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Les communautés ecclésiales de base au Brésil

De
250 pages
Les Communautés ecclésiales de base (Ceb) au Brésil sont nées dans une des périodes les plus fécondes du catholicisme latino-américain (autour du concile Vatican II). L'ouvrage aborde les racines historiques des Ceb qui furent à l'origine de l'émergence d'une série de mouvements sociaux jouant un rôle important dans les luttes socio-politiques à l'intérieur de la société brésilienne. Les Ceb sont devenues un modèle alternatif où les laïcs deviennent les protagonistes de l'action de l'Eglise. Voici un exemple d'interaction entre religion et société.
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Les Communautés ecclésiales de base au Brésil

Religion et Sciences Humaines Fondée par François Houtart et Jean Remy Dirigée par Vassilis Saroglou
Dans les sociétés contemporaines, les phénomènes religieux sont remis en valeur, sous des formes très diverses, et sont reconnus aujourd'hui comme des faits sociaux significatifs. Les ouvrages publiés dans cette collection sont des travaux de sciences humaines analysant les faits religieux, dans les domaines de la sociologie, de la psychologie, de l'histoire, du droit ou de l'anthropologie. Il s'agit d'analyser les faits religieux soit de manière transversale soit en lien avec une tradition ou une forme de religion spécifique (notamment Christianisme, Islam, Judaïsme, Bouddhisme, nouveaux mouvements religieux).
Comité éditorial: Roland Campiche (Lausanne, Suisse), Jos Corveleyn (Leuven, Belgique), Michel Despland (Montréal, Canada), Nicolas Guillet (Cergy-Pontoise, France), François Houtart (Louvain-la-Neuve, Belgique), Claude Langlois (EPHE, Paris, France), Albert Piette (Paris VIII, France), Jean Remy (Louvain-la-Neuve, Belguqie), Patrick Vandermeersh (Groningen, Pays-Bas).

Déjà parus Nicolas de BREMOND D'ARS, Dieu aime-t-ill 'argent, 2005. Guy de LONGEAUX, Christianisme et laïcité, défi pour l'école catholique. Enquête en Région parisienne, 2005. Thierry MATHE, Le bouddhisme des Français, 2004. Roberto CIPRIANI, Manuel de sociologie de la religion, 2004. Stefan BRA TOSIN, La nouthésie par la poésie: médiations des croyances chrétiennes, 2004. Yves CARRIER, Le discours homilétique de Monseigneur Oscar A. Romero: les exigences historiques du SalutLibération, 2004. J. LE CORRE, La tentation païenne, 2004. P. BARBEY, Les témoins de Jéhovah pour un christianisme original, 2003 Louis PEROUAS, L'Eglise au prisme de I 'histoire, 2003 Comparatisme et christianisme. Questions d 'histoire et de méthode, Michel DESPLAND, 2002. Jean-Marc MOSCHETT A, Jésus, fils de Joseph, 2002. Fritz FONTUS, Les églises protestantes en Haiti,

Maurilio Alves Rodrigues

Les Communautés ecclésiales de base au Brésil
Genèse, structure et fonctions

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www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01593-X EAN : 9782296015937

Introduction générale

Dans leur introduction à Faire l 'histoire: Nouveaux problèmes, Jacques Le Goff et Pierre Nora tiennent que l'histoire ne surplombe pas les situations concrètesl. Cette conception de l'histoire en devenir empêche toute position absolue et nous invite à « faire» l'histoire plutôt qu'à« subir» les événements. Dominique Julia développe la même ligne de réflexion dans le domaine de l'histoire religieuse2. Puisque, comme le dit Alphonse Dupront, « le comportement religieux exprime l'humain dans sa plus haute et plus énergétique mesure », et qu'il le fait avec une considérable densité humaine et temporelle, les phénomènes religieux font partie intégrante du champ de l'histoire et des autres sciences sociales3. En nous situant dans cette mouvance, nous ne prendrons pas seulement en considération l'aspect interne des faits ecclésiastiques, mais nous privilégierons ses relations avec l'organisation sociale. Notre optique s'est encore renforcée suite à la lecture de la trilogie A formaçào da classe operaria inglesa de Edward. P. Thompson4. Cet auteur présente la genèse de la classe ouvrière anglaise à la fin du ISe et au début du 1ge siècle. Il souligne le rôle des mouvements religieux, notamment du courant guidé par John Wesley, à l'origine de l'Eglise méthodiste. Parmi les « pauvres du Christ », la dissidence religieuse a toujours conservé un radicalisme politique. Même s'il s'est parfois endormi dans des moments de quiétisme politique, il serait prêt à se réveiller quand le contexte social deviendrait favorable. Dans l'histoire brésilienne aussi, nous pouvons suivre la trajectoire de plusieurs groupes religieux qui ont échappé au contrôle des couronnes ou de la hiérarchie catholique. Citons, en guise d'exemples, certains groupes de missionnaires jésuites au Brésil, étudiés par Edouard Hoornaert, les traditions religieuses d'origine africaine, selon Roger Bastide, le mouvement du Padre Cicero de Juazeiro, approché par Ralph Della Cava, le messianisme de Antonio

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LE GOFF, J. et NORA, P., Faire l'histoire.' Nouveaux problèmes, Paris, Gallimard, 1974, p. 10. JULIA, D., La religion.' Histoire religieuse, in Faire l 'Histoire.' nouvelles approches, Paris, Gallimard, 1974, p. 137 s. DUPRONT, A., La religion.' Anthropologie religieuse, in Faire l 'Histoire.' nouvelles approches, op. cit., p. 105. THOMPSON, E. P., The Making of the English Working Class, 1963, 1968. Traduction portugaise: A formaçào da classe operaria inglesa, Rio de Janeiro, Paz e Terra, vol. 1 1987, vol. II 1988, vol. III 1989.

