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Les Gens d'église

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295 pages

Comme il était trop évident que les pompes ne pouvaient plus franchir la voie d’eau, je me pris à penser que j’avais eu tort de m’embarquer à bord de la Belle Pauline, et je m’imaginai que les gens qui, à cette même heure, allaient à leurs petites affaires, dans la rue du faubourg Montmartre, étaient des êtres bien heureux.

De la rue du faubourg Montmartre au point de l’océan Pacifique où se trouvait la Belle Pauline, il y a tout juste six mille cinq cent quarante-deux lieues ; je fus cruellement fâché d’avoir fait tant de chemin pour me noyer mal à mon aise, tandis que j’aurais pu le faire si commodément dans le lac du bois de Boulogne.

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Auguste-Marc Bayeux
Les Gens d'église
MON CHER AMI,
AMON AMI
PIERRE CHARLES COMTE
Entre nous, pas de vaines paroles. Nous nous sommes vus, dans de certains jours, où la mort m’a effleuré de bien près. Vous savez ce que vaut mon caractère et mon cœur ; si j’écris cela en tête de ce livre, les Gens d’église,esser vivement levous l’offrant, ce n’est pas que je pense intér  en public par un détail personnel, c’est seulement pour qu’on soit bien persuadé que, malgré sa forme railleuse et trop légère, ce livre n’est point un pamphlet. C’est seulement pour avoir occasion de dire et de signer, avec la sauvegarde de votre témoignage dont personne ne suspectera la valeur, car vous êtes à la fois connu comme homme et comme artiste, par votre bon cœur et votre grand talent ; c’est seulement, dis-je, pour avoir le droit de protester que : Ce livre, tout léger qu’il paraisse, est dicté par la conviction. Ce sera, dans les temps à venir, une stupeur pour les historiens, qu’une clas se d’hommes, liés par des intérêts matériels, ait pu bafouer, en plein dix-neuvième siècle, le bon sens et la raison, au point que nous voyons. Ce sera une indignation pour tout penseur qu’on ait osé opprimer ainsi la conscience et la pensée humaine. Cette indignation m’a pris dès maintenant. Né catholique, élevé par une mère pieuse, j’ai rompu avec cette communion, qui a rompu elle - même avec l’Évangile, code moral de l’humanité civilisée. Et si je n’ai fait que bafouer dans ce livre ce que je ne pouvais, sans péril, attaquer autrement, personne au moins n e doutera de la sincérité et de l’énergie du blâme amer caché sous cette raillerie, puisque j’y ai engagé ma conscience en cessant d’être catholique. Voilà ce que je voulais dire.
15 octobre 1862.
AUG. MARC-BAYEUX.
I
Comment la BELLE PAULINE fit naufrage et à quel sacrifice se résigna Jean Langonel, du port de Saint-Malo
Comme il était trop évident que les pompes ne pouvaient plus franchir la voie d’eau, je me pris à penser que j’avais eu tort de m’embarquer à bord de laBelle Pauline, et je m’imaginai que les gens qui, à cette même heure, allaient à leurs petites affaires, dans la rue du faubourg Montmartre, étaient des êtres bien heureux. De la rue du faubourg Montmartre au point de l’océan Pacifique où se trouvait laBelle Pauline,il y a tout juste six mille cinq cent quarante-deux lieues ; je fus cruellement fâché d’avoir fait tant de chemin pour me noyer mal à mon aise, tandis que j’aurais pu le faire si commodément dans le lac du bois de Boulogne. Il faisait un vent du diable ; laBelle Pauline,un trois-mâts de sept cents tonneaux, se tenait à la mer comme elle pouvait, sous son hunier de misaine et son clin-foc, ayant eu le malheur de se laisser démâter de son grand mât et de son mât d’artimon. Elle fatiguait rudement à la lame et faisait eau d’une manière considérable. Les vagues déferlaient, en outre, si drument sur le pont, qu’elles avaient emp orté les cages à poules et les poules avec, les barriques d’eau de l’équipage et défoncé les hublots.  — Mille tonnerres ! grogna Jean Langonel, dont le vent venait d’enlever le chapeau ciré, quel chien de temps ! Le temps, à vrai dire, méritait cette injure. Un ciel noir comme de l’encre nous versait des torrents de pluie ; la plus petite étoile n’aurait pas su trouver une éclaircie à montrer son nez. Je vous assure que c’était épouvantable. Nous étions là vingt-huit hommes, passagers ou matelots, sans compter les mousses, attelés aux pompes, lesquelles ne nous servaient guère ; Jean Langonel était le maître d’équipage. Du moment où ce Breton, qui avait fait sept fois le tour du monde, déclarait que c’était un chien de temps, il fut certain pour nous que notre affaire était réglée. Jean Philibert me dit : — C’est égal, nous avons fait une sottise de nous embarquer pour aller à Saint-Cloud.  — Mes enfants, cria le capitaine, au milieu des ru gissements de la tempête, laBelle Paulineencore deux mètres quatre-vingts centimètres de flottaison ; elle enfonce de a quatre centimètres par minute, c’est donc encore une heure dix minutes que nous avons pour faire nos paquets pour l’autre monde. C’est à vous d’aviser là-dessus. Alors ce fut un grand remue-ménage dans les conscie nces ; chacun s’occupa de sauver son âme, comme pis-aller, puisqu’il n’était plus possible de sauver sa peau ; il n’y eut que Jean Langonel qui protesta et fit observer que nous avions, sur le pont, en rechanges, tout ce qu’il fallait pour bâtir un radeau. — C’est possible, dit le capitaine ; moi, je ne quitterai pas mon bord. Langonel se mit en colère, appela les hommes, jura, tempêta, cria ; il ne put trouver d’aide pour bâtir son radeau, tant chacun était paralysé de fatigue et de frayeur. — Eh bien ! s’écria-t-il, je sacrifierai ma pipe, mais je me sauverai, et on le verra bien ! Pour faire ma confession, j’avais une peur excessiv e, et si cela avait dû me servir à quelque chose, j’aurais bien crié. Je vous prie d’o bserver que la mer est profonde, que j’allais avec laBelle Paulinedans cette profondeur, et qu’à tout prendr e, je sombrer jugeais que laBelle Paulineaurait dû sombrer sans moi. Jean Philibert me fit comprendre qu’il était de mon avis ; que, peut-être, en nous r enseignant près de Langonel, nous pourrions nous sauver aussi, en sacrifiant notre pipe. Mais Langonel, quand je voulus lui
parler, me tourna le dos et me dit de le laisser faire. — Alors, dit Philibert, tâchons d’inventer un système. Henri Guerner qui, avec Philibert et moi, avait partagé la série de malheurs qui nous avaient conduits à nous embarquer sur ce damné navire, s’approcha à petit bruit et nous dit tout bas : — Laissez faire ; il y a le canot que la mer n’a pas emporté. En ayant soin de couper les palans, au moment où le navire coulera, le canot flottera et nous aurons peut-être la chance de nous sauver, sans rien sacrifier du tout. — C’est une forte idée, répondit Philibert. Mais c’est égal, je suis bien fâché d’avoir eu celle de m’embarquer au Pont-Royal pour aller à Saint-Cloud. Car, enfin, si nous n’étions pas partis pour Saint-Cloud, nous ne serions point ici. Là-dessus, je fis observer qu’il y avait trente-cin q minutes de passées, que laBelle Paulineavait enfoncé de un mètre quarante centimètres, et qu’alors il fallait se hâter. Je me mis en peine de trouver une hache pour couper le s palans, tandis que Philibert et Henri Guerner me laissaient seul et couraient je ne sais où. Il vint un coup de vent si furieux qu’il brisa notr e misaine, et alors le navire se mit à rouler vaille que vaille, n’ayant plus aucune direction ; le gouvernail était emporté depuis longtemps. Comme j’avais trouvé ma hache, je me cou lai vers le canot le long du bastingage ; j’entendis alors un matelot dire à Langonel : — Si nous nous jetions dans le canot, aussi bien ? Et je fus pris d’une grande crainte ; s’il en vient d’autres avec nous, pensai-je, nous sommes perdus. Mais Jean Langonel répondit : — Tu n’es qu’un bourgeois. Le canot embarquera et ne tiendra pas flot deux minutes. Cela me rassura d’un côté et m’effraya de l’autre. Je ne craignais plus, il est vrai, qu’on nous disputât la possession du canot ; mais, en mêm e temps, Langonel assurait que le canot devait couler au bout de deux minutes. Et Langonel s’y connaissait. J’en étais là de mes réflexions, quand