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Les pauvres au secours de Dieu... ?

De
241 pages
Dans le contexte actuel de crise financière et de crise économique générale, l'auteur se retrouve plus que jamais au coeur d'une question qui se posait déjà hier : une économie par qui pour qui ? Comme homme, ouvrier, chrétien, prêtre-ouvrier, il refuse de chercher des boucs émissaires à qui il pourrait faire porter le chapeau de cette crise. Ce monde nouveau est de la responsabilité de chacun, de chacune.
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INTRODUCTION

Les différents débats que ce livre – première édition – a suscités m’ont amené à le relire, à préciser certains passage, à le compléter, en particulier par un chapitre sur l’histoire des relations des ouvriers avec l’Eglise. D’où cette deuxième édition. Ce n’est pas le livre d’un historien, Ce livre ne relate que le combat d’hommes et de femmes libres, hommes et femmes qui veulent garder la responsabilité de leur vie, hommes et femmes qui ont faim et soif de justice. Ils ne sont pas toujours compris, ni par les autorités ni par l’Eglise. Combats qui rassemblent chrétiens et autres croyants, incroyants et athées : tout en se battant ensemble contre toutes les formes de violences, ils se partagent leurs questions, leurs convictions, leurs doutes. Le chrétien que je suis, et je ne suis pas le seul, prétend que ces affamés de justice révèlent quelque chose du vrai visage de Dieu, un Dieu passionné par l’avenir de l’humanité, et en même temps inquiet, il ne peut que respecter la liberté qu’il a donnée aux hommes et femmes. Ce sont ces hommes, ces femmes qui ont écrit ce livre, et qui font l’unité de ce livre. Dans ces quelques pages, l’acteur et témoin que je suis, voudrait rendre compte de ce qui se passe en « terres ouvrières. » J’ai écrit ce livre « avec » mes camarades de travail du bâtiment, de la sidérurgie, de la Sollac1 en
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Société Lorraine de Laminage Continu – Florange (Moselle).

particulier, de la CFDT, de la CGT, d’autres syndicats, « avec » les prêtres-ouvriers de Moselle : Aloyse, Bernard, François, Mario, Philippe, « avec » mes voisins de quartier – Hagondange, Metz, Florange, Hayange-Marspich, Montigny-lès-Metz –, « avec » toutes celles et ceux que j’ai rencontrés plus ponctuellement au hasard des circonstances, des actions, « avec » ma famille dont la vie est à l’origine de ma vocation de prêtre-ouvrier. A chaque paragraphe, presque à chaque ligne, je pourrais mettre des noms, des visages. Je leur devais ce compte-rendu ainsi qu’à tous ceux qui, comme eux, ont faim de justice. Pour les événements du passé j’ai fait appel aux témoins d’hier et aux historiens, en particulier Pierre Pierrard. 2 Ce compte-rendu s’adresse aussi à l’Eglise que j’ai « mouillée », à la Mission Ouvrière avec laquelle j’ai travaillé quotidiennement et que, j’espère, n’avoir pas trahie : les militants de l’Action catholique ouvrière, de la Jeunesse ouvrière chrétienne, les responsables de l’Action catholique des enfants. Une Eglise que j’ai voulue accueillante, à l’écoute des gens, du peuple, des ouvriers. Elle n’y a rien perdu, au contraire. Ces hommes, ces femmes, sont porteurs d’une Parole « faite chair », une Parole à laquelle personne n’arrive à imposer le silence. Je tenais à faire ce compte-rendu parce que la Bonne Nouvelle pour tous les hommes et toutes les femmes ne m’appartient pas, je ne peux donc pas faire n’importe quoi de cet Evènement.

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L’Eglise et les ouvriers en France (1840-1940). Hachette.

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UNE HISTOIRE COMMENCEE DEPUIS LONGTEMPS