Le rôle social et religieux des communautés ecclésiales de base au Brésil

Conselheiro et des Noires de Canudos, traités par Nogueira, ainsi que les secteurs engagés dans la politique, décrits par Scott Mainwaring5. Tout au long de notre travail au sein de l'Eglise brésilienne, des questions sont nées, touchant notamment à la planification de l'action et à l'organisation communautaire. Ces questions nous ont rapproché de la perspective de l'histoire immédiate ou de l'histoire du présent, que Jacques Le Goff et Pierre Nora considèrent comme «la plus grave provocation posée à l'histoire traditionnelle »6. Cette nouvelle approche de l'histoire rend possible une étude sérieuse de développements récents de la vie de l'Eglise du Brésil. Un tournant apparaît au sein de celle-ci au milieu du 2üe siècle. Des intuitions nouvelles ont engendré une façon originale de vivre la foi, en prise directe avec la réalité quotidienne marquée par l'extrême inégalité socio-économique. Un regard neuf sur cette problématique nous semble nécessaire. La question des acteurs privilégiés de ce nouveau segment de l'histoire de l'Eglise catholique brésilienne mérite un examen approfondi. Les écrivains de l'histoire officielle ont généralement relégué aux oubliettes les protagonistes dépourvus d'autorité. Parmi ces exclus se trouvent les laïcs des milieux populaires? Jusqu'au 1ge siècle, l'influence du clergé dans la religion vécue était minimale sinon nulle, sauf dans les villes principales et les régions les plus riches. Des personnages comme le beato, le ermitao ou le sacristao, les irmandades et les confrarias ont laissé des traces considérables dans l'histoire religieuse du pays. Des historiens ont déjà publié plusieurs études qui touchent à cet aspect du catholicisme colonial brésiliens. Après un temps de contrôle de l'action des laïcs par la hiérarchie, la période en question marque une nouvelle étape. Ce sont maintenant les organisations de laïcs qui bouleversent les rapports entre Eglise et société, spécialement l'Action Catholique et les mouvements qui ont suivi son intuition. Il semble que, pour la
5 HOORNAERT, E., Historia da Igreja no Brasil, Cadernos do CEAS, na 100, Salvador, 1985, p. 68 s. ; BASTIDE, R., Les religions africaines au Brésil, contribution à une sociologie des interpénétrations de civilisation, Paris, PUF, 1995 ; DELLA CAVA, R., Milagre em Juazeiro, Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1976; NOGUEIRA, A., Antonio Conselheiro et Canudos, Sào Paulo, Cia. Editora Nacional, 1974 ; MAINWARING, S., Igreja Catolica e politica no Brasil: 1916-1985, Sào Paulo, Brasiliense, 1989. LE GOFF, 1. et NORA, P., op. cit., p. I I. La définition du terme « laïc» au sein de l'Eglise, selon les périodes historiques, se trouve

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dans: PIERRARD,P., Les laïcs dans l'Eglise de France (XIX' - XX" siècle), Paris, Les Editions Ouvrières, 1988. Pour un aperçu de la question des laïcs dans l'Eglise latinoaméricaine, voir GROOTAERS, 1., Les laïcs dans l'Eglise d'Amérique latine, in Pro Mundi Vita, n° 110/3, 1987, p. 4-11. HOORNAERT, E. et alii, Historia da Igreja no Brasil, Petr6polis, Vozes, 1980; MONTEIRO, D. T., Os errantes do nova século, Sào Paulo, Duas Cidades, 1974; BEOZZO, 1. O., Irmandades, santuarios, capelinhas de beira de estrada, in Revista eclesiastica brasileira (REB) 37 (148), 1977.

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Introduction générale

première fois, certains prélats aient reconnu la prééminence des laïcs. Voici le témoignage d'un évêque à ce propos: «Nous avons une gratitude énorme pour l'Action Catholique. Elle a été notre séminaire, notre noviciat. Elle a formé quelques-uns de nos meilleurs militants. Elle a préparé le Concile (Vatican II)9... » Les études concernant la présence des laïcs dans la vie de l'Eglise et de la société brésilienne se basent sur les archives publiques disponibles, universitaires et ecclésiastiques. Certaines publications sont également importantes, notamment la Revista Eclesiastica Brasi/eira (REB), le Serviço de Documentaçêio (SEDGC), la Documentation catholique et les Cadernos do Centro de estatfstica religiosa et invetigaçoes sociais (CERfS). Les évolutions du catholicisme brésilien sont liées aux grandes transformations du catholicisme mondial. Dans le parcours de l'Eglise brésilienne, les traces de divers courants théologiques venant d'Europe sont repérables. L'Eglise brésilienne ne jouissait d'ailleurs pas d'une grande liberté. En effet, elle a d'abord été soumise, pendant presque quatre siècles, au régime du patronage royal de la couronne portugaise, puis de l'empire brésilien qui interdisait le libre débat théologiquelO. Par après, elle a été soumise aux volontés de romanisation de la part de la hiérarchie ecclésiale. En effet, suite à l'expulsion des jésuites en 1759, il ne se trouvait plus personne dans la colonie pour s'occuper de la « purification» de la foi et promouvoir la doctrine catholique. Ceci explique la pénétration tardive du concile de Trente et de son projet de ContreRéformell. Loin des assauts du protestantisme, l'Amérique latine - et plus particulièrement le Brésil - était vue comme une terre d'avenir pour l'Eglise, à condition toutefois de rendre le catholicisme brésilien plus orthodoxe. Le pontificat de Pie IX (1846-1878) inaugure ainsi un vigoureux effort de romanisation de l'Eglise brésilienne. C'était une époque d'opposition à l'autorité centrale de l'EgliseI2. La montée du libéralisme en Europe commençait à avoir des échos importants au Brésil. Certains membres du clergé, notamment l'abbé Feij6, devenu régent de l'empire, et Mgr Joaquim Manoel Gonçalves de Andrade, étaient partisans des Lumières françaises et du modernisme, ce qui représentait une menace pour la conception ultramontaine de Romel3. La fermeté du patronage impérial posait en outre toutes sortes de difficultés à l'action du Saint-Siège au Brésil.
9 10 II 12 CÂMARA, H., in BROUCKER, J. Les conversions d'un évêque, Paris, Seuil, 1977, p. 108. HOORNAERT, E., et al., Historia da Igreja no Brasil, op. cit., p. 34-41. BENNASSAR. B. et MARIN, R., Histoire du Brésil, Paris, Fayard, p. 439. Claude Langlois analyse le phénomène dans la France du 19èmesiècle. Cf. DEFOIS, G., LANGLOIS, CI., et HOLSTEIN, H., Le pouvoir dans l'Eglise, Paris, Cerf / Desclée, 1973, p. 61-112. 13 WERNET, A., A Igreja Paulista no século XIX, Sao Paulo, Atica, 1987. 7

