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LES CONVERSIONS D'UN ÉVÊQUE

De
202 pages
C'est en marchant sur l'étroite ligne de crête où se confondent et se distinguent en même temps l'histoire et l'éternité que Dom Helder Camara a traversé le XXe siècle. L'histoire est à chaque instant présente dans sa vie. C'est l'histoire du géant brésilien, de la poudrière latino-américaine, du défi lancé aux empires nantis par l'Internationale des opprimés. L'éternité est plus discrète. Elle est au rendez-vous de la " veille " que, chaque nuit depuis son séminaire, Dom Helder a consacré à la prière. A la charnière de l'histoire et de l'éternité, sans jamais voiler les erreurs commises ni les conversion nécessaires, Dom Helder est l'un de ceux qui ont le plus fait pour libérer le catholicisme.
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LES CONVERSIONS D'UN EVEQUE
Entretiens avec José de Broucker

DU MÊME AUTEUR en éditions françaises Spirale de violence (Desclée de Brouwer, 1970)* Pour arriver à temps (Desclée de Brouwer, 1970)* La Révolution dans la paix (Le Seuil-Livres de vie, 1971)* Le Désert est fertile (Desclée de Brouwer, 1971 et 1974 - Le Seuil-Livres de vie, 1977)* Mille raisons pour vivre (Le Seuil, 1980)* L'Évangile avec Dom Helder (Le Seuil, 1985)* Aforce d'amour (Nouvelle Cité, 1987) Prières à Marie (Nouvelle Cité, 1988) Croire, c'est simple (Le Livre ouvert, 1992) Le Rosaire de Dom Helder (Desclée de Brouwer, 1997) Vidéo-cassette: La Symphonie des deux mondes

(Ass. 'Dom Helder - Mémoire et actualité')

* Éditions épuisées. Réimpressions si demandes à

Association 'Dom Helder - Mémoire et
actualité', 14 bis, rue Faidherbe, 59200 Tourcoing

DOM HELDER CAMARA

LES CONVERSIONS

D'UN EVEQUE
Entretiens avec José de Broucker

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Chrétiens Autrement dirigée par Pierre de Givenchy
Appel aux chrétiens: Croyons-nous comme avant? Croyons-nous tout ce qui est affirmé dans les Eglises Que disons-nous? Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne dans des cérémonies qui tiennent compte de la culture moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour dire publiquement une foi chrétienne digne du XXIe siècle. C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces chrétiens en recherche. Déjà parus THIVOLLIER Pierre, Nous croyons, mais plus comme avant, 2001. LUZSÉNSZKY Guy, Quand on afait tant de chemin..., 2001. OGÉ Yvonne, Judaïsme, christianisme, islam, 2001. BELLET Maurice, Les survivants, 2001. SOUBISE Louis et Geneviève, Le Phénomène christique et sa rencontre avec la sagesse d'Orient..., 2000. DOGNETON Pierre, Ambassadrice auprès des plus pauvres (entretiens avec Alwine de Vos van Steenwijk), 2000. RIOBÉ Guy-Marie, Vivre l'Évangile d'abord, 1999. KABUNDI Muanga, Le fils du prêtre, 1999. BOISSON Albert, Provocation au goût de vivre: la résurrection de la chair, 1998. GUINOT Jean-Louis, L'essentiel est d'être au rendez-vous, 1998. RIOBÉ Guy-Marie, La passion de l'Evangile, écrits et paroles, 1998. LE VALLOIS Franck, le Dernier défi du Christianisme, 2002. OGÉ Yvonne, Et après... ?,2002. VAN DER HAUW AERT Edith, C'est ça la vie, Ma route avec le Christ, 2001. ABELA Paul, Je crois mais parfois autrement, 2002. MARCON Auguste, L'Eglise et les pauvres. Journal d'un travailleur manuel, 2002. ONIMUS Jean, Portrait d'un inconnu, 2002. (Ç) L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3333-6

