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Les cahiers d'Ida

De
274 pages
La voix de sa grand-mère Ida c'était le yiddish ; en lui remettant ces cahiers, écrits semble-t-il d'une traite et sans ponctuation, son petit-fils, Daniel Haber, croit avoir compris qu'Ida, cachée à Varenne, en 1944, son mari déporté, recherchée sans cesse par les polices française et allemande, avait été saisie par une sorte d'urgence d'écrire tout ce qu'elle pouvait avant d'être arrêtée. Grâce à cette traduction son passé redevient héritage, un dernier cadeau inestimable.
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Ida Spitzberg
Ida, Mémé Ida. La grand-mère de mon enfance. La seule,
parmi mes quatre grands-parents, à avoir survécu à la chasse
aux Juifs menée en France par les Allemands et leurs complices
locaux. Sa voix, c’était le Yiddish, que je ne comprenais pas et
que je ne voulais pas entendre : parle français, Mémé !
Ce n’est pas un récit de plus sur la Shoah, mais la vie d’une Les Cahiers
ejeune flle pauvre dans une Pologne misérable du début du XX
siècle, ses peurs et ses malheurs (« je pleurais en écrivant »,
m’avait-elle dit en me remettant ses cahiers), un mariage hâtif d’Idaet raté. La fuite vers l’Allemagne pour échapper à un long
service militaire pour son jeune époux, David. Hitler les fait
fuir une nouvelle fois, dès 1933. Ida sent les choses et n’hésite
Mémoires d’une jeune femme juive, de la Pologne à la France, pas : cette fois, ce sera la France. Le nazisme les rattrape. Ce
erécit est écrit, on l’apprend à la fn du texte, en 1944. Ida est dans la première moitié du XX siècle
cachée à La Varenne. Son mari a été pris. Il est déjà parti pour
Auschwitz. Sa flle, ma mère et son fls sont cachés, pas loin.
Elle les évoque à peine.
Elle écrit dans une sorte de panique, pour tout dire avant qu’il
ne soit trop tard. La grand-mère inculte se révèle une incroyable
conteuse. Elle dit tout. Certains passages sont d’une crudité
que seules les circonstances expliquent. Ces Cahiers d’Ida sont
un document rare, où l’envie de mourir surgit à chaque instant,
dès l’enfance, volée, Cendrillon juive sans Prince charmant. Par
ses Cahiers, Ida revit. Son passé redevient notre héritage, celui
dont nous n’avions pas su profter de son vivant. Son dernier
cadeau, inestimable.
Daniel, son petit-fls
Ida Spitzberg est née le 14 Décembre 1897, à Piotrow, en Pologne, et
morte en 1988, à l’âge de 91 ans. Elle vécut en Pologne jusqu’à l’âge
de 22 ans puis en Allemagne, à Magdebourg, jusqu’en 1933, année de
l’arrivée d’Hitler au pouvoir, date à laquelle elle émigra en France.
Illustration de couverture : collection de l’auteur.
ISBN : 978-2-343-03020-3
22,50 €
HC_HABER_14,5_CAHIERS-IDA.indd 1 18/09/14 18:01:15
Ida Spitzberg
Les Cahiers d’Ida





Les Cahiers d’Ida



















Ida SPITZBERG




Les Cahiers d’Ida

*

Mémoires d’une jeune femme juive,
de la Pologne à la France,
edans la première moitié du XX siècle


































© L’Harmattan, 2014

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03020-3
EAN : 9782343030203
Première page du manuscrit original en yiddish
des Cahiers d’Ida
5 Avant-propos
Ida est ma grand-mère, la mère de ma mère. Elle est
morte en 1988 à l’âge de 91 ans. Les dernières années de
sa vie, elle habitait près de chez ma mère puis chez ma
mère, à Paris. Je l’ai toujours connue, sans vraiment la
connaître. Elle parlait mal le français et j’étais gêné
lorsqu’elle me parlait en judéo-allemand, en yiddish.
Elle était la seule de mes quatre grands-parents à avoir
survécu à la chasse aux Juifs. Son mari, mon grand-père
maternel, David (Dovid) Spitzberg (ou Szpicberg) fut
arrêté en 1941, chez lui, à Paris. Interné au camp de
Pithiviers, il partit pour Auschwitz en juin 1942 et ne
revint pas.