L’histoire des prêtres-ouvriers a une préhistoire qui va patiemment préparer des prêtres à rejoindre les ouvriers sur leurs chantiers. Ce chapitre parcourt rapidement l’histoire du combat des ouvriers du 19ème siècle au début du 20ème au cœur même de l’histoire de la société française, au cours de laquelle Eglise s’est, plus d’une fois, retrouvée au travers de leur route. « L’ouvrier » apparaît avec l’industrialisation du pays qui est à peine amorcée au moment de la révolution française et qui va se prolonger tout au long du 19ème et de la première moitié du 20ème. En même temps que les ouvriers prennent conscience durant cette période d’industrialisation de la place qu’ils ont ou devraient avoir dans l’économie et dans la société, ils découvrent une opposition à leurs revendications. Ils vont être obligés de se faire entendre, donc de s’organiser. Ce qui va donner naissance au mouvement syndical ouvrier. Pendant ce temps, la France, jusque là essentiellement rurale, va se transformer en un pays industriel et que va apparaître « l’ouvrier. » La société française, jusque là

société hiérarchisée, va se transformer, non sans difficulté, en société un peu plus égalitaire. Ce qui ne sera pas sans conséquence sur la vie sociale du pays, sur la vie des hommes et des femmes. Les trois « Etats » ou « Ordres » qui avaient le pays en main au moment, et à la sortie de la révolution : l’Aristocratie, le Clergé et le Tiers-Etat, une fois le roi renversé, vont tout faire pour garder les rênes du pays en main, pour qu’il ne tombe pas entre les mains de n’importe qui. Le peuple qui avait accueilli avec joie la nouvelle devise de la République : liberté – égalité - fraternité, et la suppression des privilèges, ne voulait pas non plus que cet avenir lui échappe. L’Aristocratie et le Clergé représentent à peu près 5% de la population française. Et si le Tiers-Etat représente 95% de la population, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne : entre le bourgeois des villes et l’ouvrier agricole il n’y a pas photo. Parlant du Tiers-Etat, certains historiens préfèrent parler d’une bourgeoisie aisée, peutêtre 10 à 15% de la population. Et quant au reste de la population (80%), ils préfèrent parler du « 4ème ordre », des hommes et des femmes qui n’ont pas souvent l’occasion de s’exprimer. Cette société est en plein bouleversement. Les ouvriers ne peuvent que faire partie du « 4ème Ordre. » Très vite ils manifestent leur intention de ne pas en rester là. A mesure que le pays s’industrialise, leurs revendications se préciseront, en particulier l’installation de la République, avec la disparition des trois ordres et de la conception pyramidale de la société. Plus ils deviendront exigeants, plus la répression sera dure, même sanglante à certains moments.

Les gardiens du temple… ou de l’Ordre à l’œuvre. On est encore en pleine révolution que la loi Le Chapelier de 1791, sur la liberté d’entreprendre, interdit aux ouvriers de se « coaliser. » Les entreprises ont besoin des ouvriers, mais dans leur vie de travail comme dans la société ils n’ont pas le droit à la parole. Ce délit de coalition ne sera aboli qu’en 1864. Et le droit de s’organiser ne sera accordé aux ouvriers qu’en 1894… Un siècle de lutte ! Ce droit ne sera mis en place, dans certaines entreprises, qu’après 1950 ! Napoléon 1er veillera avec soin à l’application de la loi Le Chapelier : une loi de 1803 obligera tout travailleur à être porteur d’un carnet sur lequel figurera tout son passé et son activité de travailleur. Le code civil mis en place par le même Napoléon privilégie l’employeur par rapport à l’employé. Pendant que les nostalgiques de la royauté, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, et quelques aristocrates, tentent de la rétablir, les ouvriers, eux, tentent de se faire entendre. Ils participeront aux trois révolutions que connaîtra le siècle. En juillet 1830, changement de dynastie : Charles X est obligé de laisser la place à Louis-Philippe. Le peuple, dans la misère, profite de l’événement pour se soulever. La répression sera terrible : 800 morts. En 1848, chute de la royauté et avènement de la IIème République. En février le gouvernement crée des ateliers nationaux pour donner du travail aux ouvriers, ces ateliers comprendront jusqu’à 120.000 ouvriers. La nouvelle assemblée (conservatrice) les fait fermer. Les ouvriers descendent dans la rue. Lors des événements de juin, la peur de l’ouvrier révolté par la misère et le chômage, vont engendrer une sanglante répression : déportation, fin de la liberté de presse, fin des clubs, allongement de la durée du temps de travail. Il y aura 4.000 tués parmi les insurgés, 1.600 parmi les forces de l’ordre. Mgr Affre, évêque de