Avant-propos

Les entretiens qui font la matière de ce livre ont été recueillis à Recife, fin 1975début 1976, entre Noël et l'Épiphanie. Dom Helder s'y est prêté avec sa gentillesse coutumière. En réalité, il n'y croyait pas. Il avait accueilli ma sollicitation comme il accueille toute sollicitation: au nom de quoi dire non? Mais au soir du premier entretien, quand il a vu que c'était sérieux, j'ai senti une angoisse inhabituelle ie saisir: « Qu'ai-je à dire qui puisse intéresser Le Seuil, Paris, la France, le monde?.. Je ne suis qu'un petit évêque du tiers monde... Le public aime venir écouter' mes conférences parce qu'un évêque comme moi, qui parle avec ses mains, c'est une curiosité. Mais un livre, c'est autre

chose.Il faut que ça apporte des choses fortes, solides... Et, pour

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la

Traversée du siècle", vous devez m'interroger sur le passé, et je n'ai pas la mémoire de l'histoire. Je ne suis pas un historien. Je ne suis pas non plus, d'ailleurs, un théologien, ni un expert en quoi que ce soit... Non, vraiment, je ne voudrais pas que vous perdiez votre temps... » Il a tout de même accepté de poursuivre, mai's avec la conviction avouée que personne n'arriverait à tirer un livre de ces cassettes qui s'accumulaient. Un jour, Dom Helder a cependant reçu le texte, mis en forme pour l'édition. Une résolution fit place alors au doute et à l'hésitation: ce livre ne pouvait pas paraître. Parce qu'IiI y disait trop de choses qui risquaient, selon lui, de blesser la mémoire de trop de gens. Et surtout parce qu'il s'y découvrait coupable de faire partager par d'autres la responsabilité de ses «erreurs », dont ces mémoires improvisés faisaient confession. Comment lui, Dom Helder, qui ne cesse de prêcher la compréhension pour la faiblesse humaine, signerait-il un livre qui formule ou suggère tant de jugements sur tant de personnes?... Absolument impossible! Si l'impossible est devenu possible, c'est qu'il s'est trouvé au ,Brésil des esprits qui comptent parmi les plus grands de ce temps, à qui Dom Helder fait plus confiance qu'à lui-même et qui l'ont convaincu
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que son témoignage était juste et qu'il serait fécond de le rendre public, dût en souffrir l'image qu'ildaimerait avoir et donner de luimême. « J'accepte cette nouvelle humiliation », a conclu Dom Helder, qui n'est pas tout à fait un auteur comme les autres.

Dom Helder Camara est, depuis 1964, archevêque d'Olinda et Recife. Olinda dresse sa belle architecture coloniale et surveille l'océan du haut de sa colline. A ses pieds, Recife étend son port, ses docks, sa ville: deux millions d'habitants et chaque année davantage. A la corne du Brésil, poste avancé du Nouveau Monde, Recife est la capitale de l'État de Pernambouc et, plus largement, du Nordeste brésilien. Le Nordeste est un pays à lui tout seul. Trois continents: l'africain, l'européen et l'amérindien, s'y sont fondus dans un combat séculaire tantôt avec et tantôt contre l'eau et le soleil à la fois. Le Nordestin est d"acier trempé. Dans les années 1950, enquêtes et reportages sur le « quadrilatère de la faim» et sur le «cycle du crabe» ont fait du Nordeste en général, et de Recife en particulier, le « modèle» du sous-développement. Cela ne manque pas d'étonner le visiteur qui découvre en Recife une métropole sinon prospère du moins active et souvent agréable sous l'ombre rougeoyante des flamboyants. De séjour en séjour, il me semblait chaque fois que les pauvres y étaient moins nombreux. S'étaient-ils enrichis, installés, intégrés? Non: ils ont été chassés. Par les inondations soudaines comme celles de 1975 qui ont fait en quelques heures plusieurs centaines de morts dont personne n'la parlé. Ou plus communément par l'urbanisation. Il faut vivre quelques jours auprès de Dom Helder pour commencer à percevoir, au travers de la bulle miroitante du «miracle économique », l'autre Recife et l"autre Brésil. Le monde des pauvres est son monde. Il emprunte son regard et tout l'ordre des choses réglé par les statistiques et illustré par les hôtels de luxe en est bouleversé. Il lui prête sa voix et il n'en faut pas plus pour que la sécurité des grands se sente menacée par l'espérance des petits. L'histoire telle que Dom Helder la voit, la vit et l'écrit, d'une encre mêlée de la boue des alagados de Recife, n'est pas celle qu'on est le plus accoutumé à lire. 8