Mémé Ida me donna, un jour, il y a plusieurs années,
trois cahiers manuscrits, en yiddish. « C’est l’histoire de
ma vie », me dit-elle. En Pologne (où elle est née en 1897,
à Piotrow), puis en Allemagne (à Magdebourg, où elle
vécut jusqu’en 1933, année de l’arrivée d’Hitler au
pouvoir), et enfin en France (où elle émigra cette même année,
avec son mari David, ma mère Marthe, âgée alors de 13
ans et son fils, mon oncle Henri (Herman), âgé de 12 ans).
A Paris, ils vécurent, dès leur arrivée en 1933, 42 rue
Beaubourg, jusqu’en 1970, et donc pendant l’occupation.
C’est là que ma mère rencontra mon père, Erwin, lorsqu’il
travaillait comme ouvrier tailleur, chez David.
Lorsqu’elle me confia ses cahiers, elle me dit : « Tu
verras, ma vie fut un calvaire. J’ai tant souffert que, lorsque
j’écrivais ces cahiers, des larmes tombaient sur le papier et
faisaient de grosses taches ».
J’étais trop jeune et immature pour comprendre alors
l’intérêt de ces cahiers que je ne pouvais déchiffrer.
A cette époque, tous les survivants regardaient vers
l’avenir, se reconstruisaient, tentaient d’oublier le passé. Je
7 fis comme eux et rangeai ces cahiers, pour les oublier de
longues années.
Ma mère est morte en 2008. Je déjeunais chaque samedi
avec elle et je l’interrogeais sur son enfance, sa jeunesse,
son mariage, sa vie. Ceci me donna l’envie d’en savoir
toujours plus.
Hélas, ce n’est qu’après sa mort que je remis la main
sur ces cahiers et que je décidai de les faire traduire.
Ma recherche d’un bon traducteur fut lente. Grâce à
mon amie Rivka Shirman, je rencontrai Jean Spector, un
ancien professeur de yiddish. Il lut quelques lignes et fut
intéressé à entreprendre une traduction difficile : l’écriture
n’était pas toujours aisée à déchiffrer, le style et les
tournures étaient du yiddish allemand - différent du yiddish
de Pologne.
Il a réalisé une traduction fidèle et vivante, donnant au
texte un relief saisissant.
Ces cahiers ont, semble-t-il, été écrits d’une traite et
sans aucune ponctuation. (Nous avons décidé d’ajouter
une ponctuation pour une plus grande lisibilité du texte).
Je crois avoir compris qu’Ida, cachée à La Varenne, en
1944, son mari déporté, recherchée sans cesse par les
polices française et allemande, avait été saisie par une
sorte d’urgence d’écrire tout ce qu’elle pouvait avant
d’être arrêtée.
Ceci donne, surtout à la fin du texte, ce sentiment
d’angoisse et contribue à lui conférer son caractère
dramatique. Son témoignage est celle d’une vie tragique, pauvre
et tourmentée, où la guerre et les persécutions ne sont que
la toile de fond d’un récit avant tout plein d’une humanité
réaliste et même crue, celle que vivaient les Juifs des villes
de Pologne au début du XXème siècle.

Daniel Haber, Vincennes, juillet 2014
8
Les Cahiers d’Ida

La malheureuse Ida raconte les souffrances de son
passé et l’amertume de sa vie est impossible à
décrire. Pour commencer je veux parler de mes parents.
Mon père est tombé amoureux de ma mère et ils ont
décidé de se marier. Mon père était très jeune et très
naïf et ma mère encore beaucoup plus naïve que lui.
Ma mère s’est laissé convaincre par mon père et ils se
sont mariés sans comprendre ce que signifiait le
mariage. Ma mère était une jeune fille de dix-sept ans
et mon père avait le même âge. Ils croyaient que se
marier et avoir des enfants était une sorte de jeu mais
malheureusement ce n’est pas si simple de se
comprendre l’un avec l’autre parce que vivre avec un
mari c’est plus difficile que de travailler et ça ils ne
l’ont pas compris et malheureusement tout de suite
après le mariage ma mère s’est trouvée enceinte et la
vie de mes parents a commencé dans une grande
pauvreté car il n’y avait aucune ressource dans le
ménage : la misère.