Le rôle social et religieux des communautés ecclésiales de base au Brésil

Léon XIII (1878-1903) et Pie X (1903-1914) suivront la même politique de romanisation que Pie IX, en recourant à la création de nouveaux diocèses et surtout à l'expérience des ordres religieuxl4. Une théologie basée sur les principes thomistes, de caractère doctrinaire et centralisateur, constituera la toile de fond des propositions faites aux laïcs, que ce soit au niveau spirituel ou temporeps. Les autorités romaines se sont efforcées de réorganiser la formation des séminaristes selon ce modèlel6. Au milieu du 20èmesiècle, des théologiens européens ont interprété et approfondi les nouvelles problématiques nées de l'engagement de laïcs au sein d'organisations ecclésiales, principalement de l'Action Catholique spécialisée, laquelle s'est structurée selon le modèle belge et français. Yves Congar, Gérard Philips, Marie-Dominique Chenu, Karl Rahner font partie d'une génération de théologiens particulièrement sensibles aux signes des temps, lesquels se manifestent largement dans la pratique des laïcs. Les nouvelles positions théologiques, plus participatives et pastorales, ont contribué à l'émergence du concile Vatican II, malgré la réticence de la curie romaine et de la majorité des évêquesl7. Le climat était favorable à la prise en compte des réalités sociales, et les expériences des chrétiens insérés dans les luttes sociales ont favorisé, à la fin des années 60, la systématisation de la théologie de la libération et l'expansion des Communautés ecclésiales de base (CEB), au Brésil et ailleurs. C'est un thème très intéressant du point de vue de son extension et de sa profondeur. La première partie de notre travail étudiera les aspects principaux de ce tournant au sein du catholicisme contemporain et sa concrétisation dans un phénomène précis, les CEB. Les enjeux liés au changement du rôle des laïcs nous aideront à comprendre la genèse historique des CEB. Après un parcours déjà trentenaire, arrosé de sueur et de sang, les partisans de la théologie de la libération et les membres des CEB ont créé un nouveau style d'Eglise, que Michael L6wy appelle« christianisme de la libération »18. De nos jours, eu égard à la majorité des opinions véhiculées dans la presse, il semble que ces gens ne trouvent plus la même pénétration auprès des groupes
14 Entre 1880 et 1920 le pays recevra 134 congrégations religieuses. De la France arriveront notamment Il congrégations masculines et 29 féminines. ln BENNASSAR. B. et MARIN, R., Histoire du Brésil, op. cit., p. 440-446. 15 Pour ce qui concerne la romanisation du catholicisme brésilien, voir OLIVEIRA, P.R., Religiào e dominaçào de classe, Petr6polis, Vozes, 1985. 16 OLIVEIRA, P. A. R., Catholicisme populaire et hégémonie bourgeoise au Brésil, in Archives de Sc. Soc. des Religions, 47 (1), 1979, p. 70. 17 LAMBERIGTS, M. et SOETENS, C., A la veille du concile Vatican Il, Leuven, BFG, 1992, p. 24 s. 18 LOWY, M., La Guerre des Dieux, Paris, Félin, 1998, p. 54. 8

Introduction générale

populaires. Une nouvelle façon de vivre la religion, plus individualiste, serait en train de s'installer. Cette nouvelle période mérite une réflexion poussée. Avec Marc Maesschalck nous pouvons nous demander si une nouvelle Eglise traditionaliste, bien adaptée au monde postmoderne, n'a pas pris la relève des secteurs plus progressistes 19. Les approches sociologiques nous montreront que le mot "laïc" n'est pas synonyme du mot "populaire". Historiquement, c'est la classe moyenne qui est la mieux placée pour prendre en mains des activités autrefois monopolisées par le clergé. Les CEB présentent cependant un profil nettement populaire. Reste la question de savoir comment assurer une présence active des chrétiens de la base. En certains moments de l'histoire récente du catholicisme brésilien, l'institution a choisi d'établir un partenariat avec les groupes des classes moyennes. La question d'une possible "récupération" des mouvements de laïcs par la hiérarchie catholique n'est pas négligeable. Mais d'autres attitudes peuvent avoir reconnu la contribution spécifique et indispensable des laïcs dans une institution qui se présente comme porteuse d'un projet communautaire. Ces questions doivent être confrontées aux faits et aux documents. La deuxième partie de notre travail étudiera le phénomène des CEB et son rayonnement. Pour ce faire, nous adopterons une démarche inductive. A cette fin, il faut disposer d'un corpus documentaire adéquat. Or il n'existe pas de forte tradition de conservation des documents au Brésil. Sous le régime militaire, la censure officielle recherchait dans les archives et les bureaux particuliers tous les documents considérés comme dangereux pour la "sécurité nationale". Dans ce climat d'insécurité, plusieurs organisations populaires n'ont pas jugé prudent de laisser des traces écrites de leurs activités, ce qui rend difficile le travail des historiens. Des dossiers intéressants n'en subsistent pas moins. En ce qui concerne notre travail, les documents issus des rencontres des communautés ecclésiales de base, les « interecclésiales », sont une source historique importante. Plusieurs travaux sérieux sur les CEB existent, que ce soit en Amérique latine ou dans d'autres régions du monde20. Il manque cependant encore une analyse en profondeur des enjeux historiques de ces rencontres, lesquelles ont démarré en
19 MAESSCHALK, M., Pour une éthique des convictions, Bruxelles, FUSL, 1994, p. 65. 20 Par exemple: RUIZ, C. B., A força transformadora social e simb6lica das CEB, Petr6polis, Vozes, 1997; WEBER, F., Gewagte Inku/turation. Basisgemeiden in Brasilien., Mainz, Matthias-Grünewald-Verlag, 1996; LESBAUPIN, I. A., Mouvement populaire, Eglise catholique et politique au Brésil: l'apport des communautés ecclésiales urbaines de base aux mouvements populaires, thèse de doctorat, Toulouse, 1987; GALDAMEZ, P., Faith of People. The Story of a Christian Community in El Salvador, New York, Orbis Books, 1986 ; COOK, G., Latin American Base Ecclesial Communities in Protestant Perspective, New York, Maryknoll-Orbis Books, 1985 ; ZENTENO, A., Las CEB en Mexico, Mexique, Centre Montesinos, 1983. 9

Le rôle social et religieux des communautés ecclésiales de base au Erésil

1975 et ont eu lieu pour la dixième fois en juillet 2000. Les documents les plus importants ont été en grande partie publiés dans le Service de documentation (SEDGe) et dans la Revue ecclésiastique brésilienne (REB). Les rapports émanant directement de la base ont été publiés jusqu'à la cinquième rencontre. Ces sources fournissent les données principales de notre analyse de contenu. Cette démarche d'analyse de contenu nous permettra de cerner au mieux la réalité vécue au sein des CEB. Ces données nous permettront un regard nouveau sur l'action des laïcs au Brésil. De ces récits se dégage une force du témoignage chrétien qui fait défaut ailleurs. Une nouvelle manière d'établir les rapports interpersonnels consacre les liens horizontaux et démocratiques, d'où naîtra une nouvelle conception de l'autorité et du pouvoir au sein de l'Eglise. Si les CEB n'ont pas voulu de rapports basés sur le pouvoir, selon la pratique courante, cela ne signifie nullement qu'elles n'ont pas eu l'occasion de faire entendre leur voix au sein de l'Eglise et de la société. Les CEB ont d'ailleurs adressé des messages aux plus hauts dignitaires civils et ecclésiastiques. L'originalité de ces pratiques répandues au Brésil, pays qui rassemble le plus grand nombre de catholiques au monde, est loin de n'intéresser que ce seul pays. Il suffit d'en souligner, comme nous le ferons, les répercussions continentales voire mondiales. La troisième partie dégagera les diverses prises de position de la hiérarchie catholique vis-à-vis des communautés ecclésiales de base. Quelques évêques ont même pris la décision d'organiser tout leur diocèse à partir des CEB, sans prévoir l'installation juridique d'aucune paroisse21. D'autres évêques ont, d'une façon plus nuancée, tenté de faire des CEB un lieu privilégié de formation des laïcs, afin que ceux-ci puissent participer à l'animation voire à la coordination de l'action pastorale de l'Eglise22. Malgré ces prises de position étonnantes, le pouvoir reste toujours, au niveau juridique, monopole de la hiérarchie ecclésiastique. Les évêques ne sont pas obligés de suivre les décisions des assemblées diocésaines et d'autres organes participatifs. C'est le Code de droit canonique qui leur assure cette autorité absolue23. Un changement inattendu à la tête d'un diocèse peut influencer fortement le développement des CEB d'une Eglise particulière. Nous pourrons dès lors nous demander si un renforcement du pouvoir épiscopal ne succède pas à une phase de valorisation du rôle des laïcs. Les documents retenus nous offriront certains éléments de réponse.
21 C'est le cas de Mgr Pedro Casaldaliga, décrit par OLIVEIRA, Pedro A.R. de, Reforçando a rede de uma Igreja missionaria .' uma avaliaçào pastoral da Prelazia de Sào Félix do Araguaia, Silo Paulo, Loyola, 1997. 22 LESBAUPIN, I., CEE. Poder e participaçào na Igreja, in As CEE em questào, Silo Paulo, Paulinas, 1997, p. 105-115. 23 Code de droit canonique annoté, can. na 381, 391, Paris, Cerf, Bourges, Tardy, 1989. la