A VANT-PROPOS

Cette histoire est celle de la vie qui continue de sourdre et de courir sous la glace. En fond de décor de nos entretiens dans la touffeur de l'été tropical, un continent gelé. L'ordre règne à Brasilia. C'est le même ordre qu'à Montevideo, Buenos Aires, Asuncion, Santiago, La Paz, pour ne pas parler de Lima ou Quito. L'ordre de l'uniforme. L'armée est au pouvoir. Les généraux chiliens ont inventé la «démocratie totalitaire ». Les généraux brésiliens sacrifient au culte de la « sécurité nationale », et même continentale. Le spectre du communisme est conjuré. Les capitaux n'ont plus à craindre d'être nationalisés. Demain ou aprèsdemain, quand la crise de l'énergie sera surmontée, quand les importateurs seront disposés à payer les matières premières à leur prix, quand les investisseurs voudront bien réinvestir sur place, l'économie pourra se développer et la justice viendra par surcroît. Mais chaque chose à son temps. Pour le moment, l'ordre. A Brasilia comme dans le reste de l'Amérique du Sud, tout ce qui pouvait s'opposer, ou même seulement poser des questions, a été réduit au silence, dissous, liquidé. Les ouvriers, les paysans, les étudiants, les professeurs, les journalistes, les hommes politiques doivent eux aussi marcher au pas. Au moindre soupçon d'écart, c'est l'arrestation, la prison, la torture et peut-être la mort. Plus de guérilla, de terrorisme, de ligues paysannes, de grèves, ni même de manifestations. Plus âme qui vive, hors du football. Les hommes d'affaires peuvent faire des affaires. Les États-Unis peuvent jouer à la détente avec Moscou et avec Pékin. La sécurité est assurée. Reste l'Église. C'est le dernier foyer de résistance à l'ordre enfin établi. Elle est là partout, collant au peuple, plaidant pour lui, écoutée. Elle ne prêche plus la patience et la résignatio,n mais organise la défense des droits de l'homme et bâtit la théologie de la libération. C'est le renversement des alliances. Qu'au fin fond de l'Amazonie des paysans soient expulsés de la terre que vient de se faire concéder une « grande compagnie »; que dans la banlieue des villes des lave/ados soient chassés de leurs taudis par les bulldozers qui ouvrent une autoroute; que dans une famille un homme ait « disparu»; que dans une prison un détenu soit torturé: il y aura toujours un chrétien pour le savoir. Il le rapportera à sa communauté de base". La communauté de base" méditera la
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parole du Christ: « Ce que voqs aurez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'aurez fait. » Faire et laisser faire, c'est 9

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tout un. La

H

communauté de base" ne laissera pas faire sans rien

dire, sans rien tenter. Ça créera de l:agitation. Voudra-t-on l'étouffer, il y aura alors un prêtre pour prendre la relève, puis un évêque, puis la conférence régionale des évêques, si ce n'est la conférence nationale,directement ou par l'un ou l'autre de ses organes... Comment gouverner, comment maintenir l'ordre nécessaire à la sécurité nationale avec cette menace permanente d'entendre se déclencher le gros bourdon au moindre cheveu tombé de la tête du plus ordinaire des citoyens? Il faut faire taire l'Église. Au Brésil comme au Paraguay, en Argentine, en Uruguay, en Bolivie, au Chili, le pouvoir s'y emploie. Avec son armée, sa police et ses hommes de main. Arrestations, expulsions, assassinats n'épargnent même plus les évêques. Le continent qui s'honore de passer pour le plus chrétien est aussi celui où l'Église connaît aujourd'hui la plus active des persécutions. Paradoxe?

Physiquement menacé, directement atteint dans son plus proche entourage, interdit de parole, réduit à l'état de zombie dans son propre pays où les journalistes ont consigne de ne plus jamais citer son nom, Dom Helder Camara est sans doute, non pas le seul, mais le plus éloquent témoin du choc historique dont l'Amérique latine est le théâtre entre « l'ordre chrétien» et l'Évangile. Car c'est de cela qu'il s'agit. Ceux qui ont suivi les développements de la croisade de Mgr Lefèbvre en Europe peuvent comprendre. Ce n'est pas par hasard que Mgr Lefèbvre a cité l'Argentine, ou le Chili, comme des «modèles» à reproduire d'ordre chrétien. Pourquoi n'a-t-il pas parlé du Brésil? Ici aussi il y a des généraux, des professeurs et même des évêques qui ont entrepris de défendre l' « Église de toujours» contre .la subversion infiltrée en son sein. Simplement, au Brésil on ne parle pas de l'infiltration des idées protestantes, franc-maçonnes ou - libérales, mais de l'infiltration communiste. L'impact est plus fort. Plus qu'aucune autre, l'Église d'Amérique latine a été secouée par le souffle du Concile Vatican II. Elle lui a donné une traduction adaptée à sa situation concrète, mais fidèle et sanctionnée par le pape, lors de l'assemblée du Conseil épiscopal latino-américain à Medellin, en Colombie. Elle a redécouvert la force libératrice de l'Évangile. Reste à libérer cette force libératrice, prisonnière des institutions, et à la manifester. 10