La vie a continué comme cela chez mes parents
pendant quelques mois. Ils se sont rendu compte
qu’ils ne pourraient pas continuer à vivre ensemble
et ils ont décidé d’aller voir le rabbin pour "qu’il les
divorce"… Le rabbin leur a expliqué à tous deux qu’il
ne pouvait pas les divorcer avant la naissance de
l’enfant ce qui prendrait encore quatre mois. Il ne
leur restait d’autre solution que d’attendre quatre
mois pendant lesquels leurs querelles n’ont jamais
cessé. À la fin de ces quatre mois pénibles, la
malheureuse Ida est née. Quand je suis venue au monde,
11 je pesais trois livres ce qui montre à quel point j’étais
déjà malheureuse quand j’étais encore dans le sein de
ma mère. Pendant deux mois, on m’a empaquetée
dans de la ouate pour me maintenir en vie. Je me
demande pourquoi on a cru bon de maintenir en vie
un enfant si malheureux. Ne vaut-il pas mieux qu’un
enfant si malheureux disparaisse aussitôt ? Ce serait
une action bien plus louable de la part des parents et
pour le bien de l’enfant. Tout de suite après ma
naissance, mes parents ont divorcé mais n’aurait-t-il
pas été préférable que je meure tout de suite…
Malheureusement je suis restée en vie et c’est à ma
mère que le rabbin a donné la garde de cette pauvre
enfant. Mon père s’était engagé à payer pour moi
chaque mois mais il n’a pas tenu sa promesse. Ma
mère n’avait pas de quoi vivre et elle a été obligée de
devenir nourrice allaitante et comme son lait était
donné à d’autres enfants j’ai naturellement été mal
nourrie et quand ma mère s’est rendu compte que si
elle continuait comme cela c’en serait fini de moi, elle
a décidé d’aller demander à mon père de donner
l’argent qu’il avait promis. Ma mère est allée trouver
mon père et lui a demandé l’argent qu’il avait
promis. Mon père a immédiatement remboursé l’argent
et il a expliqué à ma mère qu’il voulait garder
l’enfant. Il a expliqué à ma mère que comme il était
marié il élèverait aussi cet enfant. L’obscurité est
tombée sur ses yeux : elle n’était pas du tout contente
de la proposition de mon père. Elle est retournée
chez elle, elle n’avait pas d’autre solution que de me
12 donner à mon père. Je n’étais encore qu’une enfant
de quelque mois et je devais encore téter le sein mais
ma mère n’en a pas tenu compte et m’a effectivement
donnée à mon père. C’était une mère au cœur de
pierre. Mon père avait une très jeune femme,
comment pouvait-elle savoir s’occuper d’un si petit
enfant ? Ma chance a voulu que précisément au
moment où ma mère m’a amenée chez mon père se
trouvait en visite chez lui une grand-mère, la mère
de mon père. Ma mère a disparu et c’est à ce moment
que commencent mes souffrances que je n’arrive
toujours pas à comprendre. Je ne peux pas en écrire
beaucoup plus car ce que j’ai écrit jusqu’à présent
c’est la grand-mère qui me l’a raconté parce que c’est
seulement à présent que je commence à comprendre
mes souffrances. Je suis maintenant une fillette de six
ans et elle continue à me raconter : « Le jour où ta
mère t’a amenée chez ton père j’étais par hasard en
visite chez ton père et pour m’occuper de toi je suis
restée jusqu’à aujourd’hui et, ma chérie, ce que j’ai vu
te concernant, je suis incapable de le raconter. Ida tu
es déjà une petite fille de sept ans et je vois que tu
comprends déjà l’étendue de tes souffrances et
moimême je ne peux plus voir cela. Je suis tombée
malade à force de voir comme tu es traitée. S’il y a un
Dieu qu’il punisse ta belle-mère des avanies qu’elle
t’a fait subir. Quand ta mère t’a amenée chez ton père
je t’ai tout de suite prise en pitié. Tu dormais sur une
paillasse sale à même le sol, toujours transie de froid,
toujours affamée. Ma belle, ma malheureuse Ida, je
13 dois te dire que la vermine te rongeait et moi, ta
grand-mère, je ne pouvais pas te venir en aide et
quand je disais à ta belle-mère que je trouvais qu’elle
se conduisait mal avec toi elle me répondait :
Bellemère, si ça ne vous plaît pas vous n’avez qu’à
prendre la petite et rentrer chez vous, mais ne me faites
pas la leçon parce que je ne suis pas une bonne
d’enfants ! Alors, moi, ta grand-mère, il m’a fallu voir
tout ça et me taire et c’est à cause de cela que je suis
tombée malade. Voilà ce que je veux te dire, moi ta
grand-mère, ce que j’ai vu ici, les injustices qu’elle t’a
fait subir je ne le lui pardonnerai jamais, je ne pourrai
jamais écrire tout ce que j’ai vu ici et maintenant ma
chère, ma malheureuse Ida, je veux te dire qu’il faut
que tu lui obéisses et que tu acceptes tout de sa part
car si tu ne le fais pas elle est capable de te tuer parce
qu’aujourd’hui je pars, je rentre chez moi et que
vastu maintenant devenir ? Je te souhaite que Dieu te
garde, sois en bonne santé ma chère enfant. Depuis
ce jour je n’ai jamais revu ma grand-mère.