Introduction générale

Nous essayerons enfin de dresser un bilan des CEB. Nos considérations seront basées sur les données rassemblées lors de la première enquête sur le plan national sur les communautés catholiques. Cette initiative conjointe du Centre de statistiques religieuses et d'investigations sociales (C.E.R.LS.) et de l'Institut d'étude de la religion (LS.E.R.) nous permettra de mieux connaître les aspects internes et les articulations externes des CEB24. Parvenus à ce stade, nous pourrons répondre à la question suivante: peut-on envisager une Eglise de CEB ? Dans nos conclusions, nous réfléchirons aux interpénétrations possibles entre les CEB, un phénomène localisé dans le temps et dans l'espace, et l'Eglise, cette institution deux fois millénaire.

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VALLE, R. et PITTA M., Comunidades eclesiais cat6/icas
Brasil, Petr6poIis, V ozes, I994.

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Il

PREMIÈRE PARTIE

Le tournant

vers le renouveau

de l'Eglise catholique

Introduction

L'étude des communautés ecclésiales de base au Brésil nous met en contact avec une pluralité de faits historiques, de milieux et d'acteurs sociaux. Au-delà d'une approche événementielle, ce phénomène mérite une prise en considération de structures plus anciennes et plus complexes. Plusieurs facteurs en effet ont été favorables à des expériences innovatrices liées à la pratique religieuse. Dans le contexte immédiat, les principaux tenaient d'une part à la situation de l'Eglise catholique dans son ensemble, d'autre part à la réalité locale. Il faut tout d'abord souligner que les années qui précèdent et qui suivent Vatican II représentent une des périodes le plus fécondes du 2üe siècle quant au débat des idées et aux pratiques religieuses. La longue page de l'histoire du catholicisme marquée par la Contre-réforme s'achevait. Quelques grands courants de rénovation façonnaient une Eglise "solidaire avec le genre humain et son histoire" (GS 1). A titre d'exemple, nous pouvons mentionner les mouvements nés en Europe qui ont eu le plus de répercussion en Amérique latine: le mouvement biblique, le mouvement liturgique, la rénovation théologique de l'ecclésiologie, la rénovation de la doctrine sociale de l'Eglise, la mystique de la pauvreté25. Outre les tensions compréhensibles au sein d'une institution bimillénaire, les défis planétaires chaque fois plus complexes pénétraient à l'intérieur de l'Eglise, exigeant la mise sur pied d'un concile. L'Amérique latine - et surtout le Brésil - suivait de près cette évolution26. Dans cette partie du monde, les problèmes sociaux de toutes sortes prenaient des proportions alarmantes, interpellant surtout les secteurs du catholicisme les plus insérés dans le processus en cours d'aggiornamento. Ce contexte met en lumière que l'éclosion de mouvements sensibles à la transformation sociale à partir des exigences de la foi - dont les CEB -, n'est pas l'œuvre du hasard.

Pour une vision plus complète des mouvements de rénovation du 20émesiècle voir: CODINA, V., El Vaticano Il: claves de interpretacion. ln Sal Terrae (4), 247, 1983 ; BOTTE, B., 0 movimento litûrgico, Sêio Paulo, Paulinas, 1978; AUBERT, R., Le demi-siècle qui a préparé Vatican 11, in Nouvelle histoire de l'Eglise, vol. 5, Paris, Seuil, 1975, p. 583-691 ; ColI. Mysterium Salutis, IV/2, p. 52 s. et 92 s. et IV/6, p. 73 s., Petr6polis, Vozes, 1975 ; GEFFRE, C.-J., Les courants actuels de la recherche en théologie, supplément de la Vie Spirituelle (80), 13, 1967; RAHNER, K., Um começo de renovaçêio, Sao Paulo, Herder, 1966 ; CONGAR, Y., et al., Eglise et pauvreté, Paris, 1965. 26 SILVA, J. A., 0 movimento litûrgico no Brasil estudo historico, Petr6polis, Vozes, 1983 ; LIBANIO, J. B., As grandes rupturas socio-culturais e eclesiais, Petr6polis, Vozes - CRB, 1980; GORGULHO, L. B., Movimento b£blico. Fato antigo e moderno, Petr6polis, Vozes, 1965.

25

Le tournant vers le renouveau de l'Eglise catholique

Les racines historiques des CEB sont multiples. Elles sont ancrées dans un réseau de pratiques qui, tout en présentant des différences structurelles, sont similaires quant à leur contenu. Parmi elles, l'Action Catholique et le Mouvement d'Education de Base ont eu un rôle prépondérant. Plusieurs documents font cependant aussi allusion à d'autres sources, ce qui montre la capacité des CEB à transformer en action concrète une série d'expériences qui reflétaient une tendance populaire. Ce dynamisme se poursuit. A leur tour, les CEB ont inspiré des groupes sociaux jouant un rôle important dans la lutte pour de meilleures conditions de vie. A ce point de la recherche, nous pourrons déjà dégager les éléments qui nous permettront de discerner un "fil laïc et populaire" tout au long de ces pratiques nouvelles. La participation de membres de la hiérarchie, de théologiens et d'autres experts est certes facilement repérable, mais l'action des CEB est particulièrement intéressante dans la mesure où elle donne un rôle essentiel et la possibilité d'interaction sociale aux laïcs des classes populaires. La prise en compte de l'histoire de ces communautés nous met en contact avec une tradition primordiale souvent délaissée dans l'historiographie religieuse brésilienne27. Comme souvent dans l'histoire, les braises conservées soigneusement dans les cultures populaires peuvent, quand les conditions se montrent favorables, vite prendre feu et déclencher tout un mouvement sociaJ28. L'étude des rencontres interecclésiales des CEB est également importante. Même si elles n'ont pas de pouvoir décisionnel, les thèmes étudiés, les échanges qui y sont programmés, les personnes qui y participent favorisent un rayonnement des communautés du pays, vital pour la vie de celles-ci. Les documents issus de ces réunions sont d'ailleurs devenus une source historique majeure.