AVANT-PROPOS

Plus qu'aucune autre, l'Église de l'Amérique du Sud a entendu et retenu la petite phrase si vite oubliée de Paul VI clôturant le Concile: « Nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l'homme. » Au cours de son histoire, l'Église a souffert bien des persécutions pour son culte de Dieu, folie pour les païens. Aujourd'hui, autre chose la rend suspecte et dangereuse: c'est son culte de l'homme, scandale pour tant de chrétiens. Les deux cultes, comme les deux commandements, ne feraient-ils pas qu'un?

Dom Helder, prêtre « intégraliste » des années trente, « évêque des favelles » dans les années cinquante, «évêque rouge» aujourd'hui. « Mon évêque communiste », a-t-on fait dire de lui au pape Paul VI. Partout où il se rend sa réputation le précède, et 'c'est une réputation politique. Cette réputation ne résiste pas à l'émerveillement de la rencontre. Dom Helder a soixante-huit ans. C'est un homme frêle. L'espace qu'il anime de sa mobilité incessante et du mouvement théâtral de ses bras fait oublier sa petite taille. Comment résiste-t-il à la vie qu'il mène? Tous ceux qui le connaissent peuvent en témoigner: il ne mange pas mais grignote, il ne dort pas mais trompe le sommeil. Son regard, sa parole, ses mains sont cependant doués d'une surprenante énergie: puisée à quelle source? Comme le plus traditionnel des traditionalistes, il porte encore et toujours la soutane. Une soutane noire, nette. Les poignets mousquetaires de sa chemise blanche dépassent légèrement de ses manches. Il y a des années, aux États-Unis, il a essayé le « clergyman »; il a jugé que ça ne lui convenait pas et il n'en a plus été question. Les photos prises à Rome pendant le Concile, ou plus tard au cours de ses voyages au Canada ou en Europe, ont créé l'image d'un personnage excentrique emmitouflé dans de grandes écharpes comme un petit vieux et coiffé de bérets, casquettes ou chapskas très peu ecclésiastiques. En fait, ces accoutrements singuliers ne sont que le prix à payer pour protéger une santé tropicale des frimas nordiques. De même, ce qui a été dit et écrit du choix de la pauvreté fait par Dom Helder a pu nourrir la représentation quelque peu romantique d'un Benoît Labre du xxe siècle. Certes, il n'arbore pas de violet' aux franges de sa soutane; sa croix pectorale est de bois noir; le seul anneau pastoral qu'il porte, et s;~ulementquand il célèbre l'Eucharistie, est celui que Paul VI a offert à tous les Pères conciliaires. Certes, il
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n'a pas de voiture, mais ses amis et collaborateurs en ont. Certes, il n'habite plus le palais épiscopal,. mais les trois pièces qu'il a aménagées dans les dépendances d'ùne église paroissiale sont, selon l'expression consacrée, d'une honnête décence. Certes, il vit seul et va ouvrir lui-même aux visiteurs qui, riches et pauvres, connaissent bien le chemin de sa maison et frappent jusque tard le soir à sa porte de bois peinte de vert. Mais ce n'est pas une vie d'ermite. Dom Helder aime se reposer, écouter de la musique, converser en famille, avec les parents et les enfants, chez des amis qui, parfois, sont des amis riches. Plus que la pauvreté et l'ascèse, c'est la simplicité qui frappe chez Dom Helder. Avec lui, la communication s'établit sans détour. L'extraordinaire finesse de son attention comme la délicate insistance de ses attentions abolissent les distances, lèvent les préventions, font tomber les masques. Sa disponibilité à tout et à tous, sa faculté de s'identifier à l'autre, si loin de lui puisse-t-il paraître, la compréhension profonde qu'il sait éprouver et exprimer laissent de toute rencontre avec lui la troublante impression d'une rencontre avec le meilleur de soi-même. On n'aime pas toujours...