Je suis longtemps restée très triste de la disparition
de ma grand-mère et dans ma tête sont demeurées
ses recommandations d’obéir en tout à ma
bellemère. Ces mots tournaient sans arrêt dans ma tête et
j’ai fait ce que ma grand-mère m’avait recommandé
mais cela laissait ma belle-mère indifférente, elle
n’acceptait pas d’amour venant de moi, elle me
repoussait comme si j’étais née d’une pierre et je
n’avais personne à qui me confier. Nuit et jour j’avais
devant mes yeux l’image de ma grand-mère et ses
14 paroles résonnaient dans ma tête, celles qui me
racontaient les souffrances que j’avais subies toute
petite alors que je ne pouvais même pas encore les
comprendre et maintenant j’en comprenais de mieux
en mieux chaque jour l’amertume. Je travaille aussi
dur que si j’étais une personne de vingt ans alors que
je suis une enfant de huit ans seulement. Ma
bellemère a déjà six enfants et c’est moi qui dois laver leur
linge et faire le ménage et j’ai tellement travaillé dur
que ça m’a rendue infirme, je ne savais plus si j’avais
une famille ni qui j’étais, je ne savais qu’une chose,
c’est que j’avais une grand-mère et qu’elle avait
disparu et qui sait seulement si j’aurais encore le
bonheur de la revoir de mon vivant ? Il y a déjà trois
ans que je n’ai pas revu ma grand-mère je suis
incapable de décrire par quoi je suis passée durant ces
trois années. Je suis maintenant une fillette de dix
ans et ma belle-mère a maintenant sept enfants. On
m’a forcée à l’appeler Maman. Mon Dieu, que je
l’appelle Maman ! Drôle de maman, pour que les
gens ne sachent pas que c’est une belle-mère. Avec
moi cela faisait huit enfants et toute la charge des
enfants pesait sur moi seule. Je faisais le ménage,
seule je faisais la lessive et je m’occupais des sept
enfants et moi, la pauvre Ida, j’étais toute seule à
devoir m’occuper de la maison et comme cela ne
suffisait pas on me bousculait, on me frappait, on
m’insultait comme si j’étais née d’une pierre. Elle me
faisait tout le mal qu’elle pouvait et pendant ces dix
ans je n’ai jamais ressenti la moindre parcelle
15 d’amour, jamais vu un sourire. Je ne pensais qu’à une
chose qui me remplissait d’angoisse et me faisait
trembler de tout mon corps et me terrorisait. Je
pensais toujours à ma grand-mère et ses paroles
résonnaient sans cesse dans mes oreilles : « Ida, elle
est capable de te tuer ! » Je restais dans mon petit lit,
brisée de fatigue et je réfléchissais et je pleurais en
me demandant qui j’étais et je me disais une enfant
née d’une pierre, voilà ce que je suis et pas une
enfant comme les autres et je me rappelais que ma
grand-mère m’avait jadis raconté que j’avais une
mère. Mais où pouvait-elle bien être ? Ma marâtre
me disait toujours que je n’avais pas de maman et je
demandais à mon père. Il ne me donnait pas de
réponse et c’est comme cela que je passais mes
moments de repos dans mon petit lit. Je ne faisais
que me demander : Qui suis-je, qui sait si j’ai encore
une maman et est-ce mon vrai père ? Je n’en étais pas
vraiment sûre si bien que mes pensées étaient
toujours tristes et désespérées, je me demandais qui
j’étais. Je ne peux tout de même pas être un monstre.
Je dois être une enfant pareille à toutes les autres.
