteurs qu'il cite au bas de cette page dans sa note 82. L~ préface est datée d'août 1992 et indique que le livre est basé principalement sur un cours donné aux étudiants de l'Université de Copenhague en 1988 et 1989. 3 Loisy, p. 1l0, note l, et p. Ill.

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Il ne convient pas que nous, abandOlUlant la parole de Dieu, semons aux tables" . - 6, 6: "(Ils) présentèrent (ceux-ci) aux apôtres, lesquels, ayant prié, leur imposèrent les mains". - 6, 7: "Et la parole de Dieu se répandait, et le nombre des disciples à lérousalem se multipliait fortement". Outre la forme lérousalem, les mots en italique sont autant de traits qui caractérisent le second auteur, comme nous le verrons plus amplement plus loin: "la parole de Dieu", au lieu de "la parole du Seigneur" ou "la parole", tout simplement (comme en 6, 4); "les apôtres", au lieu, si l'on veut, de "les Douze" qui, le mot est de Couchoud et Stalù, "n'ont jamais été missionnaires que par fiction,,4; l'imposition des mains comme rite d'intronisation ou d'habilitation (voir plus loin celle de Barnabé et Paul en 13,3). Quant au groupe des Douze lui-même, Christian Grappe admet son institution par Jésus, attestée par l'évangile de Luc (6, 14-16), en donnant les raisons qui la rendent plausible: "Le fait que Jésus ait institué le groupe des Douze de son vivant nous paraît difficilement contestable (...). On considérait que la reconstitution du peuple des douze tribus marquerait le temps du salut (...)", d'où "la symbolique des Douze comme noyau de l'Israël eschatologique,,5. Nous pouvons donc admettre provisoirement que le cœur de cet épisode se trouve résumé par cette conclusion de Loisy: "Le groupe hébreu semble avoir été présidé par un comité de douze anciens disciples, dont Pierre était le principal; le groupe de langue grecque fut présidé par lill comité de sept membres, dont le chef était Etienne (Stephanos)"6. Boismard et Lamouille, de leur côté, ck1l1S leur analyse du passage?, isolent dans le texte un récit primitif (leur "Document P"), qui coïncide largement avec cette vue des choses. Si bien que si l'on met en rapport leur établissement du texte avec les critères de Couchoud et Stahl et les jugements de Loisy, on aboutit à une reconstitution de l'original qui pourrait être la suivante: Or, ces jours-là, les disciples se multipliant, il s'éleva un murmure des Hellénistes contre les Hébreux (.). (lIs) dirent: "Cherch(ons), frères, parmi (n)ous, sept hommes de bonne réputation, remplis d'Esprit saint et de sagesse, (qui seront) attachés au service de la prière et de la parole (...). Et ils choisirent Etienne, homme plein de foi et
4 5 6 ? Couchoud et 8..'1111, . 183. p p. 23. tome I (1990), p. 84.

Grappe, 1992, p. 46, notes 5 et 6, et p. 54. Loisy, Introduction,

Les Actes des deux Apôtres,

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d'E.\prit saint, Philippe, Prochore, Nicanor, Parménas et Nicolas, un prosè~yte d'Antioche (.). La preuve que c'est bien ainsi quc les choses ont dO se passer, c'est que les deux premicrs nommés, Etienne et Philippe, dans leurs histoires respectives qui suivent, feront tout autre chose que de servir aux tables des indigents: ils prêcheront la parole, l'un dans sa synagogue, l'autre en Samarie.

L'histoir-c d'Etienne De la même manière que l'on peut reconstituer le récit de la séparation des chrétiens hellénistes d'avec les chréticns hébreux, on pcut, d'après Loisy, Couchoud et Stahl, et Boismard et Lamouille restituer ainsi la brève lùstoire d'Etienne qui fail suite (Actes, 6, 8-7, 60): Or, Etienne, rempli de grâce et de force (.)(prêchait la parole dans les synagogues des hellénistesl (JI arriva que) se levèrent certains de la synagogue dite des Affranchis!:J,des Cyrénéens et des Alexandrins, et de ceux de Cilicie et ... . d'Asie, qui argumentaient contre Etienne. lvIais ils étaient incapables de résister à sa sagesse et à l'Esprit qui le faisait parler. (...). Et ils excitèrent le peuple, les Anciens et les scribes et, s'étant jetés sur lui, ils l'appréhendèrent et le menèrent au Sanhédrin. (Là), ils produisirent de faux témoins qui disaient: "Cet homme ne cesse de proferer des paroles contre le lieu saint et la Loi: car /1O/./S l'avons entendu dire que Jésus, ce Nazoréen, détruira ce lieu et changera les usages que nous a transmis lvIoïse". Et (voici qu') en le regardant, tous ceux qui siégeaient dans le S'anhédrin virent son visage CO/7l1l1e c'était un visage d'ange. Le grandsi prêtre lui dit: "Est-ce que ce (qui vient d'être dit) est bien cela?". Alors, il répondit: "(Discours d'EtielUlc). Je vois les cieux ouverts et le Fils de l'Homme debout à la droite de Dieu". (Alors) ils se bouchèrent les oreilles (.) et, l'ayant jeté hors de la ville, ils le lapidaient (.), lui qui priait et disait: "S'eigneur Jésus, reçois mO/1e.\prit (.). Et cela dit, il mourut (6,8-10 et 12-15; 7, 56-58a et 59-60). On notera qu'ElielUle est "rempli de foi et d'Esprit saint" et que c'est "l'Esprit" qui le fait parler. Il y a là une conception de l'Esprit qui n'a rien
8 Loisy, p. Ill, note I: "La suite montrera qu'Etienne (...) prêchait le Christ dans les synagogues que les Juifs hellénistes avaient à Jérusalem". 9 Les "affranchis" ét.1ient "d'anciens prisonniers juifs emmenés à Rome conuue esclaves sous Pompée, et qui, après leur libération, étaient revenus en Judée" (Bible de Maredsous, p. 1262, note 9).

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