Longtemps je me suis demandé ce qui avait conduit les « sages» du Brésil à convaincre Dom Helder de surmonter ses scrupules et de laisser paraître ce livre. Il me semble en définitive que c'est parce que sa vie est marquée d'une grâce exceptionnelle qui donne à son témoignage une valeur universelle et exemplaire. Dom Helder a traversé ce siècle en marchant droit sur l'étroite ligne de crête où se confondent et se distinguent en même temps l'histoire et l'éternité.

L'histoire est à chaque instant présente dans ces mémoires comme elle l'est dans la vie de Dom Helder. On la découvre ou la reconnaît dans le récit qu'il fait de ses croisades aux côtés des disciples brésiliens de Salazar et de Mussolini, dans les bilans qu'il tire des « révolutions » de lieutenants, de colonels, de généraux ou de guérilleros, dans les portraits qu'il esquisse des grands qu'il a cotoyés, dans l'attention informée qu'il porte aux mouvements de libération des peuples. C'est l'histoire du géant brésilien, de la poudrière latino-américaine, du défi lancé aux empires nantis par l'internationale des opprimés. Dom Helder ne raconte pas l'histoire en observateur extérieur. 12

AVANT-PROPOS

Jeune prêtre, il a « fait» les élections dans son État natal du Ceara. Il est un des derniers à avoir vu Getulio Vargas avant son suicide, et plus tard Joào Goulart avant le raz-de-marée de 1964. Il a été sollicité pour la mairie de Rio de Janeiro, pour le ministère fédéral de l'Éducation, pour la vice-présidence de la République même. La prise de conscience politique du problème des favelas ou des exigences du développement des régions doit beaucoup, sinon tout, à son action. Comme tous les Brésiliens et Sud-Américains, il a eu à prendre position au temps de Fidel Castro, de «Che» Guevara, de Marighela. Ami de Camilo Torrès, il a cependant choisi la non-violence active - celle du « pacifisme» et non celle du « passivisme ». Héritier de Gandhi et de Martin Luther King, il a été proposé trois fois pour le prix Nobel de la paix. C'est pour lui que les Églises et la jeunesse scandinaves ont créé le « prix populaire de la paix ». Harvard, SaintLouis, la Sorbonne: les universités les plus exigeantes l'ont proclamé docteur en sciences sociales ou en droit.

L'éternité est plus discrète. Elle est au rendez-vous de la « veille» que, chaque nuit depuis son séminaire, Dom Helder consacre à la prière. De là, elle irradie le regard, la parole, le jugement, la décision. La communion à l'invisible transfigure sans les dissoudre l'espace et le temps, les êtres et les choses. Une foi simple, totale, libre, nourrit une indéfectible espérance. .

Il est toujours troublant de rencontrer un homme ainsi habité par la foi, qui ne croit pas seulement que Dieu est vivant et présent mais qui le vit. L'histoire qu'il raconte et qu'il fait en est éclairée d'une étrange transparence. Serait-il possible que les choses soient si simples? On se prend à craindre de succomber aux charmes de la poésie, aux mirages de l'utopie. Tous les arguments éprouvés de la raison critique sont bons pour se retenir de tomber dans ce qui ressemble si fort aux naïvetés de l'enfance... Impossible d.e faire l'économie de ce trouble avec Dom Helder. L'écouter ou le lire, c'est écouter ou lire ce qu'autrefois on appelait l'Histoire sainte: l'histoire d'une création et d'une libération que l'homme a reçu de Dieu le soin d'achever. L'écouter ou le lire, c'est se risquer à regarder notre monde, d'aujourd'hui et de demain, avec le regard même du Dieu des croyants. Épreuve pour la raison, épreuve aussi pour la foi.
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L'histoire et l'éternité ont-elles què1que chose à faire ensemble? A la charnière des deux, l'Église - les Églises - aujourd'hui comme depuis vingt siècles et en Amérique latine comme partout ailleurs, cherche un statut, une attitude, un langage. Quel rapport établir avec les pouvoirs? Qu'est-ce qu'un« ordre chrétien »? Comment trouver la voie d'une religion qui ne soit ni aliénée ni aliénante? Évêque catholique romain, Dom Helder Camara est un homme d'Église. Dans l'Église, il a joué un rôle important. Animateur de l'Action catholique brésilienne, il est parmi les premiers à avoir compris que « la participation des laïcs à l'apostolat hiérarchique» n'était qu'une étape, nécessaire mais transitoire. Créateur de la Conférence nationale des évêques du Brésil, dont il a été le secrétaire général pendant douze ans, il est un des pionniers de ce qui allait par la suite être le mode d'exercice reconnu de la collégialité épiscopale. Au sein du Conseil épiscopal latino-américain, dont. il fut l'un des promoteurs, il a travaillé à la «conscientisation» des évêques du continent. Au Concile, où il n'a pas fait une seule interventioOn,il a été la cheville ouvrière du groupe de l' « Église des pauvres» et surtout des « vendredis de Vatican II », qui ont marqué de manière décisive le cours de la grande entreprise risquée par Jean XXIII. Dans la crise de l'après-Concile, qui voit l'Église éclater en chapelles tumultueuses et jalouses, Dom Helder est inclassable: ni d'un camp ni de l'autre, ni « au juste milieu », ni « au-dessus », ni « ailleurs ». Capable de dialogue avec tous, il est une interpellation pour chacun. En fait, la souveraine liberté avec laquelle il vit sa fidélité embarrasse un peu tout le monde. C'est peut-être pour cela qu'il n'est pas cardinal, plutôt que pour les raisons de prudence politique si souvent soupçonnées... D'erreurs en erreurs, confesse-t~il, l'itinéraire de Dom Helder est fait de conversions successives, et il n'est pas achevé. La conversion sous la conduite de l'Esprit est, pour l'archevêque de Recife, la seule manière d'être fidèle. Voilà qui change de tant de « fidélités» crispées sur les traditions ou prostituées aux modes.