Philibert me tira par la basque de mon paletot : — Hé ! dis donc, nous n’avons plus que cinq minutes ! Guerner était déjà dans le canot. — Je vous joins, répondis-je en agitant ma hache. Cependant, je voulais savoir ce que faisait Langone l ; et, dans l’obscurité, je vis son ombre qui s’agitait sur le bastingage, tout en se retenant aux débris des haubans. Il me parut qu’il se mettait nu. J’en éprouvai peu de sur prise ; il valait autant être nu, que couvert des habits mouillés que nous avions. Cepend ant, les instants passaient, et je gagnai le canot en toute hâte ; j’y trouvai install és Jean Philibert, Henri Guerner et un petit mousse, blotti sous un banc, qui se recommanda à notre grâce. Une minute après, l’eau nous gagnait, et, saisissant le moment opportun, j’appliquai deux coups de hache sur les palans. La secousse fut nulle, car, au même instant, l’eau entrée par les sabords fit sauter le pont de laBelle Paulineet nous flottâmes librement, isolés sous le ciel noir et ballottés sur les flots verts. — A la grâce de Dieu ! cria Guerner. Nous avions entendu, parmi les cris de désespoir de nos compagnons, un juron bien accentué, lancé par la poitrine plus robuste de Jean Langonel. — Voilà, dis-je, un matelot qui meurt comme un païen ! — Savoir s’il est mort, répliqua Jean Philibert.
II
Dans quel pays le hasard nous conduisit et par quelles gens nous y fûmes reçus
Nous étions donc quatre dans le canot de laBelle Paulinecomprenant le mousse en qui, bonnement, ne devait compter que pour la moiti é d’un. Avec moi, que vous connaissez assez, se trouvait Jean Philibert et Hen ri Guerner que vous connaîtrez bientôt. Deux excellents amis, partis sur ma parole, un beau matin, pour Saint-Cloud, sur un de ces paisibles bateaux à vapeur qu’on voit tout l’hiver endormis près du Pont-Royal. Que le sort est fantasque dans ses caprices ! Jean Philibert s’était absenté, pour un jour, en surprenant la bonne foi de son sous-chef ; il avait prétexté un mal de tête violent, qui l’empêchait, pour un jour, de s’occuper des aff aires de l’État. Le ministère devait, pour un jour seulement, être privé des services de notre ami. Cependant, de Saint-Cloud, nous partîmes pour Gournay en Brie ; de Gournay en Brie, la fortune, en se jouant, nous conduisit au Havre. Au Havre, la fatalité nous fit embarquer à bord de laBelle Pauline. A cette heure, ballotté avec mes amis, dans une coquille de noix, sur la mer en colère, sous le ciel irrité, je me souvenais que laBelle Pauline,une navigation dans invraisemblable, nous avait emportés vers des pays étrangers. Nous avions vu, comme dans un rêve, Ténériffe et le Cap ; nous avions déjeuné chez les Hottentots, et dîné chez les Hovas. Nous avions visité Calcutta et le détroit de Malacca. Combien de temps cette course effrénée à travers le monde, avait-elle duré ? Je l’ignorais ; je ne pouvais même me souvenir qu’imparfaitement des forces majeures qui nous avaient conduits si loin du Pont-Royal, d’où nous étions partis. Au bout d’une heure, le vent tomba, la pluie cessa et la mer fit mine de se calmer. J’en fus bien aise, car il eût été dommage de noyer des gens de notre qualité, et si la tempête avait continué, cette mésaventure nous serait arrivée à coup sûr. Il me parut même que le soleil voulait se lever d’assez belle humeur ; on voyait à l’orient une teinte rose de bon augure et, devant le canot, à peu de distance, cette aurore inespérée éclairait gaîment de grandes lignes de verdure que nous prîmes d’abord p our un continent, mais dans lesquelles nous reconnûmes bientôt, en approchant, une longue série d’îles et d’îlots très voisins les uns des autres. Un courant assez fort, qui eut la bonté de se trouver là, nous servait à merveille et poussait rapidement notre em barcation vers la côte de la plus grande de ces îles. Ce n’était pas la peine de rame r, la chose allait toute seule, et le canot sautait joyeusement sur la crête des lames, encore assez fortes. Quand nous fûmes plus rapprochés, une chose nous in quiéta. Nous vîmes sur le rivage, en beau sable fin, des