Paris, voulant calmer les esprits, mourra sur les barricades, tué par une balle qui venait, on ne sait d’où. L’assemblée constituante – cléricale et conservatrice – chargée de rédiger la constitution de la 2ème République estime que le droit au travail n’a rien à faire dans la constitution. Il ne sera inscrit qu’en 1946 dans la constitution de la IVème République ! Ces journées de juin 48 ont creusé le fossé entre la république conservatrice et cléricale et la France ouvrière, un fossé qui ne va que se creuser avec le temps. Les conservateurs voulaient à tout prix faire barrage au socialisme. Et avec l’Eglise les relations ne sont guère meilleures : les catholiques s’étant mis du côté de l’ordre, l’anticléricalisme ne peut qu’en sortir conforté. Les ouvriers sont en pleine « prêtrophobie. »3 Un siècle plus tard, quand des ouvriers rencontreront des prêtres au travail avec eux, ils n’en seront que plus surpris. Napoléon III met fin à la 2ème République en décembre 51 et rétablit l’empire. La répression, en particulier des ouvriers, sera terrible : 400 morts et 25.000 arrestations. C’est la forte industrialisation du pays au cours du second empire qui va profondément modifier l’image de la France rurale. Napoléon III, pour favoriser ce développement industriel, va relâcher la pression sur les ouvriers. Il fera même massivement appel à la main d’œuvre étrangère, le pays avait besoin des immigrés qui sont d’abord des ouvriers en quête d’emploi. C’est dans ce creuset que va se forger la conscience ouvrière. L’élection de l’Assemblée Nationale en 1969 est un camouflet pour l’Eglise comme pour l’Empire. Les positions se durcissent de part et d’autre. Le mouvement ouvrier s’organise et s’en prend de plus en plus à l’Eglise qui est accusée d’être à l’origine du système social hiérarchique, d’en avoir même fait un dogme. Les conservateurs profiteront des événements de la Commune (1871) pour reprendre les affaires en main par
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Op. Cit. Page 218.

une répression sans pareille contre les ouvriers et autres partisans d’un ordre plus juste. Selon les sources on parle de 10.000 à 107.000 victimes, pour la plupart des gens du peuple, les leaders du mouvement ouvrier : exécutions sommaires, condamnations à mort, déportation, emprisonnement. Les fédérés exécutèrent Mgr Darboy, archevêque de Paris et des religieux. L’ordre moral qui règnera des années 71 à 80 opposera la France aristocratique, monarchique et cléricale à la France républicaine, laïque et en voie d’industrialisation. Ce qui ne va que durcir les positions des uns et des autres. Ne pouvant pas citer dans le cadre de ce travail tous les courants de pensée, ni leurs auteurs ou partisans, qui se sont affrontés de part et d’autre, je voudrais simplement citer deux chants qui datent de l’époque, chants que les ouvriers reprennent encore aujourd’hui dans certaines manifestations : le chant des canuts : « Pour chanter Veni Creator / il faut avoir chasuble d’or / Il faut avoir chasuble d’or // Nous en tissons / Pour vous gens de l’église / Mais nous pauvres canuts / N’avons point de chemise. » Et l’International : « Il n’est pas de sauveurs suprêmes /Ni dieu, ni césar ni tribun /Producteurs, sauvons-nous nousmêmes. » Les ouvriers et l’Eglise Ce rapide coup d’œil sur le 19ème siècle montre une Eglise solidaire de l’aristocratie et de la bourgeoisie, qui, eux, comptent sur elle pour imposer au peuple l’obéissance à la loi, et le respect de l’Ordre, un ordre justement contesté par les ouvriers. C’est ce que ces derniers reprochent à l’Eglise. De quoi parle-t-on quand on parle d’Eglise ? Est-ce que l’ouvrier de telle industrie ou l’ouvrier agricole, sont d’accord avec les positions officielles de l’Eglise, avec les positions de la hiérarchie sur les différents problèmes ? Si certaines régions se sont déchristianisées, si ailleurs les