Un mot encore, pour terminer cet avant-propos. C'est le mot de mon voisin dans le Boeing qui me ramène de Recife à Paris, via Lisbonne. Il m'a vu dans l'aéroport parler avec Dom Helder et échanger avec lui un dernier abraço : 14

AVANT-PROPOS

- Cet homme est dangereux. La porte de l"avion vient de se refermer. Mon voisin tient à mettre les choses au point. Il annonce sa couleur et attend que j'en fasse autant. Un instant, j'éprouve la tentation qui a conduit saint Pierre à soutenir, avec un parfait naturel, qu'il n'avait vraiment rien à voir avec ce Jésus de Nazareth que l'on venait d'arrêter. Ce n'est pas parce que, une fois ou l'autre, on les a vus ensemble... Dans l'interpellation habile et polie je sens comme un clin d'œil de connivence: «Vous savez, je suis tout disposé à croire que, malgré les apparences, vous n'êtes pas des siens... » Depuis Judas, on sait que l'abraço ne fait pas le disciple. Mon voisin est un homme d'affaires portugais. Il est établi au Brésil et s'en trouve bien. C'est un homme raisonnable. En montant dans l'avion, j'ai repris pied dans le monde des gens sérieux. Jamais autant que ce soir-là je n'ai eu la sensation physique de changer d'univers. Sous mon siège reposent les quelque dix-huit heures d'entretiens enregistrés que je viens d'avoir avec « cet homme », que je n'arrive pas à trouver « dangereux ». Tout au long de la nuit atlantique les mots, les phrases, les anecdotes, les réflexions me reviennent en désordre à l'esprit. J'aimerais les faire entendre à mon voisin. Non pour le rassurer, mais pour l'aider à imaginer que les vrais dangers ne sont peut-être pas là où il les voit. Je lui dédie ce livre, de la part de Dom Helder.
José de Broucker.