Comment puis-je savoir à qui m’adresser ? Cela ne
me laissait pas en repos et je me disais que j’allais
tout mettre en œuvre pour trouver qui était ma
famille. Que puis-je vous dire sinon que jour et nuit
je me demandais si j’étais une enfant comme tous les
autres enfants. L’amertume de mes souffrances me
donnait des idées amères car devant mes yeux il n’y
avait que ténèbres et dans ma vie que du mal.
Tou16 jours je me demandais à moi-même : Ma vie est-elle
vraiment aussi malheureuse que je la vois ou bien
est-ce un rêve atroce ? Cela ne peut pas être aussi
terrible que je le ressens. Mais quand je regardais
autour de moi et que je voyais comment les sept
enfants étaient cajolés, comment on leur souriait,
alors je me disais que ce n’était pas un rêve et que
j’étais de trop chez mes parents comme j’étais de trop
en ce monde. Ma vie était telle que j’ai commencé à
avoir de très mauvaises pensées à propos de ma vie
et j’ai commencé à penser. J’étais déjà une fillette de
plus de dix ans et j’avais déjà en moi d’aussi
mauvaises pensées. Je me disais que ma vie était inutile,
que ma belle-mère n’attendait qu’une chose : que je
mette fin à mes jours.
Un jour elle m’a rouée d’autant de coups que mon
petit corps avait pu en supporter. J’ai crié, j’ai pleuré
mais personne ne m’a entendue. La vie m’était
devenue complètement indifférente. Je ne souhaitais
qu’une chose, qu’elle se termine rapidement mais
l’être humain est très fort et résiste à la souffrance. La
mort ne vient pas si vite. La malheureuse Ida était
capable de supporter bien des souffrances. J’étais très
habile à les cacher. Mes souffrances m’ont rendue
plus forte. Mes nerfs étaient atteints, j’étais
complètement désespérée, amère, réduite à l’esclavage
comme si j’étais née d’une pierre, seule, abandonnée.
L’idée de subir encore une journée m’était plus que
pénible. Je n’arrête pas de penser à la manière
d’échapper à ma belle-mère et pendant que j’y
réflé17 chis j’entends sonner. Je cours à la porte j’ouvre.
Apparaît alors un homme. Il me demande s’il est
bien chez mon père. Je lui réponds : Oui Monsieur. Il
me regarde et voit que je suis en larmes. J’en ai eu
très honte et je l’ai fait entrer, je lui ai fait prendre
place et je l’ai fait asseoir. Il me demande qui je suis
et comment je m’appelle et où est mon père. Je ne
pouvais pas le regarder dans les yeux tellement
j’avais honte qu’il m’ait vue si triste en larmes et
battue par ma belle-mère, alors je ne lui ai pas
répondu mais j’ai couru jusqu’à la chambre pour
appeler mon père et je lui ai expliqué qu’il y avait un
homme qui voulait lui parler puis je me suis essuyé
le visage pour qu’on ne voie plus que j’avais pleuré et
cinq minutes ne se sont pas écoulées avant que mon
père n’entre et me dise : Ida c’est à toi que cet homme
veut parler. Et moi je reste toute interdite parce
qu’un homme veut me parler. Père, que me veut cet
homme ? Mon père voit que j’ai très peur, il me dit
que cet homme va m’expliquer des choses très
importantes : Ida, je peux te dire que tu as une mère et
que cet homme est ton oncle (beau-père), il va tout te
raconter. Quand j’ai entendu cela la joie m’a rendue
tour à tour brûlante puis glacée et j’ai couru vers mon
oncle d’un bond passionné et quand je suis entrée
dans la pièce où il était assis il s’est aussitôt levé de sa
chaise et m’a prise dans ses bras il m’a embrassée et
m’a expliqué qu’il était le mari de ma mère. Il me
tend une bague en brillants et m’explique que c’est
ma mère qui m’envoie cette bague pour que je sois
18 sûre que moi aussi j’ai une maman. Il reste à me
parler pendant plusieurs minutes et moi je ne peux
pas lui répondre, ma langue est comme paralysée, je
ne comprends pas ce qui m’arrive, je veux parler
mais c’est comme si j’étais devenue muette. Je suis
restée un instant sans bouger puis mes larmes se sont
mises à couler à flots, ma gorge s’est serrée, j’ai cru
que j’allais étouffer. J’étais très embarrassée et il
continue à me parler. Il voit que je ne réponds pas.