églises se vident lentement, je ne pense pas, en tout cas je n’en trouve pas beaucoup de traces, que ce soit par rejet de la foi en Jésus-Christ. C’est plus parce que l’Eglise – l’institution - est complice des puissants de ce monde, bien trop silencieuse sur certaines violences des puissants à l’égard du peuple. Parmi ces ouvriers qui se révoltent il y a sûrement des ouvriers chrétiens. Quelques déclarations d’évêques du 19ème siècle qui peuvent donner une idée des positions de l’Eglise : « L’Eglise a été instituée afin que tous servent et obéissent… (1858) » « Quant à la multitude, elle n’a d’autre droit que de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs. Les laïcs sont des zouaves…(L’Eglise) ne peut admettre que son clergé soit ni dirigé, ni gouverné, ni même simplement entraîné par eux…(1906) » « Les hommes sont égaux devant Dieu, la loi et la mort ; ils sont inégaux devant tout le reste, et le Ciel l’a ainsi ordonné… (1850) » « Si Dieu permet qu’il y ait des pauvres et des affligés parmi nous, c’est pour laisser aux uns le mérite de la patience et de la résignation, aux autres celui de la charité et de la miséricorde. (Evêque d’Amiens aux inondés de la Loire) » « La misère, compagne inséparable du vice et de la paresse, atteint rarement l’ouvrier honnête et laborieux. » 4 L’Eglise, jusque dans les années 1840, était plutôt favorable aux revendications des ouvriers. Déjà lors des journées de 1830, mais plus encore à partir de 1848, la violence de ces journées va faire peur à l’Eglise qui se replie sur elle-même, au lieu, ne serait-ce que s’interroger sur les causes de ces violences. Il faudra attendre encore quelques années… pour qu’un virage s’opère. En 1864 Pie IX publie avec l’encyclique Quanta cura le Syllabus qui dénonce 80 erreurs de notre temps. Le concile Vatican I (1869-1870) proclame l’infaillibilité pontificale. Plus que jamais « Hors de l’Eglise point de salut. » Toutes ces questions mériteraient débat, mais
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Op. cit. p. 117-118.

l’Eglise préfère se replier sur elle-même. C’est un véritable défi lancé à la société. A la fin des années 70 les questions religieuses divisent la population française : une partie subit l’influence du clergé, une autre lui est complètement hostile. C’est dans les années 80 que le vent va tourner et que commencent les années noires pour l’Eglise : loi sur la laïcité, sur la liberté de la presse, sur les écoles des filles. La religion est prise à partie parce qu’elle s’oppose à la marche en avant de l’humanité, elle s’oppose à la raison. Pour ses adversaires elle est aussi dangereuse que la propriété ou l’Etat. La multiplication des enterrements civils sera un signe révélateur de la cassure. Cette histoire ne peut pas ne pas poser des questions à l’Eglise elle-même. C’est le travail qu’ont commencé un certain nombre de chrétiens, prêtres et laïcs. Au début ils se compteront sur les doigts la main, ils seront beaucoup plus nombreux à la fin du siècle. Ils poseront question, ils essaieront de se faire entendre en « haut lieu. » Les vingt dernières années du 19ème siècle. Je me demande si, à un moment donné, les violences ne déstabilisent pas les positions des uns et des autres. La violence est toujours un signe de faiblesse : on ne veut rien se dire, on ne sait plus quoi se dire. La violence prend la place de la parole jusqu’au moment où... Est-ce que dans les dernières années du 19ème siècle n’y a-t-il pas eu une certaine prise de conscience de cette impasse ? Dans les années 1870, après la terrible répression de la Commune, le mouvement ouvrier reprend vie. Du côté des entreprises, déjà dès 1841, le travail des enfants de moins de huit ans est interdit. En 1874 le travail est interdit aux enfants de moins de douze ans, le travail de nuit est interdit aux femmes. En 1882 l’école devient obligatoire, les enfants ne travaillent plus avant treize ans, les

allocations familiales sont mises en place pour compenser les pertes de ressources que procurait leur travail. C’est dans les mêmes années que se mettent en place les premières ébauches de l’assurance maladie universelle et de l’assurance retraite. Et en 1884 la loi Waldeck-Rousseau reconnaît enfin aux ouvriers le droit de s’organiser dans l’entreprise. Ce qui donnera la naissance de la CGT en 1895, et par la suite (1919) de la CFTC qui deviendra CFDT en 1964. Du côté de l’Eglise ça bouge aussi Le travail des chrétiens, de loin pas tous du monde ouvrier, de ceux qui ne sont pas restés sourds aux cris de révolte des ouvriers, va porter ses fruits. Ils ont pu expliquer la situation au pape Léon XIII qui ira à contrecourant de Pie IX. Le 15 mai 1891 il publie l’encyclique Rerum Novarum qui fait l’effet d’un vrai tremblement de terre dans l’Eglise. Il demande aux catholiques français de reconnaître la République, d’aller au peuple. Contrairement à l’école libérale qui triomphe à l’époque « Léon XIII reconnaît à l’Etat un rôle de subsidiarité important et une obligation d’intervenir en faveur de la classe ouvrière : le pape l’invite à adopter une législation sociale capable de régulariser les conditions d’emploi des travailleurs, hommes, femmes, enfants et d’assurer la justice distributive ; il lui demande de favoriser la participation de l’ouvrier à la propriété du sol afin de combler peu à peu l’abîme qui sépare l’opulence de la misère. Léon XIII reconnaît dans l’Etat la dernière instance capable de déterminer le « juste salaire », notion elle aussi révolutionnaire. » 5 Cette encyclique trouvera beaucoup d’opposition dans l’Eglise elle-même, ce n’est ni plus ni moins qu’un changement d’époque. Ce document sera surtout le point
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Op.cit. page 361.