27

L'historien Faustino Teixeira considère qu'il s'agit d'une "tradition laïque" dans le catholi-

cisme brésilien. In A gênese das CEB no Brasil - elementosexplicativos, Sào Paulo, Paulinas, 1988, p. 15-33. 28 Un exemple intéressant est étudié par Edward Thompson, voir note 4.

16

CHAPITRE

I

Les signes de changement du rôle des laïcs dans l'activité de l'Eglise catholique: les années 1950/60

1. La période précédant le concile Vatican II en Europe et au Brésil
1.1. La situation européenne En Europe occidentale, les années 50 sont au carrefour d'une série d'avancées, de discussions et de tensions concernant le rôle du laïcat au sein de l'Eglise. Le développement des branches spécialisées de l' A.C., selon le modèle belgo-français, mérite une mention privilégiée. Plusieurs théologiens ont su interpréter ces signes d'un rôle nouveau du laïcat. Gérard Philips était de ceux qui ont le plus contribué à modifier en ce sens l'ecclésiologie traditionnelle. Il considérait les laïcs comme membres à part entière de la « communion des saints », au même titre que la hiérarchie. Il se fondait sur le principe suivant: « La théologie du laïcat fera appel ici aux signes sacramentels qui introduisent le fidèle dans la société surnaturelle: le baptême et la confirmation. Les sacrements de l'initiation et de la consécration impriment dans l'âme un caractère indélébile, réalité concrète de nature spirituelle, faisant du baptisé un membre du corps du Christ et du confirmé un membre qualifié, capable de rendre témoignage et d'assurer la diffusion et la défense29 ». Bien avant le concile Vatican II, Yves Congar affirmait aussi: « Le sacerdoce commun des fidèles est un sacerdoce spirituel, mais réel, non purement métaphorique, dont l'objet propre est l'offrande de notre propre vie comme sacrifice spirituel, en l'unissant à l'offrande, que célèbre l'Eglise, du sacrifice, seul agréable par lui-même à Dieu, de Jésus Christ30». Autre théologien important à cette époque: Karl Rahner. Il a prôné une participation substantielle de certains laïcs dans le «munus regendi» de l'Eglise. Aux antipodes de la vision dominante, nettement cléricale, il écrivait:
29 30 PHILIPS, G., Le rôle du laïcat dans l'Eglise, Tournai-Paris, Casterman, 1954, p. 41. CONGAR, Y.M.-l, Jalons pour une théologie du laïcat, colI. Unam Sanctam - 23, 3èmeéd., Paris, Cerf, 1964, p. 655.

Le tournant vers le renouveau de l'Eglise catholique

« L'apostolat laïc est celui qui s'exerce librement, selon ses responsabilités propres: il n 'a pas à être constitué par une mission ou un mandat nouveau3] », Une telle affirmation a suscité de nombreuses discussions théologiques. A ce sujet, le cardinal Caggiano, durant le premier congrès de la Commission Permanente des Congrès Internationaux pour l'Apostolat des Laïcs (C.O.P.E.C.I.A.L.) en 1951, a souligné la nécessité d'un «mandat» particulier de la hiérarchie pour valider l'apostolat des laïcs32. A cette époque, l'A.C. était officiellement considérée comme dépositaire de ce mandat. Les autres laïcs, eux, ne participaient pas à la fonction apostolique. Le pape Pie XII, à la différence du cardinal Caggiano, proposait une conception plus large de l'expression « action catholique », s'appliquant, non seulement à telle association, mais à tous les chrétiens engagés dans les multiples formes de l'apostolat33. Jean XXIII, son successeur, a eu l'intuition qu'une véritable révolution interne de l'Eglise était nécessaire pour faire face aux exigences contemporaines. Son souci particulier pour un renouveau pastoral n'était pas neuf, comme l'a confirmé l'historien G. Alberigo, qui a dénombré pas moins de 689 usages du terme « pastoral» dans les écrits de Roncalli, et ce dès 190534. Cette attention aux signes des temps a dû être soutenue par une grande ténacité pour pouvoir émerger de la phase préparatoire du concile, laquelle est plus connue par la quantité que par la qualité de sa production. A propos du contenu des innombrables propositions figurant dans les soixante-dix schémas initialement élaborés, J. Salaün commentait: « Ce qu'il y a de caduc dans le passé y laissait peu de prise au ferment évangélique qui peut transformer le présent. On y rencontrait même des conceptions déjà largement dépassées par l'enseignement du magistère, par celui de Pie X/L par exemple, sur les problèmes du mariage, sur l'ordre moral,
sur la Révélation35 ».

Une des décisions importantes de Jean XXIII a été l'établissement d'une commission préparatoire spécifique pour traiter de l'apostolat des laïcs, considé31 32 33 34

35

RAHNER, K., in Jalons..., op. cit., p. 663. TURBANTI, G. Ilaici nella chiesa e nel mondo, in ALBERIGO, G., Verso il concilio VaUI, Genova, Marietti, 1993, p. 270. PIE XII, Discours au 11Congrès mondial des laïcs, in Actes l, 1957, p. 37 s. ALBERIGO, G., Para una historia del Concilio Vaticano 11, in BEOZZO, 1. O., (éd.), Cristianismo y Iglesias de América Latina en visperas deI Vaticano 11, San José, DEICEHILA, 1992, p. 26 s. SALAÜN, J., Introduction générale, in Jean XXI11 / Paul VI Discours au Concile, Paris, Centurion, 1966, p. 40. Voir aussi LAMBERIGTS, M. et SOETENS, C., A la veille du Concile Vatican Il, Louvain, BibI. van de [aculteit der Godgeleerdheid, 1992, p. 24-168; BEOZZO, J.O. (éd.), Cristianismo y iglesias..., op. cit., p. 97-214.
-

18

Les signes de changement du rôle des laïcs dans l'activité de l'Eglise catholique

rée comme une «nota novissima» dans la préparation conciliaire. Une intervention personnelle du pape s'est avérée nécessaire pour que certains responsables de la curie romaine acceptent cette décision. Le pontife entama un dialogue personnel et collectif avec plusieurs évêques, invitant chaque prélat à une participation courageuse aux travaux conciliaires36. Durant la période du Il octobre 1962 au 7 décembre 1965 (avec quelques intervalles), ce sont surtout les aspects principaux de la vie de l'Eglise et de son rapport avec le monde qui ont été discutés au concile. Parmi les seize documents qui ont été produits, plusieurs ont traité de questions relatives aux laïcs: la Constitution Lumen Gentium sur l'Eglise, la Constitution Gaudium et Spes sur l'Eglise dans le monde d'aujourd'hui, le Décret Apostolicam Actuositatem sur l'apostolat des laïcs, le Décret Ad Gentes sur l'activité missionnaire de l'Eglise, le Décret Presbyterorum Ordinis sur le ministère et la vie des prêtres. Vatican II est le concile qui a donné le plus de place au laïcat37. Dans les textes approuvés, on dénombre plus de quarante références aux fidèles laïcs. La participation active de laïcs - hommes et femmes - aux travaux conciliaires est une autre caractéristique digne d'attention, une première à l'époque contemporaine. Cette participation a cependant été confrontée à de nombreux obstacles. En qualité de participante active, Rosemary Goldie en a rapporté plusieurs témoignages émanant, soit de laïcs, soit d'évêques: « Il devient ainsi très difficile et souvent impossible de repérer la source réelle des changements apportés aux textes (rythme accéléré, nécessité d'un intermédiaire influent, etc.)(...) Les laïcs avaient été consultés officiellement
trop peu, trop tard38».