Que pouvait-il ressentir de l’amertume de mon cœur
ou de la façon dont je me sentais ? Tout à coup il me
dit : Maintenant je comprends tout. Il me serre dans
ses bras et m’embrasse et me dit : Ida, je vois que tu
ne peux pas me répondre, cela ne fait rien, c’est parce
que tu ne me connais pas. Je repars aujourd’hui
même à la maison retrouver ta chère maman à
Bendzin et je lui raconterai tout, comment je t’ai
trouvée en larmes et à quel point tu étais triste. Je
raconterai à ta maman que tu n’arrives pas à parler.
En entendant ces mots j’ai compris qu’il repartait
déjà alors j’ai commencé à pleurer, à crier avec tout
l’amour de mon cœur. J’ai crié : Maman, Maman, ma
chère Maman ! Je veux que tu viennes me chercher
pour me sauver ! Je me suis pendue au cou de mon
oncle et j’ai crié : Sauve-moi, aie pitié emmène-moi
avec toi ! A force de crier je suis tombée à terre. Un
peu plus tard je me suis rendu compte que j’étais
allongée dans mon lit et je me suis dit alors que tout
cela n’était qu’un rêve. Comment se fait-il que je me
retrouve dans mon lit ? En bougeant mes mains je
19 vois la bague en brillants. Mon oncle a disparu et je
n’étais pas encore tout à fait sûre que tout cela était
vrai. J’appelle mon père et je lui demande où est
l’homme qui m’a donné une bague et pourquoi
suisje dans mon lit ? Père, que s’est-il passé ? Mon père
me répond plus gentiment qu’il ne l’a jamais
fait : Ecoute mon enfant cet homme t’en a trop dit. Tu
as une maman, en cela tu peux le croire mais cet
homme veut te suborner. Tu ne dois pas croire tout
ce que cet homme raconte. Tu vois bien qu’il t’a
raconté de telles choses que tu en es tombée malade,
tu es encore trop petite pour comprendre ces choses,
tu ne connais pas cet homme. Il dit qu’il est ton
oncle, tu ne sais pas si c’est vrai, tu ne dois pas croire
un inconnu.
Je répondis à mon père : Donne-moi l’adresse de
ma mère, je vais lui écrire, comme ça je saurai si cet
homme veut me suborner. Mon père m’a répondu
qu’avant de partir il a dit qu’il reviendrait : A ce
moment-là, tu pourras lui demander l’adresse parce
que moi je ne peux pas te donner cette adresse car je
ne l’ai pas.
Quand j’ai entendu ces paroles j’ai été très
heureuse et je me suis réjouie d’apprendre que mon
oncle allait revenir et qu’il m’arracherait à ma
bellemère et que je repartirai avec lui voir ma chère
maman et je m’imagine que je serai la plus heureuse
du monde. Je me représente comme il doit être bon
de compter pour une mère et de ressentir l’amour
d’une mère, chose que je n’ai encore jamais ressentie
20 dans ma vie, que ma mère m’embrasse et me serre
contre son cœur et que moi je puisse embrasser ma
mère et rattraper les dix années, cela doit être la
chose la plus enviable pour une enfant et pour sa
mère. Mais je vois aussi que tout cela n’est que le
fruit d’une imagination trompeuse et je m’inquiète.
Cette imagination rend mes nerfs malades, mes
souffrances ne diminuent pas. Ma seule consolation
est d’attendre le retour de mon oncle, c’est là que je
saurai ce que j’ai à faire, il n’y a que lui qui puisse me
délivrer de mes profondes souffrances mais il tarde à
venir. Chaque jour qui passe compte pour moi
comme une année, alors je me demande s’il est
réellement mon oncle et je me dis : Pourquoi est-ce
un oncle qui est venu et pourquoi n’est-ce pas ma
mère ? Cette question me vrille le cerveau, je ne sais
plus quoi penser. Je me demande si mon père n’avait
pas raison quand il me disait que je ne devais pas
croire qu’il était mon oncle. Il se peut que mon père
ait raison mais sans savoir s’il était mon oncle ou pas
j’étais de bonne humeur et je comptais les jours et les
semaines dans l’espoir de le voir arriver. L’hiver était
particulièrement glacial tandis que j’attendais mon
oncle le froid était terrible et chez mes parents il n’y
avait pas de charbon à la maison, il y avait les sept
enfants et ma belle-mère et personne ne voulait aller
chercher du charbon. Ma marâtre me crie :
Dépêchetoi d’aller chez Moyshè pour lui dire d’amener un
boisseau de charbon ! Je tremblais de froid et de peur
qu’elle ne me frappe mais je me rappelai ce que ma
21 grand-mère m’avait dit : Ida, obéis-lui, n’oublie pas
qu’elle est capable de te tuer ! Pauvre de moi, j’étais à
peine vêtue, les pieds nus et malgré cela j’ai couru
comme une malheureuse puis je suis rentrée à la
maison dire à ma belle-mère qu’il allait bientôt
arriver avec le charbon. J’explique à ma belle-mère
que je ne peux plus remuer les doigts et que je ne
peux plus bouger. Alors elle me couvre d’insultes en
me disant que je fais la délicate, tu parles la délicate !