de départ de la doctrine sociale de l’Eglise, qui incitera des successeurs de Léon XIII à prendre également position sur les problèmes du monde du travail : Quadragesimo anno de Pie XI (15 mai 1931) ; Mater et Magistra de Jean XIII (15 mai 61); Gaudium et Spes du concile Vatican II ; Populorum progressio de Paul VI (26.3.67) ; Octogesima adveniens de Paul VI (15 mai 71) ; Laborem exercens de Jean-Paul II (14.9.81) ; Sollicitudo rei socialis de JeanPaul II (30.12.87) Tous ces documents sont certes importants. Mais les ouvriers attendent de voir : en quoi vont-ils mobiliser les chrétiens sur les chantiers d’une société juste ? La mise en place laborieuse de la IIIème République et la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905) mettront fin définitivement aux trois Ordres. L’Eglise a, d’une certaine manière, retrouver sa liberté, même si, sur le moment même, ce n’était pas perçu ainsi. On peut comprendre, après ce rapide survol de l’histoire du 19ème siècle en France, pourquoi les ouvriers ne se bousculent pas dans les églises. Cette histoire a laissé des traces, certaines cicatrices sont encore à vif. Dans une société hiérarchique, ils n’avaient pas droit à la parole, que seraient-ils allés faire dans une Eglise qui défendait ce type de société ? Le combat continue. Pour les ouvriers comme pour l’Eglise le combat continue, mais maintenant ils peuvent s’interpeller, se tendre la main, se provoquer, croyants et incroyants se retrouveront de plus en plus souvent au coude à coude. Il s’agit non plus tellement de défendre un système, mais de remettre l’homme au cœur de la société, au cœur de la vie économique et, pour les chrétiens, de témoigner par la vie et la parole que tout homme/femme est à « l’Image de Dieu », avec tout le respect qui en découle. Ils ne peuvent

pas être prisonniers d’un système. L’Eglise ne pourra que remercier les ouvriers d’avoir mener un tel combat. Le travail ne manque pas. La République, tant désirée par les ouvriers, n’a pas donné tout ce qu’ils en attendaient. Plus que jamais ils doivent rester fermes et vigilants. Les deux guerres mondiales, les dictatures et fascismes qui vont marquer la première moitié du vingtième siècle vont mobiliser tous ceux qui partagent, d’une manière ou d’autre, cette « foi » en l’homme affamé de justice. Mission très difficile quand, une fois de plus, la violence va diviser les hommes en bourreaux et victimes et que les affamés de justice ne pourront que prendre le parti des victimes. L’Eglise, par la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, fondée en 1925, rappelle depuis « qu’un jeune travailleur vaut plus que tout l’or du monde. » Une devise qui n’a pas pris une ride. Et que l’annonce de la Bonne Nouvelle se fera par les travailleurs, avec les travailleurs, pour les travailleurs. Deux prêtres de la région parisienne rappelaient en 1943, en pleine guerre, que la France était un pays de mission. 6 C’est au cours des événements des années 40 (guerre, travail obligatoire, résistance), au cœur des pires violences, que commence l’aventure des prêtres-ouvriers – une aventure prépare toujours l’avenir, c’est le même mot –. Qu’une telle aventure débute au cœur d’une telle violence, pour moi, n’est pas sans signification. C’est là que des prêtres rencontrent des hommes qui se disent loin de l’Eglise, quand ils ne lui sont pas hostiles. Mais des hommes qui ne peuvent que faire confiance aux hommes pour sortir de cette violence. Ces hommes étonnent ces prêtres, les surprennent, les enthousiasment. Ils leur donnent un autre regard sur l’humanité, sur le peuple, sur l’histoire. Non pas un regard à partir de l’Eglise, mais à partir de ce que des hommes
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France, Pays de mission. Y. Daniel, H. Godin. Epuisé.