gens rassemblés qui n’avaient pas la mine pacifique. Ils étaient là une trentaine de gaillards, et comme le jour grandissait rapidement, nous pûmes voir au soleil reluire certaines choses dans leurs mains. Jean Philibert, qui d’abord n’en voulait rien croire, dut avouer que c’étaient des canons de fusil. Le mousse, avec ses yeux perçants, déclara que c’étaient tout bonnement des mousquets à mèche et que ces gens étaient des soldats chinois. Nous n’avions pas d’armes et je regrettai de plus en plus le faubourg Montmartre. Cependant, la bande des soldats se recrutait à vue d’oeil. Des gens accouraient de toutes parts pour se joindre à eux, si bien qu’en u n quart d’heure il y en eut plusieurs centaines ; mais ces derniers venus n’avaient pas de fusils et paraissaient même éviter d’approcher de trop près ceux qui en avaient. Cette circonstance nous sembla des plus
défavorables ; il était clair qu’on nous croyait ar més, qu’on allait nous livrer bataille, et que les gens inoffensifs se tenaient à distance pour éviter les horions. Nous eûmes bien l’idée d’aborder sur un autre point et nous prîmes les avirons pour diriger ailleurs le canot ; mais le courant nous gênait et les soldats, avec la foule, suivirent nos évolutions et se mirent à courir sur le rivage, pour nous devancer au lieu où nous allions aborder. — Eh bien, dit Jean Philibert, j’aurais préféré rester dans mon ministère ; il est vrai que mon sous-chef me disait parfois des choses désagréa bles, mais cela ne tirait pas à conséquence. Puis, bien qu’il fût garde national et possédât un fusil, il n’en faisait jamais usage contre personne.  — Moi, ajouta Guerner, je regrette fort mon atelie r de la rue Laval. J’y faisais de la peinture, c’est vrai ; mais je n’étais pas exposé. Ce calembour me parut stupide, je dois l’avouer. Le s circonstances le rendaient au moins inconvenant. Le mousse se mit à pleurer, et r egretta hautement le temps où le cuisinier de laBelle Pauline lui donnait de grands coups de pied pour lui appre ndre à fricoter convenablement. — Eh bien, dis-je, vous êtes des poltrons. Restez dans le canot ; je débarquerai seul d’abord, et, s’il m’arrive malheur, vous aurez au m oins la joie de savoir sûrement à quoi vous en tenir. Vous pourrez prévoir, si l’on me fus ille, qu’on vous fusillera, et si l’on me tranche la tête, qu’on vous la tranchera. C’était un accommodement bien faible ; mais enfin j e faisais à mon pouvoir, et on avoua que j’étais un grand cœur. Le canot, ayant to uché le fond, s’arrêta ; il restait encore une trentaine de brasses d’eau avant d’atteindre la plage, où nous attendaient les insulaires avec leurs mousquets. Car, bien décidément, c’étaient des mousquets, et je voyais fumer les mèches. Après avoir tendrement embrassé Philibert, ayant do nné une poignée de main à Guerner et une calotte au mousse, je franchis le bo rd du canot et je sautai dans l’eau. J’en eus bien jusqu’à mi-jambe ; mais je me mis à m archer résolûment vers le rivage, comptant en moi-même que j’allais avoir bien d’autres avanies à supporter. Les soldats, cependant, ne firent pas mine de se fâ cher ; ils restaient là, débonnairement, sans me mettre en joue. Le reste de s assistants avait un air plein de politesse. Je respirai. Pour mettre à profit ces dispositions à la clémence, je hâtai le pas ; et, au moment de sortir de l’eau, je tirai mon mouc hoir de ma poche, encore qu’il fût mouillé, et je l’agitai de mon mieux en signe de paix. Ce fut comme une explosion de cris de joie et d’aff ectueuse allégresse qui partit de toutes les poitrines. Il sembla qu’on me préparait une ovation. Je n’avais pas fini d’agiter mon mouchoir que les soldats, formés en rang, portè rent et présentèrent leurs armes, avec un ensemble parfait, et que tout le reste de l’assemblée se jeta à genoux, baisa la terre avec transport par trois fois, puis entonna s oudain, d’une seule voix, le couplet suivant :
Il est venu, celui que mon cœur aime ; C’est un beau jour, mon malheur va finir. Je suis à lui, mon bonheur est extrême. Je l’aimerai jusqu’au dernier soupir.