Elle continue à m’injurier et moi je crois que je vais
mourir, mes dents s’entrechoquent à cause du froid
et elle, elle n’arrête pas de crier et moi je m’écroule à
moitié morte dans la chambre. Les sept enfants se
mettent alors à hurler. On veut me relever et
m’étendre sur le lit alors j’ai recommencé à crier,
j’avais de telles douleurs dans tout le corps que je
croyais que j’allais mourir sur place. Mes cris de
douleur étaient si forts que tous les habitants de la
maison sont accourus et je leur crie ce qui m’est
arrivé. Il fallait que je me relève, alors les gens se sont
mis à plusieurs pour me redresser. Je m’écrie : Mon
Dieu, pourquoi suis-je si malheureuse ? Il n’y a qu’à
moi que toutes ces misères arrivent ! Voilà de
nouvelles misères qui s’accumulent sur ma vie. Mes cris
sont probablement parvenus jusqu’au ciel mais Dieu
ne m’a pas entendue, je l’ai prié pour qu’il allège mes
souffrances, ma douleur est devenue insupportable
ou bien alors mon Dieu, prends moi la vie ce sera la
meilleure solution qui me guérira de tous mes maux
car je n’ai pas la force de supporter tout cela ! J’ai crié
22 comme cela un jour et une nuit, le lendemain mon
père a décidé de faire venir un docteur.
Le docteur a trouvé que je souffrais d’un sévère
refroidissement du corps tout entier, il pense que ce
sont des rhumatismes et que c’est très difficile à
soigner en hiver. Il prescrit que trois fois par jour il
faut me frictionner tout le corps avec du pur jus de
raifort et tout de suite après m’avoir frictionnée il
faut m’appliquer des compresses sèches et très
chaudes. Impossible de décrire mes cruelles
douleurs : Le jus de raifort et les compresses brûlantes,
c’est comme ajouter du feu sur du feu. Je ne pouvais
pas bouger, je n’arrêtais pas de crier que je ne
pouvais pas le supporter, que je préférais mourir, ce
serait pour moi mieux que de supporter pareilles
souffrances, comment pourrais-je supporter trois fois
par jour des frictions de jus de raifort à même la peau
qui à elles seules me brûlent le corps et qu’en plus on
y ajoute des compresses sèches et brûlantes ? Mon
Dieu, je ne le supporterai pas, mes douleurs sont trop
fortes, donne-moi la force. J’ai crié : Je ne veux plus
vivre, je ne veux plus souffrir autant, je ne peux plus
supporter tout cela, je brûle ! J’ai l’habitude de
souffrir toutes sortes de maux et tous ces maux j’ai pu les
supporter mais ces douleurs-là, Dieu sait que je ne
pourrai pas les supporter, j’ai l’impression que mon
corps tout entier est brûlé et je suis sûre que je vais
rester infirme. Si je reste infirme alors à quoi bon
vivre, il vaudrait mieux que Dieu me prenne, je
serais ainsi délivrée de toutes mes souffrances parce
23 que pour une enfant de dix ans comme moi c’est
impossible d’en supporter autant. Si au moins il y
avait des personnes qui puissent me convaincre de
ne pas toujours avoir les mêmes idées noires alors
mes souffrances seraient allégées et je pourrais les
oublier mais où trouver ces personnes, moi qui suis
si seule et abandonnée, misérable et qui dois toujours
souffrir. J’ai souffert ainsi pendant quatre mois et
pendant ces quatre mois je n’ai pas pu manger mais
je restais alitée à réfléchir aux moyens de mettre fin à
mes jours car j’en avais assez de la vie car aussi jeune
que je sois j’avais toujours vécu dans la souffrance et
je ne voulais pas souffrir davantage. Le cinquième
mois j’ai ressenti une légère amélioration et j’ai eu
comme une sensation de faim, pas une faim pour du
pain mais une envie pour un concombre mariné. De
ma voix affaiblie j’appelle ma belle-mère et je lui
explique que l’appétit m’est venu d’un aliment aigre
c’est à dire un petit concombre. Elle m’écoute puis
retourne dans sa cuisine et moi je suis certaine qu’elle
est déjà partie acheter le concombre et je salive déjà à
l’avance mais elle revient une heure après et me dit :
Je n’ai pas le temps d’aller acheter des concombres, tu
pourras aussi bien manger du pain si tu as de
l’appétit ! Et en effet elle me tend du pain avec du
beurre. Alors, de mes doigts tremblants j’ai attrapé le
pain et j’ai commencé à manger. Je n’avais même pas
la force de mordre et de mastiquer après cinq mois
sans manger on peut imaginer à quel point j’étais
affaiblie et que ce n’était pas du pain qu’il me fallait.