disent d’eux-mêmes. Ces prêtres découvrent qu’il « se passe quelque chose » d’important au-delà des frontières de l’Eglise. Il leur semble que le monde est moins « vide » qu’ils ne le pensaient, ces hommes y sont tellement « présents ». C’est une interpellation qui vient du cœur même de l’humanité. En une période où tout pourrait faire douter de l’humanité il y a des signes de vie. S’il y a des signes de vie là, et à ce moment-là, c’est que la mort n’a pas le dernier mot. Les événements leur avaient forcé la main pour se trouver au contact de ces hommes. La guerre terminée ces prêtres décident d’aller à leur rencontre. Quoi de plus simple, pour les rencontrer, que de travailler avec eux, d’être ouvriers, de les rejoindre dans leur vie et dans leur combat quotidien. D’épouser cette vie. Les « prêtresouvriers » vont mettre fin à la « prêtrophobie. » Le mouvement, un moment stoppé, est relancé en 1965. L’Action Catholique Ouvrière est fondée en 1950. Le concile Vatican II (1962-1965) veut donner du Souffle à ce travail des chrétiens dans le monde, dans la société, dans l’économie. La Bonne Nouvelle n’est pas faite pour être mise à l’abri.

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TREMBLEMENT DE TERRE

Comme cette douloureuse histoire des relations des ouvriers avec l’Eglise n’est pas terminée, ordonné prêtre en 1964, je pars au travail en 1968 pour vivre la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ au milieu des ouvriers, sur les chantiers, dans les quartiers, au milieu d’hommes et de femmes censés, pour beaucoup d’entre eux, être incroyants, voire athées. C’est la vision qu’avaient – ou qu’ont encore ? – des gens d’Eglise dans les années 50. Qu’est-ce qui leur donne le droit de dire une chose pareille ? Parce que ces hommes et femmes ne fréquentent pas les églises ? Ma conviction de toujours : tant que ces hommes et femmes n’auront pas le droit à la parole, qu’ils ne se seront pas expliqués eux-mêmes, je ne peux rien dire à leur place. Mais je veux les rejoindre pour les écouter. Je franchis les portes de mon premier chantier en août 1968, et en juillet 1986, dix-huit ans plus tard, je suis mis à la porte de la sidérurgie, avec quelques dizaines de milliers d’autres sidérurgistes, obligé de quitter ce lieu où je vivais, travaillais et tentais de témoigner de la Bonne Nouvelle de Dieu. C’est un véritable tremblement de terre qui va sérieusement secouer l’édifice et qui va m’obliger à

vérifier les fondations de mon projet. Je n’avais jamais imaginé que ma solidarité avec ouvriers m’obligerait jusqu’à partager le même sort qu’eux. C’est une solidarité unique, mais qui a un prix. La violence de l’événement a failli avoir raison de mon rêve, et presque raison de moimême. Je me retrouve à cinquante ans sur le flanc, sans projet, C’était l’échec d’une vie. J’avais tout prévu, mais pas de faire une telle « sortie », tout prévu sauf de devoir passer par l’échec… qui se révélera quelques années plus tard être la grâce de ma vie. Pris dans l’ambiance de l’époque – l’Eglise a un message à faire passer - j’avais peut-être oublié que face à ces hommes et femmes qui se battaient depuis plus d’un siècle et demi pour avoir droit à la parole il fallait peutêtre d’abord que j’écoute. Susciter ou donner la parole, c’est reconnaître l’autre. C’est reconnaître qu’il pousse quelque chose dans ce terrain, qu’il y a une présence ! C’est peut-être petit, fragile, mais ça pousse. Je ne vais quand même pas retourner le terrain, au risque de tuer ce qui est vivant ; ou tout arracher sous prétexte qu’il n’y a rien de bon. 7 « un avant » et « un après » 86 Il me faudra une « traversée du désert » d’une dizaine d’années pour comprendre combien, durant ces années sur les chantiers, ces hommes et femmes avaient fait de moi un homme nouveau, et donc un chrétien nouveau. Le changement est d’autant plus profond qu’il ne saute pas aux yeux. Sur le moment même je ne m’étais même pas aperçu de cet engendrement. En 86 je suis groggy. Je ne pourrai d’ailleurs écrire ces lignes qu’après ces années de tâtonnements, de doutes, d’hésitation, de marche en avant sans savoir où je mettais les pieds, après une dizaine d’années de méditation, de
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Matthieu 13,29.