Dans ses «Notes quotidiennes au concile », M.-D. Chenu rapporte que la Commission préparatoire pour l'apostolat des laïcs, avant l'ouverture du concile, avait demandé à l'unanimité la désignation d'experts laïcs. Le président de la Commission, le cardinal Cento, avait envoyé la demande par écrit au Pape. La réponse n'est jamais arrivée, et ce, parce que la lettre n'est jamais parvenue à Jean XXIII. Elle avait été arrêtée dans le bureau du cardinal Tardini, le secrétaire d'Etat. Lorsqu'on s'en rendit compte, ce dernier répondit sèchement que les laïcs, selon la volonté du Pape, ne devaient pas participer au Concile39.

36 37

ALBERIGO, G. et A., Il concilia della speranza, Padova, 1985, p. 61s. Les informations concernant la présence des laïcs au concile se trouvent dans ALBERIGO, G. (éd.), FOUILLOUX, E. (dir. éd. française), Histoire du concile Vatican II, Paris, Cerf, Louvain, Peeters, 2000, t. I, p. 197-198, par KOMONCHAK, 1.; t. II, p. 517-531, par GROOTAERS,1. ; t. III, p. 38-39 et 66-67, par MELLONI, A. 38 GOLDIE, R., La participation des laïcs aux travaux du concile Vatican II, in Revue des Sciences Religieuses de Strasbourg, n° 1, t. 62,1988, p. 62 et 69. 39 CHENU, M. D., Notes quotidiennes au concile, Paris, Cerf, 1995, p. 136 s. 19

Le tournant vers le renouveau de l'Eglise catholique

Le futur secrétaire conciliaire, le cardinal Felici, est lui aussi hostile à la présence des laïcs au concile. Le 25/04/61, lors de la réunion du secrétariat il dit: «(...) bonum est si laici interesse habeant pro futuro Concilio,. orent(...)Sed Concilium est res Ecclesiae docentis non discentis ,. laici non debent esse membra vel consultores commissionum.(...) Laici possunt propagare sua vota, sed hoc faciant pro Episcopis40 ». C'est un exemple d'obstacles qui durent être franchis pour que les apports caractéristiques de l'état laïc puissent être mieux compris et trouver place au sein des orientations élaborées au concile. Tous les aspects de la vocation des laïcs n'ont pu être approfondis. Les pistes dégagées par Vatican II constituent, cependant, une étape importante dans la construction d'une Eglise plus communautaire et plus ministérielle. Ces textes offrent des balises indispensables à l'action de tous les secteurs de l'Eglise. Les auteurs qui traitent des CEB affirment unanimement que ce phénomène d'organisation des bases catholiques, sujet de notre recherche, aurait été inconcevable sans le renouveau conciliaire41. L'historien Giuseppe Alberigo voit parmi les discussions conciliaires quelques «nœuds problématiques sur les laïcs ». Il souligne le débat autour de la condition du laïc, l'officialisation de la formule biblique «Peuple de Dieu» appliquée aux fidèles et la considération de la condition ecclésiale des fidèles, du point de vue du sacerdoce commun42. L'étude des communautés ecclésiales de base, dans les chapitres qui suivent, nous aidera a vérifier comment ces «nœuds problématiques» se font présents dans le phénomène religieux contemporain. Giuseppe Alberigo affirme aussi que l'Eglise ne peut se limiter à de simples déclarations de principe, mais qu'elle doit donner une «nouvelle impulsion» à quelques aspects importants: « Le sensus fidelium doit acquérir à nouveau une place centrale parmi les critères de discernement de la foi, le consensus du peuple de Dieu doit retrouver une incidence effective dans le processus d'élaboration des directives ecclé-

40 41

42

Idem, note 2, p. 137. Par exemple: BARREIRO, A., Raizes da consciência eclesial des CEB, in Convergência (158),603, 1982,' FERNANDES, L. G., Gênese, dinâmica e perspectiva das CEB no Brasil, in REB, 42 (167), 457, 1982; eN.B.B., CEB na Igreja do Brasil, Doc. n° 25, Sào Paulo, Paulinas, 1982, p. 8; OLIVEIRA, P. A. R., Oprimidos.' a opçào pela Igreja, in REB, 41 (164),643, 1981; SALEM, H., A Igreja dos oprimidos, Sào Paulo, Brasil Debates, 1981, p. 38, 113, 145. ALBERIGO, G., Facteurs de laïcité au concile Vatican II, in Revue des sciences religieuses 74, n° 2, 2000, p. 213-214.

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Les signes de changement du rôle des laïcs dans l'activité de l'Eglise catholique

siales, l'accueil qu'elles reçoivent ne peut pas ne pas être un lieu décisif de vérification de la validité des orientations des Eglises »43. L'incidence réelle de ces aspects sur les structures de l'Eglise n'est pas toujours facile. Le Saint-Siège a cependant posé des gestes concrets allant dans ce sens après le concile. En effet, le décret sur l'Apostolat des laïcs proposait la création d'un secrétariat spécial pour le service et la promotion de l'apostolat des laïcs, doté des moyens appropriés d'information et de recherche; les diverses organisations apostoliques du laïcat seraient parties prenantes de cet organisme, au sein duquel collaboreraient laïcs, clercs et religieux44. Dès 1967, par motu proprio Catholicam Christi Ecclesiam, Paul VI instituait, à titre expérimental, un conseil relatif aux laïcs. En 1976, par motu proprio Apostolatus peragenti, il lui donnait son statut définitif sous le nom de « Conseil pontifical pour les laïcs »45. L'examen du processus d'aggiornamento de l'Eglise catholique au plan régional peut nous aider à visualiser les difficultés concrètes à surmonter sur le terrain. Prenons l'exemple de l'Eglise brésilienne, qui concerne directement notre sujet. Même si une bonne partie des résolutions de Vatican II couronne le renouveau théologique et ecclésial en cours surtout en Europe, nous ne pouvons fermer les yeux sur les signes d'un même processus de changement dans l'hémisphère sud. 1.2. La situation brésilienne Au Brésil, le rôle des laïcs dans l'Eglise était en rapide évolution dès le début des années 50. Cette évolution a connu quelques grandes phases, que des faits historiques nous aident à baliser. La phase initiale se caractérisait par la collaboration entre laïcat et hiérarchie. Le grand moteur de cette époque a été l'A.C. Sa structuration au Brésil date de 1935, selon le modèle italien assez centralisateur46. C'est le cardinal de Rio de Janeiro, Mgr Sebastiao Lerne da Silveira Cintra, qui en a été le réalisa43 44 45