1. Nous, les Cearenses

Vous êtes né à Fortaleza, capitale du Ceara, dans le Nordeste brésilien. Parlez-nous un peu de votre pays, de la Fortaleza que vous avez connue, et de ce qu'elle est devenue aujourd'hui.
Au début du siècle, Fortaleza, qui compte aujourd'hui un million d'habitants, était une ville plutôt provinciale. Il y avait eu, cependant, une certaine idée d'urbanisme, avec des rues assez larges, dessinées avec une certaine régularité, presque des avenues. On disait que c'était un ancien maire qui avait eu le goût de faire les plans. Mais, en ce temps-là, il manquait beaucoup de choses, à Fortaleza. Il n'y avait pas l'électricité, par exemple. C'est normal. Il n'y avait pas l'eau dans les maisons... On-allait au puits? Non... Pendant mon enfance, j'ai toujours vu des petits ânes qui passaient. Ils portaient de l'eau ou, d'autres fois, du bois. Parce qu'on n'avait pas non plus de gaz et on devait, les pauvres surtout, acheter du bois pour le feu et pour la cuisine. Il n'y avait pas d'égouts. Chaque famille avait sa fosse. Mais, petit à petit, on voyait surgir les premiers immeubles à plusieurs étages, les gratte-ciel, et les premières voitures. Ce n'était pas comme aujourd'hui, où il est difficile de marcher à pied à Fortaleza, tant il y a de voitures. Mais c'était déjà le début de la circulation automobile. Et j'ai vu aussi les premiers vols d'aéroplanes. Au commencement, c'était un événement: on était là, et on regardait l'avion qui passait... Aujourd'hui, ce qu'il y a surtout, à Fortaleza, c'est un contraste terrible entre des maisons très, très riches, trop riches, des maisons presque pour le cinéma, comme des clubs et, à côté, absolument à côté, la misère la plus affreuse.''- Je sais qu'il y a partout un certain 17

LES CONVERSIONS

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contraste. Je sais qu'il n'y a aucun pays riche au-dedans duquel on ne trouve certaines zones grises. Mais à Fortaleza, surtout aujourd'hui et chaque jour davantage - de mon temps ça frappait moins -, les contrastes sont devenus très choquants. L'origine de la ville remonte à quelle époque? Fortaleza n'est pas une ville aussi ancienne que Olinda, par exemple. Mais quand même, c'était la «Forteresse» (Fortaleza) de NotreDame de l'Assomption. Il y a des noms de villes, comme ça, dont on oublie le sens... Par exemple, San Francisco de Californie: saint François de la Californie. Ou Sào Paulo: qui se rappelle que les fondateurs ont pensé à l'apôtre saint Paul? Aujourd'hui, Fortaleza est une ville plutôt moderne. Industrielle? Oui, d'une certaine manière. Mais l'industrialisation du Nordeste, c'est tout un sujet... Après avoir vécu vingt-sept ans à Fortaleza, y êtes-vous resté attaché? Avez-vous la nostalgie de votre ville natale? Vous savez, Fortaleza, c'est la capitale du Ceara. Et nous, Cearenses, nous gardons un amour très fort de notre terre. Qu'est-ce que le Ceara? Et qu'est-ce qu'un Cearense? Ce que je voudrais dire, à propos du Ceara, c'est que le Brésil me donne l'impression d'être un résumé du monde. Nous avons le Sud, plus ou moins développé, surtout avec Sào Paulo, et nous avons l'Amazonie, le Nord, le Centre-Ouest, le Nord-Est... Et, au-dedans du Nord-Est, du Nordeste, il yale Ceara. Ce qui - surtout dans le passé, mais encore aujourd'hui - marque le Ceara, c'est la sécheresse. Pas par manque d'eau, non: il y a de la pluie. Mais par manque de régularité dans la chute de la pluie. Quelquefois, on a une semaine, quinze jours, d'un presque déluge. Et après, une semaine, un mois, dix mois, une année, trois années sans une goutte d'eau. Alors, c'est quelque chose de terrible. Les arbres perdent leurs feuilles. Ils ne donnent évidemment pas de fruits. Les fleuves deviennent absolument secs. Les animaux n'ont plus la force de marcher et meurent au milieu des chemins. Les hommes doivent part ir... 18