prière, de travail, tout en continuant ma vie d’« ouvrier » ailleurs et autrement. C’était des années de gestation, absolument nécessaires pour que les années de travail donnent naissance à autre chose qu’à du désespoir. Ce n’est qu’au bout de ce temps que je commencerai à comprendre que le passé ne passait pas à la trappe, il était un temps de préparation. Il m’a fallu ce temps pour comprendre que la crise de la sidérurgie qui m’a traversé de part en part, et ce qui se passait en moi-même n’étaient qu’une même crise. C’était la même humanité qui marchait vers son avenir. Je ne faisais qu’un avec ce qui se passait dans le monde du travail. Je vais vivre une solidarité à une profondeur que je ne soupçonnais pas. Il y a eu un « avant 86 » que je dois repasser à la loupe pour ne rien en perdre, et qui doit préparer « l’après 86 ». C’est en vérifiant les fondations de mon projet de prêtreouvrier que j’ai pu constater que les fondations étaient solides. Le tremblement de terre avait fait quelques fissures dans la façade, bonne occasion de la remettre en état. C’était moi qui prenais du retard par rapport aux événements. Je laisse donc les événements me prendre par la main, même si à certains jours j’avais envie de laisser tomber les bras. Chaque jour sera un jour nouveau, plus facile ou difficile à vivre. Aujourd’hui c’est autre chose qu’hier. Quant à demain, je n’en sais rien, mais il faut être prêt à l’accueillir. Chaque jour me dépossède de la veille. Chaque jour m’invite à me jeter avec confiance, parfois courageusement, dans l’avenir. Expérience quotidienne, accès à un monde toujours nouveau, non sans douleur, comme toute naissance, mais toujours avec émerveillement. Le tout est de savoir s’exposer, prendre le risque, ne pas se laisser emprisonner par le confort. Il vaut toujours mieux s’embourber, patauger que de chercher à se mettre au sec, au chaud ou à l’abri. Il n’y a pas de plus grand risque que de ne pas prendre de risque. Une crise qui va progressivement dévoiler tout ce qui est enfoui au cœur de la vie, celle des travailleurs, la mienne, la vie de

bien d’autres. Je découvre, non pas une humanité toute faite, mais une humanité vivante, une humanité qui se cherche. Si en 86 je n’accepte pas de me retrouver à la porte de l’usine, je n’accepte pas plus de me retrouver dans le mur. Je ne comprendrai que dans quelques années qu’il fallait vivre au plus profond de moi-même le divorce EgliseMonde du travail. Je sentais bien qu’il y avait une tension extrême entre le prêtre et l’ouvrier, le trait d’union entre « prêtre-ouvrier » me semblait quelque chose d’essentiel. Sur le moment la tension est plutôt un écartèlement. Est-ce que cet écartèlement va aller jusqu’à la rupture entre l’Eglise et le monde du travail ? Ou est-ce que cet écartèlement prépare quelque chose de nouveau ? La question que je me pose en ce début du IIIe millénaire : l’aventure des prêtres-ouvriers, commencée dans les années 40, laissera-t-elle des traces durables dans le monde du travail, dans la société, dans l’Eglise ? Ou ne sera-t-elle qu’un phénomène de mode, un feu de paille ? Cette aventure a suscité beaucoup de passion dans l’immédiat après-guerre et jusque dans les années 90. Estce qu’elle va servir de fondation à un travail en profondeur, sur le long terme ? Ou ne sera-t-elle qu’un feu paille qui n’aura jeté qu’une pâle lueur sur les dernières années du 19ème siècle finissant ? Est-ce que la crise économique, apparue dans les années soixante, et la crise financière apparue au début des années deux mille, va avoir raison de cette intuition missionnaire ? Ou est-ce que cette intuition prépare des hommes et femmes à donner un autre visage à l’humanité et à l’Eglise ? La majorité des prêtres-ouvriers, ceux qui sont entrés au travail dans l’immédiat après-guerre et ceux qui sont entrés au travail après le concile Vatican II (1965-1975) sont en retraite. En France, il en reste une quarantaine. L’Eglise par ailleurs ne semble pas faire de ce ministère une de ses priorités. Pendant ce temps-là, le sort des travailleurs – la classe ouvrière, comme l’on disait plus volontiers hier – se dégrade. Dans bien des entreprises, les