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Idem, p.225. Concile Vatican II, op. cit., A.A. 26, p. 527. Ce dicastère a pour compétence tout ce qui concerne l'apostolat des laïcs, c'est-à-dire leur participation à la mission de l'Eglise aussi bien dans le cadre d'organisations apostoliques qu'à titre personnel. Si le président de ce conseil est un cardinal et son secrétaire un évêque, la grande majorité des membres permanents sont des laïcs, hommes et femmes, de diverses nationalités; les consulteurs sont à peu près pour moitié évêques et clercs, et pour moitié laïcs. La présence du laïcat auprès du Saint-Siège est également assurée au sein de la Commission pontificale Justice et Paix, du Conseil pontifical Cor Unum, du Comité pour la Famille, tant par des membres laïcs à plein temps de ces organismes que par des consulteurs. BRUNEAU, T. C., Catolicismo brasileiro em época de transiçao, Sào Paulo, Loyola, 1974, p.89. 21

Le tournant vers le renouveau de l'Eglise catholique

teur. Il a nommé à la tête de l'organisation un intellectuel connu, Alceu Amoroso Lima, déjà militant en tant que membre du Centre Mgr Vital qui coordonnait les principales associations de laïcs existantes47. Pendant plus de dix ans l'AC. s'est développée sous l'influence de l'humanisme intégral de Jacques Maritain48. Toutes les activités proposées partaient d'une vision communautaire et personnaliste. Les initiatives des laïcs et de l'Eglise en général visaient l'instauration d'une nouvelle chrétienté, basée sur les principes d'une démocratie sociale chrétienne. D'autres auteurs français, comme Simone Weil et Gabriel Marcel, étaient aussi des références importantes pour les intellectuels catholiques brésiliens. A cette époque, les laïcs des classes aisées sont les principaux mandataires de l'épiscopat pour l'apostolat dans les différents milieux sociaux. Nous pouvons même parler d'une intelligentsia catholique, qui se battait pour la construction de l'homme nouveau orienté par des valeurs spirituelles. Gustavo Gutiérrez, un des grands théologiens latino-américains, reconnaît que ce courant envisageait l'intégration des marginalisés, la lutte contre les injustices les plus aiguës. Mais leur analyse socio-économique, « à défaut de méthode scientifique, ne donnait finalement lieu, malgré les meilleures intentions, qu'à des défenses générales et vagues de la dignité de la personne humaine »49. Un grand changement eut lieu en 1948, quand l'AC. adopta la nouvelle méthodologie bel go-française. A ce moment-là, en présence de Joseph Cardijn, la Jeunesse ouvrière catholique brésilienne (J.O.c.) a été fondée50. Un peu plus tard, pendant la 4èmeSemaine nationale de l'A.C., au mois de juillet 1950, ont été fondées les autres sections spécialisées51. D'autres personnalités de l'univers catholique français commencent alors à inspirer les laïcs de l'AC.B. Il s'agit tout d'abord du Père Lebret, qui est allé plus loin dans sa réflexion que d'autres idéologues du "développement". L'influence du dominicain auprès des leaders du laïcat brésilien est traitée par Denis Pelletier52. Son "manifeste pour une société solidaire" a été reçu avec
47 Le Centre Mgr Vital a été fondé à Rio de Janeiro en 1922 par un intellectuel convel1i, Jackson de Figueiredo. Ce centre a eu une grande influence dans le milieu des laïcs cultivés et est considéré comme le foyer du mouvement intellectuel catholique brésilien, marqué par le nationalisme. Mgr Vital, patron du centre, a été un évêque capucin qui a fait ses études à Versailles. Il a affronté le «joséphisme» de l'Empire brésilien, au 19èmesiècle, et a été connu aussi pour ses prises de position traditionalistes. 48 LIMA, A. A., Memorias improvisadas, Petr6polis, Vozes, 1973, p. 153. 49 GUTIERREZ,G., La force historique des pauvres, Paris, Cerf, 1986, p. 16. 50 Sur ce personnage très significatif pour la rénovation de l'A.C., voir: FIEVEZ, M., Cardijn, Bruxelles, Vie Ouvrière, 1969; PLUYMERS, M. et V1NTS, L., Cardijn.' un homme, un mouvement, Leuven, Presse Universitaire, 1983.
51 DALE, R., A Açào Catolica Brasi/eira, Sào Paulo, Loyola
~

- CEPEHIB,

1985, p. 102-103.

52 PELLETIER, D., Economie et humanisme 22

de l'utopie communautaire au combat pour le

Les signes de changement du rôle des laïcs dans l'activité de l'Eglise catholique

enthousiasme dans le milieu chrétien, comme une véritable charte pour trouver une solution personnaliste au problème du développement. Les documents issus des rencontres nationales de la J.U.C. brésilienne montrent cette option progressive pour l'engagement social53. Le Père Lebret cherchait à dépasser le dilemme capitalisme/socialisme. Pour lui, la complémentarité entre l'économie et l'humanisme serait le fruit de la solidarité, de l'humanisation des relations entre les individus et les classes sociales. Il défend l'association entre le capital, le travail et le gouvernement en vue d'un objectif commun. C'est surtout la dénonciation du colonialisme et des erreurs du capitalisme qui favorisa la pénétration de ses idées auprès des militants chrétiens brésiliens. Malgré les distances énormes à l'intérieur du pays, les membres de l'AC. faisaient preuve d'une capacité d'organisation excellente. Ces efforts ont abouti à la formation d'une conscience forte des dimensions éthique et politique de la pratique de l'Evangile, qui est devenue l'un des axes majeurs de l'Eglise brésilienne. De l'option évangélique émanaient les corollaires suivants: l'engagement dans les luttes sociales, l'organisation populaire et la formation politique, la recherche communautaire de solutions concrètes aux problèmes du peuple. Il suffit, pour montrer la vitalité de l'AC., de mentionner que le nombre d'exemplaires des périodiques mensuels destinés aux travailleurs ruraux et urbains (et élaborés par eux-mêmes) s'élevait à 91.000 exemplaires en 196254. L'exemple et l'appui de l'AC., alliés à la motivation de Mgr Câmara, alors évêque auxiliaire de Rio de Janeiro, ont été des facteurs déterminants pour la fondation de la Conférence épiscopale brésilienne (C.N.B.B.) en 195255. Une chose est certaine: au Brésil, les laïcs de l'AC. ont été les premiers à établir une structure d'organisation solide et efficace dans tout le pays. Les évêques ont suivi leurs traces et la C.N.B.B. jouera plus tard un rôle fondamental dans le destin de l'Eglise et de la société brésilienne. La deuxième phase se caractérise par des tensions entre laïcat et hiérarchie. Ayant commencé avant l'épiscopat à agir de façon organisée dans les différents secteurs de la vie sociale, les laïcs franchissaient de nouvelles frontières, suivant un rythme que la majorité des évêques ne suivait pas. La formation était prise au sérieux et de nouvelles réflexions alimentaient les discussions. Une fois de plus la culture catholique française va influencer les militants de l'AC. Du côté des auteurs religieux, il faut encore une fois souligner
Tiers-Monde 1941-1966, Paris, Cerf, 1996, p. 156-162, 295-310. PAIVA, V., Existencialismo cristiio e culturalismo, in Sintese, 6 (16), 1979, p. 73, cité par TEIXEIRA, F. L. C., in A gênese das CEB no Brasil, op. cit., p. 76-77. 54 Boletim da A.C.B., na 5, Rio de Janeiro, 1962. 55 SOUZA, L. A.G., A lUC: os estudantes catôlicos e a politica, Petr6polis, Vozes, 1984, p. 251. 53 23