NOUS, LES CEARENSES

C'est vrai qu'aujourd'hui tout un travail a été entrepris pour réduire les conséquences des sécheresses: de grandes irrigations, etc. Mais, pour le moment, et sans entrer dans les problèmes complexes du Nordeste, ce que je veux dire c'est que très, très souvent, les Cearenses sont obligés de partir. Toujours à cause de la sécheresse, et aujourd'hui aussi à cause d'autres phénomènes, des phénomènes sociaux. Ils partent surtout vers le sud: Sào Paulo, le Parana... Et vers l'Amazonie. L'Amazonie a toujours joué un grand rôle dans l'imagination des Cearenses. Mais que la ,nouvelle de la Rluie arrive, que l'hiver arrive, et tout de suite, la seule pensée est de prendre ses affaires et de revenir au Ceara. On raconte - et peut-être est-ce vrai... - que quelqu'un, en arrivant au ciel, a été choqué parce qu'il voyait qu'un homme était là, attaché. Il a naturellement posé la question à saint Pierre: « Qu'est-ce que je vois? C'est impossible! Ici, dans le ciel, il y a des prisons? des hommes attachés?.. » Alors, saint Pierre a expliqué: « Non; c'est un Cearense. Il a appris que c'est l'hive~ au Ceara, et si on ne l'attache pas, il s'en vaL.. » Même du ciel, imaginez... Le Cearense voyage très facilement. Vous le rencontrez partout. A Sào Paulo, parmi les très nombreux Nordestins, les Cearenses sont les plus nombreux. Même à l'étranger on en rencontre. Le Nordestin d'une manière générale, et aussi le Cearense, est petit de taille. Il est brun. Même s'il n'a pas la possibilité de faire des études, notamment des études professionnelles, il fait preuve d'une intelligence pratique remarquable. J'ai vu par exemple très souvent, à Rio de Janeiro ou à Sào Paulo, des Cearenses qui n'avaient jamais étudié la radio ni la télévision et qui, d'un jour à l'autre, sont devenus des experts en radio, ou en télévision... Il y a aussi le courage du Nordestin. Courage pour faire face à la souffrance, à la difficulté. Courage pour faire face à des travaux toujours durs. Nous ne sommes pas des paresseux: ça, je vous l'assure. C'est peut-être la réponse que nous devons donner à la nature, qui nous demande plus qu'elle ne nous donne. Comment peut-on aimer le Ceara, avec tout ce que vous en dites? C'est très facile d'aimer sa mère quand elle est belle, quand elle est intelligente.u Mais quand on est fils, et que c'est notre mère, ce n'est pas la beauté, ce n'est pas l'intelligence qui décident. C'est le cœur. Le Ceara, c'est notre terre, c'est ;Q.otremère: ça nous touche! Et je connais aussi d'autres raisons profondes, sans doute inconscientes
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~ES CONVERSIONS

D'UN ÉVÊQUE

pour beaucoup. Au fond, tout au fond, nous devinons que l'homme, la créature humaine a reçu du Créateur et Père pas simplement le droit mais aussi le devoir de dompter la nature et d'achever la création. Je pense qu'instinctivement, les Cearenses savent que le problème de la sécheresse et des inondations, on n'a pas le droit de le rejeter sur Dieu. C'est vrai qu'il y a encore des prières, des cantiques, des processions qui demandent à Dieu la solution du problème. Mais j'ai l'impression que cet amour de la terre traduit, inconsciemment, la conviction que c'est à nous de dompter la sécheresse et les inondations. Ce n'est pas le problème de Dieu. Pour Dieu, il serait tellement facile de créer des mondes parfaits, achevés... Pour moi, ce serait terriblement monotone! Je préfère mille fois avoir une œuvre devant moi. Si, jusqu'à maintenant, nous n'avons pas réussi à vaincre la sécheresse et les inondations, c'est notre faute, notre péché... Les Cearenses ont beaucoup défauts? de qualités. Ils n'ont pas de

Une certaine vanité, un certain orguei1... Vous connaissez peut-être la jangada. Lajangada, c'est un petit bateau que fabriquent les pêcheurs, ici, sur la côte. Trois planches et une voile. On raconte qu'un jour deux Cearenses étaient dans cette embarcation primitive, et déjà en haute mer. Un grand transatlantique passait. Un marin du transatlantique avait vu la jangada dans sa lorgnette. Le commandant avait été averti. Il donnait l'ordre au paquebot de ralentir. Il faisait des signes. Alors, un des jangadeiros dit à l'autre: « Qu'y a-t-il? Est-ce qu'ils ont besoin de secours?.. » J'aime raconter des anecdotes. Celle-ci dit bien la fierté des Cearenses. Fierté, sans doute, mais inconscience aussi, peut-être. Oui, si vous voulez. Mais il y a quand même le courage qui fait des miracles. Malgré le manque absolu de sécurité, ils s'en vont au large, ils pêchent... C'est tellement facile avec un bateau équipé d'un moteur, d'un radar... Mais évidemment, nous avons des défauts: la vanité, l'orgueil... Un jour, je voyais un tout petit Cearense qui discutait avec un grand monsieur. Le grand monsieur tâchait de couvrir de ridicule le petit homme qui était là, en face de lui. Alors, le Cearense a dit: « Attention! La taille ne prouve rien. La mesure d'un homme se prend à partir d'ici. » Il montrait la ligne des yeux, et au-dessus. 20