Je m’arrêtai stupéfait, quoique je fusse encore dan s l’eau. Ma surprise était sans bornes ; ces gens habillés en Chinois, me chantaien t ces paroles françaises sur un air d’opéra comique ; et ils avaient l’air de me respec ter infiniment. Je ne m’expliquai pas positivement pourquoi leur cœur m’aimait si fort ; mais enfin, je remis promptement mon mouchoir mouillé dans ma poche, et pour leur rendre leur politesse, j’ôtai mon chapeau
de feutre, et je leur fis un profond salut. Là dessus, ils recommencèrent à chanter :
Ah ! qu’il est doux et qu’il est donc aimable ! Son cœur est plein de trésors de bonté, Je recevrai de sa main adorable La guérison de mon infirmité.
— Messieurs, leur dis-je, en sortant tout à fait de l’eau, vous êtes trop honnêtes, et je n’aurais point osé m’attendre à une réception si ai mable. Vous voyez un malheureux naufragé qui ne vous demande, pour lui et ses compa gnons, qu’un peu de feu pour réchauffer ses membres et sécher ses vêtements. Je voudrais avoir ensuite un peu de nourriture à nous mettre sous la dent, car, absolument, nous mourons de faim. A cette interpellation, les soldats et les gens à g enoux, qui l’avaient écoutée d’un air fort admiratif, répondirent tout d’une voix : — Qu’il a bien parlé !  — Je suis ravi, dis-je, que vous soyez de cet avis ; je vous prie donc de vouloir bien aider mes compagnons à prendre terre, et de nous conduire le plus tôt possible dans un endroit où nous pourrons nous reposer. — Qu’il a bien parlé ! répondit encore le chœur, cette fois en baisant la terre. Du reste, personne ne bougea. Je les regardai d’un mauvais œil ; les soldats présentaient toujours leurs armes ; et la foule restait à genoux. Cela me fit l’effet d’une m échante plaisanterie, et l’humanité de ces gens, si polis, me fut suspecte. Je me retourna i vers le canot, je pensai que ces mauvais plaisants ne nous faisaient, à tout prendre, courir aucun danger, et je fis signe à mes amis de descendre près de moi. Guerner frappa d u pied dans le fond du canot et Philibert montra par dessus le bord une boîte qui s emblait fort lourde. Je n’avais pas remarqué que mes amis eussent rien mis avec nous, d ans le canot, en quittant laBelle Pauline., dans le temps où j’avaisprésence de cette boîte m’expliqua leur absence  La cherché la hache ; mes amis avaient donc sauvé quelques objets et demandaient qu’on les aidât à les débarquer. Le mousse cria : — Ohé, les autres ! venez donc un peu voir, pour nous aider. Ce cri fut accompagné d’une pantomime très expressive. Deux ou trois hommes de la foule se levèrent et coururent au canot avec empressement pour rendre le service qu’on réclamait. — Ce sont des voleurs, pensai-je ; ils sont plus disposés à s’emparer des bibelots qu’à nous donner à manger. Enfin, nous verrons bien ! Ma prévision fut trompée ; lorsque Philibert Guerner et le mousse me rejoignirent avec les trois hommes, chargés des objets que contenait le canot, ces porteurs déposèrent le tout à mes pieds, puis allèrent de nouveau se mettre à genoux.  — Eh bien, dis-je, vous êtes de bons diables ; mai s pour l’amour de Dieu, finissons cette plaisanterie inhumaine. Nous allons mourir de faim ! Et le chœur s’écria encore : — Qu’il a bien parlé !  — C’est poli, c’est même flatteur, reprit Philiber t. Mais enfin, j’aimerais mieux un beefsteak que ce compliment. Je trépignai d’impatience. Guerner, avisant l’officier qui commandait les soldats, marcha vers lui. L’officier fit deux pas en avant, baissa son sabre en signe de salut, et attendit raide, la main sur la couture
de la culotte.
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