Le tournant vers le renouveau de l'Eglise catholique

l'importance des dominicains56. Yves Congar proposait ses Jalons pour une théologie du laïcat et M.-D. Chenu écrivait Pour une théologie du travail. Ces ouvrages, parmi d'autres, étaient lus par des dirigeants laïcs avant même d'être traduits en langue portugaise57. L'autonomie des laïcs et leur volonté de s'engager dans les rapports conflictuels du monde du travail s'affirmaient des deux côtés de l'Atlantique. D'autres textes rapportent le bref mais intense séjour du Père Thomas Cardonnel au Brésil. Il appuie les positions des étudiants de la J.U.C. concernant l'émancipation des ouvriers exploités. Ses positions considérées très à gauche et ses critiques très dures à l'égard des secteurs intégristes de l'Eglise l'ont contraint à un départ précipité. Dans ses écrits, il fait le point sur son passage au Brésil et publie aussi ses sermons acerbes en France58. Quant à la place qui revient au socialisme personnaliste d'Emmanuel Mounier dans ce virement à gauche, les textes sont clairs. Un des principaux aumôniers de la J.U.C. affirme: « Au début des années soixante, Emmanuel Mounier était le maître le plus suivi par lajeunesse catholique brésilienne »59. Les thèmes abordés par Mounier rencontraient les préoccupations des nouvelles générations de l'A.C. Les questions de l'engagement politique, de la légitimité des alliances entre groupes, de l'utilisation du marxisme comme instrument d'interprétation de la réalité économique et sociale polarisaient les esprits. Mounier considérait en outre que la politique menée par les chrétiens doit être nécessairement anticapitaliste, car la construction du royaume de Dieu dans l'histoire suppose la lutte contre les injustices qui découlent de la hiérarchie des classes. Ces positions heurtaient une grande partie de l'épiscopat. Les tensions s'exacerbent jusqu'à la rupture, qui aboutit à la dissolution graduelle de l'A.C. dans les années 60. Le rapport de la 6èmeSemaine nationale de l'A.C. de 1957 met ce climat en évidence:

56 A propos de la position de pointe des dominicains en France voir: POULAT, E., Une Eglise ébranlée. Changement, conflit et continuité de Pie XII à Jean-Paul Il, Paris, Castermann,
1980 et LEP RIEUR, F., Quand Rome condamne dominicains et prêtres ouvriers, Paris, Cerf,

1989. 57 PINHEIRO, J. E., in C.N.B.B., Leigos e participaçiio na Igreja : reflexiio sobre a caminhada da Igreja no Brasil, Sào Paulo, Paulinas, 1986, p. 80. L'ouvrage de Chenu avait été publié en 1955 chez Seuil. 58 CARDONNEL, T., Ce Dieu dont nous vivons, Paris, Editions de l'Épi, 1963, p. 83 s. et Dieu est pauvre, Paris, Editions de l'Épi, 1962. 59 LIMA VAZ, H., Lajeunesse brésilienne à l'heure des décisions, in Perspectives de catholicité, n° 4, 1963, p. 288. 24

Les signes de changement du rôle des laïcs dans l'activité de l'Eglise catholique

« L'impression prévaut que l'Eglise ne s'est pas ajustée aux temps modernes et que seuls quelques prêtres se sentent aptes à donner une orientation sûre face aux situations excessivement complexes d'aujourd'hui6o». Ce même rapport reconnaît cependant la présence de certains points positifs au sein de l'Eglise: «...en milieu universitaire, il existe la volonté de découvrir la conciliation entre foi et science; ce fut une surprise agréable de constater que l'Eglise est ouverte aux problèmes sociaux contemporains. Dans d'autres milieux, ce fut la joie de la présence éclairante et lumineuse du Saint Père Pie XII dans tous les secteurs de la vie humainé1 ». Dans le domaine de l'éducation, les actions menées ont mis en évidence à la fois la vigoureuse action pastorale de l'Eglise et le conflit des positions à l'intérieur de l'institution62. Une expérience pilote avait été lancée au Nord-est brésilien, dans les archidiocèses de Natal et Aracaju. L'effort d'éducation, dans le cas présent, visait la population rurale, pauvre et analphabète. La radiodiffusion permettait de rejoindre d'abord des dizaines, puis des centaines de milliers de paysans qui se rassemblaient pendant la soirée, en petits groupes de voisins. L'accord des évêques avec les autorités fédérales a permis le financement public du projet et son extension à tout le pays. A son apogée, le Mouvement d'Education de Base (M.E.B.) formait et informait un demi million de personnes. Si au départ le projet avait une perspective très confessionnelle, «ad intra », il a pris par après un autre chemin, sous la conduite majoritaire des laïcs y compris de professionnels spécialisés, comme Paulo Freire. Un connaisseur du sujet a écrit: « Des objectifs vagues de développements (le ME.B.), on passa à un projet national dans quel sens national, mettant en avant les réformes des structures, le développement social, les communautés autogérées. Dans l'objectif d'alphabétiser, on passe à une éducation de base qui comprend la conscientisation et la politisation, la valorisation de la culture populaire, la capacité des communautés, l'organisation et l'animation du peuplé3 ».

60 61 62

DALE, R., A Açêio Cat6lica Brasileira, op. ciL, p. 108. Idem, p. 109. L'éducation catholique était traditionnellement offerte aux classes moyennes et supérieures. Les collèges religieux avaient, dès le 19èmesiècle, connu une grande expansion, suite à l'arrivée de nombreuses congrégations religieuses européennes. Voir MANOEL, 1.A., Igreja e educaçêiofeminina.' os colégios das Irmêis de S. José de Chamberry (1859-1919), S. Paulo, USP, thèse de doctorat, 1988. 63 WANDERLEY, L. E., Educar para transformar. Educaçêio popular, Igreja Cat6lica e poUtica no Movimento de Educaçêio de Base, Petrôpolis, Vozes, 1984, p. 44. 25