conditions de travail s’aggravent, et le chômage, véritable catastrophe humaine, sociale, économique, ne se résorbe pas. Des gens ont essayé de faire croire ou ont décrété ici ou là qu’il n’y avait plus de « classe ouvrière », avec le secret désir d’en être débarrassé une fois pour toutes. Ne ferraillons pas sur les mots, l’expression « classe ouvrière » prend peut-être de l’âge, mais la réalité – les travailleurs, les ouvriers, les salariés, peu importe comment ils se définissent eux-mêmes ou comment les sociologues les appellent – reste la même. Les ouvriers sont toujours là et bien vivants, peut-être avec une faim de justice plus grande aujourd’hui qu’hier, plus inquiets pour leur avenir aujourd’hui qu’il y a trente ans. Une réalité qui saute aux yeux ! Les prêtres-ouvriers, eux, ne font plus la « Une » des médias comme à certaines époques : la société aussi a changé. Ils ont maintenant acquis la même notoriété qu’un ouvrier, pas plus et pas moins, ce qui, pour un prêtre, comme pour l’Eglise d’ailleurs, ne représente pas n’importe quel bouleversement. Comment vivent-ils, comment vit-elle, cette nouvelle relation avec les hommes, avec la société, non plus dans une société hiérarchisée, mais dans une solidarité au quotidien ? Si l’on ne parle pas plus d’eux que d’un ouvrier, quoi de plus normal ? Pourquoi seraient-ils des ouvriers à part ? Ils sont enfin « naturalisés », leur ministère est fait de la vie quotidienne, du combat pour l’existence quotidienne, pour la justice. Dans le combat pour la justice, ils ont la même discrète efficacité que celle de tout ouvrier. C’est une forme de reconnaissance par l’Eglise, même si tout le monde n’est pas d’accord, que la vie et l’action des travailleurs sont des lieux où se joue aussi l’avenir de l’humanité et donc de l’Evangile. Ce qui donne aux Prêtres-Ouvriers une responsabilité toute particulière de cette vie quotidienne : elle est le cœur même de leur ministère. C’est quand même nouveau dans l’Eglise ! Les fondations sont solides. Cet anonymat en fait un ministère difficile qui demande beaucoup à ceux qui s’y engagent, et à cause de cela

même un ministère important pour l’Eglise. Ce n’est pas rien comme parole que d’écouter, laisser parler, faire parler les ouvriers. De la parole de ces hommes, ils font la parole de Dieu, parole plus que jamais enfouie. Ils préparent sûrement le terrain : un jour, des ouvriers chrétiens deviendront prêtres sans être obligés de renier quoi que ce soit de leur vie, restant ouvriers. Le chrétien n’est pas un homme amputé de son humanité, bien au contraire, la Bonne Nouvelle s’adresse à des hommes, à des femmes, et ne peut que les réjouir. Quoi de plus normal que cette démarche suscite des débats au sein même de l’Eglise, une démarche qui la met parfois mal à l’aise, elle qui n’a pas des relations faciles avec le monde du travail. Les travailleurs, les organisations ouvrières, ont, plus d’une fois, dénoncé son silence sur les injustices dont ils sont victimes. Elle n’a pas de considération particulière pour le travail manuel lui-même. Ne le reconnaît-elle pas, quand des évêques, des prêtres, des chrétiens, constatant que le monde du travail l’abandonne, souhaitent qu’elle reparte à la « conquête » du monde du travail ? Et la Parole qui devrait remplacer la violence, que devient-elle ? C’était la manière de voir d’une époque, on ne pouvait pas imaginer les choses autrement. Ne faudrait-il pas d’abord écouter ce monde ? Cette vision montre le fossé, qu’il y a eu ou peut encore y avoir, entre elle et les travailleurs. L’Eglise se demandait si ces prêtres-ouvriers n’allaient pas perdre leur âme dans cette aventure ? S’ils n’allaient pas brader leur foi ? Leurs plus grands détracteurs vont mettre en exergue quelques dérapages, ici ou là, pour décrier tous les prêtres-ouvriers et toute l’expérience. C’est ainsi qu’ils seront sommés de quitter les chantiers et rentrer dans le rang en 1954. Décidément, les ouvriers dérangent. Est-ce si dangereux – et pour qui ? – d’avoir faim de justice ? Il serait normal, surtout s’ils dérangent, que ces hommes et ces femmes puissent s’exprimer dans l’Eglise. Ils ne peuvent pas être définitivement réduits au silence, c’est