24 Mon cœur était plein de tourment le pain ne voulait
pas "descendre", je l’ai arrosé de mes larmes amères.
Quelle dures souffrances ! Ida a été véritablement
forte comme un roc dans ses tourments et malgré
tout ce que j’avais subi j’ai encore eu la force de me
lever. C’était un Vendredi le jour où j’ai quitté mon lit
pour la première fois depuis cinq mois j’étais encore
si faible quand j’ai commencé à faire quelques pas j’ai
eu des vertiges j’ai dû tout de suite me rasseoir, je
n’étais pas encore en état de marcher, j’avais encore
besoin de soins et qui y avait-il pour me donner ces
soins : Une marâtre ! J’étais bien malheureuse et j’ai
dû passer la moitié de ce Vendredi assise sur mon
petit lit et chez nous tous les Vendredi règne dans la
maison la bonne odeur répandue par le poisson, le
bon bouillon et le "tsimès" et ainsi de suite et cela me
donne faim j’en avais l’eau à la bouche si bien que j’ai
été forcée d’appeler ma belle-mère pour lui
demander de me donner quelque chose à manger. Au bout
de plusieurs minutes elle me répondit : Tu peux
encore attendre un peu. Et moi, la pauvre Ida, je n’en
attendais pas moins d’elle. Il s’est passé encore une
heure et j’ai pensé m’évanouir tant j’avais faim et
tellement j’étais faible et elle ne me donne toujours
rien à manger. Je l’appelle une deuxième fois : aie
pitié de moi, si tu ne me donnes rien à manger
maintenant je vais m’évanouir sur place. L’angoisse
me parcourt tout le corps à cause de la faim et de la
faiblesse. Après un moment elle vient me voir et me
dit : Tu ne peux plus attendre ? Cela ne fait rien, tu
25 ne vas pas en mourir si tu attends encore un peu.
Deux heures plus tard, malgré ma faiblesse, moi, la
pauvre Ida, je me suis écriée : Si tu ne me donnes pas
vite à manger, quand le père rentrera je lui raconterai
tout. Alors elle arrive avec une assiette de "tsimès" et
me dit : Tiens, mange et que ça t’étouffe ! J’ai pris
l’assiette de mes doigts tremblants et je me suis mise
à manger et en mangeant je me demande en quoi
aije mérité qu’on me souhaite que je m’étouffe, mes
tourments ne sont-ils pas suffisants comme cela, mes
souffrances ne sont-elles pas assez pénibles pour
qu’elle me souhaite une chose pareille ? La tête a
commencé à me tourner et la cuillère de tsimès m’est
restée dans la gorge et j’ai senti que je ne pouvais
plus garder la tête droite. La cuillère de tsimès m’est
tombée des mains et je suis tombée du petit lit. Une
heure plus tard je me rends compte que je suis
étendue sur un lit et que la chambre est pleine de
monde, une femme se tient à côté de moi me caresse
et me demande si je vais mieux. Je regarde son visage
et je vois qu’elle pleure. Je regarde tous les gens.
Qu’ils pleurent tous ! Mon père pleure, ma
bellemère pleure. Je prends peur et je me demande ce qui
m’est arrivé car je ne veux pas mourir maintenant.
Mon Dieu ! Un frisson me parcourt le corps et je me
suis mise à crier : Maman, je voudrais te voir avant
de mourir, mon Dieu ne me prends pas encore, je
veux ma maman. Papa, Papa, vite fais vite venir ma
chère maman, je ne veux pas mourir et tous ces gens
qui pensaient que j’allais mourir maintenant